dimanche 23 mars 2014

Frappé d'apostasie, Nicolas de Sarcosie est-il victime des basses oeuvres de la Stasi ?

SARKOSI PRIS EN SON PROPRE PIÈGE ! Quand les démocrates se comportent comme des mafieux, comment s'étonner d'un Poutine ou autres potentats au pouvoir !!
Dans une tribune où il s'adresse aux Français, Nicolas Sarkozy a comparé la justice française à la Stasi. Sous la plume de la marquise de Sévigné, notre contributeur Hervé Karleskind se penche sur le bien-fondé de ces accusations. 

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Bongobi

Paris, le 17 mars, 

Quel émoi ma chère et tendre! Je ne sais si vous avez lu le libelle de l'ancien roi Nicolas le Bref, qui aspire à redevenir Monsieur de Sarcosie, mais je puis vous mander qu'ici même, la stupeur est à son comble. La colère du Bref, qui couvait depuis déjà plusieurs semaines, vient d'éclater. Il se plaint d'être filé, écouté, espionné, traqué, presque emprisonné par les robins et les gens d'armes, à la manière des sbires de l'ancien roitelet de Prusse orientale, Erich de Brandebourg, dit Erich le Lugubre, qui entretenait une police politique de quelques dix mille membres, connue sous le nom de Stasi: un acronyme forgé ad hoc pour désigner la sécurité d'Etat. 
Ivre de rage, le Bref, pardon, Monsieur de Sarcosie, n'a pas craint d'en appeler à ses anciens sujets pour dénoncer les mœurs pour le moins dévoyées de nos gens de sûreté en les comparant à cette petite armée d'espions dont les exactions ont été talentueusement narrées dans la célèbre comédie La Vie des autres que le Bref cite d'ailleurs à dessein. 

Qu'en est-il au juste? Notre royaume serait-il devenu une prison aux murs infranchissables ainsi que l'était la Prusse orientale, condamnée à subir la férule de son archiduc Erich le Lugubre, installé sur le trône par le tsar de Russie à des fins de mater toute rébellion d'un peuple qui n'aspirait qu'à goûter la mie du pain et l'ivresse de la liberté? 
Dois-je vous confesser, ma mie, que le lugubre Erich de Brandebourg était un homme de bien piètre envergure, un sot, un faible, buté comme un âne corse, que personne ne pleura quand le mur d'enceinte de la prison où il confinait ses sujets fut abattu lors d'un grand soir d'automne. Sa seule originalité, dans une cour sinistre peuplée de chapeaux gris, était sans doute aucun sa femme, la reine Margot
Pardonnez mon égarement, mais vous me savez aussi étourdie que ma plume: mais il me faut vous narrer quelle personne c'était. Son époux, le Lugubre, qui la craignait comme peste, l'avait nommée ministre de l'Instruction publique, à des fins, sans doute aucun, de calmer ses ardeurs et ses fièvres amoureuses. La gorgone était, dois-je l'avouer en rosissant, insatiable au point d'accorder ses charmes à tous ceux qui l'approchaient. Elle le cocufia donc sans relâche: il y gagna un sobriquet, charmant: le dix-cors, portant pauvrement ses cinq andouillers sur chacun de ses bois. La reine Margot régnait sur les Beaux arts, accordant son imprimatur à ceux et même à celles qui avaient échoué dans son lit. Qui lui refusait ses avances, se voyait aussitôt frappé d'index et fiché par la Stasi comme individu particulièrement dangereux, à surveiller de près. 
Cette police de l'infamie et du soupçon perpétuel était alors dirigée par un maître espion, Mischa Wolf, qui mourut dans son lit, absout de ses péchés inavouables par ceux qui pensèrent à juste titre qu'il en savait trop. 
Après la mort en exil du Lugubre, son épouse Margot ne cessa de se dégorger de bile sur ses anciens sujets: elle cracha son venin dans une gazette pour mander qu'ils avaient été "stupides". 


Je sais votre question: est-il juste de comparer le sort qui est fait à Nicolas le Bref avec celui qui fut réservé aux écrivains, peintres, dramaturges, et même gens ordinaires, qui furent jetés au cachot sans le moindre espoir d'en sortir un jour? Sur la foi d'un soupçon, d'un on-dit, d'un fagot, d'une rumeur, par charretées entières, des sujets d'Erich le Lugubre, furent enfermés en forteresse avec l'interdiction de recevoir quiconque: leurs familles furent pourchassées, ruinées, frappées de l'opprobre infamante de la trahison, victimes d'un éternel bannissement intérieur. 
Le Bref a-t-il raison de se dire persécuté, suivi, espionné, harcelé, traqué par les robins et les gens d'armes aux ordres du roi François le Flou ? Ce même Flou qui voit en lui une sorte d'ennemi intérieur qu'il lui faut réduire au silence à des fins de ruiner à jamais ses chances de remonter sur le trône. 
Mais il est si maladroit, ce pauvre Flou! Et si mal servi! Laisse-t-il la bride sur le cou de ses gens qu'ils se prennent les pieds dans le tapis, mentant comme arracheurs de dents. Le plus inspiré, le comte Valls de Catalogne, se garde bien de mander quoi que ce soit sur une affaire dont il n'a pourtant manqué aucun épisode. 
Ha! Je vous sais encore perplexe à lire que votre mère se passionne pour cet interminable feuilleton à l'heure même où nos commensaux sont appelés à choisir leurs édiles. Ou à n'en rien faire, s'ils ont décidé de bouder, par lassitude ou par dégout. 
Quel sera donc le sort de l'infortuné Bref qui voit ses soutiens fondre comme neige au soleil? Quelques derniers prétoriens, telle la mère Morano ou le fidèle Portefeux, restent à ses côtés, comme pour monter la garde. Mais Monsieur de Juppé, qui lui aussi fut pourchassé par les robins, et qui à présent se verrait bien ceindre la couronne, n'est guère bavard. Quant au comte Fillon ou à Copé de Meaux, les voici d'aiguiser leurs crocs en protestant bien timidement contre le sort de leur ancien héraut. 
Le Bref a-t-il raison d'invoquer la sinistre police secrète d'Erich le Lugubre pour tenter de briser ses chaînes? Sans guère de doute: il lui fallait sortir de la geôle où il se sentait cloîtré, et ainsi rompre ce bien pesant voeu de silence. 
Le voici donc revenu dans l'arène, tel le rétiaire du cirque, si peu vêtu, armé de son seul filet et d'un pauvre trident. De tous les gladiateurs, il est le plus méprisé, celui qui n'est jamais gracié in ultimo par l'empereur. A-t-il seulement échappé à l'épée du mirmillon, qu'il doit subir le châtiment suprême, ordonné d'un simple pouce baissé. 
Voici, ma chère et tendre, un geste que notre roi-césarin accomplirait bien volontiers et, pour une fois, sans tourner autour du pot.

mercredi 19 mars 2014

Les Ibn Saoud reprennent la main dans la guerre qui les oppose au frère ennemi qatari

Le roi Ibn Saoud en guerre contre les Frères musulmans, veut les réduire au silence !
Espérons qu'il y parviendra : car Aljazeera a fait trop de mal au monde dit "arabo musulman" ! Puisque cette arme de guerre de l'émir du Qatar est une arme de propagande par laquelle il cherche à imposer ses protégés les frères musulmans dans le monde "arabe" ... pour damer le pion à son rival saoudien qui se veut le leader (calife ?) du monde sunnite ! 
Que mieux pour Ibn Saoud que de s'attaquer à l'arme de prédilection et porte voix de l'émir ?
R.B


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L’ÉMIR DU QATAR A COMPRIS LE POUVOIR DE L'ARGENT ET DES MÉDIAS DANS LES GUERRES "MODERNES" !
C'est pourquoi son frère ennemi Ibn Saoud veut interdire Aljazeera !!
Ce sont ces deux-là qui ont foutu le bordel parmi des peuples qui se sont révoltés, en s'invitant dans leur révolution pour les avorter !!!

LireTensions diplomatiques dans les pays du Golfe: Le Qatar paye le prix de son soutien aux Frères musulmans
La chaîne d'information qatarie Al Jazeera a souvent été accusée de soutenir les Frères musulmansclassés début mars comme "organisation terroriste" par l'Arabie saoudite. En Égypte, 20 de ses journalistes (2 Britanniques, un Australien, un Néerlandais et 16 Égyptiens) ont été arrêtés. Les 4 journalistes étrangers sont accusés par le ministère public d'avoir diffusé "de fausses nouvelles". Leurs 16 confrères égyptiens sont eux accusés d'appartenance à une "organisation terroriste" et d'avoir "porté atteinte à l'unité nationale et à la paix sociale". Leur procès est encore en cours.
LireAl Jazeera en difficultés dans les pays du printemps arabe
Contrairement au Qatar qui soutenait la confrérie en Égypte (destituée par l'armée au mois de juillet 2013) l'Arabie saoudite est désormais un grand allié du nouveau pouvoir égyptien mené par les militaires.
Selon la même source citée par l'AFP, l'Arabie saoudite a également demandé la fermeture des centres de recherches qu'abrite Doha, dont le Brookings Doha Center et le Centre arabe de Recherches et d'Études politiques dirigé par l'ancien député arabe israélien Azmi Béchara.
"L'indépendance de la politique étrangère du Qatar n'est pas négociable", a déclaré le 10 mars à Paris le ministre des Affaires étrangères Khalid Bin Mohamed al Attiyah.
"Le Qatar n'imite personne et cela peut nous causer parfois des maux de tête. Notre politique est basée sur l'ouverture en direction de tous, et nous ne voulons exclure personne", a-t-il indiqué dans des propos rapportés par la chaîne Al-Jazeera.

mardi 18 mars 2014

Un lycée Voltaire version Charia * !

LA FRANCE BRADE SA LAÏCITÉ AU PLUS OFFRANT !
Puisque la chariaa sera enseignée au lycée franco-qatari.
Elle admet cette entorse à ce qui fonde la République Française !
Quoi de plus étonnant dés lors, que François Hollande soutienne les Frères musulmans, les protégés de l'émir du Qatar; et pousse l'hypocrisie, jusqu'à vouloir vendre l'islamisme "modéré" de Ghannouchi aux tunisiens et leur affirmer avec culot sa compatibilité avec la démocratie !
Voilà où en sont les valeurs de la France, quand ses hommes politiques n'ont aucun principe, sinon celui de l'argent-roi !
R.B


Martine Gozlan

A Doha, le lycée Voltaire est un lycée franco-qatari. Il enseignera désormais la charia, la loi islamique, et la mixité y sera interdite. Un accord a été signé en présence de la ministre déléguée aux Français de l'étranger, Hélène Conway-Mouret dont le porte-parole nous fait savoir que les contenus religieux "ne concernent que les élèves musulmans". Le scandale ne s'arrête pas pour autant ...
 Qatar. Un lycée Voltaire version Charia! (Actualisé)
Voltaire, reviens, le Qatar les rend fous ! Hé oui, une ministresse représentante de notre République laïque théoriquement héritière des lumières voltairiennes vient de signer  à Doha un accord qui institue la séparation des sexes et entérine l'enseignement de la Charia au lycée Voltaire,  établissement franco-qatari de Doha. Le procureur général du Qatar, Ali Ben Fetis Al-Marri, qui est également président du conseil d'administration de l'école, déclare à l'Agence France presse: " Il y a trois questions importantes pour les Qataris et les Arabes qui fréquentent cette école, et ce sont l'enseignement de la charia islamique, de la langue arabe et de la séparation entre garçons et filles à partir d'un certain âge. Nos amis français se sont montrés compréhensifs car l'essentiel pour nous est d'avoir des Qataris francophones attachés à leur langue et leur religion". 

Tellement  compréhensifs que nos responsables de la pédagogie française à l'étranger se sont inclinés bien bas en disant amen aux désidératas wahhabites de leurs majestés Qatariotes. Il faut dire que le torchon brûlait entre l'ancienne direction du lycée et les autorités de la sablière enchantée, protectrice de l'islamisme international, sponsor de la coupe du monde du Foot, seigneurie médiévale qui exploite des milliers de serfs d'Asie du sud-est sur ses chantiers de la honte. 

Le proviseur de l'autre lycée français, le lycée Bonaparte, avait récemment été exfiltré par les autorités françaises, menacé d'un procès à la suite de la plainte d'une employée qui dénonçait "une attitude anti-musulmane". En réalité, à l'origine de ces différends, on retrouvait  un conflit sur le contenu des programmes enseignés, en histoire et en sciences. 
Le lycée "Voltaire", version charia, accueille un millier d'élèves: c'est dire l'enjeu âprement discuté par les obscurantistes pseudo-modernes du Qatar. Pensez: un millier d'enfants et d'adolescents qui risquaient d'échapper à la chape de bêtise et de s'engager sur la voie étroite de la merveilleuse curiosité humaine! On aurait espéré que Paris défendrait la liberté de penser, marque de fabrique de notre identité universelle. Hélas, là encore, l'infidélité à notre héritage et à notre message s'exhibe avec obscénité.

INFORMATIONS ACTUALISÉES. 
Le porte-parole de la ministre des Français à l'étranger nous a appelé pour remettre les pendules à l'heure, une heure qu'il a tenté de rendre plus rassurante, au motif que le rédacteur de la dépêche AFP " n'aurait pas compris". Malheureux confrère lointain ! 
L'accord, donc, ne concernerait nullement l'enseignement de la charia, réservé aux jeunes Qataris et obligatoire selon les lois de l'émirat. Par ailleurs, l'interdit de la mixité ne concernerait nullement l'établissement puisqu'il s'agit du primaire. 
Seulement, là où le bât blesse toujours, c'est qu'une classe de collège va s'ouvrir à la prochaine rentrée et qu'il s'agira bel et bien du secondaire. Il suffit de consulter les plannings et les statuts dudit lycée Voltaire. " 
En fait, ils sont toujours en discussion, Qataris et Français, sur le futur" confie une journaliste de l'AFP en poste au bureau de Dubaï qui supervise l'info de l'agence dans le Golfe. Evidemment, tout cela nuirait fâcheusement au devoir d'égalité garçons-filles réaffirmé à Paris... 

* Pour tous ceux qui s'intéressent au courage des esprits libres en terre d'islam (et en France), je signale la sortie de mon nouvel ouvrage qui leur rend hommage, de la Tunisie à l'Iran, en passant par les geôles du Golfe, bien entendu.
" Les rebelles d'Allah. Ils ont défié l'ordre islamiste". ( Editions l'Archipel). 
Préfacé par Jean-François Kahn, ce  livre  ne sera sans doute pas diffusé au Qatar... 








dimanche 16 mars 2014

Une élite déboussolée par la révolution tunisienne

La société tunisienne recherche désespérément une élite qui la représente !
R.B



Ni les élites politico-administratives en place, ni l’opposition officiellement reconnue mais quasiment décorative, ni celle confinée dans les geôles ou en cavale à l’étranger, n’avaient su anticiper l’insurrection qui a balayé en quatre semaines un régime prédateur, de nature mafieuse, pratiquant un népotisme sans scrupules aggravé par une bureaucratie complice et corrompue. 

Les signes avant-coureurs de la crise sociale et régionale qu’étaient les émeutes du bassin de Gafsa (en 2008) et les événements de Ben Guerdane (de juillet 2010) n’ont pas suffi pour alerter nos élites, des plus contestataires aux plus réservées, qui assistaient impuissantes à la grande manœuvre préélectorale devant permettre à Ben Ali, comme à chaque fois, de briguer un nouveau mandat en 2014; de même qu’elle assistait, sans broncher, à la baisse du taux de croissance (à 3% en 2010) et à la recrudescence du chômage des diplômés mal dissimulée par les projets présidentiels «high-tech». Quant aux jeunes élites innovantes et ambitieuses, elles succombaient à la récupération politique qui n’épargnait pas (en partie) les compétences tunisiennes établies à l’étranger. Pendant ce temps, l’élite académique nationale s’engluait dans une réforme universitaire forcée (LMD) qui n’a pas manqué d’amplifier et de diversifier le chômage des jeunes diplômés, chômage que les structures d’incubation et d’accompagnement de projets innovants ne pouvaient, loin s’en faut, éponger ou ralentir.

Dans ce contexte, la révolution tunisienne, bien qu’acéphale et orpheline de toutes les élites tunisiennes, a pourtant bien eu lieu, déclenchée par les marginaux et les exclus. Mais, aucune révolution n’aurait survécu en l’absence de leadership, ou en ayant des élites indifférentes ou peu influentes. En Tunisie, des groupes d’acteurs engagés et entreprenants (avocats et syndicalistes d’abord) sont intervenus pour encadrer les mouvements sociaux à leur «stade insurrectionnel régional». Dans la «phase gouvernementale provisoire», ils ont agi en plus grand nombre pour piloter les réformes politiques et électorales nécessaires à la préservation des objectifs de la révolution. Formée de syndicalistes, d’universitaires, d’avocats et magistrats, de représentants des partis politiques, de militants des droits de l’Homme et de personnalités indépendantes, la Haute instance de la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique poussait le pays vers une transition consensuelle à la faveur d’élections libres, pluralistes et transparentes. L’urgence d’asseoir une légitimité consensuelle se substituant au vide constitutionnel du moment détournait les élites, petites bourgeoises pour la plupart, des objectifs sociaux de la révolution. 

Comptant sur son réseau «dormant» de militants et sur des sympathisants conquis par d’éphémères promesses ou de menus présents, le mouvement islamiste Ennahdha, qui a fini par bouder la Haute instance, a réussi à remporter le scrutin du 23 octobre 2011. Assimilées à un simple plébiscite autour d’une émotion identitaire sciemment créée et instrumentalisée, ces élections sont gagnées aux dépens des élites modernistes libérales et progressistes, éparpillées et taxées de laïcité ou de rebut de la francophonie. D’obédience foncièrement «fréristes» («Ikhouani») et composant avec les «illuminés» wahhabites rigoristes, la fauconnerie islamiste s’est retournée, usant de toutes sortes d’intimidations, de menaces et de violence contre les élites politiques, culturelles, syndicalistes et universitaires et contre Bourguiba à qui on persiste à «refuser» le bénéfice de la miséricorde divine. Et c’est à travers Bourguiba que cette fauconnerie s’acharnait à renier et la pensée réformiste dont le leader de l’indépendance a été le dépositaire et le principe d’Etat-nation, clé de voûte de l’Etat moderne qu’il a patiemment instauré. 

Au stade de la transition démocratique post-électorale, on n’en est plus en fait à chasser les démons de la tyrannie «benaliste», mais à contenir les excès d’une élite théocratique qui croit pouvoir inscrire son projet en marge de la ligne tracée par les réformateurs, de Khéreddine à Bourguiba. Déconnectée des évolutions profondes qui agitent le corps social tunisien et frustrée par de longues années d’enfermement, d’exil ou de clandestinité, l’«élite élue» s’empressait de préparer l’instauration d’un Etat théocratique, membre d’une communauté d’Etats commandée par la charia et structurée par le réseau international des Frères musulmans. 

Dès son arrivée au pouvoir, cette «élite» conquérante,  qui a appris, faut-il le reconnaître, à se comporter comme un parti capable de tisser des alliances et de négocier des virages politiques difficiles, est restée d’abord fidèle à son idéologie et ses méthodes de travail . Dès le début, elle a procédé à un lessivage identitaire soutenu par un travail de proximité exécuté par des entités parallèles ne cachant pas leur salafisme et fondé sur la manipulation d’une jeunesse en détresse, la récupération des mosquées et le noyautage des associations de charité et de prédication. Le projet d’Etat religieux, qu’elle «promettait» à sa base sous le label «lapsusique» du «VIe Califat», se réaliserait en fait sous la forme d’un Etat quasiment importé, antinomique de l’Etat national moderne. En témoigne la tendance, encore vivace à la veille de son départ, et alors qu’on s’apprêtait à «désislamiser» le projet de constitution de juin 2013, d’introduire des concepts ou des pratiques institutionnelles d’essence médiévale tels que l’«Itawa», tribut forcé payé à l’Etat (en signe d’obéissance !), ou le «waqf» (constitution de biens de mainmorte). En témoigne aussi le projet de loi organisant les mosquées et fagoté à la va-vite, l’ascendant confessionnel qu’il prône et le détournement de services publics qu’il envisage et qui préfigure l’instauration d’un Etat dans l’Etat. On n’oubliera pas aussi l’accusation d’apostasie lancée en pleine ANC contre l’un des plus proches de Chokri Belaïd, ainsi que la poursuite de la conquête des postes-clés de la hiérarchie administrative et religieuse du pays, déjà largement engagée, du chef de gouvernement au omda, et du Grand Mufti à l’imam de quartier. 

A quelques semaines de leur départ forcé, et après avoir échoué à élaborer la constitution, sans le talent des élites contestataires (de la société civile aux experts constitutionnalistes), à stabiliser les agrégats économiques nationaux, à équilibrer le budget de l’Etat et à sécuriser le pays, les élites islamistes continuaient, sans raison valable, à bomber le torse, comptant sur leur «petite» majorité à l’ANC. En fait, la dissolution brutale de la confrérie en Egypte ne laissait plus de marge de manœuvre à l’élite islamiste d’Ennahdha, acculée déjà à abandonner tour à tour la théorie de la «culbute sociale», la charia, son ambition «internationaliste», les restrictions aux droits universels, et à admettre le dialogue national, véritable planche de salut tendue par le Quartet. Il ne lui restait plus qu’à tenter de s’approprier, dans une ambiance festive, une constitution «tunisifiée» et «désislamisée» (!) et à chercher de nouvelles alliances. L’avenir n’autorisera plus ni double discours ni volte-face ; il promet à ces élites, obligées de se draper de démocratie et de modération, davantage de concessions et de reconversions idéologiques.

Nidaa Tounès, la seule alternative au conservatisme politique
Quant à l’élite moderniste, libérale ou progressiste, mal servie par les élections du 23 octobre, elle n’a pas saisi l’enjeu électoral (identitaire) du moment. De toutes les façons, gagner était une vaine illusion au moins pour deux autres raisons aussi : d’une part, l’atomisation des formations politiques qui représentent cette élite et qui gravitent autour d’authentiques militants, parfois d’allure éléphantesque mais peu charismatiques, et d’autre part, l’absence d’assises populaires et régionales, limitées à des individualités citadines ou néo-citadines petites bourgeoises. Elle a, en fait, omis d’atteindre et de conquérir un tant soit peu les masses populaires déshéritées. Seul Al Aridha, aujourd’hui en déliquescence, l’avait fait, à sa manière.

Mais le principal est de survivre à l’échec. Face à une majorité «augmentée» (par deux alliances contre-nature) et avide de pouvoir, l’élite moderniste n’avait plus qu’un choix: se ranger dans l’opposition. Mais, contrairement aux cadres et députés d’Ennahdha, solidement établis dans la «confrérie» et disciplinés, de nombreuses personnalités de l’opposition (partisans ou indépendants), y compris celles appartenant aux partis alliés d’Ennahdha, sans expérience pour la plupart et mal acquis à leurs engagements partisans initiaux qu’ils sont censés défendre, se livrent à un nomadisme politique déconcertant. La défection de personnalités se plaignant parfois du comportement hégémonique des leaders «historiques» a favorisé dans certains cas la création de «sous-partis», coques vides ou entités au bord de la déprime. Certaines formations en mal d’audience et surtout par réalisme politique ont par contre choisi de se lier aux fronts favoris des sondages et à des degrés divers potentiellement éligibles.

Refuge des hautes compétences et creuset de tous les recyclages idéologiques et politiques, Nida Tounès représente aujourd’hui la seule alternative possible au conservatisme politique. Par-delà l’hétérogénéité des élites qu’il a rassemblées en si peu de temps, il apparaît autant comme garant de l’Etat moderne que comme contrefort  face au «frérisme» et à la théocratie. Et s’il se tient malgré la diversité de ses composants, c’est parce qu’il s’inscrit en droite ligne dans l’histoire moderne et contemporaine du pays que son leader charismatique semble si bien représenter. Sa stratégie de rassembleur tous azimuts lui a permis d’admettre dans le giron de l’Union pour la Tunisie puis dans celui du Front du salut, un nombre croissant de leaders et de cadres de partis plus que les partis eux-mêmes.
En bonne place dans les sondages, mais bien derrière Nida, le Front populaire, qui forme une coalition progressiste regroupant partis de gauche, nationalistes et personnalités politiques, n’échappe pas en fait à la règle. Il est déjà loin le temps où l’action politique progressiste se limitait à la contestation (universitaire). Piégée par un environnement façonné et régi par un libéralisme triomphant, la gauche tunisienne, qui n’a pas gagné un seul siège dans le bassin minier de Gafsa (!), se trouve acculée à construire une nouvelle démarche idéologique, la social-démocratie (idéologie du «moindre mal», dirait Samir Amine), et un discours social composant avec l’authenticité identitaire du peuple tunisien.

Le dynamisme de la société civile
Mais, l’incontestable acquis de la révolution reste la multiplication des acteurs de la société civile, même si la structure de celle-ci est encore atomisée et son implication sociale, locale et régionale limitée, et même si les associations de charité et de prédication leur faussent compagnie. Le tissu associatif tunisien réunit désormais un large spectre de militants: indépendants libéraux pour la plupart, dont certains ont souffert de l’oppression, ou nouvelles personnalités attachées à la défense des droits de l’homme et de la femme, à l’Etat de droit, à la modernité, à la transparence financière, au développement équitable et à la qualité de l’environnement. Grâce à l’enthousiasme de ces élites militantes souvent jeunes et à forte participation féminine, et malgré l’insuffisance de leurs ressources financières et la pauvreté du cadre institutionnel limitant leurs actions aux côtés de l’Etat, la société civile a su réaliser d’étonnantes percées politiques et sociales. Le Quartet, qui regroupe harmonieusement des élites chevronnées, élites entrepreneuriales et syndicales, hommes de droit et défenseurs des droits de l’Homme, a été le creuset d’une étonnante évolution consensuelle qui a conduit au départ d’Ennahdha, à la rédaction d’une constitution globalement acceptable et à la formation d’un gouvernement de technocrates indépendants censés mener le pays aux élections (fin 2014).
A ceux-là s’ajoutent des experts authentiques, qualifiés et indépendants, technocrates parfois établis à l’étranger, et d’autres de fortune, seulement «patentés» par certains médias, et prétendument spécialistes de jihadisme, de géopolitique ou de géostratégie.

Écartées d’un revers de la main par des foules ardentes, les élites «déchues» qualifiées de «azlam Annidham», résidus de l’ancien régime, compétences jadis privilégiées alliant complaisance et désir immodéré de pouvoir et de privilèges, hauts cadres acculés à exécuter les basses besognes pour le compte d’un général répressif, lui-même otage d’une famille mafieuse, sont à leur grand bonheur épargnées jusqu’ici par la justice transitionnelle. Ces élites ont d’abord choisi la discrétion totale, puis l’apparition furtive dans les médias et enfin  le recasement dans les partis se réclamant désormais de l’héritage bourguibien ou plus généralement destourien. En cherchant à briser l’élan de leur principal concurrent (Nidaa), lui-même réceptacle de personnalités politiques et élites d’argent présumées innocentes en quête de placement, les islamistes ont ouvert la voie aux «RCDistes» ressuscités et pressés de se recaser dans des rassemblements politiques «destouriens» de plus en plus nombreux, de plus en plus visibles. Invoquant la légitimité historique du libérateur et fondateur de l’Etat moderne et arguant des compétences administratives et managériales qu’ils détiennent, les barons de l’ancien régime et les notabilités destouriennes converties à la démocratie qu’ils avaient refusée aux Tunisiens du temps de Ben Ali tentent de se frayer un chemin dans le champ politique, prêts à s’unir et à se rapprocher, dans leur quête de reconnaissance et selon les opportunités du moment, des formations politiques «prometteuses», d’Ennahdha ou de Nidaa. Ainsi, le primat du politique (sur l’économique et le social) devient flagrant. Et si tel est le champ investi par les élites de tous bords, deux leçons sont à tirer: 

1/ Comme les mêmes causes produisent les mêmes effets, l’éparpillement politique frisant parfois le narcissisme partisan est source d’échec. Nul doute que les élites modernistes gagneraient en épaisseur en se re-polarisant autour d’un grand projet de société négocié. Il suffirait de le vouloir. La lisibilité (électorale) du champ politique s’en ressentira. En tout cas, les élites l’ont bien prouvé quand elles ont adhéré au dialogue national et recadré dans un temps record une constitution en panne.

2/ Comme la dignité, qu’on acquiert, certes par la liberté, mais aussi par l’emploi, la justice, la formation et la santé, constitue l’un des ressorts fondamentaux de la révolution, il est important que la Tunisie des élites, celle d’en haut, rencontre la Tunisie contestataire, celle d’en bas. Les élites devraient être capables d’écoute sociale active et de négocier les transferts de pouvoir nécessaires à engager un développement régional autocentré et en même temps ouvert au «reste du monde» et à ébaucher des plans-programmes «impactants», spécifiques ou «duplicables», assortis de cellules territorialisées de pilotage, d’accompagnement et d’évaluation.

On ne le dira jamais assez : ce sont les sans-emploi, les marginaux, les salariés et les catégories moyennes meurtries ou rétrogradées par la hausse vertigineuse des prix qui rempliront les urnes dans l’espoir de recouvrer leur dignité; ils l’avaient déjà fait, sans en tirer le moindre avantage, pour l’identité.

lundi 10 mars 2014

Les islamistes à l’épreuve du pouvoir

Pour les pétro monarques, les "Frères musulmans" sont bons pour les autres ! Mais ils voient rouge dés qu'ils menacent leur trône !!  
R.B 


Une puissante vague islamiste issue d’une alliance entre Frères musulmans, salafistes et émirs du Golfe semble submerger le monde arabe. A y regarder de plus près, le Coran n’est pourtant pas la boussole qui permet de naviguer dans le paysage politique régional.

Les Frères musulmans « Un petit groupe qui a dévié du droit chemin. » 
La révolution en Egypte « Elle n’aurait pas été possible sans l'appui de l'Iran, et elle est le prélude à de nouveaux accords Sykes-Picot (1). » 
L’élection de M. Mohamed Morsi « Un choix malheureux. » 
Comme beaucoup d’officiels du monde arabe, le chef de la police de Dubaï, le général Dahi Khalfan Al-Tamim, communique aussi sur Twitter : « Si les Frères musulmans essaient de mettre en cause la sécurité du Golfe, le sang qui coulera les submergera. »

Tout au long de l’été 2012, le « premier flic » de Dubaï a multiplié les attaques contre la confrérie, la qualifiant d’« organisation pécheresse dont la fin est proche » (2), prônant le gel de ses avoirs et de ses financements. Joignant le geste à l’anathème, les autorités des Emirats arabes unis — dont fait partie Dubaï — ont déféré une soixantaine de Frères devant la justice pour complot contre le régime.

Le journal Al-Chark Al-Awsat est la propriété de la famille du prince héritier saoudien Salman. Malgré la réputation de ce quotidien panarabe en Occident, son degré d’autonomie à l’égard de la politique de l’Arabie frôle le zéro (3). Au lendemain de la prestation de serment de M. Morsi, le 30 juin 2012, son rédacteur en chef, Abdul Rahman Al-Rashed, faisait part de ses interrogations — ou plutôt de celles de la famille Al-Saoud (4).
Le nouveau chef de l’Etat égyptien combattrait-il le terrorisme et s’opposerait-il vraiment à Al-Qaida ? Reprendrait-il le rôle de médiateur joué par l’ancien président Hosni Moubarak sur la question palestinienne ? Epaulerait-il réellement l’opposition syrienne, alors même qu’il s’opposait à toute intervention militaire étrangère ? Soutiendrait-il le roi Abdallah II contre la contestation menée par la branche jordanienne des Frères musulmans (5) « Alors que l’Iran a longtemps été un solide allié des Frères musulmans, le président égyptien renouera-t-il des relations diplomatiques avec Téhéran sous prétexte que les pays du Golfe eux-mêmes entretiennent de telles relations ? Restera-t-il silencieux sur les activités idéologiques et religieuses de l’Iran, qui se sont intensifiées depuis la chute de Moubarak, comme le prouve l’appui de Téhéran à des groupes locaux qui veulent répandre le chiisme parmi les Egyptiens ? Al-Azhar [institution majeure de l’islam sunnite basée au Caire] a déjà mis en garde contre cette influence qui pourrait déclencher un conflit confessionnel en Egypte. »Quelques semaines plus tard, en septembre, le même journaliste dénonçait la volonté du Caire d’inclure Téhéran — aux côtés de Riyad et d’Ankara — dans un groupe quadripartite chargé de trouver une solution à la crise syrienne (6). On ne sera pas étonné d’apprendre que le ministre des affaires étrangères saoudien a boycotté une réunion de cette instance qui s’est tenue le 17 septembre au Caire.
Ces témoignages de défiance et bien d’autres, parus dans la presse du Golfe, ont suscité peu d’échos en Occident, peut-être parce qu’ils contredisent la vision communément admise : celle d’une grande alliance de l’islam sunnite regroupant les émirs du Golfe et les mouvances islamistes afin d’imposer un ordre religieux rigoureux et de faire appliquer la charia. Comme si la référence commune à une vision conservatrice de l’islam effaçait les considérations politiques et les rivalités diplomatiques, les différences nationales et les divergences de stratégie.
Certains précédents historiques alimentent ce fantasme, même s’ils doivent plus à la politique qu’à la religion. Dans les années 1950 et 1960, des milliers de cadres des Frères musulmans, persécutés en Egypte, en Syrie, en Algérie et en Irak, se sont établis dans le Golfe, notamment en Arabie saoudite. Comme le rappelle un intellectuel égyptien proche de la confrérie, « il ne s’agissait pas d’un pacte formel. A l’époque, l’organisation avait été démantelée et ne disposait pas d’une direction structurée. Mais il est vrai que les militants qui se sont installés en Arabie saoudite ont fourni à ce pays des milliers de cadres qui ont contribué à la lutte contre le nationalisme arabe, notamment celui du président égyptien Gamal Abdel Nasser, et contre la gauche ».
L'invasion de l'Afghanistan par les Soviétiques, en décembre 1979, relança l’entente au nom du combat commun contre le communisme (7). Mobilisés notamment par les réseaux islamistes — les Frères musulmans restèrent plutôt sur la réserve, se bornant à une aide humanitaire (8) —, appuyés par les Etats-Unis et la Central Intelligence Agency (CIA), financés par les monarchies pétrolières, des milliers de volontaires affluèrent pour combattre l’armée rouge. Al-Qaida devait naître de cette mobilisation en faveur des « combattants de la liberté » afghans.
Le « printemps arabe » représente-t-il la troisième étape de cette « sainte alliance » ? Cette hypothèse séduisante occulte des réalités plus subtiles nées de l’après-guerre froide, à commencer par la rupture entre les Frères et la monarchie saoudienne survenue au début des années 1990, à l’ombre de l’invasion du Koweït. C’est dans un quotidien de cet émirat, Al-Seyassah, que le puissant ministre de l’intérieur saoudien de l’époque, le prince Nayef, détaillait dès 2002 ses griefs à l’égard de l’organisation (9) : « Les Frères musulmans sont la cause de la plupart des problèmes dans le monde arabe et ils ont provoqué de vastes dégâts en Arabie saoudite. Nous avons trop soutenu ce groupe, et ils ont détruit le monde arabe. »
Le prince rappelait que, durant la crise du Golfe de 1990-1991, il avait reçu une délégation comprenant notamment le Tunisien Rached Ghannouchi (actuel président d’Ennahda), le Soudanais Hassan Al-Tourabi, le Yéménite Abdoul Majid Al-Zindani et le Turc Necmettin Erbakan, qui appartenaient tous à la mouvance des Frères. « Nous leur avons demandé : “Entérinez-vous l’invasion du Koweït ?” Ils ont répondu qu’ils étaient là pour recueillir notre point de vue. Mais ils se sont ensuite rendus en Irak, où, à notre grande surprise, ils ont publié une déclaration soutenant l’occupation du Koweït. »
Le prince évitait cependant de mentionner une autre cause de sa fureur, partagée par d’autres émirs de la région : l’implantation des Frères au sein des sociétés du Golfe et leur participation, depuis la guerre du Koweït, aux contestations qui ont frappé le royaume. Car leur vision politique — un Etat islamique, certes, mais bâti sur des élections — diverge de celle de la monarchie, fondée sur l’allégeance sans faille à la famille royale saoudienne. Celle-ci a d’ailleurs préféré financer les divers courants salafistes, dont le refus d’intervenir dans le champ politique et l’appel à soutenir les pouvoirs en place, quels qu’ils soient — la famille royale comme M. Moubarak —, la rassuraient.
Le fossé entre Riyad et la confrérie s’est encore creusé dans les années 2000, avec la participation des Frères musulmans, à travers le Hamas palestinien, à l’« axe de la résistance » face aux Etats-Unis et à Israël, aux côtés de l’Iran, de la Syrie et du Hezbollah libanais.
Quand la realpolitik pèse davantage que la solidarité religieuse
Puis les révoltes arabes ont redistribué les cartes. L’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis y sont opposés. Pour eux, le succès des expériences menées par les Frères en Egypte ou en Tunisie serait tout sauf une bonne nouvelle. Les dirigeants wahhabites, qui ont développé d’excellentes relations avec M. Moubarak et ont accueilli l’ancien président Zine El-Abidine Ben Ali après sa fuite — ils refusent de l’extrader comme le demande le nouveau pouvoir tunisien —, reprochent aux Frères d’avoir fait tomber les deux dictateurs, et aux Etats-Unis de les avoir lâchés. La monarchie s’érige en centre de la contre-révolution et écrase la révolte à Bahreïn en mars 2011.
Pourtant, la première visite du président Morsi à l’étranger — comme celle du premier ministre tunisien Hamadi Jebali, membre d’Ennahda —, le 11 juillet 2012, a été réservée à l’Arabie saoudite. Non par solidarité « islamiste », mais au nom de la realpolitik qui domine les relations internationales. L’Egypte a fortement besoin de l’argent de Riyad — elle a reçu 1,5 milliard de dollars et s’en est vu promettre 2,5 milliards supplémentaires (10). D’autre part, plus d’un million et demi de ses citoyens travaillent dans le royaume, et les fonds qu’ils envoient à leurs familles alimentent la balance des paiements du pays. Quant à l’Arabie, quelles que soient ses préventions, elle ne peut se couper du principal pays du Proche-Orient.
« La visite de Morsi n’a pas résolu tous les problèmes », commente un diplomate égyptien. C’est un euphémisme. De nombreux sujets de contentieux persistent, que ce soit le traitement des Egyptiens dans le royaume ou le sort des investissements saoudiens en Egypte. En avril 2012, le royaume rappelait son ambassadeur au Caire après des manifestations dénonçant l’arrestation dans le royaume wahhabite de Me Ahmed Al-Gizaoui, un avocat accusé de détention de drogue. En août 2012, M. Essam El-Erian, l’un des principaux dirigeants des Frères devenu conseiller du président, demandait sur son compte Twitter à l’ambassade saoudienne « d’apporter des éclaircissements sur le crime, le jugement et les circonstances de l’arrestation de Mme Nagla Wafa », une citoyenne égyptienne détenue depuis 2009, condamnée à cinq ans de prison et à cinq cents coups de fouet à la suite d’un désaccord financier avec une princesse (11).
Le sort des investissements du royaume en Egypte alimente le contentieux. En juin 2011, un communiqué du richissime prince Al-Walid Ben Talal annonçait qu’il « donnait au peuple égyptien » trois quarts des cent mille acres qu’il avait achetés à un prix bradé grâce au système de corruption dominant sous le président Moubarak (12). Il s’évitait ainsi des ennuis avec la justice égyptienne. D’autres enquêtes ont été ouvertes par le parquet égyptien qui visent notamment des intérêts saoudiens, même si Le Caire et Riyad tentent d’apaiser les tensions qui en résultent et si un bureau spécial a été créé au ministère de l’investissement égyptien pour régler les contentieux avec l’Arabie (13).
Riyad prend également ombrage du retour du Caire sur la scène diplomatique, alors que la dernière décennie avait vu l’effacement de l’Egypte, souvent à la traîne de la monarchie wahhabite. Le voyage de M. Morsi en Chine — signe que le temps du tête-à-tête avec les Etats-Unis est terminé —, puis en Iran, a confirmé ses craintes. Sa visite à Téhéran à la fin du mois d’août 2012 a valu au président une estime certaine auprès de l’opinion publique égyptienne, fière qu’il ait résisté aux pressions des Etats-Unis et en même temps peu sensible au discours anti-iranien et antichiite des dirigeants du Golfe. Mais, pour éviter de heurter l’Arabie, M. Morsi a dû se livrer à un numéro d’équilibriste : il n’est resté que quelques heures dans la capitale iranienne, n’a pas rencontré le Guide de la révolution comme cela était prévu, et a refusé d’évoquer la reprise des relations diplomatiques bilatérales. Après avoir rendu hommage à Gamal Abdel Nasser — un comble quand on sait que l’ancien Raïs avait violemment réprimé les Frères dans les années 1950 et 1960 —, il a durci son discours sur la Syrie en appelant au départ de M. Bachar Al-Assad, tout en refusant l’intervention étrangère demandée par l’Arabie saoudite. Quant à M. Ghannouchi, le dirigeant tunisien d’Ennahda, il a longtemps résidé à Londres, qu’il a préféré à Riyad pendant son long exil. Durant sa visite aux Etats-Unis, en décembre 2011, il a déclaré que le « printemps arabe » éradiquerait les émirs du Golfe ; cette prédiction lui a valu une réponse ironique du quotidien saoudien Al-Riyad (14), qui se demandait si elle concernait aussi l’émir du Qatar.
Riyad prend ombrage du retour du Caire sur la scène diplomatique régionale après une décennie d’effacement
Car les relations entre le Qatar — lequel se réclame, comme l’Arabie saoudite, du wahhabisme (lire « Repères ») — et les Frères sont solides. L’émirat pense avoir trouvé dans la confrérie un relais de sa politique, alors même qu’il ne dispose ni d’armée, ni de diplomates, ni d’espions en nombre suffisant pour jouer un rôle régional actif, ses réserves de dollars sans fond étant son seul atout. Il a su utiliser la présence sur son territoire, depuis les années 1970, du cheikh Youssef Al-Qaradaoui, devenu l’un des prêcheurs les plus populaires de la région grâce à son émission sur la chaîne qatarie Al-Jazira, « La charia et la vie ». M. Al-Qaradaoui est une référence religieuse pour la confrérie, à laquelle il a appartenu — même s’il conserve son autonomie à son égard.
Après avoir un temps flirté avec le Hezbollah, la Syrie et l’Iran — tout en maintenant de solides relations avec les Etats-Unis —, le Qatar a choisi, depuis les « printemps arabes », de miser sur la victoire des Frères. Al-Jazira, chaîne totalement financée par l’émirat, y a perdu beaucoup de son aura et quelques-uns de ses meilleurs journalistes ; elle est devenue, en Egypte et parfois en Tunisie, le porte-voix des Frères. La visite de l’émir du Qatar au Caire, en août 2012, en plein ramadan, et son dépôt de 2 milliards de dollars à la Banque centrale égyptienne pour l’aider à résoudre ses problèmes de trésorerie confirment la solidité de l’entente. La visite de l’émir du Qatar au Caire, en août 2012, en plein ramadan, et son dépôt de 2 milliards de dollars à la Banque centrale égyptienne pour l’aider à résoudre ses problèmes de trésorerie confirment la solidité de l’entente. Qui plus est, l’émir s’est rendu avec l’aval des autorités égyptiennes le 23 octobre à Gaza, où il a rencontré le gouvernement dirigé par le Hamas.
Contrairement à ce que pensait le général de Gaulle, qui s’envolait, avec des idées simples, vers l’« Orient compliqué », cette région du monde n’est pas mystérieuse, mais peut s’analyser à partir des mêmes concepts politiques que le reste du monde. Encore faut-il accepter de les appliquer. Ainsi, les différentes branches des Frères ne suivent pas la baguette d’un chef d’orchestre clandestin dissimulé à La Mecque et lisant une partition inspirée des dogmes de l’islam : leur stratégie se coule souvent dans le moule des intérêts nationaux de chacun, comme le montre la politique de M. Morsi à l’égard d’Israël ou de Gaza, qui n’est pas sans provoquer une sérieuse déception au sein du Hamas.
A ce tableau s’ajoutent les salafistes — leur entrée en politique en Egypte et en Tunisie implique de nouveaux défis pour ces courants qui s’y étaient jusque-là refusés (15) ; le rapprochement entre le Qatar et l’Arabie saoudite, même si l’émirat reste méfiant à l’égard de son puissant voisin ; ou encore les menaces sur la monarchie jordanienne — qui refuse désormais de coordonner son aide aux rebelles syriens avec le Qatar, soupçonné de favoriser les Frères. De quoi prendre la mesure de la difficulté à lire le paysage islamiste régional à travers le seul prisme du religieux.