vendredi 15 avril 2016

Hommage à Bahi Ladgham, cet Homme d’Etat disparu il y a 18 ans

Il y a 18 ans décédait un grand homme d'Etat respecté et aimé par les tunisiens pour sa probité et son dévouement pour la Tunisie. Béhi Ladgham était un grand ami de Haj Boubaker Barnat *, feu mon père. Ils se sont rencontrés grâce au Néo Destour, ce nouveau parti qui voulait en finir avec le colonialisme. Mais ils sont devenus amis en prison où le gouverneur général de la régence les expédiait souvent pour cause de militantisme. 

Après l'indépendance de la Tunisie, Béhi Ladgham très proche de Bouguiba, fidèle parmi les fidèle, fut tout naturellement membre des gouvernements successifs. Il a toujours insisté auprès de son ami Boubaker Barnat pour qu'il le rejoigne et participe à la construction de la Tunisie nouvelle, lui offrant des postes importants dans l'administration ... mais la réponse de mon père fut et resta toujours la même : " J'ai milité pour libérer mon pays et redonner sa dignité à mon peuple. Je n'attends rien en retour, ni remerciements ni postes. Je laisse la place à plus compétent que moi ". 
Béhi Ladgham admirait mon père pour son militantisme sincère et sa résistance face au colonialisme mais aussi pour sa modestie et son abnégation. Il ne manquait jamais de le convier aux différents ministères qu'il occupa pour deviser de la politique entre autre, leur passion commune. 
Après que Béhi Ladgham et Mongi Slim leur autre complice et ami, aient quitté leurs fonctions publiques, ils venaient souvent rendre visite à mon père chez qui ils passaient des après midi entières à se remémorer leur militantisme, leur actes de résistance, leur bravoure, leurs fréquents séjours en prison mais aussi où ils commentaient la politique du pays, l'action des différents gouvernements ou celle de tel ou tel ministre. Ce qui fait que mon père bien que hors du pouvoir, savaient beaucoup sur les hommes au pouvoir et discernait entre les grands hommes et les petits ambitieux. 
Les deux hommes ont fini par convaincre mon père d'accepter la légion d'honneur puisqu'il refusait d'intégrer l'Administration. Ce que mon père avait accepté, estimant que cela ne coûtait rien aux tunisiens qu'un hommage lui soit rendu pour tous les sacrifices consentis pour libérer son pays. Cependant il a tenu à ce que cet insigne hommage lui soit rendu par le président Habib Bourguiba lui même. Ce qui fut fait. Mon père en était fier.
A la mort de mon père, Sil Béhi a tenu à faire l'éloge funèbre de son ami. Je découvrais à l'occasion la face cachée du résistant qu'était Haj Boubaker Barnat. Béhi Ladgham évoquait la pugnacité de mon père et son optimisme chevillé au corps quand il remontait le moral de ses codétenus, alors que tous sont condamnés à mort; et se demandaient lui et Monji Slim, où leur ami puisait-il tant de courage alors qu'ils étaient désespérés et attendaient sans trop y croire dans leur cachot la grâce présidentielle ! 
Et la grâce présidentielle eut lieu : De Gaulle, grand résistant lui même, a gracié les résistants tunisiens qu'étaient mon père et ses amis. 
Le souhait de mon père, était que le drapeau de la Tunisie couvre son cercueil, insigne que la République réserve à ceux qui se sont sacrifiés pour la Tunisie. Ultime hommage que lui rendra Sil Béhi, qui le retirera lui même, juste avant la mise au tombeau de son ami.
R.B 
Raouf Ben Rejeb
Il y a 18 ans jour pour jour s’est éteint un grand homme d’Etat, un combattant hors pair de l’indépendance de la Tunisie, M.Bahi Ladgham. Longtemps second personnage de l’Etat tunisien, il était connu comme le leader silencieux.
Né en 1913 à Bab El-Akoués, un quartier populaire de Tunis, il a été dès 1938 l’un des leaders du Néo Destour au sein de sa direction secrète mise en place après l’incarcération de Bourguiba et ses camarades. Mais il a fini par être arrêté lui aussi et placé au bagne de Lambèse en Algérie connu pour ses conditions extrêmement dures d’emprisonnement où il passa plus de quatre années. Rentré en Tunisie en 1944, au lendemain de la Seconde guerre mondiale il reprit le combat en devenant l’un des théoriciens du mouvement national par son action et ses écrits au journal « Mission » où il signait ses articles sous le pseudonyme « le Kroumir ».
Avec Bourguiba contre Ben Youssef
Après l’échec des négociations de 1951, il est chargé d’internationaliser la cause tunisienne. Il prit son bâton de pèlerin et sillonna le monde pour faire connaître la lutte du peuple tunisien pour l’indépendance. Il ne retourne au pays qu’en octobre 1955 alors que le conflit Bourguiba-Salah Ben Youssef faisait rage. Bahi Ladgham tente en vain de réconcilier les deux hommes. Mais il finit par prendre le parti de Bourguiba. Beaucoup d’analystes estiment que sans le renfort de Bahi Ladgham le chef du Néo Destour n’aurait pas réussi à s’imposer. Il intègre alors le gouvernement Ben Ammar et prit part aux négociations pour l’indépendance de la Tunisie.
Lorsque Bourguiba forme son premier gouvernement le 15 avril 1956, Bahi Ladgham est nommé vice président du conseil et devient de fait le bras droit de Bourguiba. Fondateur de l’armée nationale dés 1956, il est nommé après la proclamation de la République secrétaire d’Etat à la présidence et à la défense nationale. Il va garder cette fonction de chef de gouvernement de facto jusqu’au 7 novembre 1969 date à laquelle il est nommé Premier ministre tout en gardant ses fonctions de Secrétaire général du Néo Destour puis du PSD après 1964. Quand Bourguiba tombe malade et se fait soigner à l’étranger Bahi Ladgham le remplace en tant que président par intérim. Après avoir mis fin à la politique de collectivisme et écarté l’homme fort de l’époque Ahmed Ben Salah, Bourguiba cherche un bouc émissaire. Les relations se détériorent alors entre Bourguiba et son bras droit. Après une réunion houleuse avec Bourguiba, le premier ministre présente sa démission ainsi que celle de son gouvernement en juillet 1970 ce que Bourguiba refuse. Ce n’est que le 2 novembre que Hédi Nouira prend la relève.
Crise Septembre noir: Président du haut comité arabe 
Durant ses fonctions de second personnage de l’Etat, Bahi Ladgham joua aussi un rôle important sur le plan des relations extérieures. Ainsi il a entretenu de bonnes relations avec les dirigeants étrangers et joua un rôle important sur le plan diplomatique. Il a rencontré plusieurs fois le président égyptien Nasser notamment au cours des Sommets arabes où il dirigeait la délégation tunisienne. La dernière en date fut quelques jours avant le décès du Raïs égyptien en septembre 1970. En effet durant la crise de Septembre noir entre la Jordanie et l’OLP il est chargé de présider le haut Comité arabe pour mettre en application l’accord du Caire. Il organise notamment la sortie du leader palestinien de son refuge à Amman. Il fut aussi un interlocuteur du Général de Gaulle qu’il a rencontré en juillet 1962 pour le dénouement de la crise de Bizerte puis en octobre 1968 après la nationalisation des terres agricoles en mai 1964. 
Bahi Ladghmam renonce à toute activité politique après 1973. Il se réconcilie avec Bourguiba au début des années 1980. Après 1987, il rendit visite plusieurs fois au Zaïm à Monastir jusqu’en 1996. Il meurt à Paris le 13 avril 1998 et des funérailles nationales lui sont organisées au Cimetière du Jellaz.

* Haj Boubaker Barnat, un résistant de la première heure, ayant commencé son militantisme dés l'âge de 15 ans par son adhésion à l'association de défense des droits de l'homme, carte d'adhérent porte le n° 2, des inscrits. C'est un nationaliste, républicain et laïc convaincu. Croyant et pratiquant, il fera son premier pèlerinage à la Mecque dans une délégation officielle tunisienne; puis il y retournera une seconde fois. Il a financé l'aménagement et la restauration de la mosquée de son enfance à Jerba ainsi que le mausolée du saint vénéré par les Barnat à Mahboubine, le marabout ; il a financé aussi  l'aménagement de l'espace réservée aux femmes dans la mosquée à Bizerte; comme il a financé et fourni la bibliothèque de la mosquée à Mutuelle ville où il a fini sa vie. 
Chaque année, lors de la visite de l'imam de la mosquée de Mahboubine pour récolter la zakat (impôt) et le denier du culte, mon père lui offrait le gite et le couvert et lui demandait de faire la lecture et la récitation du coran, séances auxquelles assistait mon père pour compléter et affiner les explication que nous donnait l'imam.

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