jeudi 21 septembre 2017

SOUVENIRS D'ÉCOLIER ...

Paris, 2.4.2014

Mauvais souvenirs, soyez les bienvenus; vous êtes ma jeunesse lointaine." 

Georges Courteline

 

" La plus belle religion est la science, la plus belle mosquée est l'école, le meilleur imam est l'enseignant et le vrai croyant est le citoyen. " 

Farhat Abbas

كـادَ المعلّمُ أن يكونَ رسولا   

أحمد شوقي

 

  Enfant, j'ai aimé mon école franco-arabe située face au vieux port de pêche de Bizerte, d'autant qu'elle était tout près de la rue où nous habitions dans le bel immeuble de style italianisant où je suis né, situé rue de Tunis dans la partie européenne de la ville, tout en étant à un jet de pierre de la Casbah, médina dite "Houmet l’And'lus" (quartier des Andalous) et d' "El Ksiba" (La petite Casbah), quartier de pêcheurs bizertins, italiens et maltais. Autrement dit, mon école portait bien son nom; puisqu'elle était au carrefour des quartiers "arabes" et "occidentaux". Pour moi, elle était le centre du monde, ou du moins de mon monde.

La Grande Rue, devenue avenue de France; puis rue de Tunis **


Le pont avait disparu puisque dans les années 50 il n'existait plus.

Mon école franco-arabe est face au vieux port de Bizerte. 
Sous Ben Ali, un pont plus important sera édifié un peu plus loin pour rallier Sidi Salem par la route de la plage. 

Vue aérienne de Bizerte (en rouge, ma maison et mon école)

La Ksiba de Bizerte avec son air de Burano de Venise 

Piscine d’eau de mer du Sport Nautique, 

où nous avions une cabine de plage

Terrasse du restaurant du Sport Nautique.
Photo prise vers 1954
En arrière-plan, la construction du Bâtiment des Aviateurs Français 

 

Ce que j'ai aimé par-dessus tout, c'était ma première institutrice. Une Française jolie et très douce avec nous. En nous apprenant l'alphabet, elle nous apprenait aussi comment calligraphier ses lettres en les dessinant sur le grand tableau noir en insistant sur le plein et le délié de chacune d'elles. J'ai le souvenir d'avoir été fasciné par cette calligraphie. Avec ma plume Sergent Major je m'appliquais à reproduire ce que je voyais au tableau. Je prenais plaisir à le faire, d'autant que cela semblait plaire aussi à notre maîtresse. Elle montrait mon cahier aux élèves pour les inciter à en faire de même. Du moins c'est ce que j'en avais déduit, ne parlant pas encore le français ni moi ni mes petits camarades.

Mais une chose est certaine, elle m'a donné le goût de l'école et celui de cette langue dont j'apprenais avidement l'alphabet et dessinais déjà bien les lettres. Je me rappelle même m’être vanté de "parler" français auprès de mes sœurs plus jeunes que moi, auxquelles je "racontais" les petits illustrés de mon frère aîné; alors que je ne faisais que raconter une histoire sortie de mon imagination donnant sens aux dessins, ce que mes sœurs admiratives, prenaient pour une "maîtrise" du français.

Souvent, en accompagnant ma mère au marché pour faire ses courses, je lui demandais de m'acheter un bouquet de fleurs (généralement des jonquilles ou des narcisses) pour l'offrir à mon institutrice.

J'avais pour voisin de bureau d'écolier, Ahmed D. que l’institutrice avait placé à côté de moi et qui allait devenir mon meilleur ami durant ma scolarité à l'école franco-arabe. N'habitant pas loin de chez moi, il avait la gentillesse de passer me prendre en bas de chez moi pour faire les quelques pas qui nous séparaient de notre école. Ses parents le plaçaient comme commis chez le coiffeur de mon immeuble durant les vacances d'été, pour l'empêcher de traîner dans les rues. Pendant la récréation, il me protégeait des élèves turbulents, voire violents quand leur meneur voulait me faire dire des gros mots "initiatiques" et que je refusais de les répéter. J'ai le souvenir de sa touchante invitation pour la cérémonie de sa circoncision que certaines familles pratiquaient tardivement. C'était mon premier ami d'école. Je l'ai perdu de vu mais j'en ai gardé un très bon souvenir.

  Pour le cours d'arabe, nous avions un instituteur qui commençait ses cours par une leçon brève mais efficace, mêlant morale et civisme. Une dont je me souviens encore : "ne pas répéter ce qui disent les parents", au risque de nuire à leurs intérêts en divulguant leurs projets…

En lecture, j'ai gardé le souvenir de certains textes qui m'avaient beaucoup marqué, comme celui de "wataniyet" (patriotisme), qui m’avait interpellé enfant.

Il est question d’un garçon pauvre qui faisait la manche aux terrasses des cafés. Un groupe de Français lui fit l’aumône. En s’éloignant du groupe, il les entendit médire de la Tunisie et des Tunisiens. Il revint vers eux; et sans rien dire, il leur rend l’argent qu’ils venaient de lui donner. Un geste qui en dit long sur le sentiment éprouvé par ce garçon : son patriotisme passait avant sa pauvreté. 

Un autre texte, plus drôle celui-là mais "pédagogique", dont le titre est "al hallaq e’tharthar" (le coiffeur bavard), me donnera le goût de l’histoire.

Il est question d’un client venu se faire couper les cheveux mais dont la tête bien ronde va inspirer le coiffeur qui va la prendre pour une mappemonde pour expliquer l’histoire de la deuxième guerre mondiale aux clients du salo

Il a commencé à dessiner aux ciseaux sur le crâne du pauvre homme, la position des armées de de l’Axe puis de celle des des Alliés. Tout en parlant et emporté par sa verve, il coupait dans les cheveux du client pour visualiser l’avancée des Alliés. Il indiquait avec ses ciseaux où les batailles furent les plus importantes entre les deux armées.

Et pour finir, joignant la parole à l’action, il donna un grand coup de poing sur le crâne du client, simulant le largage de la bombe atomique sur le Japon,, en jubilant que ce fut le coup de grâce par lequel les Alliés mirent fin à la guerre  

A la fin du cours d’histoire, la tête du client faisait pitié à voir; ce qui décida le coiffeur à lui faire la boule à zéro. Ce qui mit en rogne le pauvre malheureux et redoubla l’esclaffe les clients du salon.

Parlant avec passion des Américains et des Russes, comme de grands vainqueurs de cette guerre, on s’est retrouvés en cour de récréation divisé edeux clans : les pro-Américains et les pro-Russes 

Avions-nous conscience de l'émergence de nouvelles puissances (Américaine & Soviétique) et du déclin des anciennes puissances coloniales (Angleterre & France) ?

Toujours est-il que la sympathie des gamins que nous étions pour ces nouvelles puissances (USA & URSS), puis de celle des adolescents plus tard, allait grandissante pour vanter l’une ou l’autre; jusqu’à l’adhésion de certains au communisme en vogue chez les universitaires et l’élite d’alors 

J’ai le souvenir de deux cousins qui habitaient le même immeuble que moi et fréquentaient la même école que moi; et de leurs disputes à propos des EU et de l’URSS. Le proaméricain, autiste, nous étonnait quand il citait de mémoire les noms des états qui constituent les EU et le nom de leur capitale… alors que son cousin défendait bec et ongle l’union soviétique jusqu’à devenir communiste lui-même. Il tombera plus tard dans l’islamisme radical et militera avec ferveur avec les Frères musulmans qui l’ont approché à l’université de Toulouse. Déçu, il les quittera quand il aura découvert leur hypocrisie et compris que leur "ferveur religieuse" n’était qu’un moyen pour mieux berner et duper les gens, pour les voler et les escroquer… dira-t-il plus tard, regrettant son engouement pour le communisme d’abord puis pour l’islamisme, les deux à l’origine de son exil forcé, puisqu’il risquait la prison s’il rentrait en Tunisie.

Il n’y retournera qu’à la faveur de la prétendue "révolution du printemps arabe" du 14 janvier 2011 ourdie par le Qatar avec l’aval des EU et de l’UE.

Et enfin, un texte qui me fascinait, celui du roi Salomon qui parlait aux animaux et que je rêvais de pouvoir imiter. Était-ce le déclic de mon amour pour les animaux  

  Lors des récréations, des vendeurs ambulants venaient proposer devant le portail de l'école, des friandises en guise de goûter pour les élèves. Mon choix s'était arrêté sur le marchand de millefeuilles. Il faut dire qu'ils étaient produits par le meilleur pâtissier de Bizerte, Salah J'mili, qui envoyait son commis vendre tout un plateau de millefeuilles encore chauds avec leur glaçage caramel encore mou. Son plateau est très vite pris d'assaut par les enfants à raison de 10 millimes le millefeuille entier et de 5 millimes la moitié d'un millefeuille pour les moins nantis. Le succès de cette pâtisserie était tel que le commis-vendeur repartait toujours avec son plateau vide. 

Il faut rappeler aussi que Salah J'mili était l'ouvrier d'un pâtissier français dont la boulangerie-pâtisserie bien placée au carrefour des deux mondes franco-arabe, face à mon école, était courue par la colonie française mais aussi par les autochtones pour la qualité de ses pains, de ses croissants, de ses viennoiseries, de ses pâtisseries et de ses glaces 

A l'indépendance, il l'avait cédée à son ouvrier qui avait maintenu la qualité des produits qui faisaient la renommée de cette pâtisserie auprès des Bizertins; et depuis 1962, auprès des Tunisiens.  

Enfant, à la question de mon père de ce que je voudrais faire plus tard, ma réponse le faisait rire quand je lui disais "pâtissier, pour faire des millefeuilles".

De cette passion me reste le goût si particulier de ces millefeuilles, devenus ma référence, une sorte d' "étalon-millefeuille" qu'adulte je recherche dans les millefeuilles goûtés à travers mes pérégrinations aussi bien en Tunisie qu'à l'étranger. C'est en quelque sorte, ma madeleine de Proust.

L’année scolaire finie, mon père m’inscrivait aux études d’été chez un "apprenti instituteur" durant les grandes vacances scolaires qui s’étalaient de fin juin à début octobre.

Il nous donnait des devoirs à faire dans un petit local dans le rempart de la Médina où je me rendais tous les matins en longeant le vieux port de pêche de Bizerte; local qui côtoyait "notre" coiffeur ainsi que "notre" cordonnier et "notre" tailleur pour homme, maman ayant sa couturière italienne en face de notre immeuble 

Enfant, j’aimais aller au hammam. Bien que nous disposions d’une douche à la maison, maman ne jurait que par le hammam pour un nettoyage en règle des corps. Cela se passait une fois par semaine, le jeudi après-midi parce que nous n’avions pas école mes sœurs et moi, sinon la veille des fêtes religieuses comme l'aïd el fitr (fin du jeûne du mois de ramadan) et l'aïd el kébir (dit abusivement fête du mouton). Les plus grands de mes frères y allaient avec mon père le soir; l’après-midi étant réservé aux femmes 

J'ai le souvenir des palabres entre certaines mères dont la mienne, avec la tenancière du hammam qui contestait l'entrée de grands garçons au hammam des femmes; alors qu'ils devraient accompagner leurs pères à la séance du matin sinon celle du soir. L’âge de 7 ans était considéré comme l'âge limite des garçons pour être admis chez les femmes mais dont ces mères tentaient de minorer celui de leur enfant. 

Ces scènes épiques, je vais les retrouver plus tard bien reconstituées par le cinéaste tunisien Férid Boughedir dans son film " عصفورسطحAsfour stah " - Halfaouine, l'enfant des terrasses.

Pour le hammam, maman avait tout un cérémonial de préparatifs en vue du grand nettoyage corporel pour elle et pour ses enfants. Dans des seaux de différentes tailles, elle mettait le nécessaire pour le bain, le savon de Marseille, la  kessa (gant en crin), des gants de toilette, le tfal (argile smectite) qu'elle parfumait avec des feuilles de atr'chiya  (géranium des parfumeurs); et toutes sortes de peignes souvent en corne, aux grosses dents, jusqu’aux plus fines pour les éventuels poux et leurs lentes… et dans des couffins, elle mettait les habits propres que nous mettrions après le bain; et elle y glissait fruits et friandises pour nous sustenter après l’épreuve du bain. 

Le hammam étant à un jet de pierre de notre maison, nous nous y rendions à pied, chargés de tout le nécessaire de bain, ma mère, mes sœurs et moi. Mais pour le retour, quand maman était fatiguée, elle prenait une calèche dans laquelle elle nous installait avec tout notre barda. J’adorais ce retour, bercé par les clochettes du cheval et le son régulier de ses fers sur la chaussée, des moments qui ne duraient hélas pas longtemps, puisque nous habitions à quelques rues du hammam. 

C'est au hammam que ma mère m'apprendra les règles d'hygiène corporelle et la succession des étapes de ce rituel qui commence par la tête et le haut du corps et finit par le bas du corps, pour terminer par les pieds. D’ailleurs à la fin du bain, la tenancière du hammam nous fournissait deux foutas dans lesquelles on se séchait : une pour le haut du corps, le visage en premier, puis la tête, puis le tronc et les bras; et l'autre pour le bas du corps, en terminant par les pieds. Foutas auxquelles ma mère préférait substituer ses propres serviettes de bain, pour l’hygiène 

Ma mère se faisait aider par Fatma Jilani, dite Fatma el harza, employée de hammam, pour aider les clientes dans leur bain, à les décrasser au gant de crin et à leur prodiguer un massage revigorant en règle 

Cette dame aux casquettes multiples de sage-femme, d’esthéticienne, de masseuse, d'aide-ménagère, d'aide-pâtissière... devenue amie de la famille, était l’aide attitrée de maman qui l’appelait à la rescousse pour toutes sortes de travaux domestiques : ménage, lessive, el’oula (préparation des réserves alimentaires) pour l’année comme le couscous, la tomate concentrée, harissa et autres épices et condiments à moudre manuellement à l’aide d’une meule traditionnelle en pierre pour certains. ‘Oula que pratiquaient de nombreuses familles à cette époque-là. Elle était là aussi pour l’élaboration des pâtisseries en perspective de l’aïd el fitr 

Des travaux souvent réalisés l’été sur notre terrasse au-dessus de l’immeuble. Terrasse qui devenait mon aire de jeu mais surtout mon mirador de 360° d’où j’observais en rêvassant l’agitation de la ville et du port 

Terrasse qui servait aussi d’observatoire pour ma mère et notre voisine Hallouma pour voir le premier croissant de la nouvelle lune et annoncer le début du mois lunaire aux autres voisines de notre immeuble en leur indiquant les dates de certaines traditions religieuses : début et fin du jeûne du mois de ramadan, aïd el fitr, aïd el kébir, mouled, ras el ‘am, achoura… en perspective de leur célébration et des préparations des plats et pâtisseries traditionnels jerbiens leur correspondant, notre immeuble étant habité que par des Jerbiens.

Fatma el harza me terrorisait quand je traînais autour de maman. Elle me disait : "va-t’en, gros yeux et grandes oreilles !", ce que je ne manquais pas de vérifier en me regardant dans la glace, persuadé que j’étais un monstre avec de gros yeux et de grandes oreilles. Ce n’est que plus tard que je comprendrais ce qu’elle voulait dire. Sa crainte était que je les espionne, elle et ma mère, et que je rapporte tout à mon père.

  Mon père aimait le scoutisme et la nature. Il nous embarquait souvent, les dimanches et jours fériés, en voiture pour "aller à la rencontre du printemps" (ou de l’été), comme il aimait dire, pour passer la journée à la plage de Sidi Salem, à la grande étendue de sable blanc, vierge de tout à l’époque; ou dans la forêt de pins sur la corniche de Bizerte, où nous pratiquions des jeux de plein air pour nous aérer l’esprit et le corps. Hygiène & Nature oblige, en vogue à l’époque; et dont mon père était adepte. 

Nous nous retrouvions seuls en ces endroits vivifiants car à cette époque, rares étaient les Bizertins qui disposaient de voitures pour de telles expéditions.

Plus tard à l’adolescence, je découvrirai Raf-Raf, endroit paradisiaque où j’étais comme Robinson Crusoé… dans une nature sauvage à couper le souffle, entre terre et mer, où nous étions seulement deux familles, dans deux huttes en palmes sur la plage, et rien autour, les hommes dormant à la belle étoile.

Bizerte - l'école franco-arabe

J'aimais l'école et progressais bien, jusqu'à ce qu'en 5ème, je tombe sur un instituteur français qui louchait d'un œil. Il venait souvent en classe presque ivre. Quand il passait dans les rangs pour réclamer le silence menaçant de jeter l’élève bruyant par la fenêtre, il sentait l'alcool. Il nous terrorisait. Il lui arrivait souvent de malmener violemment les élèves qui chahutaient. Je ne l'ai pas aimé cet instituteur et je n'ai plus aimé aller à l'école. Je prétextais des maux de tête, de ventre... pour ne pas aller à l'école. Au bout de quelques jours de "maladies", j'ai fini par en raconter à ma mère les vraies raisons.  

Mon père qui tenait à ce que ses enfants soient bien scolarisés et devant mon refus de retourner à mon école franco-arabe, m’a inscrit à l’école Stephen Pichon fréquentée alors essentiellement par les enfants de la colonie française de Bizerte, où étaient déjà inscrits mes frères. Je n’y suis pas resté plus d’un mois : je n’ai aimé ni l’école ni ses élèves.

A nouveau je ne voulais plus aller à l’école. Il faut dire que je ne connaissais personne et j’étais moqué par les petits "arabes" qui me rejetaient, parce que je ne parlais pas encore le français.

Désespéré, mon père a demandé à son ami M’hamed Essersi directeur d'école s'il pouvait me prendre dans son école. Evidemment le nouveau directeur de cette école a accepté.

Cette école française ne m'était pas étrangère puisque c'est là que j'avais fait ma classe maternelle. J'ai un vague souvenir de faire beaucoup de dessins pour lesquels j'allais souvent demander à la maitresse de tailler mes crayons. Était-ce la machine à tailler les crayons, fixée au bureau de la maîtresse, qui me fascinait et voir les copeaux de bois tomber en forme de rubans irisés dans le récipient à cet effet ? Ou était-ce la pointe fine de mes crayons qui permettaient des dessins aux contours plus précis, que je recherchais ? Probablement les deux. 

Je connaissais cette école maternelle, devenue école primaire depuis l’indépendance de la Tunisie avec un statut particulier pour Bizerte demeurée base militaire française, où ma mère me déposait et venait me prendre à la sortie 

Sauf que j'arrivais plus de deux mois après la rentrée scolaire dans une classe où je ne connaissais personne. La maîtresse m'avait placé au fond de la classe et m'avait complètement ignoré. Elle s'est désintéressée de moi, alors je me suis désintéressé d'elle et rêvassais en attendant la récréation où on nous servait du lait chaud au chocolat dans le cadre de la politique "un verre de lait à l'école", instaurée en 1954 par Pierre Mendès France pour pallier les carences en calcium chez les enfants; et que Bourguiba maintiendra pour inciter les parents pauvres à scolariser leurs enfants, assurés que leurs gosses auront un repas chaud. 

A ce propos, me revient la surprenante réponse de Habib Bourguiba à John Fitzgerald Kennedy lors de sa visite officielle aux Etats-Unis d’Amérique en mai 1961.

Au président Kennedy qui lui demandait ce qu’il pouvait faire pour aider la Tunisie, Bourguiba répondit : "du lait en poudre et des lentilles pour permettre la scolarisation des enfants parce que je veux généraliser l’enseignement. Et les parents pauvres s’ils ne veulent envoyer leurs enfants à l’école, seront au moins assurés qu’ils auront un repas chaud" ! Alors que le président Kennedy s’attendait à une demande d’armements, d’avions militaires… comme c’était l’habitude de la part de nombreux chefs d’Etats nouvellement indépendants des jeunes républiques.

Et ce qui devait arriver, est arrivé : je redoublais ma 5ème !


Salah avec les Dalton 

  Enfants, mes frères et moi allions souvent jouer dans l’arrière-cour du magasin de mon père, occasion pour nous de prendre un goûter "chaud", chez le marchand de beignets d’à côté. C’est dans ce magasin, sur le bureau de mon père, que j’avais commencé à dessiner; laissant libre cours à mon imagination.

C’est là que j’avais dessiné pour mon chien Boby sa niche que nous avons réalisée mes frères et moi avec les planches de bois des caisses des marchandises du magasin. La niche construite, j'ai rajouté pour touche finale le nom de BOBY, en lettres d’or au-dessus de l’entrée de la niche avec des clous de tapissier en laiton à tête ronde.

Les vitrines des magasins voisins m’inspiraient aussi. Je m’attardais souvent devant, plus particulièrement lors des fêtes de Noël et de Pâques. Je me souviens plus particulièrement de la crèche de Noël et de la profusion de neige en coton qui me fascinait bien que je n’en eusse jamais vu à Bizerte au climat tempéré. J’aimais dessiner et colorier le nouveau-né dans la crèche, entouré de ses parents, de l’âne, du bœuf, des rois mages et des anges… ce que mon père appréciait modérément, me rappelant qu’ils ne faisaient pas partie de notre culture religieuse. 

Cependant, mes dessins plaisaient à mon père ainsi qu’à son employé Salah qui m’encourageait avec des bonbons. Cet employé très dévoué à mon père, lui étant reconnaissant pour l’avoir embauché quand beaucoup de commerçants refusaient de l’employer, parce que "révolutionnaire", nous aimait bien mes frères et moi.

Car qui mieux qu’un militant, pour aider un autre militant  

En effet, cet homme était comme beaucoup d’autres à cette époque coloniale, sympathisant du panarabisme et perméable aux discours enflammés de Gamal Abdel Nasser, leader du panarabisme d’alors. Il s’apprêtait même à le rejoindre pour aller libérer la Palestine et répondre ainsi à l’appel du président Egyptien aux "Arabes" pour secourir leurs frères Palestiniens. Mon père avait du mal à le retenir. Pour le raisonner et le dissuader de son projet, il lui avait demandé de commencer par libérer la Tunisie.

Enfant, il m’arrivait aussi de donner un coup de main à mon frère aîné pour la réalisation de ses "devoirs" du Collège Technique de Bizerte, qui consistait à découper des pièces de papier et de les colorier pour confectionner des maquettes.

L’été, il transformait la salle à manger en "cinéma de quartier", en étendant un drap blanc de part et d’autre de la porte-fenêtre ouverte de notre salon-salle à manger; nous, installés sur le tapis, pour voir des films muets de Charlie Chaplin qu’il nous projetait sur cet "écran" improvisé; avec nos voisins d’en face, regardant le film de l’autre côté de la rue 

La bataille de Bizerte qui fut un drame pour des milliers de jeunes Tunisiens venus "libérer" Bizerte, souvent à mains nues, sera pour moi ma chance pour me sortir de l’impasse où je m’étais mis à cause d’un instituteur ivrogne et violent. Comme beaucoup de familles fuyant la guerre, mon père a décidé le 20 juillet 1961 d'amener la sienne à Tunis où il avait déjà acheté une villa à Mutuelle-ville en perspective de la poursuite des études secondaires et universitaires de ses enfants pour lesquels il voulait les meilleurs établissements.

Cette bataille s’inscrivait dans la droite ligne de "la politique des étapes" chère à Bourguiba ou "siéset el mara’hel" comme il aimait dire. Après l’obtention de l’autonomie interne en 1954, puis de l’indépendance de la Tunisie en 1956, il restait à évacuer la base militaire de Bizerte, que De Gaulle dans l’attente que la France se dote de la bombe nucléaire, refusait de quitter une position stratégique pour contrôler la Méditerranée et refusait de fixer une date pour son évacuation.

Bataille qui sera le bras de fer de Bourguiba avec De Gaulle. Si De Gaulle a gagné militairement cette bataille, Bourguiba va la gagner politiquement; puisqu’il va obtenir de l’ONU une condamnation de la France colonialiste, après la visite de Dag Hammarskjöld, secrétaire général des Nations unies à Bizerte.

Une occasion pour Bourguiba de prouver aussi à ses détracteurs, dont Nasser et son protégé Salah Ben Youssef, que sa politique des étapes est payante.

Et l’histoire va donner raison une fois de plus à Bourguiba que sa stratégie est moins couteuse en vies humaines; contrairement aux panarabistes et aux panislamistes ces va-t’en guerre, auxquels Yasser Arafat a "vendu la cause palestinienne" dans l’espoir de l’aider à récupérer toute la Palestine pour les Palestiniens, dont Gamel Abdel Nasser qui moquait la stratégie politique de Bourguiba pour recouvrer l’indépendance totale de la Tunisie.

Or avec Gamel Abdel Nasser, les Palestiniens ont perdu une bonne partie de leurs territoires onusiens en 1967. Et pour récupérer le Sinaï occupé lors de la guerre des 6 jours, Anouar El Sadat a dû reconnaître l’Etat d’Israël et faire la paix avec ses dirigeants sionistes au détriment des Palestiniens. Ce qu’il paira de sa vie, puisqu’il sera assassiné par les Frères musulmans.

Yasser Arafat, déçu du panarabisme, va se jeter dans les bras de Khomeini héros de la révolution islamiste de 1979, nourri à l’islamisme des Frères musulmans et au wahhabisme qui le fonde, dont se sont servis les Anglais pour disloquer l’Empire Ottoman.

Et depuis, les Palestiniens n’ont cessé de perdre ce qui leur restait de la Palestine.

Panarabistes et panislamistes jurant tous deux de "renvoyer les juifs à la mer"  et de "détruire Israël", donnant prétexte aux sionistes pour déclencher les guerres (toujours asymétriques) à l’issue desquelles ils n’ont cessé de grignoter ce qui reste des territoires palestiniens au mépris du droit international;  au nom de la "sécurité d’Israël", soutenus en cela par les EU & l’UE !

Les uns et les autres se moquant bien des Palestiniens dont ils utilisent "la cause" pour asseoir leur leadership : Gamel Abdel Nasser sur les "Arabes" et Khomeiny sur les "Musulmans".

Alors que Bourguiba, légaliste et réaliste, recommandait aux Palestiniens la politique des étapes, en leur conseillant d’accepter ce qui leur fut attribué par l’ONU en 1974, puis de négocier les frontières pour contrer les sionistes expansionnistes dans leur projet du "Grand Israël".

Ce qu’ils finiront par admettre après les "nakba" (catastrophes) et les "naksa" (rechutes) successives qu’ils vécurent depuis 1947; suite auxquelles ils n’ont cessé de perdre des pans entiers de leur Palestine "onusienne". Mouvement que Netanyahu accélère depuis le 7 octobre 2024 pour récupérer ce qui reste des territoires palestiniens en rasant Gaza et en livrant la Cisjordanie aux colons juifs, pour réaliser son rêve du Grand Israël.

Ils regrettent de n’avoir pas écouté le sage homme !

 Enfin, bataille dans laquelle mon frère voulait rejoindre les milliers de jeunes souvent à peine sortis de l’adolescence que nous voyons depuis chez nous, derrière nos persiennes, courir dans tous les sens, scandant les mains nues "el jala", "essilah" ("évacuation", "des armes"), se faire tirer comme des lapins par les parachutistes français en embuscade sur la terrasse de notre immeuble et sur les terrasses des immeubles alentour du quartier européen, dont l’immeuble des Aviateurs, le "balas el Ali".

 Mon père avait du mal à dissuader son cadet, encore adolescent, de rejoindre "les jeunes combattants", en lui expliquant que pour faire la guerre, il faut être formé et armé. Ce qui n’était pas le cas.

Bataille dont l’issue sera l’évacuation par la France de la base militaire de Bizerte, le 15 octobre 1963.

  Mon père nous a inscrits mes sœurs et moi à l'école mixte de Mutuelle-ville, place Mendès France. Il nous a recommandés à sa directrice Mme Halima Chehata, à laquelle il confiait "sa couvée", comme elle s'en souviendra des années plus tard. 

C'était une toute petite école. Il n'y avait que quatre classes. Nous n'étions pas nombreux. Et ma chance était d'avoir Mme Chehata comme institutrice. J'ai le souvenir encore du timbre de sa voix. Une voix chaude et claire. Voix assez forte. Elle aimait la discipline et l'obtenait naturellement rien que par la voix.

Elle m'a redonné le goût de l'école et à nouveau celui du français. 

Mme Halima Chehata 

  J'ai le souvenir de ses leçons de conjugaison et de la fascination qu'exerçait sur moi l'imparfait du subjonctif. En cours de conjugaison, Mme Chehata avait l'habitude d'écrire au tableau noir à la craie blanche le verbe, qu'elle faisait suivre par le temps où il était conjugué, à la craie rouge; et ce, depuis la première personne du singulier jusqu'à la troisième personne du pluriel. 

Je me suis passionné pour la conjugaison. Et pour le montrer à mon institutrice, lors des dictées, je m'appliquais à écrire en rouge le temps de conjugaison des verbes que, eux, j’écrivais à l'encre noire. Passant dans les rangs, Mme Chehata s'en aperçut. Elle me tira l'oreille et me demanda comment pourrait-elle corriger ma copie si j'utilisais l'encre rouge qu'elle utilisait pour les corrections ? Je pense qu'elle comprit, cependant, mon amour pour la conjugaison.

En cours de lecture, elle nous donnait de beaux textes et de jolis poèmes à lire. Elle impliquait les parents en nous demandant de faire signer par eux un petit carnet attestant le nombre de fois que nous les avions lus, pour que leur lecture soit aisée lors du contrôle qu'elle ne manquait pas de faire en classe. Pour lui montrer que je les comprenais, je les illustrais de dessins richement coloriés, parfois en reliefs, dans un cahier confectionné à sa demande avec des feuilles de papier Canson, noires. A la fin de l'année, elle a conservé mon cahier.

Je lui en ai voulu de m'avoir "confisqué" mon cahier que j'aimais feuilleter. Le gardait-elle en souvenir de moi ou de l’élève appliqué que j'étais ? Je ne sais pas.

Cette année-là, j'étais parmi les premiers de la classe et mon père était content que je passe en 6ème; et surtout rassuré que je reprenne goût à l'école.

A cette école j'ai eu pour ami, un garçon drôle et plein d'imagination puisqu'il nous affirmait en récréation qu'il était fils d'Elisabeth II; ce qui faisait rire tout le monde et certains le traitaient même de menteur. Et pour se défendre, il les provoquait en duel et en bagarre. S'il m'appréciait, j'imagine, c'est parce que je ne relevais pas cette incongruité, ni ne le traitais pour autant de menteur. Ce garçon est le futur champion des échecs de Tunisie : Slim Bouaziz.  

En fin d’année, la directrice avait organisé une petite fête dans la cour de l’école pour les élèves et leurs parents, de laquelle je n’ai gardé que le souvenir d’une danseuse dans le rôle d’ "une poupée sortant de sa boîte d’emballage" qui me captivait par ses pas de danse classique et sa grâce. Spectacle assuré par une élève de notre école, qui m’avait subjugué par sa beauté, par son juste corps et son tutu; dont j’ai tenté d’en fixer les images cet été-là, par plusieurs dessins à l’aide de mes crayons de couleurs réhaussés de mes stylos feutres.

L'année d’après, Mme Chehata m'a recommandé à une autre institutrice : Mme Rejiba, une Française mariée à un Tunisien. J'en ai gardé un très bon souvenir et j'ai continué à progresser en français avec elle.

D'ailleurs devant mon goût retrouvé pour l'école, mon père m'a demandé si je pouvais aider mon neveu à lire car le nouveau directeur de l'école de Mutuelle-ville refusait de l'inscrire parce qu’il n’avait pas tout à fait 6 ans à la date de la rentrée des classes. Ce que mon père contournera en proposant que son petit-fils entre à l'école en janvier quand il aura ses 6 ans révolus, me chargeant de lui faire rattraper le retard par rapport à ses petits camarades de classe. Ce dont je me suis acquitté avec plaisir en jouant à "l'instit" avec mon neveu en lui confectionnant même un "livre" en reproduisant sur un gros cahier, textes et dessins d'un vieux livre déchiré.

En janvier il savait parfaitement tout l'alphabet et savait lire aisément tout le livre, alors que le reste de la classe ânonnait encore les premières lettres de l'alphabet 

Les week-end après les devoirs de l’école de Mutuelle-ville, j’avais pris l’habitude de faire un dessin ou deux que je coloriais à la gouache. J’en avais tout un classeur rempli de mes dessins que mon frère aîné m’avait pris pour décorer sa nouvelle maison à Bizerte : "les exposer plutôt que de les «cacher» dans un classeur", me disait-il.

Puis un jour je me suis lancé dans la confection de petites cartes de vœux que je dessinais et coloriais. Dessins sortis de mon imagination. Les premières, je les avais adressées à mes frères partis en France poursuivre leurs études.

  Si à Bizerte mon père me faisait réciter les tables de multiplication, à Tunis il va m’apprendre la règle de trois… à mes dépens.

Maman m’envoyait souvent faire les courses chez les épiciers de Mutuelle-ville. Au retour, quelquefois mon père vérifiait que je ne m’étais pas fait rouler par l’épicier. Pour cela, il me demandait le prix du kilo de l’article acheté, de lui dire ce qu’indiquait la balance de l’épicier et de lui dire le prix exact à payer, en vérifiant la monnaie rapportée à la maison. Or il se trouve que souvent il avait raison : l’épicier m’avait pris plus que le juste prix. Alors il me renvoyait chercher la différence.

Tout penaud, je retournais réclamer le reliquat. Et le plus étonnant, est que l’épicier me rendait à contre cœur certes, le reste de la monnaie mais ne disait rien. Preuve que mon père avait raison de m’apprendre à me méfier et à contrôler "poids & prix" de mes achats.

Je n’aimais pas ce supplice de la vérification mais cela m’avait appris la règle de trois… qui m’a été utile en classe lors du calcul mental.  

 Ainsi, grâce à ces deux institutrices, j'ai pu passer le certificat d'études primaires haut la main, d'autant que j'étais le seul élève de ma classe, à l’avoir obtenu; et rassurer ainsi mon père par ce sésame pour la vie active, lui qui s’inquiétait pour mon avenir 

  Lors de cet examen, à l’épreuves de dessin, j’ai le souvenir des longues stations du surveillant, admiratif devant ma "copie" et du dessin qui prenait forme : était-ce le sujet du dessin une scène de rue sortie de mon imagination, qui le captivait; ou le sens artistique qui en émanait, avec l’harmonie des proportions, des perspectives et des couleurs. 

J’ai réussi aussi l’examen d’entrée en secondaire avec une très bonne moyenne. Ce qui m'a permis de postuler pour le Collège Sadiki et d'intégrer ce prestigieux vivier de cadres et d’élites de la Tunisie nouvelle que voulait Khair-Eddine Pacha ainsi que Habib Bourguiba.

Il fut une pépinière de futurs nationalistes, dont il était issu lui-même avec bon nombre de ses compagnons de lutte pour l’indépendance. Toutes ces nouvelles élites émergeaient alors que depuis le protectorat, le gouvernement français les cantonnait à seconder l'administration coloniale française dans ses rapports aux indigènes tunisiens. 

Mon père en était fier comme si je corrigeais le destin qui n'avait pas voulu qu'il y poursuive ses études à cause d'un frère aîné qui avait préféré retirer l'orphelin qu’il était de l'école, pour le placer commis d’épicier pour gagner sa vie; alors que son maître d'école voulait que ce brillant élève y poursuive ses études grâce à une bourse accordée par le gouvernement français.

Tunis - Collège Sadiki

  Mon désir de parler français et d'enrichir mon vocabulaire, passait par tout ce qui me tombait sous la main, faute de disposer d'une bibliothèque chez moi.

 Ma sœur Néjiba avait l'habitude d'emprunter à sa copine des livres de "la bibliothèque rose" (pour enfants) et de "la bibliothèque verte" (pour adolescents) que je tentais de lire. Je tentais seulement car nous nous les disputions, mes sœurs et moi; et souvent, ma sœur les restituait à sa copine sans que j’aie pu finir de les lire.

Les seuls livres dont nous disposions à la maison, étaient un gros Larousse et d’autres dictionnaires arabe et franco-arabe. Et c'est le Larousse que je feuilletais souvent. J'aimais m'y plonger au hasard des mots, dans l'explication de leur origine, de leur définition et de leurs synonymes.

 A l'adolescence, j'ai découvert l'émission radiophonique quotidienne "Le concert des auditeurs" de Faïka (de son vrai nom Dalila Mellouli) de la RTT (Radio-Télévision Tunisiennes), qui passait les disques des chansons en vogue mais aussi les classiques, avec dédicace des auditeurs pour leurs proches et amis.  

Grâce à elle, j'ai découvert les chansons à texte et leurs interprètes. Je découvrais ainsi Louis AragonJacques Prévert, Boris Vian, Charles TrenetGeorges BrassensCharles AznavourJean FerratJacques BrelLéo FerréEdith PiafYves MontandBarbaraJuliette GrecoHenri SalvadorGeorges MoustakiGilbert BécaudSalvatore AdamoChristopheFrançoise Hardy ... dont j'apprécie les poèmes et les chansons qui complétaient mon apprentissage du français.

 J'avais alors pris l'habitude de transcrire le texte des chansons qui me plaisaient parmi les sélections de Faïka, dans des cahiers numérotés.

Plus tard, il m'est arrivé de les relire et je me suis rendu compte que certains mots nouveaux pour moi ou certaines expressions que j'ignorais, je les transcrivais phonétiquement. Je souriais de tant de fautes par ignorance. Mais indulgent, je pardonnais à l'adolescent qui tentait de s'approprier cette langue dans laquelle il pensait exprimer mieux sa pensée et ses sentiments.  

Faïka / Dalila Mellouli

  Mondher, le fils de notre voisin à qui j'avais montré mes cahiers de chansons, a eu la gentillesse de me prêter les magazines " Salut les copains " et " Mademoiselle âge tendre "  que lui et sa sœur Emna empruntaient à leurs copains, pour que je puisse copier les textes des chansons qui me plaisaient... moyennant un service : lui faire ses devoirs de math et de français.

  C’est avec Hichem, son frère aîné, que je vais découvrir Oum Kalthoum. Ses parents comme beaucoup de familles en Tunisie et dans le monde dit " arabo-musulman ", consacraient la soirée du premier jeudi du mois à écouter sur Radio le Caire, la transmission en directe du concert mensuel d’Oum Kalthoum lors duquel on découvrait la nouvelle chanson d’Al Sit.

Adolescent de mon âge, Hichem et moi aimions les musiques modernes dominées alors par la guitare électrique. Au lendemain de ce concert, il ne tarissait pas d’éloges sur Enta Oumri, la nouvelle chanson d’Oum Kalthoum, qui l’avait subjugué par son orchestration moderne et ses sonorités occidentales par la présence de l’accordéon et surtout de la guitare électrique; trouvailles du compositeur Mohamed Abdel Wahhab toujours à l’affût de nouveaux instruments à incorporer dans la musique "arabe" pour "moderniser" son répertoire et celui d’Oum Kalthoum, dont c’était la première collaboration sous l’impulsion de Nasser.

J’avoue que son enthousiasme était contagieux. Moi qui d’habitude ne prêtais pas attention à cette chanteuse dont les rengaines me rebutaient et dont la longueur des chansons m'agaçait; j’ai voulu en avoir le cœur net. Et dès la retransmission de ce nouveau tube à la radio nationale tunisienne, j’ai écouté attentivement la musique et j’ai découvert par la même occasion la beauté du texte de la chanson et de celle de la voix de son interprète 

A mon tour, je me suis enthousiasmé pour Oum Kalthoum. Et depuis, j’ai voulu écouter tout son répertoire. Plus je l’écoutais et plus je l’appréciais en découvrant qu’il était composé par les plus grands poètes, les plus grands compositeurs et interprétait par les plus grands musiciens de chaque époque; et ce, depuis les années 20, du siècle dernier  

Je découvrais aussi dans ses textes et dans sa façon de les chanter, toutes les nuances des sentiments qui submergeaient l'adolescent que j'étais. Elle chantait l'amour, le désir, la passion, l’attente, le doute, l'espoir, la déception, la révolte… sentiments qui par la modulation de sa voix, faisaient échos à ceux de son auditeur. 

Selon l'état émotionnel où je me trouvais, il m’arrivait et il m'arrive encore, de fredonner une de ses chansons, celle qui correspond le mieux, pour le décrire. 

Petit à petit, j'en suis devenu fan à la recherche de ses disques, de ses cassettes radio ; et plus tard, de ses CD et ses vidéos.

Adolescent, je guettais son rendez-vous radiophonique mensuel, celui du fameux premier jeudi du mois, tentais d’enregistrer sur bandes magnétiques ses chansons et d’en transcrire le texte; au point que mes proches m'avaient surnommé Abou Kalthoum.

Lors de sa venue en Tunisie en 1968, invitée par le Président Bourguiba, elle a donné un concert à la coupole d'el Menzah, transmis en direct par la TV nationale tunisienne. 

Mon père qui n'autorisait ses enfants à regarder la TV que parcimonieusement le samedi soir après leurs devoirs pour ne pas perturber leur scolarité, m'avait fait le cadeau de m'autoriser à regarder son spectacle lors duquel elle avait chanté  " Fakarouni ", " El Atlal " et " Enta Omri ", qui restent des hymnes à l'amour, rarement égalés. C'était la première fois que je la voyais chanter 

Sa prestation m'avait subjuguée à la fois par la voix mais aussi par sa bonne tenue, tout en retenueSon unique jeu scénique étant l’utilisation de son légendaire "mendil", un foulard dont elle se servait comme d'une baguette de chef d'orchestre mais aussi pour exprimer le sentiment de ce qu’elle est en train de chanter 

  En étais-je conscient déjà ? Je n'ai pu progresser qu'avec des enseignants qui me donnaient envie de leur faire plaisir. Ceux qui ne m'aimaient pas, je ne les aimais pas. Et par conséquent je n'avais aucune envie de leur faire plaisir.

Ainsi mon cursus dans le secondaire sera le même que celui dans le primaire : je n'aimais une matière que si celui qui l'enseignait savait la faire aimer et savait se faire aimer. 

En réalité, la véritable cause je ne la découvrirai qu'en France quand un médecin ORL me diagnostiqua une baisse auditive consécutive aux otites fréquentes de mon enfance et de mon adolescence. Ce que mes parents ignoraient, puisqu'aucun médecin ne l'avait diagnostiquée. D'où mon désintérêt pour les enseignants que je n'entendais pas et l'attrait pour les matières dont les enseignants parlaient d'une voix haute et claire 

Je découvrirai plus tard lors de mes études vétérinaires, l'erreur dans laquelle se sont fourvoyés les médecins (généralistes et spécialistes compris) qui me soignaient depuis mon enfance pour mes "otites" et mes "migraines"; puisqu'aucun n'avait fait le bon diagnostic pour connaître leur cause, se contentant d'en soigner les symptômes  

En remontant le film de "mes maladies", j'ai découvert que leur origine est une déviation de la cloison nasale* "en verre de montre" qui obstrue le passage et favorise un foyer infectieux dans la fosse nasale et dans les sinus par manque d'aération, m'occasionnant une méningite sévère dans ma prime enfance, dont j’ai réchappé grâce à une hospitalisation en urgence à l'hôpital militaire de Ferry-ville (actuel Menzel Bourguiba) avec un traitement lourd à base de pénicilline qui fragilisera mon système immunitaire en formation; mais aussi des sinusites aigues avec des maux de tête horribles que les médecins confondaient avec des migraines; et des infections de l’oreille interne transitant par les trompes d’Eustache provoquant des otites quasi chroniques.(Pathologie héréditaire, du côté de la famille de ma mère).

Enfant, j’ai le souvenir de ma mère m’emmenant régulièrement en consultation au dispensaire de Bizerte pour soigner mes otites; et dont le chef de service était le Dr Mohamed Ben Salem, gendre et ministre de Lamine Bey, dernier monarque de la dynastie husseinite, destitué par Bourguiba quand il proclama la première République à l’indépendance de la Tunisie le 25 juillet 1957. 

Les médecins se contentaient alors de paracentèse (incision du tympan) pour l'évacuation du trop-plein de pus des oreilles internes; et un autre préconisa même l'ablation des amygdales, pourtant nécessaires dans la formation du système immunitaire, que j'avais subie enfant. C’est lors de cette opération que le chirurgien provoqua un affaissement du voile du palais du côté droit, obstruant ainsi l’orifice d’aération de la trompe d’Eustache et rajoutant des otites aux otites, du côté droit 

Plus tard dans ma prime jeunesse, d'autres professeurs de médecine ORL du CHU de Lille, puis de celui de Paris, avaient entrepris de "réparer" les dégâts provoqués par l'excès de para synthèses pratiquées par leurs confrères durant mon enfance, en me greffant des tympans, les miens étant trop abîmés d’un côté et ayant disparu de l’autre... greffons qui n'avaient pas pris au bout de cinq interventions chirurgicales 

Un autre professeur ORL à Paris, le Pr Gandon plus "malin" que ses confrères, a jugé nécessaire de retirer tous les osselets des oreilles internes, trop abîmés selon lui par les fréquentes otites, empêchant les prises des greffons; et de les jeter avant la pose de nouveaux greffons pour tympan. 

Les greffons des tympans ayant pris cette-fois-ci, il restait à corriger la perte auditive consécutive au retrait des osselets 

Dr Causse, un chirurgien ORL qui faisait des miracles à Béziers, m’a été recommandé par mon ami Jean-Pierre. Je le consulte et son verdict me met en colère contre les médecins dont l’errance diagnostique m’a handicapé à vie. Ce chirurgien aurait pu restaurer la perte auditive jusqu'à 80 %, voire 90% dans mon cas, si les osselets avaient été conservés. Il les aurait nettoyés et remis en place. En m’opérant, il a installé une prothèse en guise de marteau et d’enclume mais qui n’a pas tenu longtemps; puisque le peu de gain que j’ai obtenu en audition, je l’ai très vite perdu. 

Formé aux EU, il venait d'introduire en France cette technique qu'il avait développée en Amérique, avec beaucoup de succès. Cela faisait sa réputation à l’internationale; puisqu'on venait du monde entier le consulter pour recouvrer l'audition, mais cela lui valut la jalousie de ses confrères... le conseil de l'ordre des médecins refusant même de lui reconnaître cette technique.

Pour les migraines, une amie médecin m'avait recommandé à une grande spécialiste de la migraine à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière de Paris. Ce professeur me demanda de noter toutes les causes qui déclenchaient mes migraines pour apprendre à les éviter, car il n'y avait pas d'autre traitement plus efficace, m'affirmait-elle !

Un jour, à la suite d’une "migraine" atroce, je me suis demandé si tous mes ennuis ne venaient pas simplement de sinusites jamais diagnostiquées par des médecins qui ne voyaient pas plus loin que le bout de leur nez !

Je me suis adressé à trois médecins ORL, pour demander une IRM. Les deux premiers avaient refusé avec dédain la demande d'un vétérinaire qui voulait se mêler de médecine humaine. Le troisième, le Dr Pétriat, avait accepté de me prescrire une IRM des sinus, sans trop y croire. 

Et pourtant l'IRM "a parlé" et la déviation de la cloison nasale était suffisamment importante pour expliquer les sinusites par manque d'aération des sinus. Après correction de la cloison nasale, le chirurgien Petriat avait du mal à croire qu’à la suite de l'opération, mes migraines avaient disparu comme par enchantement !

Voilà comment par la faute de ces médecins, j'ai accumulé les handicaps depuis mon enfance, auditif mais aussi immunitaire. Handicaps qui ont impacté ma scolarité, ma vie sociale et ma vie professionnelle, avec pour séquelle, plus tard avec l'âge, la maladie de Ménière; alors qu'il aurait suffi d'un examen approfondi de la sphère ORL, pour en identifier l'origine !

Autre dommage dû à cette errance médicale : je ne sais pas nager ! Bien que natif de Bizerte, où tout enfant apprend à nager dès qu’il apprend à marcher, je n’ai jamais appris à nager et craignais la plage à cause des otites que j’avais et que l’eau de mer aggravait si elle ne les provoquait pas.

Je regardais avec envie les Bizertins, grands et petits, nager comme des poissons dans l’eau.

En été, j’ai le souvenir de voir les adolescents se lancer le défi initiatique de traverser le chenal de Bizerte, d’en assurer l’aller-retour et si possible d’arriver le premier à la rive. Ils faisaient alors des démonstrations - parfois dangereuses - de plongeons au bout de la jetée, au risque de se blesser sur l’enrochement de la jetée. Défis d’adolescents inconscients des dangers mais dont je regardais en spectateur les prouesses.

Ainsi, de toute ma fratrie, je suis le seul à ne pas savoir nager.

Mon père me disait souvent qu'il m'avait racheté à la médecine, à cause de tous les soucis que j'occasionnais à mes parents depuis l'enfance, entre médecins, hospitalisations et traitements.

Le jour où je lui avais annoncé ma "surdité", mon père avait pleuré. Et c'était la première fois que je le voyais pleurer. Les larmes de mon père étaient-elles l’expression de sa colère contre les médecins auxquels il m’avait confié ou de son soulagement que je n'étais pas un enfant attardé comme il avait fini par le croire ? Je ne sais pas, car il ne m’en avait rien dit. 

"Surdité" due à l'incompétence de mes médecins et à leur paresse intellectuelle à examiner la sphère ORL dans son ensemble, eux qui se sont toujours contentés de soigner les symptômes sans en chercher la cause !


Collège Sadik 

  Au Collège Sadiki, j'ai eu plusieurs professeurs. Si certains m'ont donné le goût du savoir, d'autres m'ont dégoûté de la matière qu'ils enseignaient.

Le bagage que j'ai eu dans la petite école de Mutuelle-ville, va beaucoup me servir; puisque dans les trois premières années du collège je serai souvent le premier de la classe en français sinon le second, tour à tour avec un autre qui était bon lui aussi en français. Ainsi le premier et le deuxième prix du français nous revenaient, tour à tour, à lui et à moi, lors de la remise des prix de fin d'année 

Si j'ai appris la grammaire et la conjugaison avec Mme Chehata, au collège Sadiki je vais apprendre à coordonner les temps entre eux. Et je prenais plaisir à jongler avec les temps. Cela deviendra même un jeu pour moi de reprendre un passage d'un texte et d'en changer les temps : présent, passé, futur…

 

Les professeurs qui ont formé une élite tunisienne. ** 

  J'ai eu deux professeurs de français que j'ai beaucoup aimés et qui appréciaient ma participation en classe : Mr Pinson et Mr Alexandropoulos. Grâce à eux, j'ai enrichi mon vocabulaire en français et progressé en conjugaison et en grammaire. Souvent ils lisaient, ou me faisaient lire, ma copie en classe 

Ainsi ma toute première dissertation avait plu à notre professeur Alexandropoulos qui l’avait lue en classe et l’avait beaucoup amusée. Je me souviens cependant de son étonnement que j’aie pu raconter une histoire si horrible et de son soulagement de savoir qu’elle n'était que le produit de mon imagination. 

Le sujet de la dissertation était de raconter une histoire (bonne ou mauvaise) vécue et de conclure par l'impression qu'elle nous avait laissée. 

J'ai imaginé un séjour à la campagne dans la ferme d'un parent. Il avait des poules et des poussins. Mon frère avait eu l'idée de fabriquer une boîte à musique en enfermant les poussins dans un petit tonneau qu'il faisait rouler pour les faire piailler. La boîte à musique avait bien fonctionné. Et plus il faisait rouler le tonneau et plus le "chant" des poussins s'amplifiait... jusqu'à s'éteindre. Il voulait savoir pourquoi ? Ce n'est qu'en retirant le bouchon du tonneau que mon frère réalisa la catastrophe : tous les poussins étaient morts. Une fin tragique, conséquence d’un jeu sadique d'enfants de la ville qui découvrent la campagne, la nature et les animaux.  Mon frère et moi étions tristes mais le châtiment était grand de la part de notre père : une flagellation mémorable pour le coupable !  

Mr Alexandropoulos nous demanda à la rentrée suivant les vacances scolaires d’hiver, de raconter ce que nous en avions fait de particulier qui puisse intéresser la classe. Devant le silence de celle-ci, il a insisté si certains auraient voyagé à l’étranger.

Un doigt s’est levé au fond de la classe et l’élève dit être allé à Paris. Notre professeur, content qu’un élève ait pu voyager, lui demanda d’aller sur l’estrade raconter son voyage à Paris et dire ce qu’il avait vu et ressenti, au reste de la classe.

Tout ce qu’il dit avoir vu à Paris était un film de péplum, en vogue à l’époque. Mais encore, lui demanda le professeur. Rien, répondit l’élève. Dommage, lui dit notre professeur, d’être passé à côté de beaucoup de monuments célèbres de la ville lumière.

Occasion pour notre professeur d’évoquer avec passion cette ville mythique et ce qui fait sa renommée : Tour Eiffel, Champs Elysées, Opéra Garnier, musée du Louvre… et de nous faire rêver de Paris.

  En sciences naturelles, j'ai eu Mr Mangani dont l’enseignement va éveiller en moi une soif de savoir encore plus grande pour le monde animal et végétal. Ses cours étaient pour moi une évasion dans un monde magique. J'y prenais plaisir au point que les dessins qu'il nous demandait de faire, je m'appliquais à les rendre aussi réalistes que possible pour faire ressortir les "particularités" et autres détails anatomiques sur lesquels il attirait notre attention. 

Mais voilà, lui aussi à la fin de l'année, m'a "confisqué" mon cahier. Pour le conserver en souvenir de moi ou parce qu'il était très bien tenu et surtout bien illustré ? Je ne sais pas.

C'est avec lui que nous étions quelques-uns à bénéficier de cours de sexualité avant-gardistes. En effet à la fin du cours, quand tout le monde sortait en récréation, il avait la gentillesse et la patience de continuer à discuter avec certains d’entre nous qui le harcelions de questions trahissant notre avidité de comprendre les choses... et gentiment il nous faisait le plus naturellement des leçons de choses avec simplicité et pédagogie pour assouvir notre curiosité. Certains élèves gênés, pouffaient de rire dès qu'il parlait sexualité mais très vite comprenaient qu'il n'y avait aucune obscénité dans ses propos qui demeuraient scientifiques. Il était pédagogue et savait éveiller la curiosité sans tomber dans la vulgarité. 

Une chose est certaine : ce professeur m'avait donné le goût des sciences au point de projeter de devenir moi-même professeur de sciences naturelles. J’ai appris de sa pédagogie que je m’appliquais à reproduire en "donnant" des cours à ma sœur et à ma nièce ou à d’autres camarades de classe lors de nos révisions chez les Pères Blancs qui mettaient à notre disposition des salles avec tableaux noirs et craies, ainsi qu'aux enfants de nos voisins à Mutuelle-ville, à la demande de leurs parents.

  Durant ma scolarité au Collège Sadiki, j’avais l’habitude de fréquenter aussi la bibliothèque nationale d’El Attarine dans le quartier des parfumeurs de la médina de Tunis à deux pas de la mosquée Zitouna, pour y faire les devoirs que nous donnaient nos professeurs.

Souvent, il m’arrivait de délaisser mes devoirs pour me plonger dans des livres scientifiques que j’empruntais à la bibliothèque et qui aiguisaient ma curiosité pour la nature, pour le monde végétal, pour le monde animal, pour la genèse des volcans, la tectonique des plaques, la dérive des continents ou autres curiosités sur la formation de la planète Terre… que je retrouverais plus tard dans les cours d’un professeur de géologie à la faculté des sciences. Ce professeur dispensait son cours sous forme de dictée, demandant au cours suivant à des étudiants de la première rangée de lui rappeler la dernière phrase du cours d’avant. En somme, un professeur qui assurait un service minimum dans un amphi que beaucoup d’étudiants désertaient, pace qu’il ne savait pas les captiver en débitant platement des phénomènes extraordinaires, à l’origine des transformations de notre planète Terre. Dommage ! 

    L’année d’après j’ai eu pour professeur de sciences naturelles Mr Levy qui moquait gentiment notre classe sciences-ex, pépinière de futurs savants, en désignant notre classe de "classe de savon Palmolive"

Collège Sadiki - Classe de 3éme ****

  En musique j'ai eu pour professeur Mr Noureddine Annabi. Un être très sensible et très doux. Il manquait d'autorité. Il avait du mal à obtenir le silence pour dispenser son cours. Quand le chahut devenait insupportable, il appelait à l'aide Mr Sarfati, notre professeur de dessin, de la salle d'à côté, qui par sa seule présence, obtenait le silence de la classe.
J'ai aimé le voir jouer du piano dont il se servait pour illustrer ses cours. J'avais de bonnes notes en musique et j'aimais bien ce professeur.

Un jour je lui ai dit mon désir d'apprendre à jouer du piano. Il m'a dit qu'il voulait bien me donner des cours à condition que j'aie un piano chez moi pour m'exercer.

Or à cette époque, il se trouvait que nos voisins partaient en Algérie rejoindre leur fille mariée à un journaliste à radio Alger. Ils cherchaient à se séparer de leur piano. 
J'ai demandé à mon père de le leur racheter. Sa réaction a mis un terme à mon désir de piano : "Je t'envoie à l'école pas pour faire l'artiste !".

Pour m'en consoler, Mr Annabi m'a proposé de rejoindre la chorale du collège. Ce que j'ai fait et ne le regrette pas car j'ai découvert le malouf, cette musique "savante" et traditionnelle tunisienne venue d'Andalousie. Et que j'ai aimée évidemment. 

Si la mixité s'est généralisée dans les écoles primaires depuis l'indépendance, ce n'était pas le cas, encore dans le secondaire. Pour les voix féminines de la chorale, Mr Annabi faisait appel à son homologue du lycée de la rue du Pacha dont les choristes venaient répéter avec nous au collège Sadiki. Cette année-là, les deux établissements ont organisé en commun, un spectacle de fin d'année au théâtre municipal de Tunis lors duquel Mr Annabi nous a demandé, aux choristes et aux musiciens, de nous habiller en blanc. J'ai gardé un bon souvenir de ce spectacle auquel assistaient les enseignants et les élèves des deux établissements mais aussi les parents d’élèves 

  En mathématiques, j'ai eu pour professeur un autre Annabi, Hédi Annabi qui nous incitait à raisonner et non à apprendre par cœur des formules mathématiques toutes faites. Pour illustrer son propos, il moquait ceux qui retenaient par cœur des formules mathématiques sans les comprendre, les comparant à celui qui au lieu de retenir logiquement le plan de la Médina, se réfère uniquement à sa mémoire visuelle; et le jour où la porte verte qui lui servait de repère, devenait rouge, il passait devant sans la reconnaître. Pour dire que les mathématiques sont une science qui exige logique et raisonnement. 

  Seule l’école élémentaire était obligatoire. L’enseignement dans le secondaire se poursuivait à la diligence des parents. Pour les plus nécessiteux, ils mettaient leurs enfants en apprentissage dans les ateliers des artisans, pour intégrer la vie active.

En perspective de cette éventualité, l’Education Nationale a prévu une formation sommaire mais utile en classe de technologie pour les garçons et de couture pour les filles. C’est ainsi que nous avions eu une formation d’initiation aux travaux manuels du bois, du fer, de la soudure et de l’électricité, assurant un bagage minimal pour les futurs ouvriers.  

Mon professeur d’atelier Mr Ben Khiriya, m’aimait bien pour mon application dans la bonne exécution des travaux qu’il nous demandait de faire, que ce soit le dessin technique ou l’exécution de la pièce à réaliser.

J’ai beaucoup aimé la menuiserie; et le porte manteau que j’ai confectionné pour l’épreuve d’examen, m’a valu les félicitations de mon professeur ainsi que celles de mon père à qui je l’ai offert, rassuré sur mes capacités manuelles, lui qui doutait que je puisse poursuivre plus loin mes études. Mon père m’a demandé de fixer ce porte manteau à la porte du salon. Était-ce à l’intention de ses visiteurs pour leur montrer que son fils n’était pas si handicapé que çà ?

Porte manteau 

Mr Khiriya, fut le premier professeur à m’avoir commandé un portrait : celui de sa mère qu’il venait de perdre.  

  
En 3ème année, année cruciale d’orientation, j’avais mes moyennes aussi bien en français, qu’en arabe, qu’en mathématique et qu’en sciences. Chacun de mes professeurs voulait m’orienter vers sa matière : lettres modernes, lettres classiques, mathématiques ou sciences. Ce furent les sciences que j’ai choisies pour l’amour que m’en avait donné Mr Mangani.

  Cette année-là, si j’ai pu obtenir une bonne moyenne en arabe, ce qui était exceptionnel, c’est que j’ai eu pour professeur Mr Mohamed Remadi qui a pu m’intéresser à l’arabe. Il m’aimait bien et je le lui rendais bien, puisque je me suis un peu appliqué cette année en arabe 

Cependant, je dois rappeler un petit incident lors d’un cours où un monsieur important était présent pour assister au cours que devait donner un candidat au professorat. Ce jour-là, j’étais au fond de la classe et rêvassais en regardant un oiseau qui avait fait son nid dans la fenêtre. Quand tout à coup ce monsieur m’interpella et me demanda de répéter ce que venait de dire le professeur en devenir. C’est alors que s’est approché de moi Mr Remadi, en essayant de m’aider. Mais devant ma distraction évidente, il a vite clos l’incident en m’ordonnant de m'asseoir, accompagné de sa formule rituelle et sonore : " !  اجلس، حيوان - ijliss, hayawan ! " (Assieds-toi, animal !) 

Ce jour-là, il m’a sauvé d’un drame qu’aurait pu m’occasionner le monsieur qui m’avait interpellé; puisque Mr Remadi m’apprendra que j’avais eu affaire à Mr Mahmoud Messadi, le ministre de l’éducation nationale en personne; cet homme de lettres, auteur d’ "Essoud" (Le barrage) auquel le président Habib Bourguiba avait confié la difficile et lourde mission de généraliser l’enseignement dans tout le pays et d’assurer la formation d’une élite et de cadres de haut niveau pour prendre vite la relève des Français. Ce dont il s’était bien acquitté; puisqu’il recrutait pour le collège Sadiki les meilleurs enseignants du moment, n’hésitant pas à débaucher certains professeurs du Lycée Carnot cet autre phare du savoir à cette époque; ou du moins de leur demander d’officier aussi au collège Sadiki. Ce fut le cas pour Mr Mangani, pour Mr Pinson et bien d’autres.

J'ai aussi le souvenir d’un professeur de philosophie, Melle Grenier, sœur Jeanne Lucie de Sion, qui avait la réputation outre de bonne enseignante, d'être très exigeante avec ses élèves. Ce qui se traduisait par des notes rarement au-dessus de la moyenne. Un jour, tout le collège bruissait d'une grande première : un de ses élèves avait eu une note au-dessus de la moyenne !

Cet élève n'était autre que Abdel Fattah Mourou qui se faisait remarquer déjà à l'époque par son physique disgracieux, ses discours anti-modernité et ses tenues traditionnelles : jebba & chéchia. Celui-là même qui fondera avec Ghannouchi le premier parti islamiste en Tunisie : "Mouvement de la tendance islamique"; et qui sera très vite débordé par cet ambitieux, pour finir par rejoindre l'organisation internationale des Frères musulmans. Frères musulmans qui abhorrent la philosophie !

Ce qui démontre le manque de personnalité de Mourou; puisque l'inculte Ghannouchi prendra l'ascendant sur lui jusqu'à lui faire avaler couleuvres sur couleuvres et lui faire admettre le wahhabisme, lui qui avait poursuivi ses études à la Zitouna, fief du malékisme. Ghannouchi exploitera sa notoriété de zeitounien pour berner les Tunisiens : il sera sa vitrine de l'islam modéré pour amadouer les Tunisois attachés à leur Zitouna, phare du malikisme qui rayonnait en Afrique du Nord jusqu'en Andalousie. 

La suite des rapports entre ces deux hommes, les Tunisiens l'ont vécue en direct depuis que Ghannouchi s'est invité dans leur fumeuse révolution du 14 janvier 2011, transformant Mourou en caméléon, comme ils disent; puisque ces deux-là ne dupent plus personne ! 

  En 4ème année, en physique, j’ai beaucoup aimé les cours de Mr Cohen : les démonstrations qu’il faisait en cours pour nous expliquer le courant électrique et ses effets, me fascinaient. Il était méthodique, calme et son cours se passait vite à mon goût. Il savait nous captiver par les démonstrations qu’il réalisait devant nous. Et les formules magiques qui en découlaient nous apparaissaient logiques, du moins pour moi. C’est dire qu’il rendait le savoir accessible et nous rendait intelligents. N’est-ce pas cela que d’être pédagogue ? Et il l’était.

  En 5ème année, année du baccalauréat probatoire, je suis tombé sur un professeur original. Nous attendions en classe que notre professeur d’arabe arrive. Il arrive enfin avec du retard. C’était Mr Ali Channoufi. A peine entré, il s’est adressé à nous en français. On se regardait pour savoir s’il ne s’était pas trompé de classe. Pourtant il poursuivait ses directives toujours dans un français impeccable. Il nous donna une liste des poètes et des écrivains que nous aurions à étudier. En sortant de classe, beaucoup d’élèves étaient vent debout contre ce professeur d’arabe qui faisait son cours en français. Moi je jubilais. Car à part quelques professeurs comme Mr Remadi, j’ai gardé un mauvais souvenir des autres professeurs d’arabe qui ne savaient pas capter mon attention pour m’intéresser à cette langue qu’ils semblaient pratiquer juste pour nous impressionner et s’écouter parler dans un arabe littéraire parfait. 

L'un d’eux, avait l'habitude de passer dans les rangs et d'envoyer au tableau un élève pour réciter les vers d'un poème qu'il nous demandait d'étudier et surtout de mémoriser. 

Je me souviens du stratagème développé par mon ami Hammouda pour échapper à la torture de la récitation face à la classe, instaurée par ce professeur : il répétait avec ferveur en son for intérieur une prière : " رجع وتولى، ورجع أعمى ", "Fasse que lors de son va-et-vient, le professeur ne me voie pas" ! Il croyait beaucoup en sa prière et jubilait en récréation qu’elle fut exhaussée.  

Un autre, lors de la distribution des livres de la bibliothèque du collège, nous demandait d’en faire un résumé qui sera lu en classe par l’élève choisi au hasard le jour de sa restitution, avant d’en prendre un autre. 

Un jour toute la classe était hilare quand un élève de mon quartier à Mutuelle-ville a été désigné par le professeur pour nous exposer ce qu’il avait retenu de la lecture du livre que lui avait remis le professeur. 

Il s’agissait du livre "Le Vieil Homme et la Mer" d'Ernest Hemingway. Cet élève qui maitrisait bien le français, était nul en arabe et faisait rire toute la classe en racontant dans un arabe approximatif, l’histoire d’un "cheikh ou’el b’har "… en parlant du vieux pêcheur cubain, sujet du livre.

Or il m’a suffi de croiser le chemin de Mr Channoufi, pour prendre goût à la littérature arabe et aux poètes anté-islamiques. J’ai le souvenir qu’en perspective des examens du probatoire, il nous donnait une sorte de cours accéléré de culture arabe, mais toujours en français, nous rappelant les éléments biographiques à retenir des poètes et des écrivains arabes au programme; et en résumé, ce dont nous devions nous souvenir le jour "J", et évidemment les vers les plus célèbres de chaque poète, pour illustrer son œuvre et notre copie par la même occasion. 

Ce fut un régal pour moi : je découvrais à la fois la culture arabe et ses poètes.  

Ce professeur était coquin et ne s’en cachait pas. Lors de passages érotiques dans un poème de "ghazal" (art raffiné de la poésie galante arabe) ou d'un autre texte, il faisait des œillades complices aux plus "âgés" en leur demandant de ménager les plus "jeunes", qui ne comprendraient pas. Ce qui aiguisait la curiosité des "jeunes" et flattait les plus "âgés" pour complicité entre "adultes". 

Cette année-là en sciences naturelles, je découvrais une merveille de la nature : l’adaptation de l'appareil buccal des insectes à leur régime alimentaire. Sujet que j’ai choisi lors de l’examen probatoire du baccalauréat où j’illustrais ma copie par des schémas en couleurs pour chaque pièce buccale, pour montrer l’adaptation des pièces buccales, jusqu’à la disparition de certaines, devenues inutiles pour l’insecte.

Cette fascination pour l’adaptation de l’animal à son environnement, je la retrouverais plus tard lors des cours d’anatomie du Pr Blin à l’ENVA, quand il nous expliquait avec passion, lui aussi, cette adaptation anatomique du squelette, des muscles, jusqu’à l’appareil digestif, des mammifères à leur environnement; et ce, jusqu’à la perfection quand les phalanges du cheval vont progressivement disparaître ou n’en subsiste  que des traces sous forme de stylets pour n’en garder qu’une, le rendant plus rapide à la course. 

Je découvrais le darwinisme à travers ces professeurs qui n'en parlaient pas mais que leurs cours disaient clairement, comme je découvrais aussi les écosystèmes. 

  Une parenthèse pour dire mon tout premier voyage en avion. Dans le cadre du rapprochement de la Lybie de Kadhafi de la Tunisie, nous étions quelques’uns à avoir été choisis dans ma classe pour constituer une délégation qui devait se rendre à Tripoli pour un séjour d’une semaine. Nous étions chapeautés par notre professeur d’arabe. Ce professeur nous exhortait à bien nous tenir, nous rappelant sans cesse que nous étions les ambassadeurs de la Tunisie de Bourguiba…

Dans la délégation, il y avait aussi des représentants du parti destourien, qui devaient faire des conférences pour expliquer la politique de Bourguiba aux jeunes Libyens. 

Ce voyage augurait la politique pan-arabiste de Kadhafi, qui quelques années plus tard voulant se rapprocher un peu plus de Bourguiba, lui proposa l’union des deux pays. 

Lors de la visite de Kadhafi en Tunisie, Bourguiba a donné une leçon magistrale au jeune colonel qui ne jurait que par l’union des Arabes pour damer le pion à un Occident arrogant. 

Pour calmer le fougueux colonel, Bourguiba lui rappela des principes élémentaires dans un discours anthologique au Palmarium : qu’une nation non encore autonome et toujours tributaire de la technologie de l’Occident, ne peut progresser tant qu’elle n’a pas formé ses propres enfants dans tous les domaines et qu’elle n’a pas rattrapé son retard civilisationnel avant de prétendre en découdre avec l’Occident ! 

Cependant, ce mariage fut scellé à Jerba en décembre 1972, au grand dam de l’élite tunisienne. Ce n’est que grâce à Mme Wassila Bourguiba que l’union effective sera différée car Habib Bourguiba outre qu’il était sous le charme du colonel, était malade… 

Elle dira au colonel que le mariage ne sera consommé, que lorsque le peuple Libyen aura rattrapé son retard par rapport au peuple Tunisien… ce qui fera se détourner Kadhafi de la Tunisie pour l’Afrique subsaharienne. 

De tout ce voyage, je n’avais conservé que la belle image de la Tunisie vue du ciel car notre avion ne volait pas très haut et longeait la côte tunisienne. Images magnifiques des étendues de sable fin et d’une mer turquoise, tout le long de la côte.  

 Bourguiba qui avait besoin de cadres pour la Tunisie pour moderniser le pays, ne voulait pas perturber notre scolarité par un service militaire long; d'où cette trouvaille de Béhi Ladgham, son ministre de la Défense, du "service militaire abrégé" pour apprendre les rudiments de l'art militaire et le maniement des armes aux élèves et dispenser ainsi les jeunes d'un service militaire long mais aussi de demandes renouvelées de sursis à chaque sortie du territoire pour ceux qui poursuivaient leurs études à l'étranger. Ce qui en dit long sur l'importance qu'accordait Bourguiba à l'éducation. Stages qui nous amusaient beaucoup car nos instructeurs étaient souvent d'un niveau scolaire du primaire, que nous étonnions par notre capacité à vite comprendre ce qu'ils peinaient à nous expliquer.

Service étant un bien gros mot pour désigner un "stage" en caserne; d'abord à celle de l'Aouina à Tunis chaque samedi après-midi durant l'année scolaire, puis un mois à celle de Ain Draham durant les vacances scolaires d'été, que certains assimilaient à une colonie de vacances. 

J'ai le souvenir de l’admiration que nous avions mes amis et moi pour notre sergent instructeur qui, ayant quitté très tôt l'école, avait résolu cependant le planning familial dans sa propre famille pour ne pas engrosser sa femme à chacune de ses permissions : il calculait les périodes du cycle de son épouse pour ne prendre ses congés qu'en s'assurant que leurs retrouvailles ne tombent pas "au mauvais moment". Ce qui nous intriguait, c'était le sens de l'observation de cet homme qui pratiquait la contraception de façon naturelle rien qu'en "étudiant" la chose de façon empirique, pour éviter des grossesses non désirées à son épouse. Une préscience étonnante.

  Le collège Sadiki étant à deux pas de la place du gouvernement et du premier ministère, lors de visites officielles de chefs d’Etat étrangers, on nous sortait de classe pour "accueillir" l’hôte de la Tunisie, sur le passage du convoi présidentiel. 

De même pour Farhat Hached dont le mausolée est situé en contrebas du collège Sadiki, lors de la fête des martyrs et la commémoration des évènements du 9 avril 1938, déclencheurs de la guerre de libération de la Tunisie, on nous sortait de classe pour nous recueillir sur la tombe du chef de l’UGTT assassiné par "La Main rouge" des services secrets français, en présence de ministres et grands responsables du gouvernement. 

Ces "événements" avaient débuté à Jerba le 7 avril, jour où mon père et ses camarades furent arrêtés par la police française lors de la manifestation, après l’appel à la grève générale par Farhat Hached.  

Si Bourguiba avait rejoint dès l’indépendance de la Tunisie le club des pays non alignés, il ne cachait cependant pas son admiration pour les pays socialo-communistes dont il copiera le culte de la personnalité du chef et l’organisation de fêtes grandioses de la jeunesse, qu’il a importée, un temps, en Tunisie. 

Pour cela, nous avions un professeur de sport tchèque, qui nous préparait pour le 2 juin, fête de la jeunesse où la Tunisie organisait le premier "mouvement d’ensemble", ce spectacle de masse qui avait eu lieu au stade Chadli Zouiten au Belvédère. J’en ai conservé un très bon souvenir. 

  Cette année-là, importante pour nous en mathématique pour cause de fort coefficient pour le probatoire, j’ai eu pour professeur Mr Chakroun, un jeune étudiant à peine sorti de l’université. Ce sera le cauchemar pour moi qui étais déjà moyen en mathématiques.

Dès le premier jour où j’intégrai sa classe, il y eut un incident : il écorchait mon nom et semblait le faire exprès. J’avais beau corriger, il persistait à écorcher mon nom. 

Très vite il a proposé à tous les élèves de leur donner des cours particuliers. C’était la première fois qu’une telle proposition nous était faite par un professeur de notre collège. A chaque cours, il insistait auprès des élèves qui ne s’étaient pas encore inscrits à ses cours particuliers, pour le faire. Il nous harcelait pour que nos parents acceptent ses cours payants. 

La plupart des élèves de milieu aisé ont fini par s’inscrire à ses cours particuliers. Ceux qui ne le pouvaient pas, étaient sanctionnés de façon injuste et choquante : il les privait du corrigé au tableau des épreuves d’examen, qu’il réservait à ses "clients" du cours particulier. 

Pire encore, il poussait le vice jusqu’à faire travailler ses "clients" sur les devoirs et autres examens qu’il soumettait à la classe, pour les avantager sur le reste de la classe. 

Je découvrais l’injustice ! Ce qui m’a révolté 

Mon père ayant refusé que je m’inscrive à ses cours, estimant que le niveau des études du collège Sadiki était bon, ce professeur n’a cessé depuis de me chercher noise. Lors de l’appel, il continuait à écorcher mon nom, comme pour me vexer en m’invitant à m'asseoir en écorchant à nouveau mon 

A la veille des examens du probatoire, il jouait à l’oracle auprès de nous : rassurant ses "clients" de la réussite et me prédisant l’échec pour avoir refusé ses services payants.  

J’ai raté la session de juin. A l’annonce du résultat, mon père inquiet, m’avait dit : "qu’allons-nous faire de toi ? ".

Cependant, il a bien voulu me donner une seconde chance. Pour préparer la session de septembre, il m’avait accordé des cours de rattrapage en mathématiques du professeur Ben Mahmoud au collège Sadiki où je me rendais à vélo depuis Mutuelle-ville 

Ce professeur m’a réconcilié avec les mathématiques. Après les cours du matin, je reprenais l'après-midi les exercices qu’il me donnait à faire avec un copain qui venait chez moi où je jouais au prof : et plus je lui expliquais et plus je prenais goût aux maths.

Ainsi j'ai pu obtenir mon bac probatoire à la session de septembre, contrairement aux prédictions de Mr Chakroun 

A la rentrée scolaire d'après, à nouveau je me retrouvais avec ce professeur. 

Pour échapper à ses sarcasmes et son harcèlement, j'ai préféré changer d'établissement pour mon année du bac, au grand dam de mon père 

  Pour cela, mon frère a demandé à Mme Hachemi, son professeur de dessin, d’appuyer ma demande d’inscription au lycée de Montfleury  auprès de sa directrice Mme Dordana Masmoudi, où démarrait timidement la mixité. Ce qu’elle va faire avec plaisir, d’autant que mon frère dont elle appréciait le talent de dessinateur, lui avait dit que j’étais doué pour le dessin. Elle était contente d’accueillir un nouvel "artiste" pour remplacer celui qui avait quitté cette année-là le Lycée, le bac en poche.

En réalité, c’était moi qui faisais les devoirs de dessin de mon frère, en échange de résolutions de mes devoirs de mathématiques. D’ailleurs elle avait beaucoup apprécié la commande qu’elle lui avait passée de reproduire Saint Gérôme de José De Ribera; "œuvre" que j’avais réalisée pour lui, avec gouache et crayons de couleur, faute de mieux.

Elle n'avait pas perdu au change; puisqu'elle m'invitait souvent à animer "l’atelier dessin & peinture" dans sa salle de classe, pour susciter de nouvelles vocations artistiques parmi ses élèves; atelier auquel mon frère avait toujours refusé de participer. C’est lors de ces ateliers que j’ai découvert et pratiqué le dessin sur des carreaux de faïence.

Saint Gérôme peint par José De Ribera

  Je pense que Mr Chakroun fut le précurseur d’un système de corruption que d’autres enseignants peu scrupuleux, aussi bien dans le primaire, que dans le secondaire et jusqu’en facultés, vont développer et systématiser. Ainsi sous Ben Ali, épreuves d'examens, thèses et diplômes se vendaient sous le manteau 

Enseignants qui ont dénaturé cette noble fonction et dont le souci premier était l'enrichissement personnel et non la formation et l'éducation des nouvelles générations.

  C’est au lycée Montfleury que je ferai ma première expérience "politique". Et c’est là que je vais découvrir la lâcheté des "contestataires" face au pouvoir.

Nous étions en terminale et nous nous préparions à passer le baccalauréat. En physique-chimie nous avions un professeur français venu enseigner en Tunisie dans le cadre de la coopération instaurée par Bourguiba avec la France. Or une majorité des élèves se plaignaient de ce professeur qui passait l’heure de son cours à s’occuper d’un petit groupe de filles, auxquelles il donnait des cours particuliers en ignorant le reste de la classe; flatté que des filles le courtisent, bien qu’il ne soit pas spécialement beau, avec son crâne chauve et sa petite taille. 

Le coefficient de cette matière étant important pour la section sciences du bac, beaucoup d’élèves se plaignaient du comportement de ce professeur et craignaient de rater leur examen de fin d’année à cause de lui. 

J’ai proposé qu’on en informe la directrice pour qu’elle nous change de professeur. Je me suis trouvé malgré moi le meneur de cette bronca contre ce professeur.

Qui plus est, certains m’ont demandé de rédiger une lettre pour la directrice, sous prétexte que j’étais bon en français. Ce que j’avais fait.

J’ai lu la lettre en classe. Elle a été approuvée par l’ensemble des élèves.

J’ai remis cette lettre à Madame Belhaj, la surveillante générale, pour la transmettre à la directrice. 

La directrice a convoqué notre classe pour régler cette question. Après préambule et lecture de ma lettre, elle a demandé aux élèves de lever le doigt pour compter ceux qui approuvaient ma demande. Etant assis dans la première rangée, face à la directrice, je me suis retourné, persuadé que tous les doigts ou du moins une large majorité, seraient levés. 

Quel ne fut mon étonnement et ma déception de ne voir aucun doigt levé; et pire, la majorité des élèves baissaient les yeux et regardaient leur pupitre. 

J’ai compris ce jour-là, ce que lâcheté voulait dire ! 

La directrice avait conclu qu’agitateur, doublé de meneur; puisque personne, hormis moi, ne réclamait le départ de notre professeur, je serais sanctionné. Et la sanction fut lourde : une exclusion du lycée durant deux semaines.

Mon père était en colère contre moi pour m’être laissé embarquer dans cette aventure. Cependant, Mme Hachemi à laquelle j’ai raconté cette mésaventure qui m’avait value des remontrances de la part de mon père, m’a rassuré qu’il ne devait pas être peu fier de moi. Occasion pour elle de m’apprendre qu’elle avait été une résistante qui avait collaboré avec mon père dans la lutte pour l’indépendance de la Tunisie. Elle était sûre qu’en tant qu’ancien résistant et militant du Néo Destour, mon père pouvait comprendre que j’aie voulu dénoncer l’abus d’un enseignant, même s’il ne me le disait pas 

Ce qui prouve la modestie de ces authentiques militants qui ne faisaient pas étalage de leur militantisme et encore moins ne réclamaient de le monnayer aux Tunisiens; comme l’ont fait Ghannouchi et ses Frères musulmans d’Ennahdha, ainsi que les panarabistes, à la faveur de la fumeuse révolution du 14 janvier 2011. 

Et pour me "consoler" de cette injustice, Mme Hachemi m’avait offert une toile, des tubes de peinture à l’huile et des pinceaux pour "m’occuper" durant les "vacances" imposées par la directrice du lycée 

  Or la seule matière où j’étais toujours premier de ma classe, c’était le dessin. Au collège Sadiki, j’ai eu pour professeur de dessin Mr Victor Sarfati, que ses collègues appelaient amicalement Anthony Perkins à cause d’une certaine ressemblance avec l'acteur. 

Très vite il a vu que j’étais doué pour le dessin. Un jour il nous avait proposé comme thème, le portrait d’après photo. Une photo en noir et blanc dans la revue Jeune Afrique qui consacrait un article à Houari Boumediene et à l'Algérie socialo-communiste d'alors, attira mon attention. Si la photo m'avait plu, c'est que ce visage anguleux me semblait facile à dessiner, le contraste des noirs et des blancs étant assez net 

Mon choix n’avait pas plu à mon père qui craignait que j'aie des sympathies pour le communisme, en vogue alors chez les universitaires et les "intellectuels", lui qui le jugeait dangereux. 

Mon père m'avait dit alors ce qu'il en pensait : "Un communiste qui ne possède rien, veut tout partager; mais le jour où il possèdera un vélo, il ne le partagera avec personne ". D'une phrase lapidaire, il a fait mon éveil politique en faisant le distinguo entre communisme et capitalisme 

Sa méfiance du communisme rejoignait celle de Bourguiba contre lequel les étudiants "gauchistes" s’étaient soulevés en mars 1968, devançant le fameux "mai 68" de ceux de France qui se sont soulevés contre le général De Gaulle. Bourguiba se demandant ce qu'il a pu rater pour que la jeunesse tunisienne tombe dans le panneau du communisme, opium des intellectuels d'alors, comme le décrivait Raymond Aron. L'Histoire leur a donné raison 

En cours, nous étions une poignée d’élèves que Mr Sarfati dispensait de travailler nos dessins en classe. Il nous autorisait à consacrer notre heure de cours à finir d’autres devoirs pour le cours suivant. Ce qu’il interdisait au reste de la classe. Il me faisait confiance et me laissait quelquefois choisir le thème du dessin à remettre pour être noté en tant que devoir d’examen. Ce qui faisait rager certains élèves.

Ce professeur avait pour habitude d’afficher sur des tableaux noirs au fond de la classe les meilleurs dessins de ses élèves, faisant de sa classe un salon d’exposition ouvert pour les professeurs du collège. Et les miens figuraient toujours en bonne place, je repense ainsi au portrait de Houari Boumediene qui est resté longtemps accroché et qui m’a valu la reconnaissance de certains professeurs qui m’ont passé "commande" pour des portraits d’un enfant ou d’un parent... 

En fin d'année, je raflais régulièrement le premier prix de dessin lors de la cérémonie de remise des prix dans la cour d'honneur du collège Sadiki. Premiers prix choisis par mon professeur Victor Sarfati pour compléter ma culture artistique. Ainsi une année j'ai eu un livre sur Franz Marc, puis un livre sur Pieter Brughel l'Ancien; une autre année, un livre sur Eugène Delacroix et puis encore un autre sur Claude Monet : des mondes artistiques différents, chacun initiateur ou représentant au mieux l'école de peinture à laquelle il appartient.

Si j’en étais fier, ce n’était pas le cas pour mon père qui aurait voulu me voir briller dans des matières plus importantes, me disait-il  

Jeune, je ne manquais pas "la rentrée artistique" des peintres tunisiens, qui exposaient leurs œuvres à la galerie du Palmarium de Tunis. C’est là que j’ai découvert et aimé l’école tunisienne, dominée alors par Jalel Eddine Ben Abdallah dont j’appréciais "les miniatures" reproduites en "grand format" 

A Paris, j’ai conservé cette habitude "de rentrée artistique" et me rendais régulièrement dans les galeries d’art de la rue de Seine et de celles de la place des Vosges.

Cavaliers - V. Sarfati 

C’est ainsi, que des années plus tard, en déambulant place des Vosges, pour voir les galeries d’art, j'ai été agréablement surpris de voir sur une affiche le nom de Victor Sarfati, l’artiste qui exposait des aquarelles "équines". J'ai laissé ma carte de visite à la galeriste dans l'espoir qu'il me téléphone. 

Il m'a téléphoné et nous nous sommes retrouvés avec une joie partagée : moi retrouvant un professeur que j'aimais bien et lui retrouvant son élève qui faisait sa fierté au collège Sadiki. Nous avons passé un moment agréable à évoquer nos souvenirs du collège Sadiki mais aussi nos projets respectifs. 

C’est sur la butte Montmartre, où j’aimais me rendre de temps en temps pour voir les artistes-peintres de la place du Tertre et admirer certaines de leurs œuvres, qu’un jour j’ai rencontré un ancien collègue, moniteur de colonie de vacances, que j’ai connu lors du stage de formation au monitorat et qui s’est retrouvé avec moi dans notre centre de vacances d’Aïn Draham. 

C’était un instituteur qui avait laissé tomber l’enseignement pour vivre de sa peinture, plus lucrative, disait-il. Il faisait de tout petits tableaux qu’il peignait sur place et vendait comme des petits pains, affirma-t-il. 

Cela m’avait donné l’idée de faire l’"artiste du dimanche", durant les vacances scolaires et d’exposer et vendre mes pastels de chats et de chiens, projet que j’ai rapidement abandonné, mes études vétérinaires m’appelant. 

  J’ai le souvenir aussi de l’ambassade de Chine, non loin du stade Chadly Zouiten, où j’allais de temps en temps avec des copains de Mutuelle-ville parce que l’ambassadeur organisait des journées ouvertes pour exposer photos et affiches propagandistes des réalisations de la Chine maoïste. Un buffet était proposé aux visiteurs auxquels on remettait moult documents pour promouvoir le communisme auprès de la jeunesse tunisienne.

Curieusement, bien que rétif à tout endoctrinement, je reconnaissais la beauté des affiches exaltant l’œuvre de Mao Tsé-toung, toujours bien exécutées avec des personnages, jeunes, radieux, vigoureux et beaux; mais je refusais le petit livre rouge du grand timonier ainsi que les affiches qu’on nous proposait.  

  Je me souviens aussi de mon professeur de philosophie du lycée Montfleury, Mme Vatinel. J’étais parmi les premiers de la classe. C’était elle qui nous signalait des conférences intéressantes pour notre culture générale et me réservait souvent une place à côté d’elle à la maison de la culture d'Ibn Rachiq, pour écouter par exemple Louis Leprince-Ringuet nous parler des sciences sans conscience…  

Elle était chahutée par les filles de la classe qui se désintéressaient de ses cours. Elle ne trouvait d’auditeurs sérieux que parmi une poignée de garçons qui étions dans sa classe. A la fin de la classe, elle aimait poursuivre des discussions entamées lors du cours avec quelques garçons.

J’ai le souvenir de débats houleux avec deux camarades de classe communistes convaincus, auxquels elle recommandait de conserver leur libre arbitre et d’aiguiser leur sens critique pour ne pas tomber dans le dogmatisme idéologique et l’aveuglement qu’il induit. 

Elle avait beau leur dire que la philosophie de Hegel et de Marx, aussi belle et généreuse était-elle, avait été dévoyée par les hommes politiques, comme le sont souvent les idéologies et les religions sensées faire progresser les hommes vers plus d’humanité et de justice… Pour cela, elle leur rappelait les atrocités commises par Lénine et par Staline mais mes camarades refusaient de l’entendre et la jugeaient trop bourgeoise pour les comprendre !

Insulte que le plus extrémiste des deux, lançait à tous ceux qui rejettent le communisme, lui qui vit bourgeoisement chez son père, un grand avocat au barreau de Tunis habitant dans un petit palais dans la médina de Tunis et possède une grande "sénia" (maison de campagne) dans les plus beaux vergers des environs de Tunis ! 

Le "conseil"  de mon professeur de philosophie, m’a permis plus tard de me méfier des idéologies qui se terminent par "isme", synonymes de totalitarisme et de fascisme. 

Comme du sionisme, cette idéologie venue de la gauche prônant des valeurs humanistes, égalitaristes. Mais qui sera dévoyé par les extrémistes de droite d’un Etat colonialiste qui par la force met en œuvre la politique du grand remplacement, chassant et exterminant chassant et exterminant les Palestiniens pour laisser place nette aux juifs venus d’Europe.

Ce que Netanyahu fait en Palestine, lui qui pousse le culot jusqu’à assimiler l’antisionisme à l’antisémitisme pour faire taire ses opposants; tactique commune à celle des Frères musulmans, pour faire taire les leurs, en invoquant l’islamophobie. Les deux instrumentalisant sans vergogne, leur religion respective ! 

  A tous ces enseignants qui m'ont fait progresser, je dis toute ma gratitude. 

  Dans la bande que nous formions, nous les enfants de notre quartier à Mutuelle-ville, il y avait un binôme inséparable, formé par Claude et son compère Abdallah, le rigolo de service. Claude était un brillant élève au lycée de Carnot de Tunis, particulièrement doué pour les mathématiques.

Ces deux-là avaient pour habitude de trouver un surnom pour chaque membre de la bande. Le mien "Abou el Kacem Chabbi", me fut attribué par Claude; me renvoyant ainsi à mon collège Sadiki, phare de l’enseignement arabe, pour me distinguer du reste de la bande qui pour la plupart fréquentaient des lycées français dont le lycée Carnot, phare de l’enseignement français. 

Mon frère Jamel adoptera ce surnom qui semble l’amuser quand il le prononce à la manière des gens du sud, remplaçant le "ka" de Kacem caractéristique des citadins du nord, par le "ga"  (Gacem) propre aux paysans du sud. Nom qu’il donnera à l’aîné de ses enfants, en second prénom, l’orthographiant évidemment, avec un "ga", en souvenir de notre adolescence, j’imagine.  

Abou el Kacem Chabbi 

D’ailleurs, quand je me suis intéressé aux réseaux sociaux et pour ouvrir un compte chez Facebook, j’ai choisi comme avatar la photo d’Abou el Kacem Chabbi en hommage au grand poète national tunisien mais aussi en souvenir de mon adolescence à Mutuelle-ville. 

  A cette époque, postindépendance de la Tunisie, la grande crainte de mon père était que ses enfants deviennent des "zoufris", (mot arabisé par les Tunisiens, et passé dans leur langage commun, comme beaucoup de mots français et italiens), dérivant du mot "ouvrier" mais connoté péjorativement de mauvais garçon.

Car être ouvrier à cette époque, était synonyme de voyou, qui boit, qui fume, qui joue aux cartes et aux jeux de hasard et d’argent, qui fréquente les bars et les cafés… tout ce que notre père interdisait à ses enfants, sous peine de sévères punitions. 

D’où son souhait que nous soyons scolarisés et son désir de nous voir poursuivre nos études à l’écart des "zoufris" jusqu’à l’obtention de nos diplômes, lui dont le frère aîné avait abrégé la scolarité au décès de leur père, après l’obtention du certificat d’études primaires pour en faire un commis d’épicier. Mais aussi sa crainte que nous fréquentions des "zoufris" ou que nous en soyons, ce qui provoquerait son courroux et la correction suprême qu’il infligera au contrevenant.

C’est pourquoi il se méfiait des enfants de notre quartier, dont il craignait la mauvaise influence sur les siens ! A tort, évidemment, puisque la plupart des enfants de la bande ont intégré des professions honorables, s’ils n’avaient fait de bonnes études : avocats, médecins généralistes, cardiologues, chirurgien-dentiste, enseignants, professeurs universitaires, agent de banque, PDG de grand hôtel touristique, hôtesse de l’air, sportifs de haut niveau…  

Mais une chose est certaine, il a préservé ses enfants des pratiques des voyous : pas de tabac, pas d’alcool, pas de fréquentation de bars et cafés, ni des lieux de débauche et de jeux d’argent; sauf un, tombé dans le tabagisme par opposition à son père, probablement. 

Mon père qui avait beaucoup fumé jusqu’au jour où son médecin lui avait diagnostiqué un début d’insuffisance cardiorespiratoire et qu’il l’avait mis en garde : "choisir de voir ses enfants grandir ou de mourir avant", il avait choisi de voir grandir ses enfants. Et depuis, je ne l’ai plus vu fumer. Et moi allergique au tabac, "je respire".

Devenus adultes, nous avons conservé dans le langage de ma fratrie, ce mot "voyou" pour taquiner affectueusement à nos neveux et à nos amis, comme un clin d’œil à notre père pour rappeler son préjugé.  

J’aimais bien Charles, le père de Claude. Bien qu’il soit communiste et de culture juive, cela ne l’avait pas empêché d’épouser la fille d’un rabbin et sœur d’un rabbin. C’était un couple heureux, aimé et apprécié par leurs voisins. Mon père destourien, respectait et appréciait son voisin communiste; et réciproquement. 

Lors des fêtes religieuses juives et musulmanes, la mère de Claude et la mienne se faisaient un plaisir de marquer le coup par l’envoi de friandises, de l’une à l’autre. 

Avant son départ pour Alger où Charles allait rejoindre sa femme et son fils partis quelques temps avant lui, retrouver sa fille Sylvia, je me rappelle les soirs où ce qui restait de la bande de Mutu, lui tenions compagnie.

Il était d’une douceur et d’une gentillesse extrême avec nous. Il nous racontait des histoires drôles, nous exhortait à bien travailler à l’école, à poursuivre nos études et surtout à ne jamais nous décourager.  

La veille de son départ nous l’avons vu pleurer : triste de quitter son pays et son quartier de Mutuelle-ville qu’il aimait tant. Je l’aimais bien et regrettais son départ. 

Après Alger, il ira s’installer en région parisienne, rejoindre son fils Claude, professeur de mathématiques fondamentales à l'université Paris XI-Orsay.  

  Après les devoirs scolaires, je prenais souvent mon vélo et circulais dans notre quartier très calme de Mutuelle-ville et ses environs qui commençaient à être urbanisés. J’aimais suivre, de loin, la sortie de terre des belles villas et de l’Hôtel Hilton qui coiffait la colline de Notre Dame de Tunis; mais aussi la sortie de terre du premier quartier el Menzah I, qui s’est développé depuis, pour atteindre maintenant el Menzah IX. 

C’est là où je me suis attardé souvent pour admirer la réalisation de la cité olympique en perspective des premiers jeux olympiques méditerranéens organisés par la Tunisie en 1967, cité dont j’admirais la coupole et l’originalité des gradins du stade de plein air. 

Est-ce l’atavisme du descendant d’une dynastie de bâtisseurs qui m’attirait vers ces constructions et leur architecture, aussi originales les unes que les autres ? 

Mon grand-père Saïd Barnat et ses fils étaient entrepreneurs de bâtiments, construisant mosquée, houch, makhzen, puits…; assurant parfois eux-mêmes la conception architecturale et la réalisation des projets de leurs clients. C’est lui qui avait construit à Jerba la mosquée de Mahboubine inspirée de la mosquée sainte Sophie d’Istamboul, en plus sobre évidemment et très épurée, pour la conformer à l’ibadisme que pratiquaient les Jerbiens d’alors, obédience qui rejette l’ostentation en tout, reflétant leur vision puritaine de l’Islam.

Mosquée de Mahboubine ou mosquée ottomane 

C’est pour l’amour de Jerba et le souvenir du Menzel Barnat où il est né, que mon père a baptisé sa villa à Mutuelle-ville : "Villa Mahboubine" (Les bien aimés); du nom de son quartier d’origine à Jerba. 

 Durant mon adolescence, mon père essayait par tous les moyens de m’initier aux métiers manuels. Chaque fois qu’il faisait appel à un plombier, un menuisier, un peintre en bâtiment, un électricien, un maçon…, il m’obligeait à rester présent auprès des ouvriers pour les regarder travailler et apprendre à leur contact leur métier. 

De même, il lui arrivait souvent de me laisser chez le garagiste quand il déposait sa voiture pour des réparations et ne manquait pas de me demander ce que j’avais retenu des travaux réalisés sur sa voiture. 

J’avoue que tout cela me rebutait et je ne comprenais pas pourquoi il n’imposait cela qu’à moi, alors que mes frères, eux, en étaient dispensés. 

Quand il a acheté pour l’annexer à sa villa le terrain mitoyen, il a souhaité en faire un mini verger qui lui rappellerait le Menzel de son enfance à Jerba; et pour lequel il a fait venir de Jerba quelques arbustes pour recréer l’atmosphère de son paradis perdu. Pour cela, il m’imposait aussi le jardinage, occasion pour lui de me transmettre son amour de la terre et du jardin mais aussi les techniques ancestrales du jardinage et de la culture. 

C’est ainsi que mon père m’a appris à faire des greffes. La première que nous ayons réalisée ensemble, c’est la greffe d’un rosier de Syrie (rose des parfumeurs) sur une souche de rosier pourpre odorante. Puis, tout seul, j’ai greffé trois autres variétés de roses, glanées dans les jardins des environs, toujours sur la même souche.

Ce qui fait que sur la même souche, nous avions cinq rosiers différents : rouge pourpre, rose, jaune, saumonée et blanche.

J’en étais fier et mon père était content de me voir prendre goût au jardinage.    

Me demandait-il mon avis ? Jamais. 

Adolescent, je reprisais souvent mes affaires et réparer mes chaussures avec les moyens du bord. Ce qui n’a pas échappé à mon père qui me demandait d’en faire autant pour lui et pour mes frères.

Devant ma débrouillardise, était-ce pour développer mon "intelligence manuelle" qu’il me demandait de résoudre certains problèmes domestiques, comme réparer une serrure, une porte, une chaussure… ?  

Il avait avec l’adolescent que j’étais, une relation de padre-padrone. Il me commandait de réparer ce qui clochait à la maison; et quelquefois, sur un ton badin, me disait "dabbir ya ouzir, la rasek itir" " (دبرياوزير، لراسك يتير - Résous le problème Vizir, sinon ta tête volera). 

Tous ces travaux auraient pu rebuter le jeune garçon que j’étais et le détourner de ces apprentissages forcés.

Et c’est tout le contraire qui se produisit : j’y ai pris goût. 

Cependant, je lui en voulais du traitement particulier qu’il me réservait. Ce n’est qu’à l’âge adulte que j’ai compris son souci. Pour lui, cela allait de soi qu’il m’apprenne un métier manuel, pour assurer mon avenir, lui qui me croyait attardé mental, inapte à poursuivre des études scolaires, à cause de ma surdité. 

  A cette époque, à l’école comme au lycée et au collège, les enseignants pratiquaient le culte de l’excellence par la remise de "bons points" pour bon travail ou bonne conduite; lesquels cumulés, donnaient droit à une félicitation en règle aux élèves méritants devant toute la classe, avec remise d’un satisfecit, soit par le censeur soit par le directeur de l’établissement. L’objectif étant de faire des émules parmi les élèves pour l’excellence et d’encourager certains dans leur travail.

Notre père appréciait beaucoup celui de ses enfants qui était ainsi récompensé et ne manquait pas de le féliciter et de l’honorer, allant même jusqu’à le donner en exemple à ceux de la fratrie qui se conduisaient mal ou travaillaient mal à l’école.

Et chez nous, c’était souvent Néjiba qui raflait les "bons points" et les satisfécits. Elle faisait la fierté de notre père.

D’ailleurs en cas de punition par un professeur, mon père prenait systématiquement parti pour l’enseignant contre ses enfants. Mais il avait la sagesse de ne pas en rajouter, s’il était persuadé que la punition était inappropriée, voire abusive.

Mon père disait souvent à celui d’entre nous qui avait des problèmes à l’école : "Je ne vais tout de même pas te faire entrer au paradis, enchaîné !", comme pour dire qu’il faisait le maximum pour nous et que c’était à nous de prouver qu’on méritait les sacrifices de nos parents. 

Si dans l’enfance il nous corrigeait pour les bêtises à l’aide d’une réglette en bois d’un coup sur la paume de la main; à l’adolescence il sermonnait le coupable. Et c’était pire que le châtiment corporel !

A Bizerte, il arrivait quelquefois que des voisins se plaignent à mon père de la mauvaise conduite de l’un de ses enfants à l’égard des leurs. Alors mon père nous convoque et nous aligne du plus grand au plus petit et nous demande que le coupable se dénonce ou que nous le dénoncions. Devant notre silence, il nous dit qu’il est fier que nous soyons solidaires et qu’il n’y ait pas parmi ses enfants de délateurs mais que nous serons punis solidairement. Atavisme d’un Résistant ?

Et si le coup de réglette était faible pour nous autres, il sera plus fort pour celui qu’il sait coupable ou qu’il suspecte d’en être l’auteur.

  Bien que nous soyons 30 à 40 élèves par classe, je n’ai pas le souvenir qu’il y ait eu beaucoup d’échecs parmi les élèves. Bien au contraire, la plupart des élèves dont j’ai croisé la route ont fait de bonnes études supérieures et beaucoup formeront l’élite tunisienne.

C’était une époque où le but de l’Education Nationale était réellement d’éduquer et d’instruire les Tunisiens, pour former des citoyens dignes d’un pays moderne. C’était la volonté politique de Bourguiba, pour laquelle son gouvernement consacrait plus de 30% du budget de l’Etat à l’éducation, encourageant les Tunisiens au bilinguisme franco-arabe.

Un bel hommage lui fut rendu par Mr Louis Pinault mon professeur de pharmacologie à l’ENVA, quand lors des remises des copies, il complimentait les élèves tunisiens pour leur rédaction du français dont certains élèves français malmenaient l’orthographe et la grammaire.

Mais c’était une autre époque…

 

  Mon rapport à la religion sera fixé dès l’enfance. Si tout petit j’ai eu ma crise mystique comme souvent chez les enfants quand ils commencent à grandir et à se poser des questions sur la vie, la mort et l’existence elle-même; un incident à l’école va remettre en question la religion qui constituera pour moi les prémices de mon athéisme affirmé dès l’adolescence. 

Au cours de la récréation dans mon école franco-arabe de Bizerte, un jeu débile comme le sont souvent les jeux chez les enfants, consistait à arracher le cartable de quelqu’un et de se le passer entre élèves à la manière d’un ballon de basket. Pour arrêter ce jeu, un élève eut l’idée lumineuse de dire que son cartable contenait le livre du Coran; ce qui a tétanisé immédiatement les "joueurs", tout à coup conscients de maltraiter le Coran comme s’ils craignaient un châtiment divin imminent. Evidemment, grâce à cette affirmation,  le propriétaire du cartable a pu échapper à leur jeu stupide. 

Enfant, j’accompagnais souvent maman à la mosquée pour la grande prière du vendredi. Je ne rentrais pas dans la mosquée. Je restais dehors à surveiller ses chaussures durant le prêche de l’imam. Ce qui ne m’empêchait pas de me poser des questions à propos de la religion, de la mosquée, de Dieu… bref je faisais ma crise mystique méditant sur la vie et la mort, assis sur les marches de la mosquée, face au vieux port de Bizerte en attendant la sortie de ma mère.   

Or, l’incident du cartable contenant le Coran m’a interpellé : le jeu était-il arrêté parce que le cartable contenait un exemplaire du Coran ou parce qu’il était contraire aux préceptes d’une religion qui interdit de nuire aux autres ? Cette simple question sur un jeu me conduisit à me poser la question sur la croyance réelle et la pratique hypocrite de certains croyants ou pire sur la bigoterie et ses superstitions chez certains pratiquants. 

La réponse, je l’aurais à l’adolescence. En classe d’éducation civique et religieuse, j’avais pour professeur Monsieur Belhaj H’mida. J’aimais l’écouter parler des différentes obédiences de l’islam et nous expliquer ce qui les distinguait les unes des autres, en nous précisant "la philosophie" de chacune d’elles. C’est lui le premier qui a confirmé mes doutes sur les pratiques hypocrites de la religion, nous mettant en garde contre le wahhabisme, la pire obédience de toutes les obédiences de l’islam, celle qui n’est qu’hypocrisie en plus de la violence et de l’obscurantisme qu’elle véhicule; et qui malheureusement a le vent en poupe depuis la chute du mur de Berlin. 

Depuis, mon athéisme s’est confirmé et affirmé : si enfant je ne savais pas pourquoi, à l’adolescence j’ai compris pourquoi, grâce à ce professeur. 

Et depuis, en m’intéressant au christianisme et au judaïsme, ma méfiance des religieux et mon rejet des religions se sont généralisés. J’en ai conclu que les trois religions monothéistes se valent et ne sont qu’un instrument politique comme un autre pour prendre le pouvoir et soumettre les hommes à celui qui le détient, avec l’avantage du "sacré" du pouvoir religieux sur celui des partis politiques. 

L’année de mon arrivée à Paris pour mes études à l’école vétérinaire, un groupe de chanteurs de rue attira mon attention par des chansons en vogue alors, que je suis resté écouter jusqu’à la fin du spectacle. La chanteuse s’est approchée de moi et me proposait de suivre le petit groupe pour un chocolat chaud dans leur local pas loin de l’endroit où ils se produisaient.

Là, un autre groupe s’est formé autour de moi, chantant accompagné d’une guitare, des chants à la gloire de Jésus, m’offrant chocolat chaud et petites friandises. Une atmosphère chaleureuse et fraternelle, pour quelqu’un vivant seul à Paris. 

A la fin, l’un d’eux commença à me questionner sur ma foi et me demanda si je connaissais Jésus. Du tac au tac, je lui demandais s’il connaissait Mohamed. Ils se regardèrent et celui qui semblait en être le chef, leur fit signe de me "libérer" et de me raccompagner vers la sortie. J’ai découvert que c’était un groupe évangéliste. Ce jour-là, j’ai vu ce qu’est le prosélytisme des sectes et les moyens insidieux qu’ils utilisent pour "attraper" les personnes "fragiles".  

  Je garde un très bon souvenir de mon premier salaire à 16 ans. Car jusque-là, quand mon père distribuait à ses enfants leur argent de poche, je refusais le mien. Si je l’acceptais, c’était parce que j’avais un projet d’achat, souvent de tissus pour faire de la couture. Et pour cela, sans que mon père me le demande, j’effectuais quelques travaux comme laver sa voiture ou faire du jardinage, pour être quitte avec lui en recevant cet argent de poche comme un salaire contre un service. 

Or à cette époque, le parti Destourien organisait les premières colonies de vacances pour les enfants. 

Mon frère Jamel s’était inscrit pour une formation accélérée de moniteur pour colonies de vacances. Comme il s’était désisté à l’approche du stage, j’ai demandé à le remplacer bien que je n’eusse pas l’âge requis pour y postuler.

Ce fut une expérience riche pour moi, sur plusieurs plans.

La formation se déroulait les dimanches à la foire internationale de l’avenue Mohamed V, actuel Centre Culturel Chedli Klibi, parce que la plupart des postulants venaient de l’enseignement : maîtres d’écoles, directeurs d’école, étudiants et élèves. 

Nous avions droit à une formation pratique (danses folkloriques du monde, chants, travaux manuels créatifs…) mais aussi pédagogique, animée par des pédopsychiatres et autres spécialistes de l’enfance, de l’adolescence et de la famille. 

Formation ponctuée cependant par une "formation civique" animée par des membres du parti politique au pouvoir, pour rappeler l’histoire de ce parti et plus particulièrement celle de son chef, le président Habib Bourguiba, endoctrinement oblige.

Si j’ai apprécié certains de ces "exposés", je ne me suis cependant pas laissé endoctriner et je n’avais pas pris de carte d’adhérent à ce parti. Rétif, me méfiant de tout endoctrinement qu’il soit religieux ou politique.  

Ce stage me fut d’une grande utilité; puisque ce que j’ai appris par les "spécialistes" de l’enfance, de l’adolescence et de la famille, me fut d’une grande aide, pour passer la fameuse crise de l’adolescence, moi-même étant adolescent. 

A la fin du stage, le responsable du projet est venu constater le résultat de plusieurs mois de formation. C’était Monsieur Mohamed Békir, directeur général de l'enfance au ministère des Affaires sociales et l’un des premiers organisateurs de colonies de vacances, destinées aux enfants tunisiens. Poète à ses heures, il a composé le texte d’un chant faisant l’éloge des colonies de vacances. Ce chant deviendra "l’hymne" des colonies de vacances, le principal parmi les autres chants, que nous devions apprendre aux enfants en vacances. 

L’un des formateurs du stage, "spécialisé" dans les travaux manuels créatifs, m’appréciait et appréciait mon sens artistique ainsi que ma créativité faite de bouts de bois, de fil de fer, de corde, de carton, de papier, de galets, de pommes de pin... bref, de bric et de broc. 

Monsieur Békir s'était beaucoup attardé à notre stand d'exposition devant nos "réalisations" et plus particulièrement devant mes "œuvres" dont il a voulu connaître l'auteur. 

Quand notre moniteur Ridha me présenta à lui, celui-ci eut un sourire entendu et lui dit que j’étais trop jeune pour tant de créativités en lui signalant que j’étais encore imberbe ! Ce qui ne l’avait pas empêché de me confier ses deux garçons lors de mon premier monitorat de colonie de vacances à Aïn Draham, alors que je devais avoir un ou deux ans de plus qu’eux. 

A la fin de cet été, j’ai reçu mon salaire. Un salaire modique certes; mais c’était mon tout premier salaire. Et j’en étais fier. 

Expérience enrichissante que j'avais recommandée à mes sœurs. Elles avaient suivi mes conseils et en étaient enchantées.  

En feuilletant les photos en noir et blanc de la famille, je découvre par hasard qu’au centre de vacances d’Aïn Draham, qui n’était autre que l’école primaire transformée en centre de loisirs durant les vacances scolaires, le directeur de notre colonie de vacances Ahmed Boughnim, le célèbre journaliste sportif, m’avait attribué la même salle de classe qu’avait occupée mon frère ainé quand il était chef des boy-scouts, du temps où le scoutisme venait de voir le jour à Bizerte grâce à mon père et ses amis. 

Ce furent mes premières véritables vacances, notion dont je découvrirais l’importance en France quand j’apprendrai l’engouement des Français pour les stations balnéaires comme lieux de villégiature. Or notre aire de jeu, à ma fratrie et moi, était la plage à longueur d’année. Ce qui me faisait sourire en pensant que nous devions être en vacances permanentes, avec la chance d’habiter en bord de plage à Bizerte. 

  C’est à Bizerte que j’ai connu la première sensation de liberté et d’évasion au bord d’une simple barque de pêcheur dans la rade de Bizerte, aventure dans laquelle j’avais entrainé mes sœurs, mon neveu et mes nièces, en jouant au capitaine… J’étais âgé de 12-13 ans ! 

C’est là que j’ai pris goût au "canotage", en louant aux pêcheurs leurs felouques sur lesquelles nous ramions mon neveu et moi, dans une inconscience totale car nous étions tous très jeunes, sachant peu ou pas nager, n’ayant même pas de gilets de sauvetage. D’ailleurs, nous aurions dû être alertés par la réticence des pêcheurs de me louer leurs embarcations qu’ils risquaient de voir couler… et nous avec. 

Esquisse d'un cavalier noir sur son cheval arabe noir ...

 

Habib Bourguiba

 

  A Mutuelle-ville où j'habitais alors, nous avions pour voisin le président Habib Bourguiba qui habitait à cette époque au Belvédère, rue du 1er juin 1955, le palais présidentiel de Carthage en construction n'étant pas encore achevé. Il nous arrivait, à nous les enfants du quartier de le voir faire sa promenade autour de sa résidence, devenue depuis celle de l'ambassadeur de Belgique. 

En croisant notre chemin, il aimait nous interpeller pour bavarder un moment avec nous. Il s’intéressait à notre scolarité et demandait à chacun le nom de l'école qu'il fréquentait et la classe où il était. Il ne manquait pas aussi de nous demander notre avis sur les enseignants et sur les matières qu'ils enseignaient.

De tous les jeunes de mon quartier, étant le seul à fréquenter le collège Sadiki - les autres pour la plupart fréquentant le lycée Carnot - j'ai le souvenir d'avoir eu droit à plus de questions sur cet établissement qu'il avait lui-même fréquenté. Il nous gratifiait chaque fois de petites tapes paternalistes sur la joue, en nous recommandant de bien étudier et de consacrer tout notre temps à l'acquisition du savoir.

Il nous disait "étudiez, ne faites pas de politique", avant de reprendre sa promenade.

A cette époque venait d'ouvrir la première 
maison de la culture en Tunisie, idée reprise par Bourguiba à André Malraux, sachant l'importance de la culture dans la formation des nouvelles générations pour bâtir la Tunisie nouvelle. Elle était au Belvédère, dans un bâtiment moderne avec de grandes baies vitrées. Tous les arts y étaient représentés : peinture, poterie, poésie, théâtre, cinéma, musique, danse... sous formes d'ateliers dont le travail était couronné d'expositions et de spectacles publics le soir. On y donnait souvent aussi des conférences. J'y allais de temps en temps les week-ends ou durant les vacances scolaires.

Une fois, il y eut une visite surprise du président Bourguiba, venu en voisin. J'ai le souvenir qu'il fut interpellé par un jeune passionné de théâtre qui lui exposait avec fougue ce dont il rêvait pour le théâtre tunisien. Bourguiba l'écoutait admiratif. A la fin, il lui dit une chose dont je me souviens encore : "J'ai besoin de gens comme vous, passionnés et désireux de faire évoluer la société". Il lui demanda de lui noter sur un bout de papier son nom, son adresse, en lui promettant de le recommander au ministre de la Culture. 

Le jeune en question, c'était Ali Ben Ayed. C'est sûrement à la suite de cette entrevue impromptue qu'il allait connaître le succès et favoriser le rayonnement de la troupe de théâtre nationale. Il s'est vu très vite promu directeur adjoint du théâtre national de l'avenue Habib Bourguiba. Il s'est distingué dans des rôles comme HamletCaligulaL'École des femmesOthelloL'Avare, Mourad III.

Il fut aussi remarqué à l’internationale; puisqu'il a joué dans des films comme Angélique et le Sultan de Bernard Borderie, tourné à Sidi Bou Saïd entre autres décors naturels. Lui-même ayant collaboré avec la RTT (Radiotélévision Tunisienne) pour des fresques historiques que je regardais souvent en feuilletons à la TV nationale. 

C'est dire l'avant-gardisme de Bourguiba et son désir sincère de cultiver les Tunisiens et de les instruire de tout.  

Plus tard, lors des élections présidentielle, législative ou municipale, mon père s’étonnait que je refuse de me rendre aux urnes, me rappelant l’importance du droit de vote gagné au prix de tant de sacrifices. Quand il m’en demandait la raison, je lui disais que le jeu était pipé et qu’il ne pouvait y avoir de démocratie dans un pays autocratique où le résultat est connu d’avance et le candidat plébiscité à plus de 90 %. 

Je sentais par son silence que lui aussi ne se faisait plus d’illusion sur la démocratie en ce pays auquel il avait sacrifié sa jeunesse pour le voir indépendant et démocratique. S’il a trouvé normal qu’au lendemain de l’indépendance Bourguiba se montre autoritaire, pour imposer des réformes et moderniser le pays, il ne comprenait pas pourquoi le parti destourien avait choisi l’autocratie pour maintenir Bourguiba malade, au pouvoir; jusqu’à le faire élire président à vie, l’affublant même du titre de "combattant suprême", pour conserver le pouvoir au profit de son entourage. D’ailleurs, vers la fin de son règne, c’était sa nièce Saïda Sassi qui faisait et défaisait les ministres… le grand homme devenant sénile ! 

Quand il y eut le coup d’Etat médical du 7 novembre 1987 pour dégager Bourguiba, un grand espoir naquit chez beaucoup de Tunisiens, d’autant que Ben Ali promettait pluralisme, démocratie et liberté d’expression… 

Comme beaucoup, mon père et moi avions cru enfin possible que la Tunisie rejoigne le club des pays démocratiques. Malheureusement nous avons très vite déchanté; puisque le régime policier d’avant le coup d’Etat, a repris de plus belle en Tunisie !  

Le 14 janvier 2011 Ben Ali fut dégagé et à nouveau, revint l'espoir de voir la Tunisie libérée de ses vieux démons autocratiques, accéder à une réelle démocratie, à une justice indépendante... 

Mais là aussi, beaucoup vont déchanter puisque leur "révolution" sera chevauchée par les complexés de l'Histoire, obnubilés par leur revanche sur le grand homme que fut Bourguiba. 

  A la fin de mes études secondaires, mon père m’avait offert comme il le fit avec mes frères et sœurs, mon premier voyage en Europe. En effet, pour encourager ses enfants dans leurs études, il avait établi une règle de "récompenses d’étape" : une bicyclette pour la fin d’études élémentaires, une montre pour l’obtention du certificat de fin d’études et un voyage à l’étranger pour l’obtention du CAP ou BEP sinon du baccalauréat.

Je garde un souvenir merveilleux de ce voyage lors duquel j’ai visité pour la première fois Paris.   

De Paris je suis allé à Lille où mes frères faisaient leurs études universitaires. Depuis Lille, je suis parti en VéloSolex à Knokke Le Zoute en Belgique rejoindre mes frères pour un travail saisonnier d’été. Parti à 6h du matin, j’arriverai à destination à 1h du matin car en cours de route je me suis arrêté un bon moment à Bruges, la Venise du nord dont le charme m’avait subjugué au point de m’attarder jusqu'en début de soirée devant la magie de l’eau et des cygnes qui glissaient gracieusement dans les canaux qui entourent des maisons féériques avec leurs fenêtres éclairées, garnies de jolies dentelles… 

Je passais mes jours de congé en Hollande dans un charmant village de l’autre côté de la frontière : Sluis (l'Ecluse), d'où je rentrais en Vélo Solex avec une valise pleine à chaque voyage. 

J’en ai ramené de merveilleux souvenirs et de nombreuses valises pour nos garde-robes à mes sœurs et à moi, au grand dam de mon père qui me moquait d'avoir dilapidé mon argent dans des chiffons. 

Je me suis tellement bien plu en Belgique que j’en oubliais la rentrée universitaire. Après Knokke Le Zoute, on m'a proposé un job à Blankenberge : celui de disquaire dans une discothèque; poste auquel j'ai dû renoncer, mon père me rappelant avec insistance de rentrer à Tunis pour ne pas rater ma rentrée scolaire. 

Pour ma première année universitaire, le campus de Tunis étant encore en chantier, les cours avaient lieu dans une salle des fêtes, rue de Palestine à Tunis, transformée provisoirement en "amphi" pour le tronc commun aux étudiants de sciences naturelles et de médecine. 

J’ai le souvenir d’un professeur de biologie, Français recruté dans le cadre de la coopération tuniso-française, dont les cours étaient courus par l’immense majorité des étudiants, tellement ils étaient captivants grâce à ce professeur qui se donnait à fond, multipliant les dessins et les schémas sur tous les tableaux pour nous expliquer les étapes de l’embryogénèse, sortant souvent en nage de son cours. Il était pédagogue et aiguisait notre curiosité quand il nous expliquait comment lors des différentes phases de son développement, l’embryon reproduit certaines phases embryonnaires de l’évolution par lesquelles les vertébrés sont passés pour aboutir à l’homme : poisson, batracien, reptile, mammifère etc. 

Boby

Une fois le bac en poche, j'avais choisi de faire des études de médecine vétérinaire. Mon père aurait voulu que je fasse médecine ou chirurgie dentaire...

Pourquoi ce choix ? C'est une blessure d'enfance qui m'aurait inconsciemment poussé à le faire.  

Enfant à Bizerte, j'avais adopté un lapin que ma mère m’avait acheté au marché où je l’accompagnais souvent pour ses courses. Elle m’avait bien prévenu qu’il ne fallait pas que mon père le sache. Ce que l’enfant que j’étais avait compris : il ne faut pas que mon père le voie. Or ce lapin était discret : il se cachait, mangeait fanes, feuilles de salade et carottes sous mon lit et faisait ses besoins dans une caisse à l’abri des regards.

Un jour je rentre de l’école pour jouer avec mon lapin : plus de lapin ! Ma mère me dit que mon père l’avait trouvé bien gras et avait décidé qu’il passera à la casserole. J’étais en colère et refusai de manger les plats qu’avait préparés ma mère avec mon lapin. Pour me consoler, elle avait conservé et nettoyé la peau de mon lapin en guise de doudou… que j’avais refusé ! 

Quelque temps plus tard, un camarade de classe de l'école franco-arabe, m’avait parlé de sa chienne qui attendait des bébés. J'en avais parlé à ma mère et lui avais dit mon souhait d'en adopter un. Avec réticence, elle avait fini par accepter pour me consoler de la perte de mon lapin. Ce chiot je l'avais aimé avant même sa naissance. De suite j'avais demandé à mon copain de me réserver un chiot. En attendant, je n’avais cessé de questionner mon camarade sur l'état de la mère puis de celui de sa portée, trahissant mon impatience d'avoir mon chiot.  

Le jour ″J″ je suis allé chez mon copain, voir la mère et ses petits pour prendre mon chien âgé d'à peine 3 mois. Je l'ai baptisé BOBY.  

Bébé, il était le chouchou de ma fratrie, mais très vite il devenait grand et fort et je comprenais la réticence de ma mère qui m'avait prévenu qu'un chien avait besoin d'espace... 

A cette époque, mon frère aîné venait d'emménager à Mutuelle-ville pour son travail à Tunis, dans la villa nouvellement acquise par mon père. Sans me demander mon avis, mes parents avaient convenu que Boby serait mieux en cette villa, où il servirait de chien de garde, me disaient-ils pour me convaincre. Une deuxième séparation douloureuse, imposée par les adultes. 

Durant un an, je ne verrai Boby qu'épisodiquement. Puis mon frère est revenu à Bizerte s'installer dans une villa non loin du Lycée Stephan Pichon, avec une courette derrière la maison et un petit jardin devant, conservant Boby comme "chien de garde". 

N'habitant pas loin, je voyais régulièrement Boby chez mon frère. Boby était vif et toujours aussi joueur. 

Ces retrouvailles vont connaître une fin tragique. 

Un jour, le portail du jardin resté ouvert, Boby courut à la rencontre de mon frère qui l’appelait depuis la rue. Dans sa précipitation et son exubérance, Boby avait traversé la rue où un taxi l'avait heurté violemment, le faisant rouler sur plusieurs mètres. 

Très vite j'avais ramassé le corps inerte et ensanglanté; et avec mon neveu, nous avions cherché un vétérinaire en vain. Car à cette époque il n'y avait pas de vétérinaire à Bizerte.  

On nous avait indiqué l'adresse d'une vieille dame qui faisait office de "vétérinaire"; et qui en réalité, avait transformé sa maison en refuge pour animaux abandonnés ou maltraités. Devant notre chagrin, elle nous assura qu'elle ferait tout pour sauver Boby.  

Le lendemain matin, plein d'espoir nous retournions voir cette dame. Avec beaucoup de douceur elle nous expliqua que Boby était mort de ses multiples blessures. Elle tentait de nous consoler comme elle pouvait dans un sabir, mélange de russe, d'arabe et de français que je ne comprenais pas encore.  

Cette dame vivant seule et petitement, consacrait bénévolement le peu qu'elle avait à aider plus malheureux qu'elle : chiens, chats... 

Elle faisait partie de ces Russes blancs qui avaient fui la Russie bolchévique pour trouver refuge à Bizerte.  

Inconsolable de cette perte, j'avais raconté plus tard "Boby" à Mme Hachemi, mon professeur de dessin, qui m'avait suggéré alors de faire le portrait de mon chien où j'exprimerai à la fois mon amour pour Boby et la douleur de l'avoir perdu. Une sorte de thérapie par le dessin. 

Effectivement, j'avais peint un portrait de Boby que Mme Hachemi avait aimé et exposé quelques temps dans sa salle de classe, avant de me le rendre. Cette "exposition" m'avait valu une double commande de la part de la directrice du lycée : le portrait de ses deux enfants (dont un inspiré de "jeunes filles au piano" d'Auguste Renoir) et celui de son chien... un berger allemand. 

Plus tard, lors de mon exercice de la médecine vétérinaire, ce souvenir douloureux me revenait dans des cas similaires à celui de Boby, de chiens accidentés de la route que je m'appliquais à les sauver; puisque je n'avais pas su ni protéger ni sauver mon ami Boby.  

  Mon goût pour le dessin va se transformer en goût pour le beau, tout court. Et ce, en tout ce qui est visuel à défaut des arts auditifs (musique, opéra, théâtre…), à cause d’une surdité acquise par la faute de médecins qui ont mal effectué leur travail. 

A défaut d’avoir probablement eu une oreille absolue comme certains, je pense cependant avoir l’œil absolu. Ce que mon père avait dû remarquer, quand il me dit que j’avais un compas dans l’œil pour vérifier l’horizontalité et la verticalité d’un mur en construction, d’une porte, d'une fenêtre, d’un tableau… après les avoir vérifiés avec son fil à plomb ou son niveau à bulle. Et ce que ma mère savait, puisqu’il me revenait souvent de partager en parts égales tartes, gâteaux et autres friandises, pour ne pas faire de jaloux entre frères et sœurs.   

Ainsi dès l'âge de 12 ans je me suis intéressé de façon autodidacte à la couture, au jardinage, à la décoration d'intérieur, jusqu'à m'intéresser plus tard à tous les corps de métiers ou presque : maçonnerie, carrelage, peinture, papier peint, menuiserie, ébénisterie, poterie, électricité, plomberie… Puis à l’art du vitrail, l’art de la table et celui de la gastronomie... Tout en poursuivant l'exploration d'autres techniques de peinture : aquarelle, peinture à l'huile, pastel gras et pastel sec, fusain, sanguine, peinture sur soie, peinture sur faïence... Sans oublier la photo et le cinéma dont j’apprendrais le b.a.-ba à l’ENIT (école nationale des ingénieurs de Tunisie), en cours du soir avec mon ami Raouf; et apporter ainsi au cinéphile que je suis devenu à l’adolescence, l’aspect technique qui lui manquait de cet art. J’ai aimé fréquenter les ciné-clubs des maisons de la culture Ibn Khaldoun et Ibn Rachiq de Tunis et plus tard ceux de la rue d’Ulm et du palais de Chaillot à Paris. 

Si dans mon enfance je m’étais amusé avec la machine à coudre Singer de maman dont je découvrais le mécanisme et le fonctionnement; à l’adolescence je me suis mis à la couture et j’ai même tenté la haute couture en dessinant et en confectionnant des robes de soirée pour ma mère et mes sœurs, des robes de mariée, des chapeaux pour dame; mais aussi des pantalons, des shorts, des chemises, cravates & nœuds papillon, un blouson et casquettes pour moi-même. 

Occasion pour mon père pour m’initier aux différentes qualités des tissus et de m’expliquer le droit fil, le sens de la trame et celui du biais, de l’endroit et l’envers d’un tissus non imprimé… en me lançant des défis de lui confectionner par exemple des sous-vêtements à l’identique de ceux qu’il achetait dans les commerces.

Il appréciait mon exécution et la minutie que j’y mettais, sa façon à lui de m’encourager à m’intéresser aux métiers manuels, j’imagine. 

Puis un jour, je me suis lancé dans la tapisserie en habillant le canapé et les fauteuils de notre salon, en confectionnant aussi des doubles rideaux du même tissu. 

Ce qui va me donner plus tard le goût de la décoration d'intérieur en dessinant des cuisines intégrées, des salles de bain, des salons et des bibliothèques, des chambres à coucher, des rideaux et des doubles rideaux que je confectionne souvent moi-même… pour la famille et pour les amis; des vitraux, des meubles de bibliothèque, des lampes de bureau et de chevet à partir de vases artisanaux parfois réalisés d’après mes dessins, des fauteuils en fer forgé, des appliques et des lustres dans le même style, toujours en fer forgé, confectionnant moi-même les dossiers et les assises... jusqu'à refaire la tapisserie d'anciens fauteuils et de vieux canapés, pour des amis. 

Ma chance, est d'avoir rencontré des artisans qui se sont intéressés à mes créations et ont su les réaliser. Certains m'ont demandé même une collaboration artistique. 

  Si enfant ma mère m’avait initié à la cuisine, à l’adolescence je me suis lancé dans la pâtisserie. Et ma première réalisation fut évidemment, le mille-feuille ! 

  Enfant, j’accompagnais souvent ma mère au marché. Un jour sur l’étal d’un marchand de poterie, mon attention fut attirée par un ensemble en miniature d’ustensile de cuisine, composé d’un kanoun (braséro), d’une marmite, d’un couscoussier et son couvercle. J’ai demandé à ma mère de me l’acheter pour faire de la cuisine.

Ce qu’elle fit. Et le jour même, j’ai cuisiné "en miniature", mon premier plat, en copiant les étapes du même plat que ma mère préparait pour la famille. Avec beaucoup de patience, elle m’a aidé à allumer mon kanoun, puis à réaliser mon premier plat de petits pois, étape par étape. Le résultat fut bon et apprécié par ma mère. 

Mon goût pour la cuisine, démarrait ce jour-là, grâce à la patience de ma mère qui me transmettait son savoir-faire et ses recettes traditionnelles, que nous aimions mes frères et moi; et qu’adulte, j’ai tenté de réaliser. Depuis cette expérience ″culinaire″, je suis devenu occasionnellement le ″marmiton″ pour ma mère; d’autant que je rentrais plus tôt de l’école que le reste de ma fratrie, pour l’aider. 

Plus tard, je réaliserai qu’en cuisine comme en peinture, je ne pouvais faire deux plats identiques au grand dam de mes amis, car je manie les épices comme une palette de couleurs : selon l’inspiration.  

  De là, je vais m'intéresser à l'architecture. Cela tombait bien : en aidant mon frère à préparer son mémoire pour son examen de fin d’études d'architecture, il m'a confié l'exécution de certains plans du projet à soumettre au jury, en m'expliquant brièvement le b.a.-ba des plans d'une maison. 

Ce qui va devenir une passion pour moi. Mes premiers plans seront ceux d’un Menzel imaginé d’après celui que j’ai connu enfant, celui de mon père à Jerba. Pour cela, je me suis équipé d’une table et de stylos d’architecte, pour dessiner mes plans.

Ainsi, j'ai fait tous les plans du "Menzel Habiba", puis ceux de "Dar Habiba" aux calculs et aux détails qui ont époustouflé des parents et amis architectes, par leur pertinence et leurs exactitudes, après vérification avec des logiciels professionnels pour architectes. 

  Ainsi, j'ai pu exercer un métier qui me passionnait tout en m'adonnant à mes premières amours : le dessin ! 






Canapé d’angle, refait à neuf.

Armoire Louis XIII, transformée en tête de lit.

Armoire Louis XIII, transformée en placard.

Bureau inspiré de celui de Pierre Paulin.

Manteau pour cheminée électrique.

Cheminée Louis Philippe en marbre, transformée en commode

Une paire de bergères Napoléons III, retapissées.


Vase crée d’après mon dessin 

et transformé en lampe de bureau avec un abat-jour que j'ai réalisé.  

 Vase de Nabeul transformé en lampe de chevet.

Vitraux d'après mes dessins.

Gâteau aux noix, revisité.


Menzel Habiba. 

Cabinet médical

 

  Ainsi, j'ai pu exercer un métier qui me passionnait tout en m'adonnant à mes premières amours : le dessin !

Rachid Barnat

***

  Ce texte est mon hommage à mon père Haj Boubaker Barnat* et au président Habib Bourguiba, que mon père a rejoint très tôt dans la lutte pour l'indépendance de la Tunisie et contre l'obscurantisme. 

Né en 1909, orphelin de père très tôt, qu’il perdra à l'âge de 11 ans, l'année de l’obtention de son certificat de fin d'études élémentaires, il dira adieu à son rêve de devenir avocat par la faute d'un frère aîné qui s'est déchargé de lui en le plaçant commis dans l’une des épiceries appartenant à la famille. Adhérent à 15 ans à la Ligue des Droits de l’Homme et marié en 1930, mon père passera 6 années en prison de 1938 à 1944 (à Sousse; puis à Lambèse en Algérie avec son ami Béhi Ladgham, futur premier ministre) pour activisme anticolonial au sein du Néo-destour. Il sera condamné à mort par le gouvernement de Vichy mais sera gracié par le général Charles De Gaulle.

 

L’insigne de l’indépendance de la République, lui fut décerné dans l’ordre d’officier et remis en personne par Habib Bourguiba*, le 2 mars 1963 à Ksar Hellal. 

Mon père croyait beaucoup en l'école. Conscient que la lutte contre l’obscurantisme passe par l’éducation des filles, il a incité ses proches et ses voisins à laisser leurs filles aller à l'école en donnant lui-même l'exemple en inscrivant ses filles à l'école et même au ″Boy Scouts″ de Bizerte qu'il a créé avec son ami M’hamed Essersi, avec une section réservée aux filles 

Est-ce parce qu’il était orphelin et que son frère aîné avait négligé son éducation jusqu’à le spolier de l’héritage laissé par leur père, qu’il avait fait un pacte avec son jeune frère Amor qu’en cas de décès de l’un d’eux, le survivant se chargera de l’éducation de ses neveux orphelins ? Ou est-ce conscient du risque qu’il fait courir à sa femme et à ses enfants par son militantisme anticolonial l’exposant à la mort, qu’il avait demandé à son frère de subvenir aux besoins de ses neveux et d’assurer leur éducation ?

Probablement les deux. 

En tout cas, ce pacte manuscrit atteste pour leurs descendants que leurs pères avaient prévu ″la chose″ pour ne pas rééditer la bêtise de l’aîné de leurs oncles qui s’était désintéressé de ses frères mineurs à la mort de leur père. 

Le destin a voulu que ce soit Amor qui mourut le premier, accidentellement lors du creusement d’un puits (Choc thermique ? Hydrocution ?). Mon père de suite a pris en charge la famille de son frère, subvenant à ses besoins et assurant l’éducation de ses neveux jusqu’à leur entrée dans la vie active. 

Il a aidé aussi autour de lui proches et amis dans le besoin, à scolariser leurs enfants dont ceux de son frère Mohamed; et plus particulièrement les orphelins de leur père dont il a assuré la scolarité jusqu'à l'obtention d'un diplôme. 

Lui qui a lutté contre la colonisation et qui fut souvent emprisonné, a eu l'intelligence de ne pas confondre la France avec ses gouvernants.  

Il a découvert la littérature française et ses grands auteurs dans les geôles françaises et il a pris goût à la culture française. Goût qu'il a transmis à tous ses enfants.

 

  Je rends aussi hommage à ma mère* pour m'avoir toujours encouragé à étudier et à poursuivre mes études. 

Quand je lui ai dit que je partais en France pour l’ENVA, elle a pleuré. Après avoir versé des larmes silencieuses, elle m’a béni en disant que je la quitte pour devenir un homme. 

Ma mère native de Tunis du quartier Bab Souika, après son mariage, s’est installée à Jerba. Puis mes parents avaient déménagé plusieurs fois avant de s’installer à Bizerte. 

Sa vie à Bizerte était bien remplie et bien organisée. Elle s’occupait bien de sa maison et de ses enfants et savait se ménager des moments à consacrer à ses amies, en les retrouvant chez nous ou chez elles, généralement les après-midis après avoir vaquer à ses occupations ménagères dans la matinée. 

En quittant Bizerte après les "événements de 1961" pour retourner à Tunis, ce énième déracinement lui sera fatal car elle va perdre ses amies et ses repères en s’installant à Mutuelle-ville.

Elle perdait non seulement ses amies, mais aussi ses enfants qui partaient les uns après les autres poursuivre leurs études en France.

Elle va déprimer gravement et malgré l’amour que nous lui portions, elle va dépérir et nous quitter trop tôt. 

 

  Je veux aussi honorer la mémoire des mères tunisiennes qui ont poussé leurs enfants dans leurs études, étant souvent elles-mêmes illettrées, en contribuant à leur manière à la lutte contre l’obscurantisme qui a favorisé la colonisation de la Tunisie. 

Je rapporte ici une anecdote révélatrice du rôle joué par la mère de mon ami Hammouda, qui en faisait partie. 

Elle avait mis à la disposition de son fils une pièce dans sa grande maison dans la "M’dina el arbi" de Tunis pour réviser ses cours. A la fin des cours au Collège Sadiki, Hammouda et moi allions faire nos devoirs dans cette pièce, où sa mère nous faisait servir un petit goûter. 

Cette femme veillait à ce que ses fils et filles étudient sérieusement. Elle vivait presque seule avec ses enfants, le mari exploitant agricole étant souvent retenu à la ferme familiale. 

Elle tenait à vérifier par elle-même que ses enfants avaient fait leurs devoirs et appris leurs leçons et autres récitations, par cœur. 
 

Elle les prenait un à un et leur faisait réciter leurs devoirs. Si le récitant hésitait ou oubliait un mot, elle le renvoyait reprendre son texte pour l'apprendre par cœur. 

Celui ou celle qui butait sur un mot ou une phrase, avait beau supplier qu'elle l’aide en lui soufflant le mot oublié… Rien à faire, elle le grondait et le renvoyait reprendre son texte jusqu’à ce que sa récitation par cœur se fasse sans hésitation.

Ce n’est qu’avec l’âge, devenus un peu plus grands, que les enfants ont découvert le subterfuge de leur mère et pourquoi tant de sévérité de sa part pour refuser de leur souffler le moindre mot : elle était illettrée, ne sachant ni lire ni écrire ! 

L'année du bac probatoire j'ai été ajourné. Je n’oublierais jamais combien elle était gentille avec moi pour me consoler et surtout m’encourager à réviser durant l’été, m’assurant que j’obtiendrai mon bac pour m’avoir vu faire mes devoirs avec assiduité au côté de son fils. 

Ces femmes souvent illettrées, ont été derrière les hommes et les femmes qui ont libéré le pays et bâti la Tunisie moderne. Et comme on dit souvent : derrière chaque grand homme, il y a une femme... en l’occurrence sa mère. 

On peut énumérer tant et tant de noms de grands hommes qu'a connus la Tunisie, et qui doivent beaucoup à leurs mères. Parmi eux, Habib Bourguiba qui, reconnaissant pour toutes les femmes qui ont élevé l’orphelin de père qu’il était, a tenu à leur rendre hommage en leur accordant des droits uniques dans le monde dit "arabo-musulman", en promulguant le CSP (Code du statut personnel).

Ce Code fut son premier acte politique majeur pour rendre leur dignité aux Tunisiennes qui ont formé et qui formeront les bâtisseurs de la nouvelle République. 

Par ce Statut, Bourguiba a libéré les femmes en leur accordant des droits que la chariâa leur refusait !


Bravo à toutes ces femmes, qui ont permis l'émancipation de leurs filles pour donner à la Tunisie la génération de "h’rayers Tounes", ces femmes libres et fières de se revendiquer filles de Bourguiba.

 

  Mes remerciements à Hamida pour son aide précieuse pour la réalisation de bon nombre de mes projets. 

Elle est à l’origine de ces Souvenirs d’écolier, quand lors d’un voyage pour visiter Bizerte, elle a voulu connaître ce que fut mon enfance en cette ville, étant elle-même beaucoup plus jeune, quand nous l’avions quittée en 1961. 

Et telle une commode, ma mémoire ouvrait ses tiroirs et les souvenirs en sortaient dans le désordre; avec cependant, un fil conducteur qui m’est apparu une fois que je les ai réunis dans ce livre. Fil qu’il suffisait de tirer, pour que les souvenirs s’enchaînent… et qui montrent que l’adulte que je suis devenu n’est que le produit de l’enfance que j’ai vécue. 

Malheureusement pour moi, je crains que ce voyage soit le dernier, car en visitant Bizerte cette fois-ci, j’étais triste de voir à quel point ils ont défiguré ma ville natale. Je ne reconnais plus grand-chose; et le peu qui restait des bâtiments que j’ai connus, étaient dans un état de délabrement qui me fend le cœur. 

Rajoutez à cela une population méconnaissable pour moi : là où dans mon enfance je voyais beaucoup de femmes en sefsari blanc, bien qu’elles commençassent à retirer ce symbole de leur aliénation; cette fois-ci, je n’ai vu qu’une foule de femmes, déambulant telles des fantômes dans d’épouvantables chiffons sombres, souvent noirs et de plus en plus d’hommes en kamis et calotte, arborant au front le sceau de leur ignorance sacrée. 

Tous devaient s’être convertis au wahhabisme, adoptant le modèle sociétal qui va avec, modèle importé des pétromonarchies; acquis malheureusement de la prétendue-révolution du 11 janvier 2011 ! 

Adieu Bizerte, je t’aimais bien…

 

* Boubaker, né le 27/12/1009 – décédé le 15/10/1991

* Habiba, née le 19/08/1915 – décédée le 19/05/1981


***

* L'enseignant aurait pu être le messager de dieu, disait le poète Ahmed Chawki.

** Un immeuble délimité par 3 rues, dont l'actuelle rue de Tunis, avec une très belle terrasse et une vue panoramique sur 360 °, à une centaine de mètre de la plage. C'est là que je suis né. Il est en train de tomber en ruine faute de budget d'entretien de la part de ses occupants et de celui de ses propriétaires.


Le rez-de-chaussée fut durant quelques années le siège et la salle d'entraînement de l’équipe du " Club Athlétique Bizertin ", le fameux CAB aux couleurs jaune et noir dont mon père était un fervent supporter, et pour cause : ses dirigeants tout comme lui, avaient en commun le nationalisme; et luttaient pour l'indépendance de la Tunisie.

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Juste en face, il y avait la première fabrique de " Boga Cidre ", une toute petite fabrique artisanale ... cette boisson gazeuse au goût unique qui a marqué mon enfance et dont je raffole encore !

Dommage qu'un si beau patrimoine, que ce soit à Bizerte ou à Tunis comme dans d'autres villes de Tunisie, tombe en ruine et disparaisse dans l'indifférence générale et plus particulièrement celle de l'Etat !

Un projet de "Café du Sport" à l'emplacement de l'ancien siège du mythique club sportif CAB ? Ou un hôtel ... : https://www.facebook.com/reel/952107031316


*** COLLEGE SADIKI : Les professeurs qui ont formé une belle élite tunisienne.
J'y reconnais quelques professeurs comme :
- Mr Pinson (Prof de français),
- Mr Alexandropoulos (Prof de français),
- Mr Noureddine Annabi (Prof de musique),
- Mr Hédi Annabi (Prof de math),
- Mr Chakroun (Prof de math),
Mais j'ai du mal à reconnaître :
- Mr Mangani ? (Prof de Sciences naturelles),
- Mr Sarfati ? (Prof de dessin) ....
- Mohamed Larbi ? (Prof d'arabe)
Et je n'y vois pas :
- Mr Ali Channoufi (Prof d'arabe)
- Mr Remadi (Prof d'arabe)
Qui peut mettre un nom sur les autres professeurs ?
Est-il possible d'avoir une photo mieux scannée et plus lisible que celle-là ?