mardi 20 mars 2012

La Tunisie est-elle un pion dans un jeu géostratégique qui la dépasse ?


Maître de conférences, 
Poitiers - France.

La géographie de chaque État, sa situation politique et historique sont des éléments cruciaux dans la détermination de sa politique étrangère. Il ne s’agit bien évidemment pas de penser que la politique qui doit être menée est dictée de façon déterministe par la géographie et qu’il n y a pas d’alternative, mais l’environnement géographique joue un rôle capital dans la stabilité d’un pays car il peut offrir des opportunités, mais aussi des risques.
Par exemple, en terme de géostratégie, les Etats-Unis sont conceptuellement considérés comme insulaires puisque entourés de deux États (le Canada et le Mexique) rendus inoffensifs et de deux vastes océans protecteurs. La Tunisie petit pays en terme de superficie, du nombre d’habitants et de ressources naturelles, a depuis son indépendance réussi tant bien que mal à assurer un équilibre satisfaisant qui lui a garanti une stabilité et une sécurité enviables dans une région qui a connu et qui connaît encore des moments de tensions récurrents. La rapidité et le pragmatisme déployés par le président Bourguiba pour résoudre les différents frontaliers avec l’Algérie lors de l’accession de ce pays à l’indépendance montrent l’importance que le président tunisien d’alors accordait à la sécurisation des frontières ouest du pays. Il a compris que seules des relations solides et fraternelles avec l’Algérie, première puissance économique et militaire du Maghreb, pouvaient garantir la stabilité de la Tunisie.
La politique étrangère menée par le gouvernement issu du parti Ennahdha, depuis son accession au pouvoir, constitue une véritable rupture par rapport à cette tradition, mais la nouvelle approche n’est basée sur aucune considération géopolitique ou géostratégique. Elle se fait dans l’improvisation constante et l’amateurisme le plus total. Elle donne l’impression d’être dictée par des considérations idéologiques, personnelles et électoralistes au mépris des intérêts suprêmes et vitaux de l’État et du peuple tunisiens.

La nécessité d’une relation privilégiée avec l’Algérie
D’abord, c’est à l’Algérie que les chefs de l’État et du gouvernement provisoires tunisiens auraient du consacrer leurs premiers voyages. Non seulement pour réaffirmer les liens historiques de coopération et d’amitié entre les deux peuples, mais aussi afin de rassurer les autorités de notre voisin de l’ouest que la Tunisie ne compte nullement s’ingérer dans ses affaires intérieures. Car, si le peuple algérien se réjouit de l’avènement de la démocratie en Tunisie, les hauts responsables politiques de ce pays, notamment la sécurité militaire véritable détentrice du pouvoir, voient d’un mauvais œil l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement islamiste. Au lieu de cela, Moncef Marzouki a non seulement préféré accorder sa première visite à la Libye, un pays sans véritable gouvernement central, mais il a, en outre, prononcé un discours qui n’a pas manqué de froisser la sensibilité des Algériens, appelant à une union tuniso-libyenne et donnant des leçons sur l’épisode tragique qui a suivi l’invalidation des élections de 1992 en Algérie. Une bourde diplomatique qui dénote une méconnaissance totale des règles élémentaires des relations internationales. Quant au chef du gouvernement provisoire, Hamadi Jebali, il a préféré effectuer son premier voyage au Maroc pour féliciter ses amis islamistes après leur succès aux dernières élections législatives. Des signaux négatifs envoyés à un pays, l’Algérie, dont les généraux disposent d’une capacité de nuisance dévastatrice s’ils veulent déstabiliser leur petit voisin de l’est : un ou des attentats commis par les membres de l’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) infiltrés en Tunisie à partir du sud de l’Algérie pourraient compromettre une saison touristique entière, sans parler des échanges commerciaux et touristiques entre les deux pays. Avoir des frontières sécurisées avec l’Algérie permettrait à la Tunisie de concentrer ses efforts à sécuriser les frontières avec la Libye, un pays instable et divisé et qui risque hélas de le rester pendant les longues années à venir.

Une nouvelle diplomatie sans contenu ni cohérence
Pourtant, les autorités tunisiennes ont décidé de tourner le dos à un pays voisin, indispensable pour la sécurité et la stabilité du pays et se jettent à corps perdu dans les bras des monarchies pétrolières, en l’occurrence le Qatar et l’Arabie saoudite.
Depuis lors, l’analyse d’éléments objectifs de la politique étrangère de la Tunisie montrent que celle-ci n’est pas menée dans les intérêts supérieurs du pays, mais pour servir les desseins de régimes des pays du Golfe et de certaines puissances étrangères et les intérêts électoralistes du parti Ennahdha.
La Tunisie a mille fois raisons d’exprimer sa solidarité avec le peule syrien qui lutte pour sa liberté face à un régime sanguinaire et barbare, mais de là à servir de pion dans un jeu géostratégique qui la dépasse, il y a un pas qu’un pays souverain n’est pas en droit de franchir.
Cette distribution des cartes orchestrée par les Etats-Unis, les anciennes puissances coloniales, Israël et les pays du Golfe, ne sert nullement les intérêts du peuple syrien. Les uns pour asseoir leur hégémonie dans la région, les autres pour protéger les intérêts des familles régnantes qui crient au complot iranien à chaque fois que leurs peuples demandent plus de liberté et de dignité.
La manœuvre géopolitique orchestrée s’apparente à un jeu d’échec dans lequel la Tunisie fait figure d’un pion au service d’intérêts étrangers contraires à ses intérêts à court, moyen et long termes.
C’est la Tunisie qui emboite le pas au Qatar pour annoncer la fermeture de son ambassade à Damas ; c’est la Tunisie qui se trouve à l’avant-garde des puissances qui appellent à l’intervention «humanitaire» en Syrie ; c’est notre pays qui accueille la Conférence des «Amis» du peuple syrien ; et c’est encore la Tunisie où s’est tenue une réunion secrète de plusieurs services secrets pour examiner la possibilité d’un coup d’État en Syrie, une ingérence dans les affaires intérieures d’un État au mépris du droit international et de la Charte des Nations Unis (Voir ‘‘Le Canard enchaîné’’ du 29 février 2012, p. 3).

A qui profite la désintégration de la Syrie ?
La révolte du peuple syrien contre la dictature de Bachar El-Assad était du pain béni pour les États de la région, les anciennes puissances coloniales, les Etats-Unis et Israël. Les Saoudiens et les Qataris se sont précipités pour soutenir le soulèvement du peuple syrien, non pas pour instaurer un régime démocratique, mais pour peser sur le choix du régime qui succédera à celui de Bachar El-Assad. Les Saoudiens n’ont jamais pardonné au régime alaouite syrien son alliance stratégique avec l’ennemi perse et chiite iranien. Ils savent que la destruction de la dynastie saoudienne figure en toutes lettres dans le testament de Khomeiny et que ses successeurs ont une obligation morale de tenir cette promesse. Se débarrasser du régime syrien et affaiblir ce pays offre un double avantage aux Saoudiens : isoler davantage l’Iran et se poser comme le nouveau leader du monde arabe après la chute de Moubarak et l’affaiblissement de l’Egypte qui s’en est suivi.
On sait aujourd’hui, grâce à la divulgation par Wikileaks des dépêches du Département d’Etat américain, que dès 2008, le roi Abdallah d’Arabie saoudite encouragea les Américains à bombarder l’Iran, afin de «couper la tête du serpent». A l’époque le vice-président néoconservateur Dick Cheney préconisait une telle option mais il ne réussit pas à convaincre le président George W. Bush. Face à ce qu’ils considèrent comme une menace, les Saoudiens ont décidé de signer le contrat du siècle avec les Américains : 40 milliards de dollars d’achat d’armes sophistiquées !

Quant au Qatar, il abrite le quartier général avancé du Centcom (United States Central Command), le commandement américain couvrant le théâtre d’opérations «centrales» allant des Etats du Levant jusqu’à ceux de l’Asie centrale. Par ailleurs, ce pays a financé et armé les plus puissantes des unités anti-Kadhafi et a été le premier pays à fermer son ambassade à Damas et à appeler au départ de Bachar El-Assad. Et c’est ce même pays qui préconise une intervention militaire internationale «humanitaire» en Syrie.
Pourtant, lorsque les Bahreïnis – aux deux tiers chiites – se mettent à manifester pour exiger de la dynastie régnante (vieille famille sunnite originaire d’Arabie et amie des Al-Saoud), le pouvoir d’élire leur gouvernement, Riyad dénonce immédiatement une manipulation iranienne. Et le 14 mars 2011, après que le roi de Bahreïn eut demandé l’aide du Conseil de coopération du Golfe (Ccg), les blindés de la garde nationale saoudienne franchirent le pont liant leur pays à la petite île, bientôt suivis par des troupes des Emirats arabes unis et du Qatar. La chaine satellitaire qatari Al-Jazira n’a pas déployé son énergie habituelle pour dénoncer cette atteinte flagrante aux droits de l’Homme comme elle l’avait fait avec tant de zèle pour les autre pays arabes. Un silence assourdissant qui en dit long sur les véritables motivations de ceux qui financent cette chaîne.
L’Arabie saoudite, le Qatar, Israël et les Etats-Unis et les anciennes puissances coloniales ont un objectif commun : neutraliser la Syrie et affaiblir et isoler l’Iran considéré comme une menace pour les intérêts de ces pays et dans la région et asseoir le Qatar et l’Arabie saoudite comme leaders d’un monde arabo-musulman reconfiguré selon les intérêts économiques et géostratégiques des Etats-Unis, d’Israël et des anciennes puissances coloniales.
Le Grand Moyen Orient si cher à George W. Bush sera enfin réalisé à moindre frais, mais sans la démocratie promise aux peuples de la région.

Des conséquences incalculables pour la région
Il ne s’agit bien évidemment pas d’être l’avocat du diable et de soutenir un régime sanguinaire. Le scénario idéal serait une Syrie démocratique, souveraine et respectueuse de toutes ses minorités. Mais il est peu probable que ce soit le scénario envisagé par les «frères» arabes du Golfe. Qui peut croire un instant que le Qatar et l’Arabie saoudite cherchent à instaurer un régime démocratique en Syrie ?
Ce qui est tragique dans le cas syrien, c’est que toutes les solutions sont mauvaises. Le maintien du régime de Bachar El-Assad serait une catastrophe, mais le scénario qui se dessine est encore pire :
- guerre civile (déjà en cours) avec son lot de règlements de compte, d’épuration ethnique et religieuse et de massacres ;
- déstabilisation du Liban par l’afflux de dizaine de milliers, voire de millions de réfugiés alaouites, chrétiens, palestiniens, irakiens et autres. Un pays qui, après avoir trouvé un équilibre fragile entre les différentes communautés, risque à son tour de revivre les heures sombres de la guerre civile qui l’avait ébranlé, il n’y a pas si longtemps. Un autre pays arabe, la Jordanie, ne sera pas épargné par cette arrivée massive de réfugiés ;
- la présence d’éléments d’Al-Qaïda venus prêter main forte aux insurgés : après l’Irak, l’Afghanistan, le Yémen et la Libye, la Syrie constitue un autre terrain d’entrainement grandeur nature pour ces derniers qui ne sont pas connus pour leur penchant pour un système démocratique.
Cependant, l’histoire nous enseigne qu’en matière de sociétés humaines, le scénario n’est jamais écrit d’avance. Le problème syrien retournera comme un boomerang sur la figure des apprentis sorcier qui font preuve d’un aveuglement affligeant et qui jouent avec le feu au risque de se faire brûler. Le gouvernement provisoire tunisien aurait été mieux inspiré de dénoncer toute ingérence étrangère en Syrie et d’œuvrer pour une solution négociée et une transition pacifique par l’intermédiaire de la Ligue arabe et des Nations-Unis. Quel intérêt a la Tunisie dans cette tragédie ? Aucun, sauf celui de servir de pion pour réaliser les desseins obscurs de pays étrangers au détriment d’un peuple arabe, encore un autre !

La Tunisie a besoin d’un véritable homme d’État
Le général de Gaulle, homme d’État visionnaire, n’a t-il pas affirmé pendant son exil à Londres que «les Etats n’ont pas d'amis, ils ont seulement des intérêts». Il suffit d’observer la compétition, voire les rivalités entre les États de l’Union européenne (UE), pourtant considérée comme un havre de paix, pour s’en convaincre. Que dire de nombreuses autres régions du monde où les conflits endémiques n’ont jamais cessé ?
Le devoir primordial de tout État est de garantir la sécurité, la paix et la prospérité à ses habitants à court, moyen et long termes. Il n’est pas besoin d’être expert en géopolitique ou en géostratégie pour en connaître les règles élémentaires. Pour défendre ses intérêts, un pays souverain doit définir sa politique étrangère en fonction de son environnement géographique, de ses alliances historiques et des rapports de force qui prévalent sur la scène internationale. Pour ce faire, il a besoin d’un homme d’État visionnaire qui met la protection de l’intérêt national et des intérêts vitaux de son pays au dessus de toutes autres considérations personnelle, politique ou électorale.
Si dans l’état de nature «l’homme est un loup pour l’homme» comme l’écrivait le philosophe Thomas Hobbes, la société humaine a fait du chemin pour garantir les droits fondamentaux pour les êtres humains même si beaucoup de progrès reste à faire dans une grande partie du monde. Cependant, la «société des nations» reste de l’ordre de l’utopie car aucune organisation multilatérale n’a réussi à en être l’incarnation malgré les progrès enregistrés. On est même tenté de paraphraser Hobbes au risque de paraître trop pessimiste pour dire que «l’État est un loup pour l’État» car les relations internationales restent marquées par les rapports de puissance, la projection de la force et les conflits de toutes sortes. Les organisations internationales n’ont pas réussi à empêcher les génocides, les guerres, les massacres et la colonisation des territoires par la force. Une vision que tout homme d’État doit garder à l’esprit pour protéger les intérêts vitaux de son pays. Cela ne l’empêchera pas d’œuvrer pour la paix et l’amitié entre les peuples.


jeudi 15 mars 2012

LES JEUNES et le SYNCRÉTISME RELIGIEUX

Article paru dans : Kapitlis

« Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent »
André Gide

Qu’est-ce qui conduit les jeunes, mais aussi les moins jeunes, vers l’islamisme ? Autrement dit, pourquoi certains passent de la pratique d’un islam modéré, apaisé et ouvert, à un islam de combat, intolérant, n’hésitant pas à user de la violence ?
Ce qui est étonnant, c’est que les jeunes qui ont déclenché la révolution tunisienne, n’étaient ni encadrés ni mus par aucune doctrine qu'elle soit politique ou religieuse; puisque leurs revendications étaient d’un tout ordre : LIBERTÉ, DIGNITÉ et TRAVAIL !

La question n’est pas nouvelle, puisqu’elle date de l’origine du salafisme mais elle a pris un intérêt particulier depuis qu’à l’étonnement général des Tunisiens, de plus en plus de jeunes adhérent à cette forme d’islam depuis le retour du Frère musulman Ghannouchi chef du parti islamiste Ennahdha, de son exil londonien.
La réflexion sur l’évolution d’une certaine jeunesse tunisienne mène vers une analyse plus globale de ce phénomène, la Tunisie n’étant qu’un exemple d’un mouvement beaucoup plus général, qui touche d’autres pays ayant "dégagé" ou en cours de le faire, leur tyran.

Un essai vient de paraître sous la plume de Bourseiller : "L'extrémisme" (CNRS Editions 2012), non pas consacré à l’islamisme, mais à tous les extrémismes et il est assez éclairant sur la psychologie de toutes ces personnes qui tombent dans l’extrémisme.
C’est ainsi que cet auteur montre bien que « l’entrée dans l’extrémisme, est l’effet d’un caractère, le propre d’une personnalité mécontente, manichéenne. Des vitupérateurs projettent leur propre misère sur le monde et luttent en faisant du moralisme leur instrument privilégié ».
Il ajoute : « L’extrémiste fuit comme la peste l’ambiguïté, l’incertitude, l’ambivalence. Il est rempli de certitudes transmises par ses chefs.  Il a besoin d’un chef spirituel qui le rassure et lui permette de légitimer, voire de rationaliser les pires violences ».
Ces observations valent évidemment pour les islamistes radicaux et d’abord le fait qu’il s’agisse de personnes mécontentes de leur sort.

Il est indéniable que les générations Ben Ali souffrent d’un manque de culture générale et plus particulièrement d’éducation civique et religieuse, deux matières négligées par le système Ben Ali quand il a détruit un système scolaire mis en place par son prédécesseur Bourguiba et qui avait donné d’excellents résultats en produisant une élite de qualité pour le pays. On se demande pourquoi ?
Etait-ce par ce que Ben Ali était complexé lui-même de n’avoir pas fait d’études supérieures; puisqu’il était, comme disent les tunisiens, d'un niveau « bac moins 3 » ?
Ou était-ce par calcul ? Car un peuple moins lettré est un peuple plus docile, devait-il penser comme beaucoup de dictateurs !

Malheureusement les Tunisiens paient l’acculturation religieuse du système éducatif mis en place par Ben Ali. La crise économique et ses répercutions sur le chômage des jeunes diplômés; le système policier mis en place pour contrôler toute protestation ou contestation … ont fait que les Tunisiens ne voyant aucun salut du côté du régime de Ben Ali, beaucoup se sont tournés vers la religion pour y trouver, pensaient-ils, une consolation.

Cela tombait bien pour les chaînes satellitaires arabophones d’Arabie, du Golfe et d’Iran qui se sont multipliées depuis les années 90 (après la chute du mur de Berlin), dans un but bien précis : faire du prosélytisme au wahhabisme pour les uns et au chiisme pour les autres.
Ces jeunes avec toutes les offres paraboliques qui ignorent les frontières, ne savent plus où donner de la tête pour puiser une identité religieuse qui a été négligée dans leur cursus scolaire.

Certains feront du syncrétisme en piochant dans toutes les obédiences dont les abreuvent les émissions religieuses paraboliques, au point de confondre malékisme et wahhabisme, ou pire, sunnisme et chiisme. Les producteurs des émissions religieuses ne négligent aucun aspect qui pourrait contribuer au succès de leurs émissions : que ce soit par le choix du présentateur, de l'imam ou du cheikh de service, toujours autoproclamés mais que la "starisation" rend incontournables, et du prédicateur au pouvoir persuasif. Les réalisateurs de ces émissions religieuses à succès, multiplient les « effets » pour toucher d’avantage de téléspectateurs : sonore, musical, lumière … tout est mis en scène pour séduire le plus grand nombre. Certains même choisissent les animateurs, imams et cheikhs, pour leur physique auquel les femmes seraient sensibles.

Les âmes sensibles tombent dans le panneau des mises en scène et des images spectaculaires qui sont souvent impressionnantes; plus particulièrement celles des émissions chiites, jusqu'à accepter l'« injonctions du licites et de l’illicite » que toutes ces chaînes TV, toute obédiences confondues, programment à longueur de journée ! 

Les prédicateurs à l’instar des chanteurs en vogue, débutent leur « carrière » dans leurs villages et l’engouement du petit peuple pour leurs prêches fait leur popularité. Les riches des villes voisines les repèrent et les invitent à « officier » dans le privé parmi les leurs. Le succès aidant, à leur tour les rois et les émirs pour les sunnites ou les chefs religieux pour les chiites, les recrutent en y mettant le prix.
Leur « starisation » aidant, ils se vendront au plus offrant, cela va de soi. 
Mais très vite ils deviennent les portes paroles de leur bienfaiteur, et au besoin édicteront des "fatoua" (loi religieuse) sur mesure pour appuyer leurs actions. Le plus célèbre d'entre eux, est l'égyptien Youssef Qaradaoui, chef spirituel des Frères musulmans, entré au service de l'émir du Qatar qui a choisi de soutenir les Frères musulmans pour damer le pion à son frère ennemi Ibn Saoud qui rêve d'une hégémonie sur le monde sunnite, voir le monde dit "arabo-musulman" ! 

Ainsi la machine est bien rodée pour diffuser le wahhabisme des uns et le chiisme des autres en vu d'endoctriner les peuples en crise.
Ce qui est le cas de la Tunisie en phase post révolutionnaire propice pour les récupérateurs des révolutions de tous bords, ce que les monarques d’Arabie et du Golfe ont bien compris pour étouffer dans l’œuf toute velléité de démocratie, qui pourrait par contagion inciter leur peuple à les « dégager » à leur tour. Faut-il rappeler ce qu’il est advenu de la révolte des bahreïnis et des yéménites qui sont rentrés dans les rangs par l’unique volonté du roi Ibn Saoud ? Et les tentatives de l’émir du Qatar de « régler » son sort à la révolte des syriens à leur détriment ? Sans parler de ses tentatives de contrôler celle des Tunisiens.

En effet, ignorant tout de l’obédience traditionnelle de leurs parents et grands parents et en recherche d’identité à laquelle s’accrocher dans un monde où ils ne trouvent plus leur place, des fois même sans père et sans repère, beaucoup se laissent séduire par ces émissions où finissent par tout confondre faute de bagage intellectuel et d’une formation ne serait-ce que sommaire de l’histoire de leur religion.
Ce qui en fait des proies faciles pour une invasion via les paraboles par les chefs de file du sunnisme et du chiisme que sont les Ibn Saoud et l’Iran des Ayatollah ! Mais aussi du Qatar qui veut se faire une place entre ses deux voisins géants et gênants mais toujours menaçants pour ce petit pays pas plus grand que la Corse.

Sur facebook circulent de plus en plus de vidéo que des jeunes mettent sur leur page, souvent avec des commentaires élogieux, admiratifs de l'éloquence d'un cheikh ou du trémolo que mettent certains imams chiites dans leur voix, parce que certains prédicateurs, maîtrisant l’art de la diction et de la psalmodie du coran, les émeuvent au point de les subjuguer.

Les chaînes TV chiites, proposent même des reportages où la pratique chiite répandue en Iran mais aussi parmi les peuplades chiites d'autres pays, reste toujours « spectaculaire » dramaturgique et bouleversante pour des âmes sensibles qui y voient l’exercice de la « vraie » foi. Comme elles organisent aussi des concours à l'instar de "Star Ac" pour repérer les plus belles voix et les meilleurs "récitateurs" du Coran maîtrisant les règles de la psalmodie. Alors que ces pratiques religieuses relèvent plus du spectacle que de la foi. Ce qui choque énormément les malékites, puisque l'ostentation dans la foi est considérée comme une hypocrisie, Allah étant seul juge de leur foi ! 

Pour cela, il y a tout un art de mise en scène. Le premier étant dans les psalmodies du coran ; puis dans celui de la narration de l’histoire de la famille du messager Mohamed et plus particulièrement celui de l’assassinat de ses deux petits fils Hassen & Hussein, où l’hystérie collective incite certains à l’auto-flagellation accompagnée par des lamentations pour pleurer leurs saints !
Les imams psalmodient en effet avec maestria les oraisons funèbres, avec des trémolos dans la voix, voir avec une voix larmoyante et parfois la larme à l’œil pour redire leur tristesse et leur deuil d'Al Hassan et d'Al Hussein comme s'ils venaient de les perdre la veille ... sauf que c’est un deuil qui dure depuis des siècles (morts à 54 ans le 12 octobre 680 à Karbala) ! 
C'est le lamento de Karbala !

Si les sunnites d’Arabie et du Golfe, à leur tête les Ibn Saoud autoproclamés chefs de file du sunnisme, riches de leurs pétrodollars, font du prosélytisme à leur wahhabisme à travers la multitude des chaîne TV et d’émissions religieuses ; les chiites ne sont pas en reste puisque l’Iran, chef de file du schisme, finance lui aussi grâce à ses pétrodollars des chaînes de TV qui ont, elles aussi, une multitude d’émissions religieuses dont certaines sont consacrées à l’art de la mise en spectacle de la foi et à l’art de la récitation pour «bouleverser» l’auditeur et l’émouvoir jusqu’aux larmes ! Il suffit de voir tout le cirque que font les imams chiites qui "animent" les pèlerinages ou qui dirigent de telles cérémonies comme la plus spectaculaire d'entre elles, l' "Achoura", fête des morts  par excellence qui sera l’occasion d’hystérie collective et d'auto-flagellations insoutenables où les pratiquants se frappant la tête, la poitrine et le dos, finissent par se couvrir de sang ! 
Qui de sensé peut comprendre et croire ces mises en spectacle de la foi, souvent hypocrites ?

Mais malheureusement la machine à "endoctrinement des masses" est bien maîtrisée par les tenants du wahhabisme (Arabie et Qatar), comme celui du chiisme (Iran et ses affiliés tels que la Syrie, le Liban, la Palestine…) grâce à la télévision satellitaire mais aussi en assurant le "service après vente" par l'envoi sur le terrain de leurs prédicateurs ! 

Quand on sait les dégâts qu’a causé le communisme parmi les peuples qui l’ont subi et auquel ils ont été endoctrinés souvent de force; l'islamisme sera bien pire encore, puisqu'il joue du sacré auquel les masses populaires sont sensibles, pour s’imposer et imposer le wahhabisme qui le fonde, plus sournois à force d'injonction de ce qui est licite "halal" et de ce qui est illicite "haram", pour ne pas dire hypocrite quand elle instrumentalise la religion à des fins purement politiques ! Ce n'est pas pour rien que la religion a été souvent décrite comme opium des peuples.

Son effet sur des personnalités socialement mécontentes de leur sort, souvent incultes, fait que les mythes fondateurs du salafisme vont avoir un attrait évident.
Selon l’analyse récente parue dans l’ouvrage de Samir Anghar : « Le salafisme d'aujourd'hui. Mouvements sectaires en Occident » (Ed. Michalon) :
- Le premier mythe, est celui qui se fonde sur l’idée que les musulmans auraient connu un âge d’or et auraient constitué une très grande civilisation (ce qui est vrai). Selon le mythe salafiste, si l’on revient à la pratique de cette époque (moyen-âge), les musulmans connaîtront de nouveau la grandeur qu’ils ont perdue parce qu’ils n’ont pas respecté l’islam de ces temps-là. Voilà pourquoi les salafistes veulent revenir à un islam codifié au moyen-âge. C’est une idée totalement absurde.
- Le deuxième mythe dont se nourrit le salafisme et qui est partagé par les jeunes mal intégrés dans la société, c’est le complot de l’Occident contre l’islam.
Il est vrai que cet aspect peut s’adosser à quelques réalités dans les pays occidentaux où les jeunes musulmans vivent une forme d’exclusion mais l’idée vaut aussi pour tous les pays musulmans dont le retard économique, social et politique est mis par les dirigeants sur le compte de l’Occident !

Ces analyses sont totalement erronées mais pour le comprendre, encore faudrait-il avoir à faire à des gens instruits et capables de raisonner; ce qui n’est malheureusement pas le cas des masses; et c’est sur cela que les dirigeants islamistes jouent avec démagogie en faisant du populisme.
La seule solution, est la pédagogie encore et encore, chacun à son niveau, avec ses arguments pour démontrer la fausseté des thèses extrémistes.

Les Tunisiens sauront-ils retrouver la lucidité et le courage de leurs ancêtres qui ont chassé les Fatimides de la Tunisie et avec eux le chiisme qui heurtait leur volonté de rester libres ? Faut-il le rappeler, s’ils ont fini par adopter le malékisme c’est parce que cette obédience correspond mieux à leur besoin farouche de liberté puisqu'il n’y a pas d’intercesseur entre le croyant et son créateur ; contrairement au chiisme où un clergé hiérarchisé régente la société dans tous les domaines : et surtout c'est une obédience d'ouverture et de tolérance qui réfute l'ostentation dans la foi qu'elle assimile à l'hypocrisie !

Les Tunisiens sauront-ils aussi retrouver la sagesse d’un bey Husseinite du début du XIXème siècle qui après concertation des oulémas de la grande université théologique d’Afrique du Nord La Zitouna a répondu par la négative à l’appel de l’imam Abdel Wahhab qui voulait répandre le wahhabisme dans le Grand Maghreb ? Les oulémas l’ayant mis en garde contre cette doctrine jugée trop dangereuse pour la Tunisie et contraire à leur identité, le bey dira en guise de conclusion que l’imam Abdel Wahhab n’a rien à apprendre aux Tunisiens !

Mais voilà, deux siècles après, le wahhabisme revient en force facilité par Ghannouchi et ses Frères musulmans qui veulent importer le modèle sociétal et religieux de leurs amis qatari et saoudien, en livrant la Tunisie à leurs prédicateurs !

Y aura-t-il des imams zeïtouniens assez courageux pour dire stop à la vague de wahhabisation de la société tunisienne par les pétro monarques dont Ghannouchi et ses Frères musulmans sont complices pour des raisons purement politiciennes, mus égoïstement par leurs propres intérêts et peu soucieux en réalité de l'identité des Tunisiens et de leur indépendance ? 

Les Tunisiens accepteront-ils cette forme de colonisation culturelle ?

Rachid Barnat




lundi 12 mars 2012

NE TOUCHEZ PAS À NOTRE DRAPEAU NATIONAL !

Article publié dans : Kapitalis

Ce matin du 11 mars, émouvant salut au drapeau au-dessus du palais présidentiel de Carthage. 
Le président Moncef Marzougui a su trouver les mots et le ton pour dénoncer l’outrage fait à notre drapeau tunisien par une bande de fanatique. 
Son émotion et sa colère semblaient sincères ... alors qu'il avait lui aussi des velléités en tant que pan-arabistes, de toucher au fondement de la nation tunisienne et ce qui fait son unité en proposant un nouveau drapeau pour remplacer l'actuel.

C'était pour lui l'occasion de distinguer Khaoula Rchidi, la jeune étudiante courageuse qui, mue par son unique patriotisme, a osé braver les fous d’Allah pour les empêcher d'arracher notre drapeau* national flottant au-dessus de la faculté de Mannouba et le remplacer par celui de leur mouvance extrémiste salafiste. Quand ils ont osé hisser leur bannière noire, il a fallu que ce soit cette jeune fille qui bouge alors que la police pourtant présente, n’a pas bougé, entraînant une réaction indignée et massive de la société civile.  

Le silence du gouvernement Jebali et de ses ministres a choqué énormément les tunisiens de tout bord. Jebali et ses ministres de l’enseignement supérieur ainsi que celui de l’intérieur sont restés indifférents à l'émotion que cet affront avait suscité et à l'indignation générale qu'il avait provoquée !
Les mêmes qui se sont pourtant empressés de mettre 3 malheureux journalistes en garde à vue pour une photo qu’ils estimaient choquante, alors qu’ils ne semblent pas choqués par l’atteinte à nos symboles nationaux, que ce soit par l’outrage fait publiquement à notre drapeau national ou par le projet de ceux qui l'ont outragé et veulent changer notre hymne national !
Enfin le président Moncef Marzougui reprend son rôle et ose, bien que tardivement, défier son allié Ennahdha en condamnant le laxisme du gouvernement en lui rappelant qu'il est intolérable qu'une minorité puisse s'arroger le droit d'imposer son idéologie par la violence aux enseignants de la faculté de Mannouba dont leur Ministre de tutelle Ben Salem, irresponsable, ose reporter la responsabilité sur le doyen; mais aussi aux les tunisiens de manière générale.

Il met en garde les salafistes contre tout débordement de nature à outrager les symboles de l'Etat.
Il rappelle que la loi doit être appliquée et que les fauteurs qui ont outragé notre drapeau national, doivent présenter leurs excuses et si besoin est, doivent en rendre compte à la justice. 
Il n'est jamais trop tard pour bien faire, monsieur le président, à moins qu'il s'est saisi de cet incident par opportunisme politique pour donner le change d'un patriotisme douteux ! 

Encore bravo et toutes les félicitations à cette brave jeune femme qui avec ses tripes s'est levée courageusement contre la barbarie et l'obscurantisme. J'espère qu'elle sera un exemple  pour toutes les tunisiennes libres qui veulent vivre dans un pays libre.

Lors de l'élection de Moncef Marzougui, j’ai espéré qu'il serait, comme il le disait lui même, un rempart contre les dérives de ses alliés islamistes. 
Il faut espérer qu'il continuera à réagir à chaque fois que son allié franchira la ligne jaune.

Rachid Barnat

* Le drapeau tunisien a vu le jour le 20 octobre 1827, sous le règne du Bey Hussein II (1824-1835). Son rouge prédominant occupé, en son centre, d'un disque blanc où figure un croissant entourant une étoile à cinq branches. Il fait partie des vingt plus anciens drapeaux du monde, encore en service. Il illustre le particularisme d'une Tunisie qui affirmait sa structure étatique, qui la distinguait des autres provinces de l'empire ottoman, dès le premier tiers du XIXe siècle. Resté le drapeau officiel du pays sous le protectorat français (1881-1956), il a été maintenu après l'indépendance, le 20 mars 1956, tant il symbolise une tunisianité enracinée. 






lundi 5 mars 2012

Dialogue entre Ernest Renan et Al Afghani

Conclusions d'Ernest Renan après son dialogue avec Jamal al-Din « al-Afghani » :

- A propos de l'islam : « Ce qui distingue, essentiellement le musulman, c’est la haine de la science, c’est la persuasion que la recherche est inutile, frivole, presque impie ; la science de concurrence faite à Dieu ; la science historique parce que, s’appliquant à des temps antérieurs à l’islam, elle pourrait raviver d’anciennes erreurs. »

- A propos des peuples arabophones : « Non seulement, ce ne sont pas des Arabes de sang ; mais ils n’ont rien d’arabe d’esprit. Ils se servent de l’arabe ; mais ils en sont gênés, comme les penseurs du Moyen Âge sont gênés par le latin et le brisent à leur usage. L’arabe, qui se prête si bien à la poésie, est un instrument fort incommode pour la métaphysique. Les philosophes et les savants arabes sont en général d’assez mauvais écrivains. »

- Renaissance et religion : « La renaissance scientifique de l’Europe ne s’est pas faite non plus avec le catholicisme ; elle s’est faite contre le catholicisme […]. »

- Arabité et islam : " La question qui commence à se poser à la fin du 19e siècle est celle du nationalisme arabe : qu’est-ce qu’un Arabe ?
La réponse d’Al-Afghani diffère de celle de Renan, tout en étant très simple puisqu’elle fonde la nationalité sur la langue : sont Arabes ceux qui parlent arabe, et ceci quelle que soit leur religion. Al-Afghani distingue ainsi très clairement la religion et la nationalité, l’islam et l’arabité : tous les Arabes ne sont pas musulmans et les Arabes musulmans ne l’ont pas toujours été. Mais la question de l’arabité ne préoccupe guère al-Afghani qui est au contraire très rétif à tout sentiment d’‘asabiya qui est un principe de division et une cause de l’affaiblissement de l’Empire musulman."

- L’autre point d’accord entre al-Afghani et Ernest Renan est la situation du monde musulman : « Il est permis de se demander comment la civilisation arabe, après avoir jeté un si vif éclat sur le monde, s’est éteinte tout à coup ; comment ce flambeau ne s’est pas rallumé depuis et pourquoi le monde arabe reste toujours enseveli dans de profondes ténèbres. »

« Ici la responsabilité de la religion musulmane apparaît tout entière. Il est clair que, partout où elle s’est établie, cette religion a cherché à étouffer les sciences et elle a été merveilleusement servie dans ses desseins par le despotisme. »

« En songeant toutefois que la religion chrétienne a précédé de plusieurs siècles dans le monde la religion musulmane, il faut espérer que la société musulmane arrivera un jour à briser ses liens et à marcher résolument dans la voie de la civilisation à l’instar de la société occidentale pour laquelle la foi chrétienne, malgré ses rigueurs et son intolérance, n’a point été un obstacle invincible »

- Al-Afghani souscrit à une vision évolutionniste elle-même caractéristique du 19e siècle. Le chemin parcouru par les sociétés chrétiennes sera parcouru par les sociétés musulmanes. Celles-ci ne sont pas inférieures, mais simplement en retard, retard facilement explicable par le décalage entre la naissance du christianisme et la naissance de l’islam.
Al-Afghani apparaît ainsi comme un des initiateurs de la Nahda, « l’Éveil », mouvement de renaissance du monde arabe qui s’est développé à la fin du 19esiècle.

-----------------------------------

Ce qui m'amène au constat que la Nahda a été dévoyée par des abrutis qui n’ont rien compris à l’esprit qui animait le fondateur de ce mouvement politique. 
A moins que ce ne soit une supercherie de la part de Ghannouchi et de ses hommes  pour mieux dominer les tunisiens !



vendredi 2 mars 2012

L'oncle Sam et les Frères musulmans


Mohamed Sifaoui

Mohamed Sifaoui



Lors de son récent périple dans la région du Maghreb, Hillary Clinton a fait une déclaration lourde de sens qui appelle quelques commentaires. En effet, la chef de file de la diplomatie américaine a laissé entendre que l'expérience tunisienne montrait que l'islam politique n'est pas incompatible avec la démocratie. Un chèque en blanc, s'il en est, pour des fanatiques de la politisation de la religion islamique qui, pourtant, n'en espéraient pas tant.
Au lendemain des attentats du 11-Septembre, les Américains, républicains comme démocrates, ont estimé que la démocratisation des pays arabo-musulmans était une solution, parmi d'autres, qui permettrait d'endiguer les velléités terroristes des intégristes et d'affaiblir une nébuleuse comme Al-Qaïda.
La divergence du point de vue, au sein du sérail américain, résidait, grosso modo, dans le choix de la méthode idoine. Pour les néoconservateurs, cette "démocratisation" devait s'effectuer y compris à travers l'action militaire et la projection de la force américaine sur des terrains "arabo-islamiques" où des gouvernements non hostiles aux États-Unis, parfois fantoches et non représentatifs, devaient être installés. Les démocrates, quant à eux, ont estimé que cette même "démocratisation" devait sortir des entrailles des sociétés et représenter une aspiration des peuples. Mais les deux visions se rapprochaient quant à l'impérieuse nécessité d'intégrer les islamistes dits "non-violents" dans le jeu politique.
À Washington, on estime que les tenants de la pensée des Frères musulmans, disposant d'un certain ancrage au sein des sociétés, rejetant, en apparence, la violence, seraient capables, de devenir, à terme, des interlocuteurs, voire des partenaires "sérieux". L'objectif non avoué étant de fixer les islamistes dans leur pays d'origine et, surtout, de les empêcher de développer une quelconque hostilité à l'égard des États-Unis et/ou de ses intérêts stratégiques et ce, même si cette "neutralisation" devait passer par une reconnaissance, sinon par une légitimation politique.
Outre-Atlantique, la doctrine locale, qu'elle soit d'inspiration républicaine ou démocrate, s'est toujours allègrement accommodé aussi bien des Frères musulmans que du salafisme wahhabite. De ce point de vue, Hillary Clinton s'inscrit donc, dans une vieille tradition qui n'hésite pas à offrir une respectabilité aux mouvements religieux et aux théocraties. À Washington, on estime, depuis longtemps, qu'un islamiste ne devient "dangereux" que lorsqu'il s'attaque aux intérêts des États-Unis.
Là où l'analyse américaine tombe dans le simplisme, c'est lorsqu'elle considère que des formations politiques pourraient se suffire d'une position acceptant et respectant les processus électoraux pour gagner leur statut de « démocrates ». Il va sans dire qu'une telle approche, mettant en évidence des conditions à minima, n'est pas à même de promouvoir l'idéal démocratique dans le sens où l'entendrait n'importe quelle nation ayant fait des valeurs universelles le socle de son idéologie politique.
En vérité, les Frères musulmans n'ont jamais été hostiles aux jeux électoraux surtout lorsque ceux-ci leur sont favorables. Il est évident que dans la plupart des pays dits "arabo-musulmans", les islamistes, osons l'image, ont un boulevard devant eux tant les dirigeants de ces mêmes pays se sont révélés être des irresponsables plus soucieux de la préservation de leur pouvoir que de la mise en place de projets de société justes, modernes et démocratiques.
À ce sujet, il est utile de souligner que la démocratie ne se résume pas à des processus électoraux, fussent-ils libres et honnêtes. Il s'agit avant tout d'un corpus idéologique qui englobe des valeurs humanistes et universelles. Depuis l'époque athénienne, la démocratie repose sur des principes essentiels tels les libertés d'expression, de conscience et d'opinion, l'alternance au pouvoir et la défense des droits humains.
Depuis ces temps anciens, des intellectuels ou des philosophes, comme Montesquieu, pour ne citer que lui, des théoriciens de la démocratie moderne ont érigé la notion de la séparation des pouvoirs comme l'un des principes sur lequel repose la démocratie. Tous ces principes furent confirmés par la révolution française et, bien sûr, par la révolution américaine. Or, ces mêmes principes ne sont ni respectés ni reconnus par les doctrines islamistes.
Partant de là, a-t-on le droit d'affirmer que des partis comme Ennahda ne sont pas incompatibles avec la démocratie? Peut-on dire ex abrupto, tout simplement parce qu'un mouvement intégriste a remporté une élection "démocratiquement", que celui-ci n'est pas ou n'est plus extrémiste et qu'il devrait, par ce fait unique, gagner en respectabilité comme s'il s'agissait de n'importe quel mouvement politique défendant les valeurs démocratiques?
Le danger de cette exigence à minima, surtout lorsqu'elle s'exprime à travers un représentant d'une puissance démocratique, outre qu'elle légitime des mouvements, considérés, à juste titre, comme liberticides, disqualifie, par ailleurs et de fait, les musulmans progressistes qui se battent, depuis plusieurs années, contre l'idéologie portée par les Frères musulmans. Oui ! la sortie, pour le moins inopportune, d'Hillary Clinton disqualifie le combat que les (vrais) démocrates de culture ou de confession musulmane mènent contre l'obscurantisme en général et l'islamisme en particulier.
Certes, Ennahda en Tunisie, les Frères musulmans en Égypte ont remporté des élections "proprement". N'empêche, il ne faudrait pas fermer les yeux sur les raisons qui sont à l'origine de ces résultats. Les régimes autocratiques, que ce soit en Égypte ou en Tunisie, voire encore en Algérie ou au Yémen, sont générateurs d'islamisme et donc, de votes islamistes. Il était quelque part logique que les Tunisiens accordent, au lendemain de la chute du dictateur, une majorité relative à ceux qui se sont opposés, de la manière la plus radicale, à l'autocrate.
Et de ce point de vue, au regard de la répression féroce qui s'était abattue sur eux, souvent avec la bénédiction et/ou la complaisance des Américains et des autres puissances démocratiques, les islamistes se sont érigés, aux yeux de la masse, comme une force légitime. Il convient, par ailleurs, de rappeler qu'ils furent totalement absents durant les révoltes populaires ayant donné naissance au "printemps arabe" et qu'ils ont récupéré, par escroquerie populiste, les dividendes de ce mouvement.
Last but not least, le mouvement islamiste, dans son ensemble, dispose, à travers les mosquées, là aussi avec la complaisance des régimes autocratiques qui ne cessent de l'instrumentaliser, d'une tribune régulière qui permet à ses promoteurs de rester en contact avec le peuple et de distiller ainsi des théories fumeuses. Avantage dont sont privées évidemment toutes les forces démocratiques.
Par ailleurs, les islamistes, dans d'autres cas, sont les alliés objectifs des autocrates. Il n'y a qu'à voir l'exemple de l'Algérie où le pouvoir s'est allié avec des formations islamistes, celles qui ne remettent pas en cause un système de gouvernance basé sur la fraude, le clientélisme et la corruption. Cas de figure similaire au Maroc où des islamistes proches de la monarchie sont devenus les sous-traitants désignés de celle-ci.
Au regard de tous ces éléments, serait-il juste d'affirmer que l'islamisme ne serait pas antidémocratique? Il y a un pas que la diplomatie américaine n'aurait jamais dû franchir. En effet, sans revenir sur les fondements de l'islamisme, il est utile de rappeler que cette pensée n'a jamais été en phase avec les valeurs démocratiques et notamment s'agissant de l'égalité entre les sexes, de la protection des droits des minorités religieuses et sexuelles, du respect de toutes les opinions, notamment celles des non-croyants et de toutes les questions philosophiques qui mettent en discussion ou en débat la "notion du sacré". Idem pour le respect de la liberté de la presse qui, récemment encore, était bafouée en Tunisie lorsqu'un journal a commis le crime de lèse-islamistes en diffusant la photo d'une femme en tenue d'Ève. C'est dire...
Hillary Clinton exprime certes, un pragmatisme américain qui s'est toujours illustré par unerealpolitik poussée parfois à l'extrême, mais elle aurait été mieux inspirée de trouver une autre formule pour saluer la "révolution tunisienne" que d'accorder, de facto, une respectabilité à un courant intégriste qui, depuis sa création en 1928, n'a eu de cesse de piétiner les principes élémentaires de la démocratie.
Entre les théories huntingtoniennes défendues par les républicains et les visions pragmatico-angélistes véhiculées par les démocrates, il serait nécessaire de sensibiliser les Américains et les amener à introduire plus de nuances dans leur discours officiel. Au lieu de soutenir des intégristes, l'administration américaine gagnerait à élever son niveau d'exigences à l'égard des partis islamistes.
Elle devrait soutenir plus franchement les forces progressistes qui existent bel et bien dans cette sphère dite "arabo-islamique", car, contrairement aux Frères musulmans, ces derniers se battent réellement pour la défense des valeurs universelles. En tout état de cause, les États-Unis n'ont pas le droit de choisir la facilité et réduire la démocratie à un simple vocable à géométrie variable, utilisable comme levier au service de la diplomatie.