dimanche 8 février 2026

Quand les élites se délitent ...

..., elles font le lit des populistes; et s'est la fin de la démocratie et le règne des autocraties et des dictatures.

R.B

Le sacrifice  de la fille de Jephté * - de Giovanni Battista

 Nathalie Bianco

Toute société choisit ce qu’elle est prête à sacrifier.

Ses principes, la vérité, la justice.
Parfois (trop souvent) ce sont ses enfants.
L’affaire Epstein n’est pas une exception à cette règle. Elle en est juste une illustration.

Cette horreur n’aurait jamais pu durer aussi longtemps sans les innombrables connexions du milliardaire, sans les puissants qui gravitaient autour de lui, cette caste internationale qui sillonne le monde en jets privés : responsables politiques, célébrités hors-sol, hommes d’affaires. Tous ne partageaient pas forcément les penchants sordides de l'homme et de son entourage. Mais comment les ignorer ? Ceux qui savaient avaient tout intérêt à se taire et à regarder ailleurs. Pas par naïveté mais par confort, par calcul, par lâcheté. Inutile de s’évertuer à chercher une couleur politique majoritaire : la saloperie dépasse largement les clivages.
Ce qui importe, c’est que cette cécité volontaire et cette impunité prolongée ne sont pas tombées du ciel. Elles se sont construites et elles se sont négociées.

Tout à un coût.
Partout dans le monde.
Et ce coût n’est pas uniquement financier.

Par exemple, en Angleterre, avec l'ignoble affaire des "grooming gangs", ce coût a été jugé trop élevé pendant des décennies. Depuis les années 1990, des milliers de très jeunes filles, souvent issues de milieux populaires, parfois placées par les services sociaux, ont été violées, exploitées, prostituées. Les autorités savaient, les rapports existaient et les signalements se sont accumulés. Et pourtant, on a laissé faire. Parce que les auteurs appartenaient à des gangs pakistanais et que les institutions ont refusé d’agir par peur d’être accusées de racisme. Le risque politique, médiatique et idéologique de poursuites ciblant ces gangs a été jugé plus élevé que le sort des victimes.
Le calcul a été fait. Dans cet arbitrage, préserver une fiction de cohésion sociale a pesé plus lourd que protéger des gamines défavorisées.

En France aussi, on calcule. On évalue. On temporise. On pèse le coût avant d’agir. On attend d’être vraiment au pied du mur pour bouger. C’est bon, c’est bon. Poussez pas. On va y aller. Oui, d’accord, on va finir par demander des comptes à un ex-ministre cité depuis des années dans plusieurs affaires de pédocriminalité. Oui, OK, on va le faire sauter, ce vieux fusible dégueulasse. On va le laisser griller tranquillement, pour protéger le circuit.
On n’a plus le choix de toute façon, le coût de l’inaction serait désormais trop élevé, en termes d’image.

Tout à un coût.

Un jour peut-être, on parlera enfin des réseaux de prostitution infantile qui prospèrent aux portes mêmes des foyers de la protection de l’enfance. Des jeunes filles placées qui « disparaissent » dans des circuits pourtant connus des services sociaux. Des proxénètes qui recrutent dans les structures censées protéger. Les alertes existent. On les connaît. Mais on prend notre temps. C’est compliqué. Il faut des moyens, vous comprenez. Beaucoup de moyens. Ça ne se fait pas comme ça, d’un claquement de doigts. Qu’est-ce que vous croyez ? Dans quelques mois, peut-être. Dans quelques années, plus sûrement.
En attendant, occupez-vous avec ce qu’on vous donne. Vous avez-déjà un haut-commissariat à l’enfance, une « défenseure » des enfants, une « commission indépendante » à l’Assemblée nationale. Lisez leurs rapports. Comment ça, ce n’est pas suffisant ? Faisons une nouvelle commission parlementaire alors. Ils nous pondront un nouveau rapport. Toujours pas ? Alors, on va créer un nouveau poste de « défenseur des enfants à l’école ». Il fera un autre rapport, n’en doutez pas.
Pendant ce temps, on continue à cultiver l’impuissance et les plus jeunes, les plus fragiles sont sacrifiés, une fois de plus. Quand un système de protection devient un vivier pour des prédateurs, il ne s’agit plus d’une simple défaillance, mais d’une lourde responsabilité.

L’impunité a plusieurs visages. Elle n’est pas toujours le fruit d’un complot sophistiqué entre abjectes élites dégénérées. Parfois, elle n’est qu’une chaîne de silences, de renoncements et de lâchetés. Elle naît de la peur idéologique, du refus de nommer le réel, de la priorité donnée au maintien d’un système plutôt qu’à la protection des plus faibles. Le plus souvent, elle est le résultat d’un calcul froid et parfaitement rationnel.
Protéger les enfants, partout et tout le temps, devrait être notre instinct le plus évident, pour notre occident, si fier de sa supériorité morale. C’est devenu un simple arbitrage.
Toute société choisit ce qu’elle est prête à sacrifier.


* Je voulais mettre le tableau du Caravage « le sacrifice d’Isaac » ou celui de Delacroix « Médée tuant ses enfants », mais sur l’un, il y a un couteau et sur l’autre des seins nus et mon post aurait été censuré. Parce que, sur les réseaux, on peut fermer les yeux sur des gamins qui se sont fait broyer pendant des décennies, mais pas contrevenir aux standards de la communauté.