vendredi 15 avril 2016

Bourguiba : Si nous avons été colonisés c’est que nous étions colonisables !

Les tunisiens se sont laissés coloniser par les Béni Hilal venus d'Arabie à deux reprises parcequ'ils étaient colonisables. Se laisseront-ils à nouveau coloniser par les pétromonarques d'Arabie auxquels les pan islamistes et leurs amis pan arabistes livrent la Tunisie ? Ce qui signerait l'échec du nationalisme qui fondait le néo destour; puisqu'il n'aura pas su inculquer suffisamment l'amour de la Tunisie aux tunisiens pour affirmer leur nation tunisienne et les préserver de nouvelles colonisations. 
R.B
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Jean Daniel

Les Tunisiens ont adopté à l’égard de Bourguiba la procédure la plus bourguibiste qui soit : les fils ont démontré qu’ils savaient s’émanciper même de ce père auquel ils doivent leur émancipation ; le tout dans l’élégance la plus irréprochable et en mettant, avec une douloureuse habileté, sur le compte de l’inéluctable fatalité ce dont un jour l’histoire pourrait les accuser d’avoir profité.

Le malheur serait en effet que les égarements des sept dernières années, en particulier, époque où le caprice autoritaire a été de plus en plus aggravé par l’évidente sénilité, la disgrâce serait que ce pays s’écartât de la philosophie conçue, théorisée et mise en pratique par un homme de stature exceptionnelle. 


Bourguiba, je sais, est un mythe français. En raison surtout de cette rencontre avec Pierre Mendès France : ce fut le coup de foudre entre ces deux hommes. Jusqu’au dernier jour, le portrait dédicacé de Mendès France fut en bonne place sur le bureau du palais de Carthage, et il le montrait à tous ses visiteurs. Pour que s’opérât cet acte fondateur d’une décolonisation à l’amiable, il fallait sans doute la géniale inspiration de Mendès dans son discours de Carthage, et sa mise en scène, le 31 Juillet 1954. Mais il fallait aussi qu’il y ait, pour y faire écho, lui en donner caution et le rendre opérant, un homme comme Habib Bourguiba.

Je fus conduit chez lui pour la première fois en 1956 par Jean Rous. Je le revois petit mais prêt à bondir, le menton déjà impérial mais le front serein, et la mèche charmeuse ; je revois le pétillement bleu de son regard à la fois dominateur et amusé, son rictus de chef qui comprend mais passe outre. Aussitôt, je me dis qu’il était de la race des félins avec, en plus, une expression gestuelle si accomplie qu’elle aurait pu le conduire au mime. J’ai écrit un jour que, lorsqu’il parlait en public, incomparable tribun, ses gestes précédaient à ce point l’expression de sa pensée que lorsqu’il s’exprimait on avait l’impression qu’il se répétait. Je le revois dans cette attitude en train de nous exposer ses thèses sur les déclins de la civilisation.


A l’échelle de l’histoire, il n’y avait, selon Bourguiba, ni bon ni méchants ; il y avait des peuples qui s’affaissaient et d’autres qui, pendant ce temps, ce hissaient. Colonialistes ? Anticolonialistes ? C’était l’affaire du présent. Il fallait savoir prendre du recul, proclamait cet homme qui était toujours entre deux incarcérations. L’histoire de Carthage, comme l’histoire de Rome, devait servir à comprendre l’histoire des Arabes. L’Empire Français disparaissait, les peuples colonisés réapparaissaient, il fallait tirer parti de tout, ne rien renier, se guérir de tout complexe, et se refuser cette misérable faiblesse qui consiste à imputer au colonisateur ses propres insuffisances.


Comment aurait-on résisté à un homme de ce calibre, à l’époque ? Sautons les années. En 1965, il m’invite à venir le voir à Monastir. Je lui fais compliment du réalisme courageux dont il fait preuve à propos du conflit palestinien et de libération de la femme. Je lui dis qu’il est le premier homme d'Etat arabe et qu’il le restera à cause de cela dans l’histoire. Il n’est pas homme à sous-estimer un compliment. Au contraire, il le fait répéter. Il veut qu’on le développe et, au fur et à mesure, il hoche la tête d’approbation, comme s’il vous découvrait soudain bien de la lucidité. Mais enfin il n’est pas encore à l’époque, dans cette transe narcisso-mégalomaniaques qui caractérise presque tous les chefs d’Etat. Et il est dans une forme intellectuelle exceptionnelle. Il va tout de suite placer le débat très haut. Il a le regret, dit-il, d’accuser les intellectuels anticolonialistes qui auparavant l’avaient tant aidé. Ces intellectuels encouragent, selon lui, les tentations les plus rétrogrades des peuples libérés. Il déclare que la civilisation arabo-islamique, qui a été la première, en son temps, et qui a connu son âge d’or, est sans doute secouée aujourd’hui par un réveil politique, mais non par une renaissance intellectuelle. 


Il reprend sa thèse : 

« Si nous avons était colonisés, c’est que nous étions colonisables, c’est que notre civilisation s’est affaissée. Or au lieu de nous aider à reconquérir l’énergie intellectuelle passée, les prétendus amis intellectuels des Arabes n’ont qu’indulgence et admiration pour leur état d’affaissement. Ils font l’éloge de nos différences ! Ah, ces différences, c’es pour vous de l’exotisme, vous venez ici comme vous allez au Zoo et vous nous trouvez bien doux, bien gentils. Mais ce qu’il faut vous dire, c’est que la différence qu’il y a entre des gens qui travaillent et des gens qui ne travaillent pas, c’est celle du mérite et de la paresse. Entre la libération de la femme et le respect de la tradition, il y a la différence entre la civilisation et la servitude. Quand je vois des sociologues venir admirer chez nous tout ce qui est à l’origine de notre affaissement, sous le prétexte qu’il ne faudrait pas nous occidentaliser, alors je me demande si l’on ne veut pas maintenir des barrières entre vous et nous.

« Je me suis battu toute ma vie, ajoutait-il, pour arracher à la pensée arabe cette volonté d’absolu et cette part de rêve qui se conjuguent pour la rendre inopérante en politique. Dans tout ce qui m’a séparé des vieux turbans, je retrouvais ce débat sur la politique, qui serait l’art du relatif et du compromis, et la religion ou la mystique qui seraient le domaine de l’absolu : le tout ou rien. Si j’avais écouté les vieux turbans, nous ne serions pas indépendants. Dans le même ordre d’idée, les Arabes ne vaincront pas Israël de cette manière. Le compromis, ce n’est pas la faiblesse. Il faut au contraire être très fort pour l’accepter ou le proposer. Mais c’est le constat que la politique est dominée par la raison, non par la foi. 

« Et puis, s’indignait-il, tous ces gens qui parlent de différence veulent me fabriquer, au contraire, des jeunes Tunisiens qui ressembleront à tous les jeunes Arabes et tous les jeunes musulmans du monde. Or, à l’intérieur du monde arabo-musulman, l’idéal d’un jeune Tunisien, c’est d’avoir une identité propre, c’est d’être Tunisien. »

Troisième rencontre avec Bourguiba. C’était à Paris, il y a quelques années. Il venait s’y faire soigner. Je lui ai demandé pourquoi son gouvernement se laissait aller à interdire des journaux, ce qui ne se faisait jamais d’habitude. Il ne m’a pas répondu directement. Il m’a raconté, une fois encore, sa vie. A l’entendre, ce qui l’avait le plus obsédé dans son existence, c’était de créer un Etat. 


Ceux qui ont déjà un Etat, me disait-il, ne savent pas ce que c’est que de ne pas en avoir. Une fois que l’Etat existe avec sa force, ses institutions, ses grands commis, ses rites, bientôt ses traditions, alors on peut lui trouver bien des défauts, on peut organiser des contre-pouvoirs, on peut décentraliser, bref on peut faire de la démocratie. Mais faire précéder la constitution par le respect luxueux de toutes les règles démocratiques occidentales, c’était autoriser les dérives arabes de l’individualisme, de la division, du tribalisme, et des sectes absolutistes. La démocratie, c’est une porte ouverte par laquelle pourrait s’engouffrer le vieux Destour de son enfance – ou ses héritiers. « Vous parlez des journaux. Le toit ne tremble pas sur les massives colonnes du temple. Alors qu’il suffit d’un souffle pour que les roseaux qui soutiennent notre jeune Etat soient secoués. »

On voit que cet homme a eu tous les travers du grand libérateur devenu despote d’abord débonnaire, puis sénile. Voici l’époque où grâce à l’héritage, les jeunes Tunisiens pourraient redevenir fiers d’un Bourguiba tel qu'en lui-même enfin, l’oubli des sept dernières années le change.

Extrait du Nouvel Observateur du 13/10/1987 - 
Mis sur Facebook par Hayet Souid

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