dimanche 4 octobre 2015

La limite de la liberté d'expression

" Stigmatiser une communauté ou la préserver davantage que les autres des aléas de la liberté d’expression, revient à en faire un groupe distinct du reste de la société, 
avec toutes les conséquences néfastes que cela entraîne."

CANDICEVANHECKE

Aylan caricaturé dans « Charlie Hebdo » ou la liberté d’expression de bac à sable
Aylan
Sa voix grelottante de sanglots ravalés résonne encore en moi : « Tu as vu les infos ? Cabu ! Wolinski ! C’est pas possible… C’est toute ma jeunesse qu’on assassine ! Putain, NON ! » Deux jours plus tard, ma mère, comme beaucoup d’autres, battait le pavé bruxellois, en hommage aux dessinateurs français disparus. A son retour, compte-rendu téléphonique de rigueur : « Tu te rends compte, il n’y avait quasi pas de musulmans à la manif’ ! C’est d’une tristesse… On dirait qu’ils ne se sentent tout simplement pas concernés. »
Moi non plus, Maman, je n’ai pas été manifester. Est-ce à dire que j’estime qu’il est permis d’ôter la vie d’un homme lorsqu’il blesse nos convictions ? Evidemment non. Chacun doit pouvoir jouir de la liberté d’écrire – ou de dessiner – les pires horreurs sur une personne, un parti, une religion, sans que cela donne le droit à qui que ce soit de toucher à un seul de ses cheveux. Mais ton « Charlie », celui de Cavanna et de Choron, n’était plus le mien, Maman. Moi, je n’ai connu que le « Charlie » des années Val et Charb, celui dont l’humour au vitriol frappe en priorité les musulmans.

Bien sûr, c’est extrêmement tentant d’asticoter une communauté religieuse qui monte systématiquement dans les tours dès que l’on touche à son prophète. Mais c’est aussi tellement facile de s’en prendre au bouc émissaire du moment, à ceux que notre société considère de plus en plus comme une menace contre notre « civilisation » et sur lesquels beaucoup tapent en permanence avec un enthousiasme débordant. Pourtant, tout comme toi, Maman, j’étais submergée par l’émotion, révoltée que des innocents soient tombés sous les balles de fous furieux se réclamant d’Allah. Mais je ne me sentais pas d’aller défiler sous la bannière « Je suis Charlie », parce que ce slogan n’induisait pas seulement l’idée que j’étais pour une défense absolue de la liberté d’expression, mais aussi que je faisais mienne une ligne éditoriale qui m’a toujours mise mal à l’aise. Moi, fort heureusement, je ne dus pas m’expliquer de mon absence à la manif’. Car je ne suis pas musulmane et donc pas, dans l’idée ambiante, forcément un peu de mèche avec les terroristes, puisqu’ils se revendiquent de l’islam.

Pourquoi Aylan est devenu un symbole universel

Aujourd’hui, Maman, avec le dessin du petit Aylan paru dans le dernier numéro de « Charlie Hebdo », ton indignation se retourne contre ceux pour qui tu t’es levée en janvier dernier. Car cette fois, le journal ne s’en est pas pris au sacré d’une communauté en particulier, mais à un sacré universel : l’enfance. Un sacré auquel on ne se risque généralement pas de toucher, surtout dans les moments d’émotion populaire intense. Raison pour laquelle les dessinateurs de presse se sont, par exemple, bien gardés de caricaturer les petites Julie et Mélissa au moment de la découverte de leurs corps.

On aurait pu imaginer qu’il en irait de même pour Aylan, bout de chou dans lequel chacun a pu reconnaître son propre enfant, puisqu’il a eu le bon goût de venir s’échouer face contre terre, rendant par là même impossible son identification ethnique d’un simple coup d’œil. Car des images de bambins syriens ou érythréens déchiquetés par la guerre ou noyés lors d’une traversée en mer, il y en eut, sans que cela suscite la même émotion. La faute à leurs visages basanés, qui rendaient impossible toute identification aux marmots occidentaux. Pour preuve, l’image de cette petite Africaine de 4 ou 5 ans flottant sur les eaux méditerranéennes, et rendue publique en avril dernier, qui avait suscité si peu d’indignation.

Les dangers d’une liberté d’expression à deux vitesses

Au contraire, Aylan est devenu un symbole universel de l’enfance broyée par les tergiversations européennes concernant l’immigration. Et c’est à ce symbole que s’en est pris « Charlie Hebdo ». La preuve ultime que le magazine ose tout et n’épargne rien ni personne ? Faux. Contrairement à avant, « Charlie Hebdo » s’est bien gardé, ces dernières années, de caricaturer la Shoah, devenu le sacré de la classe politique et des médias et qui vaut, à quiconque s’en prenant à cette horreur sans nom, une symbolique exécution publique.

Rappelons-nous, à cet effet, le sketch de Dieudonné en 2003, où ce dernier apparaissait en Juif orthodoxe faisant le salut nazi assorti d’un « Heil Israël », ce qui lui valut une irrévocable mise au ban médiatique. A cette époque – et j’insiste, à cette époque seulement – rien ne permettait de qualifier l’humoriste d’antisémite. Ce qui ne m’a pas empêchée de trouver son sketch parfaitement infâme, en imaginant le choc qu’a pu ressentir un Juif rescapé des camps de concentration qui aurait de la famille en Israël et verrait ainsi ses propres enfants associés aux barbares qui l’ont martyrisé.

Mais ce sketch valait-il que son auteur voit sa carrière en un instant ruinée ? Non. Sauf à considérer que Riss, qui a dessiné cette semaine le petit Aylan dans les pages de « Charlie Hebdo », devrait connaître le même sort. Car ce dessin est tout aussi traumatisant pour les réfugiés qui ont perdu un proche sur le chemin de l’exil que le « Heil Israël » de Dieudonné, vu par un Juif qui aurait survécu aux camps de la mort.

Or, ce « deux poids, deux mesures » est extrêmement dangereux pour la communauté juive, puisqu’il est, à mon sens, une des sources de l’antisémitisme moderne. Au XIXe siècle et durant la première moitié du XXe siècle, la classe politique et médiatique européenne rendit les Juifs responsables de tous les maux de la terre. Aujourd’hui, elle fait, fort heureusement, de la lutte contre l’antisémitisme une priorité. Mais, en érigeant la Shoah en nouveau « sacré » et en bridant totalement la liberté d’expression à son sujet, elle fait à nouveau des Juifs un groupe à part du reste de la société. Et les élucubrations antisémites de reprendre de plus belle, en se basant sur ce « traitement de faveur » pour démontrer que les Juifs constituent une sorte de puissance occulte qui contrôle le monde. Il n’y a qu’à surfer sur Internet pour voir que cette idée aussi déplorable que dangereuse gagne chaque jour du terrain, particulièrement auprès des jeunes. Stigmatiser une communauté ou la préserver davantage que les autres des aléas de la liberté d’expression revient à en faire un groupe distinct du reste de la société, avec toutes les conséquences néfastes que cela entraîne.

Et si on avait caricaturé Charb ?

Cette grosse ellipse pour démontrer que non, la liberté d’expression n’est aujourd’hui pas totale en Occident. Et si, en théorie, on doit pouvoir en faire usage sans la moindre restriction, on n’est pas non plus obligé de l’appliquer de manière irraisonnée. Ce n’est pas parce que je ne me balade pas les mains menottées que je dois forcément mettre mon poing dans la gueule de mon voisin, pour démontrer toute l’étendue de ma liberté.

C’est pourtant ce que font certains dessinateurs de « Charlie Hebdo », qui se contrefoutent du mal qu’ils peuvent causer. Hier, personne ne comprenait la réaction épidermique des musulmans lorsque « Charlie » s’en prenait à leur « sacré », à savoir le prophète Muhammad (d’ailleurs, cette réaction n’aurait peut-être pas été aussi virulente si les attaques de « Charlie Hebdo » n’avaient pas été à ce point récurrentes).

Aujourd’hui, la bande à Riss a touché au sacré universel de l’enfance et fait donc face à un mouvement d’indignation bien plus grand que lorsqu’elle s’attaque aux seuls musulmans. C’est ce qui arrive lorsqu’on considère la liberté d’expression comme un vaste bac à sable, dans lequel tous les coups de râteau sont permis. Et je ne peux m’empêcher de me demander quelles auraient été les réactions des survivants de « Charlie Hebdo » si, au lendemain de l’attentat du 7 janvier, un dessinateur avait caricaturé Charb baignant dans son sang, à l’entrée de la salle abritant le prix Pulitzer du dessin de presse, avec la mention « Si près du but… ». Cela aurait été une dégueulasserie du niveau de la caricature d’Aylan. Ni plus, ni moins.

samedi 3 octobre 2015

Lettre ouverte d'un antisioniste à un sioniste

Il ne faut pas confondre le judaïsme avec le sionisme qui fonde la politique d’Israël depuis sa création par l'ONU !
Comme il ne faut confondre l'islam avec l'islamisme qui fonde la politique des Frères musulmans et autres salafistes !!
Donc inutile de vous laissez impressionner par les premiers qui vous taxent d'antisémite parceque vous dénoncez le sionisme; ni par les seconds qui vous traitent d'islamophobes parceque vous dénoncez le wahhabisme ce cancer du siècle qui fonde leur action politique et qu'ils tentent de répandre dans le monde entier !!!
R.B
L'historien israélien Shlomo Sand répond à la tribune de Pierre-André Taguieff publiée dans Le Monde, à propos de l'antisémitisme en France.  « De mon point de vue, la principale caractéristique de la judéophobie parmi les groupes marginaux de banlieues est l’identification dangereusement erronée entre : sionisme, Israël et juifs. Or, c’est précisément ce que font, sans relâche et sans distinction, les dirigeants d’Israël, le CRIF…. et toi. »


Lettre ouverte à un ex-ami

Je viens de lire ton article publié dans Le Monde, en date du 23 septembre : Pierre-André Taguieff, « L’intelligentsia française sous-estime l’antisémitisme » et, une fois de plus, je suis stupéfait ! Lorsque nous nous sommes connus, dans les années 80 au siècle dernier, j’avais la plus grande estime pour tes travaux investiguant les fondements du racisme théorique, dans la France de la deuxième partie du 19 ème siècle.
J’avais beaucoup apprécié tes apports dans l’analyse et la déconstruction de la judéophobie qui a, effectivement, joué un rôle de tout premier ordre, dans la constitution d’une partie des identités de l’Hexagone, et ce jusque vers le milieu du 20ème siècle. Toutefois, depuis quelques années, à la lecture de tes publications, j’ai de plus en plus de mal à comprendre la logique qui t’anime : affirmer que la judéophobie demeure hégémonique en Occident, considérer l’islamophobie comme un phénomène plutôt marginal, dont les intellectuels exagèrent l’importance, et se faire, en même temps, le défenseur inconditionnel du sionisme et d’Israël et d’Israël me laisse très perplexe !
En vérité, tu as notablement baissé dans mon estime lorsque tu as soutenu, avec enthousiasme, la guerre de George Bush contre l’Irak, et lorsque tu as exprimé une sympathie manifeste pour  « La rage et l’orgueil  », le livre islamophobe d’Oriana Fallaci (dans lequel, il est écrit, notamment, que les musulmans « se multiplient comme des rats »). Tes prises de positions passées me paraissent, cependant, moins préoccupantes que celles que tu développes, ces temps-ci, alors que se profile, dans la société française, un dangereux terrain miné, lourd de menaces pour « l’autre ».
Tu sais bien que la haine envers celui qui est un peu différent, et que l’imaginaire apeuré face à celui qui affiche une singularité, ne se limitent pas aux émotions stupides de gens incultes, situés au bas de l’échelle sociale. Tu sais bien que cela n’épargne pas les classes sociales bien éduquées. Durant la période tragique pour les juifs et leurs descendants (1850-1950), le langage judéophobe ne se donnait pas uniquement libre cours dans les faubourgs populaires, mais il s’exprimait aussi dans la haute littérature, dans la philosophie raffinée, et dans la grande presse. La haine et la peur des juifs faisaient partie intégrale des codes culturels, dans toutes les couches de la société européenne. Cet état de fait s’est, fort heureusement, modifié dans les années qui ont suivi la fin de la seconde guerre mondiale. Et si, bien sûr, il subsiste encore des préjugés à l’encontre des descendants imaginaires des meurtriers de Jésus Christ, il n’en demeure pas moins que, dans le monde occidental : de Los Angeles à Berlin, de Naples à Stockholm, de Buenos-Aires à Toronto, quelqu’un d’ouvertement judéophobe ne peut plus être journaliste ou présentateur à la télévision, ni occuper une place dirigeante dans la grande presse, ou encore détenir une chaire de professeur à l’université. En bref, la judéophobie a perdu toute légitimité dans l’espace public. L’antisémitisme de Barrès, de Huysmans ou de Céline n’est plus admis dans les cénacles littéraires, ni dans les maisons d’éditions respectables du Paris d’aujourd’hui. Le prix à payer pour la disparition de cette « belle haine », ( pour user d’un qualificatif de l’antisémitisme en vogue , il y a un siècle), fut, comme l’on sait, très élevé. De nos jours, la « belle haine » est effectivement tournée vers d’autres gens, et nous ne savons pas encore quel en sera le prix.
Cela ne veut pas dire qu’une hostilité à l’encontre des juifs n’existe pas aux confins de la société, parmi des marginaux issus de l’immigration venant du monde musulman. Dans des cités-ghettos, certains jeunes, qui n’ont pas ingurgité la judéophobie chrétienne multiséculaire, sont, malheureusement, à l’écoute de quelques imams délirants ou de gens comme Alain Soral ou Dieudonné. Comment combattre cet inquiétant phénomène marginal ? Faut-il, comme tu ne cesses de le faire, justifier la politique menée par Israël ? Faut-il, comme tu t’y emploies également, nier que l’islamophobie a, effectivement, remplacé la judéophobie, et jouit d’une légitimité croissante dans tous les secteurs culturels français ?
T’es-tu demandé quels livres ont été des « best sellers », ces derniers temps : des pamphlets ou des romans contre les juifs, comme à la fin du 19ème siècle, ou bien des écrits qui ciblent les immigrés musulmans, (et cela ne se limite pas à Houellebecq, Finkielkraut et Zemmour ) ? Quels partis politiques ont le vent en poupe : ceux qui s’en prennent aux anciens « sémites » d’hier, ou ceux qui affichent leur rejet des nouveaux « sémites » d’aujourd’hui, et au passage, ne tarissent pas d’éloges sur la façon dont Israël traite les arabes (Marine Le Pen n’est pas la seule concernée!).
Et cela m’amène au dernier point, qui m’a le plus indisposé, dans ton article. De mon point de vue, la principale caractéristique de la judéophobie parmi les groupes marginaux de banlieues est l’identification dangereusement erronée entre : sionisme, Israël et juifs. Or, c’est précisément ce que font, sans relâche et sans distinction, les dirigeants d’Israël, le CRIF…. et toi. Les voyous de quartier ne sont pas devenus judéophobes uniquement sous l’effet de prêches venimeux prononcés par des démagogues. Il y a à cela bien d’autres causes : et notamment, l’identification constante des institutions juives officielles avec la politique israélienne. Pas une seule fois, le CRIF n’a émis la moindre protestation face à l’oppression subie par la population palestinienne. Et qu’on ne vienne pas nous parler de « diabolisation d’Israël » ; Israël se diabolise lui-même chaque jour !
Comment un Etat considéré comme une démocratie occidentale peut-il, depuis bientôt cinquante ans, dominer un autre peuple, et lui dénier tout droit politique, civique, syndical , et autres ? Comment dans une ville–capitale démocratique, où des intellectuels français ont fondé un institut Emmanuel Levinas, de philosophie et d’éthique juives, un tiers de la population, qui y a été annexée de force en 1967, se trouve t’elle encore privée de tout droit politique, et exclue de toute participation à la souveraineté ?
Et par delà tout ceci : que signifie être sioniste, aujourd’hui ? Simple est la réponse : soutenir Israël comme Etat des juifs. Comment un Etat à prétention démocratique, peut-il se définir, non pas comme la République légitime de tous ses citoyens israéliens, mais comme un Etat juif, alors même qu’un quart de ses citoyens ne sont pas juifs ? Es-tu capable de comprendre que l’Etat « juif », qui t’est si cher, appartient plus, en principe à ceux qui en France se disent juifs, qu’aux étudiants palestino-israéliens à qui j’enseigne l’Histoire à l’université de Tel-Aviv ?
Est-ce la raison pour laquelle tu te considères comme sioniste et fervent sympathisant d’Israël ? Si l’on suivait ton raisonnement sur cette question, la France ne devrait-elle pas cesser de se définir comme la République de tous ses citoyens, pour devenir « l’Etat gallo-catholique » ? Non ! Bien évidemment non, après Vichy et le génocide nazi. Peut-être serait-il plus facile de définir un Etat français ressemblant à Israël, en recourant à un terme qui fait aujourd’hui florès parmi l’intelligentsia parisienne : « République judéo-chrétienne » ?
Traduit de l’hébreu par Michel Bilis

Poutine reprend la main au Moyen Orient

Début de la fin du leadership américain dans le fumeux "printemps arabe" ?
R.B

Syrie : comment Poutine a berné Obama


La Maison Blanche et les services secrets américains n'ont pas vu venir l'intervention russe. Et n'ont pas compris les intentions réelles du Kremlin. Une débâcle américaine qui laisse pantois


Quelle naïveté ! Comment Barack Obama a-t-il pu se laisser berner à ce point par Poutine en Syrie ? Pourquoi ses services de renseignement, pourtant si richement dotés, ont-ils été si aveugles des intentions et des capacités réelles des Russes dans la région ? La débâcle américaine en Syrie laisse pantois.

La Maison Blanche a laissé la main
Incapable de gagner militairement ou diplomatiquement, la Maison Blanche a abdiqué au début de l’été. En juin, elle a laissé la main aux Russes. Poutine a fait venir toutes les parties au Kremlin, même le roi Salmane et le patron de la force Al Qods, le général iranien Soleimani, pourtant sous sanctions internationales. L’envoyé spécial de Moscou pour le Moyen Orient, Mikhaïl Bogdanov, a fait la tournée des capitales de la région pour tenter de bâtir un compromis. Il était prêt à céder sur beaucoup de choses, sauf sur le maintien de Bachar al-Assad au pouvoir. Riyad a dit non. Et les Occidentaux ont suivi des Saoud (pour d’excellentes raisons morales, faut-il le préciser.)

Les rumeurs de l'été
L’administration américaine a cru que, face au mur saoudo-occidental et étant donnée la déroute de son économie, Poutine ferait marche arrière. Courant août, la Maison Blanche s’est mise à parler de sortie  "négociée" de la crise syrienne.

"C’est sûr, Moscou est prêt à lâcher Bachar", affirmait-elle en off.

"Peut-être pas tout de suite, précisait-elle, mais, disons, dans six mois". Et le Kremlin jouait le jeu. "Nous ne sommes pas mariés avec Bachar", chuchotaient les officiels russes. Mais ce n’était que pour gagner du temps.

Les confidences d'un conseiller élyséen
Au même moment, les avions et les armes russes arrivaient en masse dans le réduit alaouite. Simple gesticulation, assurait-on côté occidental. Un conseiller de François Hollande nous disait encore début septembre, sûr de son fait, que l'activité militaire russe en Syrie n’avait "aucune importance". Selon lui, ce n’était là qu’une préparation à la grande négociation qui allait commencer. Bref, à Paris comme à Washington, on ne voyait rien venir.

Bachar contre le Donbass
Mi-septembre, on attendait encore Poutine sur le terrain diplomatique. Qu’allait-il dire à l’ONU ? Et à Obama lors de leur premier tête à tête depuis deux ans ? Evidemment, le président russe allait mettre de l’eau dans sa vodka. Accepter d’échanger Bachar contre le Donbass et la levée des sanctions. Pourtant, pendant ce temps, le matériel et les conseillers militaires russes continuaient de s’accumuler près de Lattaquié. Gesticulations, continuait-on de dire, côté occidental. Jamais Poutine ne s’engagera sur le terrain. Il prépare le retrait en douceur de Bachar voire l’exfiltration des Russes de Syrie.

Le génie tactique de Poutine
C’était gravement méconnaître la duplicité et le génie tactique de Poutine. Le président russe a vu le désarroi des Européens face à la crise des réfugiés et il connait la paralysie de la diplomatie américaine engendrée par une campagne présidentielle qui commence. Il a abattu ses cartes au tout dernier moment. A la surprise générale (et après avoir averti Washington une heure avant seulement), les Russes ont commencé à bombarder enSyrie. Pas Daech mais les alliés syriens des Occidentaux, et plus précisément les rebelles qui avancent péniblement vers Damas et menacent de renverser le régime de Bachar.
Et ce n’est pas fini. Quand l’aviation aura préparé le terrain, l’infanterie de marine et les troupes spéciales russes vont, semble-t-il, entrer en scène. A leur côté, il y aura bientôt des troupes iraniennes, qui selon différentes dépêches, se préparent, elles aussi, à avancer. Jusqu’où ? Personne ne le sait.

La lutte à mort
Obama n’a pas compris la vraie nature du régime Poutine. Son clan est prêt à tout pour garder le pouvoir et les richesses qu’il a indûment accumulées. Il a été effrayé par les manifestations de décembre 2011, à Moscou, exigeant son départ. Il y a vu un complot des Américains contre lui. Il luttera donc jusqu’au bout pour défendre ses amis menacés par Washington, et avant tout les Assad. Pour faire comprendre, une fois pour toutes, aux Occidentaux et à son peuple, que, lui, Poutine, ne se laissera jamais renverser.



vendredi 2 octobre 2015

L’universalité du droit démocratique

Leçon inaugurale de l’Ecole de droit de la Sorbonne,
En présence de Robert Badinter
Université de Paris I Sorbonne,
La Sorbonne, 30 septembre 2015
 

 Le spectre de sens du terme « démocratie » et de ses dérivés a pris aujourd’hui une extension considérable qui dépasse son origine étymologique grecque. Démocratie, idéologie démocratique, constitution démocratique, régime démocratique, société démocratique, droit démocratique, ces expressions nous révèlent que nous ne sommes plus en face d'une simple question de gouvernement. Pour résumer, il est possible d’affirmer que le concept de démocratie renvoie à la fois à un principe d’organisation politique et à une certaine conception de l’éthique. 

 Sur le plan de l’organisation, la démocratie signifie qu’un régime politique doit être établi sur la base de l’acceptation et de la participation des membres adultes de la société et doit périodiquement renouveler la preuve ou le titre de sa légitimité, par le même procédé endogène. La démocratie moderne n’a que des rapports lointains avec la démocratie antique, dans laquelle les dieux et les hommes cohabitaient dans une sorte d’intimité hiérarchisée bien que concurrentielle. Aujourd’hui, le maître du monde est devenu par principe le monde lui-même et, par voie de conséquence, toutes les origines anciennes de gouvernement fondées sur la force, le mystère, la transcendance divine, sans être totalement évacuées de la scène, ne sont plus que vestiges ou réminiscences. 

 La démocratie constitue également une éthique de vie sociale et politique. Nous ne concevons plus la démocratie comme une simple procédure d’élection des gouvernants. Nous revendiquons une famille démocratique, une école et une université démocratique, une culture démocratique et par là nous introduisons des valeurs particulières fondées sur l’autonomie individuelle et le bénéfice de droits fondamentaux de l’être humain. Nous remplaçons alors le sacré divin par un sacré humain et nous érigeons les droits en socle de la société politique. Il en est ainsi du droit à la vie, à l’intégrité physique et à la santé, à la citoyenneté, à la liberté de pensée, de conscience et de conviction philosophique ou religieuse, à la liberté d’expression, par les voies de la liberté de réunion publique, de manifestation pacifique, de la presse et des médias. 

 Mais la genèse d’un concept ne suffit pas à le légitimer, c’est-à-dire à le rendre acceptable par ceux qui n’en font pas une profession de foi. Au nom de quoi en effet pourrait-on penser que la démocratie constitue le meilleur régime politique et social pour l’homme ? Pourquoi, au nom de quoi, préférer la démocratie à la dictature, à l’aristocratie, à l’oligarchie, à la monarchie de droit divin ou au régime théocratique ? 
Comment sauver la démocratie du relativisme dans lequel veulent l’enfermer les doctrines identitaires qui la nient ou les doctrines culturalistes qui la rattachent à certaines civilisations ou cultures spécifiques à certaines sociétés ou encore les doctrines historicistes qui la ramènent à des évolutions historiques particulières ? 

 N’avez-vous pas entendu les ennemis de la démocratie, animés par toutes sortes de philosophies totalitaires, qu’elles soient laïques comme le fascisme, l’ultranationalisme ou le communisme ou religieuses, comme l’intégrisme politico fidéiste, lui reprocher d’être d’origine occidentale et, pour les non occidentaux, d'être la source principale de leur aliénation culturelle ? Pour tous ceux là, toute adhésion à la philosophie démocratique constitue un reniement de soi, une occidentalisation de la pensée et de la culture. Dans cette perspective, le non occidental porterait la démocratie, comme on porterait le fardeau de la honte. À partir de ce point de vue et au nom des spécificités culturelles et civilisationnelles de chaque peuple, les négateurs de la démocratie vont se mettre à imaginer toutes sortes de théories culturalistes de la démocratie. L’un reniera radicalement la théorie démocratique, l’autre élaborera une théorie socialiste de la démocratie, un autre encore un concept libéral de la démocratie. Dans ce sillage, nous aurons une conception africaine de la démocratie, une conception islamique, une conception socialiste, une conception boudhiste. 
En fait, toutes ces doctrines peuvent constituer autant de négations du concept de démocratie. 

Si nous voulons asseoir ce concept sur des bases solides, nous n’avons d’autre choix que de le fonder sur l’homme, notre seule vérité existentielle. Mais pour le faire, il nous faut partir d’un principe universel qui, sans aucune contestation possible, soit commun à toute l’humanité.

La genèse du droit démocratique. 

 Construire un principe universel ne consiste pas à décrire un fait qui serait commun à toute l’humanité, comme on décrirait les lois de la gravitation universelle, la rotation de la Terre ou sa révolution autour de l’astre solaire. D’ailleurs, même sous ce jour, l’universalité existe-t-elle ? 
Oui, dans la mesure où des lois scientifiquement établies existent et régissent d’une manière constante la vie de l’univers. Non, parce que ces lois ne sont pas inamovibles, qu’elles sont variables et irrégulières, mais surtout parce qu’elles s’exercent sous des formes et avec des mouvements diversifiés. 

 S’agissant de l’homme, il est prétentieux de le situer dans un cadre qui puisse, à proprement parler, être qualifié d’universel. L’homme est toujours situé quelque part, dans une condition humaine déterminée. La culture et la politique constituent les éléments fondamentaux de différenciation de la condition humaine, ce qui veut dire de différenciation des humanités qui cohabitent sur la face de cette terre ? 
Que signifie, par conséquent l’universalité pour l’homme ? 

 Dans ce domaine, il faut se barder de prudence et de modestie, à moins de vouloir hypostasier certaines conditions humaines, c’est-à-dire, en fait, certaine formes de culture ou d’organisation politique, pour en faire l’étalon de mesure valable pour toute l’humanité, ce qui constitue évidemment une démarche arrogante et arbitraire anti philosophique. 
S’interroger sur l’universalité du droit démocratique, c’est donc prendre le risque d’aller sur des routes sans issues. 

  Pourrait-on quand même, pour sortir de l’ornière du relativisme, aller chercher dans l’homme une universalité qui, sans être factuelle, soit au moins potentielle ? Cette ambition plus modeste semble elle-même démesurée. Prenons un exemple. Lorsque Jean-Jacques Rousseau énonce au début du Contrat social que « l’homme est né libre et partout il est dans les fers », il semble par-là nous donner une clé d’interprétation universelle de la vie humaine pour, à partir d’elle, construire le système du Contrat social. Pourtant, cette assertion, selon laquelle l’homme est né libre, ne résiste pas à l’analyse et pourrait aisément être renversée. On pourrait en effet tout autant dire que l’homme naît dépendant, croit et se développe dans la dépendance. Il s’agit, dans un premier temps, d’une dépendance nourricière qui, très tôt, se transforme en dépendance linguistique, gestuelle et comportementale, culturelle, politique enfin. C’est elle qui nous fait tenir debout, marcher et communiquer. L’homme est né dans les fers. Quelle liberté dans tout cela ? 

 Nous pouvons en dire autant pour des penseurs, comme Ibn Khaldoun ou Ghazali réfléchissant, dans d’autres conditions culturelles, sur la nature de l’homme. Pour expliquer la vie des Etats, de leur naissance à leur destruction, Ibn Khaldoun ou Ghazali partent d’une donnée qui semble évidente, celle d’un homme civique par nature, mais par nature également, animé par l’amour de soi, amour de soi jusqu'au mépris des autres. Cet amour de soi se manifeste par les instincts de domination, d’appropriation, d’agressivité et d’autodéfense. Tout cela est vrai, mais ce n’est là que lambeaux de vérité. La vérité est plus grande, probablement plus généreuse, certainement plus contrastée. Comme nous le voyons, toute réflexion sur la nature de l’homme se heurte par conséquent à d’énormes difficultés. Et c’est ainsi que nous nous retrouvons de nouveau à notre point de départ : comment construire un principe de vie pour l’homme, potentiellement universel, sur lequel nous  puissions bâtir le droit démocratique ? 

 Pour cela, il nous faut tout d’abord admettre que le point de départ de notre réflexion ne peut être que l’homme lui-même dans son humanité terrestre et non pas une force, un mystère, un agent, une intelligence, qui se situerait dans l’inconnu, au dessus des hommes et qui l’attendrait au tournant ultime de son existence terrestre pour juger s'il pourrait mériter la félicitée éternelle de l'existence céleste. Nous choisissons par conséquent l’option philosophique de Jean-Jacques Rousseau qu’il exprime au commencement et à la fin du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes : « C’est de l’homme que j’ai à parler et la question que j’examine m’apprend que je vais parler à des hommes ; …». Le dernier paragraphe du discours est encore plus significatif : « j’ai taché d’exposer l’origine et le progrès de l’inégalité, l’établissement et l’abus des sociétés politiques, autant que ces choses peuvent se déduire de la nature de l’homme par les seules lumières de la raison, et indépendamment des dogmes sacrés qui donnent à l’autorité souveraine la sanction du droit divin. » 

 Droit humain, droit divin : Averroès avait, en son temps, au XIIème siècle, trouvé une solution remarquablement élégante à ce problème lancinant dans les sociétés de culture monothéiste. Cette solution fut reprise par toute une lignée de penseurs européens, pas seulement averroïstes d'ailleurs, depuis Thomas d'Aquin, jusqu'aux Lumières, en passant par Dante Alighieri ou Pico de la Mirandolo, pour déboucher, en fin de parcours, sur l'étatisme de type hobbesien qui ouvrait grandes les voies vers la sécularisation du droit et de l'État. 

Cette confrontation est aujourd'hui d’une actualité brûlante, dévorante, violente et meurtrière. Elle nous place devant la véritable question : comment démontrer, autrement que par des pétitions de principe, la supériorité morale de l’humanisme démocratique, qui considère, par postulat, l’homme, sa liberté son épanouissement, comme les fins ultimes de la cité politique, sans égard à des fins plus ultimes encore ? Je me contente pour l’instant de poser la question. 

 Ce postulat de départ étant posé, il me semble que le seul principe philosophique susceptible de servir de fondement universel est le principe de non-souffrance. Ce principe régit la vie de l’être humain dès le départ. Il s’agit d’un fait constatable par voie d’expérience. On n’en connaît pas d’exception. De la formation de l’embryon jusqu’à la mort, par instinct, par nature, et avant tout discernement ou effort d’intelligence, l’homme fuit la souffrance. Par la suite, par raison, intelligence et prospective, dans sa vie sociale organisée d’adultes, il invente et construit tous les moyens susceptibles de lui éviter toute confrontation avec la souffrance, quelle que soit sa nature. Le principe de non-souffrance est plus vitalement ancré dans l’homme que la simple recherche du bonheur, de l’utilité ou du plaisir. Ces derniers supposent non seulement la conscience, mais également le discernement et la connaissance. Un être sans connaissance, ni discernement, un dément, un égaré, un être endormi n’aurait aucune aspiration au bonheur, aucune volonté autonome de le rechercher. En revanche, il réagirait à la douleur et la fuirait spontanément. A partir de l’expérience de l’humain en général, nous pouvons par conséquent dégager avec certitude que l’homme est porté, par nature, à fuir et à rejeter la souffrance quelle qu’elle soit. 

 Mais le principe de non-souffrance ne s’arrête pas à la dimension physique ou matérielle de l’homme. Il régit les trois dimensions matérielle, spirituelle et sociale de ce dernier. En effet, dans sa dimension matérielle et corporelle, l’homme a universellement tendance à protéger sa vie, reculer au maximum son terme en prenant soin de son corps, de sa nutrition et de sa santé. Par conséquent, le droit à la vie au bien-être et à la santé, ainsi que la protection de l’intégrité physique constituent le principe premier de toute philosophie morale universelle. 

Mais l’homme n’est pas que cela. Il est, par essence, ou est devenu par évolution, un être pensant, jugeant et parlant. Ibn Toufaïl, l’Andalou contemporain d’Averroès, dans son récit philosophique, Hay ibn Yaqdhan, Le Vivant, fils du Vigilant, nous a laissé une description minutieuse de l’enfant abandonné dans une île entre les seins d’une gazelle nourricière et qui, par le seul effet de son potentiel existentiel inné accède aux connaissances de l’être civilisé. La rationalité de l’homme, exprimée par le langage et la logique, fait également partie de sa nature, c’est-à-dire de son être supérieur. En tant qu'être pensant jugeant et parlant, tout individu est porteur d'un élan vers l'interrogation du doute, celle du philosophe, vers la recherche du meilleur, celle du moraliste, vers la curiosité de la connaissance, celle du scientifique, vers l'intelligence créatrice et imaginative, la convocation de l'invisible, celle de l'artiste, du miniaturiste, du musicien, du poète. Toute entrave à sa liberté de pensée, de juger ou d’exprimer sa pensée constitue une souffrance. En effet, elle l'empêcherait de s’accomplir par le développement de son potentiel existentiel et d'être ce qu'il veut et doit devenir. Or, comme l'ont affirmé Erasme ou Pic de la Mirandole, l'homme n'est l'homme que parce qu'il devient humain, en s'élevant, par la pensée et le jugement, au dessus de sa condition charnelle. Par sa nature même d’être humain, l’homme est porté à rejeter toute entrave à sa liberté de conscience, de pensée et de jugement, de croyance ou de sentiments, ainsi que toute entrave à sa liberté de s’exprimer, par le langage, l’art et les techniques. Le principe de non-souffrance conduit ainsi à la liberté, y compris, à cette liberté paradoxale d'acceptation de la souffrance qu'est le sacrifice. Contrairement au principe de nons-ouffrance, la liberté n'est pas une donnée de la conscience mais découverte, conscience de soi. La liberté, comme le bonheur, se constitue par ricochet. 

 Enfin, la troisième dimension de l’homme est d’être constitué en groupements sociaux. Les Grecs ont exprimé cette vérité en disant « l’homme est un  animal politique », les autres, comme les Arabes, ont exprimé cela en disant « l’homme est par nature civique », al insân madaniyyun bi tab’, ce qui revient au même.  A ce titre, l’homme est naturellement porté à participer à la vie civile et politique de son groupe social, qu’il soit tribal ou national, républicain ou monarchique, que ce soit en débattant des affaires de la cité, en se portant candidat aux charges et aux responsabilités politiques, ou en désignant lui-même, par voie d’élections ou de tout autre forme de représentation, les personnes qui exerceront ces responsabilités, en veillant à l’équilibre entre l’ordre de tous et la liberté de chacun. 


 Il faut ajouter que l’homme dans sa société ne souffre pas l’injustice, la discrimination, l’inégalité. Pour cela, il nous suffit d'observer une société enfantine, avec ses jeux, ses disputes, et ses réclamations incessantes devant le tribunal des adultes, en cas de rupture de l’égalité. Si les hommes ne naissent pas libres, mais le veulent devenir, ils naissent en revanche égaux et le veulent demeurer. 

Enfin, comme l'a indiqué Hegel, l'homme social est fondamentalement animé par l'instinct thymotique, le désir de reconnaissance qu'il acquiert par la gloire ou la vertu. Pour cela, il peut faire don de lui-même, vouloir souffrir ou mourir, sans peur, pour un dessein supérieur. Mais le sacrifice n’est pas une négation du principe de non-souffrance. Il en est au contraire une consécration, dans la mesure où il assure le triomphe de notre humanité sur notre  animalité, celui de la conscience libre sur la conscience esclave, de l'esprit sur la matière. 

Nous pouvons, toute chose étant égale par ailleurs, transposer ce raisonnement au cas du pénitent ou du suicidé. Dans la psychologie du pénitent ou de l’auto-flagellateur, souffrir, c’est forcer le destin pour une non-souffrance éternelle espérée parce que promise et pour le suicidé, désespérant du monde, c’est l’extinction, également forcée, d’une peine de vivre impossible à vivre. 

 Il est vrai que l’aliénation et la « servitude volontaire » produite par l’habitude et le conformisme, comme l’a souligné Étienne de la Boétie, lui ont fait parfois accepter, par contrainte, ce qui n’était pas acceptable, comme l’esclavage, le servage, l’apartheid, la discrimination homme femme. Ces perversions se sont incrustées dans les mœurs, les coutumes et les traditions. Il est arrivé qu’on finisse par les considérer comme acceptables ou même naturelles, y compris par ceux-là mêmes qui en sont les victimes. 

Mais, par l’effet des révolutions politiques, philosophiques, religieuses, scientifiques, l’homme a réussi, peu à peu, à lever cette chape de plomb qui pesait sur son esprit et le maintenait prisonnier du conformisme social. Toute révolution, qui est acceptation de la souffrance  régénératrice, comme l'affirme Camus dans L’Homme révolté, constitue indéniablement une avancée vers une humanité délivrée de l'asservissement. 


 Seul, ce principe peut servir de fondement universel à l’idée démocratique et peut également être le vecteur essentiel du développement de l’esprit de justice. L’esprit de justice consiste à refuser l'emprise de la douleur, de la spoliation, et de l'humiliation.  La source de l’esprit de justice réside en effet dans la perception immédiate que tout homme peut avoir lui-même de la douleur, puis, par extension, de la misère ou de l’humiliation, perception à partir de laquelle il définit lui-même, pour lui-même, ce qui lui est acceptable ou intolérable. 

Par notre expérience directe de la souffrance, puis par la transposition de cette expérience sur les autres, nous pouvons conclure que le principe de non-souffrance est le socle sur lequel nous pouvons solidement établir la philosophie de l’humain. Et ce n’est qu’à partir de ce principe qui n’est pas un principe a priori, mais d’expérience, que nous pouvons établir la règle morale absolue : « Ne fais pas à autrui le mal que tu ne voudrais pas qu'on te fit ». 


 Ainsi, sur le socle de ce fondement universel,  la démocratie peut se situer au-dessus des spécificités culturelles. Animée tout entière par la recherche de la non souffrance, l'idée démocratique est constitutive de l’homme. Elle fait partie de sa nature psychique et corporelle. L’homme est né pour être démocrate sur le fondement du principe universel de non-souffrance. Dans cette perspective, il ne faudrait pas comprendre la genèse du concept de démocratie à travers l'histoire des idées politiques. Cette histoire permet certainement d’identifier les découvreurs et les théoriciens de la démocratie, notamment les penseurs européens du siècle des lumières qui ont clôturé la genèse historique du concept. Mais, la genèse historique d'un concept ne constitue qu'un mode d'expression déterminé dans l'histoire. Pour saisir le concept, dans toute son ampleur, il convient d'aller au-delà de l'histoire, pour réfléchir sur l'homme, en tant que tel. 


 En supposant même que la nature de cet homme soit elle-même le produit d'une évolution dans le temps au sens de Darwin, ou qu'elle soit carrément niée à cause de son indivisible immersion dans ce que Heidegger appelle la "facticité", c’est-à-dire le contexte de vie propre à chaque homme, ce qui remettrait évidemment en cause l'idée même de nature de l'homme, considérons l'homme comme le résultat final à la fois de cette évolution et de cette immersion dans l'espace-temps, en attendant l'avènement de quelque chose d'inconnu ou d'imprévisible qui pourrait advenir par la suite. 

 Ce résultat même provisoire est le suivant. L’homme aime la vie, il a donc un droit sacré à la vie et à l'intégrité physique. Il est un être pensant et jugeant. Il a droit à une entière liberté de pensée et de jugement. Il est un être parlant, il a donc droit à l’entière liberté de s’exprimer. Il est un être politique, donc il a droit de résister à l'oppression, d’élire, d’être représenté, de participer également avec les autres aux affaires publiques. 

Les mécanismes et les procédures constitutionnels destinés à réaliser ou à protéger ces droits importent peu. Le système électoral, les modes de scrutin, les régimes politiques, la séparation des pouvoirs, le contrôle juridictionnel du législateur et de l'administration, le contrôle parlementaire de l'action gouvernementale constituent des formes possibles du droit démocratique, mais ne doivent pas être considérées comme des absolus, hors de discussion. 

Ainsi que l'affirme le Conseil des droits de l'homme dans sa résolution 28/14 adoptée au cours de sa 28e session le 26 mars 2015 : «… quand bien même les démocraties ont des caractéristiques communes, il n’existe pas de modèle unique de démocratie…la démocratie n’est pas l’apanage d’un pays ou d’une région…». C'est à ce niveau que chaque nation, chaque culture, chaque histoire, peut apporter la contribution de son génie propre à l'édification du droit démocratique. Et l’accord des Etats par l’harmonisation de leurs règles constitutionnelles constituera la source des principes généraux du droit constitutionnel international, au service du droit démocratique. 
L’internationalisation du droit constitutionnel démocratique que nous constatons de nos jours, depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, jusqu’aux révolutions arabes, en passant par la chute du Mur de Berlin, se construit sur les ruines des régimes autocratiques. Comme l’a vu Kelsen, il n’y rien d’autres, hormis ces deux là, la démocratie, face à l’autocratie. 

 Comme nous l’avons indiqué, le droit démocratique englobe les principes et les règles juridiques qui ont pour objectif d’appliquer les valeurs de la société démocratique. En le disant, je suis bien conscient des divergences possibles sur certaines composantes de la société démocratique, puisque nous pouvons diverger sur ses institutions et modes de régulation tels que la constitution, les élections, la famille, l’éducation, le travail, la propriété, la religion. Il reste cependant que sur les principes fondamentaux que nous avons évoqués, un esprit honnête réfléchissant sans parti pris ne peut dire « non », à moins de nier l’homme. 

Le droit démocratique en effet ne constitue pas un carcan de règles institutionnelles, procédurales ou techniques, mais un ensemble de principes universels qui doivent inspirer, diriger  et censurer les institutions, ainsi que les procédures et les techniques destinées à les mettre en œuvre. 


 Ces principes, nous les avons amplement évoqués précédemment, pour l’être naturel, pour l’être pensant, pour l’être parlant et pour l’être politique. Ces principes admis, tout devient possible. En effet, la société démocratique accueille en son sein toutes les potentialités, toutes les énergies, toute la créativité de l'être humain. C’est pour cette raison que les sociétés démocratiques sont les plus performantes sur le plan du développement scientifique, de l’art et de la culture.  

 Le droit démocratique, tels qu'il s'exprime à travers la Déclaration universelle des droits de l’homme et par le Pacte sur les droits civils et politiques, ou par la Convention européenne des droits de l'homme ou encore la Déclaration africaine sur la démocratie, la bonne gouvernance et les élections n’appartiennent ni à la culture européenne, ni à la culture, africaine, ni à la culture religieuse, ni à la culture laïque, ni à la modernité, ni à la tradition. Ils font partie de notre patrimoine universel et naturel commun parce qu’ils font partie de l’humain. Ces droits étaient là, inscrits dans le potentiel existentiel de l’homme primitif, déjà du temps de Lucy, Ardi et Selam. Il fallait les rechercher, les découvrir, les conquérir. Ce fut là l’histoire de la civilisation, sans laquelle il y aurait si peu de différence entre l’animal et l’homme.  

La supériorité du droit démocratique.  

 Je reprends la question posée précédemment. Comment démontrer, autrement que par des pétitions de principe, la supériorité morale de l’humanisme démocratique, qui considère, par postulat, l’homme comme la fin ultime de la cité politique, sans égard à des fins plus ultimes encore ?

 Nous savons que dans le domaine de l’art, du goût, des valeurs morales, du droit, nul ne peut démontrer la supériorité d’un choix quelconque. Imaginons pour cela un dialogue entre un démocrate et un théocrate. Au démocrate qui prétend légitimer et justifier l’autonomie d’une réflexion politique ayant la nature de l’homme terrestre pour postulat, le théocrate répondra qu’une telle réflexion est construite entièrement sur une erreur scandaleuse, à son point de départ. Pour lui, la création ne pouvant se concevoir sans créateur, et l’homme ne pouvant se concevoir sans l’intelligence suprême de Dieu, l’homme terrestre ne représente rien s’il n’est pas rapporté à l’au-delà de sa vie terrestre. Or, pour gagner cet au-delà qui représente la véritable vie, les ordres du dieu créateur, notamment les droits et les obligations qu’il détermine souverainement pour l’homme terrestre doivent être strictement exécutés. Tels sont, pour lui, le sens et l’essence de la vie. Dans l’optique religieuse systématique, il n’y a pas de place pour une théorie démocratique du droit. Cette dernière part de l’homme et y revient perpétuellement. Le théocrate part de Dieu pour l'éternel retour. 
Les deux postulats étant par définition aussi indémontrables, on ne voit pas comment on pourrait concilier ces deux points de vue fondés ou sur un choix ou sur une foi qui pourraient être tous deux également vrais ou également faux. Tel est, du moins, l’apparence des choses.  

 En effet, en poussant l’analyse nous pouvons malgré tout conclure que la théorie démocratique peut être créditée à la fois d’une supériorité théorique et d’une supériorité pratique. 

 Sur le plan théorique et comme nous l’avons déjà indiqué, le droit démocratique est édifié sur le principe de non-souffrance qui est un principe immédiatement démontrable expérimentalement. Il est donc avéré et ne se perd pas dans le mystère. Règne de l’amitié, régulateur des adversités, le droit démocratique protège l'individu contre les souffrances de l’exclusion, de l'asservissement, de la misère, de la frustration, de l'oppression et de l'aliénation. De cela, chacun peut témoigner. L’homme, en effet, est en chacun de nous et en tout autre, à la fois en tant qu’agent, objet et témoin de l’action. La véritable valeur de notre principe, c’est qu’il peut être prouvé par le simple témoignage de tous et de chacun. Il est vrai qu’il s'agit d'un fait de nature, mais d’un fait de nature « moralement parlant », parce qu'il est universel, absolu et nécessaire. D’un tel  fait, nous pouvons déduire un ensemble de devoirs. 

 Les théories non démocratiques de l'autorité et du droit reposent, quant à elles, soit sur le mystère de la transcendance divine ou de l'esprit des ancêtres, c'est-à-dire d'un monde au-delà du monde, mythe du pharaon fils du Dieu Rê, de l'Empereur fils du ciel, d’Auguste, fils d’Apollon, du Calife engendré par le sang sacral du Prophète, du dictateur incarnant l'esprit du peuple, soit sur le fait de la domination matérielle, morale ou intellectuelle, celle de l'engendreur sur l'engendré, celle du pasteur sur le troupeau, celle du colonisateur sur le colonisé, celle du dictateur sur les sujets, celle du philosophe sur le commun des mortels, celle de la race supérieure sur la race inférieure ou du maître sur l'esclave. Hélas, tout cela relève à la fois, de la spéculation, du pari, de l'oracle ou simplement de la mystification et du mensonge. Aucune démonstration  rationnelle ne soutient ces théories qui, par les ravages qu'elles ont causés et causent à l'humanité, lui ont révélé le principe de non-souffrance, en lui permettant à la fois d'en prendre conscience et de s'en prévaloir. 


 Sur le plan pratique, le droit démocratique est le seul qui permette la cohabitation paisible des antagonismes et des diversités. Il ouvre les voies de la cohabitation à tous ceux qui se détestent. C'est même là son objectif essentiel. Il a ce privilège inégalé de permettre non seulement l'existence de toutes les autres doctrines et pratiques politiques, religieuses ou morales, mais également d'offrir à ses propres ennemis la possibilité de pouvoir s'exprimer et agir. 

De là, d'ailleurs, provient la source principale de sa fragilité. À défaut de nous contraindre à nous aimer les uns les autres, il nous oblige à nous tolérer les uns les autres. Son empire n'est pas celui des sentiments, mais de la raison, non pas celui des cœurs, mais des idées. C'est donc, avec justesse, que Jürgen Habermas affirme que le droit démocratique « a des vertus humanisantes et civilisatrices ». Cette vertu humanisante et civilisatrice, cette tolérance, cette ouverture permanente au débat est une caractéristique spécifique de la démocratie. Habermas parle plus exactement du  « droit posé démocratiquement ».  

 Les autres théories du pouvoir et de la loi n'ont pas, au même degré, ce souci de l'homme et de sa liberté. Rappelons nous le discours du grand inquisiteur, ce pénétrant traité de sciences politiques, dans les Frères Karamasoff : « Il y a sur la terre trois forces qui seules peuvent soumettre à jamais la conscience de ces faibles insurgés, et cela pour leur bien. Ce sont : le miracle, le mystère et l'autorité. »
C'est le point de vue des doctrines théocratiques qui font aujourd'hui la une de tous nos quotidiens. Délaissant l'homme de l'ici-bas pour l'homme éternel de l'au-delà, elles préfèrent, pour son bien, l'obéissance à la liberté, la totalité compressive de la communauté des croyants à l'autonomie de l'individu, et, contre les récalcitrants, les hérétiques, les apostats, elles érigent un devoir de violence et mettent au service de la balance des droits, le sabre d'un pouvoir sanglant animé par un fol amour de Dieu jusqu'au mépris de soi. 

S'il y a quelque part dans le monde une véritable haine de la démocratie, c'est de là qu’elle vient. Pour tous les inquisiteurs, les donneurs de fatwa, les faiseurs de  bombes,  les bourreaux de la décapitation et du fouet, qui se sont conféré le « droit de délier et de lier », selon la formule séculaire des docteurs de la loi, pour rendre l'homme heureux, il est nécessaire de lui ôter sa liberté. C'est encore une affirmation du grand inquisiteur espagnol chez Dostoïevski qui reproche à son Dieu d'avoir enseigné la liberté aux hommes oubliant que : « Pour l'homme et pour la société humaine, il n'y a jamais rien eu de plus insupportable que la liberté. »  

Rien de plus insupportable pour l'homme que la liberté : tel est également le credo du tyran, du despote et du dictateur, du conquérant, du faiseur de nations, du conducteur de peuples.    

 Le droit démocratique renverse cette dernière proposition, lui qui affirme : « Pour l'homme et pour la société humaine, il n'y a jamais rien eu de plus insupportable que la souffrance. » 

Cette proposition, comme nous l'avons démontré, ne relève pas de la conjecture mais de la démonstration. Sa force démonstrative, fondée sur un principe universel irrécusable, s'étend au-delà du cercle de ses propres adeptes. C'est pour cette raison d'ailleurs que ses adversaires se voient obligés d'adopter les résonances de sa terminologie pour justifier leur entreprise. 
Hélas, à défaut de pouvoir convaincre, parce que leur force démonstrative ne repose que sur des certitudes non vérifiées et ne peut s'exercer en dehors du cercle de leurs propres adeptes, ils sont contraints de recourir aux armes de la violence, au lavage de cerveau ou aux sorcelleries des réseaux modernes de communication qui donnent aux bas instincts de la pensée humaine encore plus de pouvoirs qu'ils n'en avaient dans le passé. 

 Le droit démocratique évidemment n'est pas sans risque. Il représente probablement, pour certains, le plus grand risque. Cela a été dit et redit depuis Platon de mille manières. 

La démocratie contreviendrait à la sélection naturelle des êtres, elle favoriserait l'atomisme social, le populisme, la démagogie, les dissidences, le consumérisme et même la guerre civile. Elle irait non seulement contre la culture, contre l'histoire, contre la réalité des sociétés humaines, contre leur unité et leur intérêt mais serait au surplus contre nature. Pour le prouver, l'histoire fournit suffisamment de témoignages concernant les échecs répétés des expériences démocratiques dans l'histoire. 

 Le problème est que l'histoire est souvent mauvaise conseillère. Ses témoignages se contredisent et sa manipulation est aussi dangereuse que celle des explosifs. Et nous pouvons glaner dans les faits historiques assez de preuves pour montrer que les expériences politiques et sociales non démocratiques ont apporté bien plus de malheurs et de souffrances à l'humanité. 
Quant à ceux qui prétendent disqualifier la démocratie parce qu'elle ne respecterait pas la sélection naturelle des êtres humains, qu'ils nous apportent la démonstration d'une inégalité naturelle des intelligences et des dons. 
Enfin, pour ceux qui prétendent qu'il existe entre les humains des inégalités de force ou de capacités physiques notamment entre les hommes et les femmes, osons rappeler que les éléphants sont les plus forts et que l'homme n'est pas un étalon de la race chevaline.  

 Mais allons plus loin, pour conclure. Il est vrai que tous les compositeurs ne sont pas Mozart, que tous les poètes ne sont pas Abul Allâ al Maari et que tous les dirigeants politiques ne se valent pas. C’est la raison qui explique les quelques vieilleries élitaires platoniciennes de La République, reprises par le philosophe arabe Farabi dans sa Politique de la Cité, asiyasa al Madaniyya. En supposant donc que de telles inégalités naturelles existent entre les êtres humains et pourraient être prouvées, nous prétendons alors qu'il faut discriminer les faits de nature. Refusons ceux qui aboutiraient à un avilissement de l'homme, contraire à l’égalité citoyenne ou à la liberté. Dans ce cas, refusons de suivre les diktats préférentiels de la nature et, plutôt que de les consacrer politiquement, corrigeons-les, par la politique et par le droit. 

Acceptons en revanche les faits de nature, comme le principe de non-souffrance, qui débouche sur cette morale de l'homme, pour l'homme, par l'homme. Les juristes de notre temps et la jurisprudence des tribunaux internationaux appellent cela « le principe fondamental d’humanité ». L’humanité est devenue aujourd’hui le sujet du droit, notamment du droit international et les crimes contre l’humanité ne sont rien d’autres que des atteintes scandaleuses au droit démocratique. Mais elle est devenue également une perspective de politique extérieure, comme le prouve la proposition du Président de la République en France pour une « déclaration des droits de l’humanité ».  


Le droit démocratique est seul à pouvoir accommoder la discipline et la liberté, dans le meilleur des mondes possibles, et pour les croyants, il est le seul à pouvoir s'accommoder de l'amour de Dieu et de l'amour des hommes, en les délivrant de l’idée funeste que le droit légitime serait celui de la seule humanité croyante. 

S'il n'est pas possible pour le droit démocratique de supprimer la souffrance, la crise migratoire est là pour nous le rappeler, il a au moins la capacité de l'analyser rationnellement, pour la soulager tout d'abord, mais surtout pour redonner à l'homme tout le sens de son humanité.