samedi 23 janvier 2016

Quand l'Occident s'occupe de l'Orient c'est pour le diviser pour mieux régner

Les Empires coloniaux anglais et français, ont mis fin à l'Empire ottoman et dessiné le Moyen Orient. Les américains ont mis fin aux Empires coloniaux anglais et français et veulent redessiner le Moyen Orient. Les uns et les autres ont eu recours au wahhabisme, pour mener à bien leur projet, toujours avec l'aide et le soutien des Ibn Saoud; sinon de celui de son frère ennemi, l'émir du Qatar !
R.B

Les accords Sykes-Picot sont des accords secrets signés le  mai 1916, entre la France et le Royaume-Uni (avec l'aval des Russes et des Italiens), prévoyant le partage du Proche-Orient à la fin de la guerre (espace compris entre la mer Noire, la mer Méditerranée, la mer Rouge, l'océan Indien et la mer Caspienne) en plusieurs zones d'influence au profit de ces puissances, dans le but de contrer les revendications ottomanes.

Sykes
Picot

L'accord

Le 16 mai 1916, faisant suite à un travail préparatoire épistolaire de plusieurs mois entre Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, et Sir Edward Greysecrétaire d'État au Foreign Office, l'accord Sykes-Picot est conclu entre la France et le Royaume-Uni à Downing Street entre Sir Mark Sykes, et François Georges-Picot. Il prévoit à terme un découpage du Proche-Orient, c'est-à-dire l'espace compris entre la mer Noire, la mer Méditerranée, la mer Rouge, l'océan Indien et la mer Caspienne, alors partie intégrante de l'Empire ottoman. La Russie tsariste participe aux délibérations et donne son accord, comme l'Italie, aux termes du traité secret.
Carte des accords Sykes-Picot
Le Proche-Orient est découpé, malgré les promesses d'indépendance faites aux Arabes, en cinq zones1 :
1 - zone bleue française, d'administration directe formée du Liban actuel et de la Cilicie ;
2 - zone arabe A, d'influence française comportant le nord de la Syrie actuelle et la province de Mossoul ;
3 - zone rouge britannique, d'administration directe formée du Koweït actuel et de la Mésopotamie ;
4 - zone arabe B, d'influence britannique, comprenant le sud de la Syrie actuelle, la Jordanie actuelle et la future Palestine mandataire ;
5 - zone brune, d'administration internationale comprenant Saint-Jean-d'AcreHaïfa et Jérusalem. La Grande-Bretagne obtiendra le contrôle des ports d’Haïfa et d'Acre.
À la suite de la Révolution d'Octobre qui renverse l'État tsariste et installe le pouvoir bolchevik, le nouveau gouverneur de Pétrograd découvre dans les archives du ministère des affaires étrangères une copie du texte du traité Sykes-Picot qu'il porte, en janvier 1918, à la connaissance du gouvernement ottoman, toujours possesseur des territoires concernés2.
Le pouvoir ottoman transmet alors ces informations au chérif Hussein de La Mecque à qui avait été promis, en 1915 par les Britanniques dans une série d'échange avec Sir Henry McMahon le haut commissaire britannique au Caire3, un grand royaume arabe, pour qu'il se désengage de la coalition. Dès la nouvelle connue, la colère gronde chez les Arabes. Désagréablement surpris par la lecture du traité, Hussein transmet le texte au gouvernement britannique avec une demande d'explications3.
Le 18 février 1918 le gouvernement britannique répond :
« Le gouvernement de sa Majesté et ses alliés n'ont pas abandonné leur politique qui consiste à apporter leur concours le plus entier à tous les mouvements qui luttent pour la libération des Nations opprimées. En vertu de ce principe, ils sont plus que jamais résolus à soutenir les peuples arabes dans leur effort pour instaurer un Monde arabe dans lequel la loi remplacera l'arbitraire ottoman et où l'unité prévaudra sur les rivalités artificiellement provoquées par les intrigues des administrations turques.
Le gouvernement de Sa Majesté confirme ses promesses antérieures concernant la libération des peuples arabes.  »
Aux États-Unis, le président Woodrow Wilson, tentant de mettre en avant l'argument de l'autodétermination des peuples, ne participe pas aux accords Sykes-Picot et cherche à obtenir un mandat de la Société des Nations elle-même en organisant dans le cadre d'une commission une consultation des peuples concernés4. Les Français et les Britanniques sentant la situation leur échapper quittent la commission et se mettent d'accord sur les frontières à la conférence de San-Remo en avril 19201.
Application de l'accord
L’accord est entériné et légalisé avec un mandat en bonne et due forme de la Société des Nations lors de la Conférence de San Remo. La France reçoit mandat du Liban et de la Syrie, la Grande-Bretagne de l'Irak (agrandi de Mossoul cédée par les Français en échange d'une participation aux bénéfices pétroliers du bassin de Kirkouk), de la Transjordanie et de la Palestine.
L’accord franco-britannique doit faire face à une double opposition : l'insurrection nationale turque de Mustafa Kemal Atatürk en Anatolie, en opposition au traité de Sèvres, et l'installation du pouvoir des Hachémites, s'appuyant sur les nationalistes arabes, en Irak et en Syrie. A Damas, que l'accord rattache à la domination française, Fayçal, fils du chérif Hussein, est proclamé roi du « Royaume arabe de Syrie ». Les Français sont chassés d'Anatolie par les kémalistes à l'issue de la campagne de Cilicie mais parviennent à battre Fayçal et à lui faire quitter Damas, les Anglais, en compensation, l'installant sur le trône irakien. Le traité de Lausanne, en 1923, entérine l'intégration du sud-est anatolien à la nouvelle république de Turquie.
Remise en cause des frontières issues des accords Sykes-Picot
En 2014 l'avancée de l'État Islamique abolit en partie la frontière entre la Syrie et l'Irak, ce qui réunit dans les faits des territoires gérés autrefois par la France et la Grande-Bretagne5. En effet, l'Etat Islamique, comme nous pouvons le voir dans son rapport de structure administrative, se pose comme une puissance révisionniste des accords, avec une forte volonté de créer un ensemble panarabe. 
D’après le géographe franco-allemand Christophe Neff6, « toute l’architecture géopolitique, se fondant sur les accords Sykes-Picot est en train de voler en éclats, et avec cela la protection relative des minorités religieuses7 » depuis le début de l’été 2014.




Paris - Riyad : Les liaisons dangereuses

Un pays trop endetté, finit par perdre sa souveraineté ! C'est ce qui est en train d'arriver à la France que les pétromonarques, "grand amis" de ses responsables politiques, semblent avoir achetée ... mais aussi à la Tunisie que les Frères musulmans ont gravement endettée pour la rendre colonisable par le Qatar !
R.B
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La France est devenue, sous la présidence de François Hollande, la "meilleure amie" de l’Arabie saoudite, au risque de devoir assumer les aspects les moins glorieux du pouvoir wahhabite.
Le dessinateur suisse Patrick Chappatte a représenté dans le "New York Times" un couple regardant à la télévision les informations sur les tensions entre l’Iran et l’Arabie saoudite. La femme interroge son mari : "Sommes-nous pro-chiites ou pro-sunnites ?" Ce questionnement est ironique s’agissant de simples citoyens ; il est plus sérieux, plus problématique pour un gouvernement au moment où les deux puissances rivales du Moyen-Orient ont rompu leurs ­relations diplomatiques et agitent des menaces de guerre.
C’est la question qui se pose en ­particulier à la France, devenue, sous la présidence de François Hollande, la "meilleure amie" de Riyad, au risque de devoir assumer les aspects les moins glorieux, voire ouvertement provocateurs, du pouvoir wahhabite.

Cet embarras s’est manifesté lors de l’exécution par décapitation, le 2 janvier, de 47 Saoudiens accusés de "terrorisme", parmi lesquels le chef religieux chiite, le cheikh Nimr Bakr al-Nimr, exécution qui a provoqué la mise à sac de l’ambassade saoudienne à Téhéran et la rupture des relations entre les deux Etats. Paris a mis 24 heures pour publier un communiquéindigent – et antidaté de la veille –, alors que Washington, pourtant l’allié historique de Riyad, a plus vigoureusement pris ses distances.

Il ne s’agit pas que de "morale" – devenue un gros mot dans les relations internationales – face à des décapitations qui ne sont guère différentes de celles commises par le groupe Etat islamique ; il s’agit aussi de realpolitik. L’Arabie saoudite porte sa part de respon­sabilité dans la montée du fondamentalisme, y compris sa dernière incarnation la plus extrême, Daech, avec sa propagation du conservatisme wah­habite ; et elle se sent menacée par le retour de l’Iran comme puissance régionale avec la bénédiction américaine.

Un mariage "contre nature"

Or la France, profitant d’un effacement relatif des Etats-Unis, a noué une relation politique très forte avec Riyad, devenu un important client de son industrie d’armement, directement, pour les forces saoudiennes, ou par le biais de la "diplomatie du chéquier", en réglant des achats d’armes françaises par le Liban ou l’Egypte (les Rafale et les fameux Mistral refusés à la Russie). Cette manne a un coût : l’alignement.

Les diplomates iraniens, qui se souviennent des obstacles français dans la négociation sur le nucléaire qui a finalement abouti l’an dernier, parlent sans détour d’"alliance économico-militaire" franco-­saoudienne ; ce qui ne les empêche pas de courtiser la France – on le verra sans doute lors de la visite à Paris du président Rohani fin janvier. Ils ajoutent, comme un conseil d’"ami" : "La France doit veiller à ne pas être complice" d’un aventurisme saoudien que les Iraniens ne sont pas les seuls à dénoncer.

Alors, comme elle s’est enfermée dans une posture vouée à l’échec en Syrie, sur laquelle elle a commencé à revenir après le 13 novembre, la diplomatie française s’est-elle aventurée dans un "mariage" contre nature au royaume des Saoud ? Un ancien diplomate proche du Parti socialiste reconnaît qu’un pays endetté comme la France perd vite sa souveraineté dans ses relations avec des pays clés pour son économie et estime que Paris aurait une autre politique si son budget était excédentaire…

L’objectif pour la France, dans cette phase dangereuse pour un Moyen-Orient déjà chauffé à blanc, doit être de ne pas se laisser entraîner là où elle ne voudrait pas aller. Cela passe par la capacité de dire non à l’Arabie saoudite.

Le Tartour tente un retour en force


Ma réponse à l’ex crapule présidentielle, Moncef Marzougui

Je viens de te regarder sur France 24, ta seconde chaîne préférée après Al-Jazeera, dont tu es toujours l’honorable correspondant et le servile serviteur bien rétribué. La journaliste t’interrogeait sur les derniers événements qui ont secoué la Tunisie et affligé tous les patriotes encore dignes de ce qualificatif.

Tu as été égal à toi-même : fourbe, hypocrite, haineux et menteur. Je maudirai sans cesse le jour où je t’ai connu et je regretterai toute ma vie les énormes services que je t’avais rendus, lorsque tu te faisais passer pour un militant des droits de l’homme persécuté par le régime de Ben Ali.

Dès 1999, j’avais fini par comprendre que tu n‘étais qu’un imposteur, capable de toutes les trahisons pour assouvir ton obsession du pouvoir ; que les droits de l’homme étaient pour toi ce que l’islam est pour les islamistes : une casuistique pour anesthésier les masses et une idéologie pour les assujettir. Toute ta vie, tu as couru derrière les droits de l’homme pour attraper le pouvoir.

Tu as osé dire, tu as eu l’outrecuidance et l’insolence de déclarer sur cette chaîne de télévision française que « le problème numéro 1 en Tunisie, ce n‘est pas la pauvreté mais la corruption ». Cela ne m’étonne pas de toi, tu n‘as jamais connu la pauvreté pour ressentir la souffrance d’un enfant qui marche pieds nus, ni la douleur d’un père qui n’a pas de quoi nourrir sa famille. En Tunisie, puis au Maroc, ta première patrie, ensuite en France, ta mère nourricière, tu as vécu dans les villas luxueuses et profité de la fortune de ton père, le bourgeois franco-tuniso-marocain que tu voulais faire passer pour un militant youssefiste !

Ce qui me fais réagir ce soir, ce n’est point le sentiment d’un ambassadeur qui a perdu ses fonctions, sa Patrie mais pas son honneur. Ni le ressentiment d’un philosophe qui avait jadis et naguère contribué à ta légende. Je réagis à tes propos abjects parce que je viens précisément d’un milieu pauvre mais digne et patriote, que j’ai vécu en Tunisie le supplice du chômage et la cruauté de la misère avant de m‘arracher à cette condition sociale par la volonté de réussir et la force nietzschéenne de vaincre le destin.

Tu as osé accabler ton illustre successeur au palais de Carthage, haut lieu d’une République fondée par l’immortel Bourguiba, un palais dont tu as souillé les murs et terni la fonction. Tu as osé dire de Béji Caïd Essebsi, « plutôt qu’il s’attaque au fléau de la corruption, il a fait le contraire : sa première action a été une loi d’amnistie pour les corrompus, c’est-à-dire des milliers de fonctionnaires, des centaines d’hommes d’affaire… ».

A supposer que Béji Caïd Essebsi eut la volonté ou l’intention de faire adopter une telle loi, qu’as-tu fait toi que voilà de ton mandat usurpé et de tes promesses évaporées ? Tu as commis le crime et la haute trahison d’amnistier, non point des entrepreneurs auxquels tu n’arrives pas à la cheville, mais des milliers de criminels, de brigands et de terroristes, qui ont constitué ton terreau électoral et dont certains incendient et pillent aujourd’hui dans les différents gouvernorats de la République, et d’autres sévissent en Syrie et en Libye.

En outre, je sais, tu sais et Béji Caïd Essebsi sait que les hommes d’affaires que l’actuel président souhaite remettre au travail pour qu’ils participent au redressement d’une économie sinistrée et contribuent à la création de travail pour les chômeurs, et que tu poursuis de ta haine compulsive, que ces hommes d’affaire et chefs d’entreprises sont déjà passé à la caisse, non guère celle de l’Etat, mais celle de la rapine et du racket ! Dès 2011, tous, sans exception, ont dû payer la jizya à ton ex magnat, le vénérable et mystique Rached Ghannouchi, qui a fait de toi le roi nu de la suzeraineté tunisienne. Nous savons tous que, pour éviter la prison, tous ces chefs d’entreprises ont donné des sommes colossales à Ennahdha, au CPR, à Ettakattol, à des avocats, à des juges, à des journalistes, à des ministres, et aux mafieux des droits de l’homme.

Tu accables Béji Caïd Essebsi alors que tu n’as strictement rien fait pour les prolétaires que tu courtises et galvanises aujourd’hui, comme tu as voulu hier exciter les gens du Sud contre les gens du Sahel et contre les tunisois. Les trois années de ta présidence humiliante pour les Tunisiens, tu les as passées à voyager, à déambuler dans les instances internationales, à discourir et à comploter contre l’Algérie et la Syrie. Tout cela pour plaire à tes maîtres Qataris et satisfaire tes Frères musulmans.

« Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l'œil de ton frère, et n'aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton propre œil ? », enseignent les Évangiles. Je te laisse méditer le verbe de Jésus parce que tu es imperméable à la parole d’Allah !

Avec tout mon mépris et mon regret de t’avoir connu.

vendredi 22 janvier 2016

Les musulmans sont les exécutants inconscients de leur autodestruction

Les musulmans ne progresseront pas tant qu'ils n'auront pas rouvert l'ijtihad, exégèse de leurs textes religieux et remise en question de leur religion pour l'adapter à leur époque. Ils ne pourront échapper à la réforme de leur religion et faire l'économie de cette remise en question.
R.B  
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intellectuel algérien, disciple de Malek Bennabi, estime que l'idéologie islamiste est le véritable ennemi des musulmans, et explique pourquoi toutes les tentatives de réformes de l'islam se sont soldées par des échecs. 

Vous êtes très critique sur l’islamisme. Estimez-vous que le véritable ennemi de l’islam et des musulmans est l’idéologie islamiste?

Très souvent un « isme » accolé à un mot en fait immédiatement un prisme déformant et assassin : marxisme, nazisme, islamisme… L’islamisme est la tentation d’isoler l’islam des autres peuples et cultures, de le couper du sens du monde, de l’exclure du mouvement de l’Histoire pour le réduire à la chose exclusive des musulmans, à un culte du passé, à une conception du monde invariable, immuable et indiscutable chevillée aux prédécesseurs (salaf) et aux oulamas qui n’ont pas rénové leur savoir depuis mille ans au moins.

L’islamisme n’est pas une vision nouvelle de l’islam, une adaptation à l’environnement mondial actuel, mais un corsetage des musulmans dans des conceptions obsolètes, dépassées, opposées au progrès et à la coexistence pacifique entre les nations, les religions et les cultures. Ce n’est pas un mouvement de pensée mais un populisme, un nihilisme, un despotisme culturel et cultuel. Il est indéniable qu’il est devenu le principal ennemi de l’islam et des musulmans. Là où il est apparu au cours du dernier demi-siècle (Afghanistan, Egypte, Algérie, Somalie…), il a entraîné dévastation et guerres fratricides.
C’est partout la guerre, les attentats, la haine, l’horreur… Regardez l’actualité mondiale : il n’y a plus de guerres conventionnelles, asymétriques ou de terrorisme endémique qu’en terre islamique. L’opinion internationale est de plus en plus défavorable à la présence de musulmans hors de leurs pays d’origine et l’islamophobie se développe partout. 
Où croyez-vous que tout cela va mener sinon à un isolement des musulmans et de l’islam, à leur exclusion de la vie internationale, à leur confinement chez eux, comme des pestiférés ?

- Vous affirmez que « Les musulmans sont, en ce début de troisième millénaire, les exécutants inconscients de leur autodestruction ». Quels sont les exemples concrets qui étayent votre analyse ?

Les exemples d’affrontements entre musulmans sont légion. Le monde musulman tout entier est en train de se laisser aspirer petit à petit dans une guerre mondiale intra-islamique qui l’affaiblira durablement et le condamnera à la misère économique et à l’arriération culturelle. Que fait l’Arabie saoudite sinon chercher à former un axe destiné à combattre l’axe chiite mené par l’Iran jusqu’à la fin des temps ? Que fait l’Iran en Irak, au Liban, en Syrie, au Yémen, sinon chercher à imposer l’hégémonie chiite sur les sunnites ?

La cohabitation entre ces deux courants religieux et idéologiques apparus au temps de Moawiya est en train de devenir impossible en Irak, au Liban, à Bahreïn, en Arabie saoudite, au Pakistan, en Indonésie… Les clergés des deux communautés poussent à l’affrontement et attisent les vieilles haines, en vue d’une bataille du type Armageddon. 

Y a-t-il deux islams, deux Corans, pour en arriver là ? L’islam est-il racial ? Ne s’agit-il pas d’une entreprise d’autodestruction sous couvert de religion ?

- Vous avez toujours appelé à une réforme de l’islam qui n’est pas, selon vous, un enjeu philosophique, mais stratégique. Pouvez-vous nous faire part de votre réflexion à ce sujet ?

Il est impossible de ne pas faire le lien entre les enseignements de ce que j’appelle « al-ilm al-qadim » et la fanatisation d’une frange importante des nouvelles générations. Tous les arguments de Daesh et de la mouvance politique islamiste à travers le monde sont puisés dans la culture islamique, telle qu’elle est enseignée à al-Azhar, Zitouna et Qarawiyine, dans les instituts islamiques et les centaines de milliers de mosquées existant de par le monde. 


L’islamisme n’a pas ajouté un seul mot, une seule idée, un seul argument à ce qu’il a trouvé dans le berceau. Son seul tort, si l’on veut, c’est d’avoir pris cette culture à la lettre quand les autres se contentent d’enseigner l’Etat islamique, le jihad, le statut d’apostat des autres, la primauté de l’au-delà sur la vie terrestre, sans réclamer leur mise en application par la terreur et séance tenante.

Ce corpus d’ « idées mortes », comme l’appelle Bennabi, est issu d’une interprétation du Coran faite il y a longtemps et dépassée dans de larges proportions. Cette cosmogonie anachronique est devenue nuisible à l’évolution et aux intérêts des musulmans, et appelle à une réforme urgente pour permettre à ces derniers de vivre parmi les autres nations et religions en paix et dans le respect mutuel. C’est en ce sens que je dis que l’enjeu n’est pas philosophique, théologique, esthétique, mais stratégique, historique, concret, réel et quotidien.

- Il y a eu des tentatives de réformes au 19ème siècle, notamment sous l’impulsion de Mohamed Abdou et Jamāl Al-Dīn Al-Afghani, qui ont toutes échoué. Comment expliquez-vous cet échec et que faut-il réformer en priorité? 

En effet, depuis le XIXe siècle des courants d’idées réformateurs sont apparus dans le Moyen-Orient et la péninsule indienne. A l’époque, on pensait que l’homme musulman accusait du retard par rapport à l’Occident, mais sur le plan matériel, économique, technique et militaire seulement. En termes de « valeurs », on pensait être très largement pourvus et même supérieurs au reste du monde. On croyait qu’en revenant au passé prestigieux de l’islam, on redeviendrait les premiers de la classe. Là loge l’erreur, là s’est réfugié le diable depuis le Moyen-âge : ce n’est pas le musulman qu’il fallait réformer, comme l’ont cru al-Afghani, Abdou et les autres, mais le « ilm al-qadim » qui charrie dans son enseignement le microbe, le virus, le poison qui a conduit à la décadence de jadis et à l’islamisme d’aujourd’hui.


On n’obtient pas un homme nouveau avec des formules anciennes qui ont déjà à leur actif une décadence universelle. L’idée morte devient mortelle par la force des choses, elle est nocive car périmée, inadaptée, décalée, dépassée… C’est toute l’interprétation du Coran, des valeurs de l’islam, de l’ancienne théologie et du « fiqh » qu’il faut revoir de fond en comble, qu’il faut passer au scanner pour détecter le mal. Une fois fait, il faut commencer à élaguer, à réparer, à corriger, à rénover. 

On trouve des fondements à cette approche que j’ai préconisée l’an dernier dans une série de douze articles,  aussi bien dans le Coran que dans le hadith, surtout celui, bien connu, où le Prophète prédisait qu’au début de chaque siècle apparaîtrait une réforme du « din », de la religion islamique, précisait-il.

Faute d’un tel effort d’adaptation (une fois par siècle au moins), la vie des musulmans ne peut pas s’actualiser, demeurer vivante et vivace, elle ne pourrait que stagner et péricliter comme c’est le cas effectivement depuis huit siècles. Les réformateurs annoncés par le Prophète ne sont pas venus ou ont été empêchés, ou alors ils se sont trompés sur le sens de la réforme comme c’est le cas des « Nahdaouis » qui, après s’être escrimés pendant des décennies, ont fini par déposer les armes de la rhétorique et abandonné la « réforme de grammairiens » qu’ils menaient inconsciemment, comme disait Bennabi. Devant cet échec, la rue, le « fiqh de la rue » a pris la relève avec les fusils mitrailleurs, le sabre et les attentats-suicides.

- Une dernière question : quel regard portez-vous sur les musulmans qui résident en Occident et particulièrement en France ? Peuvent-ils jouer un rôle dans la réforme de l’islam ?

Vous me donnez là l’occasion d’examiner un fait concret qui démontre l’immense déficit entre la pensée islamique, traditionnelle et littéraliste, et le réel, entre les « maqacid » (les buts recherchés) et les résultats pratiques d’attitudes rivées à une conception du monde révolue. Il fut une époque où le « ilm al-qadim » considérait qu’il était péché, « haram » (illicite) , pour un musulman de vivre en terre non-islamique. Aujourd’hui, aucun « alem » (théologien) ne le soutiendrait publiquement tant les musulmans ont essaimé dans le monde pour mille et une raisons.
Mais le raisonnement est toujours valable car déduit d’une vieille jurisprudence. C’est à cette « norme » du droit islamique que s’est référé il y a quelques années un grand « alem » pour demander aux Palestiniens de quitter leur pays, au motif qu’il est régi par la loi judaïque, même si cette loi est laïque. Cet exemple illustre l’anachronisme de l’ancien « ilm » (théologie) et éclaire le reste. On ne cherche pas à orienter les musulmans vers l’avenir, à les préparer à s’adapter au nouveau, à faire face à l’inconnu, à élaborer de nouvelles normes juridiques issues de la réouverture des portes de l'ijtihad, (l’exégèse) pour mettre en application un principe coranique cardinal (hukm ad-daroura, adaptation aux cas de force majeure), mais à les ramener au passé, à leur faire revivre le passé irrémédiablement dépassé.

Les musulmans d’Occident souffrent dans leur vie des incidences de l’islamisme et de son contrecoup, l’islamophobie, et ça ira crescendo jusqu’à leur rendre la vie impossible. Chaque attentat commis, ici où là, en fera des victimes collatérales, les blessant ou les tuant dans leur for intérieur. Le « ilm » en vigueur ne s’est pas réellement mobilisé pour dénoncer l’islamisme et son corollaire le terrorisme, pour les condamner et s’en distinguer, c’est à peine s’il fait la moue devant les outrances de l’islamisme ; il laisse flotter l’amalgame, les équivoques et les accointances, parce qu’en fait il ne peut pas se dresser contre l’islamisme, ils sont frères siamois.

On n’arrivera à les séparer qu’au terme d’une profonde réforme, d’une révolution intellectuelle et mentale pour laquelle les oulémas ne sont pas outillés, car ils ont été formatés pour enfoncer le clou du fanatisme, non pour l’enlever. 

Dans mes écrits où je prône une réforme de l’islam, de sa conception de l’univers, de Dieu, de la raison d’être de l’homme sur terre, de notre vision des autres, j’ai suggéré une méthode et un cadre pour mener cette réforme. Ce ne doit pas être l’œuvre d’individualités, quels que soient leurs titres ou leur réputation, mais d’acteurs souverains, je veux dire les Etats-membres de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), deuxième organisation en importance après l’ONU. 

QUE NOUS DISENT LES ÉVÉNEMENTS DE KASSERINE ?

Article paru dans : Kapitalis

On assiste en ce moment à des mouvements de revendications dans certaines régions de la Tunisie et cela devrait interpeller plus sérieusement le pouvoir.
On peut d’abord penser que ces personnes, souvent jeunes, sont manipulées par des politiques qui auraient intérêt à créer le désordre. Mais ce serait une analyse très insuffisante. 

Peut être existe-t-il des agitateurs ? Certainement. Mais ils ne pourraient rien, s'il n'y avait pas un réel problème politique, économique et social avec une chute de l’emploi et le maintient des inégalités régionales contre lesquelles le pouvoir n’a pas pris les mesures énergiques nécessaires. 
Si ces agitateurs existent, il est clair que ce sont des démagogues et des irresponsables qui vont précipiter encore plus le pays dans l'échec; et c'est tout simplement, disons le, une trahison. Pensent-ils un seul instant qu'ils dégradent encore plus la situation de ces pauvres gens ?
Hamma Hammami qui reconnait avoir participé à ces manifestations, même s'il se défend d'encourager la violence, se rend-il compte qu'il ruine son pays et qu'il nuit gravement à ceux qu'il prétend défendre ? Il a déjà montré dans le passé son irréalisme idéologique et il laissera une toute petite trace dans l'histoire, celle d'un fossoyeur de son pays, en tenant le rôle de l'idiot utile, comme à son habitude. Rappelez-vous Kasbah 2, quand il a soutenu les Frères musulmans qui appelaient à changer de constitution, comme si le communiste qu'il est, ne se doutait pas que la nouvelle constitution sera théocratique ! Voilà qu'il récidive aux côtés des chefs de la sinistre ligue de "protection de la révolution", manipulés par le crypto-islamiste Marzougui, qui n'en est pas à son premier coup ! 
Une occasion aussi pour d'autres opposants tombés dans les oubliettes, pour faire parler d'eux.
Il n'est pas impossible non plus que les Frères musulmans, toujours prompts à semer le chaos, qu'ils ne soient aussi derrière ces soulèvements. Rappelez-vous ce que disait d'eux feux Chokri Belaid : " Ils recourent toujours à la violence, pour "résoudre" toutes difficultés d'ordre politique qu'ils rencontrent " ! Or des difficultés commencent à pointer depuis que leur allié Nidaa Tounes est dans la tourmente.

La désespérance de ces jeunes ne doit pas, en effet, être traitée à la légère mais la solution ne peut être le résultat d’un claquement de doigt. Elle ne viendra que de la fin de la crise politique qui mine le pays et qui a été à l’origine de manière indiscutable du recul du tourisme, de la fuite des investisseurs et de la baisse du pouvoir d’achat.

Que faudrait-il faire ? Il y a une comparaison qui est très révélatrice du problème et de sa solution  : c’est la comparaison avec le Maroc.
Demandons-nous pourquoi le Maroc se développe de manière assez spectaculaire et pas la Tunisie ?
Il y a, à mon sens deux raisons essentielles :
- La première est que le Maroc a un pouvoir fort et qu’il ne connaît pas ou peu de crise politique. Or l’histoire montre que les investisseurs, ceux qui créent des entreprises, n’investissent, et on les comprend, que lorsque le pays est sérieusement gouverné et n’est donc pas à la merci de chamboulements imprévisibles.

La Tunisie, en ce moment, a tout sauf un pouvoir fort et cela pour plusieurs raisons :
° Une raison constitutionnelle : le mode d’élection de la chambre qui en émiettant la représentation nationale, entraîne une impossibilité de mener une réelle politique. Tant que la Constitution ne sera pas réformée sur ce point de manière à permettre que se dégage par l’élection une majorité stable, on sera dans la même incohérence politique et l’on n'aura pas de vrai programme économique et social.
° Et aussi la présence des partis qui instrumentalisent la religion dont on connaît le pouvoir de nuisance et la volonté de régression. Ils éloigneront, tant qu’ils seront là, les investisseurs qui craindront les dérives et les violences possibles. Ces partis ont montré dans de nombreux pays comme l'Egypte, la Turquie et la Tunisie, lorsqu'ils sont au pouvoir, leur corruption et leur incompétence.

- La deuxième raison est que le Maroc a fait clairement un certain nombre de paris sur l’avenir et que ces paris sont en voie d’être réussis grâce aux sommes importantes investies :
Le Maroc a su, contrairement à la Tunisie, réparer l’injustice régionale que ce pays avait connu du temps d’Hassan II.
C’est tout ce qui s’est passé pour développer prioritairement la région de Tanger jusqu’alors délaissée.
C’este ensuite le choix politique d’un tourisme haut de gamme, rendu possible par la sécurité venue elle-même de ce pouvoir fort.
C’est enfin le choix de développer de manière volontaire et énergique le domaine des ports et celui des énergies renouvelables.
Ce qui empêche la Tunisie de faire ces choix et de mettre toute son énergie dans des programmes porteurs d’emploi, c’est la faiblesse de son pouvoir et l’attelage gouvernementale actuelle qui tire à hue et à dia.

Ceux qui manipulent ces pauvres gens désespérés, sont malhonnêtes s'ils ne leur expliquent pas cela et si au lieu de fomenter des désordres qui plongent le pays un peu plus dans la crise, ils n’œuvrent pas pour en terminer avec la crise politique

On apprend que la France veut aider la Tunisie pour sortir de cette énième crise.
Qui ne se réjouirait d'une aide financière annoncée pour aider la Tunisie ? Cependant il semble que la Tunisie a déjà reçu de nombreuses aides de pays étrangers, celles que l'on connaît et celles un peu plus opaques, avec toujours un résultat assez peu probant.

Cette aide française annoncée est prématurée. Elle n'aura, comme les autres, hélas, aucun effet sérieux tant que les conditions ne seront pas réunies pour permettre une reprise économique réelle et non sous perfusion.

Rachid Barnat













jeudi 21 janvier 2016

Tout le monde se découvre bourguibiste



Devant la popularité dont jouit Bourguiba auprès des tunisiens, tous les hommes politiques, ou presque, se sont mis à se revendiquer de lui et de son héritage ! 
Même les pan-islamistes tout comme les pan-arabistes, et bien qu'ils aient tenté dans un premier temps de salir son image, ont fini par faire machine arrière et se revendiquer du bourguibisme : c'est le cas de Ghannouchi et de Marzougui ! Curieux, non ?
Cela rappelle aussi la classe politique française où de plus en plus d'hommes politiques se disent héritier de De Gaulle ! Mais il n'y a eu qu'un seul Bourguiba comme il n'y a eu qu'un seul De Gaulle.
Alors pourquoi ne pas laisser les morts en paix, et s'inspirer plutôt de leur philosophie politique. Ce que Mezri Haddad a eu l’honnêteté intellectuelle de faire en créant son mouvement néo-bourguibiste contrairement aux faux bourguibistes.

R.B
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Qui est le précurseur du néo-bourguibisme ?

La question mérite d’autant plus d’être posée que le bourguibisme semble revenir en force dans le débat politique tunisien. Alors que Mohsen Marzouk, le désormais rebelle de Nidaa Tounes, a placé le néo-bourguibisme au cœur de son discours politique, notamment lors de sa dernière démonstration de force le 10 janvier dernier à Tunis, certaines informations indiquent que le parti en cours de constitution autour de l’ancien ministre Mondher Zenaïdi serait, lui aussi de tendance centriste et d’inspiration bourguibiste. Tout comme Al-Moubadara de Kamel Morjane ou le Mouvement Destourien de Hamed Karoui. Même Rached Ghannouchi n‘a plus de problème psychologique ou idéologique de se référer à Bourguiba, comme il l’a fait récemment dans son interview à Al-Chourouk.  

Quant à Nidaa Tounes, depuis son lancement en 2012, il n’a pas cessé de se réclamer du bourguibisme, même si cela semble aujourd’hui de moins en moins crédible eu égard à son alliance, et pour d’autres, son « aliénation » à Ennahdha dont l’histoire autant que l’idéologie sont pour le moins radicalement opposées au bourguibisme. La « trahison » du legs bourguibiste, c’est du moins ce que reproche Mohsen Marzouk aux « loyalistes » de Béji Caïd Essebsi. Pourtant, les congressistes de Sousse se proclament eux aussi dépositaires légitimes de l’héritage bourguibien, ce que le Président de la République n‘a d’ailleurs pas manqué de rappeler à son ex-fils spirituel, Mohsen Marzouk, lors de son dernier discours au palais de Carthage à l’occasion du 5ème anniversaire de la révolution.  
  
La question est d’abord historique
Il ne m’appartient pas ici de dire qui est bourguibiste et qui ne l’est pas, ni si cette référence au bourguibisme et au néo-bourguibisme, particulièrement chez Mohsen Marzouk, est authentiquement idéologique ou si elle relève du marketing politique et d’une stratégie de communication minutieusement étudiée. La constitution de son futur parti, dont l’annonce est attendue le 2 mars prochain (clin d’œil au 2 mars 1934), saurait répondre à cette question. Celle que je pose ici, qui est d’ordre historique plus que politique, et à laquelle je voudrai répondre par honnêteté intellectuelle est la suivante : qui est le précurseur du néo-bourguibisme ? Je dis bien le néo-bourguibisme et non pas le bourguibisme en tant que tel.
Certains vont tout de suite penser à Mohamed Sayah, ancien puissant chef du Parti socialiste destourien (PSD) et hagiographe attitré du président Habib Bourguiba. Il n’en est rien. Mohamed Sayah n’est pas le théoricien du néo-bourguibisme mais un bourguibiste pur et dur et surtout le biographe de Bourguiba et de la saga destourienne qui a eu le mérite d’éditer plusieurs volumes sur le mouvement national tunisien, préservant ainsi une partie de la mémoire nationale.
Le précurseur du néo-bourguibisme est nettement plus jeune que Mohamed Sayah, il n’est pas un destourien, ni un ancien ministre de Bourguiba ou de Ben Ali. Il a critiqué le premier et s’est violemment opposé au second avant de rallier son régime par anti-islamisme, comme auparavant Mohamed Charfi, Dali Jazy et bien d’autres figures du réformisme ou du laïcisme tunisien.
Ce précurseur est Mezri Haddad, dont on a retenu la fonction d’ambassadeur à l’UNESCO et oublié la vocation de philosophe et de penseur politique. Il est, en effet, le tout premier intellectuel à avoir mis l’accent sur l’enjeu politique et stratégique que constitue le bourguibisme en général et le néo-bourguibisme en particulier. Appartenant à une génération qui se documentait dans les livres bien plus que sur facebook, j’ai eu l’occasion de lire son monumental ouvrage « Carthage ne sera pas détruite », qui a été publié à Paris en 2002 et diffusé à Tunis au compte-gouttes. Je l’ai encore feuilleté ces derniers jours et je n’en reviens pas de cette clairvoyance et puissance analytique qui caractérisent son auteur, pas seulement au sujet du bourguibisme mais aussi par rapport à des événements que notre pays a connu depuis janvier 2011 et plus exactement encore à leurs causes endogènes et exogènes qui rongeaient déjà le régime tunisien.
Premier acte en 1991
Dans un article qu’il cite dans son livre et qui a été publié dans Réalités le 15 novembre 1991, lorsque Bourguiba était « Le reclus de Monastir » pour reprendre le titre d’un grand quotidien parisien, que Ben Ali était au fait de sa puissance et que les bourguibistes « historiques » se faisaient tout petits, Mezri Haddad évoquait déjà la nécessité de réhabiliter le bourguibisme : « Je n’ai pas connu l’homme, je n’ai pas eu cette chance. Il était chef d’Etat, je n’étais qu’un petit journaliste stagiaire. Je n‘ai pas été favorisé par les privilèges de son régime, j’ai au contraire connu les pires difficultés lorsqu’il dirigeait le pays. Tant qu’il était au pouvoir, je n’ai pas écrit la moindre phrase pour flatter ou aduler son régime. Quand il a perdu le pouvoir, je ne me suis pas hâté pour le critiquer. Est-il anachronique de se déclarer aujourd’hui du bourguibisme ? Dans la multitude des difficultés au milieu desquelles se débat la Tunisie, dans le vide idéologique qui frappe d’hémiplégie la classe politique, dans cette déplorable somnolence culturelle que traverse le pays, il n’est pas inconcevable et même inutile d’établir le bourguibisme sous forme de mouvement intellectuel ou politique ». Nous étions en 1991, je le rappelle!
Cet article visionnaire ne se limitait pas à une simple idée jetée comme une bouteille à l’océan. Il continuait avec ce passage que certains néo-bourguibistes devraient méditer : «Sa doctrine devrait avant tout dépouiller le bourguibisme de son rattachement trop direct, trop affectif à l’homme Bourguiba. Il faudrait couper cette sorte de lien ombilical en extirpant de la future pensée les gauchissements et les erreurs de Bourguiba. Il ne faut plus que le bourguibisme évoque chez les Tunisiens les idées d’autocratie, de régionalisme, de kémalo-occidentalisme, de mépris de nos us et coutumes arabo-islamiques. Le néo-bourguibisme doit avoir pour finalité politique la démocratie et le respect impératif des droits de l’homme, et pour dimensions culturelles un ressourcement critique dans notre civilisation arabo-islamique, avec un ancrage encore plus fort dans la Modernité. Hormis son âme : le nationalisme, ses caractéristiques intrinsèques et fondamentales : le positivisme rationaliste, l’émancipation de la femme et le libéralisme, il faudrait rejeter comme des scories de l’Histoire toutes les altérations, les déviations et les égarements de l’ancien régime qui l’avaient inexorablement poussé vers l’immobilisme et la déchéance…Je lance cette idée, peut-être trouvera-t-elle un écho au milieu de ce silence béat et assourdissant. C’est ainsi que j’entendais rendre hommage à celui qui fut le symbole de la liberté tunisienne, tout comme Périclès fut le symbole de la démocratie athénienne »
Second acte en 2002
Mezri Haddad n’a pas été écouté à l’époque et son idée n’a eu aucun écho. Et pour cause, l’heure (1991) était au nouveau culte de « l’architecte du changement », Ben Ali et à l’effacement de toute trace du bourguibisme. Le RCD se voulait rassembleur de toutes les tendances idéologiques, du destourien au panarabe et du gauchiste au libéral. Certains ont oublié que déjà à l’époque de Ben Ali, le youssefisme était mieux considéré que le bourguibisme. C’est sous ordre de Ben Ali que les cendres de Salah Ben Youssef, assassiné en août 1961, ont été rapatriées en Tunisie pour une seconde inhumation au carré des martyrs dans le cimetière d’Al-Jellaz, et que l’épouse du défunt est rentrée d’exil pour être reçue au palais de Carthage.
Il ne sera pas non plus écouté en 2002, après la parution de son livre « Carthage ne sera pas détruite » dans lequel il consacre plusieurs pages à Bourguiba et au bourguibisme. Mezri Haddad y dénonçait « cette tentation chez certains de faire oublier jusqu’au nom de Bourguiba » et appelait les cadres du RCD à faire preuve de sagesse et d’intelligence politique. Et pour appuyer sa démonstration, il ne cite (page 394) curieusement que Béji Caïd Essebsi, « ancien brillant ministre des Affaires étrangères à l’adresse des militants de son parti : Il appartient au RCD de relever le défi s’il entend assumer pleinement l’héritage de l’œuvre de Bourguiba et du Parti pendant les trois décennies de l’indépendance ».
Dans le même texte, Mezri Haddad, qui n’était pas membre du RCD, appelle à la création d’une Fondation Habib Bourguiba et à « l’introduction dans les écoles et dans les universités d’un enseignement de la philosophie politique bourguibienne ». Mais c’est à la page 395 de son livre qu’il déploie toute sa force intellectuelle et sa lucidité politique pour adresser à Ben Ali et aux dirigeants du RCD cet avertissement qui sonne comme un glas : « Si le RCD n'opère pas son recentrage sur la philosophie politique bourguibienne, il ne faudrait pas s’étonner un jour de voir ses concurrents politiques se réclamer davantage de Bourguiba…Le RCD ne réussira pas à vaincre ses adversaires de l’extrême-gauche droit-de-l’hommiste et de l’extrême-droite intégriste sans une idéologie forte et mobilisatrice. Et celle-ci, il ne pourra la puiser que dans la pensée profonde et féconde du bâtisseur de la République.
Le RCD d’aujourd’hui, pour survivre aux soubresauts de demain et conserver son rôle moteur dans l’évolution du pays, doit faire du bourguibisme son credo essentiel. Vaincre ses adversaires, est-il besoin de le souligner, s’entend dans le sens moral et démocratique : les marginaliser par la force de conviction, par la puissance des arguments, par l’exemplarité des comportements, par la pureté des intentions, par la maîtrise des événements, par l’utilité des réalisations. La victoire par l’ostracisme ou la répression se passe évidemment de tout cela, y compris de l’idéologie, fût-elle néo-bourguibienne. En un seul mot, si l’on veut marginaliser l’idéologie islamiste, il faudrait lui opposer une idéologie tout aussi mobilisatrice : le néo-bourguibisme ».
Troisième acte en 2011
Dès janvier 2011, redoutant la vague islamiste et l’écroulement de la République après la chute du régime, Mezri Haddad appelait les patriotes et notamment les destouriens à faire preuve de résistance et d’audace. 
Dans son article intitulé « Du passé, ne faisons pas table rase » et publié dans La Presse le 28 janvier 2011, il disait : « Comme toutes les administrations et structures de l’Etat, le RCD a été gangrené par le clientélisme et le culte de la personnalité. Il faudrait en extraire les mauvaises herbes, rappeler ceux qui l’ont quitté ou en ont été exclus et le rebaptiser : soit PSD, son nom jusqu’en 1988, soit le ramener à sa forme originelle de Néo Destour. Ce parti fondé par l’illustre et inégalable Habib Bourguiba ne doit pas disparaître…. Le bourguibisme a un avenir en Tunisie ». Cet appel n’ayant eu aucun écho auprès de l’élite destourienne et encore moins chez les bourguibistes historiques, Mezri Haddad décide d’y aller tout seul.
En effet, le 16 février 2011, soit un mois après la chute du régime, alors que la vague révolutionnaire faisait remonter ses ennemis jusqu’au « dictateur » Bourguiba et promettait de juger la République depuis 1957, on apprenait par l’agence TAP que « Mezri Haddad, philosophe et écrivain, vient de lancer à partir de Paris le Mouvement Néo-Bourguibiste (MNB) ». Selon le communiqué dont une copie est parvenue à l'Agence TAP et au site d’information Leaders, « ce mouvement inscrit sa doctrine autant que son action dans la fidélité à l'universalisme humaniste ainsi que dans la continuité de la tradition patriotique et réformiste tunisienne dont Habib Bourguiba avec les compagnons nationalistes a été la fois l'adepte et la quintessence ».
L’annonce de cette nouvelle a provoqué sur internet une vague de stigmatisation d’une rare violence. Son intensité était proportionnelle aux différentes forces d’opposition qu’elle a pu catalyser : des islamistes, des baathistes, des gauchistes, des libéraux et, comble des paradoxes, des bourguibistes ayant des liens de parenté avec la famille Bourguiba. Au bout d’un mois, face à cette levée de boucliers, Mezri Haddad finit par abandonner son projet… mais pas son combat contre ce qu’il appelle les « tenants de la révolution bouazizienne » et les « fossoyeurs du nationalisme tunisien ».
Quatrième et dernier acte
C’est dans son livre « La face cachée de la révolution tunisienne », édité à Paris et à Tunis en septembre 2011, que Mezri Haddad reviendra une dernière fois sur le néo-bourguibisme pour le définir, et en même temps répondre à ses détracteurs qu’il qualifie « d’héritiers sans héritage ».  Le bourguibisme écrit-il, « ce n’est pas une vieille chaussure qu’on exhume du sahara libyen pour flatter le prince et participer à sa légende, ni une carte de visite ou un site internet pour faire du marketing, ni même un nom qu’on porte par le hasard de la filiation. Le bourguibisme est une philosophie non écrite, un testament légué à l’ensemble des Tunisiens, une façon de penser et d’agir, une rationalisation de l’héritage arabo-musulman, une synthèse de l’Orient et de l’Occident, une projection dans la modernité, un ancrage dans la tunisiannité, un guide du bon patriote, un souffle de liberté, un besoin de fierté. La fierté de naître sur cette belle terre tunisienne, de la labourer pour en extraire les plus beaux fruits, d’en jurer la protection de toute souillure et de toutes les trahisons. Il ne s’agit donc pas de braire, «nous sommes des bourguibistes»; il s’agit d’en incarner l’âme et d’en perpétuer l’esprit ».
L’idée avait si bien fait son chemin qu’en août 2015, alors que Mezri Haddad avait enterré son projet néo-bourguibiste depuis 2011, paraissait dans Kapitalis un article assez curieux sous le titre de « Un parti néo-bourguibiste, pour quoi faire ? ». Son auteur, Rachid Barnat faisait remarquer à juste titre que « Beaucoup d’hommes politiques se disent héritiers de Bourguiba et du bourguibisme; espérons que le mouvement de Mezri Haddad saura faire le tri entre le bon bourguibiste et l’ivraie; pour empêcher l’infiltration de son parti par les pan-islamistes et les pan-arabistes; et ne pas rééditer les erreurs des actuels partis «démocrates» qui de consensus en alliance contre nature, ont perdu leur âme ! »
Mutation et avenir du néo-bourguibisme
L’idée de Mezri Haddad a fait son chemin et a pu trouver, en la personne de Béji Caïd Essebsi, un acquéreur plus consensuel, et surtout plus « légitime », ayant été toute sa vie ministre de Bourguiba. Dès le congrès de Monastir par lequel Nidaa Tounes déclarait sa naissance, l’actuel président de la République faisait du néo-bourguibisme à la fois son fer de lance contre la gauche révolutionnaire et les « conservateurs religieux », et son cheval de batail pour conquérir le pouvoir. Dans les mois qui ont suivis ce congrès fondateur, Béji Caïd Essebsi a pu incarner, de la paire de lunette jusqu’au timbre de la voix, la personnalité de Bourguiba, mais en a-t-il pour autant personnifié la doctrine et la morale politique ? La question se pose aujourd’hui avec d’autant plus d’acuité que la dissidence conduite par Mohsen Marzouk lui dispute désormais le monopole de l’héritage bourguibien.

Laquelle de ces deux tendances à l’intérieur de la famille nidaïste emportera-t-elle cette bataille, certes symbolique et idéologique, mais aux enjeux éminemment politiques ? Probablement celle qui marquera le plus, par son discours autant que par son action, le clivage par rapport à Ennahdha. Car, qu’on le veuille ou pas, c’est la relation à l’islamisme qui distinguera le néo-bourguibisme authentique du néo-bourguibisme utilitariste, l’original de la copie.    

Dans cette dispute du legs bourguibiste qui oppose au sein de Nidaa Tounes les « loyalistes » aux dissidents, Mezri Haddad n’a curieusement pas pris position. Serait-il définitivement désenchanté de la vie politique tunisienne où la force des idées a moins d’impact que la puissance de l’argent et où le débat intellectuel s’est éclipsé devant l’opportunisme, le populisme et le crétinisme ? Ou attend-il plutôt le moment opportun pour réactiver son Mouvement Néo-Bourguibiste, qui a eu le tort de naître très tôt, à un moment où le bourguibisme, même mort, continuait à hanter certains esprits révolutionnaires.

J’ignore ses intentions mais, ayant connu l’homme et surtout son œuvre, je ne peux pas occulter son passé et ce que le concept de néo-bourguibisme lui doit. Je ne lui rends pas hommage, je lui rends plus modestement justice, mieux vaut tard que jamais.
* Universitaire, chercheur associé à l’Académie de Géopolitique de Paris et au Centre d’Analyse de la Politique Etrangère (CAPE).