KS, LE NOUVEAU DICTATEUR ?
Il s'est accordé tous les pouvoirs mais a-t-il seulement un plan de sortie de la crise qui a poussé "le peuple à une révolte spontanée, le 25 juillet 2021" ?
Lui-même n'ayant pas l'envergure d'un homme politique, dans un costume de Président de la République trop grand pour lui; et ses conseillers étant recrutés parmi les plus médiocres, s'ils n'étaient infiltrés de crypto-islamistes ... il finira, si ce n'est déjà fait, par être bouffé par les islamistes, quand on voit l'intense activité de ces derniers, auxquels s'est associé Naoufel le propre frère du président qui tente de mettre sur orbite "le musulman de gauche" qui remplacera Ghannouchi, pour faire taire le "peuple en colère" contre ce dernier ... quitte à ce qu'il soit sa doublure dont il tirera les ficelles, comme il tirait celles de ses "oiseaux rares progressistes " !! R.B
Hatem M'rad
Il n’est pas inutile d’opérer une
typologie des dictateurs tunisiens, notamment de ceux qui ont défilé dans
l’histoire contemporaine, de l’indépendance à la transition d’aujourd’hui.
La dictature tunisienne a aussi sa propre spécificité. Elle n’est ni
violente, ni douce, ni naïve, même si elle est variable d’un moment à l’autre,
d’un homme à un autre. Elle s’impose, non pas d’un coup, mais dans la durée,
lentement. Lors même qu’il y a soudaineté, elle finit par s’assouplir. La
brutalité de l’audacieux réussit souvent à épouser les contours du pacifisme,
de la souplesse et du pragmatisme, caractères ancestraux des Tunisiens. C’est
pourquoi elle est souvent acceptée, ou considérée acceptable ou subie par les
populations. Elle ne heurte pas beaucoup le Tunisien, toujours subjugué par les
dictateurs régnant sur le monde arabe. Cette dictature tunisienne, qui n’a rien
à voir avec la brutalité de Saddam ou de Bachar ou de Moubarak/Al-Sissi ou
Kadhafi, se construit patiemment et progressivement pierre par pierre dans la
durée. Les populations sont d’abord surprises par l’acte de bravoure d’un zaïm.
Puis, un moment inquiètes de voir l’arbitraire piétiner la légalité, finissent
par s’en accommoder confortablement dans le quotidien. La promesse du nouveau
dictateur d’éradiquer la dictature précédente, de sécuriser la population et de
stabiliser le système est de nature à rassurer la population.
La culture dictatoriale
Le chef audacieux libère son peuple d’une dictature ancienne ou d’une forme
de dictature anarchique ou d’une occupation étrangère ou d’une Constitution
schismatique. Selon les cas, tantôt il fait des réformes fondamentales et
spectaculaires (Bourguiba), tantôt il prend des mesures en trompe-l’œil, en
croyant berner les démocrates par des procédés plébiscitaires (Ben Ali), tantôt
il s’auto-investit dans l’exceptionnel (Saïed). Il y a même des dictateurs de
coulisses (Ghannouchi).
Puis des indices d’autoritarisme commencent à poindre à
l’horizon, qui se renforcent jour après jour, pour se cristalliser dans la
durée. Le nouveau dictateur promu prend son temps pour s’agréger des pouvoirs,
clientèles, actes de fidélité et d’allégeance.
Puis vient l’essentiel :
suspension de partis d’opposition, contrôle politique, élection truquée,
verrouillage policier, violation des libertés et des droits, présidence à vie,
procès politique inéquitable, censure des médias. La nouvelle dictature se met
finalement et majestueusement, voire paisiblement, en place.
La décision
politique audacieuse se transmue en fait établi, en « culture
dictatoriale », bien socialisée déjà par les masses. Le fait est rendu
irréfragable par le poids de l’armée, de la police et des services de renseignement.
Dictature et conservatisme social vont souvent de pair. Le dictateur trouve un
large écho dans la passivité soutenue par le legs islamique, la tradition et
les préjugés. Au fond, dans les profondeurs de la société tunisienne,
l’orthodoxie l’emporte encore sur la raison et le progrès, comme Ibn Taymiyya
et El-Ghazali sont encore plus présents qu’Ibn Roshd ou les Mutazilites. La
dictature s’accommode de l’intolérance des mœurs, des discriminations pesant
sur les femmes et des minorités et les accompagne.
Bourguiba, un dictateur
charismatico-progressiste
Bourguiba est un dictateur charismatico-progressiste. Le héros de
l’indépendance fut après l’indépendance très acclamé par le peuple. Il l’est
encore. On lui pardonne tout. C’est lui le bâtisseur du despotisme éclairé
tunisien, alliant fermeture politique et réformisme sociétal. C’est lui aussi,
le propulseur des grandes réformes sociales, progressistes et laïcisantes. Il
fut un dictateur, qui regarde devant et non en arrière. Il est même un des rares
dictateurs qui soit révolutionnaire authentique, habité par le progrès et les
changements en profondeur, visibles seulement dans le temps.
La plupart des
dictateurs sont conservateurs, Bourguiba ne l’est pas. Son modernisme n’était
pas aussi radical que celui de Atatürk, mais il était progressif (par étapes) et
réaliste. Il voulait libérer les individus des traditions, préjugés et mœurs
rétrogrades. La dictature doit alors servir le développement économique,
l’éducation rationnelle, la libération de la femme, la construction de l’Etat,
l’unité de la nation contre le régionalisme et le tribalisme. Bourguiba a même
déthéologisé l’islam. Il faut le faire. Mais il a fini despote, comme il a
commencé son coup d’Etat « républicain » du 25 juillet 1957 à
l’Assemblée constituante.
Ben Ali, un dictateur martialo-cupide
Ben Ali était un dictateur martial et pratique, de par sa formation. Il a
gouverné 23 ans durant par le verrouillage policier pour, en définitive,
n’avoir comme réalisation que l’accumulation illicite des richesses, pour lui
et pour ses proches, à travers des procédés de corruption et de chantage,
puisées dans les ressources de l’Etat et des fortunes privées. L’ordre public
produit de la richesse.
Le Général Ben Ali était également acclamé par la foule
un certain 7 novembre 1987, malgré son coup d’Etat et sa trahison. Acclamé non pour
sa personne, mais pour la délivrance du peuple du naufrage bourguibien.
« L’ère nouvelle » s’est avérée « préhistorique ». Un
dictateur militaire à courte vue succède à un dictateur civil visionnaire.
Ben
Ali avait au départ le soutien de tous les déçus de la dictature bourguibienne,
et des adeptes du changement démocratique, qui ont vite déchanté, dès qu’il a
commencé, une année après son « coup », à serrer les vis. En
tout cas, la situation du peuple n’a pas changé de nature à la suite de cette
« passation » dictatoriale, même si les militants sincères avaient pu
résister avec les moyens du bord.
Ghannouchi, un dictateur
théocratico-politique
Après la révolution civile et sociale, c’est Ghannouchi, le
« théocrate machiavélique », qui reprend le flambeau, qui domine de
fait politiquement le paysage flou de la transition. Il n’était pas
spécialement au pouvoir, il n’était pas dictateur à titre officiel ou
personnel, mais en tirait toutes les ficelles, même à l’opposition.
Contrairement aux autres dictateurs, lui, il ne « rassure » pas.
Pire, il est l’homme le plus détesté de la transition.
Il était, à sa manière,
et en forçant les choses, un dictateur perfide sous un masque consensuel. Chef
d’un parti théologique élu démocratiquement, il gouverne en empêchant tout le
monde de gouverner sur la base d’une Constitution décousue.
Il a fini par
incarner le mal, la corruption, la cupidité (aussi cupide que Ben Ali) et la
contre-identité. Normal que les rancœurs se soient abattues principalement sur
lui et sur son mouvement après le tour de force saiedien. Ghannouchi est un
dictateur par omission ou par négation. Il a tout de même réussi historiquement
à faire la transition entre plusieurs coups de force. Il a été à la fois à
l’origine du coup d’Etat du dictateur Ben Ali contre le dictateur Bourguiba que
la cause de l’exceptionnalisme dictatorial de Kais Saïed au moyen de l’article
80. Ce n’est pas peu.
Saïed, un dictateur romano-éthique
Kais Saïed est, lui, un dictateur de type
romain. Il est comme ce magistrat romain extraordinaire et précaire qui,
désigné par le Sénat, avait pour mission de mettre fin à une situation
périlleuse, raison de sa nomination, soit en menant une guerre, soit en
réprimant une sédition intérieure, même s’il pouvait aussi être désigné pour
régler des affaires particulières, telles que l’organisation d’une assemblée du
peuple ou la direction d’une enquête.
Le dictateur romain est nommé pour six
mois. Il n’est pas lié par les lois. Il est une sorte de roi ayant un pouvoir
illimité de vie et de mort. Mais il faut se méfier de ces dictateurs de type
romain. César n’est pas resté six mois au pouvoir comme il est d’usage, il a
été assassiné après quatre années de dictature, et Sylla, de l’avis de Bodin, a
exercé une « cruelle tyrannie ». Le dictateur romain est donc censé
être provisoire, tout comme l’exceptionnalisme saiedien de l’article 80. Quoique
Saied n’ait été désigné ni par un Sénat ni par une Assemblée, mais par le
peuple.
Kais Saïed ne veut pas paraître comme un dictateur : ni romain ni
tunisien. Disons que la dictature romaine est ici tunisifiée par le caractère
éthique de Kais Saied. Enseignant le droit, et notamment le droit
constitutionnel, imbu de son intégrité, il ne peut dans son esprit être
dictateur, même pour une période censée être provisoire, quoique indéterminée.
Étonné par les critiques qui l’ont visé, à la suite des mesures exceptionnelles
qu’il a prises, suspendant toutes les institutions et tout le système
politique, il s’en défend : « Je ne suis pas un dictateur.
Comment pourrais-je l’être alors que je me suis appuyé sur l’article 80 de la
Constitution et que je ne suis pas sorti du cadre de la Constitution ». La
Constitution, il faudrait la forcer un peu pour que le constitutionnaliste
puisse changer la nature de l’Etat à sa guise. Il a déjà pris beaucoup de
liberté avec cet article 80, en lui faisant dire ce qu’il ne dit pas, ou même
le contraire de ce qu’il dit. Le constitutionnaliste misait sur l’acte
d’éblouissement du bon peuple à sauver, ou de ceux qui veulent en découdre avec
l’islamisme.
Il n’est peut-être pas un dictateur, mais, dans l’exercice politique, on
est jugé sur pièce. Kais Saïed a été démocratiquement élu, mais il n’a été
dictatorial que depuis le coup de force exceptionnel de l’article 80. Dans les
faits, tout le monde l’a observé, il n’arrête pas depuis plus d’un mois de
parler seul, de décider seul, de révoquer seul, de persécuter seul, de reporter
les échéances seul, de n’écouter personne, tout cela au nom d’une Justice
encore abstraite. Même s’il avait à réaliser une justice divine, un dictateur
ne cesse pas d’être dictateur, s’il emploie des procédés dictatoriaux. Ainsi,
rien n’est bon à son goût s’il a pour origine le système actuel, un système
qu’il n’a pas réalisé, lui, le président élu avec 72% d’électeurs. Le Parlement
est mauvais, tout comme les partis, le chef de gouvernement, les ministres, les
juges, les hommes d’affaires, les médias, les riches, les bourgeois et l’élite.
Tout le monde est suspecté par lui d’être mauvais et corrompu, sauf le
« peuple », cette nébuleuse. On expédie alors les arrestations des
corrompus, pour que le bon peuple applaudisse les actes héroïques du sauveur,
sans bien distinguer le bon grain de l’ivraie. Les islamistes, sa
principale cible, restent encore dans l’expectative. La révolution tunisienne
tarde encore à venir.
La révolution a été le fait de tout un peuple. Ne l’oublions pas. Pas le
peuple qui a élu Saïed, mais le peuple avec toutes ses diversités, toute son
hétérogénéité, toute sa conflictualité. Le 14 janvier 2011, la joie populaire
était immense, parce que la révolution n’était le fait de personne, d’aucun
parti, d’aucun acteur politique, d’aucun courant, et qu’elle était le fait de
tous. Puis, elle a été récupérée abusivement par des théocrates majoritaires.
La voilà maintenant depuis le 25 juillet entre les mains d’un seul homme, d’un
ajusteur en chef de la révolution, celui qui va la remettre sur le droit
chemin, duquel elle n’aurait jamais dû s’éloigner. La révolution est entre
les mains d’un homme qui veut parler seul en son nom, qui veut l’orienter ou
bon lui semble, qui croit tout savoir, qui exclut tous les autres
interlocuteurs. Salus publica suprema civitatis lex est (le salut public est la loi suprême de l’Etat. Entendons le salut
par l’illumination d’un homme).
Ainsi va le défilé des dictateurs tunisiens. Ils sont immuables et
changeants, après l’indépendance comme après une révolution.
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