dimanche 1 février 2015

C'est çà Raouf : Un bel hommage d'un frère à son aîné disparu



Sur la table de chevet, un livre ouvert traîne sur ses pages intérieures depuis la nuit dernière. 
La vie de Maître Abderraouf Bouker s'est arrêtée à la page 173.
Il ne connaîtra pas la suite des "Secrets du commandeur des croyants ".
Raouf, mon frère, est allongé en silence sous un linceul blanc depuis une poignée d'heures aussi longues que mes soupirs affligés. 
En face, une horloge continue dans l'indifférence d'égrainer les minutes des vivants à leur insu.
Le chant lyrique venant de nulle part répète à l'infini des versets de coran qu'on connait par cœur.
Le cœur de Raouf s'est arrêté de battre. 
Il n'est plus.

Mon premier souvenir encore palpitant remonte à 1954
J'avais trois printemps il avait huit hivers
Je partageais avec lui le pain noir
Du temps ou même le pain noir était rare
J'étais né orphelin du père
Raouf aimait à m'appeler mon petit frère
Raouf n'est plus, je suis orphelin du grand frère
mon cœur est en larmes, Raouf n'est plus ce soir .....

1990, mère était alitée en détresse respiratoire
entre la vie et son contraire,
frappée d'un AVC pluri-ischémique doublé d'un bloc du cœur.
Je faisais les mille pas désordonnés depuis deux douzaines d'heures
Raouf, lui, était debout au fond du couloir.
On eut dit une statue taillée dans une seule pierre.
Pris par la fatigue, je m'allongeais à coté du lit de ma mère ..
à même le sol ...
Le froid hivernal du sol, me disais-je et son inconfort
m'assuraient de ne pas céder au sommeil,
pour ne pas manquer un seul bip du moniteur.
Raouf lui tenait debout toujours et encore.
Il était capable de mourir debout si nécessaire !
Raouf était fait d'abnégation. 

Sa ténacité, son opiniâtreté, son courage étaient légendaires...
Il pouvait reconstruire la vie de dix manières différentes en silence en une heure ...
dans l'adversité, quand tout part en vrille, il en retenait la meilleure !

1980, ma sœur était victime d'un geste médical criminel. 
Avec une péritonite vieille d'une semaine, ses tripes puaient le cadavre. 
Raouf avait bravé l'impossible et imposé le geste au staff qui avait baissé les bras. 
Ce fut salutaire. 
Au 41 éme jour, l'acharnement thérapeutique avait fini par baisser la température à 41 degrés. 
Un précieux degré obtenu par la force de la volonté.
L'espoir est permis. 
15 jours plus tard elle avait perdu 40 kg mais gagné la vie. 
Aujourd'hui elle a mille raisons de pleurer son frère
Durant 41 jours, Raouf arrivait de Sousse à 8 heures du matin et rentrait à 8 heures du soir. 
Il se tenait debout comme un marbre en silence. 
Il avait vieilli de deux mois et gagné un cheveu blanc. 
Il avait les jambes enflées.
Son poids lui aussi avait perdu un quart.
La persévérance, le sens de la famille, le sens du devoir c'était un livre scolaire en chair et en âme. 
Çà c'était du Rouf.
Rentré de l'étranger je n'avais vu que du feu.
C'était alors de l'histoire.

Mai 1978. Le procès du siècle s'ouvrait à Sousse, premier procès d'une série de trois, prévus à Sfax et à Tunis également .
Mille détenus de l'UGTT dont Feu Habib Achour, Taieb Baccouche pour ne citer que ceux-là risquaient la peine capitale. Les événements du 26 janvier avaient laissé sur la chaussée près de 300 victimes et dix fois plus de blessés. La Tunisie retenait son souffle.
Maître Raouf prenait la défense des syndicalistes de Sousse.
De l'issue de cette affaire dépendaient les jugements de Tunis et de Sfax.
Maître Abderraouf Bouker avait choisi une ligne de défense pour le moins impensable.
"Le syndicat était dans son bon droit ! Il avait raison de se confronter au pouvoir !
Non seulement il reconnait les faits qu'ils lui sont reprochés mais il n'hésitera pas à le refaire ! 
Il ne s'agit pas de droit commun mais d'un problème de confrontation avec le pouvoir "! 
" Abattez mille il en sortira dix mille, emprisonnez dix mille il en sortira cent mille !
" Votre rendu Monsieur le Président de la cour devant le pouvoir est éphémère. 
" Votre conscience elle restera éternelle devant l'histoire et devant la Tunisie entière. 
" Dieu jugera sans complaire. "
Il risquait sa tête.
Pendant quatre heures et demi sans interruption, sa plaidoirie prend l'allure d'un "j'accuse" record ... une plaidoirie reprise un peu partout qui restera dans les annales de la justice.
Le juge avait pris une journée de réflexion. le jugement rendu était tout aussi inattendu :
" Cette affaire ne relève pas du droit commun, le tribunal se déclare incompétent ". 
Le pouvoir avait perdu. Force est revenue à la loi.
Une première depuis les romains ... et probablement la dernière.
Çà aussi c’était Raouf.

Il avait 16 ans je n'ai encore vécu que 12. 
Je me souviens encore, cherchant à l'imiter, me forçais à lire Tolstoï ou Dostoïevski. 
Il en avalait goulûment deux par semaine et je mettait des mois à lire bêtement Karenine, le frères Karamazov ou encore l'interminable "guerre et paix". 
J'étais encore plus idiot que " l'idiot" indigeste.
Lui, au contraire puisait dans la réserve intarissable du patrimoine familial.
Avec feu Hédi Ben Hamida, Un biblio-phage insatiable, passaient des
heures à monter un projet inédit.
1965 ils montaient la première bibliothèque publique à Akouda : dans un rayon de deux cents kilomètres il n'y en avait pas.
Notre patrimoine familial y avait trouvé une grande part.
Akouda n'a pas finit de créer les précédents avec la première école pour filles complètement construite aux frais des akoudis. C'était en 1956.
1965. Sur les mille six cents âmes que comptait Akouda dix-huit décrochaient le bac. 
Le double de la moyenne nationale. 
Raouf avait eu son bac lettres classiques avec brio. 
Pr Yaalaoui de la trempe de Mahmoud Messaadi son enseignant, lui prévoyait un grand avenir littéraire.

A la faculté de droit il multipliait les incursions dans le domaine interdit : la politique.
Oncle maternel Mhammed Ben Salem sauvait la mise à chaque incartade. 

Il lui prévoyait une carrière de journaliste.
Notre Oncle paternel et notre tuteur Abdessalem Bouker, ancien avocat au barreau de Paris dans les années 40, du temps où les avocats de Paris
comptaient que quelques douzaines; lui prévoyaient une carrière d'Avocat.
Feu Maître Abdessalem Bouker avait ce quelque chose de droit et de fier qu'il nous inculquait. 
Raouf, sur sa trace, avait la tête haute et la conscience tranquille.
Après un parcours universitaire sans faute, il part en France, il conforte son savoir d'un diplôme de journalisme et revient plein de jeunesse et de caractère.
Il passe à la radio au journal français quelques temps avant d'embrasser définitivement le difficile métier d'Avocat.
Comme ses deux grands pères.

Dans l'ancienne demeure où nous jouions enfants, aujourd'hui donnée aux indigents et personnes âgées d'Akouda, les murs racontent encore des pages émouvantes d'histoire.
Raouf avait tout pris chez notre père. L'altruisme, la bonté, la probité et le sens aigu du devoir.
Père rentrait parfois sans pardessus ou pieds nus ... 

mère comprenait tout de suite qu'il avait croisé un indigent qui en avait plus besoin que lui. 
Elle esquissait un sourire.
Il était content qu'elle comprenait sans commentaire.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire