mardi 21 août 2018

Rien ne justifie la torture des animaux : ni la tradition ni l'art !


" L’animal ne possède rien, sauf la vie, que si souvent nous lui prenons "
Marguerite Yourcenar

" On reconnaît le degré de civilisation d'un peuple à la manière dont il traite 
ses animaux
Gandhi

La tauromachie est l'art scélérat et vénal de torturer et de mettre à mort des animaux,
elle est une fête de la douleur et de la mort.
En cela, la tauromachie constitue un défi majeur à la morale, à l'éducation, 

à la science et à la culture."
Alfred Kastler


Ne peut-on être musulman sans avoir à reproduire des gestes sacrificiels d'un autre âge, répandus chez des peuples qui croyaient calmer la colère des dieux par ignorance, en mettant fin au massacre des innocents dont on dit cyniquement que c'est leur fête ?
Et que dire de la place que réservent les musulmans au chien, ce meilleur ami de l'homme dans les sociétés civilisées; que, si certaines écoles comme le soufisme le respectent, dans d'autres comme le wahhabisme, le considèrent impure; ou pire, le rejettent par phobie de la rage, dont  il est porteur dans leur imaginaire collectif !
Quant au christianisme, lui non plus n'a pas accordé à l'animal l'attention qu'il mérite puisqu'il ne peut partager avec l'homme certaines qualités qui lui sont exclusives étant lui-même à l'image de Dieu, ce qui serait blasphémer que l'animal puisse lui aussi partager ces qualités. Même le siècle des Lumières, qui a été pourtant à l'origine du progrès de l'humanité dans beaucoup de domaines, a oublié l'animal; puisque 
Descartes père de la philosophie moderne, avait développé la théorie de l'animal-machine lui reniant tout sentiment et toute sensibilité même celle à la souffrance, faisant des animaux des machines serviables et corvéables à merci; puisqu'ils ne savent pas ce qu'est la souffrance ! 
R.B

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Deux entrées récentes sur Facebook m’ont fait réagir. La première évoque un entretien avec un « philosophe » dans un journal du midi dans lequel il défend la corrida et la rédaction lui fait dire que « supprimer la corrida serait un assassinat » rien de moins !

La seconde entrée évoque, photo à l’appui, la présence de l’évêque de Bayonne dans son habit de cérémonie à une corrida.

J’avoue que j’ai réagi, assez vivement, à ces entrées mais, dans le fond sur un mode émotionnel, puisque je suis résolument hostile à la corrida depuis toujours.


J’ai voulu dépasser ces réaction spontanées et émotives et réfléchir, de nouveau, à la question et je dois avouer que je n’ai pas trouvé un seul argument qui puisse justifier ces cruautés infligées sans utilité à des animaux.

Reprenons les arguments des partisans de cette cruauté.


Il y a d’abord et toujours mis en avant, le respect de la tradition. D’ailleurs la loi Grammont justifie la corrida dans quelques lieux en France au nom d’une « tradition durable ».

Pour moi cet appel à la tradition ne vaut absolument rien. Le progrès moral des peuples et le progrès tout court, s’est toujours fait en rompant avec les traditions anciennes héritées de temps d’ignorance. Dans la Rome antique et ailleurs, les jeux du cirque qui mettaient en jeu la vie d’animaux mais aussi d’hommes, constituaient une solide tradition. Elle a été heureusement mise à néant par le progrès des peuples. Qui le te contesterai aujourd’hui ?

Dans certains pays la tradition est d’exciser les petites filles. Doit-on au nom du respect dû à la tradition l’accepter ? Evidemment non.
Il n’y a guère, dans nos campagnes, la femme ne s’asseyait pas à table et servait le mari. Devait-on respecter cette belle tradition ancienne ? Evidemment que non !
Malgré l’absence de texte juridique aucune femme n’a été, très longtemps, admise à l’Académie française au nom de la tradition. Aurait-il fallu continuer ?
Marguerite Yourcenar qui, au passage était résolument hostile à toute souffrance animale, fut la première à être admise à l’Académie, a évoqué, avec une forme d’ironie, la place de la tradition dans son magnifique discours de réception : « D’autre part j’ai trop le respect de la tradition, là, où elle est encore vivante, puissante et, si j’ose dire, susceptible, pour ne pas comprendre ceux qui résistent aux innovations vers lesquelles les pousse ce qu’on appelle l’esprit du temps, qui n’est souvent je le leur concède, que la mode du temps ... »; et après avoir donné son coup de chapeau aux vieux académiciens, elle s’attarde sur toutes les femmes qui auraient dû recevoir avant elles cet honneur !

Par conséquent ce premier argument de la tradition est absolument sans portée, il n’est que le conservatisme, le dogmatisme semblable à celui des Eglises; et qui a été, fort justement combattu.

Le second argument des partisans est le recours à l’esthétique, à la beauté du spectacle dans le sable, sous le ciel bleu, au milieu d’une musique à flonflon et dans le rouge et jaune des couleurs de l’Espagne ! Et cette beauté devrait selon eux, faire oublier la cruauté non pas seulement de la mort qui n’est qu’un mauvais passage mais de tout ce qui précède : la cruauté des engins destinés à meurtrir la chair du taureau, à faire de sorte de le stresser au maximum. Ah vraiment, elles sont belles, en effet les piques semblables à d’horribles hameçons qui s’enfoncent dans les chairs mais qui, il est vrai sont si joliment surmontés de décorations rouges et jaunes. 
Ces mêmes qui admirent l’esthétique de la corrida, s’offusquent sans doute et pince le nez, quand on évoque Céline et son antisémitisme écœurant. Mais la beauté du style ne devrait-elle pas justifier à leurs yeux les pires ignominies !

En conclusion je ne pense pas que la beauté ou la jouissance que donne un spectacle, puisse justifier la cruauté et la souffrance animale. Une telle beauté est salie et n’est plus la beauté.

Je rappellerai que l’on connaît des assassins qui jouissent de la souffrance de leurs victimes et il ne viendrait à l’idée de personne de justifier leur crime par la jouissance qu’ils en obtiennent.

Il y a, enfin, deux derniers arguments : l’argument économique et celui prétendument « écologique ».
L’argument économique est d’ailleurs celui qui a le plus de succès et notamment auprès des élus. La corrida est, en effet, une affaire à la fois pour ses divers participants et pour les endroits où elle se déroule. Cela est indéniable. Mais cet argument peut-il justifier la souffrance infligée ?

Je rappellerai seulement que l’esclavage des noirs d’Afrique a été une grande affaire économique, et qu’il a enrichi des familles et des villes à un point assez difficile à imaginer. Aurait-on dû maintenir l’esclavage pour autant ? Evidemment les taureaux ne sont pas des hommes et ils ne peuvent ni se révolter ni se plaindre.

Enfin il y a le dernier argument hypocrite et cynique qui se voudrait écologique ! 
Faute de corridas on n’élèvera plus de taureaux de combats et ces magnifiques animaux n’existeront plus ! Et puis, pensez-y, certes il meurt dans l’arène mais auparavant ils ont eu une vie de rêve dans les prés verts. Mais que ne les laisse-t-on pas terminer leur vie dans les prés verts si on se soucie tant de leur bien être ? 
Et puis s’ils ne viennent pas au monde, qu’elle importance. Et ne doivent-ils y venir dans ce monde que pour justifier que quelques hommes se repaissent du spectacle de la cruauté et de la mort ? Belle raison en vérité !

Enfin qu’un évêque assiste en grande tenue à une corrida, cela peut en effet choquer mais cela n’étonnera pas ceux qui savent que l’Eglise peut faire bien pire; n’a-t-on pas vu, en Espagne l’Eglise d’Espagne bénir les fusils qui allaient tuer les républicains !

***

UN MATADOR REPENTI

Au milieu d’une corrida, le matador Álvaro Múnera a fait quelque chose que personne n’avait prévu.

La foule rugissait, le taureau s’est jeté de sa fureur, et Álvaro a levé son manteau pour la grève finale. Puis il s’est arrêté. Au lieu de finir la rencontre, il s’est baissé sur le sol et s’est simplement assis. Le silence est tombé sur l’arène.

Plus tard, il a expliqué : "Je ne voyais plus le danger dans les cornes. Je l’ai seulement regardé dans les yeux. Ils n’étaient pas remplis de colère, mais d’innocence. Il n’attaquait pas, il suppliait pour sa vie. Ce n’était pas un combat... C’était de la cruauté. "

À ce moment-là, Múnera lâcha son épée. Il quitta la corrida pour toujours.

Mais sa transformation ne s’est pas arrêtée là. Álvaro est devenu un militant franc contre la cruauté envers les animaux. Il a parlé dans les écoles, écrit et rejoint des organisations de défense des animaux. Il a enseigné que l’empathie est plus forte que la tradition, et que le vrai courage est de refuser de faire du mal, même quand le monde s’attend à ce que vous le fassiez.

Les critiques l’ont qualifié de traître à sa culture, mais il est resté immobile.

Aujourd’hui, son histoire inspire des milliers de personnes. Le matador qui une fois a tué pour les applaudissements se bat maintenant pour la compassion, montrant qu’un moment de reconnaissance, un regard dans les yeux d’un autre être, peut tout changer.

Il est temps d'arrêter cette tradition barbare.


lundi 20 août 2018

Nos amis les bêtes, ces oubliées de la civilisation

Beaucoup de singes 
refusent de croire que 
l'homme descend d'eux !

Si seulement les hommes pouvaient fêter l'Aïd sans avoir besoin de reproduire le geste d'Abraham, qui a épargné son fils en sacrifiant un mouton pour prouver sa foi à dieu, en épargnant à leur tour le mouton; cela ne changera rien à leur foi de perpétuer un sacrifice lui même hérité des pratiques du paganisme anté-islamique; et cela permettra de reconstituer le cheptel ovin tunisien, d'autant que la Tunisie est réduite à importer massivement des moutons des pays de l'Est juste pour satisfaire à ce rituel qui n'a plus de raison d'être au 21é siècle ! On peut commémorer cet acte symbolique de soumission à un dieu unique sans pour autant le reproduire.
En Arabie pour clore le pèlerinage, les deux millions de pèlerins s'adonnent à ce rituel qui se transforme en massacre de bêtes tuées à la chaîne dans d'effroyables conditions ... frisant la barbarie !!
Ne peut-on être musulman sans avoir à reproduire des gestes sacrificiels d'un autre âge, répandus chez des peuples qui croyaient calmer la colère des dieux par ignorance, en mettant fin au massacre des innocents dont on dit cyniquement que c'est leur fête ?

Et que dire de la place que réservent les musulmans au chien, ce meilleur ami de l'homme dans les sociétés civilisées; que, si certaines écoles comme le soufisme le respectent, d'autres comme le wahhabisme, le considèrent impure; ou pire, le rejettent par phobie de la rage, dont  il est porteur dans leur imaginaire collectif !

Quant au christianisme, lui non plus n'a pas accordé à l'animal l'attention qu'il mérite puisqu'il ne peut partager avec l'homme certaines qualités qui lui sont exclusives étant lui même à l'image de Dieu, ce qui serait blasphémer que l'animal puisse lui aussi partager ces qualités. Même le siècle des Lumières, qui a été pourtant à l'origine du progrès de l'humanité dans beaucoup de domaines, a oublié l'animal; puisque Descartes père de la philosophie moderne, avait développé la théorie de l'animal-machine lui reniant tout sentiment et toute sensibilité même celle à la souffrance, faisant des animaux des machines serviables et corvéables à merci; puisqu'ils ne savent pas ce qu'est la souffrance ! 
R.B
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Henry Spira, l'homme qui a révolutionné la lutte pour la cause animale

Dans "Théorie du tube de dentifrice", enfin traduit en France, le philosophe Peter Singer rend hommage à un héros de la défense des animaux.

Henry Spira parlait avec un fort accent de la classe ouvrière new-yorkaise. Il était direct, les pieds sur terre, déterminé. Ses chemises étaient fâchées avec le fer à repasser et ses cheveux comme lui : en bataille. C’est dire s’il ne passait pas inaperçu dans les couloirs selects du Sénat américain, où il plaidait la cause animale avec toutes ses pièces à conviction rassemblées dans un sac de la Pan Am.

Heny Spira fut un si fin défenseur des animaux que son ami le philosophe Peter Singer, auteur de "la Cause animale" mondialement reconnu pour ce travail, écrivit en 1998 un remarquable essai à son sujet. Cette année-là, atteint d’un cancer, Henry Spira sait qu’il va mourir bientôt et envisage sans douleur ce départ précipité – sa vie lui a plu, elle reflète ce qu’il est, ça le rend philosophe. Peter Singer prend l’avion à Melbourne pour venir parachever à New York, chez cet ami affaibli et vaillant qui lui ouvre le canapé du salon, un travail entrepris quelques années auparavant. Considéré comme un manuel de stratégie, ce livre en phase avec notre époque sensible à la question animale est aujourd’hui traduit en français sous le titre "Théorie du tube de dentifrice".
"Si on repère quelque chose d’injuste, il faut faire quelque chose"

Henry Spira commence à s’intéresser au sort des animaux en 1973 dans sa quarante-cinquième année et tout à fait par hasard. Cette année-là, un ami en partance pour l’Europe lui confie son chat. Henry Spira n’a jamais eu d’animaux. Il est immédiatement sous le charme de cet hôte souverain. A observer la créature faire sa vie dans son appartement, il lui apparaît soudainement totalement absurde de câliner un animal et de planter sa fourchette dans un autre.

Il se trouve qu’au même moment, la "New York Review of Books" publie un recueil de textes collectif coordonné par Peter Singer, qu’il ne connaît pas encore. Dans son article, "Animals, men and morals", le philosophe expose les grandes lignes de l’antispécisme, inspiré des travaux de l’anglais Richard Ryde, psychologue et membre du Club d’Oxford qui, dans les années 60, se mit à réfléchir sur la place de l’animal parmi nous.

Les antispécistes plaident pour que soient reconnus les points communs entre les animaux humains et les animaux non humains (la distinction est de Darwin) et, de ce fait, l’universalité des émotions primaires : attachement, joie, bonne humeur, tristesse, abattement, surprise, honte, besoins sociaux, etc. Et la capacité à ressentir la souffrance n’étant pas le propre de l’homme, les antispécistes dénient à l’être humain le droit de faire mal aux animaux, à quelque titre que ce soit.

Dès lors tout va très vite. Henry Spira se met à lire pendant des jours et des jours, il cherche parmi les oeuvres de philosophes ce qui pourrait justifier que les animaux soient exclus de la sphère de protection morale. En vain. Aucun raisonnement qui se puisse trouver pour affranchir l’homme du respect dû aux animaux. A l’université de New York, il s’inscrit pour suivre un séminaire de Peter Singer. C’est là qu’il décide de s’impliquer dans ce combat. En guise de préambule, il devient végétarien. "Si on repère quelque chose d’injuste, il faut faire quelque chose", disait-il.
Singer a fait une énorme impression sur moi parce que sa préoccupation pour les animaux était rationnelle et défendable dans le débat public. Elle ne reposait pas sur du sentimentalisme, sur le fait que les animaux en question étaient mignons ou sur la popularité des animaux de compagnie. Il disait simplement que c’est mal de blesser l’autre et que pour être cohérent nous ne pouvons limiter la nature de cet autre ; s’il fait la différence entre la douleur et le plaisir, il a le droit fondamental à ce qu’on ne lui fasse pas de mal.
L'animal est un opprimé
Il existe bien sûr déjà aux Etats-Unis des mouvements de défense animale qui peuvent se prévaloir d’un siècle de militantisme antivivisection ; mais ils œuvrent sans résultat aucun. Même Peter Singer qui déroule depuis vingt ans un argumentaire saisissant n’arrive à rien. La description des atrocités par les ligues disposant pourtant de milliers de dollars pour leur action et la protestation étayée d’un intellectuel hors du commun ne suffisent à faire bouger les lignes.

Henry Spira va s’y prendre autrement. Il considère que l’animal est un opprimé et qu’il faut mettre en application les méthodes de lutte qui ont prouvé leur efficacité pour les droits civiques des Noirs, l’avènement du syndicalisme et l’émancipation des femmes. Il a derrière lui un long passé d’activiste. 

J’ai senti que la libération animale était l’extension logique de ce qui avait été toute ma vie, dira-t-il, l’identification aux impuissants et aux vulnérables, aux victimes et aux dominés.

Pour lancer ce mouvement qui deviendra bientôt l’Animal Rights international (ARI) et l’estampillage officiel sur ses courriers, il lui faut une victoire et vite. Quelque chose de concret. Ses recherches lui apprennent qu’au cinquième étage du très populaire Museum d’histoire naturelle où se pressent chaque jour des familles ravies de découvrir les dinosaures, se déroulent d’étranges expérimentations sur le comportement sexuel du chat. Les cobayes subissent des mutilations à vif au nom d’absurdes questionnements.

Apprendre qu’on étudie la fréquence moyenne des coïts de félin énuclées ou rendus infirmes après sectionnement des nerfs dans les organes sexuels ; savoir qu’on observe dans le noir un chat avec des lésions au cerveau en présence d’une lapine pour voir s’il va la grimper ou pas est pour le moins effrayant. Menées par un chercheur nommé Lester Aronson, financées par des fonds publics, les expériences sont d’une grande cruauté. Henry Spira n’aura pas de mal à faire naître un immense mouvement de protestation autour de ces "observations comportementales" qui s’apparentent à de la torture légale.

"Mutiler des chats pour étudier le sexe : qu’est-ce qu’on s’amuse !"

Sa première campagne dure une année. Elle est relayée par une presse incisive comme le "Chicago Sun" qui titre : "Mutiler des chats pour étudier le sexe : qu’est-ce qu’on s’amuse !"  En 1976, "Science", la plus prestigieuse des revues scientifiques américaines, offre un soutien inattendu à Spira en le présentant comme un homme droit et dénué de tout fanatisme. "Science" n’accorde par ailleurs aucun crédit aux travaux d’Aronson. Et surtout, c’est la première fois qu’une publication scientifique traite avec respect ceux qui s’opposent aux expériences sur les animaux. L’avancée est considérable. L’été 1977, le Museum, en état de siège sous un déluge de réclamations, stoppe ces expérimentations et s’engage à étudier les animaux dans leur milieu naturel. On apprendra des années plus tard que Lester Aronson avait pris l’habitude de donner aux chats mutilés le nom d’une personnalité de l’establishment scientifique américain.

Après ce triomphe qui l’a fait connaître, Henry Spira va faire abolir une loi de santé publique, le Metcalf-Hatch Act, laquelle autorise les scientifiques à prendre chiens et chats dans les fourrières et refuges publics pour leurs expérimentations - les chercheurs peuvent ainsi obtenir un animal pour 5 dollars contre 200 s’il est élevé spécifiquement pour le laboratoire. Les associations de défense des animaux essayent depuis vingt ans de faire abroger cette loi inique (les animaux sont dans des refuges et de nombreux particuliers font des dons pour qu’il en soit ainsi). Leur combat sans éclat est devenu le symbole suprême de l’impuissance des mouvements pour le bien-être animal. En France, à la même époque, les ricaneurs ricanent : Brigitte Bardot défend les bébés phoques dépecés vivants sur les banquises pour leur blanche fourrure.

Animal Rights International passe alliance avec toutes les associations de défense animale, les associations font pression sur le Sénat, les journalistes relayent, le Metcalf-Hatch Act est aboli. Chaque campagne devant servir de tremplin pour un bond en avant plus spectaculaire encore, Henry Spira s’attaque au test de Draize, utilisé par l’industrie pour évaluer, dans les yeux de lapins immobilisés dans des rails de contention, la dangerosité de produits susceptibles de toucher un œil humain - c’est-à-dire à peu près tous.  

"Aveuglez des lapins pour produire un nouveau mascara"

Cette fois encore, Henry Spira a fédéré autour de cet objectif tous les militants - quatre cents associations et fondations, et continue d’agir selon son modus operandi. Ne pas demander ce qui n’est pas réaliste, en l’occurrence l’arrêt immédiat du test de Draize. Ne pas attaquer frontalement l’adversaire. Trouver un accord, dialoguer. Il va solliciter l’industrie cosmétique, toute désignée pour sa dimension frivole. Il est certain que peu de gens diront : "Allez-y, aveuglez des lapins pour produire un nouveau mascara."  

Revlon a vendu pour un milliard de dollars en 1978. C'est la toute première cible. Ce que Henry Spira veut, c’est amener la multinationale à financer la recherche pour l’émergence de tests alternatifs, sans animaux, à savoir l’étude de cellules ou de tissus développés en laboratoire. Le lapin n’est bien sûr pas l’animal de compagnie qui dort au pied du lit (bien qu’il soit facilement apprivoisable et très affectueux), mais ce qu’Henry Spira veut faire admettre par cette campagne, c’est que le critère central est la propension de l’animal à ressentir la douleur. Il demande à Revlon de verser un centième d’un pour cent de son revenu brut - 170.000 dollars par an - pour ces recherches. Ce qu’il a déjà en tête, c’est d’entraîner ensuite les industriels de la pharmacie, ceux des pesticides et des produits domestiques dans cette révolution. Comme toujours, il prend soin de ne pas diaboliser l’adversaire.

La campagne démarre en 1978. Henry achète une action de Revlon pour se rendre à l’assemblée générale et interpeller le PDG. Il n’obtiendra aucune réponse pendant deux ans malgré des sollicitations réitérées. Une affiche conçue par Mark Graham, figure de la publicité venue proposer gracieusement son aide et publiée en pleine page du "New York Times", le 15 avril 1980, débloque la situation. On y voit un lapin blanc rendu aveugle par l’expérimentation, deux tubes à essai et cette question aux lecteurs : "How many rabbits does Revlon blind for beauty’s sake?"

La réaction du public est houleuse, sans équivoque. Des voix s’élèvent pour demander qu’on injecte au moins à Bugs Bunny un antidouleur avant de le martyriser. Une autre firme entre alors en scène : Avon, pour annoncer la fin des appareils de contention, l’usage d’anesthésiant et la dilution des produits testés. Puis la Fédération des entreprises cosmétiques, puissant lobby, déclare qu’il faut financer, désormais, la recherche de substitution.

"A fait ce qu’il a pu pour faire bouger les choses"

En 1981 survient un autre petit miracle : le magazine "Lab animal" publie un grand entretien avec Henry qui fera date car il libère la parole au sein de l’industrie des animaux de laboratoire. Les salariés se disent très attachés aux cobayes même aux souris, mais sans se sentir autorisés à donner leur avis et demander qu’on ne leur fasse pas de mal. Le débat s’est poursuivi dans ce journal professionnel pendant seize ans. Souffrance physique et psychique des animaux d’un côté, souffrance éthique de certains salariés de l’autre.

La manifestation qui se déroule cette année-là devant le siège de Revlon sur l’un des carrefours les plus courus de New York avec le Plazza Hôtel en arrière-fond est entrée dans l’histoire. Tout ce que la capitale compte de journalistes scientifiques est parmi les manifestants à sonder leurs motivations. Revlon annonce qu’elle va investir dans la recherche de substitut et financer des chercheurs de la Rockefeller University. Au jour de la remise du premier chèque au doyen d’université, le P.-D.G. de la firme appelle toutes les entreprises de produits cosmétiques à faire de même : Bristol-Myers, Elizabeth Arden, Gillette, Johnson & Johnson, Estée Lauder, L'Oreal, Max factor, Maybelline, Noxell, Procter &Gamble.  

Le succès va au-delà des rêves les plus fous des activistes qui observent Revlon se réformer à grand bruit : mise en place d’un comité chargé de vérifier qu’aucun test n’est lancé sans raison valable, utilisation systématique d’un anesthésiant. Le nombre de lapins utilisés passe de 2210 en 1979 à 1431 en 1981. Grâce à Henry Spira, la recherche de substituts cesse de faire figure de lubie d’antivivisectionniste pour devenir un projet sérieux, soutenu par une entreprise multimilliardaire et associée à l’une des institutions de recherche médicale les plus nobles. En 1989, Noxell est la première entreprise à remplacer le test de Draize par un test sur des tissus cultivés en laboratoire.

Bien d’autres succès suivront, racontés par le menu et Peter Singer, de l’élevage amélioré des poules à l’abolition en 1994 du marquage au fer rouge sur le visage des vaches. Un jour, un journaliste du "New York Times" a demandé à Henry Spira quelle épitaphe il verrait bien sûr sa tombe à l’occasion. "A fait ce qu’il a pu pour faire bouger les choses", a-t-il répondu. Les choses ont si bien bougé qu’un label "Cruaulty Free" désigne aujourd’hui les enseignes qui commercialisent mascara et parfums sans test préalables sur l’animal. 
Par Anne Crignon

Théorie du tube de dentifricepar Peter Singer, traduit par Anatole Pons, Editions de la Goutte d’or, 332 p., 18 euros.


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2 scénarii, mais un seul souhaitable, pour clarifier le droit des animaux en France

En droit français, l’animal est reconnu comme vivant et sensible mais traité comme un simple meuble. Voici deux façons de résoudre ce paradoxe.

Le droit serait-il schizophrène ? Comment peut-on être une chose et son contraire ? Comment est-il possible d'être à la fois objet et sujet ? Ce sont les questions qui se posent lorsqu'on analyse la manière dont le droit français appréhende l'animal.

La loi n°2015-177 du 16 février 2015 définit les animaux comme des "êtres vivants doués de sensibilité" tout en les soumettant, "sous réserve des lois qui les protègent" au régime des biens. En d'autres termes, juridiquement, l'animal, pourtant reconnu comme vivant et sensible, est traité d'une certaine manière comme un simple meuble. C'est là une contradiction du droit des plus surprenantes : l'animal est à la fois sujet et objet. Bien évidemment, ce statu quo est intenable et il conviendra d'y remédier dans les meilleurs délais.

Comment résoudre cet insoutenable paradoxe ? Comment rendre au droit sa cohérence ?
Deux scénarii sont envisageables mais un seul est souhaitable.

Première possibilité

Le Législateur ferait un retour en arrière et replacerait l'animal, de nouveau soustrait des "êtres vivants", sensibles qui plus est (sentient beings), parmi les choses. Cette hypothèse n'est pas impossible mais elle n'aurait tout simplement aucun sens.

D'abord, elle s'inscrirait à l'inverse d'une dynamique internationale et européenne. En effet, progressivement, les animaux ne sont plus considérés comme des choses. C'est déjà le cas en Autriche, en Allemagne ou encore en Suisse. Les modifications apportées dans ces codes civils ne sont pas restées isolées. A un rythme plus ou moins rapide, les Constitutions de ces trois pays ont été modifiées pour intégrer (et donc élever) la protection des animaux au plus haut niveau du droit. Il y a là un mouvement notable que le droit français ne peut ignorer.

Ensuite, les études scientifiques insistent chaque jour davantage sur la sensibilité des animaux. La vieille conception de l'animal-machine, héritée pour une large partie de Descartes, appartient désormais au passé. Il ne fait aujourd'hui plus aucun doute sur le fait que les animaux éprouvent de la douleur et du plaisir et qu'ils sont capables pour certains d'entre eux de raisonner bien au-delà de ce qu'on aurait pu imaginer. La Déclaration de Cambridge du 7 juillet 2012, proclamée par des scientifiques de multiples horizons, dont le célèbre Stephen Hawking, est édifiante :

"Des données convergentes indiquent que les animaux non-humains possèdent les substrats neuroanatomiques, neurochimiques et neurophysiologiques des états conscients, ainsi que la capacité de se livrer à des comportements intentionnels. Par conséquent, la force des preuves nous amène à conclure que les humains ne sont pas les seuls à posséder les substrats neurologiques de la conscience. Des animaux non-humains (...) possèdent également ces substrats neurologiques."

On comprend, dans ces conditions, pourquoi le bien-être animal devient (au minimum) une exigence de plus en plus forte ; l'adoption récente par le gouvernement wallon du nouveau Code du bien-être animal le prouve encore, si besoin est. La France s'inscrirait donc à rebours de toutes ces évidences si elle venait à dénier la qualité d'êtres vivants sensibles aux animaux. Ce scénario, aussi éventuel soit-il, n'emporte aucunement les suffrages de ceux qui cherchent à mettre le droit en conformité avec le vrai et le juste.

Deuxième possibilité

Afin d'assurer au droit cohérence et stabilité, l'animal, déjà extrait de la catégorie des choses en droit français, pourrait entrer dans une catégorie, nouvellement créée, de "personne non-humaine" (non-human person).

Notre droit en effet est fondé sur la distinction personnes / biens (la summa divisio)La personne, juridiquement, renvoie à un masque. Actuellement, il existe, d'une part, les personnes physiques (humaines) et, d'autre part, les personnes morales (entreprises, associations, fondations, etc...). L'idée serait donc de crée en droit français une nouvelle catégorie apte à réceptionner les animaux : celle de la personne (physique) non-humaine. Là-dessus, il serait proposé un régime particulier, prenant en compte les spécificités animales. Les animaux bénéficieraient ainsi d'un droit qui leur serait propre, différent de celui des personnes humaines.

On retrouve ailleurs dans le monde cette notion de personne non-humaine. Depuis 2013, les dauphins sont considérés de cette manière en Inde. En 2014, en Argentine, un juge a reconnu, de façon incidente, la qualité de personne non-humaine à une femelle orang-outan, Sandra. Mieux : en 2016, toujours en Argentine, une femelle chimpanzé, Cécilia, est déclarée "sujet de droit non-humain" et cette fois, la décision a une portée contraignante. En 2017, en Colombie, dans l'affaire de l'ours Chucho, la Cour suprême a affirmé que tous les animaux devaient être ainsi considérés.
La catégorie de "personne non-humaine" paraît donc pertinente parce que premièrement, elle ne bouleverse pas les fondements du droit français qui resterait articulé sur la distinction personnes / biens et deuxièmement, elle renvoie à une dynamique internationale. Il s'agirait uniquement de faire basculer définitivement les animaux du côté des personnes (non-humaines) pour mettre fin à la schizophrénie du droit qui consiste à les poser, d'un côté, comme des êtres vivants et, de l'autre, à les traiter comme des choses.

Dans cette perspective, on pourrait doter les animaux d'une personnalité juridique. Puisque celle-ci bénéficie déjà aux personnes physiques humaines et aux personnes morales, on voit mal pourquoi les animaux, êtres vivants, désormais reconnus comme des personnes non-humaines, ne pourraient pas en être dotés. Notre droit aime associer des catégories à des régimes particuliers. A la nouvelle catégorie de personne non-humaine répondrait donc le régime spécifique des personnes non-humaines. C'est en ce sens qu'ira la future proposition de loi que s'est engagée à porter Madame la Députée Valérie Gomez-Bassac (6e circonscription du Var) qui permettrait au droit français de trouver sa cohérence en matière de droit des animaux.

De ce point de vue, pour reprendre le titre d'une intervention de Monsieur Cédric Riot, Maître de conférences des Universités, lors d'un colloque qui s'est tenu sur cette thématique (Faculté de droit de Toulon - 29 mars 2018), la personnalité juridique de l'animal, "carence d'aujourd'hui", serait une véritable "force de demain". Tel serait le remède pour sortir le droit de cette schizophrénie qui nuit à son équilibre interne.

* Maître de conférences à la Faculté de droit de l'Université de Toulon, spécialiste en droit des animaux

jeudi 16 août 2018

Des droits, oui. Mais pas trop !

Vous avez dit, égalité dans l'héritage ! Voici un billet de l'excellente poétesse Taous pour faire écho au discours de BCE à l'occasion du 13 août, fête de la femme en Tunisie; qui, pensant reconquérir celles qui l'ont élu, elles découvrent que son discours n'est pas à la hauteur de leurs aspirations ni de celui de ses belles paroles d'il y a un an, quand il leur promettait qu'il sera leur rempart contre les islamistes !
R.B
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Elle l'écoutait religieusement lui parler de ses droits, de cette société qui le déçoit, de sa lutte, de sa présence auprès d'elle dans son combat.

Il lui citait "Le deuxième sexe" de Simone de Beauvoir. Virginia Woolf, sa lecture du soir ! Nawel Saadaoui .. quelle femme de fer et d'espoir !

Il maudissait l'obscurantisme, brandissait le flambeau du progressisme, fier de sa laïcité et de son féminisme !

Elle le regardait subjuguée, qu'est ce qu'il était beau dans sa chemise blanche bien repassée, ses gestes passionnés et ses yeux qui brillaient !
Non, il ne ressemblait en rien à ces gueux machistes et mal intentionnés !!

Oui elle avait tous les droits ! Sur son corps, sur sa vie, sur sa voix, sur sa voie, sur ses choix !!
Elle était son égale pardi, parole de démocrate de foi et de loi.

MFA, MLF, Women's Lib, ce sont des femmes comme elle, belles parce-que rebelles ! Beaucoup d’abréviations qu'il lui servait là.
Mais elle s'en fout, plus tard elle les googlera.

Puis le téléphone sonna ...
Il s'excusa pour répondre à sa sœur en bon frère de sang, d’âme et de cœur.

Elle, continuait à sourire en touillant le café refroidi ... c'est beau un homme qui dit ce qu'il pense et qui pense ce qu'il dit.

Mais ... mais son oreille fine, curieuse et féminine, ne pût s'empêcher d'entendre plus qu'il ne fallut :

" Quoi ? Un lopin de terre et une partie de la maison de notre père ??
" Serais-tu devenue folle et sans repères !?
" Que diront les hommes de la région ?!
" Aucun respect pour nos us et traditions !!!
" Aurais-tu oublié que ce sont mes enfants qui portent notre nom ?!
" Quelle ingrate tu es !! Moi qui t'ai laissée étudier, voyager et travailler !!
" Ton droit ?? Quel droit ? Me volerais-tu ce que me garantissent nos principes et les textes de notre religion ?!!!

Elle s'excusa à son tour, pour se lever.
Mais il ne l'entendit pas, tellement absorbé.
Elle prit son sac, paya la moitié de la facture et le laissa au Café du Progrès.

Derrière la porte vitrée, elle le regarda encore un moment gesticuler, s'indigner et vociférer, le visage cramoisi ; il n'avait même pas remarqué qu'elle était partie.
Elle remit ses lunettes de soleil et tourna les talons, le chemin était encore long et le soleil tapant.

Puis d'un seul coup se mit à rire à gorge déployée en repensant au singe gesticulant dans sa chemise blanche bien repassée.

mercredi 15 août 2018

Bourguiba ce féministe convaincu


Bourguiba n'était pas peu fière de son féminisme avant-gardiste chez les "arabes" jusqu'au paternalisme parfois étouffant ! Qui le lui reprocherait ? Sûrement pas ses filles qui luttent aujourd'hui pour préserver la Tunisie de l'obscurantisme de ses ennemis d'alors, les Frères musulmans; et du nouveau colonialisme politico-religieux de leurs sponsors pétromonarques, ces bédouins qui le méprisaient et que Bourguiba le leur rendait bien ! S'il les a aimées et soutenues, c'est parcequ'il savait qu'il ne pouvait construire la Tunisie moderne de ses rêves, sans elles.
R.B
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De Bourguiba à BCE, l’obsession bénie du féminisme

Quoique le sujet s’y prête, je ne verserai pas dans le freudisme. Je me contenterais de faire référence à des choses vues, vécues, à travers l’observatoire qui était le mien. Le 13 août 1956, soit moins de cinq mois après l’indépendance, Habib Bourguiba promulguait le CSP. Était-ce le moment ? Mauvaise question ! L’émancipation des femmes était une passion bourguibienne, une bataille dans laquelle, il dût jeter toute sa légitimité historique, sa fougue et sa vaste culture. À ses côtés, des élites tunisiennes y ont pris une part active. Mais, dans une société traditionnelle hostile à tout changement, seul Bourguiba pouvait initier le projet et le faire aboutir. Depuis lors, la promotion de la femme était devenue une constante de la pensée du Leader en matière d’éducation, de culture, de santé et d’insertion sociale. Ce faisant, il croyait s’être doté d’un droit de paternité politique et spirituelle sur toutes les nouvelles générations de femmes. Du coup, rien ne l’agaçait autant que l’activisme féminin dans l’opposition de gauche qui le harcelait. C’était pour lui, une sorte d’ingratitude filiale. Il en souffrait. L’idée qu’être libre impliquerait la possibilité de « tuer » le père ne lui effleurait point l’esprit.   
Grand tribun habitué aux bains de foule, il dût, atteint par les pesanteurs de l’âge, se contenter de suivre la vie du pays telle que reflétée par les médias. Auditeur assidu de la Radio (chaîne nationale), sa Radio, disait-il parfois, il s’informait sur les activités nationales et régionales, à travers des émissions comme « al-Asirra al-baydha » (Les lits blancs, autrement dit les Blouses blanches), reportage consacré à la prise en charge des malades dans les hôpitaux ou comme « al-Tanmiya al-rifiya » (Le développement rural), émission qui le renseignait sur les conditions d’insertion des femmes des zones défavorisées. En outre, notre Auditeur suivait quotidiennement, de 6h30 à 8h30h, la Matinale « Yawm saïd » (Heureuse journée) consacrée à l’actualité socioculturelle du pays et aux éphémérides. L’après-midi, de 16h à 17h, il écoutait des rubriques consacrées à l’évolution des différents secteurs-clés et à l’histoire nationale.
Sujet à des insomnies rebelles, il écoutait épisodiquement les émissions nocturnes. Ce suivi lui permettait de demander des comptes aux ministres et aux gouverneurs concernés. Plus d’un haut responsable, une fois sermonné ou risquant de l’être, m’a téléphoné pour se plaindre de tel reporter, de tel producteur d’émissions qui insistait beaucoup trop sur une carence, un manquement, un dysfonctionnement…
On a beau dire, les médias officiels accusés d’être des outils de propagande ne maquillaient guère l’action gouvernementale. Bourguiba ne le tolérait pas. En ces temps-là, les ministres bougeaient beaucoup, sillonnaient méthodiquement la République, répondaient aux doléances des citoyens. Leurs activités sont résumées au Journal parlé de 17h, bulletin suivi fidèlement par le Président. Là aussi, il intervenait pour distribuer des satisfécits ou pour reformuler des directives. La radio tenait son rang en aval, mais aussi dans les coulisses du pouvoir.

Pour en revenir au féminisme exacerbé de Bourguiba, notons que nous recevions souvent dans nos studios, voire en direct par téléphone, des femmes de lettres ou de sciences, des cadres, des spécialistes en diverses disciplines. Elles sont immanquablement convoquées par le Président. Le Patron de la RTT, les accompagnait parfois en tant que témoin et éventuellement rapporteur de la séance. Passant au Journal Télévisé, ces dames, ainsi distinguées, étaient dopées pour aller de l’avant. Il va sans dire que Bourguiba regardait l’ancrage féminin dans les rouages de l’État et dans les diverses activités sociales, comme un succès politique personnel.
Aux temps où, à l’instar de tous mes prédécesseurs, mes responsabilités me donnaient le privilège, parfois, redoutable d’être convoqué au Palais de Carthage, il me souvient d’y avoir conduit, au printemps 1982, à l’invitation du Maître, une délégation féminine forte d’une quarantaine de journalistes et diverses speakerines et élargie à toutes les chaînes de la RTT. Le Directeur du Protocole en avait la liste, mais c’est à moi que le « Combattant Suprême » s’est adressé : Vous connaissez les noms de toutes ces dames ?- Parfaitement, Monsieur le Président, répondis-je. – Alors, présentez-les-moi, une à une, ordonna-t-il, avec quelque malice.  Ce que je fis, non sans trac. Pourquoi le trac ? C’était l’effet du test. Bourguiba avait ce malin plaisir de soumettre parfois les grands commis de l’État à de telles épreuves sur des détails anodins. Au reste, lorsqu’il s’enquérait d’une affaire, il exigeait une réponse immédiate et gare à celui qui lui répondrait : Je vais vérifier et je reviens à vous.  Ce jour-là, à ses yeux, j’étais un responsable bien au fait de ses dossiers. Il était joyeux, un « père » entouré de ses « filles prodiges».
Il connaissait déjà nommément les utilisatrices du micro d’al-Wataniya. Il les avait reçues à plusieurs reprises. Il les encourageait, s’informait de leurs conditions de travail, voire de leurs problèmes familiaux. Certaines ont en conçu un motif d’arrogance envers leurs supérieurs. Un jour, il me vantait les mérites professionnels d’une journaliste dont la suffisance commençait à m’agacer moi-même. Je tentai d’atténuer l’enthousiasme présidentiel en lui disant : Elle ne maîtrise pas son arabe, elle se trompe, trébuche… - Oui, mais, elle dit ‘afwan (Pardon), coupa-t-il. Je n’ai pas insisté.
 Va pour lesdites présentatrices. Mais les autres, celles de la Télévision ou de RTCI, formaient pour lui, ce jour-là, une assistance nouvelle qu’il fallait édifier. Il nous gratifia donc d’un speech. En voici la substance :

« On me louange pour avoir libéré mon pays, ce qui n’est pas très original. Nombreux sont les chefs qui ont combattu victorieusement le colonialisme. Mais moi, j’ai affranchi la femme tunisienne. Nous sommes en avance sur tous les pays arabes. Pas seulement. Les Tunisiennes ont obtenu le droit de vote et d’éligibilité, bien avant les femmes suisses. » Il dit encore sa fierté d’avoir promulgué le Code du Statut Personnel. Abordant la question de l’héritage, il dit avoir aboli le droit abusif des collatéraux à parasiter l’héritage des orphelines, il insiste sur le fait d’avoir préservé les droits des orphelins dont les géniteurs sont morts avant leurs ascendants. Concernant « le droit du garçon à l’équivalent de la part de deux femmes », il dit sa conviction qu’il faudra s’appuyer plus sur l’esprit coranique, essentiellement égalitaire, que sur la lettre souvent restrictive. Nous quittâmes les lieux avec le sentiment qu’il regrettait de n’être pas allé jusqu’au bout de sa réforme.
Soit dit en passant, la question féminine le stressait à tel point que nous avons décidé, en accord avec Madame Wassila Bourguiba, d’éviter autant que faire se pouvait d’émailler nos émissions d’interviews de femmes, aux heures d’écoute présidentielles. Il faut dire que nos producteurs et présentateurs, bien au fait des centres d’intérêt à Carthage, avaient pris l’habitude de forcer la dose.
Le 13 août 2017, le Président Béji Caïd Essebsi reprend le flambeau, relance le débat sur la nécessaire égalité dans l’héritage et l’abolition de la circulaire du 5 novembre 1973 qui interdit à une Tunisienne musulmane d'épouser un non-musulman. Il crée à cet effet une Commission des libertés individuelles et de l'égalité dont il confie la présidence à une femme de grande compétence, l’avocate et députée Bochra Belhaj Hmida. Nous ne savons pas encore le sort réservé au rapport remis, il y a peu, à la Présidence par ladite Commission. Mais la campagne de dénigrement dont BCE fait l’objet est sans précédent. À l’ARP, les spécialistes du persiflage rappellent au Président que « N’est pas Bourguiba qui veut ». Admettons ! Mais à bien regarder la piètre prestation de la classe politique actuelle, toute tendance confondue, qui d’autre que BCE pourrait se targuer d’être l’héritier du Bourguibisme ?

Sa volonté d’instaurer une égalité pleine et entière entre les deux sexes, n’est pas étrangère à l’hystérie généralisée. Outre les embarras que l’on sait, les intégristes l’accusent d’encourager l’hérésie et les bien-pensants de ressasser : Est-ce le moment ?
Au cours des années quatre-vingt du siècle passé, mes fonctions à la tête de la RTT me mettaient en contact avec tous les membres du gouvernement. J’appréciais particulièrement Si Béji, alors Ministre des Affaires Étrangères, sa prestance, son urbanité. Mon estime pour lui est montée d’un cran quand je l’ai entendu citer le grand al-Maarri, le poète qui a conféré à la rationalité une dimension esthétique et qui a pourfendu la bigoterie et les tartufferies. 
En 2010, peu avant les événements qui ont accouché de notre « Révolutionnette », j’ai rencontré Si Béji, dans la rue. Nous avons échangé quelques propos sur le climat délétère dans lequel s’enfonçait le pays. La grande question était : Que faire ? Je le voyais à la barre. Citant Georges Bernanos, j’ajoutai : Mais les ratés ne vous rateront pas. Nous en rigolâmes. On connait la suite. BCE a été happé par les événements ; il a conduit le bateau avarié, à bon port. Pour nombre de ses électeurs et électrices, il n’a pas tenu ses promesses. Je ne suis pas son avocat, force est, cependant, de constater qu’il est freiné par un parlementarisme inhibant et retors. De là où il est, l’homme du 13 août 1956, le regarde et l’exhorte à parachever son œuvre, en faveur des femmes, sur la base du rapport de la COLIBE. Allez-y, foncez Monsieur le Président, entrez dans l’Histoire.