mardi 7 novembre 2023

Le mythe de la "terre d'Israël".



Shlomo Sand

Il arrive que l'histoire fasse preuve d'ironie, notamment lorsque l'on touche au domaine de l'invention des traditions, et particulièrement des traditions du langage. Bien peu sont attentifs au fait, ou prêts à reconnaître, que dans les textes bibliques Jérusalem, Hébron, Bethléem et leurs environs ne font pas partie de la terre d'Israël, laquelle se limite à la Samarie, autrement dit à la terre du royaume d'Israël septentrional !

Sachant qu'il n'a jamais existé de monarchie unissant les royaumes de Judée et d'Israël, aucune dénomination territoriale hébraïque de l'ensemble n'est apparue ; c'est ainsi qu'a été conservée telle quelle, dans tous les récits bibliques, l'appellation de la région du temps des pharaons : « pays de Canaan ». Dieu promet à Abraham, le premier converti : « Je te donnerai, à toi et à tes descendants après toi, le pays où tu séjournes comme étranger, tout le pays de Canaan » (Genèse, 17). Plus tard, sur le même ton, il ordonne à Moïse : « Monte sur cette montagne d'Abarim, sur le mont Nebo, au pays de Moab, vis-à-vis de Jéricho, et regarde le pays de Canaan » (Deutéronome, 32, 49). Ce nom, ainsi popularisé et connu, apparaît dans cinquante-sept versets.

Jérusalem, en revanche, s'est toujours trouvée sur la terre de Judée ; cette dénomination géopolitique, enracinée à partir de la création du petit royaume dynastique de David, est mentionnée en vingt-quatre occasions. Aucun des auteurs de la Bible n'aurait imaginé d'appeler « terre d'Israël » le territoire entourant la ville sainte. Ainsi est-il écrit, par exemple, dans le deuxième livre des Chroniques : « Il renversa les autels, brisa et réduisit en poussière les ascherahs et les images sculptées, et abattit toutes les statues consacrées au soleil dans tout le pays d'Israël. Puis il retourna à Jérusalem » (34, 7). La terre d'Israël abritait beaucoup plus de pécheurs que la Judée, et elle figure dans onze autres versets, à connotation majoritairement péjorative.

En fin de compte, la base de la conception spatiale des auteurs de la Bible s'accorde avec d'autres témoignages de l'ère antique : l'appellation « terre d'Israël » n'apparaît dans aucun autre texte ou trace archéologique comme un espace géographique identifié et connu. « Cette généralité vaut également pour la longue période dite « du second temple » dans l'historiographie israélienne : la révolte victorieuse des Hasmonéens, dans les années 167 à 160 avant l'ère chrétienne, et le soulèvement défait des Zélotes des années 66 à 73 ne se sont pas déroulés en « terre d'Israël », selon toutes les sources écrites. On cherchera en vain ce terme dans les livres des Maccabées ou dans les autres récits externes. On perdrait également son temps à tenter de repérer la formule dans les essais philosophiques de Philon d'Alexandrie ou dans les écrits de Flavius Josèphe.

Pendant toute la durée d'existence d'un royaume judéen, souverain ou sous tutelle, le territoire sis entre la mer et la rive orientale du Jourdain n'est jamais désigné par les termes « terre d'Israël » ! « Les noms de régions et de pays ont connu, dans le passé, de fréquents changements. Il n'est pas rare que des pays très anciens soient désignés par des noms donnés dans des phases ultérieures de leur histoire, mais cette pratique linguistique ne peut s'appliquer qu'en l'absence d'appellations anciennes bien connues et généralement admises. Chacun sait, par exemple, qu'Hammourabi n'a pas régné sur la terre d'Irak éternelle mais sur Babylone, et que Jules César a conquis la Gaule, et non pas la terre de France. Peu d'Israéliens, en revanche, savent que les rois bibliques David ou Josias ont régné sur des lieux appelés Canaan ou Judée, et que le suicide collectif de Massada n'a pas eu lieu en terre d'Israël.

Ce passé sémantique « trafiqué » ne gêne aucunement les chercheurs israéliens. Ils reproduisent, chaque fois, leur anachronisme langagier sans remords ni hésitations. Yehouda Elitzour, professeur à l'université Bar-Ilan, éminent spécialiste de la Bible et de géographie historique, a en son temps résumé et formulé, avec une rare honnêteté, la position nationale-scientifique : « Selon nos concepts, il faut se garder du simplisme consistant à traiter de façon identique notre rapport à la terre d'Israël et celui d'autres peuples à leur patrie. Israël était Israël avant d'entrer dans le pays. Israël était Israël durant de nombreuses générations suivant son départ en exil, et cette terre, bien que déserte, est demeurée la terre d'Israël. Il n'en n'allait pas ainsi pour les nations du monde. Il n'y a d'Anglais qu'en Angleterre, et il n'y a d'Angleterre que parce que les Anglais y résident. Les Anglais qui ont quitté l'Angleterre, au bout d'une ou deux générations, cesseront d'être Anglais. Et si l'Angleterre se vidait des Anglais, elle cesserait d'être l'Angleterre. Il en va de même pour tous les peuples.

La « terre d'Israël » théologique n'a définitivement pris forme qu'au début du XXe siècle, après des années passées au purgatoire protestant qui l'ont polie jusqu'à en faire un concept géopolitique resplendissant. La colonisation sioniste a extrait de la tradition rabbinique cette appellation, et en a fait dans la nouvelle langue des colons le nom exclusif permettant d'en revendiquer la propriété, et ce, entre autres, pour effacer la « Palestine », dont on a vu qu'elle avait été admise, non seulement dans toute l'Europe, mais aussi parmi tous les dirigeants sionistes de la première génération.


5 commentaires:

  1. DE L'INJONCTION QUE FONT LES PRO-SIONISTES DE QUALIFIER LE HAMAS DE TERRORISTE, DEPEND LA SUITE DE TOUT DEBAT ...
    ET CEUX QUI REFUSENT, SE VOIENT TRAITER D'ANTISEMITES !

    Voilà ce que voulait Netanyahu et ce que lui avait accordé Macron en 2019 : confondre antisionisme avec antisémitisme, pour criminaliser les antisionistes .... et empêcher toutes critiques des sionistes et plus particulièrement de Netanyahu qui terrorise et massacre les Palestiniens pour les chasser de leurs territoires pour les récupérer d'une façon ou d'une autre; puisque l'actuelle "guerre pour sécuriser Israël" comme les autres n'a d'autres but que d'accaparer ces territoires pour "restaurer" le mythique grand Israël !

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  2. FREUD ET ISRAEL

    Saida Douki Dedieu :

    Voilà ce qu'écrivait Sigmund Freud le 26 Février 1930 à un collègue de Jérusalem, qui le sollicitait, comme d'autres intellectuels juifs de la diaspora, de signer une pétition condamnant les arabes pour une émeute survenue en 1929 en Palestine, au cours de laquelle plus de 100 colons avaient été tués.

    Cher Docteur,

    Je ne peux faire ce que vous souhaitez.

    Il est sûr que je sympathise avec les buts du sionisme, je suis fier de l'université de Jérusalem, et la prospérité de ses implantations me fait plaisir.

    Mais, je ne pense pas que la Palestine pourra jamais devenir un État juif, ni que les mondes Chrétien et Islamique soient prêts à ce que leurs lieux saints soient sous contrôle juif. Il m'eut paru plus judicieux d'établir une patrie juive sur une terre moins chargée d'histoire. Mais je reconnais qu'un point de vue aussi rationnel aurait peu de chance d'obtenir l'enthousiasme des gens et le soutien financier des riches.

    Je concède avec tristesse que le fanatisme infondé de notre peuple soit en partie à blâmer pour avoir éveillé la méfiance Arabe. Je ne puis cultiver de sympathie pour une piété mal dirigée qui transforma un morceau du mur d'Hérode en relique nationale offensant ce faisant les sentiments des autochtones palestiniens.

    Jugez vous-même maintenant si, avec un tel point de vue critique je suis la personne qu'il faut pour conforter un peuple pris dans l'illusion d'une espérance injustifiée.

    Votre respectueux serviteur.

    Freud.

    PS : Après avoir été soigneusement dissimulée pendant soixante ans, cette lettre finira par réapparaîtra en 1991.

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    1. Quelques précisions ...

      Freud parle du sionisme qui a pour projet d'installer les juifs d'Europe ailleurs pour échapper à l'antisémitisme agressif des Européens à leur égard, aux pogroms et aux persécutions ...

      Madagascar fut la première destination, jusqu'à ce que les juifs pratiquants jettent leur dévolu sur la Palestine où effectivement existe une communauté juive "arabe" et une autre chrétienne "arabe" elle aussi; et qui leur rappelle la terre promise de Dieu à son peuple élu !

      Donc tout le problème du conflit israélo-palestinien, vient du fait de cette colonisation massive par une population Ashkénazes venue d'Europe centrale et orientale, et par le remplacement d'une population préexistante par une nouvelle arrivée d'ailleurs fuyant le nazisme et ses atrocités ...

      Or très vite, devant la lâcheté des Anglais puis de celle des Occidentaux qui dominaient l'ONU, les sionistes veulent d'avantage de territoires et envisagent de prendre toute la Palestine dont ils nient l'existence pour revendiquer l'ancien Israël et la terre promise au peuple élu ...

      Ce que sont en passe de réaliser le Likoud & Netanyahu, en pratiquant l'apartheid et en chassant régulièrement les Palestiniens des territoires qui leur furent attribués par l'ONU : après la Cisjordanie, c'est le tour de la bande de Gaza, qu'ils finiront par récupérer et que l'Occident une fois de plus, lâchement, laissera faire et reconnaitra "les nouvelles frontières" d'Israël !

      Et le prétexte est toujours le même : "sécuriser Israël" !
      Prétextes pour déclencher les "guerres" de colonisation et d'imposer la loi du plus fort (Israël & EU) aux Palestiniens !

      L'actuelle "guerre", n'est que la poursuite logique de la stratégie théorisée et mise en place par Netanyahu pour arriver à ses fins.

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  3. La traduction de la lettre de Freud que vous présentez comporte des non-sens. Je vous propose de vous référez à une traduction validée par des universitaires psychanalystes. https://www.cairn.info/revue-cliniques-mediterraneennes-2004-2-page-5.htm

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  4. LE PRETEXTE DE NETANYAHU POUR CHASSER LES PALESTINIENS DE GAZA : ne tient pas !

    Pourquoi ?

    Il dit être en guerre contre le Hamas qu'il veut éradiquer de Gaza !

    Qui peut croire cette connerie ?

    Non seulement, c'est lui qui soutenait les Frères musulmans du Hamas pour bloquer tout processus de paix; puisque les deux le refusent, et le voilà parti en "guerre" contre eux pour les exterminer.

    Il pourra tuer les hommes du Hamas mais d'autres les remplaceront, car il ne peut tuer une idéologie en rasant Gaza alors qu'il a contribuée à sa diffusion chez les Palestiniens.

    Mais malheureusement il a su entrainer avec lui l'Occident dans sa stratégie de conquête des territoires palestiniens pour restaurer le grand Israël biblique plus grand encore qu'il n'avait été ....

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