« Mahomet s’est accompli grâce aux femmes, comme Napoléon »
Hela Ouardi avait fait sensation, il y a dix ans, avec Les Derniers Jours de Muhammad (Albin Michel). Cette universitaire tunisienne, spécialiste de l’islam, revient avec une biographie inattendue du Prophète des musulmans en explorant son humanité. Au risque de le désacraliser. Iconoclaste et savoureux.
***
Jérome Cordelier - Pour Le Point : Pourquoi écrire un
nouveau livre sur Muhammad [Mahomet, NDLR] ? Ne connaît-on pas déjà tout de la
vie du Prophète ?
Hela Ouardi : Cette question, je me la
pose dès la première ligne de mon livre : à quoi bon écrire une énième biographie
de Muhammad alors que les étagères des librairies et des bibliothèques croulent
sous les ouvrages de toutes sortes, qu’ils soient apologétiques ou plus
critiques ? Pourtant, dans toutes ces biographies, un aspect demeurait
profondément négligé, voire totalement ignoré : la dimension intime de la vie
du Prophète, c’est-à-dire son histoire familiale, sa vie conjugale, extrêmement
tumultueuse, et ses très nombreux mariages.
On connaît évidemment l’importance de certaines femmes auxquelles l’islam lui-même attribue une place majeure, comme sa jeune épouse Aïcha ou sa fille Fatima, notamment pour les chiites. Mais il y a aussi toutes ces autres femmes qui ont joué un rôle dans l’existence de Muhammad et qui n’apparaissent dans les biographies que comme de simples fantômes. J’ai donc décidé de faire un zoom sur chacune d’elles : comprendre qui elles étaient, pourquoi il les avait choisies et, surtout, à quel moment précis il les avait épousées..
En croisant la ligne de sa vie privée avec
celle de son action apostolique, militaire et politique, j’ai découvert des
correspondances passionnantes. Cela m’a permis, sans prétention aucune, de
récrire une histoire inédite de sa vie. J’ai constaté que même les biographies
contemporaines les plus brillantes et classiques – comme celle,
excellentissime, de Maxime Rodinson ou celle de William Montgomery Watt –
négligent complètement ce côté intime. On y reproduit le récit canonique :
l’histoire d’un homme qui part de très bas pour finir en héros glorieux entrant
en grande pompe à La Mecque. C’est le schéma traditionnel du conte de fées, où
tout commence mal pour se terminer dans la gloire.
En réalité, en partant exactement des mêmes sources – c’est là tout le paradoxe –, on s’aperçoit qu’il s’agit d’un conte de fées à l’envers. Cet homme s’est beaucoup marié, mais il n’a pas eu de descendance mâle survivante. Alors que le conte dit : « Ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », lui n’a pas été heureux.
Jérome Cordelier : Comment pouvez-vous en être certaine ?
Hela Ouardi : J’ai suivi une intuition
que j’avais déjà explorée dans mon livre Les Derniers Jours de Muhammad,
qui racontait sa fin tragique. Il est mort rongé par des frustrations non
résolues. La première d’entre elles est l’absence d’héritier mâle. À l’époque,
être privé de fils était perçu comme un signe d’impuissance ou d’émasculation ;
un homme qui n’avait que des filles était qualifié en arabe d’un terme très
cruel (abtar), qui signifie littéralement « émasculé » ou «
coupé de racine ». C’est la grande blessure de sa vie, et l’une des raisons
pour lesquelles il épousait délibérément
- La dimension intime : Hela Ouardi explique qu'elle a voulu explorer l'histoire familiale, la vie conjugale et les nombreux mariages du Prophète, un aspect souvent négligé dans les biographies classiques.
- Le rôle des femmes : Elle affirme que « Mahomet s'est accompli grâce aux femmes », s'appuyant sur une lecture minutieuse des dictionnaires biographiques anciens de la tradition musulmane (comme le Kitab al-Nisa).
- Une approche scientifique : L'autrice précise que chaque information est rigoureusement appuyée par des notes de bas de page renvoyant directement aux auteurs et textes classiques de l'islam.
- Refuser la peur : Face aux menaces et à la violence extrémiste, elle défend la liberté de penser, d'analyser et d'écrire, estimant qu'il ne faut pas céder au diktat de la terreur ni traiter les croyants avec une ultra-fragilité excessive.
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