jeudi 19 juillet 2018

Un bourguibiste se lâche

Il est urgent de changer de constitution ou du moins de la réviser. Car la crise politique que vit la Tunisie révèle les faiblesses de la constitution de 2014 et ses pièges tendus par les islamistes à leurs opposants, pour rendre le pays ingouvernable
R.B 


Tahar Belkhouja

A la question de savoir si cette époque ne lui rappelait pas les derniers jours du règne de Bourguiba, Tahar Belkhouja essuya le piège d'un habile revers de la main, en annonçant qu'on ne peut pas comparer ce qui est incomparable. Il donne ici son avis sur la situation  inextricable de crise que traverse le pays, sur ses causes et éventuellement, sur ses possibles solutions.

Par rapport aux différentes lectures de la situation actuelles, dans le pays, et celle à laquelle il adhère, il répondit, qu’au jour d’aujourd’hui, il y a une seule lecture de la situation. Il ne s’agit pas de se mentir, cette situation est dangereuse et ne pourrait durer.

Il a expliqué qu’en politique tu dois gagner la confiance des gens, et ce n’est, malheureusement, pas le cas.

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Avant d’ajouter qu’on en est là pour payer la facture de l’époque d’après 2011, et de ses erreurs. Il s’est ressaisi en disant qu’il s’agissait d’essais malheureux de gens qui ne comprenaient pas, et qu’il n’irait pas jusqu’à parler de « traîtrises ». Il a, par ailleurs, déploré qu’on n’ait jusqu’à ce jour, pas préparé la relève et on n’a pas réussi à confronter la réalité. Dans ce cas, a-t-il ajouté, ceux qui sont à la barre, devraient mieux aller faire autre chose que de croire faire de la politique.

La dépréciation de l’autorité de l’Etat, a-t-il ajouté, a conduit à l’absence de confiance, de même que la bassesse du discours des politiciens, a détruit l’Etat.

Qu’est ce qui empêchait, alors, de corriger la situation puisque tout le monde est d’accord sur le diagnostic ? Belkhouja répondit que tout le monde avait compris le fond du problème, depuis longtemps, mais, malheureusement, pas les premiers concernés que sont les hommes politiques, qui continuent à nous mentir et à se mentir à eux-mêmes. Mais, heureusement qu’il y a les chiffres qui parlent, et leur verdict est implacable.

Maintenant, pour être concrets, Belkhouja préconise que le plus urgent est de regagner la confiance du tunisien, ce qui ne sera pas chose facile. Comme il est urgent d’améliorer l’image du politicien. Car Les gens en ont marre, et sont désespérés. Il a rappelé, qu’en plus des milliers de migrants clandestins il ne faudrait pas oublier la fuite catastrophique des cerveaux qui a vidé le pays de ses compétences.

Pour sortir de cette situation ; Belkhouja préconise qu’il faudrait, avant tout que chacun reconnaisse ses responsabilités. Il ne faudra juger personne, c’est le rôle des historiens qui se feront un plaisir de le faire. L’histoire retiendra que les responsables depuis 2011 à ce jour, n’ont aucune expérience en politique et en gestion. Même BCE, a-t-il ajouté, a peur de dire les vérités comme elles sont. Même si ses prérogatives sont limitées. Car il faudrait savoir que maintenant les gens sont inquiets et ne tolèrent plus. Et ça ne peut plus continuer ainsi.

En parlant de BCE, Belkhouja a dit, que pour être Bourguiba, il ne suffit pas de mettre des lunettes ou des costumes comme les siens. Bourguiba est une autre pointure. D’ailleurs, a-t-il, fait remarquer, BCE n’a pas pu être comme Bourguiba. Car il a failli là où Bourguiba a réussi.

Mais pour être dans le concret, il faut avouer que le système politique créé par la nouvelle constitution est inadapté. Car à cause de lui, personne ne peut, réellement gouverner. Ce système a créé un blocage de l’Etat.

Il n’est nullement question de pouvoir continuer avec ce système jusqu’à 2025. Il faut le changer le plus tôt possible.

D’abord, il conseillerait à BCE, d’annoncer tout de suite qu’il ne va pas rempiler en 2019. Il faut reconnaître qu’il ne pourra pas gouverner jusqu’à l’âge de 100 ans. Il doit penser, dès maintenant à assurer une bonne relève pour le pays, et il impératif de tout réparer et préparer avant 2019. Il faudra commencer par changer le système politique d’ici 2019, sinon, plus rien ne pourra sauver le pays. Imaginez, un peu comment peut-on expliquer qu’un chef d’Etat ne puisse pas changer un ministre, ou alors, pire, encore, un chef du gouvernement qui se “mutine” contre le système qui l’a mis en place ? Il est impossible d’avancer avec un chef d’Etat qui n’est pas avec son chef du gouvernement. C’est inconcevable. Et Chahed se trompe dans ses comptes, quant à ses ambitions, lui et ceux qui le conseillent.

Par ailleurs, Belkhouja a annoncé qu’il trouvait aberrant qu’on fasse participer les organisations nationales aux décisions purement politiques du pays. Il a ajouté que BCE aurait dû sauter sur l’occasion qui lui avait été offerte par Samir Majoul quad il a pris la tête de l’UTICA, et quand il a déclaré qu’il ne voulait pas s’occuper de politique.

Nous devrions nous inspirer de l’exemple égyptien, a ajouté Belkhouja. Pas dans la manière mais dans le fond, quand ils ont réuni une dizaine d’experts en droit constitutionnel, qui ont préparé une bonne constitution, en un mois. Une constitution qui permet, maintenant de gouverner le pays. C’est une question vitale, car on ne pourra jamais arriver en 2025, avec ce simulacre de système politique hybride qui bloque l’Etat.

Belkhouja a conclu sur une autre réforme urgente à entamer ; celle de la loi des partis. Il est absurde qu’un pays comme le nôtre ait 250 partis politiques.
Et pour donner un exemple sue l’absurdité de la loi actuelle, il a pris l’exemple du parti Nidaa Tounes qui est, à ses yeux, illégal. Trouvez-vous normal qu’un parti gouverne le pays depuis 5 ans sans avoir tenu son congrès constitutif ? Là, c’est le rôle du ministère de l’intérieur d’y mettre un peu d’ordre, et de façon urgente.

mardi 17 juillet 2018

Le multiculturalisme sonnera-t-il la fin de la civilisation occidentale ?

Si le multiculturalisme à ses débuts partait d'un bon sentiment pour permettre aux immigrés en panne d'intégration et ostracisés après les trente glorieuses, pour se sentir un peu chez eux en France, en autorisant le regroupement familial ; très vite il va prendre des orientations que les politiques n'avaient pas prévues.

D'abord au nom du respect de leur culture, les autorités françaises vont tolérer, voire fermer les yeux sur ce que certains des immigrés vont importer de leur mode de vie en France, comme l'excision des fillettes, le mariage forcé des adolescentes, la polygamie jusqu'à trouver des logements séparés pour les épouses sur un même palier sinon dans le même immeuble pour permettre au père de surveiller sa nombreuse marmaille. Et jusqu'au crime d'honneur qui ne semble pas émouvoir plus que çà la justice française ...

Multiculturalisme qui desservira les bénéficiaires qui finiront par tomber dans le communautarisme, les marginalisant encore plus ! Ce qui en fera des proies faciles pour les islamistes, du moins pour les "musulmans" d'entre eux !

Et voilà comment le multiculturalisme et son pendant le communautarisme constitueront une aubaine pour les Frères musulmans pour récupérer ces populations laissées pour compte par tous les responsables politiques de droite comme de gauche, pour s'installer dans le paysage politique français ; aidés en cela par le très médiatique et charismatique Tariq Ramadan, petit-fils du fondateur de cette organisation !

Les anglais pousseront le concept encore plus loin jusqu'à faire de Londres la 
capitale de l'islamisme où les islamistes de tous poils trouvent refuges !

En Belgique, en Allemagne, jusqu'en Scandinavie ... les responsables politiques ont joué l'ouverture eux aussi, dans laquelle les islamistes se sont très vite engouffrés pour rejeter les lois du pays d’accueil qu'ils veulent remplacer par la chariâa.

Au Canada, le concept changera de nom mais l'
accommodement raisonnable raisonnable garde le même esprit, tolérant tous les modes de vie, islamiste compris.

Voilà comment les Frères musulmans vont mettre en échec cette politique généreuse d'ouverture en Occident !

Comment s'étonner dès lors que les Européens vivent mal ce choc des civilisations, qui risque de leur coûter leur civilisation occidentale, parceque des islamistes visent à la détruire pour imposer le model wahhabite qu'ils projettent de répandre dans le monde entier ? Comment s'étonner de la montée du populisme et des partis d'extrême droite chez des peuples inquiets de l'agressivité de l'islam, confondant l'islam avec l’islamisme ; islamisme dont leurs responsables politiques ont laissé se déployer en Europe le wahhabisme qui le fonde et dont ils soutiennent ses promoteurs que sont les Frères musulmans et leurs sponsors les pétromonarques, aussi bien chez les "arabes" qu'en Occident ?

Quant aux attentats du 11 septembre, qui ont inspiré sa thèse à Huntington, ils ont démontré aux américains que de jouer avec le feu, il y aura tôt ou tard un retour de flemme. Or ils ont cru pouvoir instrumentaliser le wahhabisme pour contrer le communisme chez les "arabes", persuadés que cette doctrine ne touchera pas l'Occident. Ils se sont bien trompés et le monde entier est en train de payer leur erreur stratégique ; puisque cette doctrine est devenue le nouveau cancer du siècle !

Pourtant les musulmans ont toujours combattu cette obédience soutenue par un Occident cupide, sinon stupide.
R.B
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Qu'est-ce que le « choc des civilisations »?

I - La thèse de Huntington

Une thèse qu'il avait exprimée en 1993 dans un article paru dans la revue Foreign Affairs avec un point d’interrogation; puis dans son livre The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order paru en 1996, sans point d’interrogation (Sa traduction chez Odile Jacob paru en 2000 "Le Choc des civilisations"); sont devenus des références obligées depuis le 11 septembre 2001.

En substance, Huntington prétend que depuis la fin de la guerre froide, ce sont les identités et la culture qui engendrent les conflits et les alliances entre les États, et non les idéologies politiques. Le monde a ainsi tendance à se diviser en civilisations qui englobent plusieurs États. Il n'y a donc pas de coïncidence entre État et civilisation. Pour Huntington, la civilisation représente l'entité culturelle la plus large. Elle « est le mode le plus élevé de regroupement et le niveau le plus haut d'identité culturelle dont les humains ont besoin pour se distinguer des autres espèces. Elle se définit à la fois par des éléments objectifs, comme la langue, l'histoire, la religion, les coutumes, les institutions, et par des éléments subjectifs d'auto-identification. ».

Selon Huntington, sept à huit civilisations se partagent le monde, quoiqu'il n'en nomme que cinq, la chinoise, la japonaise, l'hindoue, la musulmane et l'occidentale. Il ne voit pas l'Afrique comme une civilisation en soi (au contraire de Fernand Braudel). À l'égard de l'Amérique latine, il adopte une position ambivalente. Tantôt il la considère comme une sous-civilisation de l'Occident, tantôt il y voit une civilisation distincte, menaçante pour les États-Unis.

Le monde international de l'après-guerre froide est devenu multicivilisationnel selon Huntington, parce que l'Occident a cessé de dominer le système international avec la fin de l'impérialisme colonial et la cessation des hostilités entre États occidentaux. Si grands qu'aient été la puissance de l'Occident et l'attrait de sa culture sur les autres civilisations, la diffusion des idées occidentales n'a pas suscité une civilisation universelle. Les civilisations exposées aux idées de l'Occident lui ont emprunté ses savoir-faire sans pour autant en épouser toutes les valeurs, comme l'individualisme, l'État de droit et la séparation entre le spirituel et le temporel. Ainsi, la modernisation des États non-occidentaux n'a pas entraîné leur occidentalisation mais plutôt renforcé l'attachement à leur civilisation propre. Il en est de même de la démocratisation de plusieurs pays non-occidentaux ; la démocratie a mis au pouvoir des partis hostiles aux valeurs occidentales ; de même il met en doute l'idée que la libéralisation du commerce préviendrait les conflits.

Ainsi est en train de s'établir selon Huntington un nouveau rapport de forces entre civilisations. Alors que l'Occident voit son influence et son importance relatives décliner, les civilisations asiatiques gagnent en puissance économique, militaire et politique et réaffirment leurs valeurs propres. 

Connaissant une croissance démographique rapide, l'Islam est en proie à des rivalités intestines et déstabilise ses voisins. La poussée démographique de l'Islam s'accompagne d'une résurgence de la religion islamiste qui, dans plusieurs pays, s'est illustrée par la montée du fondamentalisme, en particulier chez les jeunes. 

Huntington décrit ensuite l'émergence d'un ordre mondial organisé sur la base de civilisations. Les États coopèrent d'autant mieux les uns avec les autres qu'ils ont en commun des affinités culturelles, tandis que les efforts faits pour attirer une société dans le cercle d'une autre civilisation échouent. Au sein d'une même civilisation, les États s'unissent autour d'un État phare. La Chine, l'Inde et le Japon dominent chacun leur propre sphère civilisationnelle. L'Occident connaît deux puissances dominantes, les États-Unis et l'axe franco-allemand, la Grande-Bretagne occupant une position médiane entre les deux. Certains pays, comme la Russie, la Turquie et le Mexique, ont tenté de s'occidentaliser, au prix toutefois de déchirements qui ont souvent mis en échec ce processus.

Enfin, Huntington lance à l'Occident un appel au ressaisissement. Il estime que la survie de l'Occident dépendra de la capacité et de la volonté des Américains à réaffirmer leur identité occidentale fondée sur l'héritage européen. La persistance du crime, de la drogue et de la violence, le déclin de la famille, le déclin du capital social, la faiblesse générale de l'éthique et la désaffection pour le savoir et l'activité intellectuelle, notamment aux États-Unis, sont autant de signes indiquant le déclin moral de l'Occident.

Le livre de Huntington est une critique du multiculturalisme comme politique intérieure. Huntington reproche aux multiculturalistes américains de vouloir un pays aux civilisations multiples, c'est-à-dire un pays n'appartenant pas à aucune civilisation et dépourvu d'unité culturelle. Il croit que l'affrontement entre les partisans du multiculturalisme et les défenseurs de la civilisation occidentale constitue le " véritable conflit " aux États-Unis. Si ces derniers devaient se désoccidentaliser, l'Ouest se réduirait alors à l'Europe, elle-même aux prises avec l'irruption de l'Islam. Pour enrayer le déclin de l'Occident, l'Europe et l'Amérique du Nord devraient envisager une intégration politique et économique, de même qu'aligner les pays d'Amérique latine sur l'Occident, empêcher le Japon de s'écarter de l'Ouest, freiner la puissance militaire de l'Islam et de la Chine en maintenant la supériorité technologique et militaire de l'Occident sur les autres civilisations.

Dans un monde multicivilisationnel, la prévention de la guerre repose sur trois principes :
1 - l'abstention, les États phares devront " s'abstenir d'intervenir dans les conflits survenant dans des civilisations autres que la leur ";
2 - la médiation, les États phares devront s'entendre pour " contenir ou stopper des conflits frontaliers entre des États ou des groupes, relevant de leur propre sphère de civilisation ".
3 - L'Occident devra également renoncer à l'universalité de sa culture, croyance par ailleurs fausse, immorale et dangereuse, accepter la diversité et rechercher les points communs avec les autres civilisations.

II - Il faut expliquer un tel succès d’une théorie aussi approximative

- invention de civilisations latino-américaine, bouddhique, etc. pour les besoins de la démonstration ;
- non-prise en compte des travaux de Braudel sur l’existence de civilisations Africaine et Méditerranéenne ;
- ignorance du rôle de l’Occident dans le développement de l’ Islamisme, notamment wahhabite (choix du soutien à l’ Arabie saoudite intégriste aux dépens des partisans d’Etats-nations arabes : Nasser, etc.) ;
- ignorance de l’aspect pluriculturel de toutes les civilisations, et de leur fonds commun universaliste propre à l’espèce humaine et permettant leur dialogue.

Si le simplisme de cette thèse explique en grande partie son succès auprès des médias, les vraies raisons nous en semblent surtout politiques.

Dès 1972, l’avocat Lewis Powell (devenu depuis juge à la Cour Suprême) décrivait l’ " adversaire « parvenu au cœur des centres qui influencent l’opinion : les campus, les médias, la communauté intellectuelle, les politiciens, ; le temps est venu pour le business américain de mobiliser ses capacités, sa lucidité, pour les retourner contre ceux qui veulent le détruire ; l’enjeu, c’est la survie de la libre entreprise " ; et de définir quatre grands domaines pour cette contre-offensive :  L’Université, les médias, l’establishment politique, le système judiciaire » . 

III - La situation actuelle et l’avenir

Dans ce nouveau rôle d'hyperpuissance, les Etats-Unis se heurtent à deux obstacles majeurs :
- l’obligation de compenser leur dépendance économique croissante vis-à-vis du reste du monde (déficit annuel de la balance des paiements voisin de 5% du PIB, endettement extérieur colossal, obligation de drainer 80% de l’épargne mondiale) ;
- une fuite militaire en avant qui remet en cause les principes traditionnels de l’ordre international, et qui, radicalisant (entre autres) le monde arabo-musulman, risque de donner une réalité à la guerre des civilisations qui lui a servi de prétexte.

Or, ces deux obstacles ne pourront être surmontés dans la durée, car les Etats-Unis n’en auront pas éternellement les moyens financiers ni militaires. L’Amérique n'a pas plus qu'avant-hier les moyens de contrôler l'Irak, et a fortiori la planète. Il y aura un moment où le monde s'apercevra que la société américaine est une société de consommation dont l'entretien coûte trop cher aux autres pays, qu'elle est devenue un facteur de désordre économique et géopolitique. Or, un empire n'est acceptable que s'il assure l'ordre des territoires qu'il prétend dominer.

Heureusement, la tradition démocratique issue du New Deal est toujours ancrée dans l’Histoire des Etats-Unis : l’avènement des néocons’ n’est qu’une des oscillations périodiques de l’Histoire longue.

Mais, en attendant, l’inévitable contre-révolution conservatrice, nous sommes bien en plein dans cette révolution.

IV - Le deuxième livre de Huntington

En 2004, Huntington approfondit sa thèse par un 2ème ouvrage :« Who are we ?» (« Qui sommes-nous ? »), qui va en agacer plus d’un. Ici, nous trouvons la suite logique de l'argument précédent : s'il existe des civilisations diverses et destinées à le rester, chacune d'entre elles doit pouvoir décrire son identité spécifique. Après avoir expliqué, dans son premier ouvrage, pourquoi il ne croyait pas au monde lissé et nivelé sous des valeurs universelles, il décrit ici ce qu'il entend par l'identité américaine.

Pas de doute : c'est l'événement du 11 septembre qui incite les Américains à se demander qui ils sont, suite cohérente de la première question qui vient à l'esprit après l'attaque des tours : pourquoi nous haïssent-ils ? Donc : qui sommes-nous pour que l'on nous haïsse à ce point ? Etre pris pour cible vaut preuve d'existence, et d'une existence marquée, non pas anodine ou remplaçable. Les terroristes n'ont pas visé les tours de Kuala Lumpur...

La présence même de ce livre nous laisse entrevoir l'évolution inattendue des mentalités américaines au tournant du siècle. Les thèses de Molnar ou de Baudrillard, pour ne citer que ces deux classiques, volent en éclats. Beaucoup de nos préjugés vont s'en trouver meurtris. A commencer par celui-ci : nous avons longtemps pris les Américains pour des matérialistes avérés, intéressés seulement par la taille de leur frigidaire. La réalité est moins simple que cela, et même très différente. C'est au contraire son esprit religieux qui domine.

L'auteur en trace les contours par des chiffres. Il rappelle les références religieuses dans les textes fondateurs et les institutions en général, et l'importance de la religion pour le peuple américain dans son ensemble. Environ 80 % croient en Dieu, 65% se disent pratiquants, 50% croient aux anges.

A cet égard, les Etats-Unis présentent deux caractéristiques introuvables ailleurs : seul pays à se trouver en dehors de la courbe qui lie inéluctablement la pauvreté à l'esprit religieux ; seul pays à "combiner admirablement ... l'esprit de religion et l'esprit de liberté", dit Huntington en reprenant les mots de Tocqueville.

Par ailleurs, la religion se double ici d'une religion civile, au sens où les Américains se pensent volontiers investis d'une mission universelle, divinement sanctionnée : naturellement, cela nous fait sourire, car nous ne croyons plus à la "France-fille-aînée-de-l'Eglise" ou aux fariboles des soi-disant peuples élus. Disons plutôt que nous avons sécularisé notre religion civile, bien loin de l'abandonner : la France se croit ou se croyait encore il y a peu, investie d'une mission universelle, au nom des Lumières, laquelle croyance ne diffère guère de celle de l' "axe du Bien". Ce qui permet d'expliquer pour une part l'animosité de la France à l'égard des Etats-Unis : ceux-ci sont en train de lui voler la vocation universelle, dont elle se pensait investie pour les siècles.

Le livre de Samuel Huntington vise entre autres à démontrer que la culture anglo-protestante est centrale dans l'identité américaine : l’Amérique est née protestante, et le catholicisme ne s'est greffé ensuite que comme une secte parmi d'autres. L'auteur ne fustige pas l'immigration – ce serait impossible dans un pays pareil. Il fustige les groupes d'immigrés qui refusent l'intégration. Toute immigration est bonne venant de celui qui veut être américain, qui ne cherche pas seulement à profiter du welfare et des programmes de l'action affirmative... Il en résulte, selon l'auteur de « Who are we ?», que les Mexicains constituent un danger pour l'identité américaine : par leur nombre, leur proximité, leur concentration régionale, leur fertilité, leur réticence à apprendre l'anglais. Les Mexicains expriment avec acuité leur caractère latin et sudiste, par exemple dans le « syndrome de manana » (« demain tout ira bien ») : fatalité, manque d'initiative et d'ambition.

Le lecteur français, qui, en général, prend parti pour l'intégration des immigrés et non pour les ghettos à l'anglo-saxonne, devrait être satisfait par le discours de Huntington. Pourtant, il ne le sera pas : car cette intégration se justifie ici par la volonté, peu appréciée ici, de sauvegarder des valeurs nationales.

Cette société qui semble avoir échappé au désenchantement du monde nous apparaît sottement candide, et le livre de Huntington en témoigne largement. Elle a pour ainsi dire plus d'âme que nous, en même temps qu'elle peut se prêter aux fanatismes dont l'âme est capable. Baudrillard disait qu'en dépit de ses extravagances néfastes il ne pouvait s'empêcher de lui trouver un air de matin du monde.
Et il en voyait méchamment les bienfaits à travers les insuffisances : « Il nous manque l'âme et l'audace de ce qu'on pourrait appeler le degré zéro d'une culture, la puissance de l'inculture.» Le caractère primitif et sauvage de l'Amérique se voit encore confirmé par les pages du « Who are we ?». Comme il nous paraît vieillot de vouloir se définir face aux autres, et de défendre une identité menacée... Huntington parle au nom d'une Amérique qui aime la vie et qui s'aime elle-même. Il veut montrer que le pays n'a finalement pas été refaçonné par les libéraux, au sens américain du terme. Ceux-ci, largement concentrés outre-Atlantique dans les universités, cherchent, depuis les années 60, à concrétiser l'image d'une Amérique sans qualités, définissable seulement par le mélange, une Amérique métisse et sans autre caractère. Ils utilisent pour cela les moyens de l'affirmative action (pour l'auteur, une nouvelle forme de racisme), et la doctrine du multiculturalisme, niant l'existence d'un bien commun. Huntington les appelle des déconstructionnistes, laissant entendre qu'ils détruisent – ou déconstruisent – des caractères typiques davantage qu'ils ne favorisent une neutralité déjà significative.

Écrasés par la mauvaise conscience et le ressentiment, ils voudraient, nous explique Huntington, effacer la culture même qui les a nourris. Ils voudraient s'identifier au monde entier et non pas à leur pays en particulier, et pensent que le patriotisme est moralement dangereux : nouvelle trahison des clercs, dit l'auteur, cette fois par les cosmocrates.

L'audience de Huntington montre que les multiculturalistes ne détiennent pas seuls la parole en Amérique. Molnar est dépassé, qui décrivait le pays comme un conglomérat d'individus toujours déferlant de partout, vague à laquelle il n'existe pas d'idée nationale pour faire obstacle.

Cette thèse nettement néoconservatrice (qui, écrite par un Français, serait sans doute considérée comme d'extrême droite) montre bien à quel point l'événement du 11 septembre a contribué au déploiement de tout ce qui peut répondre à un danger : l'union sacrée, l'appel à Dieu, l'interrogation sur ce qui en soi mérite de survivre. Elle pourrait nous confirmer dans la crainte du nationalisme qui monte outre-Atlantique. Pourtant, le nationalisme n'a pas le même sens dans la jeune Amérique et dans la vieille Europe, qui en a déjà connu les délices et les poisons. Huntington abhorre le cosmopolitisme, par lequel l'Amérique se dilue dans le monde, et l'impérialisme, par lequel l'Amérique refait le monde. Il défend la nation pour échapper à la fois à l'indifférenciation et à la domination.

Or son ouvrage dépasse la description de l'évolution de l'Amérique. Il s'inscrit dans un courant néoconservateur transnational. Autre préjugé dont il nous faudrait nous défaire : la démocratie américaine n'aurait rien de pluraliste, parce que dénuée d'idées...

On aperçoit clairement ici le débat et même le combat entre deux visions du monde – deux visions du monde qu'en France on nommerait la droite et la gauche. L'évolution américaine que révèle, entre autres, ce genre de texte, nous contraint à interroger quelques idées reçues concernant le devenir de la modernité. Nous avons cru longtemps, à la suite des Lumières et du marxisme, qu'en augmentant à la fois leurs capacités économiques et leur liberté politique les peuples d'Occident se détacheraient de plus en plus des croyances religieuses et, simultanément, de l'esprit particulariste.

L'Amérique, dont les progrès technologiques et la richesse par habitant dépassent de loin tous les autres, ne suit pas ce chemin. Pour le dire autrement, il n'y a pas que les peuples misérables et arriérés pour tenir à leur identité et à leur religion. Ce constat ne peut que nous étonner. Tout se passe comme si l'on voyait le sentiment religieux et l'affirmation nationale, que l'on avait chassés par la fenêtre, revenir par la grande porte et tenir le haut du pavé, au sein même de la modernité dont la vocation était d'en démontrer la vanité.

Chevènementiste, cardiologue et ancien enseignant d'économie de la santé au CNAM. Il a également tenu un blog sur Marianne.net : "Quand Elie pense...".

lundi 16 juillet 2018

LES EUROPÉENS N'ONT-ILS PAS TIRÉ DE LEÇON DE LEUR STRATÉGIE PRO-ISLAMISTE ?

Voilà un journaliste "Observateur" du Point qui suit de prés la vie politique tunisienne et une "Spécialiste" en Géopolitique des Islamismesqui semblent gober les discours du leader islamiste d'Ennahdha ! Naïfs ou manque de culture pour tomber dans son piège ? 

Après avoir gober et soutenu l'islamisme des Frères musulmans qu'ils qualifiaient de modéré, jusqu'à le vendre aux tunisiens sous ce label; de plus en plus de journalistes et de "spécialistes" français sont en train de gober la dernière trouvaille de Ghannouchi qui proclame que son parti est le parti des "musulmans démocrates" à l'instar de celui des "chrétiens démocrates" d'Europe, poussant la comédie jusqu'à s'agacer des médias occidentaux qui continueraient à le qualifier d'islamiste alors qu'il se dit musulman démocrate ! 


Après avoir joué de l'amalgame entre islam et islamisme; après avoir joué du concept "islamisme modéré"; après avoir renié son appartenance à l'organisation des Frères musulmans; après s'être défait de ses habits "religieux" les troquant contre costumes et cravates pour faire moderne; voilà qu'il cherche à jouer du concept "démocratie" que les Frères musulmans ont toujours rejeté pour son origine occidentale dont ils ne trouvent trace dans le coran !


Qui peut croire à toutes ces fadaises ? Ces journalistes et autres "spécialistes" n'auraient donc tiré aucune leçon de l'islamisme au pouvoir en Turquie depuis plus de 15 ans ?

Erdogan que Ghannouchi prend pour modèle, n'a pas suffit à leur ouvrir les yeux ? Est-ce qu'il leur faut d'autres "expériences islamistes" pour comprendre que l'islamisme ne peut ni être modéré et encore moins démocrate ?

Pourtant les discours de Ghannouchi usant et abusant de la "
taqîya", n'ont cessé de changer depuis son retour d'exil, pour les adapter aux tunisiens inquiets de la régression qu'il leur propose en se conformant à la chariaa et surtout aux occidentaux inquiets de l'islamisme qui s'installe chez eux et de ses conséquences.  

Si dans un premier temps pour se rassurer et pour ne pas heurter les Frères musulmans et leurs sponsors pétromonarques grands "amis" de la France, ces "spécialistes de l’islamisme" ont crée le concept d'islamisme modéré; faudrait-il qu'ils poursuivent ce jeu de dupe jusqu'à broder sur le concept de "musulmans démocrates", alors que l'Europe vit dans sa chair le terrorisme, cette arme imparable de l'islamisme ? ! 
Quel aveuglement et quelle inconscience ! 
Et dire que de plus en plus de "spécialistes" continuent à encenser Ghannouchi et les Frères musulmans. Ignorent-ils que la doctrine qui fonde tous les islamismes, n'est autre que le wahhabisme que soutiennent et financent les pétromonarques ? 

Or tout le monde sait que "Le Printemps Arabe", censé instaurer la démocratie, n'est qu'une supercherie et une succession de coup d'Etat dans des Républiques "arabes", organisés par des pétromonarques, à leur tête l'émir du Qatar, avec l'aval des EU & de l'UE, pour installer au pouvoir les Frères musulmans ! 


Autrement, qui peut croire un seul instant au désir réel des pétromonarques d'instaurer la démocratie dans ces pays, eux qui ne la pratiquent pas chez eux ? 

Il faut être naïf pour croire que le Qatar qui donne l'illusion d'un pays démocratique à travers Aljazeera TV et ses journalistes formés à la BBC analysant et décortiquant tous les régimes du monde "arabe" avec une liberté totale ... mais qui ne critiquent jamais le régime qatari; preuve s'il en est besoin que ce média est la voix de son maître ! 

Il faut être naïf pour ne pas voir dans la "politique-d'embrassons-nous-Folleville" de Ghannouchi, une postures pour amadouer les tunisiens récalcitrants à leur islamisme et amadouer un Occident inquiet de la montée de l'islamisme dans le monde "arabe" et de son  corollaire, le populisme chez eux ! Autrement qui peut croire à un virement de 180° de sa position envers les femmes "en cheveux", les juifs, les homosexuels qu'il n'y a pas si longtemps ses hommes harcelaient, s'ils ne les violentaient pas !

Ces "spécialistes" pour se rassurer, parlent de sécularisation de certains partis islamistes. Ne voient-ils pas qu'Erdogan cherche par tous les moyens d'en finir avec la laïcité du père fondateur de la Turquie moderne ? S'ils prêtent cette intention à Ghannouchi, le plus simple ne serait-il pas qu'ils lui demandent de l'annoncer clairement en acceptant que la laïcité soit constitutionnalisée ? Or on sait ce que son modèle turc en fait ...

L'hypocrisie de ces "spécialistes de l'islamisme", est qu'ils s'accommodent de l'islamisme "modéré" qu'ils disent compatible avec la "démocratie arabe", mais le refusent chez eux, l'estimant incompatible avec la démocratie occidentale; faignant d'oublier que l'islamisme s'installe aussi en Europe
Il suffit de voir la poussé agressive des islamistes dans certains pays de l'UE, qui cherchent à exister sur la scène politique par tous les moyens. Malheureusement, ils y arrivent petit à petit, la démographie jouant en leur faveur ! 
Les Anglais leur ont déjà accordé des tribunaux Islamiques où la chariaa prime sur le droit anglais en matière matrimoniale, sous prétexte de dégorger les Cours de Sa Majesté ...

Autrement, comment expliquent-ils que dans leur pays la priorité soit donnée à la lutte contre l'islamisme, celui là même qu'ils trouvent vivable chez les "arabes" ? Comment expliquent-ils le soutien de leurs gouvernants aux Frères musulmans, ceux-là même qui diffusent le wahhabisme aussi bien chez les "arabes" qu'en Occident ? Oublient-ils qu'il a déjà diffusé dans les populations françaises d'origine maghrébine ? Or s'ils estiment que l'islamisme des Frères musulmans est bon pour les "arabes", pourquoi ne le serait-il pas pour les français d'origine "arabe" ? Et s'il est bon pour les "français d'origine arabe" pourquoi ne serait-il pas bon pour les français ? Car leurs "analyses" confortent les Frères musulmans dans leur politique expansionniste.

Alors stop à toutes ces analyses stupides qui fleurent le racisme quand pour ces "spécialistes", les valeurs universelles sont à géométrie variable, adaptables aux "arabes".


Les peuples du sud de Mare nostrum aspirent aux mêmes valeurs universelles que ceux du nord ! Et malheureusement, tous ces peuples sont sur le même bateau pour la lutte contre l'islamisme, depuis leur invasion par le wahhabisme. Ce qui est arrivé dans les villes du sud de la Méditerranée est en train de se produire dans celles du Nord. Pour en mesurer l’étendue, il faut voir la vitesse exponentielle avec laquelle l’islamisme s'y repend : pour cela il suffit de voir le nombre de femmes voilées, porte-étendard de l'islamisme, envahir l'espace public !

Rachid Barnat



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Maghreb - Tunisie : Musulman-démocrate ou islamiste ?

Avec l'élection d'une femme à la mairie de Tunis, son parti Ennahda s'éloigne un peu plus de la pensée de Hassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans, et tente de s'inspirer de l'expérience de la démocratie chrétienne allemande.

Depuis le Congrès du parti en mai 2016, Ennahdha se décrit comme un parti musulman-démocrate, une expression qui, d'après ses dirigeants, « représente son engagement en faveur d'une Tunisie démocratique et son utilisation de l'islam comme point de référence pour sa politique ». 

De quel nom relève le courant Ennahdha (« la Renaissance » en arabe) ? Est-ce un parti islamiste ? Une branche officielle des Frères musulmans ? Une mouvance qui avance cachée, dissimulant des projets totalitaires à moyen et long-terme ? L'AKP version tunisienne ? Ou, à l'image des « chrétiens-démocrates » allemands, des « musulmans-démocrates » dont le QG est à Tunis ? Tout dépend de quoi on parle. Si l'on ajoute que sa candidate élue à la mairie de Tunis, Souad Abderrahim, ne porte pas le voile. Si l'on s'en fie aux apparences, la confusion peut être exemplaire.

Un retour dans le passé s'impose.

Aux origines : un mouvement islamiste

Il faudra vingt-neuf années pour que le mouvement de la tendance islamique (MTI) devienne légal, dûment reconnu par l'État tunisien au lendemain de la révolution du 14 janvier 2011. Fondé le 6 juin 1981, il est l'ancêtre d'Ennahdha. Autre époque, autres mœurs. Le président à vie Bourguiba refuse de les reconnaître tout en ayant, durant les années 1970, facilité leurs actions dans les universités afin de contrer la gauche montante. Tactiquement vôtre.

Sous Ben Ali, tortures, assassinats et grands procès

Ben Ali n'était Premier ministre que depuis six semaines lorsqu'il décida de mener un coup d'État médical envers celui qui l'avait nommé, Habib Bourguiba. Un vent d'espoir souffla alors sur la Tunisie. Durant deux ans. Puis le voile noir de la répression s'abattit sur le pays. Les membres et sympathisants du parti Ennahdha furent arrêtés, torturés, certains jusqu'à la mort. Des procès retentissants furent organisés. Le mouvement islamiste fut décapité. Certains prirent la route de l'exil. Leur leader, Rached Ghannouchi, s'installa à Londres. Vint la révolution. En pas même un mois, la dictature Ben Ali fut balayée. Ennahdha devint un parti légal. Ghannouchi fut accueilli en héros par des milliers de sympathisants à l'aéroport de Tunis-Carthage. Le pouvoir leur tendait les bras. Fort logiquement, les principaux opposants à Ben Ali arrivèrent en tête aux élections constituantes de novembre 2011. Puis perdirent les législatives de 2014.

2016 : le parti se sépare de la prédication

La mue s'effectue en mai 2016 à l'occasion de son congrès. Le parti décide officiellement, devant militants et aréopage de diplomates, de cesser « son mandat religieux civique » (la prédication) pour devenir un parti politique démocratique, dont « l'islam n'est pas la finalité, mais un point de référence ».

Dans une Tunisie où tous les candidats à la présidentielle de 2014, communiste compris, expriment publiquement leur foi (citations du Coran, prière…), Ennahdha n'en fait pas démonstration plus que les autres. Selon eux « l'islamisme comme terme implique le militantisme, le fondamentalisme ou la violence. Ennahdha est un parti politique démocratique qui a participé, gagné et perdu des élections depuis le Printemps arabe. Il s'oppose à toute forme de violence et d'extrémisme ». 
Cette explication est envoyée aux rédactions qui le qualifient d'islamiste, terme « trompeur » et « dommageable » selon eux.


Un parti comme les autres ?

Démocratique, Ennahdha ? Oui. Vainqueur des premières élections démocratiques en 2011, il a cédé le pouvoir à un gouvernement de technocrates en 2014, avant la fin du mandat. Battu fin 2014, il a accepté de soutenir le gouvernement mis en place par Nidaa Tounes. Et depuis, est un fidèle allié. Il est même le seul à soutenir l'actuel chef du gouvernement Youssef Chahed. Victorieux des municipales du 6 mai dernier, il n'en a pas fait un argument de recomposition de l'exécutif. Patient, méticuleux, organisé, Ennahdha est sans doute le seul parti réellement structuré du pays. Ses militants sont disciplinés. Ils ont accepté, en tordant le nez, la loi de réconciliation administrative qui amnistie les fonctionnaires ayant fauté sous Ben Ali. Tant que Rached Ghannouchi préside le parti, la discipline règne. Lotfi Zitoun, son conseiller politique, « aujourd'hui, le cheikh entame son dernier mandat, qui s'achèvera en 2020. La ligne de consensus prônée par la direction du parti a provoqué une fracture ». L'homme va jusqu'à évoquer des primaires pour son parti. Pas certain que cela soit en phase avec le fonctionnement interne du parti.

Les autres partis islamistes au Maghreb

Au Maroc, le pendant d'Ennahdha est le Parti de la justice et du développement. Il a totalisé 27 % des voix aux législatives de 2016. Il évolue dans un système politique radicalement différent. Au royaume chérifien, pays du « Commandeur des croyants », rien ne se fait sans l'approbation du palais. En

Algérie, après la terrible guerre civile des années 1990 (plus de 100 000 morts), les islamistes pèsent peu dans les urnes.

Quant à la Libye, le Parti de la justice et de la reconstruction (les Frères musulmans) présidé par Mohamed Sowan n'a pas su conquérir les urnes. La situation libyenne ne peut être politiquement décryptée sur les seuls critères de calcul politique. L'affrontement est-ouest (Tripoli-Beida), l'absence d'unité nationale, les guérillas à répétition sont aujourd'hui le véritable enjeu.

Les conservateurs ne sont pas toujours ceux qu'on croit

Ennahdha est le seul parti d'origine islamiste à évoluer dans un environnement authentiquement démocratique. Si ses débuts (2011-2014) n'ont pas été exempts de dérapages (« l'excision en Afrique » serait une « chirurgie esthétique » selon l'un des historiques du parti, Habib Ellouze), le parti s'est recentré, écartant poliment faucons et radicaux. Pour ses détracteurs les plus acharnés, il s'agirait de duplicité. D'une « mascarade » visant à séduire l'Occident afin d'obtenir sa bienveillance. Bref : d'un double discours permanent.

Dans les faits, impossible de prendre en défaut les dirigeants d'Ennahdha depuis 2014. Ghannouchi est le seul dirigeant politique tunisien à avoir dit que « l'homosexualité est un phénomène naturel et qu'il ne faut pas s'ingérer dans les agissements des individus ». Cette liberté individuelle est passible de trois ans de prison. Le président de la République, Béji Caïd Essebsi, a pour sa part refusé la décriminalisation de l'homosexualité.

Quant à la première femme élue maire de Tunis, Souad Abderrahim, elle ne porte pas le voile. Cette ex-députée constituante Ennahdha met à bas tous les clichés en portant pantalon, chemisier et léger maquillage. Au point que toute la presse a noté cette absence de voile. Ennahdha est le seul parti à avoir présenté une femme tête de liste dans la capitale tunisienne.

Musulman-démocrate ou islamiste ?

Pour trancher, il faudra attendre le prochain congrès, en 2020, et l'irruption d'une nouvelle génération aux commandes. Une génération qui n'aura pas été dans le combat. Le terme « musulman-démocrate » fait directement lien avec les « chrétiens-démocrates » allemands. Voire à la démocratie chrétienne italienne. Des partis historiques, nés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.


Wait and see.


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Plus les sociétés deviennent islamistes, plus les individus rompent avec la religion

A la suite des « printemps arabes », trois pays ont vu les islamistes accéder au pouvoir : la Tunisie, le Maroc et l’Egypte. La chercheuse, Anne-Clémentine Larroque, raconte comment cette expérience a changé ces partis et les a menés vers une relative sécularisation.
Les « printemps arabes » ont donné aux partis islamistes des opportunités pour accéder au pouvoir, notamment en Tunisie, en Egypte et au Maroc. Après plusieurs mois de terrain dans ces trois pays, la jeune chercheuse et historienne Anne-Clémentine Larroque livre un ouvrage dans lequel elle examine comment ces mouvements ont évolué avec l’expérience du pouvoir (1). En Tunisie, elle a étudié les effets du pouvoir sur Ennahdha qui a fait partie du gouvernement d’union nationale de 2011 à 2014, et qui se définit aujourd’hui comme un « parti de musulmans démocrates ». 
Les Frères musulmans, qui influencent tous les mouvements islamistes depuis un siècle, font partie de l’histoire nationale de l’Egypte, où ce mouvement transnational a été fondé. Le 20 janvier 2012, le parti islamiste qui en émane, le Parti de la liberté et de la justice (PLJ), dirigé par Mohamed Morsi, a remporté les élections législatives, son gouvernement est renversé par l’armée en juillet 2013. Depuis 2014, le général Al-Sissi réprime durement les Frères musulmans. 
Enfin, la jeune spécialiste raconte l’histoire plus atypique du Parti de la justice et du développement (PJD), qui a remporté les élections législatives en 2011 au Maroc et doit composer avec le pouvoir du roi qui est aussi Commandeur des croyants. 
Ces trois partis islamistes ont profité de la même opportunité des printemps arabes pour accéder au pouvoir. Ensuite, ils ont vécu des expériences différentes. Ils ont en commun une certaine sécularisation et du même coup des ruptures souvent définitives avec leur frange la plus extrémiste.

Pourquoi parlez-vous d’islamismes au pluriel ?

D’abord, parce que la famille islamiste se divise en plusieurs branches dont les ramifications ont évolué depuis 2011. Il y aurait donc plusieurs idéologies islamistes. Dans mon livre, en analysant l’évolution de la dimension politique des partis islamistes élus, j’évoque automatiquement le cheminement de la branche originellement quiétiste : les salafistes et l’explosion médiatique des islamistes radicaux appelés jihadistes.

Les trois partis islamistes dont je parle, le PJD au Maroc, les Frères musulmans en Egypte (PLJ) et Ennahdha en Tunisie, même s’ils ont certaines inspirations communes, représentent trois expériences différentes du pouvoir.

Chacun des partis a été hissé au pouvoir par les urnes, en revanche, leur maintien n’a pas été expérimenté de la même manière. Si les islamistes l’ont perdu en Egypte, ils sont encore associés au pouvoir en Tunisie, et le partagent au Maroc actuellement. Ajoutons que les dernières élections locales en Tunisie en mai 2018 ont consacré à nouveau le parti Ennahdha comme première force politique en Tunisie, devant Nidaa Tounes, pourtant à la tête de l’exécutif.

En Egypte, les Frères musulmans sont aujourd’hui diabolisés par le pouvoir. Le général Al-Sissi les a qualifiés « d’organisation terroriste ». Mais à force de les diaboliser, on oublie les difficultés qu’ils ont eues à gouverner quand ils étaient au pouvoir entre 2012 et 2013 avec Mohamed Morsi à la présidence. Ainsi, aux yeux de la population, l’illusion persiste. Plus il y a de répression et de diabolisation, plus le mythe, le fantasme des Frères musulmans, reste intact.

Vous racontez aussi comment l’expérience du pouvoir divise les mouvements islamistes.

En Tunisie, Ennahdha a fait le choix de couper les ponts avec les jihadistes d’Ansar al-Charia en 2013. Par conséquent, le parti s’est coupé de son électorat jeune qui recherchait justement la transgression des salafo-jihadistes et un idéal d’absolu. Cet exercice du pouvoir crée effectivement des divisions au sein des partis islamistes, des ruptures parfois définitives.

L’autre conséquence de l’expérience du pouvoir est que ces partis finissent par se séculariser ?

Les islamistes ont vécu deux phases, le passage de la prédication à la politique, puis de l’opposition au pouvoir. Ce sont les deux phases de leur sécularisation. C’est notamment le cas pour Ennahdha en Tunisie et le PJD au Maroc. Ainsi, la nouvelle Constitution tunisienne, élaborée entre autres avec Ennahdha, proclame la liberté de conscience. Et dans le sud de la Tunisie, certains islamistes se réclament aussi de l’ancien chef d’Etat, Moncef Marzougui (au pouvoir de 2011 à 2014), ancien militant des droits de l’homme et représentant de la gauche laïque.
Au Maroc, nous constatons aussi les prémices d’une sécularisation. Le roi et son entourage ont bien conscience que la société marocaine est en train de changer très rapidement. Il y a de plus en plus de porosités avec le monde occidental. Des femmes commencent à se dévoiler. Ce changement est accompagné de façon discrète par le pouvoir, le roi, Commandeur des croyants. Par pragmatisme, mais aussi par intérêt, car il est promoteur de partenariats avec l’Union européenne.
Dans tous ces cas de figure, je cite l’islamologue Adrien Candiard qui explique très bien à quel point toute islamisation de la société s’accompagne forcément d’une sécularisation.

Plus les sociétés deviennent islamistes, plus les individus, surtout des jeunes, rompent avec la religion et décident de ne plus pratiquer l’islam. C’est le cas en Egypte, beaucoup de jeunes gens s’éloignent de l’islam face à une salafisation qui vient du Moyen-Orient, et surtout d’Arabie Saoudite.

Malgré tous ces aspects de dialogue, de sécularisation, de démocratisation, la Tunisie reste le pays qui envoie le plus gros contingent de jihadistes à l’extérieur…

C’est l’effet balancier inverse de celui décrit par Adrien Candiard : en sécularisant, on islamise en même temps. C’est aussi la preuve qu’un dialogue se libère en Tunisie. C’est bien le signe d’une démocratisation en cours. Tous les extrêmes peuvent s’exprimer, et c’est toujours mieux de les laisser parler plutôt que de tenter de les étouffer. Ce dialogue ouvert ne peut être que cathartique. Ces oppositions ont lieu au sein même d’Ennahdha, et de la troïka [rassemblant trois partis politiques représentés à l’Assemblée constituante dans le but de former une majorité stable, ndlr], des gens qui sont aux antipodes les uns des autres échangent, même si c’est de façon conflictuelle. Ces discours a priori incompatibles ont eu des effets très sains sur l’évolution des mentalités.

La situation sociale reste explosive…

Parce que les réformes économiques et sociales qui étaient attendues ne se sont pas faites. Il y a un décalage en Tunisie sur les deux mots d’ordre de la révolution de 2011 qui étaient «Liberté» et «Dignité». Les progrès concernant les libertés existent mais ceux concernant la dignité, surtout socio-économique, ont été oubliés. Entre 2011 et 2017, les conditions de vie des Tunisiens se sont globalement détériorées, la dette publique est passée de 40 % du PIB à 70 %. D’où la relance de nouveaux mouvements de contestation qui risquent d’être plus extrêmes que ceux de 2011. 

L’Egypte rate donc cette expérience cathartique menée en Tunisie et revient presque en arrière avec Al-Sissi ?

Oui, et pourtant nous avons affaire à un peuple beaucoup plus politisé qu’au Maroc ou en Tunisie. Le peuple a plus de poids. Les Égyptiens ont eu le droit de protester avant les autres, même si c’est au sein d’un régime plutôt autoritaire. Ils ont aussi une vision plus géopolitique : ils ont connu le panarabisme, les accords de Camp David… Mais c’est pourtant en Tunisie et au Maroc, qu’on assiste à une libéralisation de la conscience politique. Sissi a gelé cette évolution en 2013 en se faisant le porte-parole du peuple.

Est-ce que cela ne risque pas de tourner aux années noires algériennes après l’interdiction du FIS ?

Sissi ne fait que donner du grain à moudre aux plus extrémistes, ou à ceux qui pensent que l’islamisme politique est la solution. Même s’ils ont été déçus par Morsi. Mais la révolution a été arrêtée, suspendue, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’existe plus. Aujourd’hui, des gens continuent de s’organiser dans des quartiers populaires du Caire. Certes, les Frères musulmans se sont massivement exilés en Turquie, et un peu au Qatar. Mais en favorisant une clandestinité du mouvement, Sissi favorise aussi une plus grande radicalité.

Propos recueillis par Catherine Calvet
  1. Ministère de la Justice
  2.      
  3. CEDEJ - Centre d'Études et de Documentation Économiques, Juridiques et sociales
  4.      
  5. Sciences Po; Spécialiste en géopolique de l'islamisme.

Il faut laisser les printemps être arabes : quel bilan pour l'islamisme au pouvoir ?

(1) L'islamisme au pouvoir, Tunisie, Egypte, Maroc (éditions PUF)