jeudi 9 août 2012

Le Chiisme


Le chiisme (ou chî`isme1), constitue l'une des trois principales branches de l’islam avec le sunnisme et le kharidjisme ; il regroupe environ 10 à 15 % des musulmans, dont 90 % d'Iraniens. Les chiites sont souvent appelés péjorativement râfidhites2 dans les textes duMoyen Âge.
Les figures importantes du chiisme imamite (majoritaire) sont les différents auteurs de référence tels que Al-Kouleini, Al-Majlissi, et plus récemment, Al-Khu'i, Ali al-SistaniKhomeini, etc.

Étymologie[modifier]

Le chiisme en terme shi'a désigne à l’origine un groupe de partisans. Dans le Coran, ce terme est utilisé plusieurs fois dans ce sens. Par exemple, dans le verset 28 : 15 où les partisans de Moïse sont décrits par chiites. Ailleurs, Abraham est introduit comme un chiite de Noé (verset 37 : 83). Au commencement de l’histoire islamique, le terme « shî`ite » fut utilisé dans son sens originel ou littéral pour désigner des partisans de différentes personnes par exemple les chiites, le terme a acquis graduellement le sens secondaire de partisans d’Ali, ceux qui croient en son imamat. Dans son Al-Firaq al-Shî`ah, Hasan ibn Musa al-Nawbakhti, savant chiite, écrit :
« Les chiites sont les partisans de Ali. Ils sont appelés « les chiites de Ali » après la vie du Prophète et sont connus comme les partisans de Ali et croient en son Imamat. »
Cheikh Moufid, un des premiers érudits chiites, définit les chiites comme étant ceux qui suivent Ali et croient en sa succession immédiate après Mahomet. En expliquant pourquoi les chiites sont aussi appelés « Imàmîyah », il dit :
« C’est un titre pour ceux qui croient dans la nécessité de l’imamat et de sa continuité en tout âge, et que chaque Imâm doit être explicitement désigné, et doit aussi être impeccable et parfait. »
Muhammad al-Shahrastani, dans son Al-Milal wa al-Nihal, une source sur les différents groupes en islam, écrit :
« Les chiites sont ceux qui suivent Ali en particulier et qui croient en son imamat et califat selon les directives explicites et les volontés du prophète Mahomet. »
C’est une définition très précise, étant donné que les chiites eux-mêmes croient que la raison de suivre Ali est motivée par l’exigence du Prophète.
Ainsi, on peut dire que les chiites sont ceux qui ont les croyances suivantes sur la succession de Mahomet :
  1. La succession de Mahomet est une désignation divine.
  2. Comme Mahomet a été choisi par Dieu, son successeur ou imam doit aussi être choisi par Dieu et puis inspiré à Mahomet.
  3. Le successeur immédiat de Mahomet est Ali.
  4. Le successeur doit être infaillible, ne commettant pas d'erreur même humaine et inconsciente3.

Nomination du successeur[modifier]

Les chiites pensent que des personnes choisies parmi la famille de Mahomet (les imams) étaient la meilleure source de connaissance à propos du Coran, de l'islam, de l'émulation (les successeurs de la mission prophétique après Mahomet) et les protecteurs les plus fervents de la sunnah de Mahomet. Une tradition prophétique (rapportée aussi bien par les sunnites que les chiites) le soutient : « Je suis la cité du savoir, Ali en est la porte. Celui qui veut le savoir ainsi que la sagesse qu'il passe donc par la porte4 ». Il faut noter que le symbolisme de la porte est fréquent dans les différentes traditions initiatiques.
En particulier, les chiites reconnaissent la succession de Mahomet par Ali ibn Abi Talib (son cousin, gendre et premier homme à accepter l'islam — après Khadidja5 — et aussi un des cinq membres de l'Ahl al-Bayt ou « gens de la maison du prophète »). Au contraire, les musulmans sunnites reconnaissent le califat. Les chiites croient que Mahomet a désigné Ali comme son successeur en de nombreuses occasions, et qu'il est donc le guide spirituel des musulmans, selon la mission divine révélée à Mahomet.
Pour les chiites, la nomination de Ali comme imam eut lieu dès le début de la Prophétie, fut maintes fois confirmée, et la dernière eut lieu le jour d'al-Ghâdir. La première nomination de Ali eut lieu le jour où le Prophète réunit sa famille, les Banu Hashim, et les invita a accepter le nouveau message de l'Islam. Il s'adressa à eux en ces termes :
« "O fils d'Abdul Muttaleb, je ne connais pas de jeune homme parmi les Arabes qui ait apporté à son peuple meilleur que ce que je vous ai apporté. Je vous apporte le meilleur de la vie ici-bas et de l'au-delà. Allah m'a ordonné de vous convier à Lui. Lequel d'entre vous voudra bien m'assister, devenir mon frère, mon régent et mon successeur parmi vous?" Le silence régnait parmi le clan (...) Comme personne ne prenait la parole, Ali, alors âgé de 13 ans, se sentit obligé de prendre la parole et dit: "Je serai ton soutien, ô prophète d'Allah". Le Prophète le prit par le cou et dit: "Voici mon frère, mon régent et mon successeur parmi vous. Écoutez-le et obéissez-lui". Les gens se levèrent moqueurs, et s'adressèrent ironiquement à Abi Taleb; "Il t'ordonne d'écouter et d'obéir à ton fils6". »
Tous les historiens sunnites rapportent et acceptent cette tradition, mais ils n'en interprètent pas la portée au-delà de la famille du Prophète.
La dernière nomination de Ali a eu lieu le jour d'al-Ghadîr, après le pèlerinage de l'adieu, lorsque Mahomet annonça solennellement et devant des milliers de pèlerins l'un de ses plus importants discours :
« Celui dont je suis l'allié/le maître (mawla), Ali est aussi l'allié/le maître7. Mon Dieu, sois l'ami de celui qui s'allie à lui et sois l'ennemi de celui qui le prend comme ennemi8. »
Les sunnites interprètent le terme polysémique mawla comme signifiant « ami », et les chiites l'interprètent comme signifiant maître. Cette différence entre la reconnaissance du pouvoir prioritaire de l'Ahl al-Bayt (la famille de Mahomet) ou du calife Abou Bakr a modelé les doctrines chiites et sunnites à propos du Coran, des hadiths et d'autres points. Les chiites, pour justifier la nécessité de l'allégeance à la maisonnée du Prophète, invoquent notamment le hadith dit al-thaqalayn, rapporté par des sources sunnites dont le Sahih Muslim : « Je suis sur le point de mourir, mais je vous laisse deux choses précieuses, la première étant le livre d'Allah, et la seconde étant les membres de ma famille (ahlou bayti). Je vous rappelle instamment vos devoirs envers mes ahl al bayt9. »
Selon les chiites, le Prophète a désigné explicitement Ali comme son Successeur (Imâm ou Calife), qui assumera la responsabilité à la fois de gérer l’empire et de guider les croyants dans leur vie spirituelle après trois autres califes. Aurait-il dû être choisi plus tôt ? « En effet, comme le remarquera Jean-Paul Roux, il ne manque pas de titres. Il est cousin du Prophète : son père a élevé Mahomet quand celui-ci est devenu orphelin ; il est l'un des premiers convertis ; il a épousé Fâtima, fille de Mahomet et, par elle, à lui qui n'avait pas de fils, il a donné ses deux seuls petits-enfants mâles, Hasan et Hussein. »
En dehors des considérations sur le califat, les chiites reconnaissent l'autorité de l'imam (aussi appelé Hujjat Allâh, argument ou preuve de Dieu) en tant qu'autorité religieuse, bien que les différentes branches de l'islam chiite ne soient pas d'accord sur la succession de cet imam et de son successeur (les duodécimainsismaéliens ou zaydites par exemple).

Origine[modifier]

Sur le chemin de retour de son pèlerinage d'adieu, Mahomet fit une halte à mi-chemin entre La Mecque et Médine au lieu dit Ghadir Khumm. Là, au cours d'un sermon, Mahomet annonça sa fin prochaine. Dans le hadith, dit Hadith de Ghadir Khumm, rapporté par Muslim, Mahomet aurait dit qu'il laissait derrière lui deux choses importantes : la première c'est le livre de Dieu (Le Coran) et la seconde c'est les Ahl al-Bayt ou « gens de la maison du prophète ».
À sa mort en 632Mahomet était le chef de l'Oumma d'un territoire devenu un important État en seulement quelques années. La question de sa succession fut à l’origine du premier grand schisme entre les musulmans. Pendant que Ali et les membres de la famille du Prophète étaient occupés à préparer ses funérailles, certains Ansars, rejoints par Abou Bakret Omar ibn al-Khattâb, se réunirent pour désigner le successeur. Après une courte discussion, la quasi-majorité des compagnons présents (à l'exception de deux d'entre eux) désignèrent Abou Bakr premier calife. Quelque temps plus tard, selon certaines versions, ces deux compagnons, ainsi que Ali, vinrent à la mosquée où s'étaient réunis les compagnons, à leur tête Abou Bakr, et lui ont prêté allégeance10. Mais selon Bukhari, Ali ne prêtera allégeance au calife que six mois plus tard11.
À sa mort, Abou Bakr décida de désigner son successeur. Le deuxième calife — Omar ibn al-Khattab — désigna, à son tour, un conseil de six personnes (dont Ali faisait partie) pour choisir en son sein le prochain calife. Uthman ben Affan, nommé troisième calife, fut assassiné en 656, à la suite d'une révolte. Ali fut, ensuite, désigné à la tête de la communauté. Malgré ses titres et ses exploits, son califat se déroula dans le tumulte : une partie du clan des Omeyyades (lié au défunt calife Utman) et la veuve de MahometAïcha, réclamèrent à Ali la punition des meurtriers de Uthman ben Affan. Ali mena donc une bataille contre l'armée de Aïcha, Talha et Zubair (bataille du Chameau), puis une autre contre Muawiya qui fût nommée la bataille de Siffîn — sur les rives de l'Euphrate — en 658. Ali était sur le point de l'emporter quand les troupes de Muawiya brandirent des feuillets du Coran au bout de leurs épées et réclamèrent un arbitrage, qu'Ali accepta malgré lui. Une partie des hommes d'Ali — qui sont devenus plus tard les Kharidjite — se révoltèrent, reprochant à Ali d'avoir consenti à la procédure de l'arbitrage qu'ils avaient eux-mêmes exigée. Cette révolte fut fortement réprimée par Ali et la majorité des Khârijites mourut à labataille de Nahrawân (en) ; trois de leurs survivants voulurent se venger. L'un en tentant d'assassiner Muawiya, en vain. Un autre en tentant d'assassiner Amr Ibn al-Ass, mais il n'y parvint pas. Et le troisième en assassinant Ali, en 661, avec une épée enduite de poison, alors qu’il faisait sa prière dans la mosquée.
Ce conflit de succession a engendré une scission fondamentale au sein de l'islam : d'une part, les chiites reconnaissent Ali comme premier successeur légitime de Mahomet. Avec ses deux fils — Hassan et Hussein — qui lui succédèrent a commencé pour les chiites la lignée des imams. De l'autre, les sunnites majoritaires ne voient en Ali que le quatrième calife. Les particularités doctrinales et les différences théologiques entre ces deux courants reposent donc sur une querelle de succession. Ces courants religieux se sont donc construits sur un socle politique.
Le sunnisme vient du mot sunna, c'est-à-dire la tradition du Prophète, qui comprend ses paroles, ses actes et ses pratiques. Ils considèrent que le Coran (la parole divine) a été révélé et que l'univers et l'histoire sont prédéterminés. Être sunnite revient davantage à perpétuer mimétiquement la tradition de Mahomet, à travers les législations et pratiques des premiers califes et des compagnons du Prophète dans leur ensemble ; selon ce courant, le cycle de la prophétie s'est clos avec lui. Les chiites affirment également suivre la sunna du Prophète, mais ils rejettent la législation des premiers califes et de certains compagnons, qui a selon eux gravement altéré la véritable sunna du Prophète ; pour eux, celle-ci n'est authentiquement sauvegardée qu'à travers la législation et la pratique de Ali et des imams de sa descendance. Ceux-ci ne jouissent pas de nouvelles révélations, la prophétie étant close avec Mahomet, mais ils connaissent et transmettent ses enseignements. Cette divergence est due à une interprétation différente d'un hadith du Prophète qui invitait les musulmans à suivre « sa sunna et la sunna des califes bien-guidés après lui », les sunnites considérant qu'il s'agit là d'une invitation à suivre les quatre premiers califes et les compagnons dans leur ensemble, les chiites pensant au contraire qu'il s'agit des imams de la descendance de Ali. Le chiisme pratique la méthode du Kalam (raisonnement déductif), qui insiste sur le raisonnement, l'argumentation, le libre arbitre et le caractère créé du Coran, ce dernier point étant à l'opposé du sunnisme. Les chiites croient aussi en la liberté de la volonté individuelle, comme une partie du monde sunnite. L'existence dépend de la présence d'un imam, vivant intercesseur entre le monde spirituel et temporel, entre Mahomet et les croyants. L'imam est doté de la connaissance (du visible et de l'invisible) et de l'infaillibilité. Le Coran a un sens évident et un sens caché qu'il faut étudier, et que les imams sont chargés de transmettre aux fidèles. Cette importance accordée à l'imam n'a pas d'équivalent dans le sunnisme et explique l'organisation, la hiérarchisation et l'autorité du clergé chiite (par exemple, en Iran). Le chiisme attend et prépare l'arrivée du Mahdi, sorte de Messie « qui comblera la terre de justice et d'équité autant qu'elle est actuellement remplie d'injustice et de tyrannie ».
À la mort d'Ali, les chiites ont reconnu son fils Hasan comme successeur au califat. Pour les ismaéliens, Hasan a été désigné comme imam temporaire (Imâm-i mustawda`) alors que Hussein était effectivement l’imam permanent (Imâm-i mustaqarr). Hassan accepta le caliphat de Muawiya, vécut paisiblement à Médine ; mais il posa au calife deux conditions : vous devez m’obéir pour faire la guerre ou contracter la paix, et remettre le califat aux descendants du Prophète à votre mort12. Il envoya des émissaires en secret pour négocier une reddition honorable avec Muawiya. Les conditions étaient telles que ce sera Hassan qui succèdera à Muawiya après sa mort. Quelques années plus tard, Hassan meurt en 670. Le second fils de Ali, l’imam Hussein rompit avec la dynastie ommeyade dès que Muawiya associa au pouvoir son fils Yazîd Ier en 678. Après que toute l'Ummah à l'exception de Abd Allah ibn Al Zubayr et Al Hussein, eut prêté allégeance à Yazid, les deux dissidents se réfugièrent à La Mecque. Hussein reçut des lettres de la ville irakienne d'Al Kufa, lui promettant 18 000 combattants, Hussein dépêcha son cousin Muslim Ibn Aqil. Prévenu par ses partisans, Yazid destitua le gouverneur mou d'Al Kufa, Nuuman Ibn AlBachir, et le remplaça par son cousin intraitable UbaidAllah Ibn Ziad. Celui-ci avec 20 policiers et 10 nobles assiégés dans le palais du gouvernorat, réussit à casser la volonté des koufis par des promesses d'argent ou de destruction. La nuit-même, Muslim fut abandonné par les chiites et erra dans les ruelles d'Al Koufa. Humilié et effaré, il sera hébergé par une vieille femme, sera dénoncé par le fils de celle-ci et exécuté par Ubaid Allah. Entre temps, décidé à rejoindre ces troupes promises et contre l'avis d'Ibn Umar l'appelant à l'obéissance, Ibn Abbas, à plus de préparation militaire, d'Ibn Zubayr, désirant garder un allié de poids à La Mecque, Al Hussein partit avec 72 hommes de sa famille et partisans ainsi que toute sa famille élargie (femmes et enfants), et il est rejoint sur la route par de nombreux musulmans. Apprenant la mort d'Ibn Aqil en cours de route, Al Hussein en informe ses Compagnons et poursuit son expédition avec sa famille et ses plus proches compagnons, la plupart de ceux qui l'ont rejoint en route le désertant13. Le 10 octobre 680, UbaidAllah Ibn Ziad ordonne à Umar Ibn saad d'aller à la rencontre d'Al Hussein avec son armée. La jonction de l'armée forte de 4000 hommes (majoritairement koufis) et des 40 fantassins et 32 cavaliers d'Al Hussein se fera à Karbala.
Al Hussein donna le choix à Umar Ibn Saad de le laisser repartir à La Mecque ou aller guerroyer en jihad contre les ennemis de l'islam ou d'aller lui même à la rencontre de Yazid pour s'arranger. Pour sa part, Umar ibn Saad recevra en réponse un ordre formel de Ubayd Allah de, soit le conduire enchaîné à Damas pour faire allégeance à Yazid, soit de lui faire la guerre. La bataille dura une journée, pleine de péripéties, contées avec ferveur par les conteurs chiites. Car ce qui est sûr, c'est que tous les hommes ont été tués durant la bataille soit 72 personnes, à l'exception de Ali ibn Al Hussein dit Zine Al Abidine, lui-même malade et confiné à l'intérieur d'une tente avec ses tantes. Il existe toute une hagiographie, sur le courage et la valeur guerrière d'Al Hussein. Après une demi-journée d'hésitations, où chaque combattant ne voulait pas être celui qui tue le petit-fils de Mahomet, Shamr Ibn Al Jawshan lui coupa la tête. Ibn Saad empêcha Shamr et UbaydAllah de tuer Zine Al Abidine, disant qu'il était malade et ne représentait aucun danger. Les femmes et les enfants furent conduits au palais de Yazid, à Damas. Chaque dixième jour du mois lunaire de Mouharram, les chiites commémorent cette défaite par des chants funèbres (latmiya) où ils se frappent la poitrine en signe de deuil et pour certains de manière sanglante en se flagellant et en se coupant en signe de contrition.
L'unique survivant masculin de Hussein, l’imam Ali Zayn al-Abidin, de ce fait, était aussi reconnu comme le dépositaire du savoir divin. Durant sa vie, il ne prit part à aucune action politique. L’imam Muhammad al-Baqir jouissait d’un rôle prestigieux. De plus, son rôle en tant qu’imam de la jeune communauté chiite était crucial car la communauté vivait de multiples scissions. Il était un érudit qui était versé dans toutes les connaissances aussi bien religieuses (Coransunnahhadith, etc.) que philosophiques et scientifiques.
Le destin tragique de Hussein secoue une partie de la conscience musulmane et provoque une détermination à combattre jusqu'au bout pour un idéal de pouvoir juste et respectueux des principes fondamentaux de l'islam. Le martyre devient un symbole de la lutte contre l'injustice, selon le credo chiite. Le cœur du chiisme est dans ce massacre.
La scission entre chiites duodécimains et ismaéliens, les deux plus grands groupes de ce courant, eut lieu à la mort du 6e Imam Jafar as-Sadiq, descendant d'Ali (donc de Mahomet) et d'Abou Bakr, en l’an 765.
De nos jours, le chef de la communauté musulmane est, pour les sunnites, le calife : un homme ordinaire, élu par d'autres hommes dans la communauté des fidèles. Leur système religieux est moins hiérarchisé que celui des chiites. Depuis leur sécession, ceux-ci (ceux qui « prennent le parti d'Ali ») accordent beaucoup plus d'importance à leurs dirigeants religieux que les sunnites ; ils considèrent que la communauté musulmane ne peut être dirigée que par les descendants de la famille de Mahomet, des imams qui tirent directement leur autorité de Dieu.

Doctrines[modifier]

En tant que mouvement musulman, le chiisme reconnaît l'unicité divine, les textes sacrés du Coran, Mahomet, les cinq obligations fondamentales, le jugement dernier et la résurrection.
Les ismaéliens nizârites ont un guide spirituel reconnu, l'Aga Khan IV. Les mustaliens obéissent à un da'i représentant de l'imam occulté. Les duodécimains en reconnaissent plusieurs, appelés des ayatollahs ou Marjaâ : chaque fidèle peut choisir le sien, suivre ses enseignements et lui verser sa dîme (khûms et zakat).
Le chiisme accorde une affection particulière aux imams martyrs, Ali, Hassan et surtout Hussein, célébrés aux fêtes de deuil de Mouharram.
Certains chiites prient en posant leur front sur un petit disque plat d'environ 6 à 8 cm de diamètre d'argile propre, qu'on appelle un mohr, car les chiites refusent de poser le front sur des fibres animales ou synthétiques lors de la prière puisqu'il est écrit de poser le front sur la terre d'Allah pendant la prière. Certains mohrs sont faits de la terre de la Mecque ou de celle de Kerbala.

Justice de Dieu[modifier]

Les chiites considèrent la justice comme étant l'un des fondements de la religion (usûl al-dîn) qui sont par ordre d’importance : l’unicité divine (Tawhîd), la justice (`Adl), la prophétie (Nubuwwa), l’imamat et le jour du jugement (Ma'ad). Elle fait partie du dessein divin.
Les tenants de la justice, en l'occurrence les mutazilites et les chiites ont soutenu que l’intellect (`aql) humain joue un rôle déterminant dans les décisions. L’intellect humain qui, indépendamment de toute instruction, possède une connaissance intuitive du bien et du mal. On ne peut attribuer le mal à Dieu, car il est sage et cet attribut est contraire à sa nature.
Les tenants de la justice ont établi une série de règles et c'est dans ces règles qu'ils ont fondé la question de la contrainte (jabr) et du libre choix (ikhtiyâr), laquelle est l'une des questions les plus ardues dans la théologie islamique14.

Jurisprudence[modifier]

Les chiites pensent que la sunnah découle des traditions orales énoncées par Mahomet et de leur interprétation par les imams — qui étaient les descendants de Mahomet par sa fille Fatima Zahra et son mari Ali étant lui même le premier imam selon eux.
Ils accordent de l’importance à l’interprétation de la révélation divine qui est un processus continu, nécessaire pour se conformer selon le Coran. Les sunnites croient aussi qu'ils peuvent interpréter le Coran et les hadiths. Cependant ils préfèrent accorder une plus grande importance aux savants tels Ahmad Ibn HanbalAbou HanîfaMâlik ibn Anas et Al-Chafii. Abu Hanifa et Malik étaient des élèves du 6e imam Ja'far al-Sâdiq. Les penseurs chiites considèrent actuellement que l'ijtihad existe toujours, et qu'ils peuvent interpréter le Coran et les hadiths avec la même autorité que leurs prédécesseurs tout en sachant qu'ils ne sont pas infaillibles tels les Imams.
La loi religieuse (Charia) étant fondée partiellement sur les hadiths ; le fait que les chiites et les sunnites ne s’accordent pas sur la validité des mêmes hadîths entraîne des différences dans les traditions religieuses, et donc dans la jurisprudence.

Statut de l'Imâm chiite[modifier]

Article détaillé : Imam.
Dieu ne peut admettre que les hommes aillent à leur perte, donc leur a envoyé les prophètes pour les guider. Mais la mort de Mahomet met fin à la lignée des prophètes. Il faut un garant spirituel de la conduite des hommes, qui est une preuve de la véracité de la religion et qui dirige la communauté. L'imam doit remplir un certain nombre de conditions : être instruit de la religion, être juste, exempt de défauts, donc être le plus parfait de son temps. Son investiture divine est confirmée par le Prophète, puis par l'imam précédent.
À l'inverse des sunnites, les chiites exigent donc que la communauté musulmane soit dirigée uniquement par un descendant de la famille de Mahomet (Ahl al-Bayt). Cette revendication n’avait à l’origine qu’un aspect politique et religieux, mais au fil du temps elle prit une importance fondamentale dans la théologie chiite. La conception de l’imamat des chiites est foncièrement opposée à celle du califat admise par la majorité des musulmans. L’imamat, incarnant à la fois le pouvoir temporel et spirituel et inauguré par Ali, est considéré comme la succession du cycle de la prophétie définitivement bouclé par le dernier Prophète Mahomet. L’imam, qui ne peut être qu’un descendant de Ali, est la preuve de Dieu (Hujjat Allâh) sur terre, le gardien du sens caché de la révélation et il est un guide impeccable (ma‘sûm) pour la communauté.
Pour les chiites, les imams sont les guides, les mainteneurs du Livre. Leur légitimité n'est pas due à leur descendance charnelle du Prophète, mais à leur héritage spirituel, ils ont une connaissance « par le cœur » du Coran, en expliquant l'ésotérique (batin) aux fidèles. L'imam tire son autorité de Dieu, il est donc impeccable. Selon les chiites, la succession est héréditaire. Mais toutes les tendances ne sont pas d'accord sur la ligne de succession.

Divisions et branches[modifier]

Article détaillé : Branches de l'islam.
Des divergences à propos de la succession de certains Imâms furent en grande partie à l’origine de l’éclatement du chiisme en d’innombrables groupes. Trois grandes tendances forment l’essentiel du monde chiite d'aujourd'hui : le chiisme duodécimain, le chiisme septimain, dit aussi Ismaéliens et les Zaydites.

Chiisme duodécimain[modifier]

Le chiisme duodécimain est le chiisme historique : il est majoritaire en Irak (qui a sur son territoire plusieurs villes saintes dont Kerbala), en Iran où le chiisme est religion d'État, ainsi que parmi les musulmans du Liban. Les Duodécimains s'éloignent fondamentalement du sunnisme, surtout en ce qui concerne les croyances, mais ils ont été reconnus musulmans par l'Institut Al-Azhar du Caire, la plus connue des autorités sunnites du monde.
Pour les duodécimains, depuis l'occultation (ghayba) du douzième imâm, les hommes ne peuvent pas se réclamer d'une autre autorité et ils sont donc libres par rapport au pouvoir temporel en place. Il y a donc une séparation du spirituel et du temporel.
Les oulémas jouent un grand rôle dans la révolution. La doctrine n'est pas figée car le douzième Imâm est toujours vivant : malgré son absence physique, il informe sa communauté de l'expression de sa volonté. L'interprétation reste donc ouverte dans le chiisme et les problèmes nouveaux peuvent recevoir une solution nouvelle. Selon les critères du savoir théologique, les `Ulama peuvent interpréter les signes de l'Imam.
Les autres membres de la communauté se contentent d’imitation (taqlîd) et d’une lecture littérale du Qur’ân. Vision idéaliste de la fin des temps, l'imâm caché renvoie à une face cachée de la révélation. Il faut faire un effort pour arriver à trouver et à comprendre l'ésotérique, au-delà de ce qui est visible.
Actuellement pour le courant majoritaire du chiisme duodécimain, le douzième successeur de Mahomet al-Mahdî disparaît en 874 : c'est l'occultation. Ce phénomène surnaturel d'occultation va permettre de mettre un terme à la question du pouvoir temporel, et donne une dimension eschatologique et religieuse très forte.
Les duodécimains admettent dorénavant passivement l'ordre politique car le douzième Imâm reviendra à la fin des temps et retrouvera son règne. En son attente, aucun pouvoir n'est vraiment légitime, mais le croyant doit attendre le retour de l'imâm tout en faisant des efforts pour s'améliorer spirituellement.
On peut noter que la révolution iranienne de 1979 a en partie rompu avec cette attente en voulant mettre en place un régime religieux et politique juste avant le retour de l'imâm, ce qui a été rejeté par certaines tendances théologiques du chiisme duodécimain.
Article connexe : Imamat.

Ismaéliens[modifier]

Article connexe : ismaélisme.
Article connexe : Imams cachés (ismaéliens).

Zaydisme[modifier]

Les Zaydiyya reconnaissent cinq Imâms.

Les différents courants chiites[modifier]

Les chiites sont divisés en plusieurs courants.
Aujourd'hui, l'Iran est le grand centre du chiisme mais ce courant de l'islam existe aussi ailleurs, il n'est donc pas la version iranienne de l'Islam. Les chi'ites sont majoritaires en Iran, BahreïnIrak, et ils constituent une minorité importante dans une quinzaine d'autres pays.
  • Le chiisme duodécimain est la religion majoritaire en Iran et en Irak. On trouve aussi de fortes minorités duodécimaines en Inde et au Pakistan (environ 10 % des musulmans), en Afghanistan (surtout dans le Hazaristan), dans la péninsule arabique et au Liban ; voir Khoja ;
  • Les Ismaéliens sont très dispersés. Leurs communautés d'origine sont au Pakistan et en Syrie, mais la plupart forment une diaspora, surtout dans les pays anglo-saxons ;
  • Les Zaydites sont surtout présents au Yémen ;
  • Les Alevi, qui sont proches des Alaouites, sont environ 25 millions en Turquie, ils ont beaucoup de similitude avec le chiisme. Des groupes dits Bektashis apparentés aux Alevis sont présents dans les Balkans (surtout en Albanie).
  • Les Alaouites, qui sont proches des Alevi, constituent 20 % de la population en Syrie. La famille du chef d'État syrien est issue de cette communauté. On en trouve aussi au Nord du Liban.
  • Les Druzes, vivant principalement au Liban (environ 10 % des Libanais) et en Syrie (environ 10 % des Syriens).
Les Alaouites et Druzes sont éloignés de l'orthodoxie islamique, si l'on entend par orthodoxie ce qui est commun à la majorité des Musulmans, c'est-à-dire les enseignements du Coran et de la tradition mohamédienne, notamment les cinq piliers : l'attestation de foi, la prière quotidienne (salat), l'aumône légale, le jeûne du ramadan et le pèlerinage à La Mecque. La plupart de ces mouvements fondent leur foi sur une adoration de Ali ibn Abi Talib en tant que prophète ou semi-Dieu.

Les chiites dans le monde[modifier]

Les pourcentages sont issus d'une étude de 2009 du Pew Research Center, et donnent la proportion de chiites parmi la population musulmane15.

Pays avec une population musulmane de plus de 10 %

vert: Pays sunnite, Rouge : Pays chiite, Bleu : Ibadite (Oman)











États dans lesquels leschiites constituent la majorité de la population

États dans lesquels les chiites constituent la majorité des musulmans mais pas de la population[modifier]

  • Liban : 45-55 % de chiites (parmi environ 60 % de musulmans)

États musulmans dans lesquels les chiites sont minoritaires[modifier]

Centres d'études religieuses majeurs[modifier]

Calendrier religieux[modifier]

Tous les musulmans, sunnites ou chiites, célèbrent les fêtes annuelles suivantes :
Certains musulmans, sunnites célèbrent cette fête, d'autres la contestent :
  • Le Mouloud19 ou Mawlid est l'anniversaire de la naissance de Mahomet, qui est célébré le 12 du mois de rabia al awal, pour les chiites cela coïncide avec la date de naissance du 6e imamJafar as-Sadiq. Cette fête est une source de controverses importantes étant à la fois célebrée par certains sunnites et par les chiites.
Les fêtes suivantes sont célébrées uniquement par les chiites :
  • L'Achoura20 et la passion d'al-Hussein commémorent le martyre de l'Imâm Hussein. Ce petit-fils de Mahomet a été tué par l'armée de Yazid ben Muawiya. L'Achoura est un jour de deuil qui a lieu le 10 du mois de Mouharram. Ce jour du calendrier hégirien est aussi célébré par les autres musulmans ; seulement, alors que les sunnites commémorent l'Achoura aussi bien pour le martyre d'Al-Hussein que pour les multiples miracles antérieurs dont c'est l'anniversaire (accostage de l'Arche de Noé, sortie d'Égypte des Enfants d'Israël sous la conduite de Moïse, etc.) les chiites, eux, célèbrent l'Achoura presqu'exclusivement pour la mémoire d'Al-Hussein.
  • L'Arbayn21 commémore la fin de la période de deuil de 40 jours suivant la décapitation d'Hussein, ainsi que la souffrance des survivants de la bataille de Karbalâ’, qui ont erré dans le désert avant d'arriver à Damas. Elle est fêtée le 20 du mois de safar.
  • L'`Id al-Ghâdir est la commémoration du dernier sermon de Mahomet, dans lequel il aurait désigné selon eux, pour la dernière fois Ali comme son successeur. La fête a lieu le 18 du mois de dhou al-hijja.
  • Al-Mubahila célèbre la rencontre entre « gens de la maison [du prophète] » et les chrétiens du Najran. Al-Mubahila se tient le 24 du mois dhûl-hijja.
  • Le 13 Rajab : Naissance de Ali Ibn Abi Talib le premier imam chiite.
  • Le 21 Ramadan : Assassinat de Ali Ibn Abi Talib

dimanche 5 août 2012

Comment sortir de la religion

© Philippe Huguen / AFP

Abdennour Bidar

Propos recueillis par Jennifer Schwarz




Après avoir interpellé le monde musulman dans ses premiers ouvrages, le philosophe et écrivain Abdennour Bidar aborde de façon plus générale la question du religieux dans notre monde contemporain. Comment sortir de la religion tente de mettre des mots sur « le défi spirituel de notre temps ». Triste constat tout d’abord : depuis deux siècles, nous dit-il, l’Orient – soit la Chine, l’Inde et le monde musulman – s’enfonce dans une forme de paresse philosophique et spirituelle et n’a pas été en mesure de fournir une seule idée neuve. Quant à l’athéisme occidental, qu’a-t-il enfanté sinon un monde où règnent l’absurdité, l’insignifiance, l’égoïsme, l’aliénation ? Pour échapper à cette impasse existentielle, Abdennour Bidar nous engage à construire une civilisation d’êtres humains créateurs, seuls capables, selon lui, de donner une dimension spirituelle à tout un ensemble de progrès qui ne sont pour l’heure que matériels : « Les dieux, écrit-il, ne sont pas les maîtres de l’homme, ils sont le nom de son avenir. »



Comment en êtes-vous arrivé à l’intuition que perpétuer ou rénover le religieux était comme maintenir en « survie artificielle un homme en état de mort cérébrale » ?

J’ai essayé, dans un premier temps, de proposer une alternative en montrant ce qu’on pouvait sauver de l’islam, en faisant un tri dans le matériau de la tradition. Mais j’avais seulement la sensation de parer au plus pressé. Puis j’ai compris que le religieux ne correspondait plus à notre situation moderne et contemporaine, parce que l’essence du religieux est l’idée qu’il existe une puissance créatrice absolument illimitée, prodigieuse, qui dépasse l’homme et vers laquelle il doit se tourner. Depuis la modernité du XIXe siècle, c’est notre propre puissance créatrice qui a explosé, notamment sur le plan scientifique et technique.
Mais pour l’instant, nous n’avons pas vu le lien entre les deux – religion et modernité – et donc nous n’avons pas su donner à cet événement sa signification existentielle ou spirituelle : cette extension prodigieuse de notre capacité créatrice met en péril le religieux qui était fondé justement sur l’idée d’une puissance créatrice supérieure à l’homme… Même si on peut continuer à vénérer des dieux créateurs qui nous dépassent, plus rien ne sera comme avant : la puissance créatrice s’est révélée, une fois pour toutes, comme notre propre chemin d’évolution. La religion n’était de toute façon pas faite pour être éternelle : toute voie a une fin. à présent, nous sommes sortis de la voie ou de la matrice religieuse. Nous sommes « au-delà » de la voie religieuse. Ce qu’elle appelait elle-même « l’au-delà » commence maintenant. Le véritable au-delà, c’est « l’après » : l’après de notre condition de faiblesse, l’après de notre finitude, qui laisse place à l’émergence de notre puissance créatrice. Je dis cela aussi contre une autre « éternisation » : la tentation de l’Occident moderne d’ériger la finitude de l’homme en vérité éternelle.


Qu’est-ce qu’un homme créateur ?

C’est le défi spirituel de notre temps : convertir et faire converger tous nos moyens au service de l’homme créateur, et pour cela donner une dimension spirituelle à tout un ensemble de progrès qui ne sont pour l’heure que matériels. Cela est bien sûr possible aussi pour tous ceux qui n’auraient pas de bagage religieux. Tout est question… de souffrance. Beaucoup de gens se trouvent aujourd’hui dans une forme d’indigence existentielle, sans démarche spirituelle active, ils ressentent une insatisfaction de fond. D’autres puisent dans le modèle religieux un certain nombre de principes, mais de façon de plus en plus fragmentée.
Tous ceux-là, incroyants et croyants, ressentent l’impasse de la religion et de l’athéisme. Voilà la souffrance de notre temps. En même temps, ils ont plus ou moins clairement l’intuition qu’une nouvelle forme de vie spirituelle est possible. J’aimerais leur donner confiance en notre monde, en leur parlant de l’homme créateur de demain. C’est lui qui peut remplacer « l’homme créature » d’hier. C’est la libération de notre puissance créatrice qui seule permettra d’exploiter spirituellement toutes les possibilités propres de notre temps, toutes les forces de notre civilisation humaine. Aujourd’hui, la toute-puissance est déjà de notre côté, mais elle n’est pas convertie ni « consacrée ». J’ai l’impression de défricher de nouveaux chemins sur lesquels je ne croise plus grand monde, car les auteurs qui m’ont accompagné jusque-là – Teilhard de Chardin, Muhammad Iqbal, Sri Aurobindo – ont tous été, à un moment donné de leur réflexion, rattrapés par le religieux.


Non seulement vous croyez en l’homme, mais vous croyez aux progrès de l’humanité…

Quand j’avais vingt ans, je n’avais pas foi en l’homme. J’étais pessimiste, accablé par le matérialisme ambiant. Puis, il y a eu dans ma vie un déclic à l’âge de 30 ans, qui a suivi ma sortie de la voie soufie. En quittant cette structure initiatique, j’ai traversé une période de crise personnelle extrêmement profonde, j’ai eu la sensation physique et psychique de mourir.
Mais il fallait en passer par là, couper le cordon ombilical avec la religion, intérieure et extérieure, initiatique et sociale. C’est dans l’expérience difficile de ce vide total que tout à coup j’ai trouvé tout ce dont j’avais besoin. Soudain, une jubilation créatrice est montée du fond de moi comme une nouvelle sève et une nouvelle vie. Après, j’ai regardé les autres autrement, et j’ai trouvé chez eux la même puissance créatrice en attente d’éruption et de valorisation. Mais la confiance en l’homme est difficile parce qu’on a beaucoup de mal à voir les progrès que fait l’humanité. Parce qu’ils sont chaotiques, et parce que nous jugeons un processus général à partir de l’échelle de notre existence individuelle durant laquelle il ne se passe finalement pas grand-chose.


Une des seules voies que vous traciez pour aider les hommes à devenir créateurs consiste à interroger les textes sacrés sur leur fin, à les relire comme chemin de sortie de la religion. Est-ce suffisant pour garantir un rapport à la transcendance plus sublime que l’ancien ?

Je donne un certain nombre d’indices sur cette « troisième voie » par-delà religion et athéisme. Mais il faut être très prudent au moment de constituer un nouveau rapport à la transcendance. Il ne s’agit pas de fabriquer une nouvelle religion. Je ne demande évidemment pas aux gens de quitter leur tradition, mais de se demander sérieusement si les possibilités de la religion exploitent encore assez les possibilités actuelles et nouvelles de la vie, de l’homme.
L’héritage religieux peut aider, mais ne peut plus suffire à faire éclore l’homme créateur. Si je regarde mon parcours, je suis sorti de la religion, je suis un héritier de l’islam qui a vécu et puisé dans sa matrice, mais je n’en ai plus besoin et je crois que nous pouvons tous nous considérer comme des nouveaux nés de l’humanité sortie de la religion. Avec un héritage, mais aussi avec de nouvelles forces en nous-mêmes – dont ne disposaient pas les hommes des époques religieuses, parce qu’ils étaient dans la matrice et n’avaient pas fini leur gestation.

Dans cette logique, je ne transmets aucune tradition à mes enfants. Je ne leur ai pas appris à « être musulman ». J’essaie de leur donner une éducation spirituelle post-religieuse. Avec une question centrale : qu’est-ce qui, dans l’ensemble de notre monde actuel, conjugué à l’héritage religieux, peut participer à faire mieux émerger, de façon concrète et partagée entre tous, la vie spirituelle de l’homme créateur ? Il faut faire feu de tout bois : sacré, profane, tout doit servir à embraser la possibilité spirituelle de l’homme créateur. Or, nous vivons dans une société dissociée. On dissocie le religieux du scientifique, du politique, du profane. Tout cela va secrètement dans la même direction.
Ce qu’on doit chercher du côté religieux ou spirituel, c’est aussi une demande que l’on pourrait adresser au politique, aux sphères sociales, scientifiques, économiques : « Avec tous les moyens qui sont les vôtres, donnez à chaque être humain les moyens de se rapprocher de lui-même en lui donnant les moyens concrets d’exister de façon plus créatrice. » Voilà le grand droit du XXIe siècle. Notre génie créateur pourrait sans doute être converti en génie spirituel. Il faut étaler sur la table, là devant nos yeux, tout un ensemble de progrès matériels qui modifient notre vie de tous les jours afin de réfléchir sur ce que pourrait en être leur dimension spirituelle.


Faut-il souffrir, vieillir et mourir pour être humain ? Vous y répondez par la négative. Vous soutenez donc toutes les recherches qui visent à permettre à l’homme de dépasser les limites de son être, de favoriser sa « surpuissance », quitte à prendre le risque de l’eugénisme ?

Le principe de favoriser la bonne santé des êtres humains ne me choque pas du tout. L’éthique est nécessaire. Certains usages des thérapies géniques seront à proscrire. Le XXe siècle nous a avertis des dérives de l’eugénisme. Mais une humanité avertie en vaut deux. Là encore, il y a des possibilités qui ne vont pas cesser de croître. Et la question sera la même que pour tout le reste : quelle vocation spirituelle pourra-t-on leur donner ? S’il s’agit, grâce à nos connaissances génétiques, de donner naissance à des individus qui ne sont pas menacés par des maladies dégénératives, ni par telle ou telle faiblesse cardiaque, nous accroissons notre puissance créatrice : là où la nature commandait et où nous obéissions, à présent, c’est nous qui serons devenus maîtres. Nous sommes appelés à nous créer de plus en plus nous-mêmes.
Mais saurons-nous être aussi sages que les dieux qui, auparavant, détenaient une telle toute-puissance créatrice ? Ils étaient à la fois tout-puissants et miséricordieux. Nous ne pouvons plus nous contenter de sagesses de l’humilité. à des sagesses de créature, nous devons substituer une sagesse de créateurs. Nous préparer à pouvoir créer et détruire des univers.


Vous parlez de « maladie de l’islam » sans (apparemment) prendre en compte la diversité des interprétations, des cultures que recouvre ce terme : n’est-ce pas essentialiser une problématique plus complexe ?

Les traditionalistes musulmans deviennent de plus en plus sociologues et certains sociologues, vaincus par leur empathie naturelle, viennent de plus en plus au secours des traditionalistes musulmans… Les uns et les autres veulent toujours plus excuser l’islam et le déclarer irresponsable de ces maladies qui pourtant, à des degrés divers, s’observent d’un bout à l’autre du monde musulman. à chaque fois qu’on veut mettre en question la religion islam, ils resservent ainsi un discours de victimisation sur les banlieues. Cette dimension sociologique existe. Elle n’empêche pas de dire qu’en plus de la crise sociale, il existe une crise spirituelle, notamment une tragique sous-culture religieuse de tant de musulmans vis-à-vis de leur propre religion, qu’ils réduisent à tous ses stéréotypes les plus médiocres.
Ce que je n’accepte pas dans le discours de gens comme Tariq Ramadan, c’est la volonté cousue de fil blanc de masquer la question religieuse à travers cette analyse sur la condition sociale des populations musulmanes. Autre mauvaise foi : on fait à nouveau plaisir à de nombreux intellectuels occidentaux en se saisissant du concept d’essentialisation. Ramadan se sert ainsi des concepts de réforme, de liberté de conscience, etc. : tout y passe et rien n’est utilisé selon son vrai sens. Au nom d’un refus de toute essentialisation, il juge la critique de l’islam non recevable.
Mais tout en évitant de généraliser, il y a évidemment dans toutes les sociétés musulmanes un ensemble de récurrences extrêmement tenaces et critiquables. Au-delà des différences entre sociétés ou communautés musulmanes, on trouve ainsi des maladies chroniques (dogmatisme, formalisme, machisme, etc.) à différents stades de crispation. Elles sont bel et bien « essentielles » et non « accidentelles », parce qu’elles sont devenues caractéristiques de l’histoire de l’islam et de l’islam contemporain. En réalité, le seul but des traditionalistes qui prennent seulement le masque de la modernité – en parlant le langage des intellectuels de l’Occident – est de défendre un islam inchangé.




 

LES SOIRÉES RAMADANESQUES

Article paru dans : Kapitalis

 

C'est RAMADAN. Le mois sacré, par excellence, puisque lors de la Nuit du Destin (Laylat al-Qadr), de la dernière semaine du mois, le Coran était  révélé au prophète Mohammad par l'archange Gabriel.

C’est pourquoi traditionnellement les musulmans le consacrent à la lecture du coran, mais aussi à des soirées littéraires et à des débats intellectuels, dans le but de nourrir l’esprit des croyants, après les nourritures terrestres ; ces soirées débutant après la rupture du jeûne jusque tard dans la nuit.  

Mais voilà, les chaines de télévisions se sont emparées de ce qui était une occasion propice à la réflexion et à l’élévation de l’âme et de l’esprit, pour concocter chacune son émission religieuse « Spéciale Ramadan ».

Et comme prévu, des émissions religieuses, toutes chaînes confondues, se sont multipliées.

La concurrence aidant, les programmateurs à qui mieux mieux, vont faire du populisme pour attirer le plus de téléspectateurs ; recette « payante » expérimentées par d’autres TV dans le monde !
Spectacles souvent affligeants et plus grave encore, décelant une indigence "culturelle" des animateurs que sont les pseudo imams autoproclamés cheikhs !

Si certaines chaines plus habiles que d’autre, mélangent les genres en donnant la parole à des hommes de qualité tels que Cheikh Mohamed Rached al Sharif ou nous donnent à entendre le Cheikh Abdelbasset Abdessamad
; cela ne les empêche pas de passer à la médiocrité la plus terre à terre dans d’autres émissions !

Certains chefs de programmation copieront des émissions telles que « Star Ac’ », avec concours de psalmodie du Coran pour tous les âges et remise de prix au meilleur récitant.

Copiant ce que font les chiites sur leurs chaines TV, ils invitent les « stars iraniennes » du moment, qui sous la houlette du chargé d’affaire culturelle auprès de l’ambassade iranienne, font leur « spectacle » ; mais insidieusement font aussi du prosélytisme au chiisme. Les responsables de ces émissions, en sont-ils seulement conscients ?

D’autres débattent des heures durant de la longueur du voile des femmes, de la burqa et des « parties » de leurs corps à couvrir, considérées « honteuses », pour être de « bonnes musulmanes » !

D’autres encore répondent « en directe » aux questions de téléspectateurs désireux de se conformer aux préceptes de la chariâa pour ne pas tomber dans le « haram » et pour être de bons musulmans ! Souvent, et c’est ahurissant, ces questions dénotent une débilité affligeante des intervenants comme de ceux qui y répondent; et proviennent de personnes vivant en Europe !

Un des animateurs d’une de ces émissions s’est vu adjoindre comme co-animateur Noureddine Khademi, le ministre du culte en Tunisie donc un homme politique, qui n’était autre que l’iman salafiste aux discours incendiaires de la mosquée El Fath à Tunis.

Cherche-t-il à se faire de la pub ou veut-il "atténuer" son image de "dur", en se présentant aux côtés d’un imam au regard doux et à la voix douce ? Douceur qui rejaillirait sur son « invité » dans l’esprit des téléspectateurs pour leur faire oublier le tempétueux imam salafiste qui appelait à la haine et au meurtre des « kouffars » (mécréants).

Ou s’est-il imposé à cette émission pour mieux faire de la propagande à Ennahdha à travers sa personne et "vendre" la chariâa, unique programme de son parti, en lieu et place du Code Civil aux tunisiens ?

De même la présence répétée de Abdel Fattah Mourou sur les plateaux TV, durant ces nuits ramadanesques, n’est pas innocente quand on sait l'impact de l'image des hommes politiques sur le public ! Prosélytisme pour la chariâa, programme d’Ennahdha, ou campagne électorale avant l’heure ? Autrement que faut-il entendre de son exhortation à aller sur le terrain pour « islamiser » le peuple ? Est-ce à dire que les Tunisiens ne sont pas musulmans ? Ou veut-il dire qu’il faille les convertir aux pratiques wahhabites de son ami Ghannouchi, puisque de plus en plus de Tunisiens sont agressés à l'intérieur des mosquées par des salafistes qui veulent leur imposer le rite wahhabite…. sans que le gouvernement Ghannouchi n’intervienne ! Sa récente  agression par un islamiste lui fera-t-elle comprendre que son prosélytisme, même s’il se veut lui-même « modéré », ne peut qu’exaspérer les passions malsaines et inciter les obscurantistes arriérés à plus de désordre et de violences.
Que pense l’opposition de cette propagande assurée par deux hommes d’Ennahdha sous couvert de « religion », et de leur présence cathodique répétée sous prétexte « ramadanesque » ?

Un cheikh palestinien en vogue, Abd Jabba Saïd, fait carrément le prosélytisme pour le wahhabisme en énumérant les interdits faits aux femmes et en les « justifiant » par des hadiths et des anecdotes rapportés par Ibn Muslim Ibn el Hajjaj et Mouhammad al Boukhari, dont voici les 6 grands péchés (« haram ! ») :

- La femme doit baisser toujours son regard en présence de l’homme.

- Elle ne doit jamais élever la voix, car sa voix forte est indécente « awra »; il lui est interdit de se mettre en colère ; ce qui peut justifier que son mari la « corrige ».

- Elle doit se couvrir tout le corps qui est considéré impudique « awra ». Car tout en elle peut « éveiller » l’appétit des hommes. Il lui est permis toute fois, de ne pas couvrir le visage et les mains. Quoi que cela puisse se discuter, dit cet imam qui ne condamne pas le niqab cachant le visage ni le port de gants pour cacher les mains !

- N’est considérée comme partie impudique (« awra ») du corps de l’homme, que tout ce qui est situé entre son nombril et ses genoux !

- Tout isolement avec un homme, est interdit aux femmes. En dehors de son mari, cela va de soi.

- Pas d’attouchement, même pas serrer la main d’un homme pour le saluer. Cela pourrait lui donner de « mauvaises idées » ! 

Et l’ultime recommandation que délivre ce cheikh : « Pour éviter la "fitna" (discorde) dans la Oumma, il faut toujours obéir au chef ! » ; rappelant ainsi ce qui fonde le wahhabisme !

Et que dire de la profusion de feuilletons et de téléfilms faisant la propagande au salafisme wahhabite et la part belle à la bigoterie !

Voilà le niveau intellectuel auquel les peuples sont livrés par des émissions animées par des imams obscurantistes dont le seul but est de répandre le plus largement possible le wahhabisme !

Wahhabisme pour lequel les pétro monarques n’hésitent pas à déclencher des guerres. Ce fut le cas pour la Libye et c’est encore le cas pour la Syrie.

Emissions, soit dit en passant, mélangeant le religieux au populisme bassement électoraliste des islamistes au pouvoir ! Sacrilège en ce mois saint. Choquant mélange.

Pourtant le « serviteur des deux lieux saints » (khadimo al haramaiyn), comme aime se faire appeler le roi Ibn Saoud, aurait pu en cette période sacrée entre toutes, appeler à une trêve d’autant qu’il s’agit de guerre entre « frères » musulmans !

Voilà donc comment on abrutit le peuple avec des sornettes en les endoctrinant au wahhabisme, que des pétro monarques financent et encouragent n’hésitant pas à déclencher des guerres fratricides entre musulmans. 

Écrivant cela, je tomberai sans doute sur l’infraction d’atteinte au sacré que les islamistes veulent instaurer et qui montre bien que ce texte serait liberticide ; à moins que ce ne soient les responsables de ce parti qui doivent être poursuivis pour sacrilège, quand ils osent instrumentaliser les activités spécifiques du mois de Ramadan à des fins bassement politiques !

Lamentable hypocrisie de ces pétro monarques, des imams qui les soutiennent et des hommes politiques qui jouent leur jeu en livrant la Tunisie et les Tunisiens à leur hégémonie et à leur cupidité !

Rachid Barnat