vendredi 21 décembre 2012

Béji Caïd Essebsi ou le discours (politique) de la méthode



Notes libres par Hélé Béji

I / Béji Caïd Essebsi ou le discours (politique) de la méthode 

L’espace public retentit de paroles dont la fin est d’inscrire le monde des idées dans la vie des institutions réelles, en un laps de temps plus ou moins long qu’il ne nous est pas possible de prévoir. Chacun de ces discours s’accompagne d’une méthode d’application qui doit répondre à des résultats tangibles, ajustés à sa réalisation effective.

Quelles que soient nos préférences personnelles dans les choix de l’existence, une idée politique est d’autant plus efficace qu’elle s’efforce à l’impartialité, et, cultivée comme une sagesse, nous prémunit contre nos déraisons particulières. Mais l’intérêt collectif n’exige pas qu’on fasse abstraction de ses jugements subjectifs, car cela signifierait que ce ne sont plus des êtres humains qui gouvernent, mais des êtres froids et insensibles, répandant une objectivité glacée sur toutes leurs actions, n’éprouvant ni le bien ni le mal, et dirigeant leurs concitoyens comme s’ils étaient eux-mêmes vidés de leurs organes émotifs, et réduits à des automates performants et desséchés. C’est pourquoi, personnellement je ne crois pas à la neutralité d’un gouvernement de « technocrates ». Quoiqu’on fasse, nos idées politiques, si impersonnelles soient-elles au service du bien collectif, sont colorées de notre tempérament, de notre façon d’être au monde, de l’émotion que nous y mettons qui, si pure soit-elle, est toujours troublée par l’intense torrent des évènements, tombant brusquement sur nos cœurs comme des pierres charriées par la montagne au fond d’un lac limpide. Nos idées politiques, même sous leur forme la plus générale, traduisent aussi le relief singulier de notre personnalité. D’ailleurs, la vie politique serait moins attractive et moins humaine sans la densité humaine des êtres qui l’animent. M. Béji Caïd Essebsi, s’il n’était doué de cette capacité à donner à son discours une épaisseur plus charnelle que l’idée seule, à en faire le prolongement de sa personne non comme un simple rôle à jouer, mais comme l’élan naturel de sa vie qui ne s’est jamais sentie coupée de la substance anonyme du peuple auquel il appartient, n’aurait pas atteint la popularité qu’on lui connaît, après 30 ans de retrait de la vie politique.


J’ai très rarement rencontré M. Béji Caïd Essebsi, et c’est peut-être la meilleure façon de connaître un homme politique que de ne disposer que de peu d’éléments privés pour l’apprécier, et d’observer sa personnalité comme tout le monde sous les seules impressions produites par ses actes publics, qui sont comme la lumière ramassée et intense de sa vraie physionomie morale, détachée des contingences et vouée à la solitude d’affronter le jugement d’autrui. Contrairement à ce qui a été avancé ici ou là, je ne me souviens pas qu’il ait fait partie des familiers de Wassila, encore moins de ce que la rumeur appelait ses « courtisans ». Mais, à la lecture de ses mémoires, il est facile de déceler en cet homme un trait qu’il prend plaisir à cultiver dans ses rapports humains, fût-ce avec les personnalités les plus hautes de l’échelle officielle : une aimable superbe, un quant à soi, une distance pudique et espiègle dont il ne souhaite se départir avec personne.

Ne le fréquentant pas, le connaissant peu, n’étant pas membre de Nida Tounes et ne partageant pas les positions de ce parti quand il veut combattre la radicalité par une autre radicalité, et qu’il tombe dans le travers d’aggraver le manichéisme de la politique tunisienne par des raccourcis polémiques où la caricature systématique de l’adversaire introduit dans le débat un principe de ruine morale, à savoir le mépris affiché de l’autre, et non la considération réciproque qu’exige la joute politique, je me sens d’autant plus libre de ne pas être tenue par des préjugés partisans en esquissant son portrait. Pour ma part, je crois qu’un parti politique, quel qu’il soit, n’atteindra une vraie représentation nationale que lorsque ses militants auront fait sur eux-mêmes ce travail d’humanisation de la politique, qui consiste avant tout dans la défense de l’égalité absolue des convictions dans le combat. Etre capable, de quel côté qu’on se place, même quand on est persuadé que l’autre se trompe, de se contraindre, et ne pas lui refuser le respect de son humanité en dépit de ce qu’on croit être ses erreurs. Je ne dis pas que tout le monde a également raison et tort en politique, car la sanction vient assez vite de la réalité elle-même. Mais je crois que tout ce qui est déclamé dans l’anathème a un effet quasi nul sur l’erreur partisane elle-même. Toute tentative de déshumaniser l’autre par le verbe est paradoxalement un gain d’humanité pour cet autre, et une perte d’humanité pour soi-même. La politique est précisément le courage de reconnaître à ceux qui ne pensent pas comme nous, la faculté de penser au moins par eux-mêmes, et par là même le droit moral de nous contredire sans déchaîner nos offenses. Tout parti politique qui, en défendant ses choix, ne sait pas aussi s’élever au-dessus de sa visière partisane, tombe vite dans des artifices rhétoriques qui donnent de la démocratie un visage de propagandes et de mensonges non moins cyniques que la dictature. La seule différence étant que la dictature n’offre pas la panoplie démocratique de plusieurs mensonges, mais nous impose le masque d’un seul.

Ma démarche se situe donc hors des polémiques qui entourent la réapparition de Béji Caïd Essebsi sur la scène publique depuis la Révolution, et hors des griefs et des louanges adverses que subit n’importe quel politique engagé dans un combat. L’exercice du pouvoir, quand on est homme d’Etat, se définit par le consentement stoïque à la responsabilité de l’agir, avec tous ses aléas et ses duretés. Quels que soient ses vertus personnelles, aucun politique ne peut se tenir complètement à l’abri d’une erreur ou même d’une injustice, et de l’hostilité de ceux qui s’estiment lésés par ses actions et mettent en doute ses bienfaits. Ainsi, le mérite d’un homme politique ne vient pas de ce qu’il ne se trompe jamais, quand il a vraiment l’ambition de servir l’intérêt collectif. C’est un idéal trop abstrait, et qui n’est atteint par personne, quel que soit le degré de son abnégation. Ce mérite vient de quelque chose d’autre.

J’ai écouté attentivement les interventions publiques de Béji Caïd Essebsi, et je puis dire qu’il répond à cette valeur selon laquelle la première autorité gagnée sur autrui en politique est celle dont on s’est d’abord assuré sur soi-même. Béji Caïd Essebsi est une des rares personnalités tunisiennes à posséder la maîtrise de soi, sans laquelle il n’est point de maîtrise des affaires humaines, quand on prétend régler la foule des besoins humains dont la nature incontrôlable est le défi majeur. Cette maîtrise trouve son accomplissement dans la coïncidence chez lui du parler et de l’agir, d’où naît la vraie personne politique, à la fois toute entière en elle-même, et toute entière pour autrui. Il n’est pas donné à tout le monde d’atteindre cette élévation où la science d’agir se confond avec l’art de dire.

Sa sincérité, palpable dans sa manière d’être au monde, la séduction malicieuse de sa langue sur les auditeurs, la confiance sans vanité qu’il place en son intelligence, l’élégance morale avec laquelle il apostrophe ses adversaires, son aristocratisme populaire qui évite les pièges vulgaires de la démagogie, tout cela a tissé entre lui et les Tunisiens, après la Révolution, des attaches subtiles et fortes où ses concitoyens retrouvent une complétude qui renoue, par-delà les erreurs passées du bourguibisme, avec une noblesse politique qui elle ne s’est pas éteinte. Son charisme discret tient à cette alchimie mystérieuse où ce qu’il professe s’est totalement identifié à ce qu’il est, et où émerge du passé la persistance d’une harmonie typiquement tunisienne, sans distinction de classe, remplie du doux orgueil d’avoir toujours été celle d’un peuple civilisé.

On ne peut oublier que, si Béji Caïd Essebsi exerce tant d’attrait sur les Tunisiens par sa stature personnelle, il le doit aussi à l’âge, dont la vitalité non flétrie par les ans possède une hardiesse que seule peut donner la conscience d’une lucidité inaltérée, elle-même entièrement façonnée par une longue maîtrise des affaires de la cité, à travers son histoire de militant et d’homme d’Etat. Le récit qu’il en a fait dans son livre, quand on s’y réfère, donne l’exacte mesure de l’étendue de ce savoir précis, original, assuré avec lequel il aborde aujourd’hui la crise politique que traverse l’Etat tunisien postrévolutionnaire. Car lui aussi avait été acteur privilégié d’un mouvement historique dont on a tendance à oublier l’esprit non moins révolutionnaire, qui s’était illustré par la conduite de l’Indépendance, et surtout la réussite d’une transition titanesque à l’époque, la passation des pouvoirs entre l’administration coloniale et l’Etat national, conduite  avec une audace intellectuelle dont les réformes sont les plus avancées du monde arabe.

Pour Béji Caïd Essebsi, l’Etat auquel il a appartenu dans le passé était révolutionnaire, de ce réformisme révolutionnaire qui est le sillon où il avait mis ses pas dans les empreintes géantes de Bourguiba, dont il a appris, avec la ferveur tranquille d’un disciple surdoué, l’art de sauver l’essentiel sans avoir à recourir aux radicalismes échevelés et aux destructions irréversibles. Derrière le sceptre autoritaire du « combattant suprême », il a su recueillir le « bon grain » consensuel et libéral du bourguibisme. Il s’en est servi dans ses fonctions ministérielles et ses missions les plus périlleuses, avec une technique de négociation qui surmontait les préjugés que les adversaires arabes de Bourguiba nourrissaient contre ce leader fascinant, dans ses prises de positions solitaires et incomprises, car hors de portée de la culture courante des dirigeants arabes de l’époque.

Contrairement à ce que l’on croit, les discours actuels de Béji Caïd Essebsi ne sont pas improvisés. Ils sont portés par la mémoire exceptionnelle de toutes les crises qu’il relate dans son livre, où, à chacune de ses étapes professionnelles au service de l’Etat, il a été mêlé de près à la nécessité de les résoudre par une méthode qu’il a mis au point au fil du temps, et qu’il maîtrise parfaitement : celle de l’arbitrage entre des passions et des ambitions contraires, et qui toutes contenaient par leur nature inconciliable des risques violents pour le pays tout entier. Cette intelligence de lutteur de fond qui, d’un coup d’œil panoramique, d’une profonde inspiration, peut anticiper sur les conséquences de telle ou telle décision, et donc sait devancer les échecs ou les réussites possibles, tout en gardant à l’esprit le risque inhérent à tel ou tel choix et ne pas s’abuser trop tôt d’une victoire toujours improbable, a trouvé avec les turbulences de la révolution tunisienne un nouveau champ d’exercice dont les épisodes de la lutte nationale sont pour lui la trame première. Il a retenu de son engagement ancien une sorte de méthode intemporelle du bourguibisme qui, au-delà de la personne autoritaire de Bourguiba, porte en elle une technique du réel, une connaissance méticuleuse du terrain, une perception concrète de son relief, de ses accidents, de sa fertilité et de ses perspectives vertigineuses, jointe à la  capacité de s’adapter à la nouveauté, et d’intégrer le sens de l’évolution et du contemporain comme l’essence même du bourguibisme.

A la faveur du 14 janvier, Béji Caïd Essebsi a su prendre l’histoire au vol, et donner à sa foi libérale un sens, un souffle, une inspiration qui était ceux du nationalisme primordial, dans sa souveraineté intellectuelle, sa liberté de ton, son souci de justice, sa confrontation rigoureuse avec les faits, décortiqués un à un jusqu’à ce que tout le système colonial tombe lentement, par le travail d’une méthode qui entame la domination sans délire de persécution, sans soif de vengeance, sans goût de violence, mais par le jeu de la négociation, de l’arbitrage, et cette chose ineffable et redoutable en politique qu’est le rayonnement distingué de la parole. Béji Caïd Essebsi restaure l’idée d’un bourguibisme révolutionnaire qui non seulement n’est pas étranger aux évènements de 2011, mais qui contient la matrice de toutes les valeurs modernes qui, autrefois confinées dans la vision colossale d’un seul homme et de quelques-uns de ses compagnons, se sont répandues aujourd’hui dans les désirs de tous.
1 - HABIB BOURGUIBA, Le bon grain de l’ivraie (Sud Editions, Tunis, 2009)


II / Béji Caid Essebsi ou le discours (politique) de la méthode 

Béji Caïd Essebsi part d’une méthode d’analyse et d’action politique qui a résisté au temps, qui a survécu aux dépouilles de la dictature, et qui porte en elle une pensée de la liberté humaine que l’exercice du pouvoir avait écartée, sous l’urgence de la construction de l’Etat qui ne laissait à ses acteurs que le devoir de discipline et d’obéissance. Les opposants de Béji Caïd Essebsi se trompent totalement quand ils veulent faire de lui un nouveau dictateur en herbe, une sorte de réplique tardive du RCD.
C’est un contresens majeur qui les conduira à l’échec, car ils passent à côté de son rôle véritable par manque de culture historique, et par une allergie aveugle à la rationalité bourguibienne, qu’ils croient être de « l’anti-islamisme » ou de « l’anti-arabisme ». Or, la pensée bourguibienne va bien au-delà d’un bréviaire pour dictateurs pro-occidentaux, selon les clichés de l’islamisme et autrefois du communisme. Elle est plus grande que Bourguiba lui-même, qui avait confondu sa personne avec le corps de l’Etat tout entier, lequel a pourtant largement survécu à sa personne et à son régime. Mais c’était sa pensée qui était une philosophie de l’Etat, et non pas lui en tant qu’individu périssable.
Cette pensée avait identifié avec une justesse sans faille les idéologies totalitaires du XX° siècle telles que le communisme, le fascisme ou le nazisme construits sur un fétichisme quasi-religieux dont l’histoire a montré le fondement mensonger et inhumain. La pensée de Bourguiba contenait donc, dès l’origine, une philosophie libérale du politique, si on sait lire l’histoire nationale autrement que comme une suite d’abus de pouvoirs arbitraires depuis 1956, avec la courte de vue de ceux qui croient que la Tunisie n’a que deux ans d’âge, et naît triomphalement le 14 janvier 2011. La pensée bourguibienne était plutôt comme une introduction à l’émancipation de la conscience individuelle des Tunisiens, à travers l’acquisition progressive de la citoyenneté et le sens de la chose publique. La citoyenneté que Bourguiba avait en vue certes ne s’est pas réalisée de son vivant, mais elle était déjà là, dans sa pédagogie, dans sa vision populaire, dans son idéal de justice qui avait été suffisamment fort dans la résistance anticoloniale pour entraîner une adhésion qui n’était pas l’espoir eschatologique et la félicité post-mortem, mais au contraire une promesse bien terrestre. L’Indépendance de la Tunisie était déjà une sortie de la mentalité religieuse.
Grâce à l’œuvre du temps dont le passage est toujours nécessaire à la décantation d’une vision incontournable, grâce aux échecs induits par les dérives autoritaires de Bourguiba, grâce aux leçons de l’histoire que Béji Caïd Essebsi a su tirer au cours de sa carrière politique par sa position critique au sein même du Destour, quand celui-ci avait laissé l’appareil dévorer les principes, Béji Caïd Essebsi démontre que le vœu démocratique était bien antérieur à la révolution, chez lui comme chez beaucoup de Tunisiens. Il ne rejoint pas arbitrairement la Révolution, comme s’il voulait se racheter d’un passé anti-démocratique. Il ne « grimpe pas sur la monture », selon la formule par laquelle on veut fustiger les « antirévolutionnaires ». Au contraire l’appel démocratique avait commencé à résonner depuis longtemps en lui, dès les années 60-70, quand il avait essayé alors, avec le groupe des destouriens les plus libéraux, d’introduire le pluripartisme, mais sans grand succès.
Sans jamais trahir sa dévotion intime pour Bourguiba, qui avait animé son engagement d’hier et nourri celui d’aujourd’hui de cette flamme où peu à peu s’est attisée sa langue politique originale, mélange de distinction intellectuelle et d’humour populaire, Béji Caïd Essebsi démêle les problèmes les plus difficiles avec un sens de l’exposé où prennent place les figures d’un récit savoureux ressenti par le public comme étant celui de son patriotisme même. Il a su recueillir de sa fréquentation de Bourguiba, et de sa contribution à l’œuvre collective, dans cette fabrique d’un idéal tunisien soumis chaque jour, chaque heure, aux obstacles et au lenteurs des systèmes, des ambitions et des hommes, de leur ignorance, leur pauvreté ou leur crédulité, une méthode politique où la décision était rarement arbitraire, contrairement à ce que l’on pense, mais articulée sur une connaissance parfaite des dossiers. Il la fonde sur une appréciation réfléchie des forces en présence, sur une capacité remarquable à ne pas s’illusionner, à ne pas se payer de démagogie facile, à accepter le cas échéant ses propres faiblesses pour les transformer en forces, à la fois infimes et efficaces, parce que refusant l’aveuglement idéologique où l’on s’entretient dans la chimère héroïque de sa cause en ne lui donnant pas la moindre chance de s’imposer par des moyens de dialogue et la démonstration des faits, pourtant suffisamment éloquents par eux-mêmes, mais qu’il faut savoir identifier avec une clarté tranchée.
Or, de ce que j’ai pu observer de la technique politique de Béji Caïd Essebsi aujourd’hui, et de ce que j’ai pu retenir de ses actions rapportées dans son livre1, je pense que cet homme était habité, dès son entrée en politique, par la même et constante vocation démocratique de concilier les points de vue opposés malgré les hostilités de part et d’autre, et de trouver un point de rencontre qui ne heurte les convictions de personne, mais les soumet à un travail sur eux-mêmes, par petites touches de persuasion et de dialogue où le talent oratoire et la clarté d’esprit jouent un rôle déterminants. En réalité, le bourguibisme est chez lui une science politique personnelle, qu’il a fait sienne dans ces cimes où Bourguiba savait discerner l’horizon mondial avant n’importe qui dans le monde arabe. En reprenant aujourd’hui cette visée, Béji Caïd Essebsi lui a donné un style qui lui est propre, tempéré par un caractère moins autoritaire que son modèle et moins rempli de l’orgueil de son génie, mais plus apte à traduire ce génie en décisions finalement acceptées par tous, même dans les circonstances les plus difficiles, voire impossibles, et en forçant le respect des autres par une sorte d’abnégation de son moi dans les tractations où la susceptibilité humaine peut créer des hostilités insurmontables.
Ce bourguibisme second, tout en lui vouant une admiration inaltérée, Béji Caïd Essebsi le détache aujourd’hui du modèle écrasant qui, par la puissance de sa personnalité et de son génie, avait réduit la parole publique à n’être qu’un écho de la sienne, et avait condamné les voix des Tunisiens, même les plus fidèles d’entre eux, au silence. Mais ce silence n’en était pas un. Il coulait en lui déjà un chuchotement nombreux, et tôt dans les années 70, Béji Caïd Essebsi avait tenté de réconcilier Bourguiba avec la vision libérale de ses lieutenants dissidents qui en gardaient intact l’idéal, dont ils voulaient ranimer l’originalité première, en dépit de Bourguiba lui-même. Mais Bourguiba, à ce moment-là, s’était déjà séparé de lui-même. La capacité de tenir compte des réalités est beaucoup plus ardue qu’on ne le croit. L’intelligence des faits suppose une conception austère et disciplinée de la vie politique, un sens de l’intérêt général, un principe de réalité qui contrarie le plus souvent le principe de plaisir. C’est le travail stoïque et acharné sur ce qui est réellement possible, et non les paresses d’une ivresse utopique d’où l’on sort à chaque échec, à chaque désastre, plus meurtri et amer. Béji Caïd Essebsi reprend dans son éclosion historique ce travail bourguibien, il recommence ce qu’il avait essayé de faire sans succès à l’époque, parce qu’il se heurtait au refus de la personne de Bourguiba lui-même, devenu comme étranger à son œuvre essentielle, quand le Destour s’était mué en une forteresse imprenable dans lequel l’Etat s’était enlisé, en figeant les procédures d’élection où l’artifice des votes ne laissait plus pénétrer la diversité des voix. Grâce à un tempérament réfléchi et toujours égal, peu sujet aux humeurs et aux impulsions, grâce à son éloquence naturelle dans la veine bourguibienne la plus châtiée, grâce à la fermeté de ses convictions, Béji Caïd Essebsi reprend aujourd’hui l’inspiration nationale là où elle s’était arrêtée. Elle n’avait pas su opérer jadis la mutation pluraliste de la vie politique, qui sans trahir la souveraineté de l’Etat, aurait peut-être élargi les libertés publiques en évitant de dramatiser outre mesure les risques qu’elles faisaient courir à la stabilité d’un Etat fort. Cela ne s’était pas fait, et les Tunisiens en avaient gardé un goût malheureux d’inachèvement. Et pourtant, c’est bien ce même Etat qui, apparemment longtemps sourd et emmuré, a malgré tout survécu aux régimes qui se sont succédés. Béji Caïd Essebsi a raison. L’Etat de l’Indépendance portait donc en lui un fond républicain qui a su résister au temps. C’est bien l’idée que Bourguiba avait d’un Etat moderne qui subsiste encore dans la politique actuelle, et s’est généralisée à toute la population, même chez ceux qui l’avaient mortellement combattue, les islamistes et les gauchistes. Maintenant que ceux-ci en héritent, non seulement ils s’en réclament par une conscience tardive de sa puissance et de sa nécessité, mais vont jusqu’à le défendre à coups de chevrotine sauvage. On n’en demandait pas tant ! C’est de ça justement dont voulait se libérer la Révolution, avec la gageure de fonder une nouvelle autorité politique qui défendrait la vie et la dignité de ses concitoyens comme fins absolues, sans usage de violence. Si l’exercice de l’Etat reste toujours prisonnier de réflexes de brutalité, c’est qu’on reproduit inconsciemment le modèle despotique de l’Etat bourguibien combattu pour ces raisons même, comme si les nouveaux dirigeants, embarrassés par le maniement d’un appareil qu’ils détestaient autrefois, se sont mis à le chérir par un violent instinct de conservation, qui leur fait négliger toutes les précautions morales qu’ils blâmaient chez les bourguibiens. Mais finalement, il apparaît que c’est eux qui ressuscitent les plus mauvais souvenirs d’un Etat abusif.
Ainsi, l’étatisme de Bourguiba (peut-être le plus contestable) s’est diffusé jusque dans les rangs de ses ennemis héréditaires, qui y trouvent l’instrument le plus précieux de faire triompher leur cause. Ce faisant, ils rendent un hommage posthume à Bourguiba, à qui ils doivent l’expansion de leur propre pouvoir et leur installation inespérée dans l’histoire. L’instrument étatique bourguibien est aujourd’hui leur seule arme de défense, et c’est au nom de l’Etat qu’ils gouvernent désormais, et non plus au nom de l’Islam. C’est finalement une démonstration involontaire de la profondeur de la visée bourguibienne de l’Etat. Mais ici, ils refont les mêmes erreurs que celles qui ont conduit leurs prédécesseurs à abuser « légitimement » de la force dans le traitement des conflits entre les citoyens, après avoir crié combien cette force était « criminelle » quand elle s’exerçait contre eux. Mais les sévices perpétrés désormais au nom de la démocratie ont-ils plus de douceur que ceux qu’on attribuait à la tyrannie ? Quand on a les yeux crevés par des rafales de plomb, notre vue en est-elle moins détruite parce qu’on nous l’aura ôté en prenant soin de respecter les dispositifs de la légalité démocratique ?
Ici, Béji Caïd Essebsi sait probablement mieux que ses adversaires actuels les erreurs à ne pas commettre, car il les a éprouvées dans le passé. Il sait exactement où la déviation a commencé et, la prévoyant, il sait désormais extirper du fonds bourguibien, dont il a gardé en mémoire l’enseignement imparable, une doctrine de l’Etat qui ne sera plus en contradiction avec celle des libertés. En inaugurant un nouveau style d’autorité sans violence, qu’il a exercé avec grande maîtrise l’année dernière face à une société devenue par biens des aspects ingouvernable, il l’a conduite en épousant avec tact ses soubresauts les plus dangereux, sans la heurter ni la brusquer, sans provoquer de dégâts sur la personne des citoyens indociles. Il a gouverné par gros temps les tempêtes sociales, auxquelles il offrait le timon d’une voilure démultipliée et souple qui transforme le désordre des vents contraires en énergie dynamique. Béji Caïd Essebsi redonne à la méthode bourguibienne la possibilité de fournir, dans sa phase post-autoritaire, une méthode de démocratie, et pas seulement une science de souveraineté d’Etat. Durant son court mandat de Premier ministre, il a fait sortir l’antagonisme liberté-Etat de ses anciennes impasses, et de leurs craintes d’incompatibilité. Il a fait le pari, à cause de sa connaissance personnelle de la pratique bourguibienne dans ses plus belles œuvres, que par-delà les erreurs commises, il y là un trésor encore méconnu, que l’histoire a dilapidé ou défiguré, mais qui déjà avait inscrit la liberté humaine dans l’Etat, dans son idéal, comme l’aboutissement du processus de souveraineté de l’Etat lui-même.
En revenant 30 après sur la scène publique, Béji Caïd Essebsi reprend cette réforme interrompue, où la source humaniste, rationnelle, libérale, moderne de la philosophie bourguibienne a montré contre le colonialisme sa force de démocratisation des consciences, jusqu’à ce que par la suite l’identification absolue de sa personne avec l’Etat l’en éloigne. Bourguiba n’était pas un démocrate, mais sa pensée politique, contrairement à ce que pensent les adversaires de Béji Caïd Essebsi et de Bourguiba, portait en elle une certitude d’émancipation humaine dont les libertés de conscience actuelles sont issues, et qui a travaillé la société tunisienne comme une lente et sourde maturation, jusqu’à la moisson explosive du 14 janvier.
Ainsi, il y a dans le bourguibisme de Béji Caïd Essebsi, dans cet éclat de l’esprit sur le qui-vive de l’histoire, une absence de tristesse et de mélancolie, un ressort vivifiant, une fierté d’être en avance sur le temps par la grâce même des temps anciens toujours présents à sa mémoire, un engouement pour la vérité et non pour le mensonge, un goût d’histoire réelle et non virtuelle, une malice joyeuse qui séduit les Tunisiens, plus tournés vers l’entrain de la vie et l’énergie affectueuse qu’ils savent tirer les uns des autres quand ils réalisent l’objet identique de leur amour, la Tunisie, que vers les surenchères fielleuses où veulent les entraîner les combats idéologiques qui dissimulent en réalité, à quelque camp qu’on appartienne, la faiblesse de la raison et la pusillanimité de l’agir.



III / Béji Caid Essebsi ou le discours (politique) de la méthode 

A l’unisson des Tunisiens, Béji Caïd Essebsi a vécu la Révolution comme une seconde indépendance, plus vraie, non plus dirigée contre l’oppression étrangère, mais capable d’affronter l’oppression des siens. Mais il a mieux perçu que quiconque que toute tentative de séparer la révolution du sentiment national serait vouée à l’échec. La révolution n’est elle-même qu’un palier progressif de la vie nationale, inachevée dans un Etat où ni la justice ni la liberté ne sont garanties par les pouvoirs publics.

 Mais cette justice, cette liberté n’ont pas de valeur révolutionnaire dans un monde détaché de la nation, encore moins dans un ordre métaphysique dont les frontières sont enfermées dans la forteresse du ciel. Elles n’ont de réalité que dans la terre accidentée du pays natal, et dans leur capacité à coïncider avec la mémoire que le récit de l’histoire nationale a déposé dans l’enfance de chacun. Ceux qui se servent de la révolution comme d’une tentative de partition de la nation rencontrent des résistances multiples, qui montrent leur refus face au tour agressif que prennent les luttes partisanes. Après les heureux élans amoureux de la révolution, qui avaient jetés les Tunisiens dans les bras les uns des autres, les embrassades ont viré aux bastonnades ! Voyez la mine consternée des Tunisiens devant ce spectacle, ils font une grimace jaune, hochent la tête avec des tristesses insondables, jettent des regards de détresse au ciel, poussent des soupirs à fendre l’âme, comme s’ils pleuraient déjà le deuil de leur patrie, victime innocente de ses habitants forcenés, et concluent, avec une mimique de tendresse à laquelle on ne peut résister : « Mais quoi, ne sommes-nous pas tous des Tunisiens ? ».
Oui, leur répond Béji Caïd Essebsi, nous sommes tous des Tunisiens ! Et je le suis autant que vous, ni plus ni moins. Et pourquoi sommes-nous tunisiens ? Parce que nous sommes musulmans ? Non. Parce que nous sommes nationalistes ? Non. Parce que nous sommes arabes ? Non. Parce que nous sommes modernes ? Non. Parce que nous sommes révolutionnaires ? Non. - Nous sommes tunisiens parce que nous avons la chance d’appartenir à une histoire commune, unique, et que nous baignons dans le roulis de cette histoire qui nous transporte et nous élève. La révolution en est une étape. La conscience politique ne surgit pas de nulle part. Elle est d’abord une conscience historique. La Révolution doit être replacée dans le temps long de l’histoire, elle n’a été une révolution civile que parce que l’Etat bâti par l’Indépendance était lui-même civil. L’événement révolutionnaire ne peut être séparé de la conscience historique d’une histoire commune aux nationalistes aussi bien qu’aux révolutionnaires.
Béji Caïd Essebsi est animé par la conviction que le péril du gouvernement révolutionnaire, soumis à la surenchère d’une rupture radicale avec le passé, réside dans l’illusion d’incarner un commencement absolu. Toute politique qui se coupe de l’histoire devient un facteur d’oppression. La révolution a mis au jour un courant de pensée dont les adeptes ne reconnaissent pas la légitimité du mouvement national ; pire ils ne se sentent aucune affinité avec lui, ni avec l’histoire réelle de leur pays. Or, le mot « consensus », ou « compromis », n’a aucune chance d’aboutir sans la reconnaissance préalable d’un corpus historique identique pour tous les Tunisiens, accepté par tous, avec ses dates, ses héros, ses institutions phares, ses symboles et le récit des humbles, seuls fondements historiques de la patrie. L’absence de conscience historique de soi, l’ignorance de l’histoire de sa nation comme entité morale, distincte de la religion, fait grand obstacle au débat politique actuel, à un moment où la société tunisienne voit les libertés déborder en explosions tragiques que le pouvoir n’est plus en mesure de maîtriser, face aux doléances de citoyens désormais affranchis de la peur de parler. La mésentente de la classe politique est fondée sur la défaillance de la connaissance historique.
Les dirigeants actuels, dans l’orgueil d’avoir vaincu Bourguiba en renversant ses successeurs, et de prendre leur revanche sur lui, oublient que l’histoire sur laquelle ils veulent tirer un trait est celle qui a déposé entre leurs mains un bien qui n’est pas leur œuvre, mais qui a façonné leur monde. C’est celui de l’ « ennemi suprême », Bourguiba, qui n’a jamais senti son cœur battre autrement que comme la pulsation de l’Etat. Il le leur offre pourtant, « tel qu’en lui-même l’éternité le change », en quoi il s’avère être leur meilleur protecteur et ami, Or, ils veulent expulser de la Révolution le « mal » bourguibien de la nation, comme si le peuple dont ils se réclamaient n’en était pas l’auteur, et n’avait pas entamé au début du siècle dernier l’épopée qui éclaire le 14 janvier moins comme un commencement que comme un aboutissement. Cette nuit artificielle jetée sur un siècle de luttes anticolonialistes, cette incapacité à reconnaître la continuité d’un legs dont ils sont maintenant les dépositaires, l’absurdité entendue aussi chez les progressistes que depuis 1956 la Tunisie aurait vécu dans la longue parenthèse d’un désert culturel, d’un néant politique dont l’aurait tiré la Révolution, cette ignorance qui ne juge le passé que dans les débris du despotisme, alors qu’il est le matériau où s’est sculptée la forme de la nation, tout ceci explique la rapidité avec laquelle Béji Caïd Essebsi restaure l’intégrité de l’image nationale dans la conscience des Tunisiens.
Le fait de vouloir rompre avec un ordre antérieur est certes nécessaire à l’espérance de faire mieux que les anciens, car s’il n’y avait pas le don d’innover, le mot progrès n’aurait jamais eu l’attrait qu’il exerce sur les esprits, et les hommes auraient vécu dans la monotonie sans que jamais l’imagination puisse prendre sa part à l’histoire. L’imaginaire révolutionnaire porte en lui de l’inattendu, cette puissance du neuf qui rajeunit tout le monde, et donne à toutes les générations, tous âges confondus, la fraîcheur d’une confiance en soi et d’une fierté où ils ont le sentiment de partager quelque chose qui les sauvera tous ensemble, ou les perdra tous ensemble. Mais, si la rupture révolutionnaire se réclame d’un absolu surgi de nulle part, une naissance sans paternité, une sorte de miracle hors du temps qui fait advenir l’esprit du Bien dans le règne du Mal, c’est alors que les passions deviennent folles, et conduisent à la haine des partis et à la dislocation du corps social. En réalité, c’est l’existence même de l’entité nationale qui est ainsi remise en question. La révolution n’est pas une fin en soi, et vouloir la servir comme une divinité fétiche est la meilleure façon de la perdre. Elle deviendrait elle-même un mensonge à la solde de quelques-uns, au lieu d’être une expérience de la liberté à la portée de tous.
Je sais, le moment révolutionnaire est toujours trop piaffant d’avenir pour s’attarder sur l’histoire de personnalités comme celle Béji Caïd Essebsi, cet ancien des temps nouveaux. C’est un tort. Le ravissement du futur sur le présent ne dure pas. Le moment est arrivé où la Révolution, qui croyait n’avoir besoin que de sa propre charge juvénile pour fonder un ordre nouveau, dans la surprise d’avoir abattu en quelques cognées l’arbre de la dictature, pensant réussir là où les prédécesseurs avaient échoué, voit apparaître derrière l’innocence de la liberté, les péchés de l’inégalité, du chômage, de l’injustice. Après le rêve de la liberté, le cauchemar de la nécessité. C’est le « grand jihad » qui attend les nouveaux venus, l’ombre écrasante du rocher de Sisyphe de la pauvreté, auquel l’Indépendance avait sacrifié la démocratie. Pourvu qu’on en finisse n’importe comment avec le sous-développement, disait-on alors, tant pis, prenons des raccourcis, parons au plus pressé, la démocratie attendra !
A présent, les anciens militants des droits de l’homme, désormais hommes d’Etat, étaient loin d’imaginer l’impitoyable logique qui retourne les rôles dès lors qu’on endosse les charges du pouvoir. Tant qu’on est des parias, on n’a que des droits. Parvenus au pouvoir, on n’a plus aucun droit, on n’a que des devoirs. C’est plus dur qu’une entrée dans les Ordres. La liberté, vécue dans l’ivresse à l’heure de délivrance de la dictature, est devenue une pénitence de forçat dans le temps de la responsabilité. Les élus de la Révolution n’entendent plus de la même manière le grondement du peuple, leurs oreilles souffrent davantage de son tohu-bohu, car c’est à eux que ce fracas s’adresse, ils en ont la responsabilité entière, et il faut répondre ! Chaque jour apporte sa cascade de rebellions et de frustrations, excitées par le projet démocratique lui-même, dont on découvre que l’enseigne « droits de l’homme » ne suffit plus à guérir les souffrances du peuple. Certes, le peuple n’est plus privé de la confession publique de ses doléances et de ses chagrins. Mais à quoi cela lui sert-il, se demande-t-il ? Rien n’a changé pour lui, il est toujours l’inconsolé. La révolution est passée, son malheur est resté.
Là encore, le choc de cette prise de conscience révèle chez les élus d’aujourd’hui leur ignorance de l’histoire d’hier. Car ce n’est pas la première fois que le rocher de Sisyphe, cet enfer de la nécessité, est là, énigmatique, désespérant, résistant aux volontés, aux plans, aux réformes, aux discours, à tout. Est-ce que la démocratie en viendra à bout ? Nul ne le sait pour le moment. Les dirigeants de l’Indépendance tunisienne avaient traversé les mêmes épreuves, les mêmes crises, les mêmes découragements. Ils avaient tenté d’y répondre par les moyens qu’ils jugeaient les mieux adaptés à l’époque. Béji Caïd Essebsi sait, pour y être passé, que la libération n’est pas encore la liberté. Les transgressions autoritaires que l’Indépendance s’était autorisées l’ont été dans le spectre du chaos intérieur qu’on croyait conjurer par le recours à la force étatique. C’est ici qu’a commencé le progressif abandon du souci de démocratie, au profit de l’ordre et de la stabilité, quand la volonté populaire, après l’union sacrée contre l’étranger, s’est trouvée plongée dans des désaccords flagrants. Il en est de même aujourd’hui. L’union jubilatoire de la révolte contre l’ancien régime s’est transformée aussitôt en crise du nouveau régime. Celui-ci doit affronter non seulement ses conflits internes dans l’action de gouverner, mais le refus de l’opinion publique de se laisser gouverner sans disputer. En d’autres termes, les dirigeants actuels sont tenus par la promesse de résoudre non seulement les souffrances sociales que l’Indépendance nationale n’a pas réglées, mais de prouver que les moyens démocratiques sont plus aptes que le passé à cette besogne titanesque.
Le discours de Béji Caïd Essebsi crée les conditions d’une réconciliation historique entre l’œuvre nationale et l’esprit démocratique. C’est cela qui rend son discours intelligible à tous. Pour que les libertés gagnées par la révolution ne deviennent pas source d’exclusion et de trouble chronique, elles doivent avoir, qu’on soit islamiste ou pas, la même intelligence de l’histoire tunisienne. Il n’y a pas deux histoires tunisiennes, il n’y en qu’une, et tant que cette unité ne sera pas réalisée dans la conscience des gens, dans la philosophie des partis, il n’y aura pas de démocratie. Aucun discours, fût-ce celui de la légitimité révolutionnaire, ne peut extirper de la conscience des Tunisiens la geste nationale. Les graves conflits de ces derniers jours avec l’UGTT le révèlent sans détours. Dès qu’il y a mutilation de la conscience nationale, il y a tyrannie. Seule l’histoire donne à la liberté de chacun la possibilité de ne pas être menacée par celle des autres. Ceux qui ne sont pas capables de se réapproprier l’histoire nationale n’y feront qu’un passage éphémère.
La révolution, pour ne pas devenir l’annonce de sombres temps, après avoir été le sourire d’étonnement de l’histoire sur elle-même, trouve avec Béji Caïd Essebsi, dans la leçon de l’histoire, une clé politique. Au-dessus de la politique, par-delà le politique, il y a l’autorité de l’histoire. Si cette autorité n’existe pas, si les anciens opposants à Bourguiba veulent à nouveau faire l’impasse sur l’œuvre de l’indépendance nationale, s’ils ne sont pas capables de se l’approprier et de l’aimer, s’ils ne ressentent pas au fond d’eux cette lueur de gloire anonyme qui brûle comme le souvenir de leurs parents et de leurs ancêtres, eux non plus l’histoire ne les retiendra pas. Qu’ils se montrent plus humbles devant l’histoire, qu’ils réécoutent la plainte blessée de la patrie dans le sanglot inlassable des petites gens : « Eh, ne sommes-nous pas tous des Tunisiens ? » Qu’ils considèrent sans esprit partisan, sans préjugé, l’œuvre politique de Béji Caïd Essebsi dont ils peuvent faire tout leur profit. Qu’ils méditent l’esprit de sa méthode que je résume à ma manière : 1) Il n’est pas de conscience politique sans conscience historique. 2) Seule la conscience historique de soi nous permet d’avoir une conscience politique de l’autre. Pour ma part, c’est la pensée la plus forte que je retiens de Béji Caïd Essebsi, car elle me semble le fond de sa philosophie morale, et la condition de notre réconciliation nationale.

IV / Béji Caid Essebsi ou le discours (politique) de la méthode 

Je vais maintenant aborder la dernière partie de mon propos, pour moi la plus délicate car elle touche aux querelles qui depuis la révolution remontent de toutes les couches de la société dans les rivalités de la classe politique. Elles étaient prévisibles, elles sont nécessaires.

Je ne vois pas comment, acceptant le risque démocratique, on pourrait s’y dérober et revenir à des manières fortes qui ne fonctionnent plus, et provoquent au contraire des convulsions encore plus graves. L’Etat tunisien, après la Révolution, ne bénéficie plus de l’obéissance tacite de la population, sans laquelle il n’aurait pas perduré si longtemps. En réalité, le pouvoir n’a régné sans partage qu’en jouant sur le préjugé confus d’une majorité de Tunisiens, que la démocratie exige un degré de responsabilité individuelle et d’autonomie qui ne leur semblait pas encore assuré.
Les Tunisiens avaient sous les yeux l’exemple de l’Irak, que le forcing démocratique des grandes puissances a précipité dans le malheur de l’anarchie et de la guerre civile. Ils avaient aussi en mémoire l’Algérie qui, en ouvrant la vie politique aux courants religieux, a conduit les Algériens vers la pire des guerres intérieures, si cruelle qu’ils en éprouvent jusqu’à ce jour une horreur tragique, et une révulsion pour leurs propres démons. A présent, les Algériens ont trop pitié d’eux-mêmes pour donner au mot de « révolution » un autre sens que fatal, et ne peuvent s’empêcher de l’associer à des images de crimes fratricides.
Or, en Tunisie la Révolution a eu lieu non seulement en s’épargnant ces déchirements violents, mais au contraire dans un élan de concorde nationale qui reste dans la mémoire tunisienne comme une légende héroïque. Du jour au lendemain, les Tunisiens sont devenus libres, sans que cette liberté leur soit imposée par une intervention étrangère. Ils ont fait soudain un saut dans l’apesanteur de l’histoire, ils ont franchi ce seuil qui les séparait de la modernité, quand il leur manquait la valeur fondatrice de celle-ci, la liberté. Même ceux qui paraissent aux yeux des « progressistes » des antimodernes, les islamistes, doivent être compris comme appartenant totalement à ce temps de la liberté, parce qu’une part d’eux-mêmes baigne dans l’amour des textes sacrés, et veut donner au fonds religieux une reconnaissance révolutionnaire. Ce serait une grave erreur de refuser aux islamistes ce statut d’hommes doués de liberté. Aucune morale politique digne de ce nom ne peut interdire à des conservateurs d’être des hommes libres. La croyance n’est pas contraire à la liberté, car elle touche à la conscience, et la conscience est la première mesure humaine, la plus légitime, la plus irréductible, de sa propre liberté. Personne ne peut me déloger de cette conviction que croyance ou non croyance sont des figures équivalentes de la liberté face aux pouvoirs de la dictature. Il n’y aura donc pas de démocratie tunisienne sans que place soit faite, dans le débat public ou dans l’action politique, aux courants conservateurs. L’utopie d’une démocratie unilatérale, fondée sur une modernité qui ne saurait pas arbitrer le débat entre anciens et modernes, est désormais impraticable. Pire, elle est mutilante, et par là même déshumanisante.
Or, à quoi tient le succès de M. Béji Caïd Essebsi sur la conscience populaire ? A ce qu’il incarne un mélange d’autorité et de bienveillance, qui est la marque d’un arbitrage subtil entre les anciens et les modernes, car il est lui-même un ancien et un moderne à la fois. Il montre qu’en chacun de nous, si moderne soit-on, existe la souvenance d’un monde ancien qui tempère les excès, et qui est nécessaire à l’humanité du discours politique. Je ne dis pas que Béji Caïd Essebsi soit le seul à incarner cela bien sûr, tous nous le ressentons. Mais il est le seul à lui donner une application politique, un langage intelligible, le seul à posséder cette méthode de conciliation entre le passé de la Tunisie et son avenir, à la ressentir comme la seule grandeur qui ait arraché sa génération à la servitude, et à nous la transmettre avec autant de simplicité.
Pourquoi lui plutôt que d’autres ? Parce qu’il l’a déjà pratiquée dans sa vie dans une composition de chaque instant, un équilibre délicat entre la transmission et l’invention, entre la tradition et l’innovation. Il a participé intimement, avec l’indépendance nationale, à cette fabrique de la modernité tunisienne sur le fonds des cultes et des croyances dont il est lui-même habité, et qui ne l’ont pas empêché de concevoir un style souverain où les Tunisiens savent rivaliser avec les élites les plus éclairées de la civilisation mondiale. La pensée politique de Béji Caïd Essebsi n’a pas besoin d’afficher une quelconque identité islamique ou arabe, car cette affirmation, outre qu’elle lui paraît outrancière et choque sa pudeur naturelle, trahit déjà la faiblesse pathétique du moi. L’obsession d’identité signifie toujours sa perte. Non, Béji Caïd Essebsi est suffisamment conforté de la sienne, suffisamment à l’aise dans la mémoire enjouée de ses pères, pour ne pas craindre de la perdre ni de la trahir en se tournant délibérément vers le monde. Son identité va de soi, elle ne pose plus problème. Elle est une évidence qui s’est résolue dans les étapes de la lutte nationale. Ceux qui veulent en faire une cause de discorde se placent en deçà de la conscience nationale. Le fanatisme religieux est le symptôme violent d’une infirmité de la conscience nationale, sans parler de l’indigence d’une foi qui a besoin de tant de charivari pour s’imposer.
D’ailleurs, est-ce un simple hasard de l’histoire que le premier processus électoral de la jeune démocratie tunisienne ait été mené sous l’autorité impeccable d’un « ancien », d’un vieux militant du Destour, comme si l’histoire républicaine de la Tunisie avait justement comme fonction de donner à la Tunisie des hommes tels que Béji Caïd Essebsi, doués d’un sens de l’Etat suffisamment fort pour que celui-ci puisse traverser les bouleversements sans vaciller sur ses assises ? Il a assuré les conditions de neutralité de la campagne électorale dans un climat de cacophonie partisane et de rixe sociale, sans jamais tenter la moindre manœuvre pour empêcher la victoire de ses adversaires, qu’il a accompagnée avec une loyauté irréprochable. Il faut s’interroger sur cette extraordinaire ruse de l’histoire qui a voulu que la Révolution tunisienne, victorieuse de la dictature, ait déposé entre les mains d’un des meilleurs bourguibiens le soin d’opérer la conversion de l’Etat de Bourguiba à la démocratie. En fait, Béji Caïd Essebsi avait tout de suite compris le sens profond de la Révolution, le besoin vital d’une véritable alternance.
Il a très vite perçu aussi le lien patriotique entre la lutte pour l’Indépendance et l’élan de la révolution. Lui-même n’a pu revenir sur la scène politique avec autant de détermination que dans l’écho de ce rappel, parce que, dès le départ, la révolution rappelait le rêve de l’Indépendance, mais réactualisé, ramené sur le chemin dont elle avait dévié après une trop longue usure du pouvoir personnel. Le mot de « nation », le mot « Tunisie » avaient perdu leur sens à la veille de la Révolution. Le sentiment patriotique s’était éteint. Le 14 janvier l’a ressuscité. La Révolution est donc l’accomplissement de la souveraineté nationale, rendue à la volonté populaire dans son mouvement initial de liberté. La révolution est une déclinaison plus parfaite du sentiment national, elle n’a pas de vie séparée de la nation. Elle ne peut pas être séparée du sentiment national, sous peine d’être perçue comme antinationale. Elle est la citoyenneté véritable restituée à la nation, et pas une citoyenneté hors de la nation. Ainsi, le sentiment de liberté révolutionnaire est inséparable du sentiment de libération nationale, car il n’est pas le soulèvement d’une partie de la population contre une autre partie, il est ce prisme unanime où chacun retrouve le visage poétique de la patrie dans le geste de la liberté.
Le rôle de Béji Caïd Essebsi va bien au-delà de l’idéologie d’un parti, fût-ce le sien. Il signifie que la Révolution n’est pas l’expression d’une rupture avec l’Etat national en tant que tel, qu’elle n’est pas un phénomène hors du temps, d’une altérité radicale par rapport à l’histoire antérieure. Si la révolution se fige dans une épopée qui croit se suffire à elle-même, qu’elle érige son propre temple sacré devant lequel des gardiens aux yeux charbonneux croisent leurs armes pour en interdire l’entrée, comme s’ils en détenaient seuls la jouissance, par un droit de propriété qui leur serait échu de manière mystérieuse, alors elle devient le contraire de ce qu’elle avait annoncé, et mettrait à la place de la confiance et de la fierté, leur envers, la peur et la violence. Elle anéantirait tout espoir pour les Tunisiens que la liberté soit effectivement la valeur morale qui les réunit, car elle sera devenue la menace physique qui les divise.
Ainsi, au moment où nous naissons à la démocratie et à la liberté, nous voyons pointer les conséquences que pourraient avoir ces libertés si elles voulaient asseoir leur triomphe par l’élimination radicale de la partie adverse, et obliger les Tunisiens à se déchirer d’un côté ou de l’autre. Des penchants de ce genre animent les gardiens de la révolution. « Garder » la révolution, c’est la confisquer pour soi, en ôter le droit d’accès aux autres, en faire un parti d’exclusion qui ramène le cauchemar de luttes primitives autour d’un butin qu’on s’arrache par la violence, l’Etat, consacrant un seul groupe comme détenteur du legs révolutionnaire. C’est le fantasme du parti unique. Dans l’autre camp, il y a les modernistes qui eux, ne conçoivent pas que les conservateurs aient un droit de gestion sur les affaires publiques. Ils regardent avec dédain la victoire électorale de leurs adversaires comme un accident, une bévue de l’histoire, et les accablent de moqueries sur la science de gouverner, qui demandent d’autres lumières, insinuent-ils, que le souci d’entrer sans péché dans la vie éternelle, ou celui d’afficher des panneaux de prière dans les couloirs des administrations. Le résultat de ce malentendu dramatique et de ce mépris général, est que ne se sentant plus d’aucun côté, ne se retrouvant nulle part, les Tunisiens vont prendre en horreur la démocratie, et vont languir après l’ordre et la tranquillité que procure l’absence de disputes de la dictature, excédés par le climat de divorce et de haine partisanes.
Béji Caïd Essebsi est revenu en politique afin d’aider les citoyens à résoudre en leur for intérieur la crise entre l’héritage des valeurs anciennes, et leur confrontation avec des libertés nouvelles qui, laissées à tous les extrêmes, privées de conscience nationale, détruiront l’œuvre de l’indépendance, l’Etat, et le bienfait de la Révolution, la liberté. Ses ennemis doivent cesser d’avoir peur de lui. Libre de toute convoitise du pouvoir, pour l’avoir exercé toute sa vie, Béji Caïd Essebsi est parvenu à ce degré d’extinction de l’ambition personnelle, ce détachement des honneurs que connaissent seuls ceux qui les ont tous obtenus, et ne sont pas là pour s’assurer de leurs mérites, mais faire en sorte que le prochain gouvernement qui sortira des urnes s’inscrive dans la conscience indiscutable d’appartenir à une seule et même histoire. Il a prouvé qu’il possédait une immunité historique contre le retour de la dictature. Il ne revient pas sur la scène publique avec l’habit solennel d’un officiel tout fringant de son noviciat, pas encore assez comblé de reconnaissance pour échapper à la posture. Non, Béji Caïd Essebsi n’est là que revêtu du seul costume politique qui lui sied, celui du langage, le faste souriant du langage, celui que tout le monde comprend, celui des gentilshommes du peuple, le discours politique exquis de la civilité, une langue de haute et vieille civilité plébéienne, délicieusement musulmane et audacieusement libre, qui donne à son éloquence le statut d’une parfaite égalité morale avec le peuple. Le langage politique de Caïd Essebsi est une économie de la dignité. Sa langue est celle qui humanise la politique, elle produit le verbe de son autorité morale, et elle reconstitue en chaque Tunisien divisé la douceur d’un chez soi aux confins de toutes les courbes du pays qu’il traverse, dans l’accord spontané à cette musique collinaire où le cosmos semble se refléter, et qui n’est que la magie intacte de notre enfance.

Hélé Béji

2 commentaires:

  1. Héli Béji nous donne un long texte, paru en quatre articles dans le journal tunisien " Le Temps ", dans lequel elle évoque la personnalité et la politique de Beji Caïd essebsi.
    Comme a son habitude, ce texte est magnifiquement écrit et l’auteur se place à un niveau qui évite les petits commérages et les analyses de politique politicienne pour voir l’essentiel.

    Elle revient sur l’exceptionnel parcours de cet homme qui n’a plus grand-chose à prouver et qui, comme elle le souligne, n’est plus à la recherche des honneurs puisqu’il les a déjà eus, mais dispose d’une expérience singulière puisqu’il a participé à la majeure partie de l’histoire de la Tunisie contemporaine.
    C’est un disciple de Bourguiba dans ce que cet homme politique avait de meilleur, mais il sait et saura éviter les dérives du Bourguibisme.

    Ce texte met en évidence, en effet, la nécessité si l’on veut que le pays progresse, de ne pas rejeter son histoire comme le fait, hélas, la troïka au pouvoir en ce moment ( Lire: http://latroisiemerepubliquetunisienne.blogspot.fr/2012/07/pourquoi-la-troika-boude-t-elle-les.html. )

    Par contre ce que je ne peux approuver dans ce texte, c’est l’idée d’une sorte de consensus nécessaire de toutes les composantes de la vie politique de la Tunisie.
    C’est là, à mon sens, un débat crucial et je crois qu’il faut être conscient que nous sommes en présence de deux systèmes de valeurs qui n’ont strictement rien en commun.
    Entre ceux que l’on nommera par simplification les progressistes et les islamistes il n’y a pas de base commune.
    S’il avait fallu composer avec des conservateurs et avec un islam tunisien tout aurait été possible. Et le vœu de Madame Héli Béji aurait pu être accompli.
    Mais il faut se rendre compte que l’islam que les islamistes veulent imposer au pays, quoiqu’ils prétendent, est le Wahhabisme et qu’avec cette obédience il n’y a pas, je ne le répéterai jamais assez, de consensus possible car cette obédience que la Tunisie n’a jamais connue et avait déjà rejetée par le passé, est contraire à toutes les valeurs de notre peuple.

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  2. A propos de Béji Caïd Essebsi, lire l'article de Mounir Ben Aicha intitulé : " Béji Caïd Essebsi, un vieillard Tunisien, ancien dictateur, encore assoiffé de pouvoir ". Cet article est disponible au complet sur le Site Sfaxien à l'adresse internet suivante : http://www.lesitesfaxien.net/sfax/sfax-aujourd-hui/opinions/15-beji-caid-eessebsi

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