jeudi 15 juin 2017

Sidi Bou Saïd, avant qu'il ne devienne Sidi Bou ...


... pour tourisme de masse !
  L'hommage de l'épicurien Jean Daniel à Sidi Bou et à Jellal Ben Abdallah. Malheureusement ce village est victime de son succès, comme le sont Hammamet et Jerba, ces autres lieux phares du tourisme tunisien, d'autant que l'Etat est démissionnaire devant les constructions anarchiques qui les défigurent chaque jour un peu plus; et ce, depuis la main mise des Frères musulmans sur le pouvoir en Tunisie. 
R.B 
Résultat de recherche d'images pour "jean daniel"
Jean Daniel
Le bonheur comme œuvre d’art

Quiconque n’a pas connu Sidi Bou Saïd dans les années 60 et 70 ignore ce que peut être le bonheur de vivre. Ce trésor d’harmonie, cet îlot d’« ordre et beauté, luxe, calme et volupté », était ignoré des touristes, de ce que l’on appelle aujourd’hui les people et ne figurait dans aucun magazine. C’était un lieu secret pour initiés de grande exigence. Quiconque n’a pas médité à cette époque sur les hauteurs, entre les tombes du petit cimetière marin qui domine le golfe, humant le sucre du chèvrefeuille, la sensualité du jasmin et l’apaisement de la fleur d’oranger ne peut savoir en quoi consiste la plénitude.
Lorsque j’y suis arrivé, j’ai eu le privilège de m’immerger dans ses charmes, mais lorsque j’ai connu, en ces lieux et en leur domaine, Jellal et Latifa Ben Abdallah, j’ai reçu cette rencontre comme une grâce. J’avais lu quelque part, sous la plume d’un poète - Armand Guibert, je crois - que la jeune école de peinture était en Tunisie rayonnante et que s’il ne fallait pas passer à côté d’un Moses Levy, il fallait avoir vu les miniatures de Jellal Ben Abdallah. J’étais déjà enchanté à l’idée de connaître un miniaturiste de talent parce que j’avais un ami très cher qui ne plaçait rien au-dessus des enluminures, de la miniature et de la calligraphie. Depuis les « Très Riches heures du Duc de Berry » jusqu’aux œuvres des artistes chinois, on voyait surgir un monde magique. Ce fut une très heureuse époque du peintre que je vais désormais appeler Jellal et elle est apparue dans son parcours avant qu’il ne soit obsédé par certains yeux et certaines mains de femmes. A vrai dire une seule femme. Mais j’y reviendrai.
Résultat de recherche d'images pour "jellal ben abdallah"
Jellal Ben Abdallah
Résultat de recherche d'images pour "jalel ben abdallah et sa femme latifa photo"
Jalel & Latifa Ben Abdallah
Résultat de recherche d'images
Jellal Ben Abdallah - Profil De Femme En Bleu
J’ai découvert dans la maison de Jellal comment un artiste pouvait être d’abord un artisan, comment l’harmonie pouvait s’éloigner de la somptuosité et de la vulgarité du luxe qui menace tous les nouveaux riches, avec quelle discrétion distante et inspirée on peut faire de sa vie une œuvre d’art et du raffinement une façon de vivre. J’ai connu l’époque de la petite maison, qui était elle-même, tout en escaliers, une miniature. Elle imposait que l’on s’y déplace comme une danseuse cambodgienne.
J’ai fini par avoir, dans cette maison, mes habitudes, simplement en recevant de mes hôtes un enseignement discret et contagieux. Il y a certaines heures où il faut ouvrir telles fenêtres ou en fermer d’autres. Il y a des moments pour la création et d’autres pour la torpeur. Il faut continuellement jouer avec le fait qu’il y a, en Méditerranée, une lutte entre la chaleur et la lumière et que l’on veut se protéger de l’une et s’immerger dans l’autre.
Et puis, il y a eu cette maison à laquelle je ne peux pas penser sans émotion et où la répartition des volumes et la maîtrise de l’espace accompagnaient des journées vécues le long d’une mer somptueuse sur laquelle veillait, immobile et fascinant, le Bou Kornine. 

Chaque fois que je me suis réveillé dans cette maison pour faire mon yoga, Jellal était déjà levé depuis longtemps, se plaignant de l’invasion des eucalyptus mais disposant les fleurs qu’il avait achetées, à l’aube, à ses fournisseurs complices.
J’ai vu Jellal discuter au grand marché pendant des heures avec ces fleuristes. Ce raffinement s’étoffait d’une érudition et d’une méticulosité qui m’en imposaient. Les interlocuteurs étaient très sérieux. En choisissant une fleur, ils refaisaient l’ordre du monde. Cette véritable et incomparable élégance dans la réserve, la retenue, la simplicité, je ne l’ai connue que chez de vrais artistes comme Jellal.
Et on la retrouvait partout, y compris, bien sûr, dans la préparation des mets que la princesse des lieux organisait avec préciosité. Je suis souvent passé, ainsi, de la vie de l’artiste à l’œuvre d’art et je ne les ai jamais vraiment séparées.

Et puis, j’ai connu d’autres périodes dont ses amis ont retrouvé, bien heureusement, des ébauches où l’on voit un surréalisme réinterprété par la Méditerranée tunisienne qui oscille entre l’Italie et la Turquie. J’espère que ces ébauches vont être exposées et leur accrochage bien mis en valeur. Tout se passe comme si Jellal ne connaissait pas lui-même toute les ressources dans lesquelles il avait puisé et qu’il redécouvrait aujourd’hui dans son être profond de fugitifs fantasmes.

Jellal a reçu sans vanité, sans ostentation et même sans fierté des personnalités célèbres. Lorsque Gide, qui habitait (sur invitation du poète Jean Amrouche) chez Raymond de Gentile, est venu le voir et qu’il a manqué de curiosité pour son œuvre, il n’a pas hésité à le battre aux échecs malgré les consignes du protocole et les rites de l’obséquiosité devant un grand homme. Souvent, on a vu des yachts faire escale dans le port de Sidi Bou Saïd, des yachts d’où sortaient des écrivains américains qui voulaient admirer ses dons d’architecte, de décorateur et de peintre.

J’ai le souvenir d’avoir demandé à Latifa et Jellal d’inviter pour moi le grand arabisant Jacques Berque et l’éminent philosophe Michel Foucault, tous les deux professeurs au Collège de France et qui allaient se rencontrer pour la première fois. Jacques Berque a fait l’éloge de l’art abstrait en disant que c’était l’écriture arabe qui était l’une des origines de cet art. Michel Foucault a développé ce thème mais en se référant curieusement à des sources musicales. Jellal n’était nullement impressionné. Il a refusé avec véhémence que l’on pût déformer, transfigurer et rendre méconnaissable la beauté du visible.

Il se voulait le plus tunisien et, disait-il, le plus tunisois des peintres en soutenant que c’est avec le particulier que l’on pouvait tenter d’atteindre l’universel.

Latifa était enchantée de recevoir des hommes dont je lui avais fait un si chaleureux éloge et elle était en même temps attendrie par le calme et la placidité de Jellal son époux que rien ne pouvait tirer de son univers.

J’espère avoir convaincu que j’admire cet homme, que j’aime ce couple et que la présente évocation illumine des souvenirs que je voudrais partager avec tous ceux qui sont invités à les découvrir.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire