mercredi 11 juin 2014

AU SECOURS, JERBA SE MEURT !

Article paru dans : Kapitalis

Lors de mon séjour à Jerba, j'ai constaté que cette île est de plus en plus victime de son succès.
Les constructions ne respectent en rien l'architecture locale pourtant spécifique de Jerba. Et depuis la révolution du 14 janvier 2011, la frénésie des constructions anarchiques, comme partout ailleurs en Tunisie, est venue aggraver et accélérer le processus de défiguration de l'île de Jerba.

Il est curieux que ce soit souvent des étrangers qui se soient intéressés au patrimoine architectural tunisien et à sa préservation. Ce fut le cas du Baron d'Erlanger pour Sidi Bou Saïd et le cas du Conte Sébastian pour Hammamet.
Comme ce fut le cas aussi de certains architectes étrangers qui se sont plongés dans l'architecture locale pour en comprendre la fonctionnalité et l'ingéniosité et s'en inspirer pour les inclure dans leurs plans dans bon nombre d'hôtels à Jerba au style traditionnel épuré, n'en retenant des fois que l’esthétisme, jouant de l'ombre et de la lumière sur des murs blancs immaculés. 
Et depuis peu, le cas de certains tunisiens non-originaires de Jerba, comme Salah Allani de Kairouan et son épouse italienne Chiera, tous deux amoureux de Jerba qui ont eu l'idée géniale de sauver cinq "houchs" d'une mort lente, "victimes" de nombreux héritiers incapables de régler leurs héritages sans le morceler ou le défigurer ... pour en faire la première maison d'hôte de l'île, dont le succès international, confirme le bon goût des propriétaires, esthètes épris d’authenticité. 
Dar Dhiafa dans le quartier Riadh 

Or la spécificité de Jerba lui vient d'un model socio-économique total, qui a traversé les âges et a fait des jerbiens ce qu'ils furent jusqu'à l'indépendance, c'est à dire jusqu'à ce que le tourisme vienne chambouler ce model unique en son genre. Et que beaucoup de tunisiens moquent souvent par ignorance ou parfois par jalousie ... quand ils qualifient le jerbien d'avaricieux, alors que venant d'une île où la vie est difficile et rude, il a appris très tôt la valeur des choses et des biens pour êtres parcimonieux en tout, devenant écologiste par nécessité ... avant l'heure ! 
La population jerbienne à majorité ibaditerejette tout pouvoir puisqu'elle n'a de compte à rendre qu'à Allah ! Si le slogan des anarchistes est "Ni maître ni dieu", celui des Ibadites serait "Il n'y a de maître que Dieu" ! 
L'organisation sociale et économique des ibadites découlant de leur foi, en ferait les "Protestants" de l'Islam. C'est là que réside la spécificité du jerbien qui sera à l'origine de la culture de l'île mais aussi de l'économie et de l'organisation sociale comme de l'espace : exploitation judicieuses et modérée des ressources de la terre, une sobriété de l'architecture, la "pratique du bien" (faael el khir), la solidarité entre jerbiens, le refus du gaspillage, la réserve pudique des jerbiens, le rejet de toute ostentation en tout et particulièrement dans la pratique religieuse, comme le recommande le coran.
Tout cela faisait le jerbien connu pour sa tolérance et son pacifisme ! Mais qu'en reste-t-il ? Les jerbiens de souche, en sont-ils conscients ? pourtant, bon nombre de jerbiens d'aujourd'hui semblent verser dans le wahhabisme des frères musulmans nahdhaouis .... ignorant probablement leur propre culture ibadite !

Comme il est curieux de constater l'engouement des tunisiens pour le folklore de Jerba et plus particulièrement pour son répertoire musical, dont les chansons sont devenues incontournables dans les fêtes familiales en Tunisie. Ce que j'ai pu constater lors d'une manifestation d' "animation pour touristes" en bord de mer, au lieu dit "Séguia"; je présume à l'initiative de notre ministre du tourisme Amel Karboul championne dans la "com" ... où il fallait chercher les touristes à la loupe; alors que la foule des participants est composée essentiellement de jerbiens pur jus, comme de jerbiens d'adoption venant souvent de Gabes et du sud de la Tunisie, attirés par un climat moins rude sinon pour l'amour de l'île réputée pour sa douceur de vivre; à moins que ce ne soit plus prosaïquement, l’appât du gain dans l'industrie du tourisme de l'île !
Ceux-là mêmes qui font ou laissent faire les constructions anarchiques qui ne respectent en rien le style architectural de l'île qui a fait sa renommée dans les années 60, quand le tourisme s'est invité dans l'île.

Charles quint s'était mis en colère contre la bêtise des espagnols lors de la reconquista, regrettant qu'ils aient détruit ce qu'on ne voit nulle part pour construire ce qu'on voit partout, disait-il; quand ils ont détruit une aile de la grande mosquée de Cordoue pour y édifier une église !
Dommage pour Jerba, parceque son patrimoine architectural si particulier est entrain d'être remplacé par des bâtiments à "l'architecture" anarchique souvent de mauvais goût; qui poussent comme des champignons ! Ils défigurent une île connue pour n'avoir eu jusque-là, que les palmiers qui dépassent les "Menzels" et les "makhzens" (ateliers d'artisans). Les jerbiens vont-ils se résigner à voir de telles pratiques se répandre dans l'île ?
Ou est-ce le destin de Jerba de subir cette nouvelle population comme elle en avait connue par le passé, quand des populations sont venues s'installer pour remplacer d'autres décimées par la maladie ou l'ayant désertée pour des raisons économiques ?

Si les populations qui s'y sont succédées, ont pu la façonner sans la défigurer, ce ne sera plus le cas avec l'arrivée massive de populations diverses et variées, attirées uniquement par l'appât du gain d'un commerce aléatoire qui vit  du court terme : le tourisme !
Pourtant j'ai pu visiter certains "houchs", "Menzels" et "makhzens" ... typique de Jerba en parfait état, restaurés dans les règles de l'art par des amoureux de ce type d'habitat ... souvent appartenant à des étrangers : français, belges, allemands, italiens ... ou à des tunisiens, originaires ou non originaires de l'île, mais mariés à des étrangères ! Alors que ceux appartenant aux grandes familles jerbiennes, sont souvent à l’abandon, victimes d'héritiers qui n'ont pas su s'entendre; ou pire, qui s'en désintéressent totalement, ayant émigré définitivement !
Un menzel en ruine

L'île de Jerba connaîtra-elle le même sort que Hammamet, l'autre ville phare du tourisme en Tunisie, totalement défigurée par les constructions anarchiques qui l'étouffent, jusqu'à entamer la colline qui la jouxte, victime elle aussi de son succès auprès des tunisiens ?

Pourquoi ces deux pôles touristiques n'ont-ils pas bénéficié d'une réglementation stricte de la part des autorités, pour en préserver la spécificité architecturale, comme en bénéficie Sidi Bou Saïd, l'autre emblème du tourisme tunisien ?

La personne qui m'accompagnait, était plus déçue que moi de voir son île mourir à petit feu dans l'indifférence générale ! Elle déplore que les belles traditions jerbiennes deviennent une attraction folklorique pour touristes en goguette où le kitsch le dispute à la caricature, quand les organisateurs font preuve d'amateurisme et bradent un savoir faire auxquels les jerbiens restent encore attachés, mus uniquement par le gain facile !
Même les chanteurs en vogue qui animaient le spectacle en question, ne trouvaient pas grâce à ses yeux ... pardon à ses oreilles ! Le chanteur, selon elle, ne respectait pas le tempo si lent et si particulier à la chanson jerbienne, qui vous chavire et vous donne envie d'esquisser le pas de danse chaloupée et si gracieux de la danse jerbienne; dansée souvent par les hommes mais aussi par les femmes. Sa référence, et elle mettait la barre haute, est le célèbre chanteur Habib Jebali que j'ai eu le plaisir d'entendre à Paris, invité par l'association " J'aime l'île de Jerba", regroupant les amoureux de Jerba.

L'autre danger qui étouffe l'île, est son insularité qui disparaît sous l'ensablement de sa partie sud-ouest par le fait d'un pont, " el kantara " qui transforme l'île en presqu'île !
Ce qui a pour effet d'empêcher l'eau de circuler autour de l'île avec des conséquences dramatiques sur la faune et la flore marine mais aussi sur la désertification de cette région de l'île; parceque l'eau de mer chaude la rend invivable l'été aussi bien pour les hommes que pour les poissons souvent retrouvés ventre en l'air.
El kantara
Carte topographique de l’île
L'île de Jerba

Or une solution existe, expérimentée ailleurs dans le monde avec succès et que les industriels du tourisme avec leur ministre de tutelle, pourraient reprendre à leur compte pour redonner vie à cette partie de l'île; plutôt que de concentrer toute leur activité touristique et hôtelière au nord et au nord-est de l'île, c'est à dire là où l'eau de mer circule normalement !

En quoi consiste-elle ? Tout simplement en un pont sur pilotis en remplacement de l'actuel route dite "romaine", qui coupe la mer en deux, puisque construite sur du remblais. Et ce n'est pas le petit pont actuel, insignifiant qui permettra aux deux mers de communiquer totalement ! Le pont à construire reliera l'île au continent; et grâce à ses grandes arches, les eaux circuleront librement et naturellement autour de l'île, pour lui redonner sa spécificité insulaire.
Tout le monde y gagnerait : les hommes et la nature !
Les hommes en investissant le sud de l'île délaissé pour cause d'insalubrité de son eau de mer et du climat qui y règne l'été à l'opposé de celui que connaît le nord de l'île si spécifique à Jerba; et qui avait  inspiré le slogan de "Jerba la douce", au promoteur du premier "Club Med" en Tunisie, rendant célèbre Jerba dans le monde entier !

Amel Karboul, dont le dynamisme est salué par une grande majorité de tunisiens, serait bien inspirée d'initier des actions gouvernementales pour préserver la spécificité de Jerba et d'empêcher que ce poumon du tourisme tunisien ne meurt, victime de son succès.
D'autant que Jerba postule à s'inscrire au patrimoine de l'humanité : ce qui empêchera bien des abus "architecturaux" à l'avenir !
Le tourisme de masse a vécu ! Ne serait-il pas plus judicieux de viser un tourisme de classe de haut niveau ? Encore faut-il que l'île de Jerba conserve sa spécificité ... tout comme Sidi Bou Saïd !!
Pour cela, il faut une volonté politique.

Rachid Barnat

10 commentaires:

  1. Le saviez-vous : pas moins de 60 îles et îlots en Tunisie !

    http://www.leaders.com.tn/article/14758-pas-moins-de-60-iles-et-ilots-en-tunisie

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  2. SILENCE, ON MASSACRE L'ÎLE DE JERBA !

    Où sont les autorités ?
    Où sont les responsables ?
    Pourquoi cette indifférence du gouvernement de Habib Essid pour l'île de Jerba ?
    Qui mettra un terme à l'anarchie des constructions qui défigurent la Tunisie jusqu'aux sites mondialement connus ?

    http://kapitalis.com/tunisie/2015/07/05/djerba-construction-controversee-et-mutisme-complice-des-autorites/

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  3. Blog de Naceur Bouabid

    http://www.madjerba.com/tag/Naceur%20Bouabid

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  4. Ibadites de Jerba, une autre voie en islam

    https://www.youtube.com/watch?time_continue=2&v=OOGEtqjyM54

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  5. En Tunisie, les Ibadites présentent un autre visage de l’islam

    http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/10/30/en-tunisie-les-ibadites-presentent-un-autre-visage-de-l-islam_4800236_3212.html#z8rmqBzpWfgMf4aX.99

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  6. Les trésors du sud tunisien: Jerba en 35 photos

    http://www.huffpostmaghreb.com/amor-ben-rhouma/les-tresors-du-sud-tunisi_b_12490022.html?ncid=fcbklnkfrhpmg00000006

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  7. AUX ÎLES CANARIES : des responsables, responsables !

    Les responsables ont interdit toutes constructions au-delà d'un étage, ils ont interdit le bétonnage de la côte, les maisons doivent être blanches, les parcs naturels sont préservés et le tourisme y est encadré pour ne pas défigurer les sites classés, l'hôtellerie vise une clientèle haut de gamme pour ne pas reproduire l'erreur faite en Espagne avec son tourisme de masse ...

    Des solutions qui peuvent être appliquées à Jerba !

    Mais pour cela, il faut une prise de conscience des responsables de cette île et surtout une réelle volonté politique de préservation de ce patrimoine unique au monde !

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  8. L'IBADISME PRESERVE OMAN ET SON ARCHITECTURE ..

    Ce qui démontre bien que les Jerbiens oublieux de leur ibadisme traditionnel, se sont laissés envahir par le wahhabisme et sa sauvagerie à tous les niveaux !

    Liliane Casalot :

    Oman, ibadite, dans l'environnement architecturalement délirant des pays du golfe, respecte les normes de construction traditionnelle.

    http://www.omantourism.gov.om/wps/portal/mot/tourism/oman/home/sultanate/architecture/!ut/p/a0/04_Sj9CPykssy0xPLMnMz0vMAfGjzOL9gwKD3fxcTQwMLALNDDwdvS0sLN0cjdwtjfSD04r0C7IdFQGCUJrG/

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  9. HOMMAGE DE Zyed GHARSA A LA MUSIQUE DE JERBA

    معزوفة جربة عزف زياد غرسة على الكمنجة

    https://www.youtube.com/watch?v=c38OVNzqnio

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  10. UN COUP DE GUEULE DE LA PART D'UN AMOUREUX DE JERBA :
    " Quand est-ce que le tunisien va-t-il se réconcilier avec son patrimoine culturel ? " !

    Mehdi Louati * est choqué et scandalisé à la fois d'entendre deux professeurs, dont un professeur d'histoire, faire peu de cas du patrimoine architectural de Jerba et plus particulièrement de ses célèbres et uniques mosquées !

    Il est atterré devant tant de mépris pour le patrimoine de la part d'enseignants censés être cultivés et guides pour les jeunes !!

    Un coup de gueule que je partage; et comme lui je déplore que des enseignants, qui plus est professeur d'histoire, moquent à ce point le patrimoine culturel de Jerba !!!

    * Secrétaire général de Association pour la sauvegarde de l'île de Jerba.

    http://www.tunisialeaks.net/%D8%B5%D8%B1%D8%AE%D8%A9-%D8%B9%D8%A7%D8%B4%D9%82-%D8%A7%D9%84%D8%AC%D8%B2%D9%8A%D8%B1%D8%A9-%D9%85%D8%AA%D9%89-%D9%8A%D8%AA%D8%B5%D8%A7%D9%84%D8%AD-%D8%A7%D9%84%D8%AA%D9%88%D9%86%D8%B3%D9%8A-%D9%85/

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