jeudi 12 septembre 2013

L'ibadisme à la base de la spécificité de l'identité des Jerbiens

Dans les particularités de Jerba, il y a la diversité des influences islamiques, à la fois, ibadite*, malékite, hanafite, ottomane … qui se remarque dans la multitude de mosquées et dans leur diversité  architecturale.
Une ancienne monographie avait identifié 380 lieux de cultes musulmans, pour  60.000 habitants.
On réfère souvent à l’île aux 365 mosquées,  soit : « une mosquée pour chaque jour »  et « une mosquée pour 160 habitants ». Cette haute densité n’exprime pas que de la dévotion mais aussi l'organisation socio-politique autour de la Mosquée. Le culte est au cœur de l’organisation sociale. Il n’y a pas dans l’île de Jerba une tradition de l’autorité centrale ni de la puissance publique. 
Ce rôle est tenu par les mosquées qui assurent de manière décentralisée plusieurs fonctions : 
de sentinelle, de contrôle social, d’éducation, d’état civil, d’information, de soins, d’archivage, de mémoire …  
Dans cette organisation du pouvoir, il y a incontestablement l’influence ibadite qui a élaboré une doctrine originale de gouvernance.

Mosquées de Jerba
De multiples influences ont modelé l’identité de Jerba parmi lesquelles, l’ibadisme qui permet de comprendre le poids de la mosquée dans l’organisation socio-politique de Jerba.
Les mosquées de Jerba sont de petites tailles, de dimension quasi-familiale, à l'échelle du quartier où elles se trouvent, dispersées à travers le territoire, aux carrefours des sentiers. Elles relient les lieux d’habitation. Elles sont un lieu de passage obligé, de rencontre et d’observation. Elles servent à la fois de lieu pour l’éducation et la formation, de point d’eau et de soin, d’état civil et d’information, de rencontre et de surveillance, d’accueil et de logis pour les gens de passage, de perception de la "zakat" (impôt religieux) et de sa redistribution. Dans la mosquée, la présence humaine y est quasi-permanente. Dans nos souvenirs d’enfant, aux abords des portiques des mosquées, les personnes âgées se retrouvaient quotidiennement en fin de journée jusqu’à la prière du moghreb, discutant entre elles de tout et de rien. Avec le poids de leur expériences, elles assuraient un rôle social, donnant des conseils de soin, assurant la communication dans le groupe mais aussi d’observateur et de contrôle social.
Certaines mosquées faisaient office de grandes écoles, tel Jamâa Fadhloun réputé pour son enseignement des mathématiques, de la géométrie euclidienne et des savoirs comme celui du bâtiment et de la construction, qu’on dit transmis de l'Egypte ancienne. En plus du rôle social et éducatif, la mosquée assure la surveillance et à la défense du territoire. Sur le littoral de l'île de Jerba, se trouvent des lieux saints en bord de mer jouant un rôle de surveillance des côtes. Certaines mosquées sont renforcées, conçues pour tenir un siège. D’autres sont souterraines pour assurer la continuité de la vie spirituelle, en cas d'attaque extérieure.

Origine des Ibadites
Si en Tunisie l'islam sunnite malékite est prédominant, une très grande partie de la population berbère jerbienne est d'obédience ibadite depuis le 8 éme siècle. Afin de sauvegarder et perpétuer leurs valeurs , les jerbiens ibadites mettront en place au 11 ème siècle l'organisation très particulière des Azzabas, dirigée par un conseil religieux de "sages" élus et qui jouera (officieusement) le rôle d'une véritable gouvernance locale !
Les ibadites furent considérés comme des " kharijite " (ou " khawarij ", pluriel de " kherriji "), bien qu’ils se soient défendus de l’être !  L'appellation " Khawarij ", ayant une connotation dénonciatrice et infamante car le mot se traduit par " les sortants ", ce qui laisse entendre " sortant de l’Islam ".
Il est donc légitime de s’en défendre, d’autant que la doctrine ibadite s’interdit le droit d’exclure quiconque de l’Islam ! La dénonciation s’est alors avérée calomnieuse et persécutrice d’une communauté rebelle à l’autoritarisme.

Un rappel de l’Histoire permettrait de mieux saisir le qualificatif de " khawarij ". 
Le " Kharéjisme " est la troisième voie de l’Islam, qui naquit au moment de la scission des musulmans entre Sunnites et Chiîtes. Ce courant est méconnu parce que son idéologie fut dénigrée et ses membres fortement persécutés. 

Au décès du prophète Mohammad, s'est posée la question de la succession du chef temporel et spirituel, qu'il était : 
- pour les légitimistes, le prophète n'ayant pas d'héritiers mâles, la succession revient naturellement à son cousin et gendre Ali ! 
- ce que d'autres contesteront, dont Mouawya, gouverneur de Syrie, qui dispose d’une imposante force militaire. 
Pour éviter l’affrontement, Ali sollicite un arbitrage. 
- A ce moment, un groupement refusant l'arbitrage, se détache des troupes d'Ali et se repli vers Bagdad et Oman. 
Cette rupture est vécue comme un abandon … voir, comme une trahison par Ali. 
Ali les appellera alors " Khawarij ", dans le sens de " ceux qui sortent ", " ceux qui abandonnent ". Avec toujours la connotation de trahison : " Ceux qui ont trahi Ali ".

De son vivant, Ali ordonna la persécution des Khawarij
C’est donc bien avant son assassinat qu’il parlera de Kharéjisme et dénoncera la prétendue lâcheté des khawarij, dont il ordonnera la persécution. Ali poursuivra et exterminera ceux qui fuyaient vers Bagdad. Les survivants finiront par lui porter le coup fatal et Ali sera assassiné.

Les « sortants » … du conflit
Le Kharéjisme n’est donc pas une idéologie mais bien un adjectif par lequel Ali qualifia l'attitude de renoncement ou de trahison de ses sympathisants qui ont préféré se séparer de lui pour n'avoir pas à le juger ni à juger son adversaire, cette fonction revenant à dieu. 
L’analyse objective de l'attitude du groupe refusant de prendre position dans le conflit qui opposait Ali à Mouawia serait qu'il s'agit ni plus ni moins que de l'expression d'une opinion traduisant un autre point de vue : celui de la neutralité et du pacifisme. 
Le mot " sortant " exprime aussi l’opinion positive de ceux " qui sortent du conflit de succession ", " qui ne soutiennent pas Ali ", " qui ne veulent pas choisir "," qui ne veulent pas se sacrifier à l’ordre de succession ".
Car ils ont choisi une autre voie : puisqu'ils soutiennent que le commandeur des croyants ne doit pas être nécessairement de la lignée de Mohammed, ni appartenir à une aristocratie ou à une quelconque ethnie. 
En d’autres termes, ils refusent la tyrannie et le despotisme; leur préférant l’aptitude, la qualification, le mérite et la rationalité pour exercer le pouvoir.

C’est un chiisme fondamental et déterminant de la doctrine islamique que les observateurs modernes qualifient de démocratique.

L’Histoire a fait un mauvais procès aux Kharéjites, en les connotant péjorativement : " ceux qui sortent ", donc qui " sortent de l’Islam " ! Leur conception du pouvoir a été dénaturée et leur population fortement persécutée. Considérés à la fois comme des " orthodoxes de l’Islam " et des " sortants de l’Islam ", on leur attribue une confusion des genres; ils ont une mauvaises réputations de violence, de puritanisme austère; on leur prête des intentions politiciennes, on leur reproche d'être intolérants, de légitimer le meurtre … 
Vu sous cet angle, peu osent se réclamer du Kharéjisme
L’Ibadisme lui-même ne s’en réclame plus alors qu’il en dérive principalement.

L’Ibadisme
Abdullah ibn at-Tamimi développe à Oman, une pensée religieuse se référant au seul Coran. La notion de " commandeur des croyants " est contestée parce que chaque croyant a sa spiritualité en Dieu et n'a d'autre commandeur que Dieu. Le pouvoir est communautaire et partagé. Il ne s’hérite pas. Les Ibadites ont apporté une vision nouvelle dans la pratique religieuse et dans l’exercice du pouvoir. 
Si le gouverneur est tyrannique, son renversement devient légitime. L’imam est un croyant parmi les autres. Il guide et dirige la prière mais il n’est pas attitré d'une fonction officielle. Ce privilège est partagé au sein de la communauté par les plus sages et les mieux lettrés. Le principal enseignement, est l’égalité des hommes, la piété et la modestie, la désacralisation du prophète et du chef de prière, la discrétion dans la prière et le rejet de tout ce qui serait ostentatoire que ce soit dans la vie religieuse aussi bien que dans la vie profane … 
Les observateurs modernes considèrent l’ibadisme porteur d’idées démocratiques, égalitaires, sociales.

Les Ibadites paieront très chère la rupture des Kharéjites, et surtout… l’assassinat d'Ali. 
Ils se sont réfugiés à Oman. Puis, ils ont fui vers le Yemen, le Zanzibar, l’Ethiopie, le Soudan et la Berbérie. 
Persécutés, mal accueillis, tenus au secret, ils se fixent dans les régions inhospitalières. 
Ils fondent Thiaret en Algérie, se fixent au M'zab, à Jebel Nefussa en Libye et à Jerba en Tunisie.

Pourcentage de musulmans par pays
Vert : Sunnismerouge : Chiismebleu : Ibadisme

La géographie confirme l’expansion spatiale de ces mouvements religieux :
- les sunnites vers la méditerranée, 
- les chiites vers la Perse et 
- les Kharéjites vers Oman. Ceux-là sont peu nombreux. Ils représentent à peine 1% des musulmans. Le plus souvent, ils se sont mélangés à l’Islam sunnite. 
Ils vivent principalement à Oman, et très partiellement en Tanzanie (Zanzibar d’où ils furent exclus en 1964), au Kenya, en Libye, en Tunisie (à Jerba) et en Algérie (dans le Mzab ...).

Les apports  des Ibadites
Ils ont apporté une vision nouvelle de cohésion communautaire et une nouvelle approche dans l’exercice du pouvoir, dans les pratiques religieuses et sociales, dans la construction et dans l’architecture ... privilégiant la fonctionnalité et rejetant l'ostentation en tout. 
Cependant, ils n’ont pas gardé une homogénéité communautaire. Leurs pratiques ont évolué différemment à Jerba, au Mzab, chez les berbères de jebel Nefussa et dans le sultanat d’Oman. 
S’ils ont admis la monarchie héréditaire au Sultanat d’Oman, ils ont combattu les gouverneurs arabes de Kairouan en Tunisie. A Jerba, ils n’ont jamais adhéré à une quelconque puissance publique, lui privilégiant la cohésion communautaire, organisée autour d’une mosquée décentralisée. 
Les intérêts collectifs sont défendus par l’homogénéité des intérêts individuels. Ainsi, ils ont promu l’homogénéité dans les comportements, dans les tenues vestimentaires, dans le mode de production artisanales et agricoles. Tout comme la foi est intérieure, les mosquées ibadites sont basses, discrètes et sans minarets à Jerba; alors qu’elles sont grandes, à hauts minarets au Mzab. 
S'ils sont restés essentiellement des ruraux à Zanzibar ou à Jerba jusqu’en 1965 (avant l’avènement du tourisme), ils ont fondé des villes en Algérie (Thiaret, Ghardaya). 
S’ils furent principalement soucieux de leur sécurité à Jerba ou à Jebel Nefussa, la fonction fut peu à peu déléguée à une puissance publique. 
Les Ibadites ont apporté des particularités à la culture musulmane mais ils se sont fondus dans les identités nationales et dans la pratique religieuse dominante de l’Islam du pays où ils se trouvent.
Le patrimoine Ibadite de Jerba est très peu connu, alors qu’il est le plus ancien, puisque dès 665, l’île est sous influence kharéjite.

Quel avenir pour l'ibadisme ?
Le patrimoine ibadite s’est fortement dégradé. Faute de soutien public, les habitants de Jerba ne puisent plus leur inspiration dans leur héritage ibadite. Ils reproduisent les modèles d’architecture maghrébine,  de mosquées à haut minaret, qui s’inspirent de Jamaâ Zitouna à Tunis, ou des grandes mosquées d’Alger et de Casablanca. Disparaissent tout autant, les autres influences religieuses malékite, hanéfite, ottomane ... même celles de la république tunisienne d'avant le 14 janvier 2011 ! 
Les connaissances de la doctrine ibadite, de ses valeurs sociales, de l’art architectural ou de la tenue vestimentaire, ne se transmettent  plus.
Tandis que se propagent de nouvelles pratiques religieuses, dites salafistes ou wahhabites ... avec des hommes arborant de façon ostentatoire, limite agressive, de grandes barbes et des marques de " piété " au front; qui camouflent intégralement le corps des femmes et recouvrent de voile jusqu'à l'innocence de leurs fillettes.
L’Islam de Jerba évolue en puisant dans des influences venues d'ailleurs (d'Arabie pour l'essentiel), en délaissant ses racines et sa doctrine de tolérance, de démocratie, de modestie, de discrétion, d’égalité … en un mot il se wahhabise !
Dommage, car ce qui faisait la particularité de Jerba et de ses habitants, est entrain de disparaître !!

* L'ibadisme (arabe : al-ibaḍīya - الاباضية) est une forme d'islam distincte du sunnisme et du chiisme.

PS : Article repris et "nourri" par Rachid Barnat. Pour accéder au texte original, cliquez sur Karim Maamer
Si le slogan des anarchistes est : " Ni maître ni Dieu ", celui des Ibadites serait : " Il n'y a de maître que Dieu " !
L'organisation sociale des Ibadites découlant de leur foi, en ferait les protestants de l'Islam !!

6 commentaires:

  1. LES ISLAMISTES MENACENT LE PATRIMOINE DE JERBA !

    Déjà une mosquée a été rasée au bulldozer et d'autres ont été en partie détruite, sous pouvoir de l'ex-troïka !!

    Jerba haut lieu de l'ibadisme est en passe de voir son histoire et sa mémoire effacées par les nouveaux convertis au wahhabisme des Frères musulmans nahdhaouis !

    Que font le gouvernement Essid et les Jerbiens pour préserver ce magnifique patrimoine de l'humanité ? !!

    http://www.kapitalis.com/index.php?option=com_content&view=article&id=28864:les-mosquees-de-djerba-un-patrimoine-en-peril&catid=196:afkar&Itemid=729

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  2. Dans l'ibadisme, l'islam est composé de trois éléments fondamentaux :

    Le dogme (al-`aqida) ;
    La parole, la rhétorique ou encore le témoignage verbal ;
    L’œuvre, l’action ou la pratique (al-a`mal).
    Chacun des piliers est indissociable des autres3. Ils prennent pour exemple Abu Talib, un des oncles de Mahomet, qui a cru en ce dernier, mais ne prononça pas l'attestation de foi (chahada) et ne le suivit pas dans ses œuvres, et ne peut, de ce fait, être considéré comme musulman. L'islam, chez les ibadites, est une croyance dans le cœur et dans les gestes, un témoignage verbal appelant à la croyance et aux bonnes œuvres, une pratique du bien.

    Ainsi, les ibadites considèrent que celui qui délaisse les bonnes œuvres et la vraie pratique de la religion musulmane (principalement l'accomplissement des cinq prières quotidiennes) n'est pas véritablement musulman, ceci en se fondant principalement sur le verset :

    « Les Bédouins ont dit : “Nous avons la foi”. Il répond : “Vous n'avez pas encore la foi. Dites plutôt : Nous nous sommes simplement soumis, car la foi n'a pas encore pénétré dans vos cœurs. Et si vous obéissez à Allah et à Son messager, Il ne vous fera rien perdre de vos œuvres”. Allah est Clément et Miséricordieux. (Coran 49:14) »

    Le musulman non pratiquant est donc traité sur Terre comme un musulman. Le fait qu'il ait prononcé la chahada implique qu'il n’appartient pas aux êtres sur Terre de le juger mécréant. Ainsi, il est considéré musulman d'un point de vue légal et est traité comme tel.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Ibadisme

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  3. Jerba, l'île originale

    http://tunisienouvellerepublique.blogspot.fr/2014/08/eternelle-tunisie-9.html#more

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  4. l'ibadisme dans les emirats arabes unis

    https://books.google.fr/books?id=iC6NbRlWvbUC&pg=PA141&lpg=PA141&dq=l%27ibadisme+dans+les+emirats+arabes+unis&source=bl&ots=fI_wMLVkLw&sig=ZXdtJs5EnGsLy4CZqXH0Kj6H6ZY&hl=fr&sa=X&ei=T9tkVbTDOIvaU-jjgNgP&ved=0CDYQ6AEwBA#v=onepage&q=l'ibadisme%20dans%20les%20emirats%20arabes%20unis&f=false

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  5. QUAND ALJAZEERA TV SE JOUE DE L'IGNORANCE DES PEUPLES !

    http://latroisiemerepubliquetunisienne.blogspot.com/2015/07/quand-aljazeera-tv-se-joue-de.html

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  6. JERBA PERDRA-T-ELLE SON IDENTITÉ IBADITE ?

    Ibadites de Jerba, une autre voie en islam

    https://www.youtube.com/watch?time_continue=2&v=OOGEtqjyM54

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