mercredi 20 janvier 2016

QUE PENSER DE LA DERNIÈRE SAILLIE DE Mohamed TALBI ?

Il est regrettable que les directeurs des chaines de TV ne fassent pas de place à ce savant, pour faire profiter les tunisiens de son immense savoir. 
Est-ce à dessein qu'ils ne lui réservent que des émissions populistes, limite trash, avec des animateurs de bas étages comme c'était le cas de la chaîne Al Hiwar Ettounsi et de ses deux animateurs Naoufel Ouertani et Samir Wafi.
Pensent-ils le ridiculiser ainsi ? 
Alors que des émissions littéraires et culturelles existent sur certaines chaînes TV, où le professeur n'est jamais invité !
Est-ce parcequ'il déplaît aux politiques, que ce soit à Ghannouchi ou à BCE dont il ne partage pas les idées, qu'il est banni de ces émissions ?

Où est la liberté tant revendiquée par les TV, toutes chaînes confondues, si leurs directeurs brossent dans le sens du poil les responsables politiques et font du populisme ? Il semble que ceux-là n'ont encore pas fait leur révolution !

Toujours est-il que le professeur est réduit à passer chez des animateurs incultes dans des émissions de divertissement de mauvais goût, dans l'espoir de passer un peu de son savoir et d'éduquer les tunisiens.
Ce qui lui a valu une volée de bois vert sur les réseaux sociaux, après sa dernière émission TV, où il était invité pour présenter son dernier livre "Méditation sur le Coran : Vérité, Rationalité et Ijaz’’ et fut piégé par l'animateur qui à l'évidence n'a pas lu son livre, préférant l'entraîner dans un bavardage à "sensation".

Intelligent, le professeur accepte de jouer le jeu des animateurs pour "faire" leur spectacle tout en passant le message qu'il veut passer auprès des téléspectateurs ! Est-il compris ? Cela relève du niveau intellectuel de chacun.

Homme d'humour et vif d'esprit, contrairement à ce que beaucoup croient pour voir dans son humour une preuve de sénilité (qui a dit qu'un intellectuel doit être sérieux comme un Pape ?), le Pr Talbi bon pédagogue, aime enseigner dans la joie et la bonne humeur. 
Son humour pince-sans rire, peut ne pas être compris par beaucoup, dont certains y verraient de la sénilité.

Or que reproche-t-on au Pr Talbi lors de la dernière émission à laquelle il a participé ?
Qu'il ait dit de Bourguiba qu'il était un "taghout" éclairé ? Un dictateur refusant la chariaa supposée être la loi d'Allah ? La belle affaire ! Il ne nous apprend rien. 
Utilisait-il le qualificatif "Taghout" dans son sens littéraire premier d'excès dans la désobéissance, de rebelle aux lois; ou dans le sens théologique que retiennent les religieux de "mécréant" ? Les deux probablement, puisque Bourguiba rejetait à la fois les lois des Bey tout comme il rejetait la chariaa, dont elles s'inspiraient.

Tout le monde sait que Bourguiba était un dictateur éclairé et qu'il était laïc pour avoir instauré un code civil inspiré du code napoléonien; laissant de côté la chariaa fabriquée par les hommes et censée être la loi d'Allah, vieille de 14 siècles ... donc inadaptée pour la jeune république qu'il voulait bâtir moderne ! 
Ce que le Pr Talbi a redit en termes plus clair pour ceux qui ne maîtriseraient pas l'arabe littéraire.

Si les islamistes qualifient Bourguiba de "taghout", parcequ'il avait refusé la loi d'Allah .... c'est pour le diaboliser pour avoir choisi un Etat Civil, en le désignant ainsi et ceux qui l'ont suivis, aux "takfiristes", leur bras armé, pour les exécuter !

Il me semble que le professeur, en bon pédagogue, a utilisé ce qualificatif sciemment pour renvoyer dos à dos deux systèmes totalitaires : 
- celui d'une dictature éclairée ayant adopté le Code Civil produit des Lumières, et - celui d'une dictature théocratique obscurantiste, fondée sur la chariaa ! 
Ce qui faisait dire à Bourguiba, que la différence entre lui et les Frères musulmans, ce sont les 14 siècles qui les séparent !

Rappelez-vous les actes terroristes contre les gendarmes, les soldats, les policiers ... piliers de l'Etat Civil que refusent les islamistes; et qui seront assassinés et mutilés pour cause de "taghout", selon les Frères musulmans !

En faisant le rapprochement entre "taghout" et dictature dans la même phrase, le Pr Talbi semble vouloir montrer aux téléspectateur que les commanditaires des meurtres perpétrés contre les agents de l'ordre, sont des dictateurs obscurantistes; contrairement à Bourguiba qui a été certes dictateur mais éclairé ! 

Était-ce opportun de la part du Pr Talbi de reprendre un vocable galvaudé par les islamistes pour le banaliser auprès de ceux qui assassinent les forces de l'ordre pour cause de "toghian" (dictature des mécréants) ? Et de l'appliquer à Bourguiba, qu'ils tentent de discréditer et d'en salir la mémoire auprès des tunisiens ? Était-ce la bonne émission TV, pour s'adonner à un tel exercice intellectuel ? 
Surement pas !


Rachid Barnat



Mohsen MARZOUK : L'ESPOIR AURA ÉTÉ DE COURTE DURÉE ?

Article paru dans : 
Al Huffingtonpost
Kapitalis


 « Aux hommes politiques qui se trompent, l’Histoire ne pardonne pas. Le responsable qui dirige la lutte d’un peuple ou la politique d’un Etat doit, coûte-que-coûte, réussir. Rien, ni aucun argument ne pourraient justifier son échec. Quand on est responsable des destinées d’une nation, on n’a pas le droit de se tromper »
Bourguiba - le 25 Juillet 1967, au Bardo.

Quand on a vu Mohsen Marzouk quitter Nidaa Tounes et se préparer à créer un nouveau parti, beaucoup ont repris espoir de voir enfin un homme qui reconnaisse les erreurs stratégiques de Béji Caïd Essebsi qu'ils n'ont cessées de dénoncer; et qui semble en avoir tirer des leçons. 

Ils se sont dit aussi : voilà le moment de clarifier la situation et de mettre fin à l’ambiguïté de la politique tunisienne du fait des Frères musulmans qui font tout pour diviser les "progressistes"; usant de tous les moyens pour corrompre leurs adversaires dont beaucoup tombent dans leurs pièges par manque de personnalité ou pire par manque de conviction !

Beaucoup ont cru que la scission avait pour moteur essentiel le refus de toute alliance avec les islamistes car cette alliance de deux conceptions diamétralement opposées de la société, ne pouvait qu’être paralysante et interdire tout progrès au pays.

Cette alliance était, par ailleurs, la mise en œuvre d’une sorte de nouveau parti unique avec l'impossibilité d’alternance véritable ce qui prélude d'une nouvelle forme de dictature qui se donnerait l’apparence de la démocratie.

Mohsen Marzouk semblait sur cette analyse; et dans un entretien accordé à Myriam Belkadhi, sur la chaîne Al Hiwar Ettounsi, il employait même les termes de « parti unique » et de « fin de la démocratie ».

En réalité il faut lire l’entretien complètement, pour voir qu'il contient une phrase qui met à néant tous ces espoirs.

Que dit précisément Mohsen Marzouk ? Il est tout à fait contre l’alliance avec Ennahdha pour les élections municipales et il affirme son refus de listes communes, en précisant qu'une telle alliance ruinerait la démocratie. Fort bien !

Mais il ajoute, que si l’on peut gouverner avec Ennahdha au niveau du gouvernement, on ne doit pas faire alliance pour les municipales !
Autrement dit, on ne peut pas faire alliance quand il s’agit de gérer des routes, des équipements municipaux, des projets locaux ... mais que l’on peut parfaitement faire une alliance gouvernementale avec les islamistes. Reviendrait-on à la case de départ ?
Allez comprendre en quoi il différerait alors de Béji Caïd Essebsi ! 

A la limite, c'est l’inverse qui serait possible : on peut, peut être, s’entendre sur un projet local.
Mais absolument pas sur une politique nationale ni sur un projet de société !

Cet entretien a le mérite de faire la clarté sur les réelles intentions d’un homme politique dont beaucoup se méfient en raison des ses liens passés avec le Qatar et les EU.

Le salut du pays ne viendra donc pas de Mohsen Marzouk et de son nouveau parti, s'il persiste à croire en une démocratie au rabais, comme il nous la proposait quand il était encore membre de Nidaa Tounes. Il n'est pas sûr que  tous ceux qui l’ont suivis, continueront à le suivre après cette clarification accordée à Myriam Belkadhi. 
A moins qu'il dise clairement son refus de s'allier avec un parti diamétralement opposé au sien et qui plus est, antirépublicain; puisqu'il se dit bourguibiste et progressiste ! 

Donc stop aux ambiguïtés que nous avaient déjà servies Mustapha Ben Jaâfar, Moncef Marzougui et dernièrement Béji Caïd Essebsi, les autres "démocrates progressistes" de la scène politique tunisienne !

En tous cas, nous voilà éclairés par Mohsen Marzouk sur son éventuelle alliance avec les Frères musulmans.
Ceux qui ne veulent pas être une nouvelle fois trahis, en tireront toutes les conséquences.

Rachid Barnat

lundi 18 janvier 2016

Religion et politique : la chance historique de l’Occident

Ce que les chrétiens ont fait, les musulman peuvent le faire et doivent le faire car ceux qui aspirent à gouverner, instrumentaliseront toujours la religion pour sacraliser leur pouvoir qu'ils soient religieux ou homme politique. C'est pourquoi les musulmans, tout comme l'ont fait avant eux les chrétiens, doivent s'émanciper de la religion création de l'homme pour dominer les hommes, et la confiner à la sphère privée des individus. Sinon point de progrès possible !
R.B
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La séparation du politique du religieux est l’une des particularités du monde occidental. Même si la justification de la légitimité a longtemps été cherchée dans l’onction divine, l’Occident n’a jamais connu de vraie théocratie (l’imposition sans partage de la loi de Dieu) comparable à celle que nous voyons aujourd’hui appliquée en Iran ou en Arabie Saoudite. Ce n’est pas que la tentation n’ait pas existé du côté de Rome, mais la résistance des dirigeants politiques s’y est opposée très tôt et les conditions du clivage se sont mises en place dès l’époque médiévale. Un petit rappel historique peut être intéressant.

Au VIII° siècle, l’autorité de la papauté est plus qu’incertaine. Elle est contestée par le Patriarcat de Constantinople, menacée tant par les raids musulmans venus d’Afrique que par la pression des Lombards d’Italie du Nord et, de plus, littéralement confisquée à son profit par l’aristocratie romaine. C’est donc moins par calcul que par besoin de protection que les papes favorisent l’ascension de la Maison carolingienne en Gaule. Renvoi d’ascenseur : la descente en Italie de Pépin le Bref, fils de Charles-Martel, dote la papauté d’un espace territorial autour de Rome dont elle gardera la souveraineté jusqu’en 1870. L’aboutissement final de cette alliance est le couronnement à Rome de Charlemagne, fils de Pépin, ainsi promu empereur d’Occident par le pape Léon III. Mais, rusé, celui-ci semble avoir alors saisi une occasion : c’est lui-même, le vicaire du Christ, qui a couronné et donc investi le nouvel empereur. Symboliquement, il a ainsi affirmé la suprématie de l’autorité religieuse.
La manœuvre fait cependant long feu. L’empire carolingien se disloque au IX° siècle, vite réduit à sa seule partie germanique (le Saint-Empire) et la papauté connaît à nouveau une période de désordre et d’impuissance qui dure jusqu’au milieu du XI° siècle.

Tout commence à changer avec le pontificat de Nicolas II, qui se débarrasse en 1059 de la tutelle des grandes familles romaines et des princes laïcs en confiant au seul collège sacerdotal des cardinaux le droit d’élire un pape. Mais c’est surtout son successeur, Grégoire VII (1073-1085), qui ouvre une ère nouvelle.
Non content de rétablir dans l’Eglise une stricte discipline (c’est de son pontificat que date l’exigence du célibat des prêtres), Grégoire VII développe une véritable théorie du pouvoir pontifical. Reprenant l’antique définition de l’Eglise conçue comme la totalité du peuple chrétien (donc la société entière), il pose son chef, le pape, successeur de St Pierre investi par Jésus lui-même, comme détenant une autorité prééminente supérieure à celle des rois, une « plénitude du pouvoir » par délégation de la toute-puissance divine. Il est le seul vrai souverain de l’Europe-chrétienté qu’il gouverne au nom de Dieu. Il crée donc le principe d’une théocratie.
Cette prétention est fort mal reçue par l’empereur germanique et ouvre un conflit qui, avec nombre de vicissitudes, va durer deux cents ans. 

D’autant qu’un siècle plus tard, le pape Innocent III (1198-1216) reprend en l’amplifiant le programme de Grégoire VII. Momentanément débarrassé de toute contestation suite à la mort en Croisade de l’empereur Frédéric 1er Barberousse, Innocent III s’attribue la fonction de législateur suprême, mandataire omnipotent de Dieu dont l’autorité est non seulement supérieure à celle des rois, mais même à celle des conciles. Il s’ingère dans le gouvernement des royaumes, frappe d’interdit la France parce que le roi Philippe-Auguste a répudié sa femme, prétend déposer le roi d’Angleterre parce qu’il lui a désobéi, intervient en Allemagne dans la désignation du successeur de Barberousse. Il se montre revêtu du manteau de pourpre, tenant un sceptre d’or et coiffé de la tiare, dont les trois couronnes le désignent comme père des rois, régent du monde et vicaire du Christ.
Parallèlement, il impose une stricte orthodoxie. Il est le créateur de l’Inquisition, chargée de poursuivre l’hérésie ; il oblige les Juifs à porter sur leur vêtement une marque distinctive ; il réprime la prostitution, l’homosexualité. Il ne tolère nulle déviance.

De telles exigences provoquent de vives résistances dans la société civile et c’est durant les cent années qui suivent que se mettent en place les bases de cette dualité entre religion et pouvoir politique qui fondera la spécificité future de l’Occident. Si les circonstances permettent aux successeurs d’Innocent III de briser la résistance du Saint-Empire germanique, ils vont se heurter à partir de 1294 à l’opposition obstinée du roi de France Philippe IV le Bel.
Entourés de juristes nourris de droit romain, très jaloux de ses prérogatives royales, Philippe IV se heurte de front à l’intransigeant pape Boniface VIII. Furieux des ingérences de ce dernier dans les affaires du royaume et alors que le pape affirme par encyclique qu’il est « de nécessité de croire que toute créature humaine est soumise au pontife romain », le roi conteste l’élection de Boniface VIII et en appelle à un concile pour le déposer. En 1303, ses envoyés en Italie obtiennent même sa mise en accusation. Boniface VIII meurt alors fort opportunément, en 1305.

Philippe IV impose alors l’élection d’un prélat français et l’obligeant à quitter Rome, il installe le Saint-Siège à Avignon ! Le rêve d’hégémonie théocratique de la papauté est brisé net, il ne s’en relèvera jamais.

A la fin du XIV° siècle, quand les cardinaux italiens tentent de ramener la papauté à Rome, l’unité de l’Eglise se fracture : c’est le Grand Schisme d’Occident. Pendant un temps, il y a deux papes, l’un à Rome, l’autre à Avignon et les princes choisissent celui qu’ils reconnaissent comme le bon. Quand le concile de Constance (1414-1418) met fin à cette division, l’autorité pontificale est extrêmement affaiblie. La tentative de la réaffirmer provoque une autre rupture, bien plus grave : la Réforme protestante. La moitié de l’Europe considère alors le pape romain comme un usurpateur. Même aux yeux des souverains demeurés catholiques, il est contesté. Le pieux Charles-Quint lui fait la guerre et ses mercenaires mettent Rome à sac en 1527. Au même moment, le très-chrétien François 1er passe alliance avec le Grand Turc, un comble ! 

Au siècle suivant, en 1688, Louis XIV traitera non sans rudesse le pape Innocent XI qui gêne sa diplomatie. En 1773, le consensus des rois de l’Europe catholique imposera à Clément XIV la dissolution de l’ordre des Jésuites, jugé un peu trop intrusif. Le pape est accepté à condition d’être discret.

Après la crise de la Révolution française et profitant du climat de réaction qui suit 1815, des pontifes tels Grégoire XVI (1831-1846) et surtout Pie IX (1846-1878) essaieront de retrouver quelques prérogatives. Vains efforts : si Pie IX réussit à condamner par l’encyclique « Quanta cura » (1864) à peu près toutes les nouveautés du monde moderne, il ne peut se voir déclarer infaillible « qu’en matière de religion » par le concile Vatican I et surtout, il ne peut empêcher le roi d’Italie Victor-Emmanuel II, au demeurant très catholique, d’envahir en 1870 les millénaires états pontificaux, faisant de Rome la capitale de son royaume et confinant le pape dans son palais du Vatican.

Comme on le voit, l’idée d’une séparation du religieux et du civil est inséparable de l’histoire de l’Europe occidentale. L’Eglise finira par l’admettre, ne faisant au fond par là même que mettre en œuvre la parole même du Christ. Le principe d’un pouvoir théocratique n’a jamais pu réellement s’imposer.

C’est tout le contraire dans le monde musulman et c’est peut-être à l’heure actuelle le plus grand problème qu’il doit affronter, comme en témoigne l’appel à l’application de la charia et la confusion du religieux et du politique. 
La chance de l’Occident (et peut-être l’une des clés de sa réussite historique) est d’avoir échappé à ce péril.

dimanche 17 janvier 2016

Le blasphème, interdit suprême

L'arme absolue des religions pour dominer les hommes, c'est le blasphème passible de mort. Si les chrétiens ont fait leur autocritique pour réformer leur religion en l'humanisant un peu, il reste aux musulmans de faire la leur pour débarrasser l'islam du wahhabisme qui le mine et salit son image aux yeux du monde entier; encore faut-il pour cela que les responsables politiques occidentaux cessent de l'instrumentaliser !
R.B
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L’historien du droit Jacques de Saint Victor retrace les origines de ce péché devenu crime avant d’être aboli par la Déclaration des droits de l’homme. Et de resurgir au gré des intégrismes communautaires.


D’abord on lui brisa les os avec une barre de fer, puis le bourreau lui coupa la tête d’un coup sec, recouvrit le cadavre de paille et le fit brûler. Avait-il violé des enfants, trucidé des vieillards ? La pancarte qu’on avait fixée sur son dos, en l’emmenant au supplice, disait : «Impie, blasphémateur et sacrilège exécrable.» Il avait proféré des obscénités contre la religion, profané un crucifix et, lors de la Fête-Dieu, au passage du Saint-Sacrement, avait refusé de se découvrir. C’était le 1er juillet 1766, à Abbeville, dans la Somme. Le chevalier François-Jean Lefebvre de La Barre avait 20 ans.

Ce fut le bûcher de trop. La décapitation du jeune de La Barre horrifie toute l’Europe. Voltaire remue ciel et terre, mobilise le«parti des Encyclopédistes» et les philosophes des Lumières contre le «fanatisme» et «la barbarie de la justice du roi», Louis XV. La Convention réhabilitera la mémoire du chevalier par un décret du 25 brumaire de l’an II (15 novembre 1793). Mais son procès aura été «la cause directe de l’abolition pure et simple du délit de blasphème au début de la Révolution», à l’heure où les articles 10 et 11 de la Déclaration des droits de l’homme du 26 août 1789 posent le principe de la liberté d’expression. En France, le délit de blasphème ne réapparaîtra plus en tant que tel. Mais, chassé par la porte, il reviendra, déguisé, par la fenêtre : paradoxalement la Restauration, en voulant rétablir la liberté de la presse, lui redonne vie sous la forme d’«outrage à la morale publique et religieuse».

Poussière moyenâgeuse

Le blasphème a une longue histoire, faite de «reculs», quand avance la liberté de pensée, et d’«avancées», quand celle-ci recule ou est attaquée. Professeur à l’université Paris-XIII, historien du droit, Jacques de Saint Victor reconstitue ses principales scansions, en privilégiant l’approche politique et juridique, toujours éclairante. La notion de blasphème, il y a encore une trentaine d’années, semblait enfouie sous une poussière moyenâgeuse, avait «déserté nos habitudes de pensée» et été remplacée par celle, courante, de juron : «nom de Dieu !», grossi en «bordel de Dieu !» ou adouci en «pardi !» et «parbleu !»
Elle est revenue dans le débat public - pour ne donner que quelques repères connus - via les offensives de catholiques intégristes contre certains films ou affiches (Ave Maria, de Jacques Richard, Je vous salue Marie, de Jean-Luc Godard, la Dernière Tentation du Christ, de Martin Scorsese…), la fatwa lancée en février 1989 par l’ayatollah Khomeini contre les Versets sataniques de Salman Rushdie, jugé «blasphématoire envers l’islam», et les «caricatures de Mahomet» du quotidien danois Jyllands-Posten et de Charlie-Hebdo. Retour sanglant, qui renoue avec la préhistoire du blasphème - dont l’étymologie grecque (blasphemos) renvoie au fait de proférer une parole ou diffuser un bruit (pheme) que d’autres peuvent recevoir comme une blessure. 

Grande variété de peines

La prohibition du blasphème est énoncée dans l’Ancien Testament : «Tu ne prononceras pas à tort le nom de YHWH ton Dieu, car YHWH ne laisse pas impuni celui qui prononce son nom» (Dt 5, 11 ; Ex 20, 7). La braver expose à la sanction suprême : «Qui blasphème le nom de Yahvé devra mourir, toute la communauté le lapidera.» Chez les Hébreux, il tient aux mots («parler légèrement de Dieu») mais aussi aux «actes que la divinité condamne, comme le refus de la circoncision, la profanation du sabbat, la trahison, etc.»

Dans la pensée grecque, il a avant tout le sens profane de médisance. En revanche, le christianisme fait siens les interdits bibliques. Pour les premiers Pères de l’Eglise, les blasphémateurs sont les chrétiens qui offensent leur propre Dieu, les païens qui ne reconnaissent pas le vrai Dieu et les juifs, qui, en crucifiant le Christ - lui-même accusé par le Sanhédrin de tenir des propos blasphématoires en se présentant comme le Fils de Dieu - «ont blasphémé Dieu» et, dit saint Jérôme, «se sont faits les serviteurs de l’impiété».

Jusqu’au XIIIe siècle, la notion est utilisée de façon générique - et sa sanction, contrairement à ce que prescrivaient le Lévitique ou le droit romain, n’est pas toujours la mise à mort. Il faut attendre saint Thomas d’Aquin (Somme théologique, Q.13), dont les analyses «vont inspirer les auteurs chrétiens jusqu’à la fin de l’Ancien Régime», pour la circonscrire. L’Aquinate réduit la gravité du blasphème par rapport à l’hérésie ou l’apostasie, et le distingue des autres «péchés de bouche» : l’injure, la médisance, la moquerie, la malédiction et la diffamation - autant de nuances qui, plus tard, serviront à la législation sur la presse. 

Ce qui est remarquable, c’est que le péché de blasphème devient aussi, à mesure que s’affirment les souverainetés «laïques», un crime, et donc une «matière mixte» relevant des juridictions tant ecclésiastiques que séculières. Dans ce partage, la cruauté est surtout du côté des autorités royales et princières, qui appliquent aux blasphémateurs une grande variété de peines, de l’amende au pilori, de la fustigation à l’exil, le pèlerinage forcé, l’immersion dans l’eau ou les galères. 

Durant toute la période inquisitoriale, l’Eglise n’est pas en reste, et, le mêlant à l’hérésie, à la magie ou à la sorcellerie, punit le blasphème à tout va. 

Avec les monarchies de droit divin, l’intrication des ordres politique et religieux se fait encore plus serrée, et le «crime de lèse-majesté divine» devient «crime de lèse-majesté» tout court. Si à partir du XVIIe siècle la répression du blasphème, au sens strictement religieux, «se fait moins pressante», elle n’en est pas moins cruelle lorsqu’elle passe du champ religieux au champ littéraire. Ce sont alors les libertins qui vont encourir les foudres des théologiens et des jurisconsultes.

Vagues d’anticléricalisme

Puis vient Montesquieu qui, avec l’Esprit des lois, marque «un pas décisif vers la séparation de la morale et de la religion». Ce qu’il écrit eût dû orienter pour toujours la conduite des hommes de tous pays : «On ne doit point statuer par les lois divines ce qui doit l’être par les lois humaines, ni régler par les lois humaines ce qui doit l’être par les lois divines Le mal dérive en effet d’une seule fausse idée, à savoir «qu’il faut venger la divinité». Car, «si les lois des hommes ont à venger un être infini, elles se régleront sur son infinité, et non pas sur les faiblesses, sur les ignorances, sur les caprices de la nature humaine» : dès lors la répression du blasphème sera sans fin et on ne verra jamais la «fin des supplices». Pourtant, ni Montesquieu, ni Voltaire, ni les Lumières, ni le scandale de la mise au mort du chevalier de La Barre, ni la sécularisation des sociétés européennes, ni la révolution libérale ne parviendront à ensevelir définitivement le «crime imaginaire»

Jacques de Saint Victor éclaire les hauts et les bas de l’histoire juridique : de la «loi de Serre» du 17 mai 1819 (introduisant la notion d’«outrage à la morale publique et religieuse»), aux grandes lois sur la liberté de la presse et la liberté en général, votées durant la «période athénienne de la République» (1879-1899), qui suppriment ce type d’outrage, du conservatisme religieux aux vagues d’anticléricalisme qui font multiplier les journaux satiriques, délibérément sacrilèges et blasphématoires (la Calotteles Corbeauxl’Assiette au beurre, où on «attaque le "Dieu turc", Allah, perché sur une montagne de crânes humains et entouré de femmes voilées et lascives»). 

Jusqu’aux années 1970, la France trouve une «bonne distance entre le politique et le religieux, entre la tolérance et l’irrévérence». Mais le législateur trouve bon d’introduire une nouvelle limite à la liberté d’expression : la loi Pleven du 1er juillet 1972, adoptée à l’unanimité, crée «un nouveau délit de "provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence" commise envers des individus "à raison de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée"». Loi faste au demeurant, qui fait par exemple du racisme un délit, mais également susceptible de faire revenir le diable, car elle marque «le début juridique du repli communautaire en France en institutionnalisant, sans y prendre garde, la logique identitaire. Les communautés intégristes, favorables au retour du "délit de blasphème", n’allaient pas tarder à s’engouffrer dans la brèche» 
Des accommodements proposés par la Cour constitutionnelle permettent un temps de «concilier les nouvelles exigences de "respect des croyances" avec l’impératif de la liberté d’expression». Mais les attentats du 11 septembre 2001 font «tout basculer». En France, les mouvements islamiques «reprennent avec zèle le flambeau des associations catholiques intégristes dans leur combat contre le blasphème», et trouvent par exemple dans les propos de Michel Houellebecq (l’islam est la religion «la plus con») l’occasion de recourir aux deux articles de loi : «Provocation à la discrimination et injure à un groupe de personnes à raison de leur religion». Le procès aboutit à la relaxe de l’écrivain, la justice estimant qu’exprimer une haine contre une religion ne constitue pas «un appel à la haine envers le groupe de personnes qui pratiquent cette religion». Le jugement semblait ainsi préserver la liberté de critiquer la religion - une constante dans l’histoire de la pensée, de Lucrèce aux matérialistes français et à Marx, de Nietzsche à Freud - et donc clore le débat sur le blasphème. Illusion. 
En 2004, le cinéaste hollandais Theo Van Gogh est assassiné : son film, Soumission, est dit blasphématoire. C’est par solidarité que Jyllands-Posten publie les caricatures de Mahomet. Puis ce fut Charlie. Le blasphème retrouve ainsi la couleur rouge sang qu’il avait au Moyen Age : au pilori, à la torture - «mutilation des lèvres inférieures ou supérieures, percement de la langue ou son ablation totale» - ou au bûcher succède la kalachnikov.

NIDAA : LE VER ETAIT DANS LE FRUIT, DEPUIS LA RENCONTRE DE PARIS !

Article publié dans : 

Béji Caïd Essebsi : " Ennahdha et Nidaa Tounes sont comme 
« deux lignes parallèles qui ne se rencontrent jamais » " !

Certains Nidaa-istes, tout comme certains journalistes, s'évertuent à minimiser la crise qui secoue Nidaa, la réduisant à une affaire de népotisme ! Naïfs ?

Ils font semblant de n'avoir pas compris le profond malaise des électeurs de Nidaa, qu'ils tentent de mettre sur le compte d'une simple chamaillerie interne autour de la personne du fils de Béji Caïd Essebsi ! Ils croient pouvoir rabibocher les mécontents en annulant tout simplement le congrès de la honte qui a intronisé le fils de Béji Caïd Essebsi, hériter de Nidaa !

Ils croient naïvement (?) qu'on peut faire du neuf avec du vieux, alors que Béji Caïd Essebsi s'est compromis avec Ghannouchi depuis sa rencontre à Paris, au point de lui laisser la main sur les affaires de l'Etat ... contre l'arrêt du terrorisme !!

Le problème n'est pas que népotisme, c'est beaucoup plus profond que ça; puisque ce parti a trahi ce pourquoi il a été créé : faire barrage aux Frères musulmans et combattre l'obscurantisme qu'ils diffusent dans la société tunisienne depuis leur retour d'exil !

Nidaa s'est discrédité et la compromission de Béji Caïd Essebsi avec les Frères musulmans n'est plus un secret; puisque ceux-ci appliquent leur programme sous couvert de Nidaa ... et l'islamisation de la société par la diffusion du wahhabisme, se poursuit tout comme le terrorisme ! Il n'est plus possible de faire machine arrière. Ce parti finira comme les deux autres qui ont trahi gravement leurs électeurs : Ettakatol et le sinistre CPR.

Béji Caïd Essebsi aurait-il douté de sa popularité, pour aller quémander lui aussi le soutien de Ghannouchi pour s'assurer de son élection ? Probablement que oui. Autrement qu'est-ce qui explique qu'il ait eu recours à cet individu. Aurait-il fini comme Mustapha Ben Jaafar et Moncef Marzougui, par le croire indispensable et incontournable pour pouvoir accéder au pouvoir ? Pourquoi le bourguibiste qu'il dit être, n'a-t-il pas fait confiance aux tunisiens pour se passer de l'aval des Frères musulmans ? Même son tour de passe-passe pour se chercher des alliances parmi des progressistes, ne convainc personne; puisque les jeux sont faits avant les élections et qu'il lui fallait respecter son accord de Paris avec Ghannouchi. Car s'il était sincère, il aurait pu en dernier recours dissoudre l'assemblée et appeler à une nouvelle élection qui lui aurait été acquise à coup sûr en surfant sur la vague du rejet des islamistes !


Est-ce la forte tentation de Carthage qui l'a poussé à se compromettre avec Ghannouchi ? 

L'ayant fait, il est désormais lié à ce sinistre individu haï par des millions de tunisiens. Ce faisant, il a jeté l'opprobre sur son parti Nidaa Tounes. Dommage ! Car il aurait pu lui et Nidaa se passer des Frères s'ils avaient fait confiance aux tunisiens dont une vague de sympathie les poussait vers eux, pour faire barrage aux islamistes devenus leur cauchemar. Ce que trois élections ont confirmé !
La "rencontre de Paris" constitue la faute originelle qui marquera à jamais ce parti, auquel plus personne ne pourra plus faire confiance. 

Les tunisiens sont-ils condamnés à être trahis par les "démocrates" ?
Après Ettakatol et le CPR, voilà Nidaa qui les lâche !

Qui derrière ces trahisons à répétition : Les EU & l'UE ? Les pétromonarques et leurs pétrodollars ? On sait que l'Occident a misé sur les Frères musulmans et les soutient politiquement. Et qu'en est-il du patriotisme et du courage politiques des "démocrates" et de leurs partis ?

Mohsen Marzouk et son nouveau parti sauront-ils s'en émanciper ?

Trompés et trahis plusieurs fois, les Tunisiens ont, désormais, du mal à croire les discours des politiques et attendent des engagements forts et des gages. Ils doivent le dire de plus en plus fort. Puissent-ils être entendus !

Il faut un nouveau parti qui annonce clairement son refus de collaboration avec les Frères musulmans et donne des gages de ne pas refaire les erreurs "stratégiques" faites par Béji Caïd Essebsi !


Rachid Barnat

En Tunisie la désillusion des cyberdissidents

5 ans après, les internautes ne voient rien venir de leur "révolution" : une contre révolution menée par les Frères musulmans semble gagner du terrain de jour en jour, d'année en année. Baisseront-ils les bras pour autant ?
La lassitude les guette : c'est ce qu’espèrent les "Frères" et ceux qui se sont compromis en se rapprochant d'eux !
Pour le moment la résistance sur la "toile" se poursuit ... 
R.B
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Engagés dans l’opposition au régime Ben Ali par leurs blogs, leurs vidéos satiriques ou encore le piratage de sites officiels, ils ont vu leurs espoirs écrasés après la chute du dictateur.

En cinq ans, les traits ont vieilli. L’air poupin a disparu, le visage s’est émacié, des poches se sont creusées sous les yeux. La rage, elle, reste intacte quand il s’agit de revenir sur le quinquennat post-révolutionnaire. «J’attends que le vieux [Béji Caïd Essebsi, le président tunisien], ce dictateur élu, meure», lance Yassine Ayari, de son exil parisien. «La situation est merdique, l’Etat policier n’est jamais parti», critique Line Ben Mhenni au sortir d’un rassemblement citoyen à Tunis. «Au matin du 15 janvier 2011 [lendemain du départ du dictateur, Zine el-Abidine ben Ali], on rêvait d’une certaine Tunisie. On en est très loin aujourd’hui», constate Skander ben Hamda, dans le bureau de son entreprise de sécurité informatique et de gestion de réputation numérique. Malgré ce désenchantement, les activistes 2.0 partagent une même conviction : Internet, s’il n’est pas la cause principale, a joué un rôle d’accélérateur de l’histoire. La cyberdissidence tunisienne existait déjà à la fin des années 90, notamment à travers la figure de Zouhair Yahyaoui. Mais c’est le mouvement contre la censure d’Internet, lancé au printemps 2010, qui a permis d’élargir la contestation. Les vidéos ironiques de Yassine Ayari, Aziz Amami et Slim Amamou (aujourd’hui responsable du parti Pirate) font mouche auprès des jeunes Tunisiens. «Il fallait des porte-parole : Slim et Aziz, c’était des jeunes comme nous, c’est pour ça que ça a marché», explique Nasreddine ben Maati, réalisateur du documentaire Génération maudite (Nomadis Images et Propaganda Productions) sur le rôle des cyberactivistes lors de la révolution.

«Super-héros».
Dans le même temps, la contestation virtuelle a bénéficié de la démocratisation du Web. Au tournant des années 2000, le gouvernement favorise l’achat d’un ordinateur dans les foyers grâce à des aides au crédit. Plus tard, l’opérateur Orange proposera la 3G et l’accès à «0.Facebook», qui permettra de consulter gratuitement une version simplifiée du réseau social. En hackeur confirmé - il a été emmené au poste de police à 13 ans pour avoir pénétré le site internet d’une société - Skander ben Hamda utilise ces moyens pour faire de la pédagogie numérique. Membre de la plateforme Takriz, de tendance anarchiste, il fait connaître l’utilisation des proxys pour contourner la censure au plus grand nombre, en plus de pirater les sites de propagande de Ben Ali. «J’étais influencé par les super-héros, je voulais combattre le mal en diffusant les articles des opposants sur le vrai Internet», explique celui qui n’a alors que 16 ans. Comptant une dizaine années de plus, les trois autres opposants sont bien placés pour mesurer l’apport des réseaux sociaux. Leur activisme politique, ils le doivent en partie à la révolte du bassin minier de Gafsa, en 2008. Internet existait, mais «les blogs de l’époque étaient plus faciles à censurer que Facebook ou Twitter», explique Lina ben Mhenni. C’est sur ce terreau fertile que s’est développée la révolution et que leur vie a basculé. Lina ben Mehenni publie en 2011 Tunisian Girl, blogueuse pour un printemps arabe (Indigène éditions) sur son rôle de cyberactiviste. Elle est pressentie pour le prix Nobel de la paix, se fait traiter d’impie par les religieux conservateurs. «Je suis entrée en dépression, raconte-t-elle. Je n’arrivais plus à gérer les insultes. J’espérais ne pas avoir le prix, même si la célébrité permettait de faire passer mes messages.»
Brutal.
Depuis deux ans, Lina ben Mhenni vit sous protection policière. Au chômage après la fin de son contrat comme enseignante d’anglais à la faculté des sciences humaines de Tunis en septembre, elle a l’impression de payer son nouveau statut. «Quand on me dit que je suis surqualifiée pour un poste, moi je traduis par "trop engagée".» Lina ben Mhenni préfère garder les bons souvenirs, ceux de février 2011, lors des sit-in appelant au départ du Premier ministre Mohamed Ghannouchi : «Je dormais place de la Kasbah [où siège le gouvernement] et le matin je partais enseigner à la fac. Je me souviens avoir pleuré quand les bus sont arrivés pour faire partir tout le monde. C’est là que j’ai compris que c’était la fin de la révolution.»

Sa période post-révolution, Sofiene Bel Haj la définit comme un «trou noir» avec des éclairs lumineux. Lui, qui se définit comme un «loup solitaire», se revoit intégrer l’Instance supérieure chargée, entre autres, de l’élaboration de la loi électorale. «J’avais le sentiment de poser les fondements de la nouvelle Tunisie, se remémore-t-il. Il y avait aussi les pauses déjeuner où je racontais des blagues salaces avec Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi», deux hommes politiques assassinés en 2013. Pour Skander Ban Hamda, le contrecoup a été encore plus brutal : «J’ai l’impression d’avoir passé 2011 enfermé dans ma chambre.» Comme Sofiene Bel Haj et d’autres, il est détenu plusieurs jours au sein du ministère de l’Intérieur aux dernières heures de l’ancien régime. Lui n’est même pas encore majeur. Traumatisé, il refuse d’en parler et se terre physiquement et mentalement. En mars 2014, le hackeur cofonde la société Digital Kevlar. S’il n’a jamais totalement coupé les ponts avec le cyberactivisme, c’est l’histoire de Afraa ben Azza qui le décide à revenir sur le devant de la scène. La jeune femme, 17 ans, est arrêtée le 16 décembre 2015 pour avoir protesté contre la fermeture d’un café. Ses conditions de détention font écho à sa propre histoire. Il décide alors de la raconter le 6 janvier 2016, cinq ans jour pour jour après son arrestation. «J’inventais des histoires pour qu’ils arrêtent de noyer ma tête dans le seau. Je savais que je n’allais pas mourir, mais j’avais peur de mourir», révèle-t-il sur la plateforme numérique d’information Nawaat.

Cheval de Troie. 
Yassine Ayari a également connu la prison, mais plus tard. Il est arrêté le 25 décembre 2014 et condamné par le tribunal militaire pour avoir diffamé des officiers et cadres du ministère de la Défense. L’activiste, dont le père, colonel, a été tué en mai 2011 par un groupe de jihadistes, dénonçait la corruption de l’appareil militaire. A cette époque, c’est le parti du futur président Béji Caïd Essebsi qui est au pouvoir. Yassine Ayari est relâché après quatre mois de prison. Il décide de partir en France pour fuir «la prison et la restauration». Ses attaques se font alors plus violentes contre le nouveau pouvoir. Il est accusé de jouer le cheval de Troie pour le parti islamiste Ennahdha. Lui se définit comme proche des idées de l’ex-président Moncef Marzougui. Yassine Ayari n’épargne pas non plus ses anciens compagnons de lutte, qu’il qualifie de «petits bourgeois». Il a rompu les ponts avec tous les cyberdissidents, y compris Slim Amamou. Des querelles personnelles ? Pas seulement. Pour Yassine Ayari, la rupture est surtout politique : «On assiste à une banalisation de la torture, et eux ne se préoccupent que de faire abroger la loi 52 sur le cannabis ou l’article 230 sur la criminalisation de l’homosexualité. Mais ce n’est pas la réalité de ce que vivent les Tunisiens dans les régions.» Sofiene Bel Haj répond du tac-au-tac : «Je ne pense pas que les milliers de jeunes arrêtés au titre de la loi 52 ou ceux qui subissent des tests anaux soient tous des petits bourgeois. Et nos mobilisations remportent des victoires.» 

Lina ben Mhenni, Skander ben Hamda, Sofiene Bel Haj et les autres continuent de se mobiliser sur la Toile et dans la rue, même si leur relation n’est plus aussi fusionnelle qu’avant. Tant mieux pour la Tunisie, car à la question de savoir qui a unifié la cyberdissidence en 2011, la réponse est unanime : Zine el-Abidine Ben Ali.