samedi 6 juin 2020

Abir Moussi rebat les cartes au Bardo ...

Le 3 juin 2020, marque un tournant dans la vie politique tunisienne depuis la "révolution" ! Les progressistes commencent à comprendre que les islamistes ne sont ni indispensables ni incontournables pour gouverner la Tunisie. Certains commencent même à comprendre que le consensus voulu et imposé par Ghannouchi, n’est qu'un subterfuge des Frères musulmans, dont ils perçoivent les pièges
Une bataille de gagnée pour Abir Moussi dans sa lutte conte les Frères musulmans. Grâce à sa vigilance, elle a démontré aux Tunisiens la nocivité de Ghannouchi et le danger que représentent les Frères musulmans pour la nation et la république tunisiennes.
R.B
L'Expression: Nationale - «Une nouvelle et belle page s'ouvre»

Tunisie : pourquoi les cartes sont totalement rebattues à l’Assemblée

Abir Moussi a pu réunir, malgré le morcellement de l’opposition parlementaire, un front solide pour contrer l’omnipotence des islamistes de Rached Ghannouchi. Une démonstration de force qu’elle a déroulé le 3 juin lors des débats sur le rôle (suspect) que jouent les islamistes sur le dossier libyen.

Une plénière aux allures de marathon. La séance du mercredi 3 juin à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) aura commencé le matin pour ne s’achever que le lendemain à l’aube, par l’audition de son président, Rached Ghannouchi. Les députés souhaitaient l’entendre sur son immixtion dans la politique étrangère, prérogative exclusive du chef de l’État, selon la Constitution.

Le Parti destourien libre (PDL) a présenté au cours de la séance une motion refusant toute intervention étrangère dans le conflit libyen. Si le texte a été rejeté par le Parlement, la plénière – qui aura duré vingt heures en tout – s’est muée en temps fort de la politique tunisienne, tant les débats ont rebattu les cartes.

Sortie d’isolement

Depuis le début de la mandature, Abir Moussi, la présidente du PDL, était traitée en pestiférée en tant qu'ex du RCD, avant qu’il chute, en 2011. À 45 ans, l’avocate marque le point le plus important depuis son élection à l’ARP. Sa motion n’a pas été adoptée, mais l’essentiel est ailleurs : le texte a récolté 94 voix sur les 109 requises, alors que le bloc PDL ne compte que 16 députés.

La présidente du parti a su rallier à son projet 78 élus issus de ce que le milieu politique tunisien appelle la « famille démocrate ». Autrement dit : Abir Moussi rompt le cordon sanitaire qui la séparait des autres groupes – du moins en partie. 
« Certains ont refusé de voter la motion car introduite par Abir Moussi, alors que le mérite en serait revenu, quoi qu’il arrive, à l’assemblée tout entière », analyse Hassouna Nasfi, chef du groupe parlementaire de la Réforme nationale.
D’autres députés croient qu’il s’en est fallu de peu pour que Abir Moussi récolte une franche victoire. Quoi qu’il en soit, elle peut construire sur ce vote, d’autant que l’intervention qui l’a précédée, a marqué les esprits.

Retranchée derrière une photo de Habib Bourguiba, dont elle revendique l’héritage, et minutieusement préparée, Abir Moussi a ainsi inondé la séance de chiffres, de noms, de dates, de faits … de figures de style aussi, démontant un par un les arguments de ses détracteurs.

Davantage procureure qu’avocate, la cheffe de file du PDL dénonce la position pro-turque et pro-qatarie d’Ennahdha de Rached Ghannouchi au service de l'organisation internationale islamiste des Frères musulmans. Ce qui sème le trouble dans l’opinion : Ennahdha suit-elle un dessein sans rapport avec le pays ?
« La tribune de l’ARP est incontournable pour gagner en visibilité. Abir Moussi a su l’exploiter », reconnaît un ancien de Nidaa Tounes.

La dirigeante du PDL capitalise aussi, bien malgré elle, sur un drame personnel : la perte de son père, le 31 mai. Absente du fark – cérémonie rituelle du deuil – en raison de la programmation des débats parlementaires, la députée peine à contenir son émotion dans l’hémicycle, avant de se ressaisir et d’haranguer Rached Ghannouchi. Abir Moussi consolide ainsi efficacement son statut de première adversaire d’Ennahdha. Et peut se poser, le matin du 4 juin, en cheffe de l’opposition.

Ennahdha prend conscience de sa fragilité

Du côté du parti islamiste, les apparences sont sauves, mais en réalité jamais résultat de vote n’aura été aussi humiliant pour lui. Avec 54 députés, la présidence du perchoir et 5 portefeuilles ministériels, Ennahdha est sortie grande gagnante des législatives d’octobre 2019. Aussi, Rached Ghannouchi pensait profiter pleinement du morcellement de l’ARP pour mener le jeu en alternant alliances et pressions. Il n’en est rien : la séance du 3 juin a démontré la fragilité de sa position. Le coup est dur.

Après dix ans de présence – directe ou indirecte – au gouvernement, Ennahdha croyait s’être débarrassée de cette image-sparadrap de formation islamiste. Elle est durement renvoyée à ce souvenir par Abir Moussi, par d’autres députés dits démocrates…. mais aussi par des élus extrémistes d’El-Karama, devenus des alliés embarrassants pour Ennahdha.

Ce bloc de 19 élus, emmené par Seifeddine Makhlouf, s’est décrédibilisé par sa lecture manichéenne du conflit libyen, considérant qu’« il y a le bien symbolisé par les forces soutenant le pouvoir de Fayez el-Sarraj, et les méchants représentés par le général Khalifa Haftar et ses alliés ». 
En une déclaration, El-Karama a aussi crédibilisé les accusations d’Abir Moussi sur un arc islamiste qui irait de la Tunisie au Qatar, en passant par la Turquie.

Sur le plan intérieur, l’attaque en règle d’El-Karama contre la puissante et très susceptible Union générale tunisienne du travail (UGTT) met aussi Ennahdha dans une posture délicate. Il lui faut en effet conserver des canaux de discussion avec cette centrale syndicale très populaire, aux allures d’institution, qui fait et défait des gouvernements. Et qui n’hésitera pas, surtout, à lui reprocher de passer sous silence les écarts d’El-Karama. Mais Ennahdha peut-elle se passer dans l’hémicycle des 19 voix qu’apporte Seifeddine Makhlouf ?

La séance du 3 juin referme sans doute la parenthèse durant laquelle le président de l’ARP a péché par excès de confiance. Ce que Rached Ghannouchi a lui-même reconnu à demi-mots en conclusion de la séance, estimant qu’une remise en question personnelle s’imposait : « J’ai écouté toutes vos critiques et remarques. Je dois les prendre en considération parce que si je suis ici, c’est grâce à vous. Je dois, également, être plus proche de vous. »

De nouveaux équilibres en gestation

Auparavant, la séance, très chahutée, avait dévoilé des failles au sein même de la coalition gouvernementale. Ennahdha et Echaab, qui siègent pourtant tous deux au Conseil des ministres, se sont frontalement opposés. Et Attayar a peiné à imposer sa vision géostratégique – un handicap lorsque l’on ambitionne d’affirmer un leadership dans les débats nationaux. Surtout, la formation de Mohamed Abbou est apparu divisée, ses députés soutenant des positions divergentes.

Mongi Rahoui, unique survivant de la déroute électorale de la gauche parlementaire, a lui retrouvé, le temps de la plénière, son costume de ténor du Bardo. Sur d’autres bancs, ses collègues semblaient se délecter de le voir bousculer Rached Ghannouchi.

Impensable il y a à peine un mois, tout comme ce rapprochement entre Tahya Tounes, Qalb Tounes et Echaab, qui ont mis leurs querelles et leurs ambitions en sourdine pour voler au secours du PDL. Pas tant par bonté de cœur que par pragmatisme : le vote de la motion refusant toute intervention étrangère dans le conflit libyen leur permet de redorer leur blason, en s’affichant clairement dans le camp des opposants à Ennahdha.

« Après les élections, tous ont eu du mal à intégrer qu’un rapprochement des partis démocrates leur donnerait un poids réel. L’idée peut faire son chemin, mais la guerre des ego n’est pas finie pour autant », met en garde un ex-Nidaa.

Si les concurrents d’hier ne sont pas encore prêts à fumer le calumet de la paix, la séance du 3 juin leur a ouvert des perspectives pour sortir du consensus imposé par Ennahdha et esquisser des projets d’avenir.

vendredi 5 juin 2020

La médecine victime du CoVid-19 ou des charlatans ?




Un jour noir pour la médecine.

Depuis hier, la presse s'en donne à cœur joie devant ce qui est véritablement un scandale sans précédent.
Je ne sais même plus si le scandale en question est d'origine scientifique, politique, économique, morale ou sociale tellement ces notions se sont entremêlées ces derniers mois.

Trois des auteurs de l'article du Lancet dont les conclusions étaient sans équivoque (l'hydroxychloroquine n'améliore pas le pronostic face au covid-19 mais en plus associée à un macrolide est potentiellement dangereuse) se sont rétractés !

Il y a quelques jours je répondais à des amis (et aux autres) la chose suivante lorsque ceux-ci répétaient que l'étude du Lancet était "de la merde" :
- Le Lancet est une référence dans le monde médical.
- N'y sont publiées que les meilleures études, et seuls les plus grands scientifiques de la planète accèdent à ce Graal.
- La justesse, la pertinence, la rigueur y sont quelques marques de fabrique.

Nous nous trouvions donc avec cette publication controversée devant 3 cas de figure :
- Soit il n'y a rien à dire sur ce travail qui est solide
- Soit ceux qui font pression sur ce travail ont des intérêts pas plus clairs que ce à quoi ils s'attaquent
- Soit les données, les chiffres utilisés sont faux.

En effet, même s'il s'agit d'une étude rétrospective et non d'une étude prospective randomisée en double aveugle avec un groupe placebo, il y a peu de critiques sérieuses à apporter sur le travail lui-même réalisé par les auteurs et les conclusions qui en découlent. Sur ce point pas grand-chose à dire.

Mais que s'est-il donc passé ces derniers jours ?

Devant la levée de boucliers face aux conclusions fracassantes de l'article et les conséquences qui en ont découlé, l'éditeur, de façon assez exceptionnelle, n'a eu d'autre choix que de commander un audit indépendant qui devait tenter de vérifier les données et reproduire le travail afin de confirmer ou d'infirmer les résultats.

Seulement voilà, Surgisphere, la société qui gère les data médicales des patients, refuse ou ne peut donner accès à ses données. 
Raison invoquée : contrat de confidentialité avec les hôpitaux.

Devant l'impossibilité donc de fournir les données brutes, et de faire revérifier le travail depuis la source, les auteurs sont dans l'incapacité de répondre aux exigences de l'audit et n'ont d'autre choix que de baisser la tête.

Cela signifie-t-il que l'étude soit fausse ?

Pas du tout. Il n'a absolument pas été démontré à ma connaissance que les données ont été trafiquées de manière à arriver aux résultats publiés.

Surgisphere, à travers les hôpitaux, a-t-il le droit de protéger les données de ses clients (de leurs patients) ?
Bien évidemment.

Mais dans la situation actuelle c'est extrêmement regrettable.
Dans un monde où le scepticisme est roi, le complotisme et la paranoïa ses conseillers, il n'y rien de pire qui pouvait arriver à la science.

Mais revenons-en à la science justement.
Est-ce que la rétraction de 3 des auteurs de l'article signifie que l'hydroxychloroquine est en fin de compte la solution miracle au traitement du Covid-19 ?
Absolument pas.

Et jusqu'à présent, y compris la dernière étude du NEJM datant du 3 juin dernier, peu d'informations vont dans ce sens.

Et c'est regrettable ! Aucune personne sensée et honnête ne peut se réjouir que la médecine se retrouve peu ou pas compétente devant un fléau.

Aujourd'hui, on a poignardé la médecine.

Et c'est dramatique. Cette rétraction est un véritable tournant dans l'histoire des sciences médicales.
Qui croire aujourd'hui ?

Comment juger de la probité de la science si celle-ci peut être aussi facilement malmenée ?
Faut-il donc penser "qu'on a moins tort quand on hurle plus fort" pour citer Jean-Jacques Goldman ?

Aujourd'hui, je suis autant scandalisé qu'effrayé par la situation dans laquelle les médecins se retrouvent : entre guerre d'ego des uns, bêtises des autres; intervention des plus ignorants dont l'avis compte aujourd'hui autant voire souvent plus qu'un sachant, surtout s'il le clame plus fort; et le doute, la suspicion, la perte de confiance dans ce qui est censé être au service de tous : la médecine et le médecin.

* Dr Michael Wolf
Pédiatre


jeudi 4 juin 2020

Si la démocratie est née à Athènes, la laïcité est née en Salonique ...

L'Agora où naquit la démocratie athénienne.

Curieux cheminement vers la laïcité dans le dédale des religions à une époque où elles gouvernaient le monde. S'il a fallu tant de subterfuges pour en arriver au rejet des religions et opter pour celle de l'humanisme, n'est-il pas temps pour les peuples de s'émanciper des religions et d'adopter la laïcité, seule voie possible pour le progrès ? Si la France est le berceau de la laïcité, c'est en Grèce qu'elle prend ses racines. 
R.B
Sandrine Szwarc

Il était une fois les Deumnès – ces « musulmans » pratiquant le judaïsme en secret

Apparus au XVIIe siècle, les derniers représentants ont disparu au début du XXIe siècle. Une histoire passionnante que l’on vous raconte

Quel étrange mot que celui de « Deumnès » ! La réalité n’en est pas moins mystérieuse puisqu’il s’agit d’une communauté oubliée, de musulmans pratiquant le judaïsme en secret. Apparus au XVIIe siècle, les derniers représentants ont disparu au début du XXIe siècle. Une histoire passionnante que l’on vous raconte.

L’histoire des Deumnès se confond avec celle des Juifs de l’Empire ottoman, et notamment de Salonique. Un peu d’histoire est nécessaire pour comprendre l’apparition de cette communauté judéo-musulmane. La Jérusalem des Balkans a été durant de longues années un phare du judaïsme, accueillant des rabbins et des érudits parmi les plus prestigieux.

La présence des Juifs en Grèce, les Romaniotes, remonte au premier siècle avant l’ère commune. Puis, quand l’Empire ottoman succède à l’Empire byzantin, les minorités sont encouragées à s’installer sur leur territoire pour fortifier l’économie de l’Empire, dont des populations ashkénazes et des Juifs expulsés d’Espagne. La ville portuaire de Salonique comme Istanbul ou Izmir, les accueillera à tel point que le castillan que parlent ces derniers devient celui de tous les juifs, mais aussi des chrétiens et des musulmans. Les Juifs constituent alors une véritable élite, ouverte aux idées progressistes et aux connaissances profanes.

En 1523, Salonique obtient la Charte de Libération et devient, de fait, une République quasi autonome, avantageuse pour la population juive, car dotée d’une souveraineté interne. Elle est alors majoritaire. Un Conseil des Rabbins collecte l’impôt pour l’Empire et fixe à chacun le montant de son dû et, fait important, il dispose également d’un droit de justice interne. De sorte que jusqu’à la fin du XVIIe siècle, Salonique émerge comme un carrefour culturel ainsi que le centre le plus important de draperie tenu par des juifs où convergent les marranes lettrés issus des universités espagnoles et portugaises.

Pourtant, la décadence économique de Salonique guette suite à l’effondrement de Venise, après la prise de Candie par les Turcs, en 1669. Cet événement s’accompagne d’un dépérissement culturel d’une société juive devenue plus superstitieuse que religieuse. L’épisode du faux messie Sabbataï Zvi en est la dramatique conséquence. En septembre 1666, ce fauteur de troubles — un kabbaliste, qui affirmait connaître l’imprononçable formule réservée à Dieu avant de s’identifier à Lui — est convoqué devant le sultan qui souhaite mettre fin au désordre. Il est sommé de choisir entre le turban, c’est-à-dire la conversion à l’islam ou la perte de sa tête. Pour sauver sa peau, Sabbataï Zvi choisit le turban.

Il entraîne avec lui ses disciples. Parmi eux, des familles juives parmi les plus influentes des beaux quartiers de Salonique continuent à le suivre, entraînant un séisme au sein du judaïsme local. On les appellera les deumnés, un terme tiré du turc signifiant « renégats », c’est-à-dire des juifs qui accepteront de se convertir à l’islam, tout en préservant secrètement des rituels juifs. En quelques mois, près de cinq cents familles sépharades souvent originaires de Livourne, soit deux mille juifs deviennent des Deumnès. Certaines du salut prochain, ils pensent ainsi obéir au vœu de celui qui est resté leur messie, continuant de le vénérer en accomplissant ses desseins secrets. Parti de Salonique, le mouvement de conversion s’étend à Andrinople, Constantinople, Smyrne et jusque dans les moindres villes de l’Empire ottoman comme Castoria, Serrès ou Sofia.

Cette communauté judéo-musulmane restera solidaire à travers les siècles. Ils forment des congrégations mystérieuses, hésitantes et indécises, à mi-chemin entre la foi d’hier et celle du présent, pratiquant dans l’ombre le culte kabbalistique de Sabbataï.

Pointés du doigt, tenus en méfiance à la fois par les musulmans et les Juifs, la plupart préfèrent d’abord quitter subrepticement les lieux qu’ils habitent pour aller s’établir dans d’autres où on ne les connaît pas, reprenant une apparence de musulmans pour pratiquer sans grand risque une vie juive dans l’enceinte de leurs demeures.

Quand ces apostats sont repérés par les rabbins, on ne se montre pas particulièrement sévères pour leur égarement passager. Loin de les condamner, les sages juifs les prennent en pitié et les aident à se cacher des Turcs qui pourraient leur trancher la tête comme le veut la loi du Coran. Ils les excusent même, alléguant l’exemple de Rabbi Akiba, et tentent même de régulariser leur situation religieuse. Les Deumnès mènent néanmoins une existence de réprouvés. Ils se tiennent en marge des autres juifs, en perpétuels pénitents. Ceux qui avaient affiché trop visiblement leur qualité de musulmans ne peuvent reculer sans danger.

Ces crypto-sabbatéens s’organisent en une secte à part, pourtant divisée. Certains créent des synagogues sabbatéennes, d’autres continuent de s’afficher comme musulmans, les derniers rejoignent discrètement les rangs du judaïsme.

Il n’en demeure pas moins que ces judéo-musulmans qui se nomment eux-mêmes « maamanim » (croyants), que les musulmans appellent avec mépris « Deumnès » (apostats), et que les juifs qualifient de l’épithète injurieuse de « minim » (mécréants), divisent. L’arrivée de nouvelles familles juives livournaises au cours du XVIIIe siècle à Salonique, est vécue comme un apaisement. Après cet épisode fratricide, le judaïsme éclairé qu’ils pratiquent, réveille les lumières de la ville en sommeil. Ils accompagnent aussi l’essor des activités économiques de la ville. Très italianisés, ils font pénétrer l’Occident moderne dans la Salonique séfarade orientalisée. Fondateurs d’industries créatrices d’emplois et de prospérité pour toute la ville ainsi que des banques modernes, ils fondent et encouragent la création d’écoles et de journaux. Le français qu’ils pratiquent avec l’italien se répand comme la langue commerciale et surtout de la culture revivifiée avec la création de l’Alliance israélite universelle, des écoles pour les filles et les garçons. Parmi eux, la Maison Allatini est l’exemple le plus louable de cette réussite.

Les judéo-musulmans ont continué de former la secte la plus secrète du judaïsme. À tel point qu’on les a oubliés. Même si les pratiques religieuses ont quasiment disparu, il est resté quelques descendants de Deumnès à Thessalonique, Istanbul et à Smyrne jusqu’au XXe siècle. Ils sont restés encore très divisés : les Yacoubites, les Karaches et les Kapandjis.

Mise à part la croyance originelle en la messianité de Sabbataï Zvi, les conceptions religieuses ont divergé très sérieusement. Pendant des siècles, ils ont contracté des mariages endogames à l’intérieur de ses trois groupes. Souvent, ces musulmans n’ont appris qu’à l’adolescence leurs origines juives, voire jamais. L’opprobre jeté sur eux n’a jamais totalement disparu. Les milieux d’extrême droite les ont dénoncés comme de faux musulmans et les anti-kémalistes souhaitant revenir à l’orthodoxie coranique les ont pointés du doigt comme des libéraux et des francs-maçons.

Les Deumnès ont continué de se cacher. Devenus athées, ils ont quasiment disparu et seuls leurs noms de famille portent le témoignage de leur histoire mystérieuse.

Ainsi la journaliste Françoise Giroud qui nous a quittés en 2016, confiait descendre des Gourdji issus d’une famille de « Deumnès ». Un généalogiste qui avait fait des recherches sur sa famille avait en effet découvert que le membre le plus ancien dont il ait retrouvé la trace, au XVIIIe siècle, était drugman, c’est à dire interprète du Palais à Salonique.

Dans son livre Vidal et ses frères, on apprend également que le sociologue Egdar Morin de son vrai nom Nahoum, descend de Deumnès, actifs et riches, qui ont été les premiers dans le monde proprement turc à s’ouvrir aux idées laïques, libérales et nationales. Deux illustrations de personnalités qui ont « nié » leur judaïsme, ce que l’on peut maintenant comprendre à la lumière de siècles de vie juive pratiquée en secret.

Aujourd’hui, des historiens se penchent sur l’étude des crypto-sabbatéens, fascinés par leur histoire singulière.


lundi 25 mai 2020

Colonisation et condition du colonisé selon Albert Memmi

Mort d’Albert Memmi à 99 ans (1920-2020), penseur des peuples et philosophe de l’antiracisme humaniste. Cet homme d’ouverture, revendique sa triple appartenance de Juif, de Tunisien et de Français. Ce à quoi son ami Edmond Fleg, à qui il confie sa perplexité devant son identité multiple; lui répondit : « Gardez tout, soyez tout cela à la fois ».
R.B

Albert Memmi : vie et œuvre de l’auteur du «Portrait du colonisé»

Voilà bientôt près d’un siècle qu’Albert Memmi, un des grands écrivains francophones du 20ème siècle, est né à Tunis, en 1920, dans une famille et un milieu dont les composantes seront un facteur important dans son œuvre ainsi que dans son évolution personnelle et intellectuelle. Son père François était bourrelier, installé à la lisière du ghetto juif de Tunis, la Hara. Ce lieu n’était pas le fruit du hasard, mais plutôt celui d’attaches communautaires et d’intérêts commerciaux. Les licols que fabriquait François avec son ouvrier italien Peppino, étaient vendus à des cochers maltais ou à des charretiers de Gabès. Son épouse était une Berbère de pure souche qui ne parlait que le judéo-arabe; quant à François, il pratiquait l’arabe, le maltais et l’italien et il possédait également quelques notions de français. Les odeurs du cuir, les artisans juifs et arabes, les traditions familiales ainsi que le milieu linguistique seront pour Memmi tant une source d’inspiration que des sujets à réflexion.

Albert étudiera au Koutab où il apprendra aussi le français, qui deviendra sa langue d’écriture. Elève brillant, il parvint à décrocher une bourse qui lui ouvrira les portes du lycée. Cet évènement, dira Memmi, «sera l’évènement majeur de ma vie»puisque le voilà en possession de la clé qui l’aidera dans la maitrise de la langue française, l’instrument essentiel de son périple d’intellectuel et d’écrivain français.

Il adhéra au mouvement de jeunesse sioniste Hachomer Hatsair dont la finalité était d’aller vivre au kibboutz. Or Memmi voulait écrire des livres et devenir un grand philosophe, même si, dit-il, «j’en ai rabattu depuis». Il va donc étudier la philosophie à Paris et c’est là qu’il rencontre le chef du Département de Français de l’Université Hébraïque de Jérusalem, Monsieur Duff, lequel était venu en France pour constituer une équipe de Juifs universitaires, chargés d’enseigner à Jérusalem la langue et la littérature françaises; Memmi me racontera que le projet l’intéressait vraiment mais il ajoutera aussi combien il était difficile de changer de langue pour écrire. Il pensait qu’enseigner et continuer à écrire en français à Jérusalem «pouvaient concilier ces deux tendances contradictoires en moi… Monsieur Duff me demanda si j’étais sioniste, je dis que oui; la conversation glissa sur le côté social et brusquement il se révéla anti-Hachomer Hatsair et anti-démocratique. Je m’énerve, je lui réponds, il s’énerve aussi et voilà mon engagement par terre… J’ai raté une des meilleures occasions de ma carrière et même de ma vie».

Avec le recul, on peut dire que l’Etat d’Israël a perdu un nouvel immigrant de qualité et que le monde littéraire a gagné un grand écrivain.

A Paris, il épousa Germaine, une Lorraine, catholique, agrégée d’Allemand et retourna à Tunis avec elle pour enseigner la philosophie. Le choc des cultures s’impose – Germaine doit se fondre dans un milieu partagé entre judaïsme et islam; nous avons là la trame de son second roman Agar, dont le pivot sera le mariage mixte.

Son premier roman La statue de Sel est déjà en gestation et Jean Paul Sartre le publiera, par épisodes dans Les Temps modernes. Ce premier roman est en fait comme la matrice de toute l’œuvre d’Albert Memmi. En réalité, il a déjà décidé de prendre sa vie comme exemple et d’en faire les sujets de ses ouvrages et de sa réflexion.

Quand La statue de Sel paraîtra à Tunis, les réactions furent des plus mitigées; en effet, quelle communauté aimerait que l’on porte sur elle un regard acerbe et critique – et de surcroît de la part d’un de ses fils ? Memmi n’avait, tout compte fait, que disposé un miroir, implacable certes, mais fidèle. Avec le temps, ce sera un des livres majeurs dans l’œuvre d’Albert Memmi, ainsi que sa carte d’identité; ces lignes si claires et si transparentes dans le roman en sont l’expression la plus sincère:
«Descendrais-je d’une tribu berbère que les Berbères ne me reconnaitraient pas, car je suis Juif et non Musulman, citadin et non montagnard; porterais-je le nom exact du peintre que les Italiens ne m’accueilleraient pas, car je suis Africain et non Européen. Toujours je me retrouverai Mordekhaï, Alexandre Bénillouche, indigène dans un pays de colonisation, Juif dans un univers antisémite, Africain dans un monde où triomphe l’Europe.»
Écrire cela – quand on a à peine 30 ans et quand la décolonisation en est à ses premiers balbutiements – c’est malgré tout faire preuve d’une grande lucidité et d’un désir profond de se définir et de comprendre la colonisation et la condition du colonisé, qui seront le thème de son troisième ouvrage, Portrait du colonisé, préfacé par Jean-Paul Sartre, traduit dans plusieurs dizaines de langues, dont l’hébreu, aux éditions Carmel. Rappelons qu’au même moment parurent trois ouvrages qui servirent de livre de chevet à tous les combattants pour l’indépendance – Peaux noires, masques blancs de Frantz Fanon, Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire et Le Portrait du colonisé d’Albert Memmi.
Le sujet était dans l’air et Sartre ajoutera que l’ouvrage de Memmi «était une géométrie passionnée» dans laquelle rien n’était laissé au hasard et toutes les cartes étaient mises au grand jour avec fougue. Indéniablement cet ouvrage fait date dans l’histoire de la sociologie de la colonisation, puisque Memmi y analyse avec rigueur les rapports qui, dans un duo étonnant, unissent le colonisateur au colonisé, imposant à chacun attitudes et réactions.

Lors de mes nombreuses visites chez Memmi, dans son antre parisien de la rue Saint-Merri, entre la Seine et le Centre Pompidou, et d’où l’on peut voir les toits de Paris, je découvris dans ce coquet bureau de travail, deux objets qui m’interpelèrent – l’un, un bout de parchemin de Sefer Thora jauni, l’autre, une médaille. L’histoire qui se cache derrière ces deux objets, gardés précieusement par l’écrivain, nous éclaire tant sur la personnalité de Memmi que sur les sujets qui lui tenaient à cœur. En effet, le père de Memmi – bourrelier rappelons-le – reçut un jour de l’année 1943, «la visite» d’un officier nazi – c’était pendant les «six mois sous la botte» que connut la Tunisie – lequel, sous la menace d’un révolver, lui tendit un Sefer Thora et l’obligea à y tailler un sac pour sa femme. Albert Memmi gardait ce qu’il en restait, en souvenir de son père mais aussi en souvenir des travaux obligatoires qu’il dût accomplir, dans un des camps de travail établis par les occupants allemands en Tunisie. Cette pièce se trouve aujourd’hui au Musée de Yad Vachem, à Jérusalem, après que je le convainquis que c’était sa place naturelle.

Pour ce qui est de la «médaille», l’histoire est aussi très intéressante et nous laisserons parler Memmi lui-même : «un jour, amassant des matériaux pour un roman familial – Le Scorpion – je reçus un message du conservateur de la Grande Bibliothèque de Tunis… il me remit un minuscule paquet que j’ouvris aussitôt; il contenait justement cette petite et fort jolie médaille, qu’il avait trouvée lui-même dans les ruines de Carthage. Côté face, j’y vis, en relief, une tête de Numide, couronnée de lauriers; côté pile, deux cavaliers, également couronnés, tenant chacun les brides de son cheval; sous les cavaliers, cette inscription extraordinaire, fort visible : L. Memmi. Stupeur ! Vertige ! Ainsi le passé de la famille, celui de la communauté, dont je recherchais les jalons dans les archives des comptoirs coloniaux, reculait prodigieusement : deux millénaires ! Donc nous fûmes au Maghreb, avant les Chrétiens et bien avant les Arabo-Musulmans; le monothéisme juif a préparé les gens au christianisme et à l’islam.» 
Dans une certaine mesure, cette histoire sera l’un des jalons de son roman historique – Le Pharaon – qui raconte l’histoire de l’indépendance de la Tunisie et la place que certains Juifs y ont tenue.

Après avoir tenté l’expérience tunisienne, Memmi quittera la Tunisie pour Paris, car – il avouera lui-même – «j’ai aidé les nationalistes en sachant que je n’aurai pas ma place dans cette aventure». Tunisien certes, mais Juif, ses chances de s’intégrer dans une nation nouvelle étaient pratiquement nulles.

Ses aspirations intellectuelles ainsi que son profond désir de faire une carrière littéraire lui feront choisir la France, ce pays où il continuera aussi de s’interroger sur sa condition de Juif. C’est ainsi que quelques années plus tard, il publiera Portrait d’un Juifun ouvrage où la condition juive est décrite comme un malaise, et où la prise de conscience et l’analyse qu’il en fait sont d’un rigorisme que Memmi reconnait comme nécessaire, puisqu’il n’avait pas pour dessein de tracer seulement un autoportrait. En fait, dans ce livre – que d’aucuns considèreront comme pessimiste – il utilisera la même démarche d’analyse que l’on avait rencontrée dans Portrait d’un colonisé : les deux – le Juif et le colonisé – sont des opprimés et comme il le dira si clairement :
«si je me crois différent ? Oui je le crois : sur de très nombreux points, le Juif est différent du non-Juif… Je ne vois même plus pourquoi je chercherai à l’atténuer (la différence) comme je me suis efforcé si longtemps de le faire. Je suis au contraire persuadé aujourd’hui que cette hésitation, ces réticences inquiètes à propos d’une telle évidence sont l’un des signes de l’oppression juive… dans la bouche d’un opprimé, l’affirmation de l’égalité et de la fraternité déjà réalisée a toujours ce même ton désespéré, humble et non convaincu».

A la parution de ce livre, certains critiques l’ont comparé au livret Auto-émancipation du grand penseur sioniste Léo Pinsker, publié en 1882; si pour Pinsker, l’antisémitisme était une maladie incurable et le Juif devait donc s’en libérer, «s’émanciper» en choisissant la solution nationale, pour Memmi, la condition de Juif est une condition d’opprimé et, là aussi, la libération ne peut s’opérer qu’au mode national. C’est d’ailleurs cette thèse qu’il développera dans un autre ouvrage Libération du Juif.

Une facette peu connue dans l’œuvre de Memmi, ce sont ses poèmes dont certains sont rassemblés dans Le Mirliton du ciel. Parlant de l’acte poétique, Memmi dira de manière suggestive «la poésie, c’est l’amande, le reste, c’est du commentaire» et il est vrai que quand on parcourt ses poésies, on retrouve les images et l’ambiance où baigna son enfance :

Une poignée de sel
pour aveugler le mal
Un morceau de charbon
contre les regards noirs… 
Et sur le parchemin 
les sept bénédictions 
Tu peux partir en paix
Te voilà protégé
Mais reviens au plus vite
Pour que vive ta mère

Ou encore les dialogues métaphysiques qu’il entame dans Pourquoi le Seigneur Dieu n’aurait pas un adjoint.

Arrivé sur le tard à la poésie, Memmi a su aller jusqu’au fond de ses émotions – fort maîtrisées toutefois – et, comme il le dit lui-même :
«l’acte poétique est l’acte littéraire réduit à l’essentiel, au sens où l’on dit d’un bouillon qu’il est réduit, c’est-à-dire qu’on en prend le meilleur, par évaporation et condensation»Quel délice !

En 2003, conscient que le temps lui est désormais compté, Memmi publie un livre-bilan, Le Nomade immobile qui apparaît comme la clef de voûte des quelques trente ouvrages qu’il a écrits. Ce livre est d’abord le récit d’une vie, celle de l’auteur, mais constamment accompagné des leçons qu’il a cru pouvoir en tirer, pour vivre au mieux. Albert Memmi en est convaincu : découvrir comment vivre, tel est le but implicite ou explicite de la plupart des religions et des philosophies. Homme d’ouverture, Memmi revendique sa triple appartenance de Juif, Tunisien et Français, et d’ailleurs il rapporte cette prise de conscience dans un entretien qu’il eut, à son arrivée à Paris, avec le poète juif, Edmond Fleg, à qui il confie sa perplexité devant son identité multiple; la réponse de Fleg ne se fit pas attendre «Gardez tout, soyez tout cela à la fois». De plus, Memmi s’exprime sur les nationalismes arabes; il réaffirme ses amitiés, mais sans complaisance pour le fréquent mutisme des intellectuels arabes, leur solidarité inconditionnelle. La symbiose entre les Arabes et les Juifs est, à ses yeux, inesquivable pour les uns et pour les autres; toutefois, affirme-t-il, il est nécessaire de désacraliser le conflit israélo-arabe.
C’est une analyse prémonitoire et on peut avancer que Memmi a eu un seul tort, celui d’avoir eu raison trop tôt.

Nous laisserons à Albert Memmi le soin de conclure :
Je souhaite que l’on mette sur ma tombe : «Il a tenté d’être sage et réussi, quelquefois à être heureux.»
C’est pourquoi j’aimerais bien disposer encore de quelques années pour vivre plus complètement, sans regrets ni remords. Si le bonheur n’est jamais qu’à moitié atteint, je me serai réjoui au moins de cette bonne moitié de ma vie.