jeudi 11 juillet 2019

LE VETERINAIRE SE CACHE POUR PLEURER

La vie d'un chien, celle du petit Randy. 
Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien "

Souvent on me fait répéter le nom de Randy : " Gandhi ? ". " Non, Randy ". On aurait pu aussi l'appeler Gandhi. Il avait beaucoup de qualités de ce grand sage. Et en premier, son pacifisme et son calme. C'est un chien qui ignore la violence et l'agressivité. Il ne voit le mal nulle part. Toujours sociable avec tout le monde mais aussi avec ses congénères, au point qu'il nous faut le surveiller pour le préserver de l'agression de certains d'entre eux. 
Un vrai gentleman, qui sait se tenir. Un chien facile à vivre. 


Randy du Clos de L'Ancienne Ferme 

De race Chi Hu Ah Ua, (Chihuahua). Sa robe est fauve à poil long avec un plastron blanc, des gants blancs et des chaussettes blanches. De construction harmonieuse et équilibrée. Une belle prestance à l'allure gracieuse avec des membres hauts et droits et de bons aplombs. Sa tête est très expressive, avec de grands yeux noirs au regard doux et intelligentAvec ses grandes oreilles dressées et très écartées, certains le prennent pour un fennec des sables. Il pèse 3,3 kg. 

Né le 25 novembre 2000 à Saint Yzan de Soudiac 33 920, situé à 44 km au nord de Bordeaux.
Son père Alek 1, fauve à poil long, inscrit au LOF.
Sa mère Priska, noire à poil long, inscrite au LOF.
Son grand-père maternel Dorenty, à poil long, inscrit au LOF.
Sa grand-mère maternelle Ivania du Clos de l'Ancienne Ferme, sable à poil long, inscrite au LOF.
Son arrière-grand-père maternel Valerian, à poil long, inscrit au LOF,
Son arrière-grand-mère maternelle Estelle, à poil long, inscrite au LOF.

Avec une telle généalogie, on aurait pu confirmer Randy et l'inscrire lui aussi au LOF. 
Ne souhaitant ni faire de l'élevage et encore moins le présenter aux concours de beauté des chiens de race, nous ne l'avons pas fait. Sa beauté physique et morale, nous n'avions pas à les " confirmer " par qui que ce soit ; puisqu'elles lui étaient acquises par tous ceux qui l'ont connu et aimé. Pour nous, il avait " les pieds tigrés ", point à la ligne ! 
Nous n'avions pas besoin d'un pedigree officiel !

Randy un don du ciel et un don d'amis 

Annie & Maurice ont toujours eu des chiens de toutes races. Ils sont allés prendre Randy au nord de Bordeaux quand il avait 6 mois. Assez rapidement ils lui ont trouvé une fiancée, récupérée chez un éleveur qui s'en séparait pour cause de mauvaise reproductrice. Elle formera avec Randy un couple uni. Ils sont très tendres l'un pour l'autre. Ils s'aimaient bien et Randy adorait Orphée. Ils ont fait deux beaux bébés : Vigo et Verlaine, nés un 1er avril 2004. 

Annie & Maurice cherchaient à caser ces deux bébés : Hamida va accueillir Vigo en juillet 2004 et Verlaine partira quelques années plus tard chez leur amie artisan tapissier. Car il faut dire que Annie & Maurice en maîtres responsables, ont toujours su choisir où caser les chiens qu'ils ne pouvaient plus garder et s'assurer qu'ils seraient bien traités. Je pense que les chiens qu'ils ont donnés, ne les remercieraient jamais assez du bon choix qu'ils ont fait. 

En septembre 2004, Annie & Maurice, ont décidé de se séparer de Randy pour ménager Orphée et la mettre au repos. Ils nous ont proposé de nous le donner ; et devant mon hésitation, Randy a tranché la question en s'invitant sur mes genoux pour me faire un câlin auquel je n'ai pu résister. En somme, c'est lui qui nous a adoptés et nous ne le regrettons pas. Il avait alors 4 ans, toutes ses dents et il était bien dans sa tête. 

Randy et moi 

Randy est entré dans ma vie à un moment où je découvrais ce que des frères peuvent faire à leurs frères quand un héritage transforme une fratrie réputée unie et exemplaire, en une meute de loups déchaînant la cupidité et la cruauté des uns et révélant la stupidité des autres; trahissant un manque d’honnêteté intellectuelle des " aînés ", pour ne pas dire d'honnêteté tout court ! Héritage qui sera pour moi l'occasion de découvrir la nature réelle de chacun des membres de cette fratrie que j'idéalisais.

Randy fut une consolation pour moi car plus je découvrais leur bassesse et leur cruauté et plus j'aimais mon chien, comme dirait l'autre.

Dans le couple homme-chien que je formais avec Randy, il existe une complicité extraordinaire, qui ne passe souvent que par des gestes, des regards, des intonations de voix, des attitudes ... ce qui me fait dire que je le comprends et qu'il me comprend ; d'autant que j'arrive à lire comme sur un tableau noir dans ses grands yeux quand il me regarde avec l'air de me dire des choses. Le plus touchant, c'est de voir son contentement que j'aies saisi ce qu'il voulait me dire.

De par ma profession, j'en ai vu des chiens et j'en ai soignés tant et tant avec dévouement, mais jamais je ne me suis tant attaché à un chien autant qu'à Randy, avec autant d'empathie.

Randy et Orphée 

La fiancée de Randy était très douce et très gentille avec tout le monde. Randy en était fou amoureux. Depuis qu'il en a été séparée, chaque fois qu'il entend son nom dans nos conversations, il a les oreilles qui se dressent avec intérêt et il se mettait à la chercher. Tant qu'elle était encore en vie, il lui arrivait de la revoir quand nous l'amenions avec nous en visite chez Annie & Maurice. Leurs retrouvailles étaient touchantes. 

Après le décès d'Orphée et bien longtemps qu'elle soit partie, il se souvient toujours d’elle ; puisque dés qu'on prononçait son nom, ses oreilles se dressent tel un radar à sa recherche. Une fidélité en amour dont les hommes pourraient en prendre de la graine.


Randy et Vigo 

Les retrouvailles du père et du fils sont des moments de joie intense. Elles nous touchent tout autant qu'elles nous inquiètent depuis qu'on a découvert le souffle au cœur de Randy. 
Ils gémissent de plaisir comme s'ils pleuraient de joie. Mais très vite ils se calment, retrouvent leurs habitudes et ne se lâchent plus. Ils s'entendent comme deux larrons en foire. Randy ayant une autorité naturelle que Vigo respecte, en n'oubliant pas la préséance pour son père. Même devenus âgés, la hiérarchie a été toujours respectée entre ces deux-là, sans heurts ni agressivité. Vigo aime et respecte son père. Affaibli par la maladie, c'est Vigo qui veillait son père et lui servait de garde du corps.

Jeunes, les deux jouaient ensemble et souvent à l'initiative de Vigo qui d'un coup de rein invitait son père à jouer avec lui. Avec l'âge et la maladie, Randy se laisse aller jusqu'au jour où il retrouve son fils dont la seule présence lui redonne du punch. On disait que Vigo est une pilule de jouvence pour son père puisque Randy retrouvait appétit et entrain. On se demandait alors s'il ne fallait plus les séparer. Mais la question égoïste était : Les laisser ensemble, où ? En Tunisie ? En France ? C'est à dire, avec Hamida ou avec nous ?

Après chaque séparation, les deux passaient par une phase plus ou moins longue de déprime. Si au début les déprimes s'estompaient au bout de 2-3 jours; à la suite de la dernière séparation en avril 2019, Vigo comme s'il pressentait qu'il ne reverra plus son père, a fait une gréve de la faim inquiétante, obligeant Hamida à le nourrir avec une seringue pour qu'il ne dépérisse pas. 

Qui a dit que les chiens n'ont pas d'âme ni de sentiments ? Certainement quelqu'un qui n'a jamais eu de chien.



Randy et ses congénères 

Bien dans sa tête, Randy respecte ses congénères et ne les craint pas. Il nous fallait faire attention pour lui éviter les surprises avec certains d'entre eux au tempérament dominant. Dans son parc, tout le monde le connait : les chiens comme leurs maîtres. Il avait ses préférences. Lors de ses promenades, il s'est lié d'amitié avec quelques uns et surtout quelques unes que nous appelons " les parisiennes " : deux Yorkshire toy, une mère et sa fille, toujours aussi coquettes avec une garde robe affriolante et un nœud dans les cheveux assorti.

Une voisine qui a récupéré une jeune caniche auprès de sa fille, avait du mal à la sortir car la petite chienne avait peur de ses congénères, jusqu'au jour où elle a croisé Randy dont le calme l'avait rassurée pour s'approcher suffisamment de lui et comprendre qu'il n'allait pas la manger ! De sortie en sortie et après chaque rencontre avec Randy, la chienne s'est habituée à lui et a pris de l'assurance petit à petit vis à vis de ses congénères ; ce qui a rassuré sa maîtresse qui n'avait plus besoin de tirer sur sa laisse pour l’empêcher de rebrousser chemin et rentrer à la maison. Une fois adulte, la chienne est devenue une copine à Randy ce que sa maîtresse appelle de la gratitude pour son éducateur qui l'a sociabilisée.

En revanche à Venise, la veille de notre départ, Randy pensait bien faire d'aller saluer un fox terrier, croisé lors de sa promenade sur le quai de la Giudecca. Celui-ci hargneux, l'a chopé par l'oreille. Il s'en est fallu de peu qu'il le tue si la maîtresse du chien n'avait pas eu le réflexe de le suspendre en l'air par sa laisse, l’empêchant d'attaquer Randy ailleurs. J'ai accouru et avec grande peine j'ai pu desserrer la mâchoire de l'agresseur. Randy s'en est sorti avec une grande frayeur, un torticolis et une légère blessure superficielle de l'oreille car le vieux Fox Terrier, n'avait plus les incisives en fleur de lys, ce qui aurait pu provoquer plus de dégâts ! 

Croyez-vous que Randy en a tiré une leçon ? Comme par devant, il a continué à saluer tous ses congénères qu'ils soient de sa taille ou des " géants " !

Randy et ses amis 

Randy aime nos amis et retient le nom de certains qui sont évocateurs d’agréables moments pour lui. 

Ainsi dés que nous prononcions le nom de Manoune, il frétille de plaisir ; nous danse une sarabande devant la porte d'entrée, ayant compris que nous lui rendions visite. Le plus étonnant, est qu'il associe à cette visite, la voiture pour y aller. Et il ne se trompe jamais en sortant de l'immeuble de tourner à gauche pour aller au garage alors que ses sorties habituelles se font vers la droite qui le mènent à son parc, devant notre résidence.

De même pour d'autres noms comme celui de Hélène, la femme de ménage, dont il appréciait la compagnie parcequ'elle était toujours gentille avec lui ; et que je taquinais en lui disant que si Randy la suit partout, c'est pour faire l'inspecteur des travaux finis. Ce qui la faisait rire.

Ou comme celui de Hamida, synonyme de retrouvailles avec son fils Vigo, devenu très vite son seul et unique compagnon de jeu dont il apprécie la compagnie. D'ailleurs dés qu'il nous entend parler de son fils, il a les oreilles qui se dressent tel un radar à la recherche de Vigo.

Danielle quant à elle, l'ayant quelque fois gardé parce que nous ne pouvions le prendre avec nous en voyage, est devenue sa nounou attitrée ; et son nom évoque pour lui des gâteries alors que je lui interdisais de lui donner quoique ce soit en dehors de ses croquettes. Quand nous lui rendions visite et annoncions son nom, sa joie fait plaisir à voir de la retrouver, jusqu'à ce que je découvre le pot aux roses : elle lui donne des petits morceaux de viande ou de fromage dont il raffole, s'excuse-t-elle ! 

Sa fidélité pour ceux qu'il a aimés, est restée intacte car âgé et fatigué par la maladie, il continue à réagir à l'évocation de leurs noms ...

Randy et les enfants 

Si Randy apprécie la compagnie des adultes, il se méfie cependant des enfants; et plus particulièrement des tous petits. En a-t-il gardés un mauvais souvenir dans sa jeunesse ? Toujours est-il que lors de ses promenades, il prenait la tangente pour ne pas croiser le chemin des enfants qui pourraient le chahuter, voir le malmener dans leurs mouvements brusques et désordonnés. 

Cela dit, quand nous le prenions à bras pour le présenter à certains d'entre eux, il semble se prêter de bonne grâce à leurs caresses, du moment que nous lui assurions qu'ils ne le brutaliseraient pas en lui tirant les oreilles ou la queue ... 

Randy en voiture 

En voiture, je veille à ce que  Randy soit toujours bien installé. Le siège arrière lui est généralement entièrement réservé. Il a sa corbeille d'un coté; et de l'autre, tout l'espace est couvert d'un tissu chaud ou d'une grande serviette en coton, selon les saisons. Quand il passe de l'un à l'autre, je dis que Randy change de résidence. Pour éviter l'effet serre du soleil, je couvre la vitre d'une serviette coincée dans la portière. Selon la saison, je lui met le chauffage ou le climatiseur, toujours avec les buses orientées vers l’arrière de l'habitacle afin qu'il ait une température adéquate. Avec l'âge, en hiver une couverture en cachemire est à sa disposition pour le border. 
Quand il sommeille en voiture, nous évitons de mettre la radio pour ne pas le déranger. 

Randy en voyage 

La voiture, l'avion, le train, le bateau, le bus, le métro, le vaporetto ... ne le dérangent pas. Randy s'adaptait à tout et ne s'étonnait de rien. Il nous accompagnait dans nos voyages sans rechigner. Lors des préparatifs d'un voyage, à la simple vue de nos valises, il était content et joyeux. Sa grande inquiétude était de savoir s'il partait avec nous ou pas. Pour le rassurer, je sortais son panier de voyage et le mettais devant la porte d'entrée. Alors sa joie redoublait d'intensité, certain que nous ne l’abandonnerions pas.

Voilà un petit chien qui en a fait des voyages. Il a connu les aéroports, les gares maritimes, les gares ferroviaires, ... et partout il s'est comporté comme si toute sa vie il n'avait fait que cela ! Toujours calme, prenant les choses le plus naturellement et en toute confiance avec un flegme olympien; puisque nous étions toujours avec lui. Quant aux contraintes que certaines compagnies lui imposaient, il les acceptait avec philosophie mettant la chose sur la bêtise des hommes qui voient dans tout animal, une bête sauvage et dangereuse !

En voiture, nous l'installions sur le siège arrière, et quand le voyage était long, nous nous arrêtions toutes les deux heures pour une halte pipi et boisson. D'origine mexicaine, il faut dire que Randy nous étonnait tout autant qu'il nous inquiétait; puisqu'il était sobre et ne buvait que rarement ... même en été en Andalousie !

Ainsi il a été mainte fois en Tunisie à Tunis, à Hammamet, à Sidi Bou; en Espagne à Séville, à Requena, à Marbella, à Fontarrabie; en Italie à Rome, à Venise; en Suisse, à Lausanne, à Zurich, à Peney-le-Jorat; à Paris, dans les Landes, dans le Lot, dans le val de Loire, en Vendée, à Agen ... toujours content de partir mais encore plus content de retrouver sa maison et son parc !

Il nous amusait de le voir reconnaître les adresses déjà connues par lui quand il nous devançait comme pour nous montrer le chemin; et s'arrêter pile devant la porte de la maison, de l'immeuble et de l'appartement où nous devons nous rendre, sans jamais se tromper; même si le dernier séjour remontait à 2 ou 3 ans ! On dirait qu'il est équipé d'un GPS. Mais un GPS infaillible. 


Randy et nos invités  

Quand nous recevons des amis à dîner, Randy le comprend très vite en me voyant dresser la table. Alors il prend son rôle de majordome à cœur et contrôle tout ce que je fais aussi bien en cuisine que dans la salle à manger. Puis il se met devant la porte à attendre nos convives. Dés que le premier arrive, Randy est content d'entendre la sonnette. Cela lui confirme qu'il ne s'était pas trompé et que nous attendions bien des amis pour dîner !

En bon majordome avec son plastron blanc et ses gants blancs, il salue alors un à un nos invités en leur accordant à chacun un petit câlin en s'invitant sur leurs genoux sans faire de jaloux ; puis il allait se mettre sur son coussin en satin bleu, rembourré avec de la kapok, que lui a confectionné spécialement Hamida, tenir compagnie à nos amis. Car il aime la compagnie.


Randy et les sorties 

Si à l'annonce de : " On va promener ", Randy est content et nous aide de bonne grâce à enfiler son harnais ou son manteau par temps de pluie ; à l'annonce de  : " A tout à l'heure ", le rendait triste car il l'assimile à un abandon de chien. Alors il nous regarde avec des yeux où se lit la tristesse mais aussi le reproche de le laisser seul ... ce qui nous culpabilisait !

D'ailleurs il appréhende nos sorties car la question pour lui est de savoir s'il sortait avec nous ou si nous sortions sans lui. De nous voir nous préparer, lui met déjà la puce à l'oreille mais dés qu'il entend le pschitt du vaporisateur du " sent bon ", il sait avec certitude qu'il y a sortie et qu'elle est imminente. Il se met alors devant la porte d'entrée et nous regarde avec une grande interrogation dans le regard, pour savoir ce que nous avons décidé : s'il est de la " sortie ", il nous danse une sarabande ; s'il n'en fait pas partie et qu'il entende " à tout à l'heure ", alors il est malheureux. 

Les promenades habituelles de Randy ont lieu dans un immense parc de verdure comparé à sa petite taille, ce qui me fait dire que Randy promène dans sa forêt amazonienne quand l'herbe le dépasse ! Au rythme de ses promenades, il a fini par rencontrer beaucoup de monde et beaucoup de congénères. Il est connu comme le loup blanc par tous. Ce qui est touchant, il est apprécié de tous. Beaucoup demandent de ses nouvelles depuis qu'ils ont su qu'il a un problème cardiaque. Les années passants, Randy est devenu, et considéré comme tel, le patriarche des chiens du parc !

Avec son manteau écossais rouge, il avait l'air d'un gentleman farmer dont il avait déjà le flegme, quand il promenait de long en large dans son parc tel un maître des lieux, marquant son territoire à force de haltes-pipi et neutralisant celui des autres.

Tant que Randy était valide, il nous surprenait par ses pudeurs. Lors de ses sorties hygiéniques, il refusait systématiquement de se donner en spectacle devant nous. Il s'arrangeait pour s'abriter derrière un arbre, un talus ou dans les hautes herbes; sinon en terrain nu, il s'éloignait autant qu'il pouvait et se mettait en position toujours face à nous de sorte de préserver son intimité. 

Quand l'un de nous craquait et lui donnait autre choses que ses croquettes, très vite cela dérangeait Randy au point de lui provoquer des problèmes digestifs. Il lui arrive alors de s'oublier dans l'appartement où il s'arrange quand même de se soulager sur le carrelage plutôt que sur les tapis ! Il prenait un air désolé de quelqu'un pris en faute. Pour ne pas le culpabiliser et rajouter à sa souffrance physique une souffrance morale, on nettoyait discrètement la chose. Chose qui se produisait à chaque changement de traitement. Sa pudeur est touchante. Il semble s'excuser de ce qui lui arrive malgré lui, alors que les fautifs ce sont nous.

Et quand sa santé s'est dégradée, faire ses besoins est devenue laborieux pour lui. Un jour j'ai pris sur moi de passer outre sa pudeur pour l'aider manuellement. Depuis, chaque fois qu'il est en difficulté, il me regarde avec l'air de dire " Désolé, est-ce que tu peux m'aider ? ". Evidemment je l'aidais et il semblait soulagé de n'avoir pas eu à forcer; et moi aussi.

Randy et les soins 

Si Randy apprécie sa toilette matinale et le coup de peigne quotidien; pour ce qui est des shampoings et de la coupe des ongles, le jour où je décidais de les faire et sans que je sorte ses instruments de " torture " ni le nécessaire de bain, Randy se cache et tremble à la perspective de ce qui l'attendait et qu'il n'appréciait guère. Était-il en mode WiFi ou est-ce la transmission de pensée entre lui et moi ? Mystère.

Mais après coup, il se sent beaucoup mieux ; voire il en redemande du massage avec la pomme de la douche en mode " thalassothérapie " qui soulageait ses douleurs articulaires. Avec le sèche-cheveux, il apprécie que je m'attarde sur la région lombaire pour soulager son arthrose. C'était pour lui une séance de " physiothérapie " avec de l'air chaud.

Les jours de pluie, il aime que je lui essuie les pattes qu'il me présente toujours dans le même ordre. S'il est trop mouillé, je le sèche au sèche-cheveux. Il en profite pour se réchauffer. 

Etant par ma profession le plus à même à assurer ses soins hygiéniques et médicaux, Randy a fini par me prendre pour un tortionnaire. Alors il se met au fond du couloir et me regarde avec un regard méfiant après chaque séance de " torture ". Mais pas rancunier, très vite il me réserve à moi aussi ses séances de " léchous ", sorte de paiement par " carte rose " pour les actes que je lui inflige pour son bien ou de gratitude tout simplement.

Pour répondre à ses " léchous ", je lui faisais alors des caresses " ostéopathiques " qu'il adorait au point de les réclamer encore et encore en s'étirant tel un chat, me présentant les parties de son corps où cela le soulageait le plus.

Fils du soleil, notre mexicain basané adore les bains de soleil. Avec l'âge il ne pouvait plus aller sur le balcon et se contentait de bain de soleil dans le salon devant la porte-fenêtre du balcon. Selon les équinoxes d'hiver et d'été, il savait à quelle heure les rayons de soleil entraient dans le salon et à quel endroit; puisqu'il s'y tient debout, attendant que je lui installe son coussin ... au cas où j'aurais oublié de l'installer. 

Lors des étés trop chauds et en l'absence de climatiseur, à l'aide d'un gant de toilette ou avec la pomme de la douche, je lui humecte le ventre, le poitrail, la gorge et les bouts de ses pattes, pour le rafraîchir; puis je l'installe face aux ventilateurs disposés à sa hauteur pour baisser sa température. Il prend plaisir à faire le va et vient devant les ventilateurs, sentant le bien fait qu'ils lui procurent. En hiver, je plaçais son panier à proximité d'un radiateur pour être sûr qu'il n'ait pas froid dans la nuit. Avec l'âge, je l'ai installé dans mon lit pour le couvrir et le border quand il se découvrait de peur qu'il n'ait pas froid.  

Randy malade 

De 2004 à 2016, Randy se portait bien, hormis quelques ennuis de santé anodins, vite soignés. Mais fin 2016, on découvre à Randy un souffle au cœur ; et depuis, ses ennuis ont commencé. Randy avait alors 16 ans. Les effets secondaires de son médicament bien que rares, Randy les a eus. Dont l’hypoglycémie. Ce qui en rajoutait à ses ennuis de santé. 

Quand Randy avait des problèmes de santé, il me regardait avec l'air de demander de l'aide. Il se laisse alors examiner avec beaucoup de patience. Il est content que je mette le doigt sur ce qui le dérange. Pour les soins, il me fait une totale confiance ; et quand ils étaient répétitifs, il m'étonne de venir me les réclamer à peu prés à l'heure où je les lui administre habituellement. Il se met alors devant moi et me regarde avec l'air de dire " tu ne m'oublies pas ? ". 

Avec l'âge et les crises qui se multipliaient et s'intensifiaient, toute la maisonnée s'est organisée autour de Randy. On faisait en sorte qu'il y ait toujours quelqu'un avec lui au cas où il aurait une crise. Plus de voyages, plus de sorties. Ses promenade se réduisaient dans l'espace et dans le temps pour ne pas le fatiguer. Pour son confort et sa sécurité, on lui a pris un lit de bébé dont j'ai matelassé les barreaux pour qu'il ne se blesse pas. On vivait pour ainsi dire, au rythme de Randy et pour lui.

Certains de nos amis se plaignant de ne plus pouvoir nous inviter, se sont résolus à nous inviter chez nous ce qui nous faisait rire en pensant au film " Viens chez, j'habite chez une copine ". Ils venaient alors les bras chargés; parfois d'un menu complet, boissons comprises.

Randy m'étonnait par sa résilience face à la maladie. Si à l'époque des petits bobos, il venait vers moi pour que je le soulage; depuis sa maladie du cœur, il s'est rendu que je n'étais pas d'un grand secours pour le soulager. J'avais du mal à trouver un équilibre entre bénéfice et effets secondaires de ses médicaments; et à chaque changement de dosage ou de médicaments, je risquais de chambouler l'équilibre fragile auquel on est parvenu, étant lui même très sensible au moindre changement.

La médecine vétérinaire étant limitée, Randy ne pouvait bénéficier malheureusement ni d'implantation de valvules cardiaques artificielles ni d'oxygénothérapie avec masque à oxygène pour compenser l’insuffisance de son poumon " cardiaque ". Ce qui est totalement injuste, quand on sait la grande contribution des animaux à leur expérimentation. 

Randy était vaillant et s'adaptait avec résignation à l'évolution de sa maladie et nous avec. Puisque vers la fin, le moindre effort lui coûtait ... même de manger et de boire, l’essoufflaient. A chaque étape de sa maladie, nous trouvions des solutions pratiques pour adapter sa vie au nouveau stade de son insuffisance cardio-respiratoire.

Dans sa jeunesse Randy nous surprenait par ses performances olympiques de venir tel un boulet sur un lit haut de 4 fois sa hauteur au garrot ! Quand j’annonçais que j'allais " lâcher le fauve ", il piaffait d'impatience derrière la porte et partait dans un sprint pour prendre son élan et atterrir dans le lit. Conscient de l'effort qu'il doit fournir pour sauter et si je ne pouvais l'empêcher de sauter sur les lits, les canapés, les chaises; j'ai proscris cependant les escaliers et leurs marches. Nous le prenons à bras pour ménager sa colonne vertébrale que ce soit pour les monter ou les descendre; car il n'était pas question de lui faire subir toutes les marches, comme autant d’obstacles, plus hauts que lui !

Mais vers la fin de sa vie et avec la fonte musculaire de ses pattes, il attendait que nous le prenions à bras pour le mettre sur le lit ou sur le canapé ou sur nos genoux; et de l'en descendre car en plus de ses faiblesses, sa vue a beaucoup baissé aussi.  

Randy a eu deux nodules prostatiques qui commençaient à le gêner. Un traitement hormonal a stabilisé leur évolution mais son effet secondaire s'est traduit par une prise de poids. 

A son insuffisance cardiaque et à ses crises cardio-respiratoires, se sont ajoutées des crises épileptiformes qui l'épuisaient. Parfois je le veillais durant 2 heures voire plus, installé sur mes genoux, le temps pour lui que tout se calme et qu'il retrouve un rythme cardiorespiratoire satisfaisant.

Ce sont ces crises qui par leur intensité et leur répétition de plus en plus rapprochée, nous inquiétaient le plus et nous ont fait penser à abréger ses souffrances. Mais en dehors de ces crises, il avait la faculté étonnante de retrouver un semblant de vie normale, ce qui nous culpabilisait d'avoir pensé à un tel acte définitif.

Et puis un jour, des taches blanches sont apparues sur la cornée de l’œil gauche. Un phénomène rare, similaire au psoriasis cutané, effet secondaire d'un de ses traitements. Ne voyant plus de cet œil, il a fini par le blesser par les obstacles qu'il ne voyait plus sur sa gauche. Un ulcère cornéen est apparu, suivi très vite par deux autres avec perte de substance. Au bout d'un mois de traitement, il n'y a pas eu d'amélioration.  

Devant la multiplication des problèmes, on a estimé que nous ne pouvions demander à un si petit être de supporter tant d'handicaps et de souffrance à la fois. Déjà pour manger, il faisait un effort surhumain pour chaque croquette, n'ayant plus beaucoup de dents. On voyait qu'il prenait sur lui pour nous faire plaisir que nous l'aidions à manger parfois durant une heure ou deux, à force de suppliques et d'éveil de l'appétit par toutes sortes de stimuli …
Chaque repas avalé, était une victoire pour lui sur la mort et cela nous remplissait de joie et nous bouleversait à la fois pour l'effort qu'elle lui coûtait ... jusqu'au repas d’après, que souvent je lui administrais avec une seringue, faute de le prendre par lui-même.

Mais malgré tout l'amour et les soins que nous lui prodiguions, le constat devient de plus en plus évident : ce n'est plus une vie de chien, pour notre petit Randy.

Le 2 juillet à 11h, la décision est prise : il faut laisser partir Randy.

Mon confrère qui venait de rentrer la veille de ses vacances, aurait voulu différer cet acte qui lui répugne autant qu'à moi, histoire de ne pas reprendre ses consultations par un acte aussi horrible. J'ai insisté pour qu'il le fasse, sinon nous risquions de ne plus avoir le courage de le faire et que nous laisserions Randy mourir de sa mort naturelle dans des souffrances psychiques et physiques atroces que nous lui avions promis de les lui épargner.

Les adieux de Randy 

Dés lors que la décision fut prise, j'ai pris conscience que désormais tous les actes que j'allais accomplir pour Randy, seront les derniers. Ce qui me bouleversait encore plus ! 

Alors il fallait rester pratique pour ne pas succomber à la culpabilité et organiser son départ dans les meilleures conditions pour qu'il ne s’inquiète de rien et surtout qu'il ne souffre pas.

11h 45 : J'ai sorti Randy pour ses besoins comme d'habitude. Au retour nous avons fait une halte devant le chat Caramel pour que Randy lui dise adieu. Car Caramel salue souvent Randy d'un miaulement amical lors de ses sorties. Ce chat s'installe le plus souvent devant la résidence à guetter sa " maîtresse " providentielle car il est abandonné. Dans son malheur, une voisine l'a pris en charge pour le nourrir mais refuse qu'il s'installe chez elle. Il est devenu une vieille connaissance pour Randy. Même très tard dans la nuit, lors des sorties-pipi de Randy à cause de son traitement diurétique, souvent Caramel était là; et notre présence semble le rassurer un peu. 

12h : A midi, à l'heure habituelle de ses repas, Randy a eu droit à de petits morceaux de gigot d'agneau grillé qu'il avait mangés avec un grand appétit ; alors qu'habituellement je proscrivais toutes nourritures autres que ses croquettes car tout le dérangeait. Pour son dernier repas, nous avons voulu lui faire plaisir. 

J'ai veillé à ce qu'il boive en deux prises, comme il en avait l'habitude; en faisant attention qu'il ne renverse pas son bol d'eau qu'il ne voit plus. 

13h : Randy a fait sa sieste avec nous. Il a bien dormi. Il était calme et paisible. Il était l'innocence même. Moi, je n'ai pas pu dormir. Je le regardais dormir et le pleurais déjà. 

14h 15 : J'ai préparé son panier, ses serviettes pour l'ultime visite au vétérinaire.
J'ai coupé les roses de mon balcon en perspective de son enterrement dans les Landes.
Manoune et Claude prévenus, avaient eu la gentillesse de préparer le trou dans leur jardin pour ensevelir Randy. 

15h : Randy s'est réveillé de sa sieste. Je l'ai fait boire avec la seringue, comme d'habitude.

J'ai " libéré " Randy de la " prison " que j'ai confectionnée pour lui avec moult coussins et tapis enroulés, pour lui éviter les obstacles et je l'ai invité à faire un tour d'adieu à sa maison. Pour cela, je le dirigeais avec ma voix. En toute confiance, lui qui ne voyait presque plus, me suivait pour visiter une dernière fois toutes les pièces de l'appartement. 

Avant de quitter l'appartement, j'ai fait encore des photos de Randy sachant qu'elles seraient les dernières, comme pour le retenir par l'image ... ce qui n'était qu'illusoire.

16h : Départ chez le vétérinaire.
16h 50 h : Randy calme dans mes bras, a reçu une anesthésie suivie du produit létal. 
Tout fut bref et l'effet quasi immédiat.
Il a dormi dans mes bras en toute confiance. 
Il n'a rien senti : Randy est parti dans les bras de Morphée, rejoindre sa douce Orphée.
17h : Départ pour " La Manouna ", dans les Landes.
18h : J'ai mis en terre Randy dans son linceul blanc biodégradable et déposé les roses cueillies pour lui, sur sa nouvelle et dernière demeure.

Puis je me suis caché sous un grand arbre pour pleurer mon petit Randy.
Dure journée ! Triste journée. 

J'apprendrais le lendemain, que même le petit Vigo a pressenti la fin de son père; puisque Hamida rapporte qu'il s'est caché sous les chaises toute l’après-midi de ce triste jour, ce qu'il ne faisait pas jusque-là; et qu'il avait un regard inquiet. 

12.7.209 : Voilà une semaine que Randy est parti ...

J'écris ces mots en souvenir de toi Randy mais aussi prés de toi. Puisque Manoune & Claude m'ont demandé d'arroser leur nouvelle pelouse 
durant leur absence, j'en profite pour veiller sur toi et évoquer ta vie brève mais pleine de joie et de bonheur pour nous qui t'aimons comme un bébé. 

En arrivant à " La Manouna ", je suis touché par l'attention de Manoune et de Claude : ils ont fleuri ta tombe.

Jamais tu ne nous as fait pleurer. Mais depuis ton départ, on te pleure. Tu as laissé un grand vide derrière toi, aussi bien dans nos cœurs que dans l'appartement où on ne voit que ton absence.  

Avons-nous été de bons amis pour toi ? Comme tout parent, nous avons fait de notre mieux pour te soigner et je ne dirais pas pour t'éduquer car tu as été un garçon bien élevé dés le départ et tu faisais l'admiration de tous.

Mais de t'avoir apprivoisé, ce qui ne fut pas difficile puisque c'est toi qui nous avais adoptés, nous imposait des obligations. Car comme dit le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry : " On est responsable de ce qu'on apprivoise ". Et je crois que nous l'étions jusqu'à l'ultime et pénible décision, d'abréger tes souffrances. Nous essayons encore de nous convaincre, que c'était pour ton bien.

Adieu Randy.

Ton ami, Rachid.

mardi 2 juillet 2019

RANDY, LE PICCOLO CANE A REJOINT LE PARADIS

Le jour tant craint est arrivé : Le beau Randy nous a quitté cette après midi !
Il va beaucoup manquer à ceux qui l'ont connu et aimé.
Il allait sur ses 19 ans et malgré des pathologies lourdes et nombreuses en plus des effets de la vieillesse, il tenait à vivre et faisait l'effort de manger pour faire plaisir à ses amis qui le soignaient avec amour et dévouement, et qu'il refusait de quitter autant qu'ils refusent qu'il les quitte.

Mais par tous ses handicaps, Randy était devenu prisonnier de son corps vieilli et malade, de l'appartement où son espace de mouvement a été réduit pour lui éviter les obstacles, mais aussi prisonnier égoïstement de l'amour que nous lui portions.

Le cœur voudrait qu'on le prolonge encore un peu ; mais la raison dicte qu'il faut le laisser partir pour abréger ses souffrance psychiques et physiques.

La décision n'a pas été facile à prendre. Elle a été maintes fois repoussée mais il fallait se rendre à l'évidence que la qualité de sa vie est réduite; elle s'est beaucoup dégradée ces derniers temps. 

Pour se convaincre de le laisser partir, il fallait admettre que c'est un acte d'amour que d'abréger les souffrances d'un si petit être qui vous fait confiance totale et absolue.

Et pour ne pas trahir cette confiance et cette amitié, il faut mettre un terme à ses souffrances. Pour cela il faut dépasser sa propre lâcheté et prendre sur soi de le laisser rejoindre le paradis. Car si paradis il y a, il ne peut l'être que pour les animaux !

Son fils Vigo qui vit pourtant en Tunisie, a pressenti le départ de son père. Il avait un comportement étrange. Il se cache sous les chaises, chose qu'il ne faisait pas auparavant; et regarde de façon inquiète et interrogative sa maîtresse depuis l'accomplissement de l'acte libérateur pour Randy. 

Merci à Manoune & Claude de lui avoir réservé une petite place dans leur jardin où il rejoint ses grands frères Elliot et Alpha entre autres, qui veilleront désormais sur lui.

Adieu mon petit ami. Tu vas beaucoup me manquer.
Reposes en paix, petit Randy.


Rachid Barnat

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Vigo venu retrouver Randy dans sa villégiature vénitienne

dimanche 30 juin 2019

Lettre de Jean Jaurès aux instituteurs


كـادَ المعلّمُ أن يكونَ رسولا
أحمد شوقي

Les « hussards noirs » de la République, ces missionnaires que Jules Ferry ** envoyait combattre l'obscurantisme dans toute la France pour instruire et éduquer le peuple pour former des citoyens; sont ces enseignants dont le poète Hamed Chawki disait qu'ils auraient pu être les messagers de dieu.
Est-ce la raison pour laquelle ils ont toujours été combattus par les religieux, qui préfèrent maintenir les peuples dans l'ignorance et le culte de l'obscurantisme sacré à fin de les dominer ? En tous les cas, c'est ce que font les islamistes de nos jours en répandant le wahhabisme et l'obscurantisme qui le fonde, en multipliant les écoles coraniques et en proscrivant les écoles de la République. 
R.B



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Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie.
Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire, à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confèrent, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fermeté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort.
Eh ! Quoi ? Tout cela à des enfants ! – Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler… J’entends dire : « À quoi bon exiger tant de l’école ? Est-ce que la vie elle-même n’est pas une grande institutrice ? Est-ce que, par exemple, au contact d’une démocratie ardente, l’enfant devenu adulte, ne comprendra pas de lui-même les idées de travail, d’égalité, de justice, de dignité humaine qui sont la démocratie elle-même ? » – Je le veux bien, quoiqu’il y ait encore dans notre société, qu’on dit agitée, bien des épaisseurs dormantes où croupissent les esprits. Mais autre chose est de faire, tout d’abord, amitié avec la démocratie par l’intelligence ou par la passion. La vie peut mêler, dans l’âme de l’homme, à l’idée de justice tardivement éveillée, une saveur amère d’orgueil blessé ou de misère subie, un ressentiment ou une souffrance. Pourquoi ne pas offrir la justice à nos cœurs tout neufs ? Il faut que toutes nos idées soient comme imprégnées d’enfance, c’est-à-dire de générosité pure et de sérénité.
Comment donnerez-vous à l’école primaire l’éducation si haute que j’ai indiquée ? Il y a deux moyens. Tout d’abord que vous appreniez aux enfants à lire avec une facilité absolue, de telle sorte qu’ils ne puissent plus l’oublier de la vie, et que dans n’importe quel livre leur œil ne s’arrête à aucun obstacle. Savoir lire vraiment sans hésitation, comme nous lisons vous et moi, c’est la clef de tout…. Sachant bien lire, l’écolier, qui est très curieux, aurait bien vite, avec sept ou huit livres choisis, une idée très haute de l’histoire de l’espèce humaine, de la structure du monde, de l’histoire propre de la terre dans le monde, du rôle propre de la France dans l’humanité. Le maître doit intervenir pour aider ce premier travail de l’esprit ; il n’est pas nécessaire qu’il dise beaucoup, qu’il fasse de longues leçons ; il suffit que tous les détails qu’il leur donnera concourent nettement à un tableau d’ensemble.
De ce que l’on sait de l’homme primitif à l’homme d’aujourd’hui, quelle prodigieuse transformation ! Et comme il est aisé à l’instituteur, en quelques traits, de faire, sentir à l’enfant l’effort inouï de la pensée humaine ! Seulement, pour cela, il faut que le maître lui-même soit tout pénétré de ce qu’il enseigne. Il ne faut pas qu’il récite le soir ce qu’il a appris le matin ; il faut, par exemple, qu’il se soit fait en silence une idée claire du ciel, du mouvement des astres ; il faut qu’il se soit émerveillé tout bas de l’esprit humain qui, trompé par les yeux, a pris tout d’abord le ciel pour une voûte solide et basse, puis a deviné l’infini de l’espace et a suivi dans cet infini la route précise des planètes et des soleils ; alors, et alors seulement, lorsque par la lecture solitaire et la méditation, il sera tout plein d’une grande idée et tout éclairé intérieurement, il communiquera sans peine aux enfants, à la première occasion, la lumière et l’émotion de son esprit. Ah ! Sans doute, avec la fatigue écrasante de l’école, il est malaisé de vous ressaisir ; mais il suffit d’une demi-heure par jour pour maintenir la pensée à sa hauteur et pour ne pas verser dans l’ornière du métier. Vous serez plus que payés de votre peine, car vous sentirez la vie de l’intelligence s’éveiller autour de vous.
Il ne faut pas croire que ce soit proportionner l’enseignement aux enfants que de le rapetisser. Les enfants ont une curiosité illimitée, et vous pouvez tout doucement les mener au bout du monde. Il y a un fait que les philosophes expliquent différemment suivant les systèmes, mais qui est indéniable : « Les enfants ont en eux des germes de commencements d’idées. » Voyez avec quelle facilité ils distinguent le bien du mal, touchant ainsi aux deux pôles du monde ; leur âme recèle des trésors à fleur de terre ; il suffit de gratter un peu pour les mettre à jour. Il ne faut donc pas craindre de leur parler avec sérieux, simplicité et grandeur.
Je dis donc aux maîtres pour me résumer : lorsque d’une part vous aurez appris aux enfants à lire à fond, et lorsque, d’autre part, en quelques causeries familières et graves, vous leur aurez parlé des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine, vous aurez fait sans peine en quelques années œuvre complète d’éducateurs. Dans chaque intelligence il y aura un sommet, et, ce jour-là, bien des choses changeront.
La Dépêche de Toulouse,
15 janvier 1888.
* En juillet 1914 était assassiné Jean Jaurès (3 septembre 1859 – 31 juillet 1914). Cet homme s’est engagé en politique afin de suivre les traces des principes républicains défendus par Jules Ferry. Fervent admirateur et défenseur de l’école publique et de ses « hussards noirs » de la République, il considère l’éducation des citoyens comme le socle de la consolidation républicaine ainsi qu’une valeur essentielle au socialisme. Lui qui fut également professeur rend de nombreux hommages à cette profession – rouage, à ses yeux, d’une société future plus juste et plus égalitaire.
** Jules Ferry a tenu la promesse qu’il avait faite à Paris le 10 avril 1870 : " je me suis fait un serment : entre toutes les nécessités du temps présent, entre tous les problèmes, j’en choisirai un auquel je consacrerai tout ce que j’ai d’intelligence, tout ce que j’ai d’âme, de cœur, de puissance physique et morale, c’est le problème de l’éducation du peuple ".