vendredi 7 novembre 2014

L'islamisme est la maladie de l'islam, mais les germes sont dans le texte

Il y a jihad et jihad : celui des islamistes est tourné vers les populations musulmanes qu'ils veulent islamiser (entendez les wahhabiser) de force !
R.B
Abdelwahab Meddeb en 2011.
En septembre 2006, Libération l'avait interviewé, après les propos du pape Benoît XVI, qui avait cité un texte médiéval établissant un lien entre l’islam et la violence. 
Abdelwahab Meddeb se dit prêt à jouer le rôle d’un Voltaire arabe. Né en 1946 à Tunis, il enseigne la littérature comparée à l’université Paris-X-Nanterre. Ecrivain et poète, il revisite inlassablement l’islam, ressuscite la richesse de ses premiers débats et met ses dogmes à l’épreuve pour mieux combattre le simplisme de ses trop nombreux séides. Contre-Prêches, son dernier ouvrage (Le Seuil) inspiré de ses chroniques dominicales sur Radio Tanger Medi 1, voyage à travers un Orient compliqué et son double, l’Occident, se veut une réponse à tous les fanatismes.
Avez-vous été surpris par l'ampleur de la protestation suscitée par les propos du pape sur islam et violence ?
Abdelwahab Meddeb : Oui et non. Non, je ne comprends pas pourquoi ils ont suscité une telle réaction et, en même temps, on a l'impression que l'on est désormais face à un schème dramaturgique bien établi qui correspond parfaitement à ce que recherchent les médias, avec du spectaculaire et de l'histoire dans le spectaculaire. Ce qui s'est passé dans ce cas précis est très grave. On est en face d'un discours académique plutôt fondé sur le raisonnement qui participe, certes, d'une apologétique où l'on dit que le christianisme est meilleur que l'islam. C'est une adresse aux chrétiens, notamment sur le problème du retrait de Dieu dans un monde de raison. Dans ce texte, le pape avance aussi l'idée que le Dieu des musulmans et des chrétiens est le même, même si l'approche que l'on a de ce Dieu n'est pas la même. Ce qui concerne l'islam était simplement introductif pour montrer que le Dieu chrétien et le christianisme n'ont aucun lien avec la violence, à la différence de l'islam. C'est au Moyen Age, peu avant les croisades, que se forgea en Occident cette représentation de la religion d'un Prophète guerrier. Signe de l'imposture dans une vision chrétienne qui oubliait d'ailleurs la tradition de violence dans la Bible, même si celle-ci vient plus des rois que des prophètes.
Dans ce texte, n'y a-t-il pas une identification entre l'Europe et le catholicisme ?
Abdelwahab Meddeb : Il y a en lui l'idée que le christianisme, et le Dieu chrétien, est grec, et donc que ce n'est pas un hasard si le christianisme a crû en Occident et en Europe. D'où sa crainte d'une déshellinisation avec l'ouverture du christianisme à d'autres cultures, africaines, latino-américaines ou océaniennes. Le pape laisse la porte ouverte tout en recommandant que cette adaptation n'occulte pas le lien avec l'hellénisme et l'Europe. Le même pape, quand il n'était que cardinal, s'était déclaré contre l'entrée de la Turquie en Europe, pour préserver les fondements judéo-chrétiens et helléniques de sa culture. Je pense, en revanche, que Bagdad et Cordoue ont participé tout autant que Jérusalem, Rome et Athènes, à la formation de l'Europe. Ce lien de l'islam avec l'hellénisme connaît son point de synthèse dans le personnage le plus connu en Occident, le philosophe arabe du XIIe siècle, Averroès. Face à l'exclusivisme judéo-chrétien, il y a une sorte d'islamo-judéo-christianisme et il ne faut pas oublier que les références en dernière instance de l'Europe sont les principes des Lumières avec le dépassement sinon la pulvérisation de la référence religieuse.
Mais le choix par le pape d'une citation d'un empereur byzantin et homme d'épée n'est-il pas paradoxal pour illustrer cette question du rapport entre la foi et la violence ?
Abdelwahab Meddeb : Le message évangélique a constitué véritablement une rupture par rapport aux écritures antérieures en privilégiant l'amour sur la loi. L'aspect persuasif l'emporte sur l'aspect coercitif. C'était une révolution. Les musulmans actuels correspondent à la parabole biblique et coranique de ceux qui ont des yeux et qui ne voient pas, de ceux qui ont des oreilles et n'entendent pas et il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. L'un des pays musulmans censé être le défenseur de l'islam de la manière la plus forte, l'Arabie Saoudite, a sur son drapeau la profession de foi islamique, avec des lettres tellement allongées qu'elles deviennent des lances agressives, et en dessous le glaive. Pour construire un monde en commun dans le respect de la diversité, il faut un dialogue, qui ne doit pas être de complaisance. La question de la violence de l'islam est une vraie question.
La violence dans l'islam est-elle une réalité ?
Abdelwahab Meddeb : Les musulmans doivent admettre que c'est un fait, dans le texte comme dans l'histoire telle qu'ils la représentent eux-mêmes, en un mode qui appartient plus à l'hagiographie qu'à la chronique. Nous avons à faire à un Prophète qui a été violent, qui a tué et qui a appelé à tuer. La guerre avec les Mecquois fut une guerre de conversion. Il y a eu aussi la guerre avec les juifs et le massacre des juifs à Médine, décidé par le Prophète. Il y avait un jeu d'alliances, une opération politique qui se continue par le militaire.
Que dit précisément le Coran ?
Abdelwahab Meddeb : Il est ambivalent. Il y a le verset 256 de la deuxième sourate qui dit «point de contrainte en religion». Mais aussi les versets 5 et surtout 29 de la sourate 9, «le verset de l'épée», où il est commandé de combattre tous ceux qui ne croient pas à «la religion vraie». L'impératif qâtilû, que l'on traduit par «combattez», utilise une forme verbale dont la racine qatala veut dire «tuer». Le verset 5 est explicitement contre les païens et les idolâtres, aménageant, en revanche, une reconnaissance aux scripturaires, aux gens de l'écriture. Le verset 29, lui, englobe dans ce combat les scripturaires désignant nommément les juifs et les chrétiens. C'est le verset fétiche de ceux qui ont établi la théorie de la guerre contre les judéo-croisés. L'islamisme est, certes, la maladie de l'islam, mais les germes sont dans le texte lui-même.
D'où des interprétations opposées ?
Abdelwahab Meddeb : L'interprétation traditionnelle reconnaît cette contradiction et n'a jamais dit que «le verset de l'épée» abolit «le verset de la tolérance», comme le font les intégristes aujourd'hui. Pour eux, «le verset de l'épée» annule plus de 100 versets de toute autre teneur, appelant par exemple à discuter de «la meilleure manière», c'est-à-dire argument contre argument et dans le respect de l'autre avec ceux avec qui on n'est pas d'accord. Il est dit aussi dans un verset (XVI, 125) très aimé par les libéraux de l'islam : en dernière instance, vous ne savez pas où est la religion vraie. Dieu seul le sait. Mais les intégristes balayent les versets de ce type. La théorie de l'abrogeant et de l'abrogé dans l'islam est très complexe. Eux optent pour l'idée la plus simple : le principe chronologique. Le verset mecquois sur la tolérance émane d'un Prophète de pure spiritualité, qui n'est pas encore dans l'exercice du pouvoir politico-militaire. Il est donc abrogé par celui qui vient après, fait à Médine. Mais le raisonnement peut être renversé comme pour le fameux théologien, Mohammed Mahmoud Taha, le Soudanais. Il dit : l'éternel du Coran, c'est ce qui nous vient de La Mecque, parce qu'il est pur de toute contingence politique. En outre, la guerre sainte avait une codification extrêmement précise qui n'a rien à voir avec la manière avec laquelle le jihad est invoqué aujourd'hui. Il est question du respect profond des vieillards, des enfants, des femmes, de ne jamais, dans l'attaque contre des ennemis chrétiens, toucher à des moines qui sont des gens de paix. Il y a même un rapport écologique, un appel à faire attention aux arbres, aux récoltes.
Qu'est-ce qui a changé ensuite ?
Abdelwahab Meddeb : A partir du XIXe siècle, on a essayé d'aborder l'islam dans une visée de modernisation. Au Caire, l'Egyptien Mohammed Abdou estimait que le temps de la référence au jihad était révolu, bien que les pays musulmans étaient déjà colonisés ou en voie de colonisation. Il aurait pu évoquer le jihad comme défense comme beaucoup le font aujourd'hui, par exemple à propos des Palestiniens, pour les distinguer des gens d'Al-Qaeda. Mohammed Abdou partait d'un point de vue assez simple, formulé de façon très minoritaire par certains penseurs cairotes dès le XVIIIe siècle : chaque fois que, dans la question de la loi, la raison prime sur la tradition, il faut suivre la raison. C'est pour rompre avec l'esprit de Mohammed Abdou que dans l'atmosphère des années 20, Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans, a remis en avant le jihad comme arme de combat contre ce qu'on pourrait appeler la déculturation des sociétés islamiques par l'occidentalisation. Avec Sayed Qotb, qui est le grand théoricien arabe de l'intégrisme militant actif et violent, le jihad devient l'instrument de la réislamisation puisque les sociétés musulmanes sont considérées elles-mêmes comme des sociétés devenues impies.
La critique dans l'islam n'est-elle pas bloquée par le fait que le Coran est un texte immuable ?
Abdelwahab Meddeb : Dans la doctrine maximaliste, le Coran, c'est la parole même de Dieu dans sa lettre. Ce qui est pure folie. Là aussi, c'est un immense débat qui a eu lieu pendant les quatre premiers siècles de l'islam pour décider si c'est un Coran créé ou incréé. Opter de nouveau pour la thèse du Coran créé appartient au combat démocratique. Ces débats ont été, depuis, occultés et il faut les ressortir. C'est ce qu'essayent de faire un peu mes chroniques, sortir les saillies qui ont pu être pensées dans la tradition islamique.
Un Coran créé, c'est un Coran forcément traduit en langage humain, donc imparfait ?
Abdelwahab Meddeb : C'est une interprétation. Il est dit dans le Coran, dans un verset célèbre (verset XIV, 39) : ce que vous avez entre les mains n'est pas le livre mais seulement une copie, parce que la mère du livre, c'est-à-dire l'archétype,­ là encore le Coran se fait platonicien, reste dans les cieux. Certes, on ne doute pas qu'il s'agisse d'une parole révélée, mais elle est interprétée dans un langage humain. Même les plus littéralistes étaient très nuancés : le passage par l'art du calligraphe, le passage par l'encre, par le papier, obligent nécessairement de tenir compte de la médiation humaine. Trop de musulmans aujourd'hui figent tout. En poussant jusqu'à l'absurde, il vaudrait mieux ne pas connaître l'arabe pour croire dans ce Coran parole de Dieu. Mais, en terme mythique, cette idée que le Coran serait la parole même de Dieu est très belle. Un peintre de Herat au XIVe siècle montre le Prophète recevant pour la première fois l'Ange qui lui dit : «Lis au nom de Dieu.» «Je ne sais pas lire», répond-il. Ce peintre montre la fondation coranique dans une scène iconographiquement très proche de l'Annonciation. La réception du Verbe par Marie engendrera le corps et la réception du Verbe par Mohammed engendrera le Livre. D'une certaine manière, le Livre est donc une forme d'incarnation. Mais les musulmans actuels n'admettent pas cette image.
Pour eux, c'est l'Ange qui donne le Livre ?
Abdelwahab Meddeb : Oui. Il est donné et appartient à l'incréé. Il a été toujours là dans sa lettre et en toute éternité. Je voulais que cette miniature fût l'illustration de la couverture des Contre-Prêches. Elle figure seulement dans le rabat, parce que la bibliothèque de l'université d'Edimbourg a refusé de donner les droits pour la couverture, craignant de susciter l'ire de certains musulmans. Je trouve insensé que des Européens dans une institution européenne censurent dans le sens de l'obscurantisme islamique.
Il est de plus en plus risqué de parler de l'islam ?
Abdelwahab Meddeb : Moins que jamais il faut se taire. Il faut contrer ces gens-là de toutes nos forces. A mes yeux, l'islamisme est un fascisme. Certes, Bush a, lui aussi, utilisé ce terme, mais cela ne veut pas dire qu'il est faux. L'Europe peut, enfin, en tant qu'acteur historique, être en cohérence avec les principes qu'elle a créés.
Vous vous définissez comme un Voltaire et vous rappelez volontiers que Zadig veut dire le véridique, en arabe.
Abdelwahab Meddeb : Absolument. Le premier calife s'appelle d'ailleurs Abou Bakr Zadig (je reprends à dessein la transcription voltairienne). Il y a vingt ans, jamais je n'aurais imaginé que le monde vivrait une telle régression.
Vous prenez même dans Contre-Prêches la défense de sa pièce, le Fanatisme ou Mahomet le Prophète, qui est pourtant très violent.
Abdelwahab Meddeb : Ma chance est de m'inscrire dans une généalogie à la fois arabe, islamique, maghrébine, tunisienne, européenne, française. Je pense que nous vivons à une époque où nous n'avons pas le droit de dire que nous ne sommes pas au courant. Voltaire a, dans l'une de ses lettres, une remarque fabuleuse : «Nous parlons de l'islam mais ça reste entre nous.» A l'époque comme aujourd'hui, parler de l'islam est aussi un détour pour parler de nous-mêmes. C'est exactement l'enjeu de la pièce de Voltaire qui évoque en fait Ravaillac, l'assassin d'Henri IV, personnage fourvoyé par le message fanatique. Nous pouvons mener une étude apaisée de ce que c'est que ce Mahomet de Voltaire au lieu d'essayer de l'interdire, comme l'avaient fait les frères Ramadan, à partir de Genève. Ce Mahomet de fiction ne correspond pas au personnage historique. Et je crois que Voltaire le savait. La vocation première de cette pièce est la dénonciation du fanatisme quel qu'il soit. Il y a ce vers : «Le glaive et l'Alcoran dans mes sanglantes mains imposeraient silence au reste des humains.» C'est le programme de l'intégrisme «ben-ladenien».

Propos receuillis par BOLTANSKI Christophe et SEMO Marc

Ultime message de Abdelwahab Meddeb

C'EST LE SOUFISME QUI SAUVERA L'ISLAM, semble être le testament de feu Abdelwahab MeddebCar le soufisme pense la croyance dépouillée du châtiment et de la récompense, hors la fiction du Paradis et de l’Enfer, dit-il.
« Que ton cœur soit le temple qui accueille toutes les croyances », ainsi parlait Ibn Arabî.
P.S : Preuve de l'ignorance des Frères musulmans : ils ont pris pour symbole de résistance à al-Sissi qui a déposé Mohamed Morsi, un emblème qui renvoie à Râbi’a al-Adawiyya (les 4 doigts levés), une grande soufie ... dont le wahhabisme honnit le soufisme !! 
R.B
Photographie non datée d'Abdelwahab Meddeb, fournie par sa famille.
Face au désastre

Comment laisser des barbares, coupeurs de têtes, égorgeurs d’anges, d’innocents fiers de leur crime, le mettant en scène, le diffusant universellement, comment les laisser sévir, envahir le monde par leur amour de la mort, leur haine de la vie, leur phobie de tout autre, comment les laisser souiller le mot islam et les laisser agir en notre nom?
Comment accepter que le si bon Hervé Gourdel soit sacrifié comme l’agneau mystique? Pourquoi les musulmans ne descendent-ils pas protester en masse dans leur ville? Comment laisse-t-on dans l’impunité le rapt du mot islam, de son usurpation par de tels malfaisants? Comment laisser les trésors de notre legs se dilapider devant un monde ébahi qui assimile le mot islam à ces cruautés théâtralisées pour semer la terreur? 

Quant à nous, nous estimons que nous avons deux positions à prendre d’urgence, une de circonstance, la seconde de fond. La première consiste à une immédiate protestation, celle qui dit que moi, en tant que musulman, ces horreurs ne peuvent être faites en mon nom. A l’instar de l’initiative « Not in my name », des centaines de milliers d’hommes et de femmes qui ont posté sur les réseaux sociaux leur photo en brandissant le slogan. Si chaque musulman honnête agit individuellement ainsi, nous recueillerons la masse de voix protestataires qui sera entendue, même par les sourds, pour rétablir l’honneur et la dignité du mot islam. 

La seconde, de fond avons-nous dit, consiste à ne jamais cesser de transmettre les merveilles de l’islam en ces temps de désolation. Car une partie de l’antidote à cette peste noire est à trouver à l’intérieur de notre héritage culturel. Comment lâcher en ces circonstances l’immense corpus du soufisme ? C’est de son entretien au quotidien que viendrait peut-être le salut. Le soufisme ne bouscule-t-il pas la norme, ne perturbe-t-il pas le recours à l’orthopraxie et au littéralisme auxquels on veut réduire l’islam? Il impose, en effet, au sujet la complexité et l’affranchit pour une parole plus libre qui fait trembler le dogme. Il instaure l’intersubjectif dans la reconnaissance de l’altérité. En outre, le soufisme pense la croyance dépouillée du châtiment et de la récompense, hors la fiction du Paradis et de l’Enfer.
Malgré toutes ces licences que les docteurs de la loi condamnent, dans les pays d’islam, le soufisme a depuis toujours joué un rôle pratique, de structuration sociale, par la transmission d’une morale digne qui ouvre sur la métaphysique, sur l’envol de l’esprit sans pourtant dénouer le lien social. Le moteur en est l’éthique du don et de l’altérité.

Le soufisme, dont les premiers maîtres apparaissent dès le début du VIIIe siècle, dérive lui-même de plusieurs sources qui font de lui dès le commencement une spiritualité ouverte inspirée aussi bien de la tradition chrétienne des Pères du désert comme du néoplatonisme, sans oublier l’apport de l’Inde et de la Perse antique. Et son efficience n’a jamais failli, produisant jusqu’au XXe siècle des voix dissidentes que jamais l’opposition des docteurs de la loi n’ont réussi à faire taire.

Prenons un seul exemple de l’efficacité du recours au soufisme en ces temps corrompus par la malignité du mal: celui de l’altérité. Nous savons que l’islamisme, sous toutes ses formes, voue une haine à tout autre, même aux coreligionnaires qui ne partagent pas sa vision mortifère d’un islam dépouillé de sa civilisation qui, selon eux, le rendrait impur, car, comme toute civilisation, la nôtre est construite selon le principe d’hybridation, qui conduit à l’assimilation et à l’adaptation à soi de multiples apports étrangers. Et bien, par le soufisme, nous retrouvons une vision tout opposée de l’altérité : non seulement, l’autre, l’étranger à la croyance, est reconnu, il est même célébré. Dès le VIIIe siècle, les maîtres soufis christiques, par exemple, sont en nombre: citons Râbi’a al-Adawiyya (VIIIe s.), Bestami (VIIIe-IXe s.), Hallâj (IXe-Xe s.), Ibn Arabî (XIIe-XIIIe s.); et la chaîne ne s’est pas interrompue jusqu’à l’émir Abdelkader (XIXe s.) et le sheikh Allaoui de Mostaganem (XXe s.).
Plus encore, ces maîtres ont la certitude que la pluralité des croyances est un bienfait pour l’expérience intérieure ; il est fécond de butiner dans la roseraie de la sagesse, qu’elle que soit l’origine de ses fleurs. Ainsi, Ibn Arabî écrit-il dans un de ses fameux poèmes que son cœur est capable d’accueillir toutes les formes de foi, qu’il est temple païen, couvent chrétien, tabernacle pour rouleau de Torah, codex pour feuillets de Coran, que sa religion est celle de l’amour et qu’il va où que mènent ses cortèges.

Il est un pays qui a saisi que le soufisme peut être l’antidote à la maladie qui rend perclus l’islam aujourd’hui : c’est le Maroc dont la ligne officielle encourage le soufisme, à la fois comme corpus d’audace et comme participant à  la structuration sociale à travers la solidarité confrérique et les rites assurant une catharsis qui déchargerait le sujet de l’excès tragique qui l’encombre.    

Mais, selon les soufis, nous vivons au présent un temps d’occultation qui exige le retrait pour le maintien et la revivification de l’expérience  intérieure. Les soufis n’ont pas disparu, loin de là, ils sont partout dans les cités d’islam, femmes et hommes d’amour ouverts à l’aventure, ils sont présents jusqu’à Médine et la Mecque, gouvernées par la doctrine wahhabite qui honnit les soufis. Ils y préservent le saint et le sacré dans un paysage urbain voué à cette espèce de techno-islam qui écrase tout saint et tout sacré.

Aussi les soufis, ne les trouve-t-on que si on les cherche, sinon on ne les voit même pas. Pourtant, ils nous doivent d’être plus voyants. Ils ont, plus que d’autres, droit de cité en ces temps de détresse. Nous parions que c’est par le soufisme que cesserait le cauchemar du déni de l’autre qui conduit à la mise en scène abominable de son élimination physique. «Que ton cœur soit le temple qui accueille toutes les croyances» : ainsi parlait Ibn Arabî. A travers lui et d’autres maîtres soufis apparaît ce qui sauve en ces temps de péril.

jeudi 6 novembre 2014

TUNISIE : LABORATOIRE EXPÉRIMENTAL POUR AMÉRICAINS ?

Les tunisiens ne veulent pas d'une démocratie au rabais, spéciale pour "peuples arabes" !

Article paru dans : Kapitalis

Vous avez dit "taghawel*" ?

Rappelez vous :
En 2011 Marzougui (CPR) et Mustapha Ben Jaafar (Etakattol) juraient tous leurs dieux qu'ils ne feraient jamais d'alliance avec Ghannouchi (Les Frères musulmans nahdhaouis) ; ni avant les élections du 23 octobre, ni après !
Or il semble que sous la pression des EU & UE, ces 2 Judas de la République ont fini par faire alliance avec les Frères musulmans pour former la troïka qui a gouverné durant 3 ans le pays avec les résultats que l'on sait !

En 2014 les EU & UE, voudraient-ils reproduire leur expérience pour prouver que le mariage des Frères musulmans avec les démocrates progressistes reste toujours possible, en faisant pression sur BCE pour qu'il s'allie à Ghannouchi ?
Puisqu'ils continuent à soutenir les Frères musulmans bien que les tunisiens les rejettent et le leur ont manifesté à maintes reprises (après l'assassinat de Chokri Belaid et celui de Mohamed Brahmi particulièrement) et persistent à "vendre" aux tunisiens leur "islamisme modéré" et sa "compatibilité avec la démocratie" !

Faut-il rappeler aussi les nouveaux concepts inventés et "proposés" à la classe politique tunisienne par les EU&UE, pour proroger une légitimité finie des constituants dont celle du président de l'assemblée nationale constituante et celle du président de la République; eux-mêmes n'ayant été élus qu'en tant que constituants : "consensus", "dialogue national" ... faisant de la Tunisie un laboratoire expérimental pour un nouveau model de" démocratie pour pays arabes " !


Or voilà que Ghannouchi propose " un président consensuel ", visiblement une nouvelle trouvaille de ses "amis" occidentaux;  lui qui durant le pouvoir de la troïka a fait preuve d'un pouvoir absolu refusant tout partage ne serait-ce qu'avec ses 2 alliés ! 
Encore une trouvaille pour "une démocratie bancale", de la part de ses "amis" occidentaux pour satisfaire le Qatar qui a beaucoup dépensé dans les "printemps arabes" et dans les guerres qu'ils ont déclarées ici ou là, leur fournissant jusque la chair à canon ... pour que son poulain Ghannouchi reste au pouvoir, depuis que son autre poulain Mohamed Morsi a été écarté du pouvoir en Egypte !


Mais il faut aller plus loin et se demander sérieusement si cette notion de président consensuel, de consensus, cette autre forme d’unité nationale est réaliste, utile pour le pays et donc souhaitable pour la Tunisie.


Comment ne pas être en colère quand on lit et on voit çà et là de plus en plus d'informations tendant à nous vendre un accord entre Nidaa et Ennahdha, visite entre les deux leaders, analyse arithmétique tendant à démonter l’utilité électorale d’une telle alliance, évocation de la gravité de la situation qui nécessiterait cette alliance.

Il faut dire haut et fort que si une telle alliance, sous quelque forme que ce soit s’opérait, on pourrait dire que la démocratie est morte en Tunisie quelque soit les discours que l’on tiendra.

Le vote aux législatives, sauf à être aveugle, a dit clairement qu’une majorité de tunisiens, en tous cas beaucoup de ceux qui ont soutenu Nidaa ont voulu clairement écarter les islamistes. Si donc on ne tient aucun compte de ce message comment voulez vous que ceux là croient encore à l’utilité du vote ? Si une telle aventure survenait beaucoup de tunisiens se désintéresseraient totalement de la vie politique de leur pays qui n’aura de démocratie que le nom.

Non seulement ce serait une violation de la volonté des gens qui ont voté mais ce serait aussi une très grave erreur; et l’idée de consensus que l’on essaie de vendre est une fausse idée, porteuse de tous les dangers pour l’avenir.

Il faut, en effet, aller plus loin et se demander sérieusement si cette notion de "président consensuel", de "consensus", cette autre forme d’ "unité nationale" est réaliste, utile pour le pays et donc souhaitable pour la Tunisie.

Écartons d’abord et fermement l’argument qui ressemble fort à un chantage qui est de dire que faute d’associer les islamistes au pouvoir, la violence risquerait de survenir dans le pays. C’est un argument choquant et que tout tunisien doit rejeter avec mépris et force. On ne doit pas céder au chantage et rien ne se bâtit de sérieux sous la menace de violence.

En dehors de ce chantage à la violence, existe-t-il une raison d’aller vers une sorte d’union nationale consensuelle ? Je suis sûr que non. La démocratie dont chacun se gargarise, exige un dialogue ouvert, ferme, quelques fois très vif entre une majorité et une opposition. C’est comme cela que les choses avancent.

C’est de la confrontation des idées et des projets que naît le progrès démocratique. Une gestion consensuelle, et on a déjà vu ce que cela donnait, conduit sinon à la paralysie, du moins à des projets qui n’ont aucune cohérence parce qu’ils veulent donner raison à tout le monde. Il faut tout de même se convaincre qu’en politique tout n’est pas égal à tout et si l’on veut réellement avancer, il faut une certaine unité de pensée.
Or, et c’est ici que se trouve la raisons absolument essentielle de refuser cette forme de gouvernement de consensus : on a bien affaire, et il faudrait être aveugle pour ne pas le voir, à deux conceptions opposées et inconciliables de l’avenir du pays. 

Dans ce consensus qu’ils appellent de leurs vœux, que veulent les islamistes ? Ont-ils renoncé à leur projet ? Non, bien sûr ! Et ce projet est incompatible avec le projet des modernistes. Alors que va-t-on leur donner dans le cadre de ce consensus ? Un des grands risques est de leur abandonner, comme l’a fait, à tort l’Algérie, le domaine sociétal : l’école, les affaires familiales, les mosquées... Car ils parviendront à faire régresser la société tunisienne en une génération : en faisant insidieusement régresser le droit des femmes, en infusant par l’école leur doctrine mortifère, à prendre en main la société ...
Et ils pourront alors, aux prochaines échéances regagner le pouvoir. 
Est-ce cela que l’on veut ?

Que les américains et les européens poussent à ce consensus, est une forme de mépris des peuples arabes; puisque chez eux il y a toujours dans leur démocratie une majorité et une opposition bien marquée et que l’union nationale n’est réalisée que dans des périodes d’extrême danger. 

Or ici le danger est créé par l’une des parties désireuse de ce consensus. Autrement dit : "je crée le désordre et je demande à m’associer pour le réduire" ! Grotesque. 
De qui se moque-t-on ?

En tous cas la moindre des choses serait que les candidats à la Présidence disent clairement les choses et notamment Béji Caïd Essebsi. On ne comprendrai pas cette volonté de rester dans l’ombre et de tromper le peuple tunisien et les électeurs. Déjà le fait que Nidaa ne prenne aucune position, est un signe particulièrement louche.

Si Béji Caïd Essebsi pense qu’il faut faire cette alliance qu’il ait au moins l’honnêteté de le dire. Dans le cas contraire il trompe le peuple et c’est un très mauvais signe pour l’avenir.

Le plus étonnant est le discours de Ghannouchi et des petits partis qui le courtisent à propos du risque de "taghawel* ", si Nidaa Tounes détenait tous les pouvoirs : le législatif et l'exécutif ! Oubliant qu'il a détenu ces deux pouvoirs grâce à des présidents notoirement fantoches; et qu'il s'est imposé durant 3 ans aux tunisiens par un coup d'état constitutionnel !!

Et dire que Ghannouchi, ses frères musulmans nahdhaouis et les partis qui les courtisent (MMM, MBJ, MNC ... ) osent nous parler de risque de "taghawel *" de la part de Nidaa Tounes ! 
Ghannouchi poussant le culot, jusqu'à oser appeler à la sanction des " tajaouzet ** " lui qui en a fait une pratique systématique durant ses trois années de pouvoir !
Faut-il en rappeler les plus importantes :
- dépassement du mandat électoral pour la constituante, dans sa durée limitée à un an, acceptée par 
Ghannouchi qui a promis de la respecter. Or il a fait un coup d'état constitutionnel pour la prolonger à sa guise ... "quand la Constitution sera rédigée", disait-il narquois !
- dépassement de l'objet du mandat qui stipulait la rédaction de la Constitution, alors que les nahdhaouis se sont installés législateurs pour s'occuper de tout sauf de la rédaction de la Constitution !
- Dans la petite constitution, ou règlement interne, les constituants se sont autoproclamés source de toutes les légitimités, écartant avec mépris le peuple qui est dans toute les démocraties l'unique source de la légitimité !

Il est grotesque et illusoire de vouloir donner une seconde chance à un parti dont le programme est immuable puisqu'il est celui de la confrérie internationale des Frères musulmans ... dans lequel la Tunisie compte pour du beurre !
Si les Frères musulmans qui ont imposé le régime parlementaire obtenaient la présidence du parlement, ce sera la paralysie assurée pour le prochain gouvernement. Ils ont montré leur mode d'exercice du pouvoir et de la démocratie, quand ils dominaient l'ANC présidée par un président fantoche, bien encadré par Mehrzia Labidi une nahdhaouia franco-tunisienne ! 

BCE saura-t-il résister à cette ignoble ingérence qui méprise les tunisiens pour leur imposer un mariage contre nature ... que les occidentaux refuseraient dans leurs propres pays ?
Cédera-t-il aux menaces des Frères musulmans nahdhaouis ?
Les progressiste démocrates tunisiens accepteront-ils cette ingérence ?

Les élections législatives n'auraient été alors qu'une mascarade de plus ??

Rachid Barnat



PS : " TAGAWEL* " : L'ANC AURAIT-ELLE MAL TRAVAILLÉ ?

Il faut croire que oui, quand on entend les nahdhaouis et ceux qui les courtisent pour avoir la bénédiction de Ghannouchi pour en être le tartour à la place du tartour Marzougui, comme Néjib Chabbi et MBJ, dire que le régime parlementaire tel qu'ils l'ont pondu au bout de 3 ans de travail et qu'il nous ont vendu comme nous protégeant du " tagawel* ", ne nous protège pas tant que çà; puisqu'ils le dénoncent comme imparfait en invoquant le risque de " tagawel* " de Nidaa Tounes sur tous les pouvoirs ! 

Allez comprendre ces ex-constituants et le pourquoi du ramdam populiste qu'ils nous font à propos du " tagawel* " !!

A moins que le machiavélisme de Ghannouchi les a dominé au point de fausser leur travail de constituant !!

* Tel un ogre qui avalerait tout.
 Autrement dit, un pouvoir dictatorial !
Un terme utilisé à dessein par populisme par Ennahdha, CPR, Etakattol et tous ceux qui courtisent Ghannouchi... pour faire peur aux tunisiens, révélant leur mépris au petit peuple, qu'ils infantilisent !

** Dépassement des limites réglementaires. 












UN GRAND INTELLECTUEL TUNISIEN NOUS QUITTE !

Hommage paru dans : Kapitalis

Mohamed Meddeb était un homme très cultivé maîtrisant les deux cultures dans lesquelles il a baigné depuis l'enfance : aussi bien la culture dite "arabo-musulmane" que la culture française.
Indéniablement il est fils du siècle des Lumières comme beaucoup d'intellectuels de sa génération. Ce qui ne l'a pas empêché de plonger dans la culture arabe et plus particulièrement dans la théologie pour comprendre les défaillances qui ont conduit le monde dit "arabo-musulman" à rester à la traîne des civilisations modernes. Je pense que c'est par sa famille de grands érudits et surtout par son père qui fut imam, qu'il a eu le goût et la curiosité de s'y plonger. 
De ce fait il a joué un rôle de passeur entre deux cultures mais aussi entre les deux rives de la Méditerranée, aussi bien pour les tunisiens que pour les français, les deux peuples qui lui sont chers, et bien au-delà.

J'appréciais cet homme pour son honnêteté intellectuelle qui était sa force, quand il débattait par exemple sur des plateaux TV avec des gens souvent de mauvaise foi.

C'était un intellectuel engagé et militant acharné contre l'obscurantisme. Cet homme tolérant, était adepte du soufisme : ceci expliquant cela !
Il était mon e-ami sur Facebook. J'ai le souvenir d'un appel que j'ai posté sur son mur pour qu'il éclaire par son savoir les tunisiens pris de doute depuis que les Frères musulmans nahdhaouis se sont emparés de leur révolution pour remettre en cause leur identité tunisienne et leur inculquer une nouvelle identité, "saoudo-wahhabite" sous prétexte de les ramener à leur identité "arabo-musulmane", qu'ils auraient oubliée ! 

Dans mon appel je lui disais qu'il serait bien que les intellectuels et les universitaires sortent de leur tour d'ivoire pour éclairer les tunisiens qui depuis leur révolution ont montré un grand vide de savoir pour certains mais aussi une grande avidité pour s'instruire. Ce qui les mettrait à l'abri de l'obscurantisme sacré et leur donnerait des armes pour lutter contre les obscurantistes de tous poils !
Et depuis, je me suis bien régalé de ses postes sur sa page Facebook et de ses articles qui paraissaient dans certains journaux en ligne.

Je garderai de lui l'image d'un homme doux mais ferme. Sa courtoisie lors des débats sur des questions sociétales, désarmait souvent ses contradicteurs.

Qu'il repose en paix.                                                                      

Rachid Barnat


*****
 En marge du colloque  qui lui est consacré ce jeudi - Abdelwahab Meddeb: Le Besoin de l'Autre
Abdelwahhab Meddeb

Le besoin de l'autre


Un des problèmes que rencontre l’islam est la question de l’Autre. Toute une tradition cherche à l’escamoter, à le minorer, sinon à l’annuler, à le proscrire. Et cette tradition a trouvé, avec la maladie de l’identité, un contexte favorable pour croître. C’est ce qui conduit à l’exclusivisme, au culte de soi qui aboli l’altérité. Cette situation s’avère anachronique car, dans la pensée moderne, le fondement de l’éthique passe par l’épreuve de l’autre.
C’est ce à quoi convie Emmanuel Levinas qui étend à tout homme le devoir de responsabilité que chacun pratique naturellement pour ses proches. Tout humain a statut de frère, de sœur, de père, de mère, de fils, de fille. Notre subjectivité se configure par l’accueil de l’autre. Tout sujet est un autre. Et cette hospitalité de l’autre en soi fait de vous l’otage de cet autre qui vient à vous pour vous définir. En effet, l’accueil de l’autre (au risque d’en être l’otage) définit la subjectivité.
Tel accueil devient une exigence de sainteté. Nous avons à considérer l’inconnu de l’autre rien qu’en lui-même, sans le rabattre sur les plis du connu. Dans notre connaissance de l’autre nous n’avons pas à procéder à des identifications qui effacent l’altérité radicale. Il nous faut rester ouvert au mystère de l’autre. Il nous faut aussi subir le choc que provoque la vulnérabilité de l’autre dont la sensation suscite le sentiment de responsabilité envers lui.
Pour revenir à la tradition de l’islam, la panne de l’altérité se manifeste sur de multiples plans. D’abord, elle s’exprime à travers le Tout Autre (Dieu) lorsqu’il se fait absent inaccessible, invisible, cantonné à sa transcendance (tanzîh) comme, à l’opposé, lorsqu’il est en tant qu’inconnu rabattu sur le connu par l’anthropomorphisme (tashbîh), aliment de la superstition et de l’enchantement magique. Fort heureusement, les soufis ont réparé cette panne en vivant Dieu soit entre transcendance et immanence (Ibn ‘Arabî qui analyse admirablement la tension entre tanzîh et tashbîh, entre visible et invisible, entre figural et abstractif) , soit en le logeant comme lâhût en soi en tant que nâsût : vivre le divin dans l’humain à travers l’opération du hulûl, résidence de Dieu en l’homme (Hallâj).
Cette panne de l’altérité apparaît aussi dans la relation de l’homme à la femme. En cette première épreuve de l’autre que subit l’homme, la reconnaissance de la vulnérabilité de la femme n’enclenche pas la responsabilité de l’homme mais instaure l’inégalité et l’infériorité, lesquelles désamorcent la problématique de l’altérité et la vident de sa complexité et de ses ambivalences.
Telle panne de l’altérité se repère aussi dans le rapport avec l’autre de l’autre croyance : le juif, le chrétien, le païen, le manichéen, le mazdéen, le zoroastrien, le bouddhiste, et plus près de nous, le bahâ’i. Tout autre dans la croyance est soit nié au point de mériter la mort – comme le païen, l’athée, l’apostat ou le croyant à une religion post-islamique tel le bahâ’i contrevenant au dogme qui scelle la croyance --; soit reconnu dans une infériorité qui ne peut plus faire de lui le sujet par lequel s’éprouve l’altérité : tel est le statut de dhimmi qui «protège» en inférieurs les «gens du livre» (ahl al-kitâb), juif, chrétien et l’énigmatique sabéen en lequel ont été identifiés bien des croyances (des néo-pythagoriciens du Harrân aux zoroastriens et autres bouddhistes).     
Or, à l’intérieur de l’islam, dans le texte coranique lui-même, est déposée la matière qui peut nous accorder en toute légitimité avec l’éthique fondée sur l’épreuve de l’altérité et la conscience de sa vulnérabilité qui engage le sentiment de notre responsabilité à son égard. C’est le verset 48 de la cinquième sourate al-Mâ’ida («La Table servie») qui cristallise cette matière. Ce long verset rappelle que Dieu n’a pas voulu que les humains constituent une seule communauté à l’horizon d’une croyance unique ; la diversité des croyances est voulue par Dieu afin que les uns soient éprouvés par les autres. Ainsi l’altérité comme épreuve de soi qui est au fondement de l’éthique proposée par Levinas est littéralement un impératif coranique. Et cette dimension éthique est confirmée dans ce même verset qui finit par dire: peu importe la croyance à laquelle vous adhérez, ce qui compte c’est d’ «entrer en course pour l’œuvre de bien» (voir comment nous commentons ce verset dans Pari de Civilisation, 2009). Ainsi le critère de l’élection divine n’est plus la croyance mais le gain par l’émulation éthique.
Cette expression coranique (istabiqû al-kayrât, «entrez en course pour la bonne œuvre»), nous la retrouvons chez cet autre qu’est l’auteur juif de langue arabe le Dayyan, le Rabbin Bahiya ibn Yûssif ibn Paqûda l’Andalou de Saragosse. Cette expression est présente dans l’introduction de son fameux traité Al-Hidâya ilâ Farâ’izh al- Qulûb wa at-Tanbîh ilâ Lawâzim al-Zhamâ’ir («La Guidance aux devoirs du Cœur et l’Avertissement des Obligations de la Conscience»). Simplement l’expression coranique passe sous sa plume de la forme verbale (istabiqû…) au substantif (istibâq…). Ainsi l’impératif : «Entrez en course…» devient chez lui «la course» pour le bien : l’émulation entre soi et les autres par l’œuvre bonne est confirmée par un auteur juif se fondant sur une réminiscence coranique, une quasi citation.
Ainsi Ibn Paqûda semble connaître assez le texte coranique pour se souvenir du verset qui cristallise au mieux l’éthique fondée sur l’épreuve de l’autre. C’est le juif – subissant le statut dégradant de dhimmi, du minoritaire protégé dans l’humiliation et l’infériorité, ce qui le dégrade en tant que autre --  c’est donc le juif humilié qui perçoit dans ce verset la possibilité pour le majoritaire qui l’humilie, le musulman dominant, d’entrer dans la course éthique où tu éprouves l’autre. Le choix de ce verset est d’autant plus remarquable qu’il appartient à une sourate  égrenant bien des méchancetés et des anathèmes à l’encontre et des juifs et des chrétiens, il y est même écrit que le musulman n’a pas à les avoir pour awliyâ, pour «proches», «alliés», «amis». Mais Ibn Paqûda est allé vers l’essentiel. C’est comme s’il avait lu d’instinct cette sourate comme l’a analysée Michel Cuypers (dans son livre Le Festin, 2007). En la soumettant aux grilles que propose la technique de «la rhétorique sémitique» appliquée depuis le XIXe siècle à la Bible, Michel Cuypers montre que le message contradictoire de cette sourate trouve sa résolution en classant le sens en faveur de l’éthique ouverte à l’autre : en effet, les versets qui appellent à une sorte de «théologie des religions» où les trois alliances (islamique, chrétienne, juive) se trouvent légitimées, de tels versets ont pour eux une haute intensité rhétorique tandis que les versets exclusivistes dénigrant l’autre sont de basse intensité rhétorique.
C’est donc un juif écrivant dans un contexte religieux islamique du milieu du XIe siècle (Ibn Paqûda) qui annonce un juif écrivant dans un contexte séculier occidental de la deuxième moitié du XXe siècle (Levinas). Par le détail que nous avons analysé, Ibn Paqûda propose en prémices ce que Levinas pensera en affirmant que l’altérité s’éprouve hors le rapport de pouvoir, hors l’acte de connaissance qui réduit par identification l’inconnu au connu, hors l’expression du manque. C’est une pensée qui consonne aussi avec cette phrase de Dostoïevsky, souvent citée en contexte levinassien: «Nous sommes tous responsables de tout et de tous devant tous et moi plus que les autres». Formule qui élimine du rapport à l’autre le rapport de dominant à dominé, de supérieur à inférieur, d’offensant à offensé, d’oppresseur à opprimé tout en engageant sa propre responsabilité après avoir été confronté à la vulnérabilité de l’autre. C’est comme si Ibn Paqûda renvoyait le musulman à cette vérité qui provient de son livre saint. Plus encore, Ibn Paqûda l’utilise aussi pour son propre compte et à l’adresse des siens.
La participation à la course pour l’œuvre de bien devient le critère de l’altérité éprouvée dans l’égalité. Toute inégalité qui disqualifie telle épreuve est corrigée. C’est par la course, et rien que par elle, qu’il y aura un premier et un dernier. La hiérarchie s’établira selon le classement par l’œuvre.
Et le même Ibn Paqûda dans ses Devoirs du cœur dit combien il doit aux autres. Il destine en effet son ouvrage aux siens : par son écrit, il éclaire les juifs en les sermonnant. Il leur apporte une science qui n’est pas encore née chez eux et qui a prospéré depuis le milieu du VIIIe siècle chez les musulmans. C’est la science du Bâtin, de l’ésotérique, de l’herméneutique qui conduit au sens caché que comportent les Écritures. Sens qui insiste plus sur l’éthique que sur la loi, qui s’adresse au secret des cœurs et non aux réflexes du corps (qui eux sont gérés par la Loi, laquelle comporte, rappelle-t-il, «613 devoirs»). Pour  cet apport inaugural dans la tradition juive, Ibn Paqûda s’appuie d’abord sur sa propre tradition scripturaire pour légitimer l’avènement de cette science nouvelle qui, non seulement ne contredit pas ladite Tradition, mais met en acte ce que certains de ses aspects portent en puissance. Il s’inspire en second de la sagesse des autres, qui ne sont que les sages d’islam et à travers eux les sages grecs. Ainsi, trouvons-nous dans ce livre, nombre de concepts et de termes techniques appartenant au lexique des soufis (comme le ikhlâç, «purification», le tawakkul, «appui sur Dieu», la muhâsaba, «introspection»), le zuhd, «dépouillement», la mahabba, «amour»). Mais c’est probablement la lecture de l’ensemble ismaélien néo-pythagoricien qui est la source majeure d’Ibn Paqûda, les fameuses 52 épîtres des Frères de la Pureté (Rasâ’il Ikhwân as-Safa’) qui datent du Xe siècle et qui ont migré d’Orient en Occident, d’Iraq à al-Andalus à l’orée de l’an mil.
Cet usage de l’autre, Ibn Paqûda le légitime en se référant à la tradition juive elle-même. Toujours dans son introduction (tout ce que nous disons du Devoir des cœurs se limite à notre lecture de la quinzaine de pages de l’introduction), l’auteur cite par deux fois le Sanhédrin, ce mot d’origine grecque utilisé par les juifs pour renvoyer aux dits attribués au haut tribunal du Ie siècle de notre ère comptant 81 rabbins experts en Loi. «Sanhédrin» désigne un des chapitres du Talmud. C’est un mot qui adapte le grec sunédrion qui veut dire «l’assemblée». La première citation rappelle que les juifs vivant parmi les nations agissent à l’instar de ces nations – mais souvent «ils n’agissent pas» comme agissent les vertueux parmi ceux qui peuplent ces nations. Ibn Paqûda entend par là que nous juifs qui vivons parmi les musulmans, nous avons à imiter les vertueux d’entre eux, ceux qui sont dignes de l’impératif coranique qui convie à la course pour le bien, au-delà des croyances, qui incite à l’émulation éthique, laquelle devient le critère de l’élection et du salut.
Nous lisons ceci dans la deuxième citation du Sanhédrin (même référence (B39) : «Quiconque profère une sagesse acquiert le statut de sage, fût-il gentil.» Cette référence autorise Ibn Paqûda à utiliser la sagesse des musulmans; il va même jusqu’à butiner le suc d’une des fleurs de leur livre saint quand même tel livre appellerait à se substituer au sien et à le rectifier.
Ibn Paqûda, avec ses Devoirs du cœur apporte ainsi aux siens la sagesse de l’autre jusque-là inouïe, restée non exprimée dans sa propre tradition. Et c’est par cette imitation de l’autre qu’il mettra en acte ce qui était chez les siens en puissance.
Voilà un bel exemple médiéval d’une éthique à l’épreuve de l’altérité, proposée par un minoritaire de la cité d’islam. Voilà une œuvre qui témoigne du divers qui colorait une telle cité. Belle leçon à méditer aujourd’hui par les musulmans en manque, sinon en panne d’altérité.
Je fréquentais ce livre au moment des derniers débats sur la constitution tunisienne en décembre 2013. D’abord, j’ai été ému par le fait que c’est le même mot de «conscience» (zhamîr) qui est au centre au centre et de ce débat et de ce livre : dans le débat il s’agissait d’inscrire d’une manière inaugurale en langue arabe Hurriyat azh-Zhamîr, «la liberté de conscience»; dans le livre, c’est le zhamîr, la conscience, qui accueille de soi à soi le tribunal éthique mis en scène pour l’exercice quotidien de la muhâsaba, de l’introspection pour juger de sa compétence ou de son insuffisance, de sa performance ou de sa défaillance  dans la course pour l’œuvre de bien. Comme quoi, le concept de conscience, de zhamîr était en langue arabe éthiquement à l’œuvre depuis des siècles. Il fallait simplement l’accorder avec ce que l’humain, fût-il autre, a apporté de plus. En adoptant la liberté de conscience, nous avons, en tant que Tunisiens, imité l’autre occidental dans son avancée. Et nous avons éclairé par cet apport d’un heureux inouï la tradition dont nous provenons.
En même temps, je constatais dans ce débat la continuité de la panne de l’altérité. Elle s’est manifestée particulièrement à travers le refus d’inscrire dans la loi fondamentale la dimension méditerranéenne de notre pays, pourtant évidente. La raison invoquée est que telle explicitation faciliterait la reconnaissance d’Israël. Cette obsession confine à l’absurde. Et elle approfondit la panne de l’altérité. C’est vraiment le fantasme qui voile. Telle appréhension injustifiée nous coupe de tant d’héritages qui nous constituent : puniques, latins, romains, byzantins, andalous, ottomans, francophones. En plus, la phobie d’Israël nous coupe de notre part juive, illustrée ici par un exemple arabographe andalou et qui peut être illustré par tant d’exemples du même type déposés en Africa/Ifriqiyya, première appellation en latin et en arabe de la Tunisie, laquelle devient la métonymie de tout un continent.  Cette dimension africaine me ramène aux deux autres attributs de l’identité tunisienne, strictement continentaux : berbère (avec, en saillie, le temps de gloire numide, celui de Jugurtha, figure d’identification de l’Emir Abdelkader selon Rimbaud dans son poème latin) et subsaharien, avec tous les restes de l’esclavage que recueille notre citoyenneté.
Vous voyez que la réalité historique et anthropologique du pays est autrement plus riche que le caractère arabo-islamique, le seul explicitement inscrit dans la constitution qui a été votée le 26 janvier 2014. Je vois en cet escamotage la parfaite illustration de la panne de l’altérité comme maladie de l’identité. Nous avons les moyens de la réparer par une matière puisée justement dans ce legs arabo-islamique. Ce legs, dans ce qu’il a de meilleur, a été honoré par un  juif agissant à l’horizon coranique de l’éthique au fondement de l’autre. Un juif médiéval s’avère ainsi, en bonne logique coranique, plus pertinent que bien des musulmans contemporains bouchés par le fanatisme. Comme il en est de certains des constituants tunisiens marqués par l’idéologie exclusiviste islamiste ou par l’anachronique nationalisme arabe populiste et tout aussi exclusiviste. 
*****

Hommage de Raja Farhat à Abdelwahab Meddeb.

*****
Dernier ouvrage de Abdelwahab Meddeb, commenté par Jean Pierre Ryf
Histoire des relations entre juifs et musulmans des origines à nos jours sous la direction de Abdelwahab Meddeb et Benjamin Stora

Olivier Poivre d'Arvor : Disparition d'Abdelwahab Meddeb


Le romancier et universitaire tunisien Abdelwahab Meddeb est décédé ce jeudi 6 novembre 2014. L'information qui circulait depuis ce matin a été confirmée par des proches du défunt.

Abdelwahab Meddeb, né en 1946, était aussi poète et animateur radio. Il s'est illustré, lors de la période postrévolutionnaire, par ses prises de position en faveur de l'instauration de la démocratie en Tunisie.



meddeb islam tunisie
Hommage par Eric Guèguen