mercredi 19 septembre 2012

Blasphème, l'éternel retour


Par Stéphanie Le Bars


Blasphème ! Le mot semble sorti d'une querelle médiévale mettant aux prises des clercs tout-puissants et des fidèles impies ou égarés. Il a pourtant ressurgi ces dernières semaines, en France, dans le langage profane et vulgarisé de la plus immédiate actualité. Il a suffi que des catholiques intégristes s'en prennent avec virulence à deux pièces de théâtre mettant en scène le Christ, et que ces supposées offenses soient relayées - plus pacifiquement - par une partie de la hiérarchie et des fidèles catholiques, pour que le mot, à nouveau, fasse florès. Des musulmans ulcérés par des caricatures du prophète de l'islam Mahomet qu'a publiées l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo leur ont emboîté le pas, criant à leur tour au "blasphème". Au point d'en faire l'un des mots-clés de cet automne 2011.

Surprenante, incompréhensible même pour nombre de contemporains détachés de toute croyance ou d'affinités avec le "sacré", cette notion semble aujourd'hui anachronique. "Cette accusation ne vaut que dans des communautés de croyances partagées, observe Olivier Bobineau, sociologue des religions.Aujourd'hui elle apparaît donc inopérante : il est vain d'accuser de blasphème un non-croyant ou le croyant d'une autre religion ! Historiquement, le blasphème était bien compris comme une défaillance de la foi des croyants. Or, aujourd'hui, on prend en compte le propos, pas le messager." "Dans les sociétés pluriculturelles et civilo-laïques comme la nôtre, non seulement le sacré des uns n'est plus le sacré des autres mais le sacré a été "profané" au sens où il a été rendu profane,ajoute Joseph Maïla, ancien recteur de l'Institut catholique de Paris, premier responsable du pôle religions du ministère des affaires étrangères, aujourd'hui directeur de la prospective au Quai d'OrsayDu coup, le terme même de blasphème n'est pas compris. On est dans un cas typique d'asymétrie, de déphasage culturel."
Employée dans un contexte d'inculture religieuse et de sécularisation, cette notion est d'autant plus difficile à cerner qu'elle ne donne lieu à aucune définition précise. Au fil des siècles, les ressorts sur lesquels les autorités, religieuses ou civiles, se sont appuyées pour l'invoquer ont régulièrement évolué. "Le blasphème délibéré n'est pas une réalité universelle, souligne le dominicain François Boespflug, historien et théologien, auteur de La Pensée des images (Bayard, 2011). Tous les peuples n'ont pas exprimé le besoin de brocarder leurs propres dieux. Le blasphème visant les dieux du lieu est une affaire limitée au bassin méditerranéen qui a commencé dans la Grèce antique. On n'en trouve pas trace en Indeancienne, en Chine, au Japon."
Dans la culture hellénique, le blasphème, rappelle l'historien Alain Cabantous dans son Histoire du blasphème en Occident (Albin Michel, 1998), concerne toute parole de mauvais augure, tout mot susceptible de faire tort à un individu ou à un dieu. Mais c'est dans le judéo-christianisme qu'il acquiert, ensuite, un statut essentiel : "Tu ne prononceras pas le nom de Dieu en vain", indique le décalogue. L'ancien testament prévoit des sanctions : maudire dieu - ou ses parents - est passible de la mort.
Dans le judaïsme, une religion qui interdit à la fois de représenter Dieu et deprononcer son nom, la notion de blasphème reste limitée : sans visée prosélyte, lejudaïsme condamne et exclut plus facilement "celui qui porte atteinte à la communauté" que celui qui maudit Dieu. "Le judaïsme a eu plus à souffrir de caricatures antisémites que de caricatures purement religieuses, explique le rabbin Mendel Samama, qui suit au Conseil de l'Europe les questions religieuses.Si la caricature n'est ni raciste ni antisémite, le croyant passe outre."
Pour les musulmans, la simple représentation de Dieu et de Mahomet suffit àconstituer un blasphème. "L'islam est une stricte religion monothéiste qui interdit de donner des concurrents à Dieu, rappelle Malek Chebel, anthropologue et traducteur du Coran. Même si le Coran ne le dit nulle part, la représentation de Dieu et, par extension, celle de son messager, le prophète Mahomet, sont interdites et donc jugées blasphématoires."
Dans l'histoire du blasphème, le christianisme, pour des raisons à la fois théologiques et politiques, conserve une place à part. "Incarné par la figure de Jésus et délibérément iconophile, le christianisme s'expose à être vilipendé,poursuit François Boespflug. Dieu s'est fait homme et les chrétiens ont choisi de le représenter : ses images peuvent donc être défigurées." "Le christianisme est la religion qui a suscité le blasphème au plus haut point, renchérit M. Bobineau, car en légitimant l'homme il a légitimé la critique humaine."
Dans le christianisme, au cours des siècles, le blasphème désigne tour à tour l'affirmation de "choses fausses" sur Dieu ou l'insulte - l'offense faite à Dieu se confondant parfois avec le juron, l'imprécation, l'hérésie ou le sacrilège, souligne M. Cabantous. Parallèlement sont définies des sanctions. Au VIe siècle, le blasphémateur chrétien est menacé d'une "punition du dernier supplice". Mais c'est Louis IX (Saint-Louis) qui, au XIIIe siècle, définit la première législation royale à ce sujet : les coupables sont marqués d'un fer chaud au front, les récidivistes ont la langue et la lèvre percées. Dans le même temps, la papauté se contente d'interdire au blasphémateur d'entrer dans une église et d'avoir une sépulture chrétienne.
La plus grande sévérité de la justice royale de "droit divin" par rapport à la justiceecclésiale perdure jusqu'à la Révolution française. "Le roi pensait que si Dieu était injurié, il cesserait de protéger l'Etat des épidémies et des crises de toutes sortes, explique M. Boespflug. Le blasphémateur faisait donc courir un danger au peuple et devait être puni en conséquence." L'invocation du blasphème sert aussi de prétexte pour se débarrasser d'opposants ou d'importuns et pour asseoir unpouvoir temporel empreint de légitimité spirituelle. Utilisée par l'Eglise catholique pour condamner les sorciers susceptibles de favoriser l'"oeuvre du diable", l'accusation de blasphème entend fixer dans les esprits une croyance normative et hégémonique.
Aux XVIe et XVIIe siècles, la Réforme et les guerres de religion donnent un nouveau souffle au délit de blasphème, fréquemment invoqué à l'encontre des "hérétiques". La fin du XVIIIe siècle donne lieu à l'une des plus célèbres condamnations à mort "pour l'exemple" : le procès controversé du chevalier de la Barre, en 1766, est le dernier du genre en France. Accusé d'avoir refusé de s'agenouiller au passage d'une procession, le jeune homme de 19 ans a le poing et la langue coupés avant d'être décapité et brûlé.
Supprimé durant la Révolution, le délit de blasphème est réintroduit par les autorités civiles durant la Restauration. Ce sont alors les préfets qui sont chargés de repérer les offenses faites à la religion ! "L'intention est davantage de maintenirl'ordre public que de protéger la nation, selon François Boespflug. Tout cela s'écroule en 1870. Le pacte de non-agression contre la religion dominante ne tient plus. Jusqu'au début du XXe siècle, Paris sera la capitale de la caricature anticatholique, les artistes faisant preuve d'une audace dont nous sommes bien loin."
Aujourd'hui, le jeu, au moins en Occident, n'est plus dangereux : commentexpliquer que certains continuent cependant à "blasphémer" et que d'autres s'évertuent à crier au "blasphème" ? Après tout, les provocations ad extra - menées par des non-croyants ou des croyants d'une autre religion à l'encontre d'une confession - pourraient être considérées comme insignifiantes par les fidèles, et le blasphème ad intra - celui d'un croyant qui, "offensant le divin, s'offense lui-même", selon François Boespflug - pourrait apparaître comme une forme de schizophrénie.
Et pourtant ! A travers les siècles, rappelle Alain Cabantous, blasphémer revient à"contester une hiérarchisation des valeurs fondamentales, bouleverser le sens de la déférence obligée, nier la vertu d'obéissance et, à terme, douter de l'essence même du pouvoir qui les fonde. C'est aussi troubler l'équilibre général de la société".
Certains artistes et intellectuels se sont engouffrés dans cette symbolique. "La culture chrétienne n'est plus dominante, mais elle le fut longtemps et elle continue de produire une contre-culture", souligne M. Bobineau. "Pour certains, la figure du Christ et le thème de la crucifixion ont été "dévissés" de la culture chrétienne, ajoute le dominicain François Boespflug. Pour beaucoup, il est devenu un motif désidéologisé, utilisé comme le symbole d'une injustice." Reste qu'entre l'intention de l'artiste ou du pamphlétaire et la perception des croyants le fossé peut être immense. "Au-delà d'une souffrance sincère de la part de certains fidèles, il faut se dire qu'un dieu accessible à une flèche, à une injure, n'est plus un dieu", insiste le dominicain. Relayant un sentiment largement partagé chez les croyants de toutes religions, il estime toutefois que la plus totale liberté d'expression ne doit pas empêcher "la société d'éduquer au respect et à la retenue".
D'un point de vue sociologique, la réaction des croyants aux atteintes supposées à leur croyance suggère aussi d'autres analyses"Chaque fois que l'on a voulusanctionner plus sévèrement le blasphème, c'est lorsque les sociétés étaient en voie de déchristianisation, relève M. Bobineau. Crier au blasphème est donc l'aveu de la déconfessionnalisation de la société. Or, cette insistance à vouloir rappeler l'importance du sacré, du religieux, n'a jamais permis une rechristianisation." Le chercheur voit dans l'invocation du blasphème par certains croyants "un sursaut de foi, le dernier instrument de contrôle d'une institution religieuse sur les fidèles, dans un monde qui leur échappe".
Pour nombre d'observateurs, la dénonciation du blasphème est le signe d'un repli identitaire et d'un refus de la modernité émanant des sociétés séculières. Confrontées à la mondialisation, à d'autres formes de croyance et à l'athéisme, les religions s'efforcent d'opposer la communauté des croyants - l'Oumma, pour les musulmans - aux agressions extérieures. "Invoquer le blasphème, c'est attiserla confrontation des idées religieuses ; c'est le cheval de Troie des guerres de religion, avance M. Bobineau. On est face à la volonté de dire : il y a eux et nous."
Si la notion de blasphème revient sur le devant de la scène, c'est aussi, estime M. Maïla, parce que le monde actuel est "iconique" : aujourd'hui, beaucoup d'identités passent par des marqueurs, des images. Dans ce contexte, la liberté d'expression, notamment dans ses formes les plus radicales, heurte donc ceux qui ne supportent pas de voir "leurs" images remises en question et qui refusent implicitement la représentation de la diversité. D'autant que les images circulent de nos jours très rapidement de part et d'autre de la planète : une caricature de Mahomet faite au Danemark peut être massivement diffusée quelques heures plus tard dans des pays musulmans d'Asie ou d'Afrique.
Malgré les tentatives, ici ou là, de (re)créer dans le droit un délit de blasphème, la majeure partie des pays démocratiques et laïques s'y opposent. Un pays comme l'Irlande l'a cependant réactualisé en janvier 2010. L'article de loi, aux contours assez flous, prévoit une amende de 25 000 euros pour toute personne tenant "des propos grossièrement abusifs ou insultants sur des éléments considérés comme sacrés par une religion, et choquant ainsi un nombre substantiel de fidèles de cette religion". Plus anecdotique, l'Alsace et la Moselle, toujours sous régime concordataire, prévoient dans leur droit local trois ans de prison pour celui qui provoque "un scandale en blasphémant publiquement contre Dieu par des propos outrageants". Cette disposition, toujours applicable bien qu'elle soit en contradiction avec la liberté d'expression, n'a pas été activée depuis 1954.
"L'Etat n'est pas théologien, il n'a pas compétence pour définir ce qui relève du blasphème, insiste François Boespflug. Le blasphème est une notion anthropologique qui échappe au droit. En revanche, dire que cela n'existe pas est tout aussi vain, car on ne règle pas par décret la sensibilité des gens." Vouloirinstaurer un délit de blasphème supposerait que les religions aient des frontières dogmatiques ainsi que des rituels inamovibles et figés à toutes les époques, dans tous les pays. Quel juge pourrait d'ailleurs dire : ceci est un blasphème ? s'interroge M. Maïla.
Tout en jugeant la référence au délit de blasphème "archaïque et sans fondement légal", l'avocat Thierry Massis, qui a plaidé la demande d'interdiction d'une publicité reproduisant une Cène où les apôtres et Jésus étaient représentés par des femmes, rappelle que le droit au respect des croyances s'articule naturellement avec les dispositions de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, qui visent la diffamation et l'injure à raison de la religion. "A ce titre, estime-t-il, seul ce droit fondamental de la personnalité, reconnu par les grands textes et par le juge, peut être revendiqué."
Dans les pays, comme la France, où la liberté d'expression est garantie, les tribunaux pénalisent "l'injure, l'attaque personnelle et directe dirigée contre un groupe de personnes en raison de leur appartenance religieuse" ou l'incitation à la haine raciale ou religieuse : ils jugent donc régulièrement des affaires qui concernent la diffamation des individus. Mais la justice profane déboute quasi systématiquement les groupes religieux qui, devant les tribunaux, questionnent la liberté d'expression au nom de la défense de leur religion. Il existe en effet une nuance de taille entre les droits de l'homme et les droits supposés d'une croyance, ce que certains fidèles peinent à admettre.

2 commentaires:

  1. Tous les excités de Dieu, d'Allah...leur foi est-elle si fragile qu'ils craignent les critiques d'où qu'elles viennent : cinéma, vidéo, théâtre, documentaires TV, dessins, caricatures... ???

    http://www.lemonde.fr/societe/article/2011/11/21/quinze-images-qui-ont-choque-dieu_1605929_3224.html

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  2. Je ne pensais pas voir encore l'affreux spectacle de la bêtise du monde, tout le monde...

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