dimanche 2 septembre 2012

TUNISIENS REVEILLEZ VOUS !

Jean-Pierre Ryf

« Ce n’est pas la révolte en elle-même qui est noble, mais ce qu’elle exige » 
Albert Camus

Dans cette lettre aux tunisiens, je veux m’adresser à tous les tunisiens, au peuple tunisien. Cette lettre uniquement adressée à mes amis n’aurait pas eu grande utilité puisque ceux que je fréquente depuis plus de quarante ans partagent les analyses que je fais, partagent mes colères et mes espérances.
Je voudrai donc toucher les autres par le cœur et par la raison et mon espoir est de contribuer, à ma faible mesure,  au progrès de ce pays pour lui-même puisque je n’en attends rien pour moi.

Que je dise d’abord, pour que les choses soient claires, pourquoi je m’intéresse tant à ce pays.
L’explication figure déjà dans le premier livre que j’ai publié en 1999 : "Algérie, Algérie Que me veux-tu ?" dans lequel je faisais l’histoire de ma famille paternelle venue de Suisse à Sétif en Algérie dans les premiers temps de la colonisation et, très vite, au service de la Compagnie genevoise des Colonies Suisses de Sétif. Ce petit livre avait été l’occasion d’une réflexion sur l’histoire et aussi de me pencher avec nostalgie sur ma jeunesse et sur ce pays de ma naissance et de mes premiers pas dans la vie. Ce pays natal je l’avais quitté à dix huit ans et dans beaucoup de ce que j’ai écrit, par la suite, il était toujours là. L’ayant quitté en 1962 après qu’il eut acquis dans les conditions que l’on sait son indépendance, j’avais été partagé entre le désir de revoir mes lieux d’enfance et je ne sais quel sentiment qui m’en empêchait.
C’est alors qu’un ami très proche, tunisien, m’avait accueilli dans son pays et avait eu cette phrase que j’ai rappelée dans mon livre et par laquelle il m’offrait son pays, la Tunisie, pour, m’avait-il dit, remplacer celui dont il connaissait le manque chez moi : l’Algérie.
Voilà pourquoi depuis plus de quarante ans je séjourne une ou deux  fois par an à Tunis, Hammamet ou Djerba et voilà pourquoi le sort de ce pays et de ces habitants ne m’est pas indifférent.
Ces quelques séjours et les amitiés que j’ai liées dans ce pays ne me donnent pourtant aucune autorité particulière pour donner des leçons et précisément ce ne sont pas des leçons que je veux écrire mais des réflexions, de celles qu’un ami peut faire face aux problèmes et aux difficultés rencontrées par l’autre. Ces réflexions pourront être rejetées mais mes lecteurs devront admettre du moins que je les ai faites avec bonne foi.

Je commencerai cette lettre par dire aux tunisiens, à tous les tunisiens : vous avez fait en décembre 2010 - janvier 2011 une révolution formidable qui a fait lever une espérance dans votre pays bien sûr, mais comme vous le savez, dans le monde.
Après une période transitoire que je qualifierai de sans faute vous avez laissé s’installer une sorte de poison dans votre pays et l’histoire humaine est telle que, hélas, le pire n’est jamais exclu.
Pouvez-vous et voulez-vous vous ressaisir ? Telle est  vraiment la question.
Au moment où j’écris cette lettre tout est encore ouvert mais des choix vont être faits qui vont engager votre pays non pas pour quelques années mais pour des décennies. Des générations entières, vos enfants, vont être engagés par ces choix notamment dans l’éducation pour des années, en réalité pour leur vie.
C’est dire si vos réflexions, vos actions  sont lourdes de conséquences en ce moment de l’histoire et si vous avez un devoir primordial : celui de ne pas céder aux illusions.

Je me suis toujours intéressé aux événements politiques de mon pays et du monde. J’ai donc connu des moments historiques comme la chute du mur de Berlin qui a entièrement modifié le monde, la libération de l’Afrique du Sud après des années d’apartheid et qui s’est trouvé confronté à un des plus grand défi de l’humanité : faire vivre en bonne intelligence les deux peuples qui s’étaient si cruellement affrontés, l’élection aux Etats-Unis de Barak Obama qui a semblé mettre un terme à des siècles de ségrégation et qui a entrainé, dans le monde entier un espoir immense, sans doute trop grand et qui ne pouvait entraîner qu’une déception, la question Palestino-israélienne cancer de notre monde actuel et qui est, selon moi, la source de beaucoup de drames du monde contemporain. Mais tous ces événements je les ai vécus comme un spectateur, de l’extérieur pourrais-je dire. Il ya, à la vérité deux grands événements que j’aurai vécus dans ma vie de l’intérieur : la guerre d’Algérie et la révolution tunisienne parce que dans les deux cas j’ai été d’une certaine façon partie prenante. Cette proximité aurait pu m’entraîner à la passion et à ce qu’elle a de néfaste pour l’analyse objective. Je crois avoir échappé à ce travers et être resté suffisamment clairvoyant. Mes lecteurs me le diront. Ils sont  seuls juges.
Et maintenant je voudrai dire les réussites dont les tunisiens peuvent être fiers, mais j’exprimerai aussi ma colère qui est grande et que beaucoup de tunisiens partagent en raison des dérives que tolèrent le pouvoir actuel quand il n’en est pas à l’origine. Mon optimisme naturel aidant, j’exprimerai mes espérances car les chemins sont  encore ouverts et il appartient aux tunisiens de choisir ceux qui les mèneront vers le progrès. Il en est encore temps d’éviter ceux qui conduisent à l’échec, à la régression et au repli sur soi.

DES RAISONS D’ETRE FIERS : LES RÉUSSITES

Les événements qu’a connu la Tunisie en cette fin d’année 2010 et en 2011 ont été d’une très grande intensité, ils ont bouleversé beaucoup d’idées reçues et chacun a été conscient qu’une partie importante se jouait, qui allait conditionner non seulement la vie des tunisiens, leur avenir mais, ce n’est pas exagéré de le dire, l’avenir d’une partie du monde.
L’intellectuelle tunisoise Héli Béji, dans un article publié en Tunisie et en Allemagne a clairement montré la portée de cette révolution en écrivant :
« Un des peuples les plus obéissants de la terre, les plus dociles, s’est découvert une trempe de révolutionnaire, suivi par d’autres. Personne ne s’y attendait,  lui moins que quiconque. Et contre quoi a-t-il fait sa révolution ? Est-ce contre la culture occidentale ? Non. Contre l’impérialisme ? Non. Contre le mondialisme ? Non. Contre le sionisme ? Non. Contre les Infidèles ? Non. Contre les Juifs ? Non. Pour la première fois dans l’histoire, les décolonisés se sont révoltés contre eux-mêmes. La chute d’un régime est en soi révolutionnaire, mais ce qui l’est davantage, c’est la nature philosophique de ce changement. »

Comment dès lors n’aurais-je pas suivi tout cela avec sympathie, angoisse parfois, intérêt toujours. N’aurais-je pas fais de même si j’avais été mêlé aux événements de la Révolution Française ?
Et puis ce moment d’histoire, pour qui réfléchit, pose un problème captivant même s’il est probablement impossible à résoudre : Comment une Révolution naît-elle ? A ce moment, plutôt qu’à un autre ? Il y a toujours mille raisons et l’on y reviendra, mais la question précise du moment du déclenchement demeure un véritable mystère. L’ensemble des observateurs a été surpris et les Tunisiens eux-mêmes, pour ceux que je connais, ne s’attendaient pas au déclenchement de cette révolution fin décembre 2010 et ils ne s’attendaient surtout pas que cela aille si vite et que le régime qu’ils contestaient disparaisse en moins d’un mois !
Après plus d’un mois de vacances, j’ai quitté le pays en septembre et rien, vraiment rien, ne me permettait de penser qu’un mois et demi plus tard, le régime Ben Ali allait disparaître.

Je dois d’abord faire mon mea culpa. Je ne devrai pas être le seul à le faire tant ma position était partagée par de nombreux tunisiens et de nombreux européens, amis de la Tunisie.
Nous savions tous que Ben Ali était un dictateur et que son régime était un régime policier. Des organisations de défense des droits de l’homme avaient alerté l’opinion depuis de nombreuses années, attirant l’attention sur les détentions arbitraires, sur une justice aux ordres du pouvoir et même sur l’usage fréquent de la torture. Nous connaissions des personnes courageuses qui luttaient contre cet état policier et qui en payaient le prix.
Nous avons su aussi les dérives "mafieuses" de ce régime, la corruption avérée de la famille du Président et de celle de son épouse, les Trabelsi. Des « affaires » étaient connues et circulaient discrètement dans le pays. Les français avaient pu lire l’enquête sur ce phénomène généralisé de corruption de la famille dans l’enquête de Nicolas Beau : « Notre ami Ben Ali » paru en France et ayant circulé sous le manteau en Tunisie.
Mentiraient donc, ceux qui prétendraient qu’ils ignoraient cela. Je le savais. Et pourtant il m’est arrivé de défendre ce régime. Pourquoi ?
Pour moi qui séjournais à Hammamet deux mois de l’année, je constatais, année après année, un développement économique qui me paraissait évident. La classe moyenne vivait bien en Tunisie et faisaient des affaires. Quand on circulait dans le pays, le développement de l’immobilier était spectaculaire, comme était réel aussi le développement des infrastructures routes et autoroutes.
Il régnait, par ailleurs dans tous le pays une sécurité absolue sans que, dans le même temps, on soit en présence visible d’une police omniprésente et de contrôles incessants. J’ai beaucoup circulé sans jamais subir le moindre contrôle et sans jamais ressentir un quelconque sentiment d’insécurité.
Dés lors, pour moi, qui n’étais pas engagé dans des activités  professionnelles dans le pays, ce développement économique et cette sécurité, rendaient mes séjours agréables.
Un de mes amis proche se réjouissait aussi, de son côté, que ses sœurs, demeurées au pays, puissent vivre en sécurité et que femmes, elles aient dans ce pays les même droits que les hommes et il lui arrivait, souvent, dans des discussions avec nos amis de soutenir que la première justification de son admission résignée au régime Ben Ali, était précisément la vie que pouvaient mener ses sœurs.

Une  chose me choquait, cependant, à chacune de mes visites : la débilité de la presse écrite et mes amis me disaient que c’était la même chose en ce qui concerne la Télévision 
et la radio. Les journaux, en tous cas, se comportaient de manière lamentable, sans donner de réelles informations, ne se livrant à aucune critique et  s’adonnant, au contraire, à des éloges indignes du Président et de sa politique. Permettez moi de dire que cela était grotesque et que j’en avais honte pour mes amis tunisiens dont le niveau de culture et d’instruction ne méritait pas cela.

Mais si beaucoup ont passé sur ces dérives et sur cette dictature c’est, bien sûr, par peur de l’islamisme. Le régime en a évidemment joué. Combien de fois ne m’est-il pas arrivé de dire à mes amis : « Voyez ce qui s’est passé en Iran. On a aidé les Iraniens à lutter contre le Chah au nom de la lutte contre la dictature, la torture et les droits de l’homme. Pensez vous que l’on a rendu service aux Iraniens qui se trouvent, et c’est encore vrai aujourd’hui, sous une dictature pire que la précédente ? »
C’était une argumentation forte et elle était celle de tous les pays occidentaux; et c’est une argumentation que l’on a vu, quelques fois apparaître, au fil des discussions, quand le pessimisme sur l’avenir revenait, dans les mois qui ont suivis la révolution. N’allait-on pas regretter le tyran ?
On osait à peine formuler cette peur et probablement ceux à qui elle venait à l’esprit en avaient honte, à juste titre.
Dans le fond pour quelqu’un comme moi, touriste en Tunisie, il faut reconnaître que la situation avait du bon et ma crainte des islamistes était réelle. Dans les années 70-80 j’avais constaté, en effet, une sorte de développement de l’islamisme en Tunisie, femmes voilées plus nombreuses, barbus dans les rues et je dois dire que j’avais même senti une hostilité à l’égard de l’Européen que j’étais lors d’un séjour à Kélibia à cette époque.
Par conséquent le fait que ces islamistes soient mis hors d’état de nuire ne me gênait pas, tout au contraire et, dans le fond, peu m’importait la façon dont on les mettait hors d’état de nuire, même si je m’abritais, un peu hypocritement derrière la célèbre phrase de Saint Just : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté. »
Dans ce confort égoïste, je n’ai pas vu, je dois le dire, l’exaspération des jeunes, brimés dans leur désir de liberté, notamment sur internet censuré sans cesse par le régime avec la fameuse mention « Amar 4 », sur l’exaspération d’une partie du milieu économique victime d’une corruption généralisée et sans cesse plus gourmande et sur la division du pays entre la côte avec une population aisée et l’intérieur beaucoup plus pauvre.

Voilà l’ensemble des raisons qui ont fait apparaitre ces événements comme un coup de tonnerre. N’oublions pas cependant ceux, à la vérité peu nombreux, mais très courageux qui, avant même ce mois de décembre 2010, ont lutté contre le régime pour plus de liberté. Ils l’ont fait dans l’ombre, mettant sinon leur vie du moins leur confort en péril.
Je pense notamment à ces combats dans les blogs, sur internet dont un exemple intéressant nous est donné par le tout petit livre de Lina ben Mhenni : « Tunisian Girl : Bloggeuse pour un printemps arabe » publié en juin 2011 aux éditions indigènes. Cette jeune fille courageuse a été choisie avec d’autres comme candidate au prix Nobel de la paix. Ce choix qui, comme tout choix, a été discuté, est, à mon sens un bon choix : Lina Ben Mhenni représente la jeunesse dont on sait le rôle essentiel, la femme qui a, elle aussi joué un grand rôle et dont le statut est en question et elle représente aussi cette génération internet dont on sait l’importance dans le déclenchement de la révolution. Enfin elle est une activiste courageuse et déterminée mais son combat est sans violence.
Finalement elle n’aura pas été choisie. Le Comité Nobel a attribué le Prix à trois femmes qui ont, elles aussi, lutté pour la liberté et ce choix est respectable. Il récompense des femmes au moment où certains voudraient les confiner à la maison et les couvrir d’un voile alors qu’elles donnent au monde entier un bel exemple de courage et de dynamisme.

Je pense, aussi, aux combats de certains avocats qui ont fait honneur à leur profession et qui ont d’ailleurs reçu un prix de leurs confrères européens.

Il faut que je dise un mot maintenant de la méthodologie. S’il me parait possible de mener ce travail sur les événements tunisiens, c’est grâce à deux éléments sans lequel mon information eut été beaucoup plus lacunaire. Je dois l’essentiel de mon information et de ma réflexion à la présence de quelques amis tunisiens en France et en Tunisie et surtout au réseau social facebook dont chacun sait qu’il a joué un grand rôle dans cette histoire et qui m’a permis, j’y reviendrai plus longuement, de suivre cette révolution presque heure par heure. On a dit de la révolution Tunisienne qu’elle était la première e-Révolution ce qui est vrai et j’ai du mal à penser ce qu’aurait été ce mouvement sans internet. Sans la chaleur humaine des manifestations j’ai pu, cependant, voir les événements se dérouler, les enthousiasmes, les craintes, les découragements se succéder.
Les problèmes de cette révolution ont tous été portés, discutés sur le réseau social et l’historien y trouvera une mine impressionnante sur les préoccupations des tunisiens tout au long de cette période.
Le réseau social n’a pas été seulement l’instrument qui a permis de lancer des mots d’ordre de manifestations, d’organiser des réunions, mais il a été un vaste moyen de discussion, d’échange des idées et je peux dire que j’ai vu les idées des tunisiens évoluer au cours du temps.

De nombreux sites internet ont vu leurs contenus se développer pendant cette période et sont devenus, pour les Tunisiens, avec la presse traditionnelle revenue à sa liberté, une importante source d’information.
Ces sites, Kapitalis, Leader Tunisie, Sentinelle de Tunisie, Nawaat, Buseness, Ifriqya et bien d’autres encore ont accepté les contributions des Tunisiens et ils ont ainsi permis aux grands débats de naître. L’importance d’internet a été telle que certains ont été jusqu’à suggérer que l’on fasse figurer dans la Constitution le droit à l’internet ! Et sur certains murs, de Tunis et d’ailleurs, on a souvent pu lire : « Merci Facebook ».

Qu’adviendra-t-il de tout cela ? Feu de paille ou évolution irréversible ? C’est l’objet de ce livre d’y réfléchir.
Une chose est absolument certaine : rien ne sera comme avant, la peur a disparu et rien ne pourra empêcher, désormais, les tunisiens d’exprimer leurs idées et leurs désirs concernant l’évolution du pays. C’est quelque chose de déjà considérable dont on n’a pas fini de mesurer les effets qui seront, à mon sens, positifs et qui empêcheront le pouvoir de se comporter comme par le passé.
Je ne pense pas que les tunisiens accepteront une nouvelle fois de se plier à une nouvelle dictature et la peur ne reviendra pas.
Sur cette disparition de la peur je veux évoquer ici le très beau film de Mourad Ben Cheikh dont le titre est précisément : « Plus jamais peur » et qui est un des premiers documentaires sur cette révolution.
Le réalisateur trace le portrait de trois combattants de la liberté, qui avec courage ont lutté contre le régime Ben Ali : l’avocate Radhia Nasraoui et son mari Hamma Hammami, la jeune blogueuse Lina Ben Mhenni et le journaliste indépendant Karem Cherif.
On voit aussi dans ce film la courageuse jeunesse du pays et l’on ressent la joie de ce peuple devant la peur qui le quitte.

Le 30 juin 2011, Bertrand Delanoë, Maire de Paris, a inauguré une place Mohamed Bouazizi dans le 14 éme arrondissement. Fallait-il le faire et à ce moment ? La décision a été discutée mais je la crois bienvenue. Mohamed Bouazizi est, en effet, ce jeune homme qui s’est immolé par le feu et dont la mort tragique a été à l’origine du déclenchement de la Révolution. Certes ce malheureux en commettant ce geste n’avait, sans doute pas le projet de fomenter la Révolution, mais il en est indiscutablement le déclencheur et son geste, on le sait, a eu des conséquences non seulement dans son pays la Tunisie mais dans le monde arabe tout entier.
Pour comprendre son geste si dramatique il faut lire le petit livre que lui a consacré l’écrivain marocain Tahar Ben Jelloul, paru chez Gallimard en 2011 sous le titre : « Le feu ». Ce livre de moins de cent pages en apprend plus sur la Tunisie profonde et sur le fonctionnement de ce régime que bien des études universitaires ou journalistiques. On y voit comment ce jeune, muni d’un petit diplôme, est demeuré sans travail parce qu’il n’avait pas de relation et qu’il ne pouvait payer les corrompus qui auraient pu l’aider. Il est malheureusement ce jeune à l’image de beaucoup de jeunes et de moins jeunes qui sont restés à l’écart du travail. On comprend comment il a été l’objet d’humiliations répétées, de demande d’argent pour simplement exercer un petit travail, de la part des petits chefs de l’administration jusqu’à ce jour où lui fut confisquée sa petite charrette dans laquelle il essayait de vendre quelques légumes pour faire vivre sa famille.
Fut-il giflé par la jeune policière ? Cela est discuté et elle a été disculpée par la justice mais ce qui est certain, les humiliations ont eu lieu et que le responsable auquel il voulait se plaindre et exposer son cas a refusé de le recevoir. Voilà pourquoi, désespéré ce jeune homme s’est immolé et il nous renvoie par ce geste à l’analyse par Albert Camus du sentiment de révolte.
« Si confusément que ce soit, une prise de conscience naît du mouvement de révolte : la perception, soudain éclatante, qu’il y a dans l’homme quelque chose à quoi l’homme peut s’identifier, fût-ce pour un temps. Cette identification jusqu’ici n’était pas sentie réellement. Toutes les exactions antérieures au mouvement d’insurrection, l’esclave les souffrait. Souvent même, il avait reçu des ordres plus révoltants que celui qui déclenche son refus. Il y apportait de la patience, les rejetant, peut-être en lui-même, mais, puisqu’il se taisait, plus soucieux de son intérêt immédiat que conscient encore de son droit. Avec la perte de la patience, avec l’impatience, commence au contraire un mouvement qui peut s’étendre à tout ce qui auparavant, était accepté. Cet élan est presque toujours rétroactif. L’esclave, à l’instant où il rejette l’ordre humiliant de son supérieur, rejette en même temps l’état d’esclave lui-même. Le mouvement de révolte le porte plus loin qu’il était dans le simple refus. Il dépasse la limite qu’il fixait à son adversaire, demandant maintenant à être traité en égal. Ce qui était d’abord une résistance irréductible de l’homme devient l’homme tout entier qui s’identifie à elle et s’y résume. Cette part de lui-même qu’il voulait faire respecter, il la met alors au dessus du reste et la proclame préférable à tout, même à la vie. Elle devient pour lui le bien suprême. Installé auparavant dans un compromis, l’esclave se jette d’un coup (« puisque c’est ainsi… ») dans le Tout ou Rien. La conscience vient au jour avec la révolte. »

Le geste de Mohamed Bouazizi ressemble bien à cette description de la révolte par Albert Camus et comme le souligne aussi cet écrivain, la révolte est contagieuse. Un geste de révolte peut entrainer la réaction d’autres qui avaient jusqu’alors accepté les humiliations et qui décident tout à coup que c’en est fini. Trop c’est trop. Il me semble évident que c’est ce qui s’est passé en Tunisie et que le geste de Bouazizi, humilié et voulant défendre sa dignité, a eu un immense écho dans un peuple où une grande partie de la population subissait aussi, à des degrés divers, les mêmes humiliations.

Certains ont estimé que cet hommage était prématuré et qu’il fallait attendre de voir ce qu’allait donner cette révolution. Ceux-là sous entendaient que si la révolution échouait en ouvrant sur une page noire, sur une régression de la Tunisie, Mohamed Bouazizi ne mériterait pas, dans cette hypothèse d’être célébré. Je crois que cette analyse est une erreur pour plusieurs raisons. D’abord on peut s’incliner devant cette mort affreuse destinée, dans le fond, à faire respecter sa dignité. Ensuite et comme je l’ai déjà écrit, quelques soient les évolutions de la Tunisie sur le plan politique, rien ne sera comme avant et la liberté d’expression, de manifestation, la dignité retrouvée ne disparaitront plus jamais.
Pour cela et ce n’est pas rien, l’hommage à Mohamed Bouazizi est d’ores et déjà légitime.
Maintenant je suis devant un mystère. Comment, à partir de cet événement tragique au fin fond de la Tunisie, s’est mise en marche la révolte générale ? Comment l’événement a-t-il été relayé dans la population et par qui ? Y a-t-il eu un appel à des manifestations et qui l’a lancé ?  Ya t-il un initiateur ?
Je ne le crois pas car son nom aurait évidement circulé et serait connu. Pour l’observateur extérieur, il semble que ce déclanchement ait été spontané, mais n’est-ce pas plutôt des appels sur les réseaux sociaux dés le début ou des commentaires sur des blogs qui ont fait prendre conscience aux Tunisiens de la nécessité, cette fois, de manifester pour soutenir cet appel tragique à la dignité ? Probablement des chercheurs se pencheront sur ce moment où le geste de Mohamed Bouazizi a été relayé, pris en compte par toute une société qui, elle aussi, a dit, tout a coup : « Cela suffit. Trop c’est trop. »
Les appels à manifester se sont alors multipliés et tous ceux qui, dans la société, étaient surtout excédés par la corruption et l’arrogance de la famille du dictateur ont, comme Mohamed Bouazizi, considéré que la coupe était pleine et qu’ils ne pouvaient plus accepter cette situation sans que leur dignité en soit gravement affectée. Il y a donc dans ce déclenchement et beaucoup l’ont souligné, certes une demande économique pour un mieux-vivre mais avant tout une revendication de dignité, de liberté. On a beaucoup écrit que le mouvement était surtout un mouvement de jeunes. Il y a du vrai car ce sont eux qui souffraient le plus des désordres du régime : éducation en baisse sauf à payer des enseignements privés, absence d’emploi sauf à bénéficier de « piston » en étant proche du régime.
Mais surtout absence de liberté intellectuelle. On aurait pu penser, et je dois dire que je l’ai pensé, que cette jeunesse était déconnectée de la politique et du débat d’idées. Cela s’est avéré complètement faux et il faut voir avec quelle énergie le débat s’est développé dans tous le pays notamment, et j’y reviendrai, sur les réseaux sociaux.

Après l’étincelle et les manifestations réprimées avec brutalité par le régime, tout a été très vite. Là encore internet a joué un très grand rôle. Je me souviens notamment de vidéos circulant sur le net et montrant les victimes de la répression féroce du régime  arrivant dans des hôpitaux surchargés. On entendait en bruit de fonds les lamentations et la colère des proches. Tout cela évidemment la télévision publique ne le montrait pas et sans internet il n’est pas sûr que le bruit s’en soit répandu aussi vite entraînant la rage des manifestants. A partir du moment où Ben Ali a laissé tirer sur son peuple il a été totalement discrédité et les discours qu’il a tenu pour essayer de reprendre la main tombaient complètement à plat et ne convainquaient personne.
Les foules nombreuses qui, malgré le danger évident, ont manifesté avec courage ont trouvé le mot qu’il fallait, clair, sec et net : « Dégages ! » qui est devenu selon un journal le mot de l’année puisqu’il a été repris partout dans les révolutions des autres pays arabes et notamment en Egypte alors que le pays n’est pas du tout de langue française mais anglaise.
Dégages ! ce mot a une puissance certaine et de fait le dictateur a, assez vite dégagé puisque le 14 Janvier 2011, après moins d'un mois de troubles, il a quitté définitivement la Tunisie. Les historiens dans l’avenir analyseront en détail les circonstances de ce départ rapide et diront qui et quoi a concouru à ce dénouement rapide de la crise. On sait que Ben Ali a prétendu avoir été piégé, mais, dans le fond peu importe, l’essentiel était que ce dictateur et sa famille « mafieuse » quitte le pays.
Comme de nombreux dirigeants (Egypte, Lybie, Syrie, Bahreïn  et Yémen notamment) Ben Ali n’a rien compris à ce qui arrivait et les discours qu’il a prononcé avant son départ dans lesquels il disait en substance qu’il avait entendu les revendications, n’étaient que des discours totalement creux, pathétiques et la foule des manifestants n’y a jamais cru. 
Dès lors, qu’il avait accepté que l’on tire à balles réelles sur son propre peuple, il était définitivement illégitime.
Pendant cette période une des caractéristiques, et elle est à souligner, est le rôle tenu par l’armée et notamment par l’un de ses chefs le Général Rachid Ammar. Cette armée a eu un comportement parfaitement républicain en se refusant à tirer sur son peuple et au contraire en le protégeant des violences de la police politique. Il faudrait mettre ici pour illustrer mon propos quelques photos très émouvantes où l’on voit des soldats fraterniser avec le peuple. Sur l’une d’elles, un jeune soldat du contingent salue militairement le cercueil d’un manifestant tué par la police, sur une autre un tout petit garçon tend une fleur à un soldat près de son tank.
Quelles différences avec les armées des autres pays notamment de la Lybie à la Syrie en passant par Bahreïn !


Par ailleurs cette armée, à la différence de l’armée Egyptienne, n’a jamais souhaité et ni fait quoique ce soit pour prendre le pouvoir.
Quand on analyse les causes de la chute du régime deux éléments apparaissent nettement et sont la conséquence des propres choix du dictateur. Ben Ali, tout en censurant, a développé considérablement l’internet et c’est un des éléments qui a permis sa chute. Par ailleurs il se méfiait de l’armée qu’il a délaissée pour favoriser ses milices et sa police politique. Tant mieux car cela a permis sa chute si rapide.
C’est cette rapidité et le côté assez paisible de cet événement qui a fait dire au poète palestinien Mahmoud Darwich :
« Je profite de cette occasion pour saluer haut et fort la révolution tunisienne que je pense la meilleure des révolutions, la plus civilisée aussi. Ni l’Amérique ni la France, ni l’Italie ou n’importe quel autre pays n’a fait de même. Votre révolution n’est à nulle autre pareille ». (La Presse 15 Août 2011)

Cette période a débuté de manière un peu chaotique et sans entrer dans le détail on rappellera les mouvements Kasbah 1 et 2 et les manifestations de la Coupole et, plus tard la tentative de certains opposants (on a parlé des islamistes) Kasbah 3 qui exigeront une nouvelle constitution. Le peuple tunisien (mais sans doute cette expression est impropre : Qui dans le peuple tunisien ?) a manifesté par ces mouvements qu’il n’entendait pas se faire voler sa Révolution et il n’a eu de cesse, à juste raison, de faire éliminer du pouvoir les figures les plus marquantes de l’ancien régime. Le pays étant petit, il ne s’est pas contenté de la dissolution du parti du Président le RCD mais il a voulu et obtenu que soit écarté les membres de cet ancien régime.
Ce n’était pas facile et cela a posé d’ailleurs une question essentielle car nombreux ont été les tunisiens qui de plein gré, par facilité ou par nécessité ont été membre du RCD puisque rien ne pouvait être accompli dans ce pays sans une proximité avec le régime. Il a donc fallu de manière pragmatique distinguer entre les responsables et ceux qui n’avaient fait que suivre contraints et plus ou moins forcés. Cela a été l’heure des règlements de compte comme il y en a nécessairement après tout changement brutal de régime. On peut reconnaître cependant que tant bien que mal les choses se sont passées dans un calme relatif et sans violence. On a assisté à des retournements de veste suffocants des membres de l’ancien régime devenant tout a coup les plus ardents défenseurs de la Révolution. Il y a eu ainsi des prises de position sans dignité et pathétique mais qui n’ont évidemment pas convaincu les tunisiens et ont simplement un peu plus déshonoré ceux qui s’y sont livrés.
Il est clair que les personnes qui ont manifesté, au péril de leur vie, était contre l’ancien régime et la dissolution du RCD a été une mesure très claire, nécessaire bien sûr, mais qui laissait tous ceux qui avaient été les artisans de ce parti dans une liberté et un anonymat qui pouvait poser problème. Encore que le pays étant petit chacun savait, a peu prés ce qu’avait été le comportement de chacun et, dés lors, la première grande question qui s’est posée et qui a été assez mal résolue, a été celle de l’élimination des membres du RCD compromis avec l’ancien régime. C’était  une question difficile, car compte tenu de la nature du régime, il est clair que toutes les personnes qui ont eu quelques responsabilités faisaient partie du RCD. Il était en effet impossible de prospérer sans se lier au régime. Eliminer tous ceux qui avaient eu des liens avec le RCD aurait entraîné l’élimination d’une grande partie des élites dirigeantes.
Cela aurait été contreproductif et cela aurait créée des tensions inutiles là où il fallait de l’apaisement. Mais, par contre il aurait fallu être très clair et procéder à l’élimination de la vie politique tous ceux qui avaient eu des fonctions dirigeantes. Le gouvernement de transition a semblé vouloir le faire mais n’a pas communiqué suffisamment et le doute s’est emparé des esprits. Ainsi, il semble qu’une liste d’anciens RCD, interdits d’élection a été élaborée mais elle n’a pas été rendue publique, pour des raisons de protection de la vie privée que l’on peut comprendre, mais qui  a ouvert la porte à toutes les suspicions.
Il y a deux domaines, où cette purge était nécessaire et où elle devait être importante, c’est au Ministère de l’Intérieur car il y avait là des personnes compromises dans des actes criminels commis par le régime et il aurait fallu qu’elles soient clairement mises hors jeu, et dans la Justice, car un certain nombre de Juges s’étaient compromis gravement avec le régime, en se pliant à ses instructions.
Cette épuration de la magistrature sera d’autant plus nécessaire que la nouvelle démocratie devrait accorder l’indépendance aux Juges. Mais il faut, au préalable écarter énergiquement tous les juges malhonnêtes. Accorder l’indépendance à une magistrature contestable serait évidemment lourd de conséquences et risquerait de créer un état dans l’état.
Cela n’a pas été fait dans la transparence et avec suffisamment d’énergie, pour le moment, et c’est un des points qui a entraîné une défiance de la population à l’égard du gouvernement.

La manière dont les choses se sont déroulées, l’attitude des institutions et surtout de l’armée sont une des raisons qui permettent aux tunisiens d’être fiers. Il suffit de comparer avec ce qui s’est passé ailleurs pour mesurer de quelle manière civilisée le peuple tunisien s’est comporté. Quelle chance que ce régime tombe si vite et sans une excessive violence ! En réalité non pas chance mais résultat de la maturité d’un peuple qui peut, sur ce point, être fier de lui.
Comparez avec ce qui s’est passé en Lybie, au Yémen, en Egypte et aujourd’hui en Syrie et vous saurez alors que votre fierté est légitime. Il n’ya qu’au Maroc où les choses se sont passées aussi paisiblement mais j’ai pourtant la conviction que dans ce dernier pays la liberté acquise n’est pas aussi forte que la vôtre.
La Tunisie a donc eu  la grande chance de disposer d’intellectuels, de cadres de juristes de haut niveau qui ont   organisé la transition et préparé les élections.
Il faut ici revenir sur les structures mises en place pour assurer la transition et  gouverner le pays jusqu’à l’élection de l’Assemblée Constituante. Ces élections d’abord fixée en juillet ont été, pour des raisons, semble-t-il techniques que l’on peut admettre, reportées au 23 octobre. En attendant il fallait faire face aux nombreux problèmes posés par le changement de régime et aux côtés du gouvernement furent mises en place diverses institutions chargées de préparer la transition et de régler les problèmes nés du changement.
Ces « Commissions » posèrent de manière générale un problème de légitimité et de limites de leurs compétences. Il faut cependant revenir sur cette question car ces Institutions eurent de toute évidence une grande influence sur le projet du pays et sur le débat politique.
Pendant toute cette période on a assisté à un dialogue et à une forme de lutte de pouvoirs entre les  « Commissions », le gouvernement et les partis politiques nombreux et tous en cours d’organisation. Il est clair que tous souffraient d’un défaut de légitimité puisqu’aucun, pas plus le gouvernement que les « Commissions », n’étaient issus d’un vote démocratique. Cette absence de légitimité leur a constamment était reprochée mais, il faut bien admettre que, sauf à faire des élections très rapides auxquelles aucun des partis n’était préparé, c’était la seule solution. La population avait d’ailleurs sur ce point une position contradictoire comme l’a souligné le premier Ministre Béji Caïd Essebsi dans un de ses discours puisque tout en contestant la « légitimité » du gouvernement on lui enjoignait d’agir !
Il est clair que le renversement du pouvoir de Ben Ali et la dissolution de son parti le RCD a entraîné comme toute révolution, la nécessité de mettre en place un nouveau pouvoir. Mais sur quelle base, en l’attente d’élections ?
On peut dire que la Tunisie, Etat structuré, s’en est bien sorti et que le pays s’est efforcé de respecter un légalisme, sans doute discutable mais qui avait le mérite d’exister.
En gros l’architecture des institutions dans la période transitoire a été assez originale, d’abord la désignation d’un gouvernement par application des règles de la Constitution et désignation par ce gouvernement de quelques Commissions, chargées chacune de se pencher sur des problèmes spécifiques. Sans entrer dans tous les détails de ces mécanismes il nous faut revenir sur la désignation des « gouvernements » et sur les principales mesures qu’ils ont adoptées ainsi que sur ces « commissions » : leur  composition, leur rôle et leur bilan à la veille des élections.
Chaque gouvernement quelque soit sa composition a fait l’objet de critique et de procès en illégitimité, mais il est cependant possible de dire que ces gouvernements ont préservé l’essentiel et ont concouru, comme c’était leur mission, à gérer la Tunisie pendant cette période transitoire en préparant les textes et les mécanismes qui allaient permettre aux premières élections libres de se dérouler.
Ils n’ont pas joué les incendiaires et ont tout fait pour préserver le plus possible la paix sociale. Ce n’est pas rien et l’histoire, c’est certain, leur en sera reconnaissante et les Tunisiens aussi, j’en suis sûr. Ces gouvernements n’ont pas cherché à accaparer le pouvoir et ils se sont retirés dans le calme et la dignité après les élections.

Mais ce dont les Tunisiens peuvent être le plus fiers c’est de ce mécanisme original des Commissions indépendantes du gouvernement et qui ont réalisé un important travail, chacune dans son domaine, facilitant ainsi la transition démocratique. Il y eu, essentiellement, trois commissions qui ont fait un travail nécessaire et souvent remarquable. :
- La Commission Nationale d’investigation sur les affaires de corruption et de malversations (CICM) chargée de procéder à l’étude des cas de corruptions survenus sous Ben Ali et reconnaissons que le travail était titanesque ! Cette Commission a fait l’objet de critiques diverses et notamment de la part des magistrats qui ont estimé depuis l’origine que cette lutte contre la corruption devait leur être confiée. Cette critique m’a toujours semblée excessive et mal venue pour deux raisons essentielles. La Commission faisait un travail d’investigation utile et que la Justice quoiqu’elle en dise n’avait pas le temps de faire et qu’elle n’aurait pu accomplir que très lentement compte tenu des procédures qu’elle est tenue de suivre. La Commission était d’une certaine manière une aide pour la Justice et rien d’autre. Et puis, je ne veux pas être cruel, mais la Justice dont nous parlons n’était pas vierge elle-même de toute critique compte tenu de ce qu’elle avait accepté, sans doute contrainte, de Ben Ali. Enfin il n’est pas certain, à ce que je sais, que l’institution judiciaire ait été elle-même à l’abri de tout phénomène de corruption.
- Instance Supérieure Indépendante pour les élections (ISIE) qui a été chargée d’organiser les premières élections libres en réorganisant les listes électorales, en surveillant l’application de la législation propre aux partis politiques et en surveillant l’organisation matérielle du scrutin. Cette Commission était, là encore, une organisation originale qui consistait à confier l’organisation des élections non pas, comme d’habitude au Ministère de l’Intérieur, trop compromis par ces agissements passés mais à un organisme composé de membres choisis pour leur compétence et leur indépendance. Une chose est certaine c’est que, quelques soient les quelques défauts que l’on peut toujours trouver, la Commission a réussi son travail et les élections, nous y reviendrons, ont été une réussite.
- Enfin, La Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique qui a été une pièce maitresse de la transition grâce notamment à son Président le Professeur Yad Ben Achour qui a fait un travail salué de manière quasi unanime par tous les Tunisiens. C’est cette Commission qui a préparé tous les textes qui ont mené sur le plan juridique aux élections du 23 octobre 2011 : organisation des partis politiques, nature du scrutin. Les Tunisiens doivent beaucoup à cet éminent universitaire, intègre et soucieux, avant tout, des intérêts de son pays. Il est même dommage qu’il ne soit pas davantage impliqué, je veux dire de manière active, dans l’exercice du pouvoir.

Enfin parmi les raisons pour les tunisiens d’être fiers il y a ce grand air de liberté qui a soufflé dans le pays si longtemps ratatiné dans la peur, le conformisme. Certes comme avait dit Chirac qui aurait mieux fait de se taire : « le premier des doits de l’homme est celui de manger » et certes les tunisiens et, hélas, pas tous mangeaient mais ils ne faisaient malheureusement rien d’autres et tout ouverture sur les idées, sur la culture leur était fermée.
Ils se sont bien rattrapés ! La Presse longtemps réduite à rien s’est libérée et je dois à la vérité de dire qu’elle s’est rapidement adaptée à cette liberté de dire et de débattre au point qu’elle n’a pas tardé à agacer le nouveau pouvoir. Nous y reviendrons. Les tunisiens eux-mêmes ont connu le bonheur du débat, grâce aux réseaux internet et les historiens qui se pencheront sur toute cette production ne pourront qu’être admiratifs devant la maturité, l’information et, dans bien des cas l’honnêteté de ces débats. On aurait pu craindre, après tant d’années d’oppression que cette liberté d’expression entrainerait des abus où, à tout le moins, des propos sans profondeur. Il n’en a rien été et, moi qui ai participé à tous ces débats, je ne peux qu’exprimer mon admiration pour la qualité de ces débats.
Quelque ait été le résultat des élections, la richesse des débats qui se sont ouverts en Tunisie ne pourra être ignorée. Les pessimistes diront : « Tout cela n’a pas servi à grand-chose. Les réalités ont la vie dure. ». C’est une erreur. Les tunisiens continueront à se poser les grandes questions qui ont été abordées pendant ces derniers mois et un certain nombre d’idées de liberté, de protection des minorités continueront à faire leur chemin et à diffuser dans le pays. Il y aura des espoirs et des désillusions. Cela est inévitable mais la richesse intellectuelle de ces débats aura, de toute façon, grandi encore le peuple tunisien qui s’est penché sur son passé et projeté dans l’avenir. Exercice hautement salutaire, qu’il a accompli pour la première fois dans son histoire.

Ces débats, les lecteurs qui ont suivi les événements sur facebook, pendant cette période, les reconnaitront aisément et si l’on peut regretter qu’ils aient toujours tourné autour des thèses islamistes pour, souvent, les combattre, on peut aussi constater, et les auteurs l’ont constaté, que cela a donné l’occasion aux tunisiens de revisiter leur histoire et, pour beaucoup, je le pense, d’apprendre un certain nombre de choses de leur histoire et de leur culture, de préciser certains points d’histoire ou de doctrine. Mon constat - il vaut que ce qu’il vaut - est que, tout au long des mois, le débat est devenu plus riche, plus nourri et que des notions, ignorées au début, sont devenues petit à petit familière aux débateurs. Et sont entrées dans le champ politique.
Je ne ferai ici que citer les thèmes de ces grands débats puisque ce petit livre deviendrait un gros ouvrage s’il fallait les aborder en détail. Ces thèmes se répondaient d’ailleurs et se croisaient en opposant assez clairement le camp des progressistes et celui des conservateurs, celui des laïcs et celui des religieux : la place de la femme, le maintient des droits qu’elle avait acquis sous Bourguiba, la place de la religion dans le champ politique avec le combat entre les laïcs et les religieux, l’ancrage dans la modernité qu’avait voulu et obtenu Bourguiba où le repli sur une identité dite arabo musulmane qui a fait l’objet de discussion passionnée, la place des doits de l’homme…. Mais également, et ce débat fut à la fois passionné et nécessaire, la situation de la révolution tunisienne sur le plan géo stratégique.

Une précision toute fois à propos de l’identité : souvent les partis extrémistes s’emparent de ce thème pour justifier leur nationalisme. Ennahdha l’utilise à d’autres fins inavouables. Sous prétexte de faire recouvrir aux tunisiens leur identité arabo musulmane qu’ils auraient perdue, dixit Ghannouchi, celui-ci  essaie de remplacer leur « tunisianité » par une identité certes arabe mais plutôt saoudienne, et certes musulmane mais plutôt wahhabite facilitant ainsi, du moins le croit-il, une colonisation de la Tunisie par les pétro monarques mais d’un genre nouveau : la colonisation religieuse.

Ce dernier débat, confus  au début, a gagné lentement sa clarté par la mise en évidence que le mouvement islamique avait été aidé par les pays du Golf et notamment le Qatar grâce à sa chaîne de télévision Aljazeera
. Débat dans le débat, la question du financement d'Ennahdha que l’on a toujours soupçonné d’être aidée de toutes les manières par le Qatar. Cette aide a posé problème à beaucoup de tunisiens, non pas pour l’aide elle-même, mais par ce quelle sous entendait d’allégeance aux doctrines de ces pays du Golfe : le Salafisme et sa forme la pire, le Wahhabisme; formes rigoureuses, extrêmes, moralisatrices, rétrogrades et souvent violentes, de l’islam.
Je crois pouvoir dire que grâce à ces débats les tunisiens ont fini par prendre clairement conscience que leur islam était de la tendance Malékite, c'est-à-dire ouvert et tolérant et cherchant à s’adapter à la modernité et à l’évolution du monde et qu’ils n’avaient absolument rien à voir avec le Wahabisme et le salafisme, dont ils redoutaient la violence.

Je n’ai fait qu’aborder le thème de tous ces débats en soulignant combien ils avaient été à la fois passionnés et d’une très bonne tenue. Ces thèmes sont revenus de nombreuses fois tout au long de ces mois et l’information s’est approfondie au fur et à mesure. De très nombreux tunisiens y ont pris part. Ils venaient de tous horizons, ils avaient des formations et des cursus divers et je dois avouer que j’ai pris conscience en parcourant tous ces débats de la grande qualité d’une partie de l’élite tunisienne en Tunisie et dans le monde entier.
Enfin, et j’en terminerai par là sur les raisons de fierté, la Tunisie a connu pour la première fois de son histoire des élections libres. Je puis ici témoigner de l’émotion sincère qui s’est emparé de tout un peuple le 23 octobre 2011 jour de ces élections. Dans les files interminables et patientes qui attendaient pour permettre le vote il y eut même des pleurs manifestant la joie et la fierté ressentie de pouvoir exprimer librement un avis sur la vie de son pays.

Beaucoup s’étaient battus pour cela dans le passé et ce vote, acte banal dans certains pays, les submergeait tout à coup d’une émotion magnifique.
Je crois avoir, en rappelant ce parcours que l’on peut qualifier de sans faute, donné les raisons d’être fiers : quelques drames humains limités, une durée de la transition raisonnable, une organisation efficace, des débats ouverts et instructifs, même si, déjà pendant cette période  on a vu apparaître quelques dérives inquiétantes que l’on pouvait mettre, à l’époque, sur le compte des inévitables soubresauts d’une révolution.
Malheureusement les élections, puis les coalitions qui se sont formés et l’attitude pour le moins ambiguë du pouvoir a jeté un certain nombre de tunisiens dans les affres du doute et de l’inquiétude et a déclenché ma colère et la leur.

DES RAISONS D’ETRE EN COLÈRE : LES DERIVES

Ma première colère qui est d’ailleurs, si l’on y réfléchit bien, la source de celles qui ont suivies, a concerné l’émiettement face à Ennahdha d’une centaine de partis, nouvellement créés, autorisés sans véritables conditions et qui n’ont été que le résultat d’une effervescence inutile après, il est vrai, plus de cinquante ans de dictature. La plupart de ces partis n’avaient que des dirigeants, quasiment aucuns membres et ils n’avaient pas non plus, en dehors de propos généraux et proches de la langue de bois aucun programme sérieux. Que s’est il passé dans la tête de tous ces créateurs de partis ? Je ne sais et je suis partagé entre l’attendrissement sur cet espoir chimérique de participer à la vie politique du pays et l’idée que ces gens là étaient assez ridicules qui ne mesuraient pas leur insignifiance !
Mais le résultat évident a été l’effondrement en nombre d’élus du camp progressiste qui ne peut qu’entraîner la colère. Voilà donc une foule de petits partis qui, en raison de l’ego de leurs dirigeants, a participé de la défaite électorale du camp du  progrès. Ce camp aurait-il gagné s’il avait été uni, cela n’est pas certain mais au moins il aurait fait bonne figure à l’assemblée nationale face à Ennahdha.
Dans les débats sur facebook l’attention de ces partis a été suffisamment attirée : « unissez-vous », leur disait-on. « Il y a péril ». Rien n’y a fait. Aujourd’hui des rapprochements se font. M. Beji Caïd Essebsi, ancien premier ministre a lancé un grand mouvement de rassemblement : « Nida Tounes » (l’Appel de la Tunisie). Mais certains font encore la fine bouche, regrettent que ce soit un ancien bourguibiste et je pense qu’ils commettent une grave erreur qui pourrait être fatale au pays. Le principal objectif, le seul si on veut éviter la gangrène de l’islamisme est dans une union totale de tous les progressistes. Il sera temps plus tard de se diviser et de militer pour telle ou telle cause. Il est donc encore temps mais ils me semblent encore trop timides et je persiste à me demander ce qui différencie vraiment les partis progressistes qui restent divisés.
Ne prennent-ils pas conscience qu’en cette période qui est encore celle de la transition, dans l’attente de la rédaction de la Constitution et de nouvelles élections nationales, régionales et municipales, ils doivent passer sur les quelques différences qui les séparent pour ne retenir que leur accord sur les grands principes communs : démocratie, liberté d’expression, gouvernement civil, droit des femmes ?

Quant aux deux partis (CPR et Etakatol) qui ont fait alliance avec Ennahdha, ils me paraissent, tout d’abord,  avoir trompé leurs électeurs auxquels ils juraient qu'ils ne s'allieraient jamais aux islamistes. Et d’ailleurs ils en subissent les conséquences avec un certain nombre de départ dans leurs rangs. Je considère ensuite depuis le début que cette alliance prétendument d’union nationale est en réalité contre nature et qu’elle ne veut pas voir que les valeurs sur lesquelles reposent ces partis sont, et l’avenir le démontrera, incompatibles avec le projet d'Ennahdha. Enfin on pouvait espérer, et ce fut mon cas, que ces partis, ils le disaient d’ailleurs, seraient un rempart contre les dérives du parti islamiste. La réalité, et je souhaite me tromper, est qu’ils n’ont rien fait jusqu’à présent pour démontrer ce rôle de rempart.

Il faut aussi revenir sur le comportement d’une minorité de salafistes violents et vindicatifs qui ont voulu s’imposer dans l’espace public par l’accoutrement et par la provocation. Des événements de ce genre sont survenus avant les élections du 23 octobre. Quelques agressions commises par les islamistes les plus fanatiques. Ces agressions ont été, en vérité, assez peu nombreuses mais elles ont crée un climat de tension et elles ont eu, pour effet, de tendre les relations au sein du pays. Je pense notamment à cette attaque contre le Théâtre où était projeté le film de la cinéaste tunisienne, Nadia Feni, sur la laïcité. Une centaine de fanatiques sont entrés violemment pour empêcher la projection du film et la police a mis beaucoup de temps pour intervenir, ouvrant la voie à la suspicion.
Il y a eu d’autres agressions à Bizerte, à Sousse et ailleurs
J’ai également en mémoire une photo montrant, à la fin du ramadan, de très nombreux musulmans (des hommes) faisant leur prière sur la plage pour la première fois et de manière ostentatoire en plein centre d’Hammamet.
Rien de grave, direz-vous, en comparaison de ce qui s’est passé ailleurs, mais c’était la première fois que cela se produisait et cette manière ostentatoire de prier en public était bel et bien une manifestation politique. Plus grave l’attaque d’un groupe de salafiste contre la faculté des Lettres de Sousse et de Mannouba parce qu’un professeur avait refusé l’accès à ses cours à des femmes voilées.
Il y a eu aussi des situations d’islamisation rampante, des tentatives d’imposer un modèle de comportement qui n’avait pas cours dans la Tunisie d’hier.
Ici on impose, dans un service public (La Poste de la Soukra) que les clients se forment sur deux queues : l’une pour les hommes l’autre pour les femmes. Là (A l’aéroport de Tunis-Carthage) un barman refuse de servir une boisson pendant le ramadan, à un usager « arabe ».
Ailleurs des jeunes gens s’en prennent à des femmes en leur demandant de se couvrir…, ailleurs encore des institutrices viennent faire leur cours en burqa saoudienne….etc.
Petits faits, irritants et d’autant plus choquants pour certains tunisiens que le pouvoir ne réagit absolument pas. Peut-être veut-il laisser voir aux citoyens ce que serait une vie gouvernée par ce genre de personnes !
Mais on pouvait espérer qu’après la désignation du gouvernement par la Constituante ces agissements cesseraient ou, en tous cas, seraient réprimés. Il n’en a rien été et la situation s’est même aggravée  et l’inertie du gouvernement a continué.
Je ne fais ici que citer des évènements qui parlent aux Tunisiens : La Fac de Mannouba, la Fac de Sousse, La Fac de Kairouan, Le Centre d’Etudes des Langues, Le village de Sejnane, les attaques contre la chaîne de télévision Nesma au prétexte qu’elle aurait diffusé le film « Persépolis » dans lequel apparaît une image de Dieu, L'exposition au centre culturel de la Marsa, Bizerte... !! J’en passe.

Beaucoup plus grave les tentatives du gouvernement de mettre la presse à sa botte en tentant de désigner les dirigeants, en accusant sans cesse les journalistes de les empêcher de gouverner, en allant jusqu'à faire emprisonner un dirigeant de journal pour une malheureuse photo de femme dénudée ! La nomination par Ennahdha de dirigeants des médias et son refus de laisser se créer une instance chargée de veiller à la liberté de la presse. Sa nomination dans un journal d’un ancien commissaire de police condamné etc. 
Le monde entier s’est ému de ces tentatives de museler la presse, des organisations non gouvernementales ont condamné ces faits et cela a donné une image déplorable du pays. Il est vrai que pour le ministre de l’intérieur c’est la presse qui donne une mauvaise image : les islamistes peuvent agresser, on peut recevoir des prêcheurs obscurantistes qui vont jusqu’à justifier l’excision des fillettes cette horreur jamais vue en Tunisie; mais c’est la faute de la presse qui rapporte ces faits ! Désolante bêtise !
Et encore : la légalisation par le pouvoir d’une association qui bien qu’ayant changé de nom n’est ni plus ni moins selon son dirigeant qu’une police de la morale comme on en trouve en Arabie Saoudite et qui souhaite imposer sa morale étroite et hypocrite au peuple tunisien et par quel moyen : la force !
Et encore : réception dans les mosquées du pays de prédicateurs venus des pays du Golfe ou d’Egypte et tenant des discours obscurantistes, arriérés loin du génie du peuple tunisien et cela avec le silence bienveillant du pouvoir dont on mesure chaque jour un peu plus la volonté d’islamiser, à sa manière, les tunisiens qui sont pourtant musulmans depuis des siècles !
Et encore une Ministre dite « des droits de la femme » qui s’affiche aux côtés d’un prédicateur égyptien qui prône l’excision des fillettes et dont le fond de commerce est de vilipender la femme et de vouloir la ramener au moyen âge ; qui, d’ailleurs, n’hésites pas devant l’inconcevable : valider le mariage dit de plaisir ou « coutumier » rejetant par là des siècles de progrès !

Le gouvernement tourne autour du pot, laisse le temps passer puis, devant les réactions de la société civile condamne du bout des lèvres avec un discours qu’il veut équilibré et qui aboutit à ne rien condamner de ces dérives. Il ne fait absolument rien pour s’attaquer à ces dérives.
Le parti principal de la coalition exprime aussi sa volonté d’instaurer la Chariâa comme principal fondement de la nouvelle Constitution et pour ceux qui voudraient approfondir je les renvoie aux articles 1 et 126 du projet de Constitution d’Ennahdha. Voilà ce qu’en dit le Professeur Ali Mezghani dans un article lucide, clair et fort que j’ai lu sur Facebook : « La question est d’autant plus légitime qu’est à l’ordre du jour l’insertion dans la nouvelle constitution d’un article aux termes duquel la chariâa est une des principales sources de la législation (a-charia masdarun assassiyun min masâdir a-tachri‘). Si la proposition était retenue, ce serait une première dans l’histoire constitutionnelle de la Tunisie, la plus ancienne du monde arabe. Elle l’alignerait sur les pays arabes du Moyen-Orient, Bahreïn et l’Égypte en particulier. Dans le même temps elle l’éloignerait de l’Algérie et du Maroc dont les constitutions ne prévoient rien de comparable. Ce serait, dans tous les cas, une régression pour un pays qui était jusque là à la tête du mouvement de réforme et de modernisation politique et sociale. »
Le pouvoir a reculé sur cette question comme il a reculé sur les droits de la femme pour lesquels il voulait avec la complicité honteuse des femmes nahdhaouis, faire dire que la femme était « complémentaire de l’homme » nouvelle notion venue, en réalité des écrits d’un obscurantiste égyptien Youssef Karadaoui.
Comment voulez-vous que, face à ces agissements, je n’exprime pas ma colère ?

Mes colères ont été, tout au long de cette période, à la mesure des espoirs que j’ai nourris au déclenchement de cette révolution. Comme je l’ai écris, beaucoup de choses se sont bien passées qui font honneur aux tunisiens et qui permettait de croire en un bel avenir. La Tunisie, fille qu’elle le veuille ou non de Bourguiba, avait montré que son peuple longuement éduqué et cultivé, que ses structures administratives, que tout en un mot était en place pour qu’elle se développe et marche vers le progrès. Ce pays était, vraiment, le premier pays arabe et le seul, en vérité, qui puisse devenir la première réelle démocratie et, de là, aller vers un développement économique matériel et humain qu’aurait aidé avec plaisir le monde entier.

Sur ce point on a assisté au retour de Bourguiba que Ben Ali avait voulu rayer de la mémoire des tunisiens. Là encore il a échoué et les tunisiens se sont livrés au devoir d’inventaire. Ils ont condamné les dérives autoritaires, quelques fois graves, de Bourguiba ; la fin de son pouvoir assez pathétique mais force leur a été de reconnaître les immenses apports de ce leader, véritable homme d’état avec une vision de progrès pour son pays. Disons le clairement si la Tunisie 
a réussi le début de sa révolution et sa première période transitoire c’est bien grâce aux acquis de la période bourguibienne.
Or force m’a été d’assister à une tentative, toujours en cours, de faire régresser ce peuple, de renoncer précisément à ces acquis, de le renvoyer pour de pures raisons idéologiques vers le moyen-âge, de le forcer à adopter un islam non conforme à son génie et à celui pratiqué depuis des siècles par ses aïeux. Ben Ali avait voulu rayer la mémoire de Bourguiba, les nouveaux dirigeants veulent anéantir ce qu’il avait apporté au peuple et c’est infiniment plus grave.
Comment voulez vous alors que je n’exprime pas ma colère ?

Tunisiens ! Réveillez vous ! Allez-vous laisser des étrangers vous dicter votre façon d’être musulman ? Allez-vous renier la manière dont vos aïeux ont pratiqué l’islam depuis des siècles ? Allez-vous adopter les vêtements des pays du Golf ou d’Afghanistan, la morale rigide, étroite, bornée et essentiellement ostentatoire que l’on veut vous imposer ? Pourquoi feriez-vous cela ? Allez-vous laisser quelques milliers d’illuminés, que leur bêtise et leur frustration rendent violents, emporter ainsi des années de progrès et par là même le bénéfice de cette révolution que la jeunesse a accompli avec courage sans jamais se référer à la religion ?
Un historien rappelait ces derniers jours, fort opportunément, que le fondateur du Wahhabisme en Arabie Saoudite avait écrit au Bey de Tunis de l’époque pour l’inciter à adopter sa doctrine. Le Bey l’avait renvoyé à ses études en lui rappelant que la Tunisie abritait la plus grande école théologique : La Zitouna et qu’elle n’avait pas besoin de prêcheur rétrograde ! Ce que la Tunisie a fait avec clairvoyance il y a deux siècles ne pouvez-vous le faire aujourd’hui ?

Si vous ne vous décidiez pas à lutter de toute vos forces contre ces dérives non seulement vous vous enfonceriez dans une dictature pire que la précédente parce quelle voudra, ce que ne faisait pas la précédente, vous imposer un mode de vie mais vous trahirez aussi cette jeunesse courageuse qui a su vous débarrasser du tyran.
Soyez convaincus que ces formes obscurantistes et rétrogrades de l’islam qui n’acceptent pas l’égalité des hommes et des femmes, qui préconisent des règles barbares, qui veulent, contre toute évidence, ramener, au besoin par la force à une situation moyenâgeuse alors que le monde ne cesse d’évoluer, sont vouées, cela est absolument certain, à l’échec et à la disparition. Aujourd’hui ? Demain ? Je ne sais mais leur disparition est inévitable comme celle du communisme auquel pourtant tant de monde, avec plus ou moins de bonne foi, croyait.
Le malheur c’est qu’entre temps, avant cette disparition de l’horizon de l’histoire, des générations peut-être, seront sacrifiées et devront, si vous ne réagissez pas,  se plier, au moins en apparence, à ces croyances d’un autre âge, abdiquer leur liberté individuelle, leur liberté d’expression. 
Alors, je vous le redis encore, Réveillez vous !

Il vous faudra de la force car l’évolution de votre petit pays vers une réelle démocratie et vers les libertés ne plaît pas partout et notamment aux monarchies d'Arabie et du Golfe qui pressentent qu’elles seraient à leur tour menacées si vous réussissiez. Il est clair qu’ils mettent tout en œuvre avec la puissance financière qui est la leur pour vous imposer des dirigeants, peu soucieux du véritable intérêt de la Tunisie et qui veulent vous faire régresser. Serez-vous assez forts ? Le peuple comprendra-t-il cet enjeu ? Si vous réussissez à convaincre le peuple et pas seulement les élites, alors tout sera possible. Abou Kacem El Chebbi votre poète l’a déjà dit :
« Si le peuple, un jour, veut vivre,
« Le destin ne pourra que répondre à son attente.
« Le matin succédera nécessairement à la nuit,
« Et les chaînes se briseront inéluctablement. »

DES RAISONS D’ESPERER : LES CHEMINS OUVERTS

Ce cri que j’adresse aux tunisiens : « Réveillez vous », de nombreux tunisiens n’en n’ont pas besoin. Ils ne m’ont pas attendu pour se réveiller, ils le sont depuis longtemps pour certains, plus récemment pour d’autres et souvent très actifs. La société civile est même, dans ce pays, la seule force qui compte vraiment et c’est là, le plus grand espoir que l’on peut avoir.
Il me semble, peut-être suis-je injuste, que les partis politiques sont trop divisés et trop pris par leurs petites querelles politiciennes et qu’ils oublient d’avoir une parole forte et claire sur l’ensemble des graves dérives que j’ai évoquées. Les partis disent sans doute quelque chose mais ils sont inaudibles et c’est une vraie préoccupation car, qu’on le veuille ou non, la démocratie passe nécessairement par les partis politiques puisque tout se termine par les élections.
Les partis doivent donc, prenant appui sur la société civile, porter le combat sur les valeurs essentielles et le porter partout dans le pays car ce qui importe ce n’est pas de parler à ceux qui sont déjà convaincus mais d’aller là où il est difficile parfois de se faire entendre. Ce que j’appelle, sans aucun mépris, croyez le bien, le petit peuple de Tunisie, veut certes avant tout des emplois et une amélioration de sa situation et c’est un objectif qui doit être prioritaire, mais je suis aussi persuadé que l’on peut le rendre sensible aux grands enjeux de société. Il faut pour cela le persuader que l’intérêt de ses enfants c’est aller vers une éducation ouverte qui n’exclut pas la morale et pas de se renfermer sur des idéologies arriérées qui ne les mèneront nulle part mais qui en feront des êtres sans instruction et donc sans réel avenir.
La société civile tunisienne est l’un de mes grands espoirs mais cela s’appuie aussi sur une liberté qui vient d’être acquise : la liberté d’expression qui, je le pense, ne pourra plus être réprimée. Quel pouvoir oserait en effet faire comme le faisait la clique de Ben Ali et censurer la liberté d’accès à l'Internet ? Pense-t-il que la jeunesse qui s’est révoltée, au péril de sa vie, pour cette liberté, le laissera faire ?
Or si cette liberté continue d’exister, ce que je pense ; si la peur a quitté le peuple tunisien pour toujours, il saura  dire haut et fort ce qu’il veut et je ne doute pas que ce qu’il veut ce n’est pas la régression mais le progrès. 
Il y a donc là dans cette disparition de la peur un espoir formidable pour l’avenir !

Ce que je viens de dire des tunisiens et de leur liberté d’expression, j’allais dire leur joie de s’exprimer librement, je peux le dire quasiment dans les mêmes termes de la liberté de la presse. Oui, j’accuse le pouvoir actuel de vouloir s’attaquer à la presse et aux journalistes mais j’ai la conviction très profonde que sa tentative est vouée à l’échec.

Enfin mon espoir vient de l’évolution que je sens dans le pays. J’invite les historiens à étudier de prés les discussions qui ont eu lieu sur Facebook depuis le début. Ils constateront, je crois, qu’au commencement, une assez grande confusion régnait. Les Tunisiens en venaient même à douter, quelque fois, de leur identité de leur islamité, puisqu'Ennahdha les en faisait douter; mais petit a petit ils ont compris qu’en réalité ils étaient parfaitement musulmans selon  l'obédience Malékite, ouverts, tolérants et acceptant l’évolution du monde et que ce que l’on tentait de leur imposer était l’obédience Wahhabite donnant de l'islam une image obscurantiste et fermée. Ils ont compris  qu’ils étaient victimes d’une tentative géo stratégique de certains pays d’imposer leur conception de l’islam et leur culture, différentes de celles que les tunisiens avaient depuis des siècles et alors, en comprenant cela, le rejet de cette tentative a commencé à se lire un peu partout.

L’espoir se confirme et s’affermit lorsque l’on entend des personnalités comme l’ancien premier ministre Beji Caïd Essebsi, le professeur Yad Ben Achour et mieux encore le Cheik Abdelfatah Mourou. Ce dernier, après avoir fondé Ennahdha avec Ghannouchi s’est peu à peu éloigné de la ligne de Ghannouchi et dans des entretiens télévisés en février 2012 il a clairement condamné les dérives salafistes et rappelé que les Tunisiens étaient des malékites et qu’il ne fallait pas tenter de leur imposer des obédiences étrangères à leur culture depuis des siècles. Venant  d’une personnalité qu’il est difficile de traiter de mécréante et encore moins d’hostile à l’islam, cette mise au point est bienvenue et elle est, en effet, porteuse d’espoir puisqu’elle peur parfaitement être comprise par tous les tunisiens.
Il est vrai que certains ont prétendu que ce Mourou est un hypocrite, qu’il avait tenu dans le passé d’autres discours et qu’il fallait s’en méfier. Où est la vérité ? Je ne sais. Mais ce qui est sûr c’est que quelque soit le degré de sa bonne foi, c’est le fond de son discours qui importe et qui doit être retenu et ce discours il peut convenir même aux plus progressistes des tunisiens parce qu’il est conforme à ce qu’est le pays aujourd’hui et que l’on ne fait pas de politique dans un pays idéal mais dans un pays réel.

J’en ai terminé. Il me semble que si je n’avais pas poussé ce cri et si j’étais demeuré taisant, dans mon petit confort de tous les jours, en me contentant de profiter de quelques semaines du soleil, des plages, des mille séductions que peut donner la Tunisie, je n’aurais pas été fidèle à la promesse d’amitié que m’ont fait certains de mes amis tunisiens. L’amitié connaît les jours heureux mais aussi ceux de peine et de perplexité. Ces fiertés, ces colères et ces espérances que j’évoque dans cette lettre chaque tunisien les a vécus, comme moi, plus que moi et dans un ordre variable selon les heures et les jours.
Je ne suis pas hostile à l’islam mais, pour moi, toute religion est le lien ineffable entre un homme perdu au milieu du monde et son Dieu. Elle est ce dialogue singulier, profond et sincère qui n’a besoin d’aucune ostentation et qui, pardessus tout, ne cherche pas à s’imposer surtout par la force puisqu’il est écrit : « Pas de contrainte en religion. »
C’est par là que je voulais conclure pour m’éviter le procès en islamophobie qui serait bien injuste et qui montrerait la faiblesse des arguments de mes adversaires.

Puisse donc cette lettre être utile à la réflexion de tous les tunisiens. S’il en était ainsi, elle serait le remerciement que j’adresse à ce pays et à ces habitants pour m’avoir, en m’accueillant, permis de me passer un peu de mon pays d’enfance, l’Algérie.
Maintenant l’avenir est encore ouvert. S’ouvrent devant vous, selon la très belle expression de l’écrivain Julien Green : « Mille chemins ». Oui : Mille chemin ouverts. 
J’espère que vous choisirez le meilleur.



3 commentaires:

  1. Cette lettre aux Tunisiens est écrite par un amoureux de la Tunisie qui n’a qu’une intention : aider ses amis. Il a suivi les évènements jour après jour, presque heure par heure et il est passé par les mêmes sentiments que beaucoup : fierté de ce qui a été réalisé dans le clame relatif par rapport à bien d’autres pays arabes, colère pour les dérives graves qui ont été constatées et que le gouvernement semble ne pas voir ou qu’en tous cas il ne combat pas, espoirs tout de même en raison de la qualité de ce peuple qui vaut mieux que l’avenir que certains idéologues obscurantistes veulent lui donner.

    RépondreSupprimer
  2. zakaria bouker
    je disais à un ami qu'il y a deux raisons principales qui font que le parti ennahdha n'a aucun avenir en Tunisie
    depuis les années 70 le MTI ne luttait que pour prendre le pouvoir ..pendant que les autres partis défendaient une autre vision de gouvernance qui repose sur la morale et la démocratie. dès qu'il ont pris le pouvoir , il ont repris l'ancien systeme à son point d'explosion et essaient de pousser la dictature encore plus loin.

    les tunisiens qui ont porté ennahdha au pouvoir croyaient trouver chez ces hommes supposés pieux une certaine morale, ils viennent de se rendre compte qu'il s'agit simplement d'une organisation internationale qui s'apparente dans ses méthodes aux organisations secrètes .



    RépondreSupprimer
  3. UN AMOUREUX DE LA TUNISIE, PESSIMISTE POUR L'AVENIR DE CE PAYS !

    Jean-Pierre Ryf :

    Pour compléter ce petit livre écrit il y a deux ans, voici, hélas, la suite provisoire : "Le mauvais chemin".

    Je reprends ce texte que j’avais laissé à la veille des élections législatives.

    Dans un premier temps il a semblé qu’effectivement les Tunisiens avaient choisi le bon chemin en insistant pour qu’un « vote utile » ait lieu et porte le parti Nidaa Tounes au pouvoir.
    Ce parti avait donné l’impression et les discours de M. Beji Caïd Essebsi en font foi, qu’il était un parti ouvert aux progrès et voulant continuer en l’améliorant, la politique de Bourguiba.

    Malheureusement ce parti, bien qu’arrivé en tête, n’a pas eu une majorité à lui tout seul et il n’a pas réussi à unir autour de lui d’autres partis progressistes.

    On aurait pu penser que fidèle à ses engagements et à ses discours, Béji Caïd Essebsi renoncerait a former un gouvernement et obligerait à de nouvelles élections.
    Ce cas s’est vu, et notamment en Espagne, où les partis n’ont pas renoncé à ce qu’ils étaient.

    Nidaa Tounes a, trahissant ses engagements et beaucoup de ses électeurs, fait un pacte de gouvernement (le pacte est même, pense-t-on antérieur aux élections) avec les islamistes d'Ennahdha.

    Cette situation est la pire qui pouvait arriver car elle rend toute politique sérieuse impossible, les deux partis tirant à hue; et à dia et elle permet l’islamisation rampante de la société, ce à quoi on assiste, en effet, aujourd’hui.

    Par ailleurs cette alliance contre nature, contre l’avis des électeurs a porté un coup très dur à la démocratie. Comment voulez vous que les Tunisiens aient confiance dans les partis après une trahison aussi éclatante ?

    Enfin cette alliance va permettre de recréer une dictature soft dans le pays et une dictature paralysée. On assiste déjà aux effets de cette paralysie :
    - De plus en plus de policiers font la chasse aux comportements qui leur paraissent « immoraux », aux vêtements qui leur paraissent non conformes….
    - On va taxer la vente d’alcool pour faire fuir un peu plus les touristes occidentaux,
    - On a imaginé de faire des lectures du Coran dans les écoles de la république !

    Cette situation est due pour l’essentiel à deux graves fautes des politiques :
    - D’abord d’avoir élaboré une Constitution - sous la pression des islamistes - qui ne permet pas et ne permettra jamais de dégager une réelle majorité. Le pays ne pourra pas mettre en œuvre une politique sérieuse de progrès avec une majorité divisée qui n’a, en réalité, que le pouvoir que veut bien lui laisser l’autre parti.
    - En second lieu, le personnel politique s’est révélé d’une médiocrité abyssale. Ces politiques avaient déjà montré leur absence du sens de l’intérêt général en créant des dizaines de partis aussi insignifiants les uns que les autres mais ils se sont montrés encore médiocres en ne réussissant pas à s’unir sur un programme minimum; ce qui a permis à M. Beji Caïd Essebsi de soutenir qu’il n’a eu d’autre choix (cela est faux) que de s’unir à Ennahdha.

    Depuis le pays patauge dans la politique à la petite semaine, sans grand projet, sans vision et sans l’adhésion du peuple tunisien.
    On se contente de gérer les affaires au jour le jour et, de temps en temps, on change les têtes en croyant que cela fait une politique.

    La société civile laissera-t-elle faire ?
    A-t-elle baissé les bras par lassitude ?
    Je crois que oui. On l’a dégoutté de la politique.

    Mais quand les échecs se seront multipliés, quand la régression sera tout à fait là, quand les investisseurs iront voir ailleurs (au Maroc par exemple) alors la violence pourra revenir et plus forte qu’elle n’a été.
    Ce sera la responsabilité des politiques qui n’ont pas su profiter de cet élan de la société qui était prête, à part la minorité islamistes, à aller de l’avant.

    En attendant ce point de rupture qui est à redouter, je n’ai aucun espoir de voir ce pays aller vers le progrès.

    https://www.amazon.fr/dp/B00MNJVJXS/ref=cm_sw_r_fa_dp_n1N6tb1QHGPGA

    RépondreSupprimer