mardi 11 juin 2013

LE WAHHABISME EST FONDAMENTALEMENT EXPANSIONNISTE !



Les Ibn Saoud s'en chargent au Brésil comme ailleurs :

- à la faveur d'une guerre, comme en Afghanistan et au Pakistan,

- à la faveur de renversement de régime communistes, comme en Europe de l'Est,
- à la faveur de trouble sociaux, comme en Somalie, au Soudan, au Mali, au Niger ...
- à la faveur du "printemps arabe", comme en Tunisie, en Libye, en Egypte, en Syrie ... 
- surfant sur la misère et la pauvreté des laissés pour compte dans les banlieues, comme en Europe, Amérique du Nord, Australie ...
- et voilà que le Brésil à son tour est gangrené par cette peste wahhabite qui s'installe pour commencer dans les favelas ! 
Regardez bien la tenue que porte l'imam : "thawb", une tenue typiquement saoudienne ! 
Comme partout ailleurs où les Ibn Saoud ont exporté leur poison, ils exportent le model sociétal qui va avec : "hijab" et "burqa" pour les femmes; et "thawb" pour les hommes !

Le plus curieux : On se trouve en Arabie devant un régime qui interdit à toute personne non musulmane d'accéder à certaines villes où d'ailleurs n'existe aucune Eglise ni Synagogue ... et qui revendique le droit de créer des Mosquées et d'ouvrir des écoles coraniques et des universités islamiques, partout ailleurs ... et en cas de refus d'autorisation, ses "salafistes couleurs locale" se chargent de contester ... et crient à l’islamophobie !!

Or en Occident, le wahhabisme que diffusent les pétro monarques, profite bien de la liberté, de la démocratie, de la tolérance de ses habitants, pour s'y développer et les "manger" de l'intérieur : car le but de cette doctrine fasciste est de dominer le monde par le biais de la religion !
L'attitude des occidentaux relève du laxisme et de l’inconscience .... à moins qu'elle ne trahisse la cupidité et la stupidité de leurs gouvernants fasciné par la richesse des pétromonarques et que certains se laissent corrompre par les bédouins !

Qui arrêtera les " Béni Hilal " des temps modernes ? !!

Est-ce que les responsables politiques de l'Occident vont enfin se décider à y faire face énergiquement et mettre fin à ce poison mortifère qu'est le wahhabisme ?
Ce cancer qui range les sociétés dites "arabo musulmanes", finira tôt ou tard par se répandre en Occident ... car tel est le deal passé entre Mohamed Abdelwahhab et les Ibn Saoud !!


Rachid Barnat

lundi 10 juin 2013

LE JEU EN SOLO N'EST PAS PERMIS QUAND ON S'ENGAGE POUR LE JEU COLLECTIF !

Article paru dans : Kapitalis

chebbi ghannouchi 6 12


Néjib Chabbi aurait-il des ambitions personnelles au point de sacrifier le jeu collectif pour y parvenir ?
Serait-il le nouveau Mustapha Ben Jaâfar ou Moncef Marzouki de l'opposition ??
On sait que Ghannouchi joue très bien des ambitions personnelles et des ego des uns et des autres !
Serait-il sensible à l'appel du pied que lui fait Ghannouchi ?

C'est ainsi que MBJ et MM ont été séduits par le chant de la sirène Ghannouchi ... qui sera certainement pour eux le chant du cygne comme celui de leur partis respectifs Ettakatol et le CPR !

Néjib Chabbi n'aurait-il pas tiré la leçon de la double trahison des deux Judas de la république faites à leurs "valeurs" et à leurs électeurs ?

Pourquoi persister à croire que le mariage de la carpe et du lapin puisse produire quelque chose de bien pour la Tunisie ?
Ghannouchi a montré son appétit d'ogre et comment il broie ses proies sans pitié, en les humiliant et en les méprisant ...

Néjib Chabbi se croit-il plus fort que ces deux-là pour "veiller" à ce que Ghannouchi ne dépasse les lignes jaunes voir même les lignes rouges ... discours qu'ont tenu déjà les deux Judas de la République pour rassurer les progressistes choqués de les voir faire alliance avec Ghannouchi alors que durant la campagne électorale ils nous juraient tous leurs dieux qu'ils ne s'allieraient jamais à cet homme !

Néjib Chabbi ferait mieux de réintégrer sa famille naturelle, celle des progressistes et de cesser de miner l'opposition par des ambitions personnelles qui ne peuvent que nuire au pays qui semble au "cœur de ses soucis" ! 
S'il a pu avoir de la sympathie, voir de l'amitié, avec les islamistes au temps où ils étaient dans la même galère contre ZABA, il faut qu'il sache distinguer entre politique et copinage ! 
Ce qu'a fini par comprendre Hamma Hammami qui admet la nécessité d'un front de salut républicain pour contrer les obscurantistes en rejoignant Nida Tounes !

Certaines personnes de l'opposition font comme s'il leur était acquis que toute la vie politique en Tunisie doit tourner autour d'Ennahdha et que les coalitions possibles dans la pléthore de partis sur le "marché", ne peut se faire sans l'aval de Ghannouchi, ni sans intégrer le poulain de l'émir du Qatar ... comme si elles ont admis son insupportable ingérence et sa volonté de l'imposer pour diriger le pays !
Et que font-elles de leur patriotisme ... puisque toutes ces personnes nous jurent être patriotes !

Tant qu'une partie de l'opposition n'aura pas compris que l’alliance avec les islamistes est mortelle pour la Tunisie et pour eux, il y aura un gros problème. Comment un instant peut-on concevoir qu'un parti islamiste puisse s’accommoder de la démocratie ? Concept qu'il rejette parce que occidental ! Et dont il n'y a nulle trace dans le Coran surenchérissait déjà un autre islamiste, l'algérien Abassi Madani chef du FIS ! Ce qui ne l'a pas empêché hypocritement de la revendiquer pour pouvoir  accéder au pouvoir ! Tout comme Ghannouchi.
Les événements de Turquie devraient pourtant ouvrir les yeux à beaucoup car voilà ce que donne l'islamisme dit "modéré". Nous savons que le dénominateur commun aux chefs des partis islamistes, est leur appartenance à la nébuleuse des "Frères musulmans", ayant tous un "programme" commun pour un Etat islamiste !
Et que depuis que le wahhabisme est devenu fréquentable grâce aux pétrodollars de l'émir du Qatar et au "frère musulman", le cathodique-prédicateur Youssef Karadaoui, grassement payé pour la cause de l'émir; l'islamisme des "Fréres" a fini par intégrer le wahhabisme dans sa "politique" de conquête du pouvoir.

C'est dommage qu'une militante de la qualité de Maya Jribi se soit mouillée le chemisier pour Néjib Chabbi pour le soutenir dans son ambition suicidaire pour lui et pour leur parti "Al Joumhouri". 
De même pour Issam Chabbi, son frère !

Que ces deux-là soutiennent Néjib Chabbi dans son ambition et nous expliquent comme lui que la 4 éme mouture de la constitution préserve l'essentiel, la démocratie, les libertés ... alors que l'ensemble de l'opposition et les experts en droit, constitutionnalistes compris, nous disent le contraire ... laisse perplexe !!

Les tunisiens sanctionneront, le moment venu, dans les urnes tous ceux qui auront fait ou voudront faire alliance avec Ghannouchi et ses comparses. Ils sont échaudés par l'expérience de la troïka formée par CPR et Ettakattol et dominée par Ennahdha !

Rachid Barnat

Mustapha Ben Jaâfar et les alliances (en français, mais aussi en arabe) !

LA LIGUE DES DROITS DE L'HOMME N’ÉTAIT QU'UNE PÉPINIÈRE POUR FUTURS MINISTRES POUR ZABA ?


Ce qui choque dans les révélations faites par Sahbi el Amri, "un agent double" malgré lui, c'est le rôle tenu par la LDH (Ligue des droits de l'homme) durant le règne de ZABA qui en fera une "pépinière à ministres" !

Puisqu'il recrutera bon nombres de ses adhérents qui pactiseront avec lui en connaissance de cause au risque de se discréditer ... pour devenir ses ministres ! 
A moins que par naïveté, ils pensaient pouvoir changer le système policier de ZABA de l'intérieur !
Mal leur a pris car on ne change pas facilement un dictateur "bac moins deux" ne serait-ce qu'en despote éclairé, alors qu'on sait pertinemment les tortures qu'il pratique et le sang qu'il a sur les mains !
Ignoraient-ils seulement qu'il s'était servi d'eux comme alibi d'une bonne gouvernance respectueuse des droits de l'homme, aux yeux de l'Occident, tout en ridiculisant un tel organisme humanitaire ?

Ce que font les Nahdhaouis au pouvoir en poussant plus loin la caricature ... en désignant un ministre des Droits de l'Homme ... en la personne de Samir Dilou qui hypocritement "s'étonne" que les constituants nahdhaouis refusent que la déclaration universelle des droits de l'homme ne soit pas intégrée à la constitution qu'ils rédigent !


Moncef Marzouki, opportuniste et ambitieux, n'aurait intégré cette ONG que pour le tremplin qu'elle serait pour lui pour accéder au pouvoir ... 
Mal lui en a pris, ZABA ayant discrédité à jamais cette ONG, finira pas s'en détourner pour corrompre d'autres pris ailleurs pour les mouiller puis les broyer par son système policier machiavélique ... en jouant de leur ambitions personnelles ! 

Ce n'est que depuis que Marzouki a commencé à "jouer" à "l'opposant à ZABA" et revendiquer son "militantisme pour les droits de l'hommes" ... carte qu'il a joué à nouveau durant toute sa campagne électorale pour les élections du 23 octobre 2012 !

Mais voilà des témoins sont encore là pour dénoncer cet individu apparemment sans foi ni loi et pis encore sans principes ni dignité ... puisqu'il a jeté dans la gueule du loup celui qui est venu lui demander de le défendre au nom des droits de l'homme ! 

Rachid Barnat

samedi 8 juin 2013

Je veux siroter mon raki sur le Bosphore, monsieur Erdogan !

Nedim Gürsel


Monsieur le premier ministre, c'est la deuxième fois que je vous adresse une lettre ouverte. Dans ma première lettre, à laquelle vous n'avez pas répondu, j'évoquais non pas le procès intenté à mon roman Les Filles d'Allah, accusé de blasphème, car la justice doit être indépendante dans une démocratie, mais le rapport que la direction des affaires religieuses, qui dépend de vous, avait rédigé pour me faire condamner à une peine de prison. 
J'ai été acquitté au bout d'un an de procédure judiciaire mais le compositeur Fazil Say et l'écrivain Sevan Nisanyan ont été récemment condamnés pour le même motif, alors que le délit de blasphème n'existe pas en principe dans un Etat laïque. 

Aujourd'hui, je m'adresse à vous pour prendre part, à ma manière, à ce grand mouvement de contestation contre la dérive autoritaire de votre gouvernement.
Monsieur le premier ministre, vous avez tort de considérer que ce mouvement, qui marque à mon sens le déclin de votre pouvoir, est le fait de "quelques casseurs et de pillards", comme vous venez de déclarer. Il s'agit d'une réaction légitime à votre politique répressive qui veut nous imposer un mode de vie conservateur et musulman. La jeunesse, tout comme la société civile, qui manifestent non seulement à Istanbul mais dans une cinquantaine de villes de Turquie, n'ont pas besoin de vous pour savoir ce qu'elles doivent manger et boire. Vous ne pouvez pas me dire, comme vous venez de le faire, d'aller boire mon verre de raki en cachette chez moi comme si je devais en avoir honte. Je veux siroter mon verre de raki au bord du Bosphore, monsieur le premier ministre, où se trouve notre maison de famille et si possible au coucher du soleil. Car j'aime ma ville dont j'ai souvent parlé dans mes romans. Vous n'avez pas le droit de me priver de ce plaisir, même si vous avez été élu avec cinquante pour cent des voix.

Vous ne pouvez pas non plus construire à la place Taksim, un des symboles de la République, une caserne ottomane, même transformée en centre commercial. Car Istanbul, voyez-vous, n'est pas Dubaï et sa population veut que les sites historiques et l'environnement soient protégés.

Monsieur le premier ministre, quand les négociations d'adhésion de notre pays à L'Union européenne ont commencé en octobre 2005, vous avez déclaré que c'était "le projet du siècle" pour atteindre, comme l'avait prévu Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de notre République, "le niveau de civilisation contemporaine"
Aujourd'hui, vous semblez avoir tourné la page européenne. Car les valeurs de la démocratie européenne n'ont jamais été un objectif pour vous mais un moyen pour contrecarrer le poids de l'armée sur la scène politique. Je dois reconnaître que sur ce point vous avez réussi et je vous félicite. Quant à votre bilan sur le plan économique, je n'ai aucune compétence pour le juger. Mais pour le reste c'est un échec total, notamment dans les domaines de la liberté d'expression et de la laïcité qui sont la condition sine qua non d'une vraie démocratie.

Monsieur le premier ministre, vous gouvernez notre pays depuis plus de dix ans. Le moment est venu de remettre en cause votre arrogance, votre autosuffisance et surtout votre politique autoritaire qui commencent à bien faire. Vous semblez confondre "le populisme plébiscitaire" avec la démocratie qui permet à la minorité de critiquer le pouvoir et de préserver ses droits fondamentaux. Il est temps que vous preniez un peu de repos car après votre opération vous manifestez quelques signes de fatigue. 
Même si vous ne dégagez pas, comme je le souhaite, essayez au moins de "dégazer" la jeunesse de notre pays que vous vouliez, selon vos propres termes, "obéissante et conservatrice". Je constate aujourd'hui que ce n'est pas le cas et je m'en réjouis. 


Vous aviez déclaré aussi, à propos des boissons alcoolisées qu'il valait mieux manger du raisin que de boire du vin en ignorant que vous teniez ce langage arrogant dans le pays de Dionysos. Vous avez aussi traité ceux qui boivent du vin, ne serait-ce qu'un verre, d'alcooliques. Eh bien j'irai boire un verre de vin à votre santé dans le pays des bordeaux et des bourgognes.

jeudi 6 juin 2013

Turquie : Pourquoi les émeutes d'Istanbul n’ont rien à voir avec les printemps arabes .... mais quand même un peu !

Journaliste, 
spécialiste de politique étrangère. 


Les Turcs qui descendent dans la rue défendent une ambiance, une ville, un style de vie auxquels ils tiennent et qui sont mises à mal par le gouvernement islamiste de plus en plus autoritaire.

Place Taksim à Istanbul, le 31 mai. REUTERS/Osman Orsal
                                                                        Place Taksim à Istanbul, le 31 mai.

Le parallèle est tentant. La place Taksim à Istanbul aujourd’hui serait la place Tahrir du Caire hier. C’est effectivement là, dans le parc qui borde la place Taksim au cœur d’Istanbul, et d’une manière également spontanée et très inorganisée, que tout a commencé. Avec comme détonateur une «banale» question d’urbanisme et d’écologie, la destruction des arbres d’un des rares parcs du centre ville pour y construire la copie mégalomaniaque d’une caserne style ottoman qui abriterait un gigantesque centre commercial. Or ce projet, que l'administration a déclaré illégal, a été maintenu par les autorités turques.
Plusieurs dizaines de militants associatifs ont planté leurs tentes pour s’opposer à la destruction de ce poumon de verdure au cœur de cette métropole de 15 millions d’habitants. Dès le 28 mai et les jours suivants, parfois à l'aube, la police intervient en déployant des blindés, brûlant les tentes et chassant les manifestants à coups de gaz lacrymogène. Et ce sont plusieurs milliers de personnes qui rejoignent le mouvement jeudi avant l'embrasement de vendredi. 

Durant la nuit de vendredi à samedi, via les réseaux sociaux, le mouvement s’étend à des milliers de jeunes, puis de moins jeunes, tous urbanisés et représentant plutôt les classes moyennes. Les émeutes gagnent en ampleur, à Istanbul et dans plusieurs villes du pays. La répression policière est excessive, la contestation devient politique: c’est la manière de gouverner du parti de la justice et de la prospérité (AKP, parti islamo-conservateur) et de son Premier ministre Recep Tayyip Erdogan qui sont désormais dénoncés par les manifestants.
Mais le parallèle avec les printemps arabes s’arrête là.

Car les Turcs qui descendent dans la rue ne le font pas pour réclamer un changement de régime ni même de nouveaux acquis ou une amélioration de leur condition de vie mais pour défendre une ambiance, une ville, un style de vie, cette sorte de «movida» stambouliote auxquels ils tiennent et qui est mise à mal par une série de mesures et de lois prises ces derniers mois: restriction de la  vente et de la consommation d’alcool, condamnations à de lourdes peines de prison pour blasphème du pianiste Fazil Say et de l’écrivain turc d’origine arménienne Sevan Nisanyan, destruction du mythique  cinéma Emek à du quartier de Beyoglu, etc.

Movida stambouliote

Détruire le parc Gezi, c’est rayer de la carte un lieu de promenade apprécié des familles et des amoureux au nom d’une politique mercantile et rigoriste néo-ottomane dans laquelle ces manifestants ne se reconnaissent pas. Vouloir raser le parc Gezi, c’est ajouter la goutte d’eau qui fait déborder le vase pour cette frange de la population qui ne sent ni représentée ni entendue par l’AKP.

Seconde différence de ce possible «printemps turc»: le parti au pouvoir en Turquie, loin d’être homogène, a été élu démocratiquement à trois reprises et à chaque fois de manière plus confortable (49,9% des voix en 2011). Ce gouvernement issu des urnes peut se vanter de beaux succès économiques avec une croissance d’environ 5% l’an dernier. Si sa politique, ultralibérale, a pu creuser les inégalités, elle a tout de même permis d’accroitre le niveau de vie des Turcs en dix ans.  
Au pouvoir depuis 2002, Erdogan a surfé sur ce succès et multiplié les gages à l’égard de sa base électorale, majoritairement anatolienne, pieuse et conservatrice ainsi que, dans une moindre mesure, à l’égard de l’extrême droite ultra-nationaliste. Au détriment de ceux qu’on nomme parfois les «Turcs blancs», originaires de la partie européenne ou égéenne de la Turquie.
Ces derniers, laïcs et républicains, désapprouvent la politique jugée «pro-sunnite» du Premier ministre vis-à-vis des printemps arabes et plus particulièrement de la Syrie. L’attentat du 11 mai à  Reynanli, à la frontière syrienne, côté turc, qui a causé plus de 50 morts et des centaines de blessés, a ajouté au malaise et au sentiment de vulnérabilité d’une population qui ne ressent pas vraiment de proximité avec les Arabes.

A Ankara, la capitale turque, le 1er juin. 


Une histoire mal digérée qui remonte

Une fois «maté» l’establishment bureaucratique, judiciaire et militaire kémaliste, à partir de 2011, le Premier ministre turc a très nettement viré «autoritaire» tout en bénéficiant toujours d’un réel soutien dans la population. Quand samedi 1er juin, Recep Tayyip Erdogan estime -menace à peine voilée - qu’il peut, lui, faire descendre un million de manifestants dans les rues, il est probable qu’il dit vrai.

Troisième différence, c’est une longue histoire politique qui remonte à la surface. A la différence de la place Tahrir, la place Taksim est dans la mémoire collective le lieu symbole des manifestations de la gauche et de l’extrême gauche turques et en particulier des défilés du 1er mai, dont celui réprimé dans le sang en 1977, trois ans avant le coup d’Etat militaire de 1980 qui a laminé la gauche turque.  
Or il y a un mois, le 1er mai 2013,  les syndicats et  les partis politiques de gauche n’ont pas été autorisés à se rassembler place Taksim pour défiler. Officiellement par mesure de sécurité en raison des travaux qui ont lieu sur la place et dans le parc. Mais cette interdiction a été interprétée comme une preuve supplémentaire du glissement autoritaire du gouvernement et accru le ressentiment de la gauche libérale qui a souvent voté pour l’AKP en 2002 et 2007.
Hier alliée objective de l’AKP contre les militaires, cette gauche syndicale, universitaire, associative a l’âpre sentiment d’avoir été instrumentalisée par l’AKP et plus particulièrement par son Premier ministre. Elle a rejoint les rangs des manifestants. Et ce sont aussi des anciens  réfugiés politiques de gauche ou leurs proches  et leurs enfants installés en Europe, qui ont manifesté samedi à l’unisson aux Pays-Bas, en Allemagne, en France pour soutenir les «Indignés» du parc Gezi.

Quatrième différence avec les printemps arabes, c’est la nature de cette société civile qui a émergé et s’est affirmée depuis une dizaine d’années. Celle-là même qu’on a vu défiler après l’assassinat du journaliste turc d’origine arménienne, Hrant Dink, en 2007. Des jeunes comme ceux qui se sont réunis et embrassés à bouche que veux-tu pour protester contre la politique d’ordre moral de la municipalité d’Ankara.

Mais surtout à l’inverse et au contraire absolu de ce qui s’est passé dans les révolutions arabes, c’est le parti proche de la mouvance des Frères musulmans égyptiens, tunisiens et syriens, l’AKP de Recep Tayyip Erdogan qui est contesté. 
Et c’est son principal parti d’opposition, laïc, nationaliste et républicain qui aimerait récupérer le mouvement. 

Le fameux «modèle turc» en prend un sérieux coup.

mardi 4 juin 2013

Comment procéder à la toilette des morts… ou la politique des petits pas

Comment proceder a  la toilette des morts… ou la politique des petits pas

La toilette des morts, la Tunisie n’a rien de plus urgent à faire - à en croire Monsieur Béchir Ben Hassen, ce personnage chargé par l’Etat de faire l’éducation religieuse des délinquants en prison. 
Pour acquérir ce savoir - ô combien inestimable - il faut, une fois de plus, faire appel aux « compétences » saoudiennes. Et voilà donc M. Abbès Ben Jamel Bettaoui, un autre « spécialiste » wahhabite, à la barbe rougeoyante de henné, qui débarque chez nous, à l’invitation de M. Ben Hassen. A la grande mosquée de Moknine où il a étalé sa « science », les fidèles ont qualifié ce monsieur de charlatan . 

Nous vivons assurément une période formidable ! Après le spécialiste de « médecine prophétique », - suite logique ? - il faut maintenant appeler à la rescousse celui de la toilette des morts !

On peut en rire… mais on peut aussi prendre le temps de la réflexion. S’agit-il d’illuminés ? C’est possible mais je flaire plutôt l’action psychologique, le lavage de cerveau et le grignotage méthodique de la rationalité et du libre choix du vivre, du  boire, du manger, du vêtir. Introduire la religion dans tous les espaces et les interstices possibles. Imposer un langage, des concepts qui tendent à formater la vie des gens. Insidieusement.
C’est ainsi que procède le Hamas à Gaza. Tout comme l’AKP – Parti de la justice et du développement - en Turquie. Tout comme les Frères Musulmans en Egypte.

Un malheur de plus à Gaza….

A Gaza, annonce en première page le journal « Al Kahira » (14 mai 2013), l’application de la chariâ va bientôt entrer en vigueur. Amputation de la main des voleurs, flagellation de l’adultère ou la fornicateur, application de la loi du talion : œil pour œil, dent pour dent… 
Qui peut prétendre qu’il y a meilleur moyen de libérer la Bande de Gaza de la férule israélienne, de ses check-points, du bouclage intégral (air, mer, terre) qu’elle  impose au territoire ?

Pour la militante juriste, Zeinab Ghanimi, le Hamas viole la légalité palestinienne et assimile à tort tous les habitants de la Bande de Gaza à ses membres. Elle note qu’il sera très difficile de prouver certains actes répréhensibles commis au moyen d’Internet et ajoute : « Il s’agit de tenir compte de la chariâ musulmane comme inspiratrice de la législation mais il  faut protéger aussi les droits de l’homme et non les bafouer » Ce faisant, dit Zeinab Ghanimi, Hamas - autorité politique - veut  dominer la rue et la population et apparaître comme autorité religieuse. La juriste relève que bien des responsables du Hamas et des religieux n’appliquent guère les principes de la foi dans leur pratique quotidienne et s’approprient par exemple, l’héritage des femmes. Elle conclut en demandant aux organisations de la société civile de s’opposer à ces menées du Hamas car « ces lois seraient un fléau de plus à l’enfer de malheurs sous lequel croule notre peuple. »

A Ankara, priorité à «la protection» de  la jeunesse :

Pour le journal « Le Temps » de Genève (30 mai 201 3, p. 4), si Ankara durcit la législation sur la vente des boissons alcoolisées, on est en droit de se poser des questions sur les intentions du gouvernement. « L’Etat doit protéger sa jeunesse et ses citoyens contre les mauvaises habitudes… Nous ne voulons pas d’enfants qui boivent du matin au soir, ni d’une génération qui se promène en titubant. » a déclaré le Premier Ministre Erdogan après le vote du texte. La louable intention que voilà ! Mais les faits sont têtus : « dans un rapport publié mi-mai, écrit Anne Andlauer dans le quotidien suisse, l’Institut turc des statistiques (TÜIK) affirme pourtant que 84% des 15-24 ans n’ont jamais bu d’alcool. »

Indigné par les critiques et se défendant de viser les modes de vie, M.Erdogan interroge, lui qui faisait acte de candidature à l’Union Européenne : « Si une religion ordonne ce qui est juste, vous allez vous y opposer au motif que la religion l’ordonne ? » Les manifestants de la place Taksim et ceux d’Ankara, eux, croient dur comme fer que le gouvernement islamo-conservateur en veut précisément à leur mode de vie ! Une étudiante turque indignée affirme à une radio parisienne que maintenant, dans les bus, à Ankara, on sépare les hommes des femmes. Quant aux professionnels, ils sont d’avis que « le gouvernement ne peut se permettre d’interdire l’alcool. Il gagne bien trop d’argent grâce aux taxes. » L’Etat a ainsi engrangé 3 milliards d’euros l’an dernier aux dires du Ministère des Finances.

En Egypte, le ballet est à l’index….

Les Frères Musulmans égyptiens ne doivent pas connaître cette pensée de Pascal qui disait : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères. » Tout être humain, en fait, veut dire le philosophe français.  Et ils connaissent encore moins ce qu’écrivait Nietzche, dans « Ainsi parlait Zarathoustra » : « Je ne pourrais croire qu’à un dieu qui saurait danser. »

Jeudi 30 mai 2013, les artistes de l’Opéra du Caire - auxquels se sont joints des intellectuels, des cinéastes, des  hommes politiques et des étudiants - ont fait une imposante manifestation pour protester contre la mainmise des Frères Musulmans sur la culture et pour réclamer la démission du ministre de la Culture Alâa Abdelaziz. Dès son entrée en fonction il y a trois semaines, Son Excellence a démis de ses fonctions Dr Inès Abdeddayèm, la directrice de l’Opéra du Caire (Alqods al Arabi, 31 mai 2013, pages 1 et 3), ce qui a conduit de hauts responsables du ministère à présenter leur démission.  Dans le même temps, Gamal Hamèd, membre du Conseil de la Choura égyptienne appartenant au parti « Ennour », le bras politique des salafistes,  réclamait, le 28 mai 2013,  lors de la  réunion de la commission de la Culture, du tourisme et de l’Information, « l’annulation de l’art du ballet en Egypte » que ce monsieur considère comme « l’art de la nudité, l’art qui répand le vice et l’obscénité  parmi les gens. » Le Syndicat des métiers du théâtre a immédiatement condamné ces propos de Tartufe. 

Pour les artistes et les intellectuels égyptiens, les Frères Musulmans au pouvoir veulent imposer au pays les politiques culturelles de leur parti. Les protestataires réclament un ministre de la Culture qui représente « la culture égyptienne et non les orientations des Frères. » Pour la première fois depuis sa fondation en 1869, l’Opéra du Caire a annulé une représentation d’ « Aïda », un opéra de l’Italien Verdi joué pour la première fois au Caire en 1871 à l’occasion de l’inauguration  du Canal de Suez. Les artistes se sont mis en grève pour trois jours, rejoints par ceux du  Grand Théâtre du Caire. Lundi 27 mai 2013, l’Exposition Générale de peinture du Caire s’est ouverte en absence du ministre, le public et les artistes lançant des slogans hostiles aux Frères Musulmans et à leur Guide Général.

Le chameau se romprait le cou s’il...

Chez nous aussi, la politique des petits suppure comme le pus d’une vilaine blessure …. qu’il faut vite cautériser.  
Après Al Abdelia, après les coups portés à Nouri Bouzid*, à Hamadi Redissi et à bien d’autres hommes de culture, voilà que le poète Moncef Ouhaibi est l’objet d’insultes et de diffamation pour avoir appelé à louer le peuple. (L’Humanité du 30 mai 2013, p.15).  Qu’elle est la première femme dont on a amputé la main, demandait-on le plus sérieusement du monde aux candidats à un concours de police ? Il y a là une volonté délibérée : nous enfoncer dans le Moyen Age ! Car pourquoi ne pas demander : Quelle est la première femme médecin de notre pays et même du monde arabe ? (Tawhida Ben Cheikh) Quelle est la première femme agrégée d’arabe de Tunisie ? (Mongia Amira Mabrouk) Quelle est la première Tunisienne à avoir décroché l’agrégation de mathématiques ? (Fatma Moalla)

Face à ces petits pas, à ces menées de reptiles, sournoises, insidieuses, il nous faut faire face et être vigilants. Sur nos gardes ! Et gare à la Constitution qu’on est en train de nous concocter ! « Il faut d’abord savoir ce que l’on veut, il faut ensuite avoir le courage de le dire, il faut enfin l’énergie de le faire » conseillait Clemenceau. 
Davantage de culture, davantage de théâtre, davantage de danse et de folklore, voilà l’élixir qui chassera les laveurs de morts comme Abbès Ben Jamel Battaoui et ceux qui parlent de l’ « oppression » de la tombe aux bambins des jardins d’enfants.
Et retenons bien cette vérité énoncée par Nietzsche: « Sans musique, la vie serait une erreur. » 

Dans son beau film « Millefeuille. Ma Nmoutch », Nouri Bouzid n’a pas attendu Abbès Battaoui pour nous montrer,  à deux reprises, une scène de lavage de mort !

  

lundi 3 juin 2013

Obama est un minimaliste de la politique étrangère

«Vali Nasr". Jpg

Vali Nasr

Spécialiste du Proche-Orient à Washington, Vali Nasr dénonce le désengagement des Etats-Unis en Irak, en Afghanistan et au Moyen-Orient, alors qu’en Syrie s’embrase l’incendie qui pourrait remodeler toute la région.

Les Etats-Unis deviennent-ils «superflus» à l’échelle mondiale ? C’est la thèse défendue par Vali Nasr dans un livre ravageur publié en avril, The Dispensable Nation. Barack Obama préside à des renoncements en chaîne, particulièrement dramatiques en Afghanistan, en Irak ou aujourd’hui encore en Syrie, s’indigne le professeur Nasr, doyen de l’école des hautes études internationales de l’université Johns-Hopkins à Washington. Une critique d’autant plus grave qu’il a lui-même servi cette administration, de 2009 à 2011, comme conseiller de Richard Holbrooke, chargé de l’Afghanistan et du Pakistan au département d’Etat.
L’administration Obama s’est laissée miner par les habituelles querelles internes, cette fois entre les conseillers du Président et ceux d’Hillary Clinton au département d’Etat, décrit Vali Nasr dans son livre. Son mentor, Richard Holbrooke, négociateur des accords de paix de Dayton en 1995, n’a jamais été écouté par Obama, la Maison Blanche l’ignorait délibérément, jusqu’à sa mort en décembre 2010. Obama s’est entouré de conseillers politiques qui se préoccupent surtout de l’effet immédiat de ses discours auprès des électeurs américains et ignorent l’expertise des diplomates, déplore Vali Nasr. Trop souvent, le Président se laisse aussi guider la main par les militaires et la CIA, qui ont en particulier anéanti la relation avec le Pakistan : «Nous avons encore davantage déstabilisé un pays déjà considéré comme le plus dangereux au monde», écrit l’ancien conseiller de Holbrooke.
Dans son empressement à «pivoter vers l’Asie» , Barack Obama néglige dangereusement le Moyen-Orient, poursuit le professeur Nasr. Il oublie que la compétition avec la Chine se joue aussi dans cette région du monde, où Pékin se prépare déjà à occuper les positions abandonnées par Washington. En quittant précipitamment l’Irak et bientôt l’Afghanistan, les Etats-Unis renoncent à tout ce qu’ils ont investi dans ces pays, ils les laissent sombrer vers de futurs drames, prédit-il.
Né en Iran, en 1960, Vali Nasr s’est installé aux Etats-Unis après la révolution islamique de 1979. Il n’en est pas moins sévère avec la paume tendue, et trop vite refermée, d’Obama à l’Iran. Ce dernier assomme l’Iran de sanctions comme Lyndon Johnson bombardait le Vietnam, compare-t-il. Avec le même effet aggravant, qui a conduit l’Iran à accélérer son programme nucléaire. Ses explications, dans cette interview à Libération, arrachée entre deux rendez-vous d’un agenda très chargé.
A vous lire, il semble que Barack Obama n’ait rien fait de bon sur la scène internationale…
Obama a fait des erreurs tactiques. En Afghanistan, la grande erreur a été d’appliquer d’abord la stratégie de contre-insurrection pratiquée en Irak puis de changer d’avis et décider de quitter le pays sans jamais chercher une issue diplomatique à cette guerre. Mais ce que je critique plus fondamentalement, c’est le présupposé sur lequel le Président base toute sa politique étrangère : l’idée qu’on peut faire mieux avec moins sur la scène internationale. Obama est un minimaliste en politique étrangère. Il ne défend pas le leadership américain dans le monde. Lequel ne signifie pas forcément envahir des pays mais plutôt utiliser l’influence des Etats-Unis, son pouvoir de persuasion ou sa puissance économique.
Les Américains le suivraient-ils si Obama en faisait plus sur la scène internationale ?
La tâche d’un président est de façonner une politique et d’y rallier des soutiens ! Actuellement, c’est plutôt l’inverse : Obama se cache derrière l’opinion publique américaine. Oui, les Américains sont fatigués de la guerre. Mais la responsabilité du Président serait d’expliquer pourquoi la Syrie est importante, pourquoi les printemps arabes sont importants et comment nous pouvons y influencer les choses sans nécessairement dépenser un millier de milliards de dollars ou y envoyer nos troupes. En l’occurrence, le Président part du présupposé inverse : le Moyen-Orient n’est pas important. Il l’a dit récemment dans une interview au magazine New Republic : «Comment dois-je mesurer l’importance des dizaines de milliers de tués en Syrie face aux dizaines de milliers de personnes en train d’être tués au Congo ?» Le message qu’il envoie est que le Moyen-Orient ne compte pas plus pour les Etats-Unis que l’Afrique subsaharienne.
Dans votre livre, vous décrivez Obama comme «détaché», et finalement assez peu soucieux de politique étrangère. C’est ce que vous avez pu observer à l’intérieur de l’administration ?
Les preuves internes ne manquent pas. Mais il suffit de regarder le résultat : nous avons assisté ces dernières années à un gigantesque mouvement de démocratisation, dans une région que nous considérions jusqu’alors comme la plus dangereuse au monde. Une région où les Etats-Unis ont dépensé un millier de milliards de dollars pour essayer d’y apporter la démocratie. Et que disons-nous à ces printemps arabes ? Débrouillez-vous ! Nous ne sommes mêmes pas prêts à dépenser l’équivalent de deux mois de guerre d’Irak ou d’Afghanistan pour les aider sur la route de la démocratie. Comparez à ce que les Etats-Unis avaient fait pour l’Europe de l’Est, le Mexique, le Brésil ou l’Argentine. En Europe de l’Est, sur la décennie 1989-1999, la communauté internationale avait investi une centaine de milliards de dollars. Nous n’en sommes même pas à un dixième de cela pour les printemps arabes. L’Egypte n’est donc pas cruciale ? Est-ce vraiment une surprise si elle s’enfonce ? Depuis 2011, un million d’Egyptiens se sont retrouvés au chômage. Comment pouvons-nous attendre que la démocratie y prospère ?
Avec beaucoup de cynisme, on peut considérer que la Maison Blanche s’en sort bien en Syrie : les ennemis de l’Amérique, Iran et Hezbollah d’un côté, djihadistes sunnites de l’autre, s’y entre-tuent sans qu’il ait même à s’en mêler… N’est-ce pas aussi le calcul fait à Washington ?
Le calcul à Washington est plutôt que la Syrie n’est pas vraiment importante. C’est le même que celui que nous avons fait en Afghanistan : nous avons décidé que nous n’avons finalement pas besoin d’y gagner la guerre, pas besoin d’y faire la paix, nous pouvons juste partir. Le problème est que ces calculs sont très dangereux. Les réfugiés qui quittent la Syrie menacent la Turquie, le Liban et surtout la Jordanie. Ils représentent déjà près de 20% de la population de la Jordanie, qui n’a pas les moyens économiques d’y faire face, et reçoit très peu d’aide internationale. Pouvons-nous laisser la Jordanie s’effondrer ?
Au sein même de l’administration américaine, ne se réjouit-on pas tout de même de voir l’Iran et le Hezbollah accaparés en Syrie ?
Durant la première année de la crise en Syrie, Washington s’attendait à une défaite stratégique de l’Iran. Notre politique était fondée sur le fait que Bachar al-Assad allait rapidement tomber. Mais en attendant que l’Iran et le Hezbollah se cassent le nez en Syrie, c’est toute la région que nous mettons en danger. Il est possible que la Jordanie souffre avant l’Iran, ou l’Irak avant le Hezbollah. Et on ne voit toujours pas l’administration Obama expliquer aux Américains qu’il y va aussi de l’intérêt national américain en Syrie. C’est ce qui avait fait la différence entre le Rwanda et la Bosnie. A un certain moment, les Américains et les Européens ont expliqué à leurs opinions ce qui était en jeu en Bosnie : l’avenir de l’Europe, celui de l’Otan… Au Rwanda, ils n’ont pas dit tout cela, il n’y avait pas d’enjeu pour nous là-bas autre que nos consciences. Pour cela aussi, nous ne sommes jamais allés au Rwanda. Aucun pays n’entre jamais en guerre uniquement pour des questions de morale ou de valeurs. En Syrie, tant qu’on n’entend pas l’administration américaine parler de ses intérêts nationaux, tant qu’il n’est question que d’une tragédie humanitaire, cela signifie qu’on n’est pas prêts à faire grand-chose.
Dans cette nouvelle carte du monde, où les Etats-Unis deviennent «superflus», quel peut être le rôle de l’Europe ?
L’Europe a pris l’habitude de s’orienter sur le leadership américain. Que ce soit depuis la guerre froide, en Afghanistan, en Irak ou en Bosnie, les Européens se sont habitués à ce que les Etats-Unis jouent ce rôle de leader qui entraîne tout le monde, ou presque. Maintenant que les Etats-Unis disent, nous ne voulons pas faire tout cela, nous voulons «mener de l’arrière», nous voulons que d’autres se mettent en avant, le monde doit trouver de nouveaux modes de fonctionnement. Dans l’immédiat, maintenant que nous quittons le Moyen-Orient, cela donne des pays qui financent les salafistes, d’autres qui donnent leur argent à Al-Qaeda en Syrie ou en Libye, des pays qui sapent les efforts du Fonds monétaire international lorsqu’il négocie un accord avec l’Egypte… La plupart des pays du golfe Persique essaient aussi de développer des liens avec la Chine : ils veulent vendre leur pétrole à la Chine, et attirer les investissements chinois pour tisser ces liens. Les Etats-Unis ont encore leurs bateaux dans le Golfe, mais ils ne sont pas sûrs d’y être demain encore. Chaque pays poursuit ses propres intérêts, plus personne n’essaie de coordonner les efforts. Pour cela aussi, l’opposition syrienne ressemble à un cirque.
Donc que peuvent faire les Européens ?
D’abord, ils devraient eux aussi prendre le Moyen-Orient au sérieux. Sur le long terme, l’Egypte est plus importante que la Grèce. Regardez combien d’argent a été investi en Grèce, en pensant peut-être, mais à tort, que les Américains continueraient à s’occuper du Moyen-Orient. Les Européens n’ont pas encore réalisé que la Libye, la Tunisie ou l’Egypte sont en face de chez eux. Et la Syrie à un jet de pierre. Les Européens doivent comprendre que les Américains n’ont pas de stratégie cohérente pour la région. N’oubliez pas non plus que vos pays comptent de nombreux musulmans. Plus la guerre dure en Syrie, plus elle radicalisera les esprits. Tout cela finira par se répercuter en Europe.
Mais l’Europe n’a pas d’argent, que faire sans argent ?
L’Europe a bien trouvé 120 milliards de dollars (92,8 milliards d’euros) pour la Grèce. Elle peut aussi s’associer à d’autres pour monter un plan d’aide global. Elle peut pousser les Etats-Unis, le Japon, la Chine ou d’autres encore… Si chacun donne 5 milliards de dollars (3,8 milliards d’euros), on arrive vite à un plan de 20 milliards qui va bien au-delà de ce que peut faire le FMI tout seul. C’est ainsi qu’on avait procédé en Europe de l’Est. Avec l’Egypte, l’Europe peut aussi proposer un accord commercial préférentiel d’ici dix ans, si le pays effectue les réformes nécessaires. Ce qui fait le plus défaut, c’est le leadership et l’intérêt pour cette région. Pourquoi Américains et Européens n’organisent-ils pas un sommet des printemps arabes ?
Vous semblez de toute façon très pessimiste sur ce qui va sortir des printemps arabes…
Nous sommes maintenant dans une spirale de dégradation. Pour un tournant en Egypte, il faudrait une croissance de plus de 10% pendant plus d’une décennie. Je ne sais pas comment cela sera possible. Les printemps arabes sont en train de produire quantité d’Etats impuissants, de la Tunisie au Yémen, en passant par la Libye, la Syrie… Même si on ne se soucie que de la lutte antiterroriste, il y aurait de quoi être préoccupé.
Comment la Maison Blanche a-t-elle réagi à votre livre ? Les gens de l’administration Obama vous parlent encore…
Certains, oui. Ils ne sont pas d’accord sur tout mais ils conviennent généralement que les Etats-Unis ont un rôle de leadership à jouer pour la stabilité et la prospérité du monde. Beaucoup acquiescent sur le fait qu’en Afghanistan, au Pakistan ou au sujet des printemps arabes, on n’a pas fait tout ce qu’on aurait pu.
Vous étiez vraiment furieux en écrivant ce livre ?
Mon idée de départ était de raconter ce qui s’était réellement passé en Afghanistan et au Pakistan. Holbrooke avait un projet important, il n’a jamais été écouté et il est mort. J’ai voulu rappeler, dans l’intérêt de la diplomatie américaine future, qu’on n’avait pas eu seulement le choix entre l’envoi de renforts en Afghanistan ou l’abandon du pays. Une négociation était possible, qui aurait permis de garder le pays intact. D’ici quelques années, on se demandera : aurait-on pu faire autrement ? Je voulais dire que oui, il y avait une autre voie, qui n’a pas été considérée. On aurait pu essayer de négocier un partage du pouvoir, tant que nous en avions encore les moyens. Ensuite, quand nous avons décidé de quitter le pays, on a développé à Washington l’expression «Good enough for Afghanistan». L’idée était que la solution retenue serait «bien suffisante pour l’Afghanistan». Et on a ensuite généralisé le propos à tout le Moyen-Orient : on a cherché des solutions «suffisantes pour le Moyen-Orient», qui ne coûteraient pas trop cher et n’obligeraient pas à trop d’efforts. Bush avait tort d’être maximaliste, Obama a tort d’être minimaliste. Il nous faudrait un «optimaliste».
Vous écrivez que la formation de l’armée afghane, dans laquelle les Etats-Unis et leurs alliés ont aussi investi des milliards, est un échec préprogrammé : elle risque d’éclater en futures milices…
Personne ne prend cette armée au sérieux, ni en Afghanistan ni dans les pays voisins. Elle sert surtout à faire croire que nous avons un plan pour l’Afghanistan. Ses forces sont dominées par l’Alliance du Nord et vont être déployées dans les régions pachtounes du Sud. La réaction n’en sera que plus vive au Sud et profitera aux talibans. Personne ne pense que cette armée afghane pourra jamais contrôler tout le pays.
Avec l’Iran, vous prônez aussi des négociations, mais le régime serait-il vraiment prêt à négocier sérieusement ?
La question est plutôt : les Etats-Unis peuvent-ils négocier sérieusement ? Négocier, cela ne veut pas dire mettre la pression jusqu’à ce que l’autre se rende. Des négociations, cela signifierait plutôt que l’Europe et les Etats-Unis apportent à table des choses concrètes qu’ils pourraient accorder à Téhéran. Les journalistes devraient leur demander : vous êtes allés à Almaty, à Bagdad, à Moscou et à Istanbul pour négocier, mais qu’avez-vous proposé à l’Iran ? Avez-vous offert de lever l’embargo européen sur le pétrole si les Iraniens faisaient des concessions ? La seule chose que j’ai vue sur la table était les pièces détachées pour les avions. Ce n’est pas sérieux. Même dans le meilleur des cas, il est très difficile de négocier avec l’Iran. Nous pensons qu’ils ne cherchent qu’à gagner du temps et ils pensent que nous voulons changer leur régime. Les Iraniens savent aussi que de vraies négociations coûteraient très cher à Obama : le président américain devrait aller au Congrès pour demander la levée de sanctions. Ce serait des négociations comme avec le Vietnam du Nord, qui pourraient prendre quatre ou cinq ans.
En attendant, l’Iran est arrivé à la conclusion qu’il n’y aura pas de guerre. Ils nous entendent clamer haut et fort que nous n’irons pas en Syrie, de peur de ses défenses antiaériennes. Ils en tirent leurs propres déductions. Une guerre avec l’Iran serait dix fois plus difficile qu’avec la Syrie.
La menace israélo-américaine n’est pas d’entamer une guerre avec l’Iran mais seulement de lancer quelques frappes ciblées pour détruire ses sites nucléaires…
On ne peut pas dire que cela sera simple et propre en Iran tout en expliquant que c’est impossible en Syrie. Tout ce que nous avançons au sujet de l’Iran est sapé par nos arguments en Syrie. Les Iraniens ont compris que nous ne voulons pas prendre de risque militaire. Ils vont donc nous menacer : si seulement vous nous touchez, nous ciblerons un bateau américain et vous serez obligés de nous attaquer. Ils savent bien que nous ne voulons pas les envahir. Ils en concluent donc que la menace militaire n’est pas sérieuse. Leur stratégie actuelle est de se doter de la technologie de fabrication de la bombe atomique, mais sans aller jusqu’à la construire pour autant. Ils ne veulent pas non plus nous donner de prétexte pour les frapper.
Avec tout cela, on ne parle plus guère du processus de paix israélo-palestinien : peut-on encore espérer une solution à deux Etats ?
La Palestine est importante, mais le grand drame qui risque de remodeler tout le Moyen-Orient, c’est la Syrie et l’Egypte. La Syrie est le grand incendie aujourd’hui, l’Egypte est celui de demain. Même si le président américain voulait se préoccuper du petit brasier palestinien, cela demanderait aussi beaucoup plus d’engagement de sa part. Il devrait y investir son capital politique, car Israël est aussi une question domestique aux Etats-Unis. Et ce n’est pas ce que nous avons pu observer lors de son récent voyage en Israël : Obama a demandé au public israélien de mettre la pression sur son gouvernement plutôt que de s’en charger lui-même. Il s’est rendu en Israël sans projet à défendre.
En Syrie, l’administration Obama explore à nouveau la voie de la négociation, avec le projet russo-américain d’une conférence de paix. Un espoir ?
Attendons de voir comment ils procèdent. Si l’on était vraiment sérieux sur ce processus, on armerait d’abord les rebelles ou on menacerait de le faire, avant d’aller à Genève. Bachar al-Assad doit sentir que la force est contre lui. Aujourd’hui, nous allons à Genève après que le Hezbollah a brisé les lignes des rebelles : la position d’Assad est plutôt renforcée. Dans les Balkans, Richard Holbrooke m’a raconté comment, au moment de la conférence de Dayton, il avait demandé à Bill Clinton de s’asseoir juste en face de Milosevic. Je veux que vous le regardiez dans les yeux quand vous lui direz que nous allons le bombarder s’il ne signe pas un accord maintenant, avait dit Holbrooke à Clinton. Milosevic devait l’entendre de la bouche même du président des Etats-Unis. Dans les Balkans, nous avions ainsi mis la force au service de la diplomatie. Si Milosevic avait pensé qu’il pouvait aller jusqu’à Zagreb, il n’aurait certainement pas négocié. Concernant la Syrie, il ne suffira pas d’aller à Genève puis d’en repartir en disant : «C’est fait.»