jeudi 15 décembre 2016

Quand Bourguiba exaltait l'islam des Lumières



Un dirigeant ne doit jamais suivre son peuple, mais le précéder. 
De Gaulle disait de Bourguiba : « J’avais en face de moi, un lutteur, un politique, un homme d’Etat et un visionnaire, dont l’envergure dépasse les dimensions de son pays ».
Pourtant, Bourguiba cet homme éclairé, fut condamné pour apostasie par les Ibn SaoudEt pour cause : il condamnait l'obscurantisme, qui fonde leur pouvoir !
R.B
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Qui parmi les dirigeants arabo-musulmans et les chefs d'État européens oserait en appeler aujourd'hui de manière aussi puissante à la réforme de l'islam que le président tunisien Habib Bourguiba voilà une quarantaine d'années ? En s'exposant à une fatwa carabinée des plus hautes autorités religieuses saoudiennes, l'accusant d'apostasie, d'impiété et de tous les péchés capitaux. 

Historia exhume ici en exclusivité le texte d'un discours majeur et à peu près introuvable de 1974, où le chef d'État tunisien, musulman, faut-il le rappeler, en appelle à une relecture critique du Coran - sur l'égalité des sexes notamment -, à une confrontation avec les sciences, la technologie et la modernité. Bref, à un islam des Lumières cher à l'anthropologue Malek Chebel et à l'islamologue Abdelwahab Meddeb, disparus respectivement en 2016 et en 2014, mais aussi au philosophe Abdennour Pierre Bidar ou au grand poète syrien Adonis. 

Nous ne remercierons donc jamais assez Hamadi Redissi pour la recherche entreprise sur le prononcé de ce discours fondateur, bien plus explicite que sa transcription officielle, et pour sa traduction inédite de la fatwa. 

Professeur de sciences politiques à l'université de Tunis, Hamadi Redissi est l'auteur de plusieurs ouvrages majeurs sur la « wahhabisation du monde », à commencer par son incontournable Histoire du wahhabisme, comment l'islam sectaire est devenu l'islam (Points). 

Guillaume MALAURIE

En 1974, le 18 mars, Habib Bourguiba prononce le discours d'ouverture d'un colloque international organisé par le Centre d'études et de recherches économiques et sociales sur le thème de « L'identité culturelle et la conscience nationale ». Mêlant le récit national à la grande Histoire, il se laisse aller à des propos fort peu amènes à l'égard de l'islam. Les Tunisiens sont familiers de cette liberté critique ; mais les Orientaux, beaucoup moins ! Bourguiba n'a-t-il pas appelé ses compatriotes à rompre le jeûne du ramadan afin de relever le défi du développement économique, ce « grand jihad », comparé à la lutte de libération, le « petit jihad » (discours des 5 et 18 février 1960) ?
Violentes secousses à Riyad
C'est le compte rendu du journal libanais Shihab daté du 1er avril 1974 qui déclenche l'ire du clergé islamique, et particulièrement d'Ibn al-Baz, le président de l'université islamique de Médine, futur grand mufti et président du Conseil des grands oulémas d'Arabie saoudite de 1993 à sa mort, en 1999. Publié par le journal tunisien Sabah quelques jours auparavant (les 20 et 21 mars), le discours de Bourguiba semble avoir été élagué des critiques les plus acerbes entendues viva voce à l'égard du Coran et de Muhammad lui-même, selon Shihab, comme celle où le président tunisien dit du livre sacré des musulmans qu'il est « auto-réfutant », c'est-à-dire qu'il se contredit et contient des « récits légendaires ».
Muhammad serait, à écouter Bourguiba, un « simple d'esprit », « divinisé par des musulmans qui prétendent que Dieu prie pour lui » ! Nous ignorons si des journalistes libanais étaient présents (ou si des participants ont communiqué au journal le contenu du discours), car les propos incriminés ne sont pas mentionnés dans les mêmes termes par le journal tunisien. C'est Ibn al-Baz qui prend l'initiative d'une première lettre, le 30 avril 1974, dans laquelle il demande au chef de l'État tunisien « une repentance ou un démenti officiel afin de rassurer les musulmans scandalisés par de tels propos ». Le 9 mai 1974, il mobilise la cléricature musulmane mondiale en cosignant avec d'autres oulémas outrés par l'apostasie une lettre encore plus sévère. Entre autres signataires figurent le président du Congrès des oulémas d'Inde et les membres de la Ligue islamique mondiale.
Soucieux d'éviter une polémique qui risquerait d'envenimer les relations diplomatiques avec le royaume saoudien, de plus en plus influent, le président Bourguiba répond à Ibn al-Baz le 11 mai 1974 par une lettre laconique, signée par le chef de son cabinet, Chedli Klibi. La lettre est remise en date du 23 mai à Ibn al-Baz par l'ambassadeur tunisien auprès du royaume saoudien. Elle rappelle en quelques lignes le combat de Bourguiba contre la France pour hisser l'étendard de l'islam et faire de la Tunisie un État dont la religion, en vertu de l'article premier de la Constitution, est l'islam. Croyant bien faire, la missive annexe en pièce jointe l'intégralité du discours incriminé. Ce qui est loin d'apaiser Ibn al-Baz ! Celui-ci semble même ivre de rage lorsqu'il découvre le plaidoyer pour « l'égalité successorale entre les hommes et les femmes » - qui n'était par mentionné par le journal Shihab ... Une nouvelle et grave accusation retenue par le cheikh contre Bourguiba.
L'intime conviction du cheikh est faite : le président tunisien est un blasphémateur, un renégat, un impie. Il répond pour la dernière fois à Chedli Klibi. En guise d'introduction, il rappelle les diverses péripéties de l'affaire et s'attaque ensuite au fond de la question relative aux « preuves de l'impiété de celui qui offense ( taana ) le Coran ou le Prophète ».
Une longue fatwa méprisante
Il s'agit d'une longue fatwa. L'ensemble est publié sous le titre : « Le jugement de l'islam sur celui qui prétend que le Coran se contredit, contient des récits légendaires, abaisse le rang du prophète ou doute de sa mission et sur le président Abu Rquiba [Bourguiba !] relativement aux propos qui lui sont attribués. » En signe de mépris, Bourguiba n'est même plus désigné par son nom propre mais par « Abu Rquiba », littéralement « l'homme au petit cou ». Son nom disparaît même totalement du titre de la fatwa dans la notice biographique consacrée au mufti par la revue Fayçal (n° 273, juillet 1999, année du décès d'Ibn al-Baz).
Nous avons reconstitué et retraduit les fragments du discours incriminé à partir de l'original en arabe. Il existe un décalage variable entre le prononcé du discours de Bourguiba, sa transcription dans le journal tunisien Sabah , les fragments cités par le journal libanais Shihab quelques jours plus tard et la traduction officielle du discours par les services du ministère de l'Information, réalisée visiblement sur la base d'un enregistrement et non du discours publié par Sabah 
Du fait du passage de l'oral à l'écrit et de l'arabe au français, certains éléments sont mal traduits, maintenus dans une version et supprimés dans une autre. 
Nous restituons ici l'ensemble des fragments disponibles et vous proposons un extrait complémentaire sur la vision éclairée d'un Bourguiba sur le déclin de l'islam lors de son discours d'investiture devant l'Assemblée nationale, à Tunis, le 30 novembre 1959, dans lequel il mentionne le wahhabisme.

« FAIRE ÉVOLUER LES DISPOSITIONS DE LA CHARIA » **
"Je crois que nous ne parviendrions à consolider les acquis [de l'indépendance] que par l'acquisition de la science, car elle est la source de la puissance. Dieu n'a-t-il pas dit : 'Ceux qui disposent du savoir peuvent-ils être placés sur un même pied d'égalité que ceux qui en sont privés ? [39,9]'"
Quand le Coran "se contredit"
"Durant des siècles nous avons vécu dans la décadence que nous pensions pouvoir conjurer en se réfugiant dans la prière et le jeûne. Pourtant, le Prophète nous a bien mis en garde contre ceux qui, sans être éclairés, prient et jeûnent, de sorte qu'ils ne connaissent du jeûne que la faim et la soif et de la prière que les gestes et les paroles [à prononcer]. Et puis, ils ne sollicitent du Coran que les versets qui les confortent dans l'état de léthargie, d'ignorance et de fatalisme dans lequel ils gisent. Entre autres, le verset : 'Rien ne nous atteindra, en dehors de ce que Dieu a écrit pour nous*' [9,51], destiné en fait à faire supporter les malheurs et à abréger les souffrances qui surviennent à la suite du décès d'un proche ou d'un être chéri. Le Coran contient des versets en contradiction totale avec cela [cet état d'esprit], auxquels on ne se référait jamais durant les siècles de décadence, car ils incitent au labeur, tels que celui-ci : 'Dieu ne modifie rien en un peuple, avant que celui-ci ne change ce qui est en lui*' [13,11]."
"Dieu accorde la liberté de choisir"
"C'est dire que Dieu accorde à l'homme la liberté de choisir et lui en a donné les moyens. Dieu est omniscient, mais l'homme est maître de son destin et responsable de ses actes. La preuve : 'Celui qui aura fait le poids d'un atome de bien le verra ; celui qui aura fait le poids d'un atome de mal le verra*' [99,7-8]. Ainsi, l'homme est récompensé pour le bien qu'il fait et puni pour le mal, car il est injuste qu'il en soit autrement."
Les "récits légendaires" du Coran
"[Parce qu'on s'en tenait à la lettre du Coran], on croyait à partir du récit relatif au bâton de Moïse se muant en reptile rampant que la vie pouvait naître de la matière inerte. Une telle croyance a également dominé l'Europe ; elle a disparu dans les temps modernes depuis Pasteur. Parmi les récits fabuleux auxquels les Arabes ont longtemps cru, la légende des gens de la caverne, qui auraient dormi des centaines d'années avant de revenir de nouveau à la vie."
"Faire prévaloir l'intérêt de l'État sur l'exercice du culte"
"Il ne faut pas perdre de vue que l'islam en son essence se propose de relever le niveau moral de l'homme. Il avait pour but de former une nation arabe unie en mettant fin aux luttes entre tribus opposées pour peu de chose, une bête injustement tuée ou une course de chevaux. Afin de ne pas les effaroucher, le Prophète a été forcé d'accepter des pratiques antéislamiques en vérité proprement idolâtres, telles que le frottement à la Pierre noire (Kaaba) et la lapidation de Satan. 
Umar ibn al-Khattab [compagnon du Prophète et deuxième calife] savait que la Pierre noire était inerte, sans pouvoir, ni bénéfique ni maléfique, mais il l'embrassait parce qu'il a vu le Prophète le faire, disait-il. 
Lénine a dit dans ce sens que l'homme ne peut transformer une chose facilement à moins qu'il n'endure des épreuves pénibles. 
Les cheikhs de l'islam se gardent d'évoquer le comportement édifiant du Prophète dans certaines circonstances. Entre autres, lors de la marche sur La Mecque, il [le Prophète] s'était prononcé contre le jeûne de Ramadan 'afin que nous soyons forts face à l'ennemi', leur a-t-il dit. Et il avait payé d'exemple en se désaltérant. Il a ainsi fait prévaloir l'intérêt de l'État sur l'exercice du culte. Voilà ce que je voudrais que la radio et la presse rappellent. 
Comme cet épisode où il rencontra un jeune dévoué au jeûne et à la prière. Il s'est enquis de ses moyens de subsistance. Il lui a répondu que son frère bûcheron subvenait à ses besoins. Le Prophète lui fait observer que son frère serait mieux rétribué dans l'au-delà. 
De même, lors de la bataille de Badr, on avait demandé au Prophète si le choix du lieu pour installer le campement était le fruit d'une révélation ou d'une opinion personnelle ; et, ayant appris qu'il s'agissait d'un avis, ils lui ont conseillé un meilleur endroit, à proximité d'un point d'eau. C'est alors qu'il leur dit : "Vous êtes mieux à même de connaître les choses de ce monde." Après, les gouvernants musulmans ont dévié de cette voie ; ils ont asservi les gens et ils sont tombés dans la débauche."
Déification de Muhammad
[Phrase absente du texte arabe mais préservée dans la version française.]
"Les exégètes ont déformé le sens de la formule 'Que les bénédictions et le salut de Dieu soient sur Muhammad'. À partir de cette erreur d'interprétation, les califes, notamment ceux des dynasties omeyyade et abbasside, se sont crus autorisés à s'entourer d'adulateurs, de courtisans et à se constituer un harem."
"Des esprits sclérosés par un savoir suranné et anachronique"
[Fragment existant dans l'original arabe, élagué de la version française.]
"À partir de là, il devient clair que les idées nouvelles doivent être inculquées de manière graduelle à des esprits sclérosés par un savoir suranné et anachronique. Ainsi, si on avait dit aux contemporains du Prophète que la mer accueillerait des bateaux pesant des tonnes d'acier ou que des avions lourds survoleraient la terre, ils n'y auraient guère cru. Comme ils ne pouvaient croire aux télécommunications sous-marines et à la Terre sphérique et en rotation, parce qu'ils la voyaient plate."
"Ma dernière mission : l'égalité entre hommes et femmes"
"Je voudrais attirer votre attention sur le fait que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir afin de réaliser une dernière chose avant de considérer ma mission comme terminée. Je fais référence à l'égalité entre hommes et femmes. À l'école, au travail, dans les champs et même parmi le personnel de la police, l'égalité est assurée. Sauf en matière successorale. La femme hérite encore une part égale à la moitié de celle échue à l'homme. Cette disposition se justifiait quand l'homme était prépondérant. La femme était effectivement dans une situation sociale ne permettant pas l'instauration de l'égalité avec l'homme. 
À l'époque, on enterrait les filles à leur naissance et elles étaient traitées avec mépris. 
Il en va autrement aujourd'hui. Désormais, elle est active, et il lui arrive même de subvenir aux besoins de ses frères cadets. Je vous donne un exemple : mon épouse a dû subvenir aux besoins de son frère cadet afin qu'il poursuive des études. Est-ce juste dans ce cas qu'elle n'hérite que de la moitié de la part revenant à son frère ? 
Dans ce genre de situation, nous devons emprunter la voie de l'ijtihad et prendre l'initiative de faire évoluer les dispositions charaïques [édictées par la charia] en fonction de l'évolution de la société. Nous avons déjà aboli la polygamie à partir de l'exégèse du verset approprié [Bourguiba se réfère à la sourate 4, verset 129]. 
Il appartient en effet au détenteur du pouvoir, en tant qu'émir des croyants, de faire évoluer la législation en fonction de l'évolution du peuple, de la notion de travail et du mode de vie."
* Les citations du Coran sont extraites de la traduction de référence de Denise Masson (Gallimard, « La Pléiade »).

** Discours du 18 mars 1974  


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LEVER LES ÉQUIVOQUES DANS LE DISCOURS ATTRIBUÉ AU PRÉSIDENT ABU RQUIBA [BOURGUIBA]. *
Le discours susmentionné comprend six abominations :
1° - dire que le Coran contient des contradictions, et ce, en se fondant sur deux versets [incompatibles] :    
"Rien ne nous atteindra, en dehors de ce que Dieu a écrit pour nous" [9,51] et                     - "Dieu ne modifie rien en un peuple, avant que celui-ci ne change ce qui est en lui" [13,11].
2° - nier la véracité des récits relatifs au bâton de Moïse et aux gens de la caverne et affirmer qu'ils sont des fabulations.
3° - affirmer que Muhammad - que la prière et la paix soient sur lui - était un simple d'esprit. Il a beaucoup voyagé dans le désert d'Arabie ; et il a écouté les récits simplistes en vogue à l'époque, qu'il a rapportés dans le Coran, tels que ceux relatifs au bâton de Moïse et aux gens de la caverne.
4° - contester en matière d'héritage la part attribuée à la femme, à savoir la moitié de celle échue à l'homme, et prétendre qu'il s'agit d'une injustice qu'il faut réparer, parce qu'elle ne correspond plus à l'évolution de la société ; et recommander aux juges de faire évoluer la législation en fonction de l'évolution de la société.
5° - rejeter la polygamie et l'interdire au peuple tunisien au motif qu'elle n'est plus adaptée à l'évolution de la société.
6° - dire que les musulmans en sont venus à diviniser le prophète Muhammad ; ils ne cessent de répéter : "Muhammad - Que la prière et la paix soient sur lui" 
Dieu priant pour Muhammad est une divinisation du prophète. »
« PREUVES DE L'IMPIÉTÉ DE CELUI QUI OFFENSE LE CORAN OU INSULTE LE PROPHÈTE. »
« Ces propos attribués au président Abu Rquiba [Habib Bourguiba] relèvent de l'impiété manifeste et de l'apostasie. Il est établi que quiconque rejette une partie du Coran, nie ce que le Coran a formellement établi, sous quelque forme que ce soit, ridiculise, discrédite, maudit, rabaisse ou insulte le Prophète, ou commet des forfaits semblables est puni de la peine capitale, fût-il un protégé [juif ou chrétien]. »
« CE QUE DOIVENT FAIRE LES CHEFS D'ÉTAT ISLAMIQUES PAR RAPPORT À CE QUI A ÉTÉ ATTRIBUÉ AU PRÉSIDENT ABU RQUIBA. »
« Aussi, est-il du devoir de tous les chefs d'État islamiques de rompre toute relation politique avec lui, jusqu'à ce qu'il se repente ouvertement ou publie un démenti officiel afin que les États musulmans en soient informés. Autrement, rompre les relations est le moins que ces chefs d'État puissent faire, conformément au hadith "Que celui qui voit un mal le corrige par la main, sinon par la bouche, du moins par le cœur". »
* Extraits de la fatwa d'Ibn al-Baz contre Habib Bourguiba 1974, traduits de l'arabe par Hamadi Redissi.

IBN AL-BAZ, LE PROCUREUR ENTURBANNÉ 
Abdelaziz Ibn Abdallah Ibn al-Baz (1912-1999) ne fait pas partie de la famille du fondateur du wahhabisme, mais doit tout à l'un de ses descendants (Muhammad ibn Ibrahim). Il a suivi ses cours à partir de 1928, l'année où il commence à perdre la vue, jusqu'en 1938, date à laquelle il est nommé cadi dans une ville de l'Arabie centrale, sur proposition de son mentor. Il faut attendre 1951 pour qu'il soit rappelé à Riyad, et dix ans encore pour qu'il rejoigne Muhammad ibn Ibrahim en tant que vice-président de l'université islamique de Médine (1961). Neuf ans plus tard, il hérite de la présidence. Dès lors, il enchaîne les honneurs : président du Département des recherches, de la consultation en 1974 - l'année même où il apostrophe Bourguiba -, grand mufti en 1993 et président du Conseil des grands oulémas d'Arabie saoudite la même année. 

Ibn al-Baz s'est taillé la réputation d'un doctrinaire. Son œuvre compte 41 écrits (y compris la fatwa contre Bourguiba). 

Sa fatwa en 1990 avalisant le recours aux « infidèles » pour combattre Saddam Hussein est un gage d'obéissance absolue à une monarchie qui lui a lâché la bride dès 1974, au moment où l'Arabie devient une puissance pétrolière, pour mener une propagande mondiale d'une rare violence. 

H. R.

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IL N'EST PAS POSSIBLE D'APPLIQUER DES CRITÈRES ET DES NORMES QUI DATENT DE TREIZE SIÈCLES *
« L'élite prit conscience aux XVIIIe et XIXe siècles que les peuples qui occupaient cette région du globe sombraient dans la régression après avoir connu la grandeur, la puissance et la gloire, qu'ils rétrogradaient, après avoir été à la pointe du progrès. Leur décadence n'était pas un fait accidentel ou passager, mais un phénomène continu à travers la succession des siècles, qui a fini par les livrer aux convoitises des impérialismes, à l'exploitation et à l'humiliation de la servitude. Dans les ténèbres de ces siècles, l'élite pensante s'est préoccupée de rechercher les causes de cette servitude. Y avait-il quelque chose de changé dans la nature de l'homme ? Ceux qui ployaient sous le joug de l'impérialisme étaient-ils différents des ancêtres qui avaient conquis le monde ? Ces causes devaient nécessairement présenter un certain caractère d'universalité, qui, chez les peuples éloignés par la géographie et le climat, produisait les mêmes effets : faiblesse, immobilisme, léthargie et mort lente. 
Cet effort d'analyse aboutit à la conclusion qu'il fallait réformer les structures. Sur la nature des réformes, cependant, devaient apparaître les divergences.
Une fausse solution : retour aux sources de l'Islam
Au XVIIIe siècle, on avait tendance à expliquer la décadence constatée par le fait que l'on s'était écarté des principes religieux. Les pays musulmans étaient forts dans les premiers temps de l'islam. C'est donc qu'il faudrait revenir à la pureté des premiers âges. Des tendances se manifestèrent dans ce sens. Des sectes apparurent, comme la secte wahhabite, qui, animées par un puritanisme excessif, prêchent le retour aux sources. 
Est systématiquement dénoncé comme hérésie tout ce que qui n'était pas connu du temps du Prophète et des premiers califes de l'islam. Ce qui impliquait de revenir au mode de vie et de pensée en vigueur il y a mille trois cents ans. Cette tendance n'a pas donné de résultats. Elle a pu s'implanter et se développer dans certaines régions du monde musulman et dans la presqu'île arabe. Mais, pour peu qu'on y réfléchisse, on s'apercevra aisément qu'elle n'avait aucune chance d'ouvrir de nouvelles perspectives de grandeur à ses adeptes. C'est qu'il n'est pas possible de revenir en arrière, ni d'avancer à contre-courant. Il n'est pas possible d'appliquer aux données actuelles, matérielles ou intellectuelles, des critères et des normes qui datent de treize siècles. Le décalage est encore accentué par l'évolution et les progrès des autres peuples, notamment en Europe.
C'est dire que ce genre de réformisme ne pouvait atteindre son objectif, celui de rattraper le cortège de la civilisation et de se frayer éventuellement une place à sa tête. 

Une autre génération de réformateurs est apparue à la fin du XIXe siècle. Appartenant à la génération du début du XXe siècle, j'ai pu discerner personnellement l'empreinte de l'œuvre et de l'époque. Pour ces nouveaux réformateurs, la cause de la décadence réside dans les entraves et les chaînes qui étouffent la raison de l'homme. 
Enchaînée, l'intelligence n'est plus en mesure de remplir sa fonction naturelle. Elle subit la même contrainte dans deux domaines étroitement liés : le spirituel et le temporel. »

* Discours d'investiture de Bourguiba devant l'Assemblée nationale, à Tunis, le 30 novembre 1959


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L'ISLAM DES LUMIÈRES
MALEK CHEBEL
L'anthropologue algérien, qui vient de disparaître, a collaboré à de nombreuses reprises à Historia et s'est fait connaître pour ses lectures anthropologiques et historiques sur l'islam. Il a relancé la notion d'« islam des Lumières » et n'hésitait pas à passer au tamis l'intime des civilisations musulmanes. Parmi ses essais les plus décisifs, retenons Islam et libre arbitre ? La tentation de l’insolence, avec Marie de Solemne (Dervy), ou L'Esclavage en terre d'islam(Fayard). G. M.
ABDENNOUR PIERRE BIDAR
Il faut lire l'étonnante autobiographie ( Self islam , Seuil) de cet agrégé de philo, fils d'une mère convertie à l'islam soufi et d'un père adoptif marocain. Sa « Lettre ouverte au monde musulman » ( Marianne , 13 octobre 2014), où il n'hésite pas à expliquer qu'il y a un problème dans l'islam, est à mettre en perspective avec son grand livre, L'Islam sans soumission (Albin Michel). G. M.
ABDELWAHAB MEDDEB
Des tenants d'un islam des Lumières, il était le plus étincelant, le plus polymorphe, le plus cultivé de ses contemporains. Son émission Cultures d'islam fut pour beaucoup le moyen de s'initier aux plus grands intellectuels arabes, perses ou indiens. Il laisse des livres puissants et accessibles : La Maladie de l'islam et Sortir de la malédiction. L'islam entre civilisation et barbarie (Seuil). G. M.

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