mardi 4 août 2015

L'amer constat de Salman Rushdie

Que cache le politiquement correct dans les milieux intellectuels ?  La peur des islamistes, pour brandir à tout bout de champ l'islamophobie pour faire taire ceux qui osent critiquer l'islamisme ?? Ou une connivence avec les islamistes, quand on sait que l'émir du Qatar met le prix pour qu'on prenne soin de ses protégés les Frères musulmans ???
R.B

"Combattre l'extrémisme n'est pas combattre l'islam"

Salman Rushdie revient sur le quart de siècle écoulé, explore la nature du néo-islamisme de Daech, dénonce les errances géopolitiques de l'Occident, mais parle aussi littérature, imaginaire, inspiration...

La polémique a fait rage aux Etats-Unis après que le prestigieux Pen American Center (Pen Club), société littéraire américaine, eut décidé de décerner à Charlie Hebdo sa plus haute distinction. Refusant d'endosser une ligne critique face à l'islam, environ 200 auteurs ont signé une pétition contre la remise du prix Courage et liberté d'expression à Charlie Hebdo, et l'ont fait circuler lors du gala que vous présidiez le 5 mai. L'événement a-t-il été gâché par cette contestation inattendue ? 
N'exagérons pas ces protestations : nous parlons de 200 écrivains signataires de la pétition sur les 5000 que compte le Pen Club. C'est donc un faible nombre. Gérard Biard et Jean-Baptiste Thoret, les deux personnes venues à New York pour représenter la cause de Charlie Hebdo au gala, ont été accueillis avec d'autant plus d'enthousiasme par la majorité des écrivains présents.  
J'ai demandé à l'écrivain Alain Mabanckou de leur remettre le prix Courage et liberté d'expression. Pour avoir vécu dans différentes cultures, j'éprouve une connivence personnelle envers ce talentueux auteur franco-congolais installé en Californie, et j'avais été touché par le texte qu'il a publié dans L'Express en ferme réponse à l'annonce du boycott ; c'est pourquoi je lui ai demandé de le répéter en anglais lors du gala. Je suis reconnaissant aussi au président de SOS Racisme, Dominique Sopo, d'avoir tenu à venir à New York pour défendre la mémoire des dessinateurs assassinés et en finir avec les accusations injustes dont ils faisaient l'objet. 
L'incident est donc clos? 
Il laissera des traces et des dissensions profondes dans le monde littéraire. Pour ma part, j'ai été sincèrement choqué par ces protestations, prononcées par des écrivains qui sont, pour beaucoup d'entre eux, des amis proches. Michael Ondaatje, Peter Carey, Junot DiazMichael Cunningham ! Des gens dont je n'aurais jamais imaginé qu'ils auraient une telle attitude. J'ai écrit à l'un d'entre eux, principal instigateur de l'incident, Teju Cole, car il avait rédigé l'appel au boycott. Il m'a répondu par une lettre bizarre : "Mon cher Salman, cher grand frère, tout ce que je sais, je l'ai appris à tes pieds"... et d'autres âneries de ce genre. Mais sa réponse contenait surtout des affirmations erronées : Teju m'assurait qu'il n'aurait jamais pris ce parti contre Les Versets sataniques, car, dans mon cas, il s'agissait d'une accusation de blasphème, alors que, dans celui de Charlie Hebdo, le prétendu racisme du magazine envers la minorité musulmane est en cause.  
Non, ai-je écrit, ces gens ont été exécutés car leurs propos étaient perçus comme blasphématoires. C'est exactement la même chose. J'ai eu alors la sensation que, si les attaques contre Les Versets sataniques avaient lieu aujourd'hui, ces gens ne prendraient pas ma défense et useraient de ces mêmes arguments contre moi, en m'accusant d'insulter une minorité ethnique et culturelle.  
Par ailleurs, je suis choqué que l'on puisse attenter ainsi à la mémoire des morts, en dénaturant leurs propos. Ceux qui ont lu ce magazine, quelle que soit leur opinion sur ses caricatures, ne peuvent que constater qu'il est tout sauf raciste et a pris fermement position contre le Front national. 
Quant à leur prétendue "obsession à insulter l'islam", elle ne tient pas : Le Monde a pu observer que 7 seulement de ses Unes, sur 523 en dix ans, étaient consacrées à l'islam. Le reste traitait du pape, d'Israël, du Front national ou - que sais-je ? - de Sarkozy, du racisme français et de l'élite au pouvoir. En vérité, ce point, le contenu même du magazine, est sans importance, car la liberté de parole implique de défendre l'expression d'opinions que vous ne partagez pas. Ces personnes, rappelons-le, ont été assassinées parce qu'elles faisaient des dessins. 
Quelque chose a changé dans les mentalités depuis Les Versets sataniques ? 
Plus de vingt-cinq ans après Les Versets sataniques, il semble qu'on en ait tiré de mauvaises leçons. Au lieu d'en déduire qu'il faut s'opposer à ces attaques contre la liberté de s'exprimer, on a cru qu'il fallait les calmer par des compromis et des renoncements. 
Pourquoi? 
On peut déplorer un retour du politiquement correct dans les milieux intellectuels. Mais ce dont personne ne parle, c'est la peur. Si on ne tuait pas des gens en ce moment, si les bombes et les kalachnikovs ne parlaient pas aujourd'hui, le débat serait bien différent. La peur se déguise en respect. 
Certains, en 1989, vous avaient lâché aussi... 
Certains ont pu dire que je l'avais cherché, que je n'avais qu'à m'en prendre à moi-même. Mais ces attaques venaient plutôt de la droite, de l'entourage de Margaret Thatcher et des milieux officiels conservateurs. Aujourd'hui, elles viennent de la gauche. 
Des auteurs anti-Charlie ont parlé de l'arrogance colonialiste française et de son mauvais traitement de la minorité musulmane. 
Il faudrait certes être aveugle pour ne pas percevoir les problèmes socio-économiques, les injustices et le racisme que subit cette minorité en France, mais on doit aussi reconnaître qu'une grande partie de cette communauté opte de plus en plus pour la laïcité. Les musulmans se voient comme des Français laïques plus que comme des croyants. 
Alors pourquoi veut-on absolument les décrire dans des termes purement religieux comme les mollahs aiment le faire ? George Packer, du New Yorker, a passé beaucoup de temps dans les banlieues françaises après l'attaque contre Charlie Hebdo, et il m'a dit n'avoir jamais entendu ces jeunes tenir des propos plus radicaux que ceux de la romancière Francine Prose, l'une des protestataires du Pen Club. Ils se fichent, en fait, de cet hebdomadaire qui tirait à 20 000 exemplaires, et ceux qui le critiquent aujourd'hui sont animés par la classique culpabilité des Blancs de gauche. 
Que devrait-on dire? 
Il y a un refus de comprendre deux choses. D'une part, nous vivons la période la plus sombre que j'aie jamais connue. Ce qui se passe en ce moment avec Daech est d'une importance colossale pour l'avenir du monde. D'autre part, l'extrémisme constitue une attaque contre le monde occidental autant que contre les musulmans eux-mêmes
C'est d'abord une prise de pouvoir, une tentative d'imposer une dictature fascisante à l'intérieur même du monde islamique. Qui étaient les premières victimes des ayatollahs d'Iran ou des talibans ? Qui fait-on souffrir en Irak aujour-d'hui ? Ce sont avant tout des musulmans qui massacrent d'autres musulmans. On a beau jeu d'incriminer les drones américains, mais pour chacun de ces missiles on dénombre mille attaques et attentats commis contre des individus et des mosquées par des djihadistes.  
Lors de l'affaire des Versets sataniques, les partisans des ayatollahs menaçaient d'abord, à Londres ou ailleurs, ceux qui n'approuvaient pas la fatwa lancée contre moi. Ce qui revient à dire qu'attaquer les extrémistes ne signifie pas attaquer la communauté musulmane. Il faut savoir pour quoi on se bat. Combattre l'extrémisme, je le répète, n'est pas combattre l'islam. Au contraire. C'est le défendre. 
Comment expliquez-vous l'essor de Daech? 
J'observe que ce mouvement n'est plus vraiment arabe. Il rassemble des individus venus de Tchétchénie, d'Australie, du monde entier. J'ai écrit, longtemps avant les événements actuels au Moyen-Orient, que le radicalisme religieux irradiait une sorte de "glamour". Offrez une kalachnikov et un uniforme noir à un jeune sans le sou, sans emploi, désespérant de pouvoir un jour fonder une famille, et soudain vous conférez un pouvoir à celui qui se sent vulnérable et défavorisé. Mais à ce sentiment d'injustice s'ajoutent aussi les discours haineux tenus dans les mosquées radicales. Plus simplement, cette toute-puissance convient aussi aux psychopathes. Beaucoup de ces volontaires ne vont là-bas que pour le plaisir de tuer. 
Comment expliquez-vous l'extraordinaire violence, la glorification de l'atrocité? 
La différence avec l'époque de la fatwa réside dans l'apparition des réseaux sociaux, dans leur rapidité de transmission de l'information, dans leur utilisation experte, qui attise le glamour et la surexcitation. Surtout, ils engendrent la peur. L'objectif est de démultiplier leur pouvoir par la terreur. Je pense à La Peste, de Camus, ou à Rhinocéros, de Ionesco. Des livres qui parlaient certes d'un autre totalitarisme, mais décrivent la même infection de l'esprit. 
Peut-on blâmer l'Occident? 
Daech abat des frontières coloniales artificielles, détruit des pays comme l'Irak, dont les factions n'étaient retenues que par le règne brutal d'un tyran. Oui, l'aventure de Bush là-bas - si mal conçue - a contribué à la situation actuelle. Mais la grande erreur historique dont nous payons le prix aujourd'hui reste le soutien occidental à l'Arabie saoudite. Avant que cette dynastie soit consacrée grande maîtresse planétaire du pétrole, le wahhabisme n'était qu'une secte microscopique dénuée de la moindre influence. Mais sa richesse colossale lui a permis de propager pendant des générations et dans le monde entier sa vision de l'islam. Et voici sa croyance fanatique érigée en norme religieuse mondiale. 
Quand je vois le président américain interrompre sa visite au Taj Mahal pour rejoindre les leaders occidentaux accourus à Riyad au décès du prince, je voudrais rappeler que ces gens ne sont pas nos amis, ils sont la source du poison. 
La fatwa de 1989 annonçait-elle l'extrémisme actuel? 
J'ai écrit dans mes Mémoires que l'affaire des Versets sataniques était la première note de cette musique. Et que nous entendons aujourd'hui la symphonie macabre. Je recours aussi à l'image des Oiseaux, de Hitchcock. Quand un seul oiseau se pose sur un rebord de fenêtre, personne n'y prête grande attention. Mais, quand le ciel en est rempli, et qu'ils attaquent, on se souvient enfin de ce premier oiseau, signe prémonitoire. Je vivais aux Etats-Unis le 11 septembre 2001 et, au lendemain des attentats, des intellectuels m'ont dit qu'ils comprenaient enfin ce qui m'était arrivé en 1989. Parce qu'ils le vivaient à leur tour. Ah bon ? Il fallait en passer par cette calamité terroriste ? ! 
Personne n'a rien vu venir? 
En 1989, on a tenté de marginaliser ce qu'il m'arrivait en décrivant mon sort comme exceptionnel, en refusant de le rendre exemplaire. Mes défenseurs s'écriaient qu'aucun écrivain n'avait jamais été traité de la sorte et qu'il fallait donc me soutenir. Mes détracteurs disaient que mes écrits étaient si affreusement répréhensibles qu'ils ne méritaient pas d'être protégés par la liberté d'expression. 
D'un côté comme de l'autre, mon cas était considéré comme "à part". Soit. Aucun écrivain connu de langue anglaise n'avait subi cela en Occident, mais ces violences contre des auteurs ont eu lieu partout, en Iran, en Turquie, en Libye, au Pakistan, au Nigeria, en Arabie saoudite, en Egypte, comme l'a vécu Naguib Mahfouz. Critiquer ces forces, ce n'est donc pas critiquer l'islam. Garder le silence ne rend pas service aux musulmans. 
Que faut-il faire? 
En finir avec ce tabou de la prétendue "islamophobie". Je le répète. Pourquoi ne pourrait-on débattre de l'islam ? Il est possible de respecter des individus, de les préserver de l'intolérance, tout en affichant son scepticisme envers leurs idées, voire en les critiquant farouchement. 
Nous n'avons parlé que de jihadisme, et pas encore de l'auteur Rushdie... 
Parce que le cas de Charlie Hebdo s'y prêtait. Mais, franchement, je n'aime pas parler de ces sujets, gloser ainsi sur les bons et les méchants. Vu mon histoire, on me pose souvent ce genre de questions. Or je ne suis pas un analyste politique mais un écrivain de l'imaginaire. Les Versets sataniques ont déformé la vision que l'on peut avoir de moi en tant qu'artiste. Je suis devenu la référence pour les questions d'islam, alors qu'à l'exception des Versets, en l'occurrence une courte partie du livre, je ne me suis jamais vu comme un écrivain du religieux.  
J'ai été élevé dans une famille non pratiquante. Ma mère est un petit peu plus croyante, surtout depuis la mort de mon père. Et je vivais à Bombay, une ville à l'époque plus laïque que toute autre en Inde, qui est devenue bien plus sectaire aujourd'hui, à voir les conflits entre musulmans et hindous. A l'époque de leur mariage, mes parents vivaient à Delhi, dont est originaire la famille de mon père, et, après la partition de l'Inde, ils ont décidé, comme 100 millions de musulmans, de ne pas aller au Pakistan, car, faute de foi suffisante, ils se sentaient avant tout indiens. Mais ils ont quitté Delhi, trop dangereuse en raison des affrontements entre communautés, pour s'installer à Bombay, où régnaient une tolérance, une harmonie dont j'ai gardé un souvenir idyllique. 
Il est rare aujourd'hui qu'un musulman connu se proclame si ouvertement laïque. 
C'était courant dans ma génération, et dans les années 1960 et 1970. Nombre de villes, telles Beyrouth, Téhéran ou Damas, qui sont de nos jours des lieux de conflits majeurs, étaient ouvertes, sophistiquées et multiculturelles. De mon vivant, j'ai vu ces lieux de refermer, et le seul motif d'optimisme qui me reste est celui-là ; si un tel changement a pu se produire au cours de la vie d'un homme, il peut sans doute être inversé aussi rapidement. 
Etes-vous aussi optimiste que cela ? 
Je ne suis pas très porté sur le marxisme, mais j'aime bien ce que disait Gramsci, qu'il faut un pessimisme de l'intellect et un optimisme de la volonté. Qui aurait cru, un an avant qu'il advienne, à la chute du colossal édifice communiste ? Hitler n'était pas invincible, pour peu qu'on accepte les sacrifices gigantesques nécessaires à sa défaite. J'ai étudié l'histoire dans ma jeunesse et découvert sa capacité de surprendre. Rien n'est inévitable, tout peut être effacé à grande vitesse. La sagesse, ce n'est pas d'être pessimiste ou optimiste, mais d'observer, de savoir quelles sont nos valeurs et de ne rien concéder. Car cette culture de liberté n'a pas été bâtie facilement. Les Français le savent bien, pour y avoir contribué considérablement. Sans les Lumières, nous n'aurions pas eu Thomas Paine, ni la Déclaration d'indépendance, ni cette statue dans le port de New York. 
L'écrivain porte-t-il ce flambeau de la liberté ? Est-ce son rôle ? 
J'ignore quel est son rôle et je ne suis pas de ceux qui veulent lui en donner un. L'une des joies de la littérature, c'est qu'elle porte en elle-même sa propre justification. Elle n'est pas là pour donner des leçons. Je n'aime pas les livres qui prêchent, les oeuvres d'art qui portent des messages. Le rôle de la fiction est de créer des mondes imaginés, que les lecteurs aiment habiter et qui les poussent à penser leurs propres vies. Le but de l'art est profond. Saul Bellow a dit que l'art mène des affaires sérieuses aux racines de la nature humaine. Notre rôle est d'examiner ce qu'est un être humain, individuellement et collectivement, et comment vivre sur cette terre. 
Les hasards de ma vie m'ont permis d'écrire sur des choses qui sont aujourd'hui au coeur de l'humanité : la question de l'immigration, de la collision des cultures, des récits nationaux et des histoires qui, à l'instar de celle des Palestiniens et de celle des Israéliens, revendiquent le même espace terrestre. J'ai vécu pour moitié en Occident, pour l'autre en Orient, et ces accidents de la vie me permettent de placer mes récits dans des lieux aussi différents que San Francisco et Islamabad. J'envie ces autres écrivains qui ont passé leur existence au même endroit, des auteurs profondément enracinés, comme Faulkner, qui a pu tirer une oeuvre monumentale des dix rues que compte Oxford (Mississippi). Mais mon sort a été différent, et j'ai reçu en don ces perspectives multiples. 
Aussi, le monde a changé. Jadis, les lieux étaient éloignés les uns des autres. Regardez Jane Austen décrivant, en 1812, son univers dans Orgueil et préjugés sans éprouver un instant le besoin de faire allusion à la guerre en cours contre Napoléon. Les soldats de l'armée anglaise n'apparaissent dans son livre que comme de mignons figurants invités aux réceptions. A la séparation géographique s'en ajoutait une autre, entre les sphères privée et publique. Les écrivains pouvaient narrer une vie personnelle sans avoir à prendre en compte les événements extérieurs et, a fortiori, internationaux, dans la mesure où ils n'affectaient pas le quotidien. Aujourd'hui, tout s'entrechoque, s'entrecroise, et l'écrivain se demande comment écrire sur ce monde nouveau. Pensons au 11 septembre 2001, à New York. Ce jour-là, l'histoire de New York et celle du monde arabe sont devenues... la même chose. On ne peut plus comprendre l'histoire de la ville sans connaître celle qui propulsait ces avions. Ces collisions-là ont maintenant lieu tous les jours. 
Les écrivains les ressentent ? 
La littérature américaine a été souvent influencée par l'immigration, en particulier juive ou italienne. Mais, aux Etats-Unis, une génération d'auteurs apporte maintenant du monde entier des écritures nouvelles, qui régénèrent le roman et le rendent plus cosmopolite. Je pense à Jhumpa Lahiri et sa part d'Inde, à Yiyun Li et ses racines chinoises, à Junot Diaz, d'origine dominicaine. Sans oublier Nam Le, vietnamo-australien, et Khaled Hosseini, né en Afghanistan et élevé ici. 
Dans vos Mémoires, sur l'époque des Versets sataniques, vous parlez de vous-même comme d'un homme dont la vision du monde a été détruite. Quelle était-elle et qu'est-elle devenue ? 
Une vision du monde est constituée de ce tissu de connexions avec les lieux, les cultures, les amis que nous affectionnons. Ces liens distinguent la raison de la folie, où tout devient un patchwork dénué de sens. Le plus douloureux pour moi a été de voir les gens pour qui et sur qui j'écrivais, les musulmans de Londres par exemple, manifester contre moi. Cela a détruit l'image que j'avais de ma place dans le monde et il m'a fallu longtemps pour retrouver mon équilibre. Ce qui m'est arrivé arrive à tout un chacun aujourd'hui.  
La planète est devenue un lieu étrange depuis la fin de la guerre froide, en 1989, et la fragmentation qui l'a suivie, source de guerres dans une Europe jusqu'alors stable et de nouveaux mouvements au coeur de l'islam. De plus, le rythme du changement technologique, du monde de l'information a déstabilisé les individus, et les conduit à se replier vers des lieux de certitudes, comme la religion et ses éternelles vérités. 
Vous m'interrogez sur ma vision du monde... J'ai vécu les années 1960, une époque où l'on croyait à jamais brisé le pouvoir du religieux, où l'idée même de son éventuel retour au centre de la scène mondiale était ridiculisée. Et j'avoue être toujours sidéré par ce retournement de l'Histoire. 
Ce n'est pas le seul. En 1989, j'ai beaucoup souffert d'être condamné à la pénombre et à la clandestinité au moment même où le monde semblait s'éclairer. C'était une année extraordinaire, une charnière de l'Histoire. Malgré le triste sort de Tiananmen, toujours expurgé de la mémoire des Chinois, la chute du communisme ouvrait tous les espoirs de liberté. Et le résultat me trouble : l'empire soviétique a cédé la place à des microfascismes, à l'intolérance islamiste... 
Vous avez cru au rapprochement entre l'Inde et le Pakistan ? 
Ces deux pays se sont toujours écharpés. Je suis en revanche préoccupé et déçu par la dérive sectaire de l'Inde. J'appartiens, là-bas, à la génération méprisée des partisans de la laïcité, celle d'un Nehru, et l'exploitation politicienne des clivages religieux m'inquiète pour les libertés publiques des citoyens de l'Inde. En revanche, il se passe des choses intéressantes du point de vue littéraire. 
Un peu grâce à vous. De nouveaux écrivains indiens arrivent dans votre sillage. 
Les Enfants de minuit a ouvert la voie. Mais l'étonnant est cette diversité littéraire. On découvre des auteurs érotiques, des écrivains de science-fiction ou de romans de gare et une fiction florissante. La scène littéraire s'est extraordinairement élargie, condition de son éclatante santé. Mais la littérature pakistanaise connaît un mouvement similaire depuis peu, avec de jeunes auteurs trentenaires ou quadragénaires de grand talent, comme Mohammed Hanif, Kamila Shamsie, Nadeem Aslam. Au contraire des écrivains indiens, qui délaissent les questions de société et préfèrent l'intimisme, ceux-ci abordent résolument la sphère publique, car elle est omniprésente, incontournable chez eux, et se confrontent de manière diverse et passionnante aux problèmes de leur pays. 
Comment commence une floraison littéraire ? 
Je ne sais pas, un coup de chance... Dans les années 1970 et 1980, à Londres, nous appartenions à un groupe que l'on décrivait comme un moment extraordinaire de la littérature anglaise, avec Martin AmisIan McEwanKazuo Ishiguro, Angela Carter, Jeanette WintersonBruce Chatwin et Julian Barnes. Mais nous n'avions pas le sentiment de constituer un mouvement. Nous ne disposions pas d'un manifeste, contrairement aux surréalistes, ni d'un projet commun. L'harmonie ne régnait pas forcément entre nous, mais nous répondions au désir des lecteurs pour une écriture nouvelle, radicale et imaginative, qui rompait avec les conventions de la littérature anglaise de l'après-guerre. 
Or j'ai le sentiment que nous revenons aujourd'hui à cette littérature naturaliste conventionnelle. Pour ma part, je me sens plus proche du recours à l'imaginaire d'un auteur comme Lazlo Krasznahorkai, lauréat, cette année, du prestigieux prix Man Booker International, que de l'autofiction de Karl Ove Knausgaard, par exemple. Mon prochain roman, qui sort en septembre aux Etats-Unis, déroge à ces normes. Il est extraordinairement surréaliste, il livre New York aux génies. Mais, en quarante ans de vie d'écrivain, j'ai réalisé que la littérature répondait aussi à des modes. Les goûts changent et nous n'y pouvons rien. Autant continuer ce que l'on sait le mieux faire. 
Vous apportez une imagination, mais aussi une mixité culturelle. C'est votre spécificité ? 
Je suis fier d'apporter du plaisir à des lecteurs occidentaux et orientaux, qui en tireront des lectures légèrement différentes. Je ne me vois plus comme un auteur d'un pays en particulier, mais un écrivain de l'urbanité. Je m'identifie plus à des villes, surtout à New York, Londres et Bombay, où j'ai passé ma vie. A l'idée et à l'idéal de la ville. 
Les génies s'emparent donc de New York, de Wall Street ? 
Oui, de tout cela. Je vous dis ce que j'ai raconté à mon éditeur en lui proposant ce nouveau livre, dont le titre, Deux Années, huit mois et vingt-huit nuits, évoque un autre décompte des Mille et Une Nuits : après avoir passé tant d'années à écrire mes Mémoires dans Joseph Anton, à décrire scrupuleusement la vérité, j'en ai eu assez et j'ai choisi le côté complètement opposé, radicalement imaginaire, en hommage aux contes merveilleux que j'entendais dans mon enfance. Leur monde est magique, plein de folie, mais il repose sur le quotidien bien réel et crédible de la ville, des rues et des bazars. Dans le réalisme magique, le réalisme importe autant que la magie.  
Le fantastique n'a d'intérêt que parce qu'il surgit du réel et l'enlace. Comme dans mes lectures de jadis, les fables animalières du Panchatantra, Les Mille et Une Nuits, ou cette oeuvre magnifique du Cachemire, Katha Sarit Sagara (The Ocean of the Streams of Story ou L'Océan des rivières de contes), plein de contes drôles, méchants, sexy, d'où la religion est presque totalement absente. Dans cette comédie humaine, les personnages baignent dans la duplicité, multiplient les faux-semblants et les mauvais coups. Ils couchent avec les femmes des autres et Dieu, dans tout ça, n'est pas vraiment là. Voilà pourquoi on a tenté, comme en Egypte, de bannir Les Mille et Une Nuits à la veille des printemps arabes. Ces contes déplaisent aux puritains, car ils regorgent de vérités sur la nature humaine. Je veux retourner à cette tradition, puiser dans ce patrimoine, pour parler du réel et du présent. 
Vous auriez pu, fort de votre expérience de mondes si différents, être tenté, comme beaucoup d'autres intellectuels, par le relativisme culturel, le compromis sur les valeurs. Comment l'avez-vous évité ? 
C'est le grand danger de notre temps. Nous sommes entrés dans une ère de mixité, de rencontres et de brassages des cultures. Un multiculturalisme que je célèbre dans mes livres et qui est un fait accompli. La planète se mondialise, et rien ne peut la "démondialiser". Rien ne peut "démulticulturiser" nos arts, notre nourriture, notre quotidien. Mais le relativisme culturel est une expression dégradée, le frère jumeau maléfique du multiculturalisme.  
Je récuse l'idée qu'au nom des traditions de son pays d'origine on veuille déroger à des valeurs que je juge universelles, admettre les mutilations génitales des femmes, la discrimination ou la mise à mort des homosexuels dans les pays musulmans. Il n'en faudrait pas plus, alors, pour cautionner l'exécution d'écrivains qui déplaisent ici ou là, une dérive à laquelle, vous le savez, je ne suis pas favorable. [Rires.] A cet égard, on est plus ferme sur ces principes en France qu'en Angleterre. Peut-être parce qu'il est plus facile de savoir ce que signifie être français. 
Le brassage des cultures, la transplantation peuvent aussi être douloureux. Vous l'avez décrit en tant qu'auteur, et vécu personnellement. 
Dans le tintamarre autour des Versets sataniques, on a oublié le point essentiel. Si mes premiers livres traitaient avant tout du monde d'Orient que j'avais quitté, de l'Inde et du Pakistan, Les Versets abordaient la problématique de l'immigrant, de l'identité et de l'assimilation culturelle. La collision entre la vie précédente et l'existence en Occident. A titre personnel, malgré mon milieu privilégié, j'ai connu le sort de l'immigré victime de préjugés racistes, pestiféré pendant mes études dans un pensionnat à Rugby. Au point de détester l'Angleterre et de supplier mon père de me laisser poursuivre mes études supérieures dans l'une des excellentes universités de Bombay plutôt que de suivre ses pas à Cambridge. Mais il m'a convaincu. Heureusement, car mes années de fac furent heureuses. Quel bonheur d'avoir été étudiant pendant les années 1960 ! En plus, les Beatles avaient découvert l'Inde. Mon pays d'origine était soudain très cool. 
Vous êtes un auteur réputé et apprécié par la presse, mais ceux qui vous critiquent sont d'une violence sidérante. 
Mes Mémoires, Joseph Anton, ont été appréciés par l'immense majorité des journalistes, mais j'ai eu droit à des attaques affreuses, des propos faux et mensongers sur mes idées et sur mon travail. Un critique peut se faire un nom en poignardant un auteur très connu. J'ignore si l'on me reproche ma relative notoriété, mais je ne suis ni Madonna ni Miley Cyrus, et mon nom me permet, au mieux, de réserver une table dans un restaurant. 
Peut-être vous reproche-t-on l'apparent glamour de votre existence ? 
Le fait est que j'ai épousé une femme très belle. Quel culot ! De quel droit ? D'où, dans des tabloïds, de cocasses articles intitulés "La belle et la bête", que seule la jalousie peut expliquer. Mais ma vie est fort simple. Je me promène librement dans New York, où l'on me reconnaît parfois, sans protection particulière depuis de longues années et, quand je ne me déplace pas pour des conférences, je passe le plus clair de mon temps à écrire chez moi. 
Souffrez-vous de l'attention portée aux Versets sataniques ? 
C'est une vieille histoire. Je parle tous les jours à des gens qui étaient des enfants au moment de la sortie de ce roman. C'était mon quatrième livre, et j'en suis aujourd'hui à mon treizième. J'apprécie tout de même qu'avec le temps on ait dépassé tout ce tumulte pour enfin s'intéresser au fond de l'ouvrage, que l'on étudie dans toutes les universités.  
En bon connaisseur de l'histoire de l'islam, bien meilleur que les radicaux d'aujourd'hui, je disais que Mohammed avait connu le doute et la tentation, et que cette expérience, commune à tous les prophètes, avait contribué à l'élever. Je suis, depuis lors, passé à d'autres choses. Mon ami Martin Amis a dit un jour que notre seule ambition était de laisser après nous une simple étagère de livres. J'en laisserai une. En attendant, je ne souhaite qu'une chose, continuer à être, le mieux possible, l'artiste que je veux être. 

Salman Rushdie frappe fort

On savait déjà que Salman Rushdie, le célèbre auteur des Versets sataniques, n’a pas la langue dans sa poche. Il a toujours dénoncé la montée de l’islamisme et l’aveuglement de l’Occident face à l’intégrisme.
Mais dans son entrevue dans le magazine L’Express, il s’en prend carrément à la gauche, à certains intellectuels, et il assène deux ou trois vérités à ceux qui n’ont rien compris après les assassinats à Charlie Hebdo.
Qui est Charlie ?
Salman Rushdie vit dans la clandestinité sous protection policière depuis 1989, quand une fatwa a été lancée contre lui.
Qu’est-ce qui a changé dans les mentalités un quart de siècle plus tard? lui demande le journaliste de L’Express. « Plus de 25 ans après les Versets sataniques, il semble qu’on en ait tiré de mauvaises leçons. Au lieu d’en déduire qu’il faut s’opposer à ces attaques contre la liberté de s’exprimer, on a cru qu’il fallait les calmer par des compromis et des renoncements. »
Vous avez bien lu. Rushdie n’en revient pas : on se met à genoux devant les intégristes au lieu de se tenir debout devant eux.
Comment en est-on arrivé là ? « On peut déplorer un retour du politiquement correct dans les milieux intellectuels », répond l’auteur.
En fait, ce que déplore Rushdie, c’est qu’aujourd’hui ce soit la gauche qui refuse de se battre pour la liberté d’expression. On en a eu un bel exemple plus tôt cette année quand de grands auteurs (dont le Canadien Michael Ondaatje et l’Américaine Joyce Carol Oates) ont refusé de participer à une remise de prix du courage à Charlie Hebdo lors du congrès de l’association de défense de la liberté d’expression PEN.
« J’ai alors eu la sensation que si les attaques contre Les Versets sataniques avaient lieu aujourd’hui, ces gens ne prendraient pas ma défense et useraient de ces mêmes arguments contre moi, en m’accusant d’insulter une minorité ethnique et culturelle. »
C’est quand même le monde à l’envers ! Alors qu’en 1989 c’étaient les gens de droite (dont l’entourage de Margaret Thatcher) qui avaient critiqué Rushdie en lui lançant qu’il avait fait de la provocation, aujourd’hui c’est la gauche qui refuse de défendre la liberté d’expression de Charlie Hebdo. La raison invoquée par ces grands intellectuels, supposément progressistes et tolérants, pour snober Charlie Hebdo ? Ils trouvaient le magazine islamophobe.
Un argument que réfute Rushdie de façon cinglante. Charlie est tout sauf raciste. « En vérité, ce point, le contenu même du magazine, est sans importance, car la liberté de parole implique de défendre l’expression d’opinions que vous ne partagez pas. Ces personnes, rappelons-le, ont été assassinées parce qu’elles faisaient des dessins. »
Les islamophobes
Rushdie, qui est lui-même issu d’une famille musulmane, lance une affirmation qui va faire frémir certains intellectuels québécois. « Il faut en finir avec ce tabou de la prétendue “islamophobie”. Pourquoi ne pourrait-on pas débattre de l’islam ? Il est possible de respecter des individus, de les préserver de l’intolérance tout en affichant son scepticisme envers leurs idées, voire en les critiquant farouchement. Combattre l’extrémisme, je le répète, n’est pas combattre l’islam. Au contraire. C’est le défendre. »
Vous ne trouvez pas que ça fait bien d’entendre ça de la bouche d’un grand penseur comme Salman Rushdie ?


dimanche 2 août 2015

Yourcenar et la compassion envers les animaux

FAUT-IL HIÉRARCHISER LA BARBARIE ?


Souvent lors de massacres d'animaux pour le plaisir de l'homme (chasse, corrida, combats de chiens, combats de coqs ...), ceux qui les dénoncent et s'en indignent s'entendent reprocher leur "silence" devant les tortures et les cruautés des hommes faites aux hommes.


Les indignations ne peuvent être sélectives certes mais est-ce pour autant qu'il faille admettre que la souffrance infligée aux animaux doit être plus tolérable que celle infligée aux humains ?


Il me semble même le contraire : si les hommes ne toléraient pas la maltraitance faite aux animaux, ils seraient plus humains avec leurs prochains ! Marguerite Yourcenar va plus loin : elle pense que la souffrance infligée aux animaux les déshumanise. 

Ce qui explique les guerres et les cruautés qu'ils se font entre eux.


L’indifférence et la cruauté s’exercent si souvent contre l’homme parce qu’elles se sont fait la main sur les bêtes, nous rappelle Marguerite Yourcenar.

R.B 


Marguerite Yourcenar :

« Je me dis souvent que si nous n’avions pas accepté, depuis des générations, de voir étouffer les animaux dans des wagons à bestiaux; personne, pas même les soldats chargés de les convoyer, n’aurait supporté les wagons plombés des années 1940-1945. »


A méditer.

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Marguerite Yourcenar :

" L’animal ne possède rien, sauf la vie, que si souvent nous lui prenons "

Par Jean Nakos


Il faut ajouter enfin un trait singulier, si singulier qu’il lui est absolument propre et à elle seule : c’est qu’elle détruit, sans jamais avoir l’air d’y toucher, les frontières entre les règnes, je veux dire entre le végétal, l’animal et l’humain. Nous sommes du même sang (ou de la même glaise). Elle seule ne l’oublie jamais. 
Dominique Aury
(NRF, n° 258, juillet 1974)

On entend souvent dire que les défenseurs des animaux et des droits de ces derniers sont des citadins sentimentaux, ignorants des réalités de la nature et de la vie rurale. Pourtant il est frappant de constater que trois des plus célèbres défenseurs français des animaux, Albert Schweitzer, Théodore Monod et Marguerite Yourcenar, ont grandi à la campagne et ont passé toute leur existence ou une grande partie de celle-ci à proximité de la nature et des animaux1.

Marguerite Yourcenar reconnaissait volontiers que ses plus forts souvenirs étaient ceux du Mont-Noir2, car c’était là qu’elle avait appris à aimer la nature et les animaux :
La grande qualité du Mont-Noir, pour moi, c’est la vie à la campagne, la connaissance de la nature. C’est très important pour un enfant d’avoir grandi dans un milieu naturel, d’avoir vécu avec des animaux, d’avoir rencontré quotidiennement des gens de toute espèce3.

Mais il ne faut pas s’attendre à la voir idéaliser la vie rurale. Lucide, dans plusieurs de ses textes, elle décrit la réalité sans l’embellir. Par exemple :
Le riche aliment (le lait) sort d’une bête nourricière, symbole animal de la terre féconde, qui donne aux hommes non seulement son lait, mais plus tard, quand ses pis seront définitivement épuisés, sa maigre chair et finalement son cuir, ses tendons et ses os dont on fera de la colle et du noir animal. Elle mourra d’une mort presque toujours atroce, arrachée aux prés habituels, après le long voyage dans le wagon à bestiaux qui la cahotera vers l’abattoir, souvent meurtrie, privée d’eau, effrayée en tout cas par ces secousses et ces bruits nouveaux pour elle. Ou bien elle sera poussée en plein soleil, le long d’une route, par des hommes qui la piquent de leurs longs aiguillons, la malmènent si elle est rétive ; elle arrivera pantelante au lieu de l’exécution, la corde au cou, parfois l’œil crevé, remise entre les mains de tueurs que brutalise leur misérable métier et qui commenceront peut-être à la dépecer pas toute à fait morte4.
Yourcenar, grande voyageuse, disait qu’elle n’était pas « un écrivain en chambre5 ». Elle n’était pas non plus une écrivaine à l’eau de rose et quand elle dénonçait, cela faisait souvent mal :
Il y a dans toute la région [le Maine, aux Etats-Unis], en automne, l’intolérable brutalité de la chasse (dont les « accidents » cachent souvent des règlements de comptes humains6).

Mais qui est cette écrivaine (première femme élue à l’Académie française) qui dénonce la chasse, l’abattage des vaches laitières, et beaucoup d’autres choses comme nous le verrons plus loin ? Qui est cette écrivaine qui ose écrire que l’exécution des lions des fosses du Louvre à coups d’arquebuse – par ordre du roi qui s’était vu en rêve déchiré par des fauves – était un « crime assurément plus atroce que la nécessaire liquidation des Guises7 » ? Qui est celle qui consacre trois pages sur les animaux dans l’œuvre de Selma Lagerlöf dans son essai critique « Selma Lagerlöf , conteuse épique8 » ? Que pense-t-elle ? Que croit-elle ?

Marguerite Yourcenar est le fruit du Mont-Noir de son enfance et de la symbiose, facilitée par son père (qui n’était pas chasseur), avec la nature et les animaux. Ce fruit a mûri lentement, aidé par des recherches personnelles, intellectuelles et spirituelles continues. C’est vers 1941 qu’elle commence à se placer dans la perspective de l’universel. Elle-même qualifie ce pas comme un « passage de l’archéologie à la géologie, de la méditation sur l’homme à la méditation sur la terre9 ».
Gandhi, Tolstoï, saint François d’Assise, Schopenhauer sont ses références. Mais la liste n’est pas exhaustive. Dans une lettre adressée à une doctorante qui avait entrepris une thèse sur L’Œuvre au noir, Yourcenar écrit :
Vous avez parfaitement raison de dire que je ne suis pas cartésienne (je n’ai à tort ou à raison aucun goût pour Descartes) ni stoïcienne au sens populaire du mot [...], les bases ou les harmoniques de ma pensée ont été dès le départ la philosophie grecque (Platon dans mon adolescence, vite dépassé par les néo-platonistes, et ceux-ci par les présocratiques), les méditations des upanishads et des sutras, les axiomes taoïstes [...] L’helléniste Gabriel Germain, l’auteur du très remarquable Regard intérieur (Le Seuil), s’est immédiatement aperçu qu’un bon nombre des méditations de Zénon dans « L’Abîme » étaient des exercices de méditation bouddhique (l’eau, le feu, les os, ce dernier plutôt et surtout chamanique) [...] Il n’est pas question d’ailleurs pour moi de rejeter ou de nier l’influence de mes origines chrétiennes10.

Oui, mais elle qui disait que « saint François d’Assise est notre maître à tous11 », fustigeait en même temps l’intransigeance et le dogmatisme des Églises chrétiennes12 (et aussi des autres religions dites monothéistes). Et elle précisait :
J’ai plusieurs religions comme j’ai plusieurs patries, si bien qu’en un sens je n’appartiens peut-être à aucune. Je ne songe pas à renier l’Homme qui a dit que ceux qui ont faim et soif de la justice seraient rassasiés (dans un autre monde, car ce n’est pas vrai dans le nôtre), et que les purs verraient Dieu, et qui pour salaire s’est fait crucifier [...] mais je renonce encore moins à la sagesse taoïste [...] Je sais gré pour ce qu’ils m’ont appris de précieux sur moi-même et pour autant que j’en ai entrepris et poursuivi l’étude, au Tantrisme [...] et au Zen [...] Surtout, je reste profondément attachée à la connaissance bouddhique, étudiée à travers ses différentes écoles, qui, comme les différentes sectes chrétiennes, me paraissent moins se contredire que se compléter. Non seulement sa compassion pour tout être vivant amplifie nos notions, souvent étroites, de la charité [...] elle nous met en garde contre les spéculations métaphysiques ambitieuses pour nous inciter, surtout, à nous mieux connaître13.

Marguerite Yourcenar, adversaire de tous les dogmatismes, est donc pour la solidarité et la compassion entre les humains, contre la guerre, contre la torture, contre le racisme, pour le respect et la compassion envers nos frères les animaux, pour le respect envers les végétaux qu’elle appelle créatures végétales ou créatures vertes, pour le respect et la sauvegarde de la nature, contre le nucléaire, contre le productivisme, contre la consommation irresponsable. Elle qualifiait notre société de « société de consommation et de destruction14 ».

Installée aux États-Unis, où elle a passé la moitié de sa vie, Marguerite Yourcenar a été très anti-Nixon et très anti-Reagan. Avec sa lucidité ordinaire, elle a même prévu l’arrivée future au pouvoir d’un président du type de George W. Bush. Militante pacifiste, elle a pris part aux manifestations contre la guerre au Vietnam (à cette époque elle approchait la septantaine). Membre de nombreuses organisations et collectifs humanitaires, pacifistes, écologiques, antiracistes, de protection de la nature, de protection des consommateurs, etc., elle militait aussi pour les droits des animaux. Elle a été parmi les premiers à avoir alerté l’opinion publique au sujet de la chasse aux phoques nouveau-nés. Le 3 mars 1969, le journal Le Monde publiait une lettre d’elle dénonçant cette atrocité. La même année, Brian Davies, un des pionniers de l’opposition internationale à la chasse aux phoques, fondait l’IFAW (International Fund for Animal Welfare) qui devint l’une des plus importantes organisations de défense des animaux au niveau mondial.

Malgré son militantisme avéré, Yourcenar se jugeait inapte pour l’action directe :
En Amérique et en France j’appartiens à d’innombrables sociétés. J’écris, j’envoie des télégrammes [...] Mais je ne suis pas du tout faite, je crois, pour l’action directe. Ce n’est pas simplement en affirmant ses opinions, c’est en montrant un certain angle de vue, une certaine image qu’un écrivain peut se manifester [...] Il faut rester proche de la nature, enfin de tout ce qui relie l’homme à un destin planétaire15.

Apte ou inapte pour l’action directe, Yourcenar est, en tout cas, un des écrivains les plus prolifiques en ce qui concerne la cause des animaux.
Dans le triptyque familial Le Labyrinthe du monde [Souvenirs pieux (1974),Archives du Nord (1977) et Quoi ? L’Éternité (édition posthume 1988)], dans certains de ses essais et autres écrits, les animaux sont omniprésents. Il y a les animaux de son enfance, il y a les animaux de ses familles paternelle et maternelle, jusqu’au sanglier domestique de l’arrière grand oncle, l’essayiste et poète belge Octave Pirmez, et au renard apprivoisé du cousin Jean. On y trouve de belles descriptions de la faune et de la flore. Mais on y trouve aussi et surtout des passages, des pages, des essais et des lettres décrivant lucidement la condition animale dans les sociétés humaines et dénonçant, souvent violemment, leur cruauté structurelle.

Nous avons vu plus haut que Le Monde avait publié une lettre d’elle concernant la chasse aux phoques. Le 16 février 1972, c’est au tour du journal Le Figaro de publier sa lettre dénonçant cette fois l’horreur des abattoirs et proclamant que la cruauté envers les animaux « c’est un crime contre l’humanité qu’il endurcit et brutalise un peu plus16 ». Dans cette lettre, Yourcenar préconise le recours à la télévision pour montrer au public l’atrocité structurelle de l’abattage des animaux de boucherie.
En 1976, elle écrit un texte destiné à un recueil d’écrits féministes qui devait s’intituler Les Colériques et qui n’a pas été édité. Dans son texte, Yourcenar dénonce le port de fourrures17.

« Qui sait si l’âme des bêtes va en bas18 ? » est le titre (tiré de l’Ecclésiaste 3.21) d’une conférence qu’elle a donnée le 8 avril 1981, à Lisbonne, à la Fondation Gulbekian et dont le texte a paru la même année en traduction portugaise.
Dans son exposé, Marguerite Yourcenar dénonce tour à tour la maltraitance générale des animaux, l’élevage intensif et industriel, l’envoi des vieux chevaux de la Garde Républicaine aux stalles de l’Institut Pasteur aux fins d’expérimentation, les pollutions maritimes causées par les pétroliers, l’industrie de la fourrure, la notion de l’animal-machine et elle se déclare favorable à la « Déclaration des droits de l’animal ».

Yourcenar reproche au judaïsme et au christianisme officiels d’avoir interprété les éléments de leurs traditions d’une façon abusive et néfaste pour les animaux :
Il y avait dans le christianisme tous les éléments d’un folklore animal presque aussi riche que celui du bouddhisme mais le dogmatisme et la priorité donnée à l’égoïsme humain l’ont emporté. Il semble que sur ce point un mouvement supposé rationaliste et laïque, l’humanisme, au sens récent et abusif du mot, qui prétend n’accorder d’intérêt qu’aux réalisations humaines, hérite directement de ce christianisme appauvri, auquel la connaissance et l’amour du reste des êtres ont été retirés19.

Estimant que toute l’histoire est une perpétuelle infraction à la loi « Tu ne tueras pas », Yourcenar conclut :
« Tu ne feras pas souffrir les animaux, ou du moins tu ne les feras souffrir que le moins possible, ils ont leurs droits et leur dignité comme toi-même », est une admonition bien modeste ; dans l’actuel état des esprits, elle est, hélas, quasi subversive. Soyons subversifs. Révoltons-nous contre l’ignorance, l’indifférence, la cruauté, qui d’ailleurs ne s’exercent si souvent contre l’homme que parce qu’elles se sont fait la main sur les bêtes. Rappelons-nous, puisqu’il faut toujours tout ramener à nous-mêmes, qu’il y aurait moins d’enfants martyrs s’il y avait moins d’animaux torturés, moins de wagons plombés amenant à la mort les victimes de quelconques dictatures si nous n’avions pas pris l’habitude de fourgons où des bêtes agonisent sans nourriture et sans eau en route vers l’abattoir, moins de gibier humain descendu d’un coup de feu si le goût et l’habitude de tuer n’étaient l’apanage des chasseurs. Et dans l’humble mesure du possible, changeons (c’est-à-dire améliorons s’il se peut) la vie20.

Au moment où l’on apprend (7 septembre 2010) la nouvelle du massacre de milliers d’oiseaux, dont beaucoup de migrateurs, par des braconniers dans une lagune réserve naturelle près d’Amalias (Péloponnèse) en Grèce, ainsi que celle de la battue aux pigeons à Albi, dans le Tarn, on apprécie la fermeté du discours, toujours actuel, de la grande écrivaine lors de ses entretiens avec Matthieu Galey21 :
Je trouve atroce d’avoir à penser chaque année, vers la fin de l’hiver, au moment où les mères phoques mettent bas sur la banquise, que ce grand travail naturel s’accomplit au profit d’immédiats massacres, tout comme je ne nourris pas les tourterelles dans mon bois sans penser que soixante millions d’entre elles tomberont cet automne sous les coups des chasseurs. Il faut « limiter la prolifération des espèces », comme disent les gens qui ne songent jamais à limiter la leur. Jusqu’à un certain point, nous sommes tous d’accord, mais je songe aux millions de pigeons migrateurs (passenger pigeons) qui couvraient de leur vol le ciel des États-Unis : c’est une espèce aujourd’hui éteinte, dont il ne subsiste qu’un misérable spécimen empaillé, dans un musée de la Nouvelle-Angleterre, le reste s’étant changé en fricassées et en plumes de chapeaux.

Je me dis souvent que si nous n’avions pas accepté, depuis des générations, de voir étouffer les animaux dans des wagons à bestiaux, ou s’y briser les pattes comme il arrive à tant de vaches ou de chevaux, envoyés à l’abattoir dans des conditions absolument inhumaines, personne, pas même les soldats chargés de les convoyer, n’auraient supporté les wagons plombés des années 1940-1945. Si nous étions capables d’entendre le hurlement des bêtes prises à la trappe (toujours pour leurs fourrures) et se rongeant les pattes pour essayer d’échapper, nous ferions sans doute plus attention à l’immense et dérisoire détresse des prisonniers de droit commun [...] Et sous les splendides couleurs de l’automne, quand je vois sortir de sa voiture, à la lisière d’un bois pour s’épargner la peine de marcher, un individu chaudement enveloppé dans un vêtement imperméable avec une « pint » de whisky dans la poche du pantalon et une carabine à lunette pour mieux épier les animaux dont il rapportera le soir la dépouille sanglante, attachée sur son capot, je me dis que ce brave homme, peut-être bon mari, bon père ou bon fils, se prépare sans le savoir aux « Mylaï » [village vietnamien dont la population fut massacrée par un détachement américain]. En tout cas, ce n’est plus un « homo sapiens ».

Ailleurs, Yourcenar affirme qu’un animal est une personne, sans craindre d’aller à l’encontre de ce qui est communément admis en Occident. Cela est dit à propos du basset Trier, le chien de sa défunte mère (elle est décédée peu après la naissance de Marguerite). Trier est, sauf erreur, l’animal le plus mentionné dans le triptyque Le Labyrinthe du monde et dans son œuvre écrite en général. L’écrivaine affirme, au moins deux fois, que Trier est une personne22.

Quand on lui posait la question : pourquoi cet intérêt pour les animaux ? Yourcenar, qui disait ne pas voir de grande différence entre le chagrin qui lui causait la mort ou le départ d’un être humain cher et ceux d’un de ses animaux23, répondait :
Ce qui me paraît importer, c’est de posséder le sens d’une vie enfermée dans une forme différente. C’est déjà un gain immense de s’apercevoir que la vie n’est pas incluse seulement dans la forme en laquelle nous sommes accoutumés à vivre, qu’on peut avoir des ailes au lieu de bras, des yeux optiquement mieux organisés que les nôtres, au lieu de poumons des branchies. Ensuite il y a le mystère des migrations et des communications animales, le génie de certaines espèces [...] Et puis, il y a toujours pour moi cet aspect bouleversant de l’animal qui ne possède rien, sauf la vie, que si souvent nous lui prenons24.

Ce dernier point est d’une importance particulière pour Marguerite Yourcenar. Elle écrit :
Un critique a observé que les personnages de mes livres sont de préférence présentés dans la perspective de la mort approchante, et que celle-ci dénie toute signification à la vie. Mais toute vie signifie, fût-ce celle d’un insecte, et le sentiment de son importance, énorme en tout cas pour celui qui l’a vécue, ou du moins de son unique singularité, augmente au lieu de diminuer quand on a vu la parabole boucler sa boucle, ou dans des cas plus rares, l’hyperbole enflammée décrire sa courbe et passer sous l’horizon [...] Ce qui surnage comme toujours, c’est l’infinie pitié pour le peu que nous sommes, et, contradictoirement, le respect et la curiosité de ces fragiles et complexes structures, posées comme sur pilotis à la surface de l’abîme, et dont aucune n’est pareille à aucune autre25.

Mais la compassion pour Marguerite Yourcenar est le contraire de la mièvrerie. Selon elle :
La compassion, mot plus explicite que celui de pitié, puisqu’il souligne le fait de pâtir avec ceux qui pâtissent, n’est pas, comme on le croit trop, une passion faible ou une passion d’homme faible, qu’on puisse opposer à celle, plus virile, de la justice ; loin de répondre à une conception sentimentale de la vie, cette pitié chauffée à blanc n’entre comme une lame que chez ceux qui, forts ou non, courageux ou non, intelligents ou non (là n’est pas la question), ont reçu l’horrible don de voir face à face le monde tel qu’il est. À partir de cette vision extatique à rebours, on ne parle plus de beauté qu’avec certaines restrictions26.

À cause de cette vision, certaines pages des trois livres de la saga familiale Le Labyrinthe du monde prennent l’allure de réquisitoire antispéciste (mais aussi pacifiste, anti-torture, antiraciste, écologique, anti-productiviste, solidaire etc.) stigmatisant le commerce d’ivoire, l’élevage des animaux de boucherie, la chasse, le piégeage des animaux, la vivisection, le port de fourrures et autres « crimes » que l’homme, « le prédateur-roi, le bûcheron des bêtes et l’assassin des arbres27 » a commis contre les animaux. Et en parlant des dauphins, elle dit :
Je sais [...] tous les crimes que nous avons commis et commettons plus que jamais contre ces bondissantes déités marines. Je sais que notre destruction de la nature justifie celle de l’homme. Je le sais maintenant28.

D’autres écrits de Marguerite Yourcenar sont le résultat de cette vision ou tirent bénéfice de celle-ci. C’est le cas de son essai critique sur Selma Lagerlöf (voir note 8). C’est notamment le cas de l’essai critique sur Les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, le grand père de Mme de Maintenon29. Il y en a beaucoup d’autres et surtout L’Œuvre au noir, son roman majeur.
Dans L’Œuvre au noir, la mystique du respect de la vie et de la compassion déborde ; elle trouve son apogée lorsque la narration explique ce qui suit concernant Zénon, le héros du roman, médecin et philosophe alchimiste :
La viande, le sang, les entrailles, tout ce qui a palpité et vécu lui répugnait à cette époque de son existence, car la bête meurt à douleur comme l’homme, et il lui déplaisait de digérer des agonies30.
« Il lui déplaisait de digérer des agonies » ! Ces sept mots ont fait plus pour le végétarisme éthique que plusieurs longs textes philosophiques ou militants réunis. Et ils ont marqué Théodore Monod.

Notes :
1. Il est intéressant de noter que Théodore Monod et Marguerite Yourcenar faisaient partie du Comité d’honneur de la Ligue française des droits de l’animal, aujourd’hui « Fondation Droit animal, Éthique et Sciences », 30, rue Claude Bernard, 75005 Paris, tél. 01 47 07 98 99.
2. Château, aujourd’hui disparu, campagnard, près de Bailleul, dans le Nord, propriété de la famille Cleenewerck de Crayencour – Yourcenar est un pseudonyme, anagramme de Crayencour – où elle a vécu jusqu’à l’âge de neuf ans. Le domaine avait des fermes et une écurie de chevaux. Il y avait aussi un maréchal-ferrant que le père de Marguerite aidait parfois à ferrer les chevaux en présence de l’enfant.
3. Marguerite Yourcenar, Les yeux ouverts : Entretiens avec Matthieu Galey, Éd. du Centurion, 1980 ; Livre de Poche, 1982, p.20.
4. Marguerite Yourcenar, Souvenirs pieux, Gallimard, 1974 ; folio, 1980, p. 36.
5. Josyane Savigneau, Marguerite Yourcenar : l’invention d’une vie, Gallimard, 1990, 1993, p. 285- 286.
6. Les yeux ouverts, op. cit. , p.129.
7. Marguerite Yourcenar, « Ah, mon beau château », in Sous bénéfice d’inventaire, Gallimard, 1962, 1978, folio/Essais 1988, p. 100.
8. Sous bénéfice d’inventaire, op. cit., p. 194-196.
9. Josyane Savigneau, Marguerite Yourcenar : l’invention d’une vie, op. cit., p. 242.
10. Lettre à Anat Barzilaï, du 22 septembre1977, citée par Josyane Savigneau,op.cit., p.544.
11. Les yeux ouverts, op.cit., p.241.
12. Cf. Les yeux ouverts, op.cit., p. 544-545.
13. Les yeux ouverts, op.cit., p.313. Il est étrange que Marguerite Yourcenar ne mentionne pas le jaïnisme qui est pourtant la sagesse asiatique la plus respectueuse de l’homme, de l’animal et de la nature. Cf. Jean Nakos, « Le jaïnisme et les animaux », Cahiers antispécistes n° 32, mars 2010, p 53-63.
14. Lettre à Jean-Paul Tapié, 20 novembre 1969, citée par Josyane Savigneau,op.cit., p. 448.
15. Matthieu Galey, « C’est une reine Yourcenar », Réalités n° 345, octobre 1974, p. 70-75, cité par Josyane Savigneau, op.cit., p.555.
16. Marguerite Yourcenar, « Une civilisation à cloisons étanches », in Le Temps, ce grand sculpteur, Gallimard 1983/ folio 1991, p. 193, 194, 195.
17. Marguerite Yourcenar, Marguerite Yourcenar, « Bêtes à fourrures », in Le Temps, ce grand sculpteur, op. cit., p. 91, 92, 93.
18. Le Temps, ce grand sculpteur, op. cit., p. 149-157.
19. Le Temps, ce grand sculpteur, op. cit., p. 155.
20. Les yeux ouverts, op. cit., p. 156-157.
21. Les yeux ouverts, op. cit., p. 293, 294.
22. Souvenirs pieux, op.cit., p. 46, 47 et 360.
23. Souvenirs pieux, op.cit., p. 231.
24. Souvenirs pieux, op.cit., p. 298.
25. Souvenirs pieux, op.cit., p. 157.
26. Souvenirs pieux, op.cit., p. 230-231.
27. Archives du Nord, Gallimard, 1977 ; folio, 1983, p. 21.
28. Quoi ? L’ Éternité, op. cit., p. 263.
29. « Les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné », in Sous bénéfice d’inventaire, op.cit.

30. L’Œuvre au noir », op. cit., p. 240.

samedi 1 août 2015

Un journaliste comme on les aime, tire sa révérence

Le conflit israelo-palestinien n'intéresse plus grand monde. Les responsables politiques "arabes" s'en serviront juste par populisme mais ne feront rien pour secourir leurs "frères palestiniens". 
Il finira par se régler sur le dos des palestiniens dans les coulisses !
R.B
" Il n'y aura pas deux Etats " !

Charles Enderlin prend sa retraite après 30 ans en Israël. Correspondant de France 2 en Israël et dans les Territoires palestiniens depuis 34 ans, le journaliste franco-israélien Charles Enderlin quitte le bureau de Jérusalem le 17 août. Avant de prendre sa retraite de la chaîne à la fin de l’année, il s’est livré au JDD.fr.
Comment avez-vous commencé à travailler pour France 2?

C’était en 1981. La chaîne cherchait des pigistes car il n’y avait pas encore de bureau d’Antenne 2 à Jérusalem et j’ai commencé à faire des piges pour eux. En 1988, j’ai quitté la radio israélienne pour travailler à plein temps durant la 1ère Intifada (soulèvement en arabe, Ndlr). Le 1er janvier 1990, j’ai été titularisé pour devenir le correspondant permanent de France 2 à Jérusalem.   
En quelle année étiez-vous arrivé en Israël?
En mai 1968, j’étais en fac de médecine dans un comité de grève. Visiblement, je n’étais pas fait pour faire médecine, puisque j’ai été viré de la fac. A 23 ans, je suis donc parti en Israël en décembre 1968 pour accomplir un projet citoyen. 
C’est à dire, un projet citoyen?
J’ai décidé d’aller dans un kibboutz (ferme collective, Ndlr) dans ce pays en voie de développement. Je voulais voir ce qu’il se passait dans ce pays où le poids de la religion était beaucoup moins important qu’il ne l’est aujourd’hui. Je suis resté au kibboutz six mois..
Depuis 1981, est-ce que vous voyez une évolution dans la manière dont se fait ce métier de correspondant en Israël? 
L’ensemble de la profession s’est transformée. Au tout début, je devais envoyer mes textes par telex. Aujourd’hui, quand je demande à un jeune journaliste s’il sait ce qu’est le telex, on me regarde avec des yeux ronds. Pendant longtemps quand on devait appeler la rédaction, on s’arrêtait devant une cabine téléphonique et on utilisait le PCV (permettant à la communication d’être prise en charge par l’interlocuteur, Ndlr). Aujourd’hui on n’envoie presque plus de reportages par satellite. Tout passe par le web. 
Et sur le fond? Y a-t-il aujourd’hui davantage de correspondants dans la région qu’il y a 30 ans?
Cela dépend bien entendu de l’actualité, de l’appétit des rédactions. En ce moment, on est plutôt dans une période de baisse. Le conflit israélo-palestinien n’intéresse plus tellement. J’ai vu des bureaux littéralement fondre. Les grandes chaines américaines (ABC, NBC, CBS), à l’exception de CNN et Fox, n’ont maintenant plus qu’un “Young Correspondant” sur place. Une grande chaîne de télévision australienne a préféré fermer son bureau à Jérusalem pour en ouvrir un à Beyrouth parce qu’il est plus facile de couvrir de là-bas ce qui se passe dans le monde arabe.   
Pourquoi le conflit israélo-palestinien intéresse moins?
Parce qu’il n’y a aucun changement. Le processus de paix est bloqué. Les grandes chaines ne font plus de suivi. Après la révolution en Egypte, que j’ai couverte, aucune grande chaîne n’est allée voir comment se transformait l’Egypte : quelle est la politique du président Sissi, comment se déroule le combat contre l’islam radical dans le Sinaï, les atteintes aux droits de l’homme, où en sont les jeunes révolutionnaires... Ce sont des événements historiques, d’une ampleur gigantesque. A deux reprises les réseaux sociaux ont permis le renversement de deux présidents élus en Egypte. On ne l’a pas assez analysé sur le fond.
Est-ce que les réseaux sociaux Facebook et Twitter ont changé quelque chose dans la manière dont vous faites votre métier?
J’ai un blog. Je suis sur Facebook. Sur Twitter, j’ai plus de 26.000 abonnés. Je réponds aux questions. C’est très utile, en particulier en cas de Breaking News. Il y a toujours un journaliste ou un témoin qui enverra des infos sur les réseaux sociaux. C’est devenu pour moi un instrument de travail.
Est-ce qu’il n’y a pas une certaine lassitude de travailler dans un bureau où on voit des morts presque tous les jours, particulièrement pendant la 2e intifada. 
Cela a été une période très difficile. Lorsqu’on habite dans la ville où se déroule les attentats suicides pratiquement tous les deux jours, on s’inquiète bien évidemment pour sa famille, pour ses amis. Mais malgré tout, on est obligé d’aller filmer. Pour les équipes israéliennes et palestiniennes qui travaillaient pour France 2, il y a eu un moment où cela a été très difficile. On a même envisagé de mettre en place une cellule psychologique. Depuis, il n’y a quasiment plus de terrorisme.
Pourquoi n'avez-vous jamais quitté le bureau de Jerusalem? 
A un moment donné, j’ai été candidat pour le bureau de Washington. France 2 a décidé de le donner à mon ami Alain de Chalvron. La chaine a préféré me laisser à Jérusalem..
Vous êtes très pessimiste sur la situation, pourquoi? 
Ce n’est pas du pessimisme, mais juste la réalité. Il n’y aura pas deux Etats. Les 400.000 colons israéliens ne seront pas évacués de Cisjordanie. Les Israéliens ne sont pas prêts à renoncer à Jérusalem-Est et au Mont du Temple (Esplanade des Mosquées pour les musulmans) et la direction palestinienne non plus. 
Comment envisagez-vous l’avenir pour Israël?
Jamais la position d’Israël n’a été aussi bonne qu’aujourd’hui. Il n’y a pas de grande armée arabe qui le menace. La coordination militaire est excellente avec l’Egypte et avec la Jordanie. Encore jeudi 23 juillet, on a appris que l’armée israélienne avait transmis 16 hélicoptères de combat à son voisin hashémite pour affronter Daesh. Israël a des relations indirectes avec le Hamas et presque un début d’accord sur Gaza. Le Hezbollah est occupé en Syrie. Les plus importantes réserves de gaz naturel se trouvent en Méditerranée, au large des côtes israéliennes. Israël va vendre du gaz à la Jordanie et même peut être à l’Egypte. Avec les Palestiniens, c’est le calme complet. La police palestinienne coopère avec les Israéliens. Tout semble aller très bien pour Israel. En fait, les problèmes sont intérieurs : quelle est la place de la religion ? Quelle solution à la question palestinienne? Deux Etats? Un Etat binational? L’ancien Premier ministre, Ehud Barak, affirme qu’Israël va vers l’apartheid. Personnellement je n’aime pas ce terme.
Pourquoi?
Parce que cela impliquerait qu’il y ait des lois raciales. Vis à vis des Palestiniens, c’est une situation d’occupation. On ne peut pas comparer la situation avec celle de l’Afrique du Sud.
Cela vous étonne de voir des militants pro-palestiniens manifester pendant la dernière guerre de Gaza mais pas pour les Palestiniens de Yarmouk en Syrie?
Il est parfaitement légitime de manifester pour les Palestiniens, durant et après la dernière guerre à Gaza. Mais je ne vois pas beaucoup de manifestations pour les chrétiens massacrés par Daesh ou réduits en esclavage par dizaines de milliers en Syrie et en Irak. Sans parler des milliers de Palestiniens qui sont morts dans le camp de réfugiés de Yarmouk en Syrie, pris pour cible par Daesh ou les forces gouvernementales.
Est-ce que vous ne regrettez pas une partie de votre commentaire télévisuel sur Mohamed Al Dura, en particulier le fait d'assurer avec certitude que les tirs venaient de la position israélienne? 
Absolument pas. Cette campagne contre moi et France 2, qui a démarré en 2001, était destinée à persuader une partie de la communauté juive de ne pas écouter ce que j’écrivais dans mes reportages, mes livres ou mes documentaires qui ne correspondaient pas du tout à la doxa officielle israélienne. A savoir que les Palestiniens ont refusé les propositions généreuses d’Israël en 2000 à Camp David, ont déclenché l’Intifada et qu’ils veulent détruire Israël en faisant affluer des millions de réfugiés dans le pays. Ce qui était – et est !- bien entendu faux ! 
Est-ce que vous faisiez attention à la manière dont vos images, vos commentaires étaient reçus en France?
Si on commence à réfléchir, à chaque reportage, aux gens qu’on va mécontenter, on ne fait plus de journalisme. 
Est-ce dur de garder un certain équilibre dans sa couverture du conflit israélo-palestinien?
Il faut être un peu schizophène, essayer de neutraliser les sentiments personnels. Il est épouvantable de se retrouver dans un hôpital à Gaza où des dizaines d’enfants gravements blessés arrivent parce qu’il y a eu un bombardement israélien. Pareil à Jérusalem ou à Tel Aviv, après un attentat palestinien. C’est terrible de voir des gens très proches qui perdent des enfants, des amis. Il faut essayer de voir au delà de l’horreur du quotidien, tout en la couvrant.
Conseillerez-vous aujourd'hui à un jeune journaliste de venir travailler en Israël et dans les territoires palestiniens? 
Je vois des jeunes journalistes qui viennent démarrer leur carrière en faisant des piges à Ramallah ou à Jérusalem. Je ne suis pas sûr que financièrement, cela soit une bonne affaire. Aujourd’hui, des jeunes se lancent dans une carrière de pigiste dans une région dangereuse, pas seulement en Israël et dans les territoires palestiniens, sans assurance, sans moyens. C’est la recette d’une catastrophe annoncée. Cela peut se terminer très mal. Il faut essayer de démarrer une carrière dans une grande rédaction et monter les échelons petit à petit.  
Quelles sont aujourd’hui vos relations avec France 2?
Excellentes. La chaîne m’a toujours soutenu au fil des ans. Le 17 août, je remets le bureau de Jérusalem à mon successeur Frank Genauzeau, qui est un excellent journaliste. Je quitterai la chaîne définitivement à la fin de l’année. D’ici là je ne travaillerai pas pour une autre télé.. Après je verrai.. 
Votre documentaire Au nom du Temple sur le messianisme juif a pourtant mis un peu de temps à être diffusé sur la chaîne?
Il y a eu des problèmes de programmation. Ils se sont finalement réglés. Le film a pas mal marché. Il est sur Youtube, il a été sur Télérama, Médiapart. L’affaire israélienne n’était pas au top des préoccupations des programmateurs.
Qu'avez vous prévu de faire à votre retraite?
Je vais continuer à travailler. J’ai un livre en cours, un projet de documentaires. Le public veut qu’on lui fournisse des explications. Le journalisme de l’instant finit par fatiguer. Avec mon producteur, on discute d’une série de documentaires pour expliquer comment la région s’est transformée depuis 50 ans : l’échec des nationalismes arabes, la place de la religion dans la région, comment on est passé de la théologie des Frères musulmans du début du XXe siècle à Al Qaida et Daesh, comment le sionisme de gauche, libéral, a laissé la place à un sionisme religieux et nationaliste en Israël. Aujourd’hui, c’est lui qui a gagné la partie. 
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