samedi 4 janvier 2014

LA LANGUE ARABE ... AVENIR DE L'HOMME !

Ou quand le populisme instrumentalise jusqu'à la langue d'un peuple !


Paru dans : Kapitalis

Une réunion s’est tenue au palais présidentiel de Carthage pour célébrer la création du « Mihrab Mondial pour la langue arabe » dont l'un des objectifs est « L'arabisation de la recherche scientifique » ! On se demande si la Tunisie ne s'orienterait pas vers une arabisation plus poussée.

Dans le fond cela n’est guère étonnant, puisque l’occupant actuel du Palais est un pan arabiste, idéaliste et irréaliste; qui croit encore à "l'identité linguistique" et à la possible union des peuples arabophones, malgré leurs différences ethniques et culturelles ! Comme s'il n'avait pas tiré la leçon de l'Histoire du pan arabisme et du flop qu'ont connu les partis baathistes, émanation de cette doctrine, sous la houlette de Gamel Abdennasser et des chefs d'état qui l'ont suivi dans sa lubie : l'Irak, la Syrie, la Libye ... ce que Bourguiba, clairvoyant, avait à juste titre refusé sous les quolibets du Rais, préférant le nationalisme au communisme des uns et au pan arabisme et son pendant le pan islamisme, des autres ! L'histoire a montré qui avait raison ! 

Et malgré cela Marzouki veut croire, contre toute raison, à cette vielle lune. Preuve s'il en est besoin, qu'il n'a toujours pas digéré son histoire youssefiste filiale du pan arabisme nassérien. Apparemment l'Histoire n'avance pas pour tout le monde. Pour certains nostalgiques, elle s'est même arrêtée à leur propre histoire. Ils souhaitent réécrire l'Histoire à partir de la leur !

Tartour serait-il du genre "faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais" ? Voilà quelqu'un qui se  prétend pan arabiste et dont la vie ne reflète en rien ses convictions "politiques" ! Marié à une française, vivant lui même son pseudo exil en France naturalisé français, ayant des enfants de nationalité française, totalement francophones ... alors que la logique voudrait qu'il soit marié à une arabe, qu'il s'exile en terre arabe, sous un régime baathiste de préférence et d'envoyer ses enfants dans des écoles arabisantes !
Rien de tout çà, ce qui prouve l'hypocrisie du bonhomme ... qui fut aussi membre de "Frères musulmans" puis "droit-de-l'hommiste"; naviguant entre des doctrines diamétralement opposées; preuve s'il en est besoin, qu'il n'a pas de principes ni de valeurs enracinés en lui ! Ce que découvrent ses 7000 électeurs qui regrettent d'avoir accordé leurs suffrages à un bonimenteur ... premier président historique de la Tunisie, élu du peuple, comme l'affirme Tartour, bravant le ridicule. Mais son ingratitude envers la France et la langue française, est insultante pour ce pays qui l'a accueilli !

A l’occasion de cette réunion, quelqu'un sur facebook a écrit : " Les idiots de la Tunisie s'orienteraient-ils vers l’arabisation de l’enseignement supérieur ?
Pourquoi refusent-ils de puiser directement le savoir dans la langue scientifique mondiale où les travaux de recherche se multiplient à un rythme infernal souvent difficile à suivre pour  les lire à temps, préférant se complaire dans le narcissisme archaïque des pan arabistes ?
Rien que pour la schizophrénie (maladie dont serait atteint Tartour), il y a eu, en une seule année, 6147 publications ... moins d'une vingtaine d'articles seulement provenant des pays dits arabes ! Que vont traduire ces idiots ?
", se demande ce facebooker.

Ce à quoi un Professeur en médecine, a répondu : "Je suis l'Idiot de cette Tunisie dont la langue arabe, est passée de la 6 éme position à la 5 ème selon l'UNESCO; et qui survivra à la langue française qui aura disparu entre temps ... puisqu'en 2100 la langue arabe sera probablement la plus parlée au monde ", selon les prédictions de cet anthropologue !  

Il est sans doute encore un de ces complexés de la culture française qui n'a toujours pas digéré l'histoire coloniale. Puisqu'il prédit la disparition de la langue française et que la langue arabe sera l'avenir de l'homme ! Rien que çà !!

Alors abordons franchement la question. Et demandons-nous ce qui fait le développement et l’attrait d’une langue.
Une langue vit et évolue par l'usage que les hommes en font pour exprimer leur génie, leur créativité, leurs découvertes technologiques, scientifiques, médicales ...
Depuis la nuit des temps l'homme aspire au mieux vivre et n'hésite pas à se déplacer pour rejoindre ceux qui sont en avance sur lui ... jusqu'à adopter leur langue ou du moins leur emprunter les vocables nouveaux désignant les innovations auxquelles ils sont parvenues.
La langue qui lui a permis de progresser au moyen âge, fut l'arabe ... puis ce fut le français.
Au siècle dernier c'était le tour de l'anglais qui s'est imposé depuis la révolution industrielle qui a pris son essor en Angleterre.
Et voilà que les jeunes se mettent au chinois, conscients que le progrès est de ce coté là du pacifique, depuis que la Chine s'est réveillée pour se tailler la part du lion dans la technologie et les découvertes. Les hommes ne sont pas fous : ils n'ont que faire des langues mortes et des langues qui n'accompagnent pas le progrès, voir qui le refusent ! En réalité ces langues sont victimes de ceux qui les pratiquent et de leur manque de créativité, souvent victime du complexe de ceux qui vivent sur leurs lauriers et refusent le progrès !

Il suffit de faire le bilan de ce que les arabes ont apporté à l'humanité après leur âge d'or andalous mythique dont se gargarisent les pan arabistes et leurs frères pan islamistes, nostalgiques d'une époque fantasmée. Age d'or qui n'était que le fait des populations conquises à l'islam qui ont apporté leur culture et leur savoir faire à la civilisation dite à tort "arabo-musulmanes". 
Qu'ont apporté à l'humanité les arabes d'Arabie depuis la création de ces nouveaux états nés de la dislocation de l'empire ottoman ? Rien ! Par quelles recherches et par quelles découvertes se sont-ils distingués entre les nations ? Aucune ! 
Pour rappel, le pan arabisme né en Arabie, dans un but uniquement politique pour contester la domination turque des ottomans sous prétexte que la langue arabe est délaissée et remplacée par langue turque ... mais dont les intellectuels de l'époque feront une doctrine : pour les uns pour promouvoir la laïcité et pour d'autres un moyen pour lutter contre le colonialisme qui dépeçait l'empire ottoman !

Si le français a connu un grand succès auprès des classes aisées allemandes, russes ... et dans les cours européennes; ce n’est pas seulement pour les qualités de cette langue mais c’est avant tout parce qu’elle véhiculait des valeurs et des connaissances. La littérature française et les arts français occupaient une place prépondérante, grâce à des écrivains tels que Montaigne, Molière, La Fontaine, Bossuet ... Voltaire, Rousseau, Montesquieu qui seront à l'origine du siècle des Lumières ... qui sera à l'origine de la Révolution française, des Droits de l'Homme ... du développement de l’esprit scientifique, de la médecine et de la philosophie.
Siècle des Lumières qui fécondera toutes les civilisations ouvertes et désireuses de progrès !
Celle qui l'ont refusé, se sont vues condamnées à la régression et devenues colonisables, comme disait Bourguiba.

L'exportation des idées nées de la Révolution française, a résulté aussi de la politique expansionniste de Napoléon qui, malgré ses défauts, a apporté aux peuples d’Europe les idées de liberté qu'ils attendaient en Italie, en Allemagne; jusqu'en Russie. Il a tenté de les apporter à l'Orient à travers l'Egypte, mais là les résistances ont fait jour et les traditionalistes dominés par les religieux, se sont braqués contre une modernité jugée satanique par les plus réactionnaires !

L'expansion de la langue française a résulté aussi de la politique coloniale que l’histoire a condamnée. Mais comme le dit si bien l'écrivain algérien Kateb Yacine « Le français a été un butin de guerre » pour les peuples colonisés; et loin de leur nuire, la connaissance du français a été pour eux un supplément. Beaucoup l’ont bien compris, comme Bourguiba !

Mais il reste  encore quelques complexés qui mélangent les genres et qui, parce qu’ils condamnent la colonisation, voudraient aussi priver les peuples de la possibilité d’utiliser le français aussi bien que leur langue dialectale ... pour leur imposer la langue arabe, faisant semblant d'ignorer que l'arabe aussi est une langue introduite en Afrique du Nord lors de sa colonisation par les Beni Hilal qui ont déferlé sur cette région dont la langue est le berbère !

Si Bourguiba a choisit le bilinguisme sans complexe, c'est pour enrichir les tunisiens d'une nouvelle culture, porteuse de valeurs, de technologie et de nouveaux savoirs. Mais surtout pour rattraper le retard civilisationnel où se trouvaient les tunisiens depuis des siècles !

Mais voilà qu'une bande d'aigris, n'ayant toujours pas digéré leur histoire, tiennent en otage tout un peuple pour soigner leurs complexes ... un peuple épris de savoir et de connaissance mais auquel ils veulent inculquer leurs complexes vis à vis d'un Occident à la pointe de la modernité et du progrès  !!

Ce qui est vrai du français l'est également de l’anglais, lui aussi porteur de valeurs de liberté et de connaissances scientifiques de haut niveau. Si l'anglais s'est considérablement développé, c'est parceque cette langue a été pour beaucoup celle des sciences et celle des affaires depuis la fin du XIX éme siècle et durant tout le XX éme siècle !

Tout ceux qui ont été vers l'arabisation avec une arrière pensée politique sous prétexte "identitaire", ont gravement pénalisé leur jeunesse.
A moins que l’arabisation ne soit pour eux une arme pour rejeter l'élite tunisienne, francophone dans son ensemble ; mais aussi comme un moyen pour rejeter leurs rivaux idéologiques et concurrents politiques nourris des valeurs du siècle des Lumières.  
Ce faisant, les pro arabisants vont exclure la jeunesse du monde des affaires, de la science et de la culture ... au moins cette partie de la jeunesse qui ne pourra plus aller dans les grandes écoles ni les grandes Universités Occidentales qu'ils réservent à leurs enfants.
Les Tunisiens seront choqués de découvrir que les pro-arabisants, ont fait souvent leurs études en Occident où ils continuent d'envoyer leurs rejetons ! Comme ils seraient surpris de découvrir que les écoles coraniques qu'ils souhaitent généraliser, ils les réservent au petit peuple; puisqu'ils envoient leurs enfants dans les meilleurs écoles françaises de Tunisie !!
Pour les tunisiens décomplexés, grâce à Bourguiba, il n’y a pas de concurrence entre l’arabe et le français ! Ils ont maîtrisé aussi l'anglais et au besoin ils maîtriseront le chinois; l'essentiel pour eux étant l'acquisition de tous les savoirs pour accompagner les civilisations en marche et ne plus régresser comme le voudraient les illuminés qui les gouvernent provisoirement !

Alors demandons-nous maintenant si l’arabe peut connaître la même expansion non seulement en nombre de pratiquants mais en qualité.
L’arabe a été, sans conteste, une grande langue lorsque les pays qui la pratiquaient se livraient à l’étude, à la connaissance et à la transmission des savoirs. On lui doit, et ce n’est pas rien, la traduction des savants et des philosophes grecs ! Elle avait, cela est sûr, un rôle de développement face au moyen âge européen. En plein essor de l'expansion de l'Islam et de la langue arabe, bon nombres de rois d'Espagne la parlaient et la pratiquaient dans leur cour. Leurs bibliothèques personnelles en témoignent. Mais que reste-t-il de ce passé glorieux ? Rien ou si peu.

Quelles valeurs peut nous apporter une langue qui n’est pratiquée que dans des pays de dictature (certaines religieuses) où l'obscurantisme fait des ravages ? Sont-ce les valeurs de l'Arabie Saoudite, dictature religieuse complètement rétrograde ? Sont-ce les valeurs du Qatar autre "démocratie" où règne la "liberté" et où l’on enferme les poètes qui ne plaisent pas au pouvoir ?
Quelle grande littérature arabe contemporaine ont-ils produit ? Quand elle existe, les écrivains y sont pourchassés et violentés sinon assassinés ! Des frères musulmans ont tenté d'assassiner Naguib Mahfouz, prix Nobel de littérature; mais l'ayant blessé à la main droite, il ne pourra plus écrire ! 
Demandez aux écrivains algériens et autres arabophones, où peuvent-ils s’exprimer et publier librement ? Pour la plus part ils ont choisi l'exil en Occident !

Alors je le dis ici, une langue qui ne transmet plus de grandes valeurs de liberté, qui se contente d’être celle de promulgation de " fatwas " plus liberticides les unes que les autres, qui n'a permis la production d’aucune œuvre contemporaine majeure ni d’avancées scientifiques importantes, ne peut être une langue d’expansion.

Cela est si vrai que les défenseurs du développement de la langue arabe feignent d’oublier les échecs retentissants de l'arabisation forcée et sont aussi des hypocrites qui, tout en parlant d’arabisation, envoient de manière systématique leurs enfants dans les universités européennes et américaines. En réalité ce sont des populistes ou au mieux des idéalistes rêveurs ! Mais sûrement des hypocrites.
Alors au lieu de pérorer sur de veilles lunes (pan arabisme & pan islamisme), il faut prendre un engagement national de redonner au service public d'éducation, les moyens et les conditions d'un renouveau; car, le fait qu'il ait périclité depuis plus de quinze ans, en partie au profit de l'enseignement privé; il a fini par entraîner une baisse générale importante du niveau et a favorisé abusivement les enfants des familles aisées au détriment des pauvres.
Il faut aussi dire clairement que l'éducation doit préparer à l'ouverture sur le monde et non au repli archaïque. Il faut donc favoriser non une arabisation sans intérêt mais l'apprentissage des langues : l'Arabe bien sûr, mais aussi les langues étrangères dont le français qui ouvriront les jeunes sur la modernité. Et n'avoir de complexe envers aucune langue porteuse de progrès ... fut-elle chinoise ! 

Un rappel pour les grincheux : la langue arabe et l'arabité auxquels ils s'attachent désespérément comme à une identité, ne sont que des acquis coloniaux exactement comme ceux pris aux français et à tant d'autres civilisations qui ont transité par la Tunisie depuis Carthage. Qu'ils sachent que le génie des tunisiens est d'avoir toujours su tirer sans complexes profit du butin de guerre laissé par leurs "colonisateurs", comme dirait Kateb Yacine. Et surtout l'identité arabe dont ils se gargarisent, fait sourire les arabes d'Arabie qui les méprisent de tant de prétention; puisqu'ils se considèrent comme étant les véritables et authentiques arabes, considérant les peuples arabophones comme des arabes de seconde classe. Ils les méprisent à juste titre pour avoir nié leur identité tunisienne, produit de l'histoire de la Tunisie; que complexés, ils tentent de remettre en cause en prenant en otage les tunisiens pour assouvir leur soif de revanche et de pouvoir pour soigner leurs complexes ou pire pour soumettre la Tunisie à une nouvelle colonisation : celle de leurs sponsors pétro monarques. Puisque sous prétexte que les tunisiens auraient perdu leur "identité arabo-musulmane", ils cherchent à leur vendre le wahhabisme en guise "d'identité religieuse" et le modèle sociétal des pétro monarque, en guise "d'identité arabe" !
Alors autant revendiquer sa propre identité, en être fier et retenir des civilisations qui vous traverse ce qu'elles ont de meilleur : cela aussi participe de l'ouverture d'un peuple et de sa richesse.
Et l'identité tunisienne est plurielle, n'en déplaise aux complexés de l'Histoire !

Le paradoxe de Tartour et de Ghannouchi est que les doctrines qui les animent, pan arabisme pour l'un et pan islamisme pour l'autre, étaient à l'origine des doctrines anticolonialiste pour libérer les peuples de la colonisation anglaise et française ... or l'un et l'autre appellent de tous leurs vœux à la colonisation de la Tunisie par leurs amis petro monarques et font tout pour faire des tunisiens un peuple à nouveau colonisable !


Rachid Barnat

jeudi 2 janvier 2014

Enseignement scientifique et arabisation. Stop aux amalgames


Ahmed HAMDAOUI
Professeur à la Faculté des 
Sciences Semlalia de Marrakech 
Université Cadi Ayyad.



Les causes profondes de l’échec de l’enseignement scientifique public au Maroc sont loin d’être uniquement linguistiques … MAIS, force est de constater, qu’avec l’échec de l’arabisation précipitée, non réfléchie et très mal planifiée, le facteur linguistique même s’il n’est pas le seul incriminé, il reste un facteur aggravant dans les problèmes actuels de notre enseignement. 


Une première mise au point s’impose, je ne crois pas qu’il existe UN SEUL marocain qui ne souhaiterait pas que le Maroc soit doté d’un enseignement public de qualité et Arabisé. Que ceux qui s’affichent comme seuls défenseurs de la langue arabe arrêtent leur hypocrisie ! En effet, la majorité d’entre eux quand il s’agit de leurs propres enfants et pour garantir leur avenir professionnel ils n’hésiteront pas à les mettre dans l’enseignement privé ou dans les missions étrangères… 

La question qui se pose maintenant, c’est comment rectifier le tir sans aggraver encore plus la situation ? … Sachant que nous avons trop laisser pourrir la situation et par voie de conséquence la solution IDEALE sera très difficile à trouver. 

C’est dans ce contexte que vient la proposition de retourner à l’usage de la langue française dans l’enseignement scientifique primaire et secondaire. C’est donc la solution qui semble la plus accessible et la moins mauvaise. Ne serait-ce que pour mettre en phase l’enseignement secondaire avec le Supérieur. Le Maroc est le seul pays au monde où l’on change de langue pour l’enseignement scientifique quand on passe du Lycée à l’Université !... 

Arabiser l’enseignement scientifique universitaire est absolument hors de question dans l’état actuel des choses, sauf si l’on veut tuer définitivement toute la chaîne. Utiliser une autre langue comme l’anglais par exemple demanderait une préparation d’une dizaine d’année (corps enseignant, manuels,…). 

Au Maroc, en Algérie comme dans d’autres pays ayant été colonisé par la France, on doit absolument nous débarrasser du complexe que nous avons envers la langue française. En effet, ce n’est pas parce qu’on utilise la langue française dans l’enseignement que nous allons nous jeter dans les bras de la France comme disent certains. A tout ceux qui adoptent ce langage je leur dis que : jamais les missions françaises n’ont eu autant de succès que depuis l’échec de l’arabisation de notre enseignement. A ceux-là je leur dis aussi que nos jeunes qui remplissent les missions étrangères finissent par quitter le pays …, voulez-vous qu’on continue dans cette voie ? 

En quoi l’usage partiel de la langue française dans notre enseignement peut-il affecter nos identités nationales ? … 

Si un jeune marocain bien formé arrive à nous produire de la haute technologie ou une voiture 100 % marocaine, on ne peut que nous réjouir et être fiers du système d’éducation qui l’a formé, on n’ira pas lui demander avec quelle langue il l’a fait. 

La qualité de notre enseignement dans sa globalité ne pourra jamais se redresser sans un bon enseignement des langues. 

Personnellement je trouve que la généralisation et l’abus de l’usage du dialecte, est une solution de facilité qui risque d’avoir des conséquences graves sur plusieurs domaines de développement du pays. Céder à la facilité de l’usage du langage courant dialectal est un frein à l’apprentissage des autres langues vivantes, langue arabe comprise. 

A travers l’expérience de chacun de nous on doit tous savoir que l’apprentissage d’une langue avec toutes ses bonnes règles est très pénible et cause beaucoup de souffrances. Cette souffrance est d’autant plus grande que cet apprentissage est fait à un age avancé. L’effort est vite abandonné quand on a une solution de facilité à sa portée. 

Les langues vivantes et surtout les langues étrangères se perdent si elles ne sont pas pratiquées, c’est comme ça que nous avons perdu le bon usage de la langue française et même l’usage de la langue arabe. 
Ainsi, c’est vraiment malheureux de constater la disparition progressive de notre champ audio-visuel des émissions en langue arabe classique pure ou en français. La télévision ne diffuse plus les films ou les séries en versions originales, maintenant on les duplique avec un langage vulgaire de la rue … 

Une toute dernière mise au point de grande importance, cette analyse en rapport avec la qualité de l’enseignement n’est absolument pas dirigée contre l’usage de la « darija ». Bien au contraire les dialectes marocains et la langue berbère « amazigh », sont une richesse et un patrimoine à préserver et à développer. Ceci me ramène à ma remarque du début de cet article : les causes des problèmes de l’enseignement scientifique au Maroc sont loin d’être uniquement linguistiques. Pour appuyer cette thèse j’aime toujours donner comme exemples les cas de la Suisse, de la Belgique et de l’Alsace en France. En Suisse ou en Belgique malgré l’existence de plusieurs communautés linguistiques, l’enseignement et la recherche scientifiques marchent très bien et sont compétitifs à l’échelle internationale. A l’est de la France la région d’Alsace est très attachée à son dialecte l’alsacien qui est plus proche de la langue allemande et n’a rien à voir avec la langue française. Pourtant, l’Alsace, qui utilise comme toutes les autres régions de France, le français comme langue officielle, est parmi les premières régions de France sur le plan technologique et productions scientifiques. L’Université de Strasbourg a maintenant DEUX prix Nobel le premier en chimie et le dernier en Médecine et Biologie Moléculaire… 

Moralité de toute cette histoire, le Maroc a tout intérêt à redonner à l’apprentissage des sciences et des langues vivantes tous leurs titres de noblesse, le développement économique du pays en dépend. 

Maghreb : pourquoi l'arabisation a échoué ?

Le manque de compétence linguistique des jeunes ne favorise pas l'ouverture du pays à la mondialisation

Journaliste économique
Parce qu'il est mal maîtrisé et peu adapté aux relations commerciales avec l'Europe, l'arabe classique, imposé dans l'enseignement, freine l'insertion professionnelle des jeunes diplômés.
Comme une évidence. Leur indépendance acquise, l'Algérie, le Maroc et la Tunisie ont choisi d'arabiser leur enseignement pour contrebalancer l'acculturation imposée par l'ancienne puissance coloniale. Tous ont fait de l'arabe classique - qu'il ne faut pas confondre avec les dialectes souvent utilisés dans la vie courante - leur langue officielle.
Faibles en français... et en arabe
Un demi-siècle plus tard, les experts dénoncent fermement les dégâts de cette politique à marche forcée. Au moment où le chômage des jeunes atteint un niveau record, et alors que le français demeure une langue prépondérante dans le milieu des affaires au Maghreb, cette situation pénalise principalement les diplômés de l'enseignement supérieur."Une réforme de l'éducation est indispensable. Nous n'arrivons pas à sortir de cette transition entamée depuis l'indépendance", note avec dépit Farouk Moukah, directeur général de l'Institut international de management (Insim) d'Alger. Et d'ajouter : "En fin de cycle universitaire, de nombreux diplômés sont faibles en français et en arabe. Ce qui réduit leurs chances d'embauche."
"nilingues"
Le phénomène a pris tellement d'ampleur qu'on qualifie désormais ces étudiants de "nilingues". "La faiblesse en langue des nouvelles générations est un gros problème en Algérie. Ce manque de compétence linguistique ne favorise pas l'ouverture du pays à la mondialisation", déplore Mohamed Benrabah, professeur de linguistique anglaise à l'université Stendhal-Grenoble 3 (France).
Devenu une langue étrangère à part entière, le français est enseigné à partir de la troisième année de primaire à raison de trois heures par semaine et de cinq heures l'année suivante. Les matières scientifiques sont également étudiées en arabe. Ce qui limite le champ de recherche des étudiants à l'université, car une grande partie des ouvrages de référence ne sont disponibles qu'en français ou en anglais. Faut-il y voir une conséquence directe? Seulement 20 % des étudiants valident leur première année dans les facultés de sciences.
Au Maroc, l'arabisation - imposée dans le primaire puis le secondaire à partir des années 1980 - fait aussi débat. Son bilan est pourtant moins dramatique qu'en Algérie, où la guerre d'indépendance a provoqué un repli idéologique vers l'arabe. Sans parler des effets positifs de la présence importante des écoles de la Mission laïque française et du poids du secteur touristique dans l'économie.
Grand malaise
"Je ne vois pas l'intérêt d'enseigner en arabe à l'université. Cela ne prépare pas au monde du travail. Nous demandons un retour à la francisation depuis 2004", déclare néanmoins Asmae Benthami, professeure à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales, à Salé, dépendant de l'université Mohammed V-Souissi de Rabat. "Personne n'ose dire qu'il faut revenir à un enseignement bilingue, voire trilingue, si on veut que les étudiants puissent suivre leurs cours en anglais ou en français à l'université", renchérit Jawad Kerdoudi, président de l'Institut marocain des relations internationales.
Pour Karim Bernoussi, PDG d'Intelcia, société marocaine spécialisée dans l'outsourcing (externalisation), "le système éducatif marocain vit un grand malaise, dû aux multiples réformes non abouties. Et l'arabisation a eu un impact très négatif".
Mieux lotie que ses voisins, la Tunisie bénéficie d'un système d'enseignement bilingue où le français n'a jamais réellement disparu. "La Tunisie est le pays qui a le mieux conduit son arabisation, car celle-ci y a été conçue et réalisée dans un cadre de bilinguisme arabe-français et dans un esprit de valorisation du passé et d'ouverture au monde moderne et laïc", estime le Français Gilbert Grandguillaume, anthropologue et spécialiste du Maghreb et du monde arabe. Mais, là encore, pas de miracle, la langue française est de moins en moins bien maîtrisée, selon un rapport publié en 2010 par l'Organisation internationale de la francophonie.
Il ne s'agit pas de remettre en cause l'arabisation au Maghreb, mais de réinsérer ce mouvement dans un cadre de multilinguisme et d'échanges. "Certes, le niveau des étudiants a baissé, mais cela est dû à des réformes désordonnées et incohérentes", nuance Grandguillaume.Réformes désordonnées
Face à l'incurie du système public, on assiste depuis une décennie à un développement important de l'enseignement privé dans tous les pays du Maghreb.
Voie royale
Au Maroc, de plus en plus d'établissements privés préparent par exemple au baccalauréat français, qui reste la voie royale pour être ensuite admis dans les meilleures écoles de commerce ou d'ingénieur du royaume. Mais avec des frais de scolarité dépassant souvent 1 000 euros par an, ces formations demeurent réservées aux classes moyennes et supérieures, accroissant ainsi les inégalités.
De fait, la maîtrise du français est devenue un véritable marqueur social, laissant sur la touche une grande partie de la jeunesse. Même si le débat existe, aucune décision politique pour rectifier cette situation n'est à l'ordre du jour au Maghreb. À terme, "c'est même l'anglais qui pourrait surpasser l'apprentissage du français", s'inquiète Mohamed Benrabah.

L’arabisation, un mythe ?

" Si l’Algérie est arabe pourquoi l'arabiser 
et si elle n'est pas arabe pourquoi l'arabiser " ?
Kateb Yacine
Leperlier
Périodiquement remobilisée en Algérie depuis l’Indépendance, l’arabisation est tout d’abord un discours, légitimant celui qui s’en empare par le mythe nationaliste des origines. Quant à ses réalisations concrètes, elles sont, au delà de questions identitaires bien réelles, le fruit d’un rapport de force sans cesse renégocié entre groupes linguistiques, que la hiérarchisation des langues approche ou éloigne du pouvoir.
Cinquante ans après l’Indépendance, les résultats de l’arabisation en Algérie, c’est-à-dire l’ensemble des politiques linguistiques mises en œuvre depuis l’Indépendance en faveur de l’arabe moderne standard, sont incontestables. La majeure partie de la population en a une maîtrise au moins passive (lecture, écoute), si ce n’est active, comme en témoigne par exemple la popularité croissante des chaînes de télévision arabophones. Toutefois, en dehors même des quelque 20 à 30% de berbérophones, la population connait une situation de diglossie entre, d’une part, cet arabe standard international appris à l’école, et d’autre part l’arabe dialectal, parlé quotidiennement ; ces deux « variétés » de l’arabe ne se sont rapprochées l’une de l’autre sous l’effet de la scolarisation que de manière partielle. Surtout, et bien que cible proclamée des politiques linguistiques algériennes, le français est loin d’avoir perdu toute position dans la société, sa place dominante dans l’économie en particulier n’ayant été que bien peu remise en cause. On pourrait donc, en un premier sens, parler de l’arabisation comme d’un mythe dans la mesure où ses réalisations ne sont pas à la mesure de son programme.

Ce serait cependant figer bien abusivement dans sa définition radicale une idéologie politique investie depuis cinquante ans de valeurs et de fonctions très différentes. On ne saurait concevoir la politique linguistique algérienne comme le projet uniforme et la réalisation continue qu’elle présente d’elle-même, mais bien plutôt comme le fruit de négociations permanentes entre élites politiques, économiques et culturelles pour obtenir ou conserver à leur groupe linguistique une place dominante dans la société. Aussi bien, c’est moins à travers ses résultats qu’en tant que discours que l’on peut penser le caractère mythique de l’arabisation : il renvoie en effet aux fondements de la nation, et permet, par sa radicalité de façade, de relégitimer régulièrement le pouvoir dans son identité anticolonialiste, démocratique, panarabiste et islamique, en désignant les ennemis extérieurs comme intérieurs. À l’occasion du Cinquantenaire de l’Indépendance algérienne, cette réflexion sociologique et politique sur l’histoire de l’arabisation tente ainsi d’éclairer, au-delà des proclamations idéologiques, les enjeux de pouvoir inhérents à toute politique linguistique.

La langue arabe comme mythe national

Fondée en 1931, « l’Association des Oulémas musulmans algériens » [1] reprend à son compte la formule d’Abdelhamid Ben Badis, « L’Islam est notre religion, l’arabe notre langue, l’Algérie notre pays. » Or, comme dans toutes les revendications identitaires nationalistes qui ont éclaté depuis le XIXème siècle, la revendication de l’arabe comme langue nationale algérienne n’a rien d’une évidence. La période coloniale voit en fait émerger un discours nationaliste construisant l’arabe moderne standard comme langue de la nation en lutte.

Il n’est que de considérer les 8 à 10 millions de berbérophones (ou « tamazightophones ») pour se convaincre du fait que l’arabe moderne n’est, pas plus qu’une autre, la langue « naturelle » de la « nation » algérienne telle qu’on l’entend habituellement. Mais bien plus, l’unité factice du nom confond différentes variétés d’arabe : l’arabe classique, langue issue du Coran et utilisée par l’élite arabo-musulmane pendant douze siècles ; l’arabe moderne standard, normalisé au XIXème siècle à partir de l’arabe classique par les intellectuels de la Renaissance arabe (Nahda) du Proche-Orient ; et le dialecte dit algérien, vernaculaire variant d’une région à l’autre et utilisé quotidiennement. Le coup de force identitaire paraît d’autant plus important que pour la population illettrée de la première moitié du siècle la compréhension de l’arabe littéral (moderne ou classique) était impossible.

A la manière de Herder [2] et du nationalisme européen du XIXème siècle, les nationalistes arabes algériens ont postulé un lien génétique entre les deux variétés constituant la traditionnelle diglossie entre variété haute (arabe littéral) et variété basse (arabe dialectal) de la langue en question. Comme son nom l’indique en arabe (dârija, lié à l’idée de degré), le dialecte est pensé comme l’altération, la dégradation d’une langue pure, claire (fus’ha, qui désigne l’arabe classique). Ce mythe d’une origine linguistique commune à des peuples aujourd’hui séparés comme après Babel se retrouve dans tous les traités scientifiques du XIXème et du début du XXème siècle, par exemple dans les recherches sur l’indoeuropéen et l’aryanisme [3]. Dans le cas de l’arabe, les spéculations historiques rejoignent des préoccupations religieuses, puisque la langue originelle est aussi langue de la Révélation du prophète Mohamed. Il s’agit donc de purifier la langue parlée de ses emprunts au berbère et au français, accidents de l’histoire permis par le laisser-aller de la « masse abjecte » [4], pour retrouver la « vraie » langue arabe. On voit à quel point cette construction de l’arabe comme langue nationale algérienne est liée à une construction de l’histoire de la nation, censée commencer lors de la conquête arabe au VIIe siècle et s’approfondir avec les invasions des tribus Beni Hilal au XIe siècle, apportant la langue en même temps que la religion.

Cependant, certains linguistes actuels tels qu’Abdou Elimam [5] avancent que le vernaculaire actuel aurait un substrat non arabe mais punique, langue des antiques Carthaginois, langue sémitique également. Derrière la polémique scientifique, ce sont bien des enjeux politiques qui se jouent, car, affirmant cela, Abdou Elimam débaptise la langue parlée « d’arabe dialectal » pour lui préférer le terme de « maghribi » (langue du Maghreb) ; et rompt du même coup le lien mythique entre langue parlée et langue arabe classique ou moderne, tissé par les nationalistes musulmans et panarabes : c’est l’identité arabo-musulmane de l’Algérie qui est en question. Il ne s’agit pas ici de prendre position dans ce débat, mais de montrer que les propositions linguistiques sont récupérées dans le sens d’idéologies identitaires ; et que l’arabe comme langue nationale algérienne, partagée par l’ensemble de la population, est autant une construction que dans toutes les autres configurations nationalistes.Si cette construction identitaire a pu porter ses fruits, ce n’est pas seulement en raison de la tradition, antérieure à la pensée nationaliste, de confusion entre les variétés dialectale et littérale de l’arabe ; confusion favorisée par le statut prestigieux de cette dernière, langue de la Révélation ou encore du panarabisme dont Nasser portait alors haut les couleurs. C’est aussi parce qu’elle symbolisait « l’autre » du colonisateur. L’arabe, du fait de son statut particulier de langue religieuse et écrite, avait été l’objet de toutes les attentions inquiètes de l’administration coloniale, qui alla jusqu’à la déclarer « langue étrangère » en 1938 [6]. Elle pouvait dès lors, par métonymie avec l’islam, se constituer comme « patrie de référence identitaire » [7]. C’est pourquoi l’on assiste au paradoxe de non-arabophones défendant l’arabe comme langue nationale. Certains berbérophones peuvent ainsi formuler leurs revendications en arabe standard ; ou certains écrivains francophones, s’estimant traîtres à la nation, voire « aliénés » (Kateb Yacine), tenter d’écrire dans une langue qu’ils n’avaient pas apprise (Assia Djebar), voire arrêter d’écrire (Malek Haddad). Rares sont en effet les expériences littéraires en langue maternelle (arabe dialectal ou tamazight) en dehors de celles de Kateb Yacine.

Ce rejet du français fait débat au sein même du mouvement de Libération. Ainsi tel dirigeant du GPRA déclarait, « il nous faut être réalistes et considérer que la langue n’est qu’un véhicule, un matériel pour exprimer les idées » [8], et prônait par là le maintien du français en Algérie, langue de la majeure partie des élites. Mais à la question que lui auraient posée les colonisateurs de gauche, « pourquoi ne pas continuer à utiliser les langues occidentales pour décrire les moteurs ou enseigner l’abstrait », c’est-à-dire promouvoir un bilinguisme à l’indépendance, le Tunisien Albert Memmi répondait dans Portrait du colonisé :
Là encore, pour le colonisé, il existe dorénavant d’autres urgences que les mathématiques et la philosophie et même que la technique. […] [Le colonisé] ira jusqu’à s’interdire les commodités supplémentaires de la langue colonisatrice ; il la remplacera aussi souvent et aussi vite qu’il pourra. Entre le parler populaire et la langue savante, il préférera la savante, risquant dans son élan de rendre plus malaisée la communication recherchée. L’important est maintenant de reconstruire son peuple, quelle qu’en soit la nature authentique, de refaire son unité, de communiquer avec lui et de se sentir lui appartenant. […] Il s’interdira l’usage de la langue colonisatrice, même si toutes les serrures du pays fonctionnent sur cette clef ; il changera les panneaux et les bornes kilométriques, même s’il en est le premier embarrassé. Il préférera une longue période d’errements pédagogiques plutôt que de laisser en place les cadres scolaires du colonisateur […] Ainsi il ne devra plus rien au colonisateur, il aura définitivement brisé avec lui. [9]
On est surpris du caractère prémonitoire de ces pages quant à la préférence donnée à la rationalité identitaire par rapport à la rationalité économique pour la politique linguistique algérienne. Le choix de l’arabe comme langue nationale peut être vu comme un choix en négatif par rapport à la langue française, et donc aussi paradoxalement un choix par imitation (il faut également à l’ex-colonisé une « langue savante »). Aussi n’est-ce pas tant parce qu’il était peu diffusé dans la population algérienne que le français n’a pas pris la place de « langue officielle associée » qu’a conservé l’anglais en Inde : l’arabe standard n’était pas plus parlé. C’est plutôt que l’arabe était parvenu à devenir un emblème national, même chez certains de ceux qui ne le parlaient pas. Et peut-être aussi du fait de la faiblesse relative de l’opposition berbérophone, qui n’avait pas, face à l’arabe, la force numérique des Tamouls face à l’hindi [10]. Or ce sont précisément les rapports de forces entre locuteurs des trois principales langues d’Algérie qui permettent de rendre compte de l’histoire de l’arabisation, loin du mythe d’un programme unitaire et consensuel.

Du mythique au politique : L’arabisation, une méthode de pouvoir

Sans chercher à la minorer, on peut tout de même affirmer que la conviction idéologique selon laquelle l’arabe standard devait remplacer comme langue nationale un français aliénant ne permet pas seule de rendre compte des politiques linguistiques post-coloniales. Les enjeux de pouvoir doivent également être analysés, tant la hiérarchisation linguistique assure aux différents groupes de locuteurs des positions sociales différentes : à l’intérieur, une politique linguistique telle que l’arabisation est en effet, au moins à court terme, un outil d’exclusion de ceux qui ne parlent pas la langue promue.

Pendant la guerre d’Indépendance, les clivages du mouvement indépendantiste sont moins linguistiques ou ethniques que relevant de la question de la religion, et surtout de la conception de la « révolution nationale ». Lors de la « crise berbériste » de 1949 [11], ces « berbéristes » étaient certes pour beaucoup des Kabyles, mais ils se distinguaient moins par un programme de promotion de leur langue que par leurs positions laïques et en faveur d’une lutte armée rapide ; Hocine Aït Ahmed, par exemple, avait obtenu la création de l’Organisation Spéciale en 1947. Les proclamations de Messali Hadj en faveur du panarabisme peuvent donc se comprendre autant comme une manière de se concilier les faveurs de la Ligue arabe et de Nasser, ou celles des Oulémas qui demandent l’arabisation, que de ne pas se laisser déborder par ces activistes. La mise en avant de l’arabe est autant idéologique que stratégique, pour les exclure en tant que laïcs non arabophones et les stigmatiser comme « berbéro-matérialistes ».

On peut expliquer cette situation par des facteurs conjoncturels, comme l’émigration qui a amené nombre de Kabyles à être proches des communistes du fait de leur exil prolétarien en France (mais c’était également le cas de Messali Hadj) ; il faut aussi souligner la méfiance que les « politiques kabyles » de la France avait pu susciter chez ceux qui en étaient exclus [12]. On pourrait développer de semblables analyses à propos des débats autour de la plateforme de la Soummam. Le rejet politique progressif des Berbères pendant la guerre n’est donc pas lié uniquement à leur caractère berbère : il s’explique bien plus par des considérations politiques autres (la religion, l’activisme révolutionnaire) ; qui peuvent être interprétées également comme des discours objectivant des enjeux de pouvoir personnels aux plus hauts niveaux du mouvement indépendantiste (Ferhat Abbas, Messali Hadj, Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella...).

Le développement de la doctrine de l’arabisation pendant la guerre d’Indépendance n’est donc pas à interpréter uniquement comme un rejet du français par des francophones qui se seraient tous sentis « aliénés » par cette langue [13] ; mais aussi comme un moyen pour certains de rejeter des rivaux idéologiques et des concurrents politiques pour le leadership du mouvement nationaliste. Par la suite, bien loin d’être une réalisation progressive et uniforme, la politique d’arabisation suit les aléas de la vie politique algérienne, et des enjeux de pouvoir qui lui sont liés : elle fait l’objet de négociations perpétuelles entre élites pour la conservation ou l’octroi du pouvoir économique et/ou politique. Ainsi, alors que la présidence de Ben Bella, formée de fonctionnaires francophones de la gauche laïque, avait peu entrepris en termes de politiques linguistiques pro-arabe, le coup d’État de Boumédienne s’accompagne de mesures véritables en faveur de l’arabisation. Au-delà de sincères sympathies idéologiques, puisque il avait été formé lui-même à la Zitouna de Tunis et à Al-Azhar du Caire, sa politique linguistique permet par la même occasion d’exclure une partie du personnel politique proche du président qu’il avait fait chuter (au profit, entre autres, des membres de l’Association des Oulémas Musulmans Algériens et de leurs élèves).

Il est intéressant de noter toutefois qu’à la fin de sa présidence Boumédienne nomme au ministère de l’éducation Mostefa Lacheraf, partisan du bilinguisme français-arabe, et connu pour ses positions très critiques envers la politique linguistique entreprise jusqu’alors. C’est que la politique d’arabisation en Algérie doit être comprise comme une négociation permanente entre, d’une part, les pressions des arabistes, qui ont pour eux le discours considéré comme légitime de la lutte nationaliste et égalitariste que nous évoquerons par la suite ; et d’autre part les nécessités économiques d’une « classe-État [14] » qui fonctionne en français en son propre sein, mais également pour les besoins de son commerce et celui des autres dominants économiques du pays.

En effet, pendant les années de guerre, la France s’est mise à former en français de manière accélérée un nombre considérable de fonctionnaires musulmans (100 000) [15], pour lesquels l’arabe standard est presque une langue étrangère. Cette administration francophone a été pour beaucoup dans le maintien, pragmatique, du français dans l’administration de l’Algérie nouvellement indépendante, et ce, par la force de l’inertie, jusqu’à aujourd’hui. Du fait de la relative lenteur de l’arabisation, de nombreux cadres politiques et économiques continuent à être formés en français dans les années 1970. L’ouverture à l’économie libérale à la fin des années 1980, et surtout depuis les années 2000 (fin de la guerre civile), a permis un retour idéologique du français comme langue du développement économique (à la manière de l’anglais en Inde à partir des années 1990). Par ailleurs les relations avec la France ne peuvent être négligées dans ce contexte, puisque les relations économiques entre les deux pays sont extrêmement étroites. L’impérialisme économique français a besoin de voir se développer la francophonie en Algérie, qui contribue à maintenir le pays dans son orbite économique ; le pouvoir algérien y est également favorable, puisque pour assurer leurs positions, les intérêts français acceptent de verser des commissions, d’après le système de la « Françalgérie » que décrit François Gèze [16]. On peut également interpréter l’introduction de l’anglais dans le système scolaire en 1996 comme une manière, certes de moins faire dépendre son économie de la France en essayant d’attirer les capitaux américains qui se concentrent au Maroc [17] ; mais également de faire pression sur la France pour conserver son soutien tacite dans la violence anti-terroriste, et le système des commissions, en la menaçant par là de se détourner de son économie.

L’arabisation progressive de l’Algérie, en tant que planification rationnelle commandée par des impératifs idéologiques, est, en ce sens, un mythe. Elle est bien plutôt le fruit de négociations perpétuelles au sommet du pouvoir entre des groupes adverses afin d’accéder ou de rester en position de domination, et entre le pôle économique acquis au français, et le pôle politique plus favorable à l’arabe. Selon Lahouari Addi, « à réfléchir, il n’y a pas de concurrence entre l’arabe et le français en Algérie, il y a néanmoins concurrence entre groupes formés en arabe et groupes formés en français pour le contrôle des postes dans l’État rentier » [18], c’est-à-dire entre les « francisants » et les « arabisants ». Nous dirions plus exactement que si l’arabisation a permis à des élites formées plus en arabe qu’en français d’accéder à des postes à responsabilité, elle a marginalisé non pas tant les francophones que ceux qui n’ont pas été formés en arabe, entre autres donc certaines élites kabyles (mais pas uniquement), qui continuent toutefois, par leur maîtrise du français, à tenir une partie de l’économie [19] (elle se fait encore en français pour sa partie la plus rentable). On pourrait ainsi dire que le résultat de ces négociations est une arabisation partielle de l’Algérie, puisque seul le bilinguisme arabe-français permet d’accéder au pouvoir politique comme économique.

L’arabisation, discours mythique nationaliste et égalitariste

Mais au-delà de ses applications concrètes, l’arabisation est avant tout un discours. Chargée de symboles, la langue arabe permet de relégitimer le pouvoir du FLN en donnant des gages de nationalisme et d’égalitarisme : proclamer sa promotion suffit à rappeler l’origine mythique de la société et de l’État algériens, c’est-à-dire la lutte anticolonialiste de laquelle ils sont censés être issus.
Tenu paradoxalement par des élites formées pour la majeure partie en français et non en arabe, le discours d’arabisation peut en effet se comprendre comme une manière de légitimer le nouveau pouvoir auprès de la population « arabophone » acquise à ce symbole de la lutte pour l’Indépendance. Ainsi Ben Bella déclarait le 1er novembre 1962 « Notre langue nationale, l’arabe, va retrouver sa place ». Or les faits contredisent ce discours, pourtant repris dans la Constitution. Les mesures d’arabisation sont quasi nulles durant la présidence de Ben Bella, qui signe au contraire de multiples accords de coopération, en particulier éducatifs, avec la France. La popularité du discours d’arabisation, toujours lié à ceux de la Révolution et de l’islam, butte sur le pragmatisme qu’Albert Memmi refusait de voir dans le texte cité plus haut.

Par ailleurs l’arabisation permet d’invoquer l’image du Français comme ennemi extérieur, ou du Berbériste comme ennemi intérieur, contre l’unité nationale durement acquise lors de la guerre de Libération. Mais avec la surenchère islamiste dans le sens de la politique d’arabisation, la légitimation du régime par la politique linguistique se fait plus complexe, car il ne pouvait se permettre de s’aliéner plus encore le soutien kabyle farouchement anti-islamiste. Dénoncé par le FIS et les GIA comme le Hizb Fransa, le Parti de la France, le gouvernement est contraint de donner des gages d’anticolonialisme et d’unité nationale, notamment par la loi de généralisation de l’arabe en 1992, repoussée plusieurs fois avant d’être appliquée en 1998.

Toutefois, dans le même temps, le pouvoir est contraint de prendre des mesures en faveur du tamazight (berbère) en 1995, puis en 2002 où il entre dans la Constitution comme « langue nationale » (mais pas officielle). Par ailleurs, une fois le danger islamiste éloigné, le président Bouteflika, dont on évoque volontiers l’attitude « décomplexée » vis-à-vis du français [20], prend des mesures en faveur de cette langue : l’enseignement du français est réintroduit dès la deuxième année scolaire, et les accords de coopération avec la France pour la formation des professeurs sont renforcés. Ceci pourrait montrer que le discours de légitimation nationaliste que constituait la politique d’arabisation tendrait à s’essouffler, d’une part du fait de la progressive reconnaissance des revendications imazighen (berbères), et d’autre part parce que la lutte anti-française se trouve désormais moins porteuse que la lutte antiterroriste. Malgré cela, le discours anti-français continue à être réactivé, comme à l’occasion de la loi de 2005 sur le rôle positif de la colonisation française en Afrique du Nord, et surtout lors de la fermeture des écoles privées francophones (illégales) en février 2006, pour causes de « déviation linguistique », d’« antinationalisme » et d’ « errements francisants » [21]. Dans la mesure où les écoles kabyles ont été les plus hostiles à cette mesure, elle a permis de revivifier l’image de l’ennemi national intérieur (le Kabyle autonomiste) et extérieur (le Français).

Alors que la colonisation était fondée, entre autres, sur une hiérarchisation des langues, couplée à la rétention de la langue dominante (puisque seule une minorité de la population, à l’exception notable de la Kabylie, a eu accès au français [22]), l’idéologie de l’arabisation contenait en elle l’idée d’égalité, au sens de démocratie, comme au sens d’égalité linguistique des chances à la promotion sociale.

Or, on l’a vu, cette croyance était fondée, non seulement sur l’oubli des langues berbères, mais également sur la confusion entre arabe dialectal et arabe littéral. En outre l’assimilation totale de la population, qu’elle parle arabe dialectal, berbère, ou français, par l’arabe standard (alors que le même processus d’assimilation à la langue du pouvoir a pris des siècles dans les États-nations européens) a longtemps buté sur un enseignement défectueux. Celui-ci a souffert dans les premières années d’un manque criant d’enseignants (ce qui explique en partie, comme au Maroc, le maintien de l’enseignement en français), puis d’une pédagogie médiocre : les Syriens, et surtout les Egyptiens recrutés, appliquèrent à l’enseignement de l’arabe la pédagogie traditionnelle d’apprentissage par cœur du Coran, que certains jugèrent peu efficace [23]. En 1991, on comptait en tout cas 800 000 élèves de 16 ans qu’on a appelé des « bilingues analphabètes » [24]. Cet enseignement défectueux n’a donc pas contribué à supprimer la diglossie traditionnelle, ou du moins à conjoindre bilinguisme et diglossie sur l’ensemble de la population, quand bien même de véritables progrès aient été accomplis dans l’enseignement de l’arabe standard depuis les années 1980.

Par ailleurs, comme on l’a déjà noté, on observe une disjonction entre la place conférée progressivement à la langue arabe par le pouvoir et son importance sociale réelle. En d’autres termes, l’arabisation a été bien plus lente dans la fonction publique, du fait de l’inertie du personnel en place [25], que dans l’éducation. Aussi la fin des années 1980 et le début des années 1990 voient-elles la première génération d’élèves formés exclusivement en arabe (malgré les cours de français que tous suivent également) entrer sur un marché du travail incapable de l’absorber, en particulier après les « ajustements structurels » imposés par le FMI. La crise islamiste des années 1990 peut donc se comprendre en partie comme une « lutte de classes linguistiques ». Les djihadistes se sont recrutés dans le prolétariat fraichement issu de l’exode rural (Mohamed Benrabah parle de 60% d’analphabètes de 18-22 ans chez ceux-ci [26]) mais aussi dans la jeunesse sans emploi scolarisée en arabe, voire diplômée des filières universitaires arabisées (humanité, droit, religion...). Les victimes du terrorisme furent ainsi parfois liées à la profonde frustration scolaire et linguistique de ces djihadistes : entre 1992 et 1995 par exemple, 100 enseignants ont été assassinés, 815 écoles détruites, de nombreux intellectuels francophones assassinés (comme Tahar Djaout). Selon Hafid Gafaïti, l’exigence formulée par ces nouveaux islamistes d’une application entière de l’arabisation doit être comprise « comme un pur dispositif d’accès à ces emplois plus ou moins monopolisés par leurs coreligionnaires francophones. » [27]

Il ajoute : « Parce que la francophonie a été associée dans l’esprit populaire au pouvoir élitiste, oppressif, et illégitime du gouvernement, l’élite francophone a essayé d’étendre sa propre vie en invoquant un faux populisme fondé sur l’arabisation. » [28]. Ce populisme du gouvernement conduit à un paradoxe remarquable : la poursuite de l’arabisation par le président Zeroual sous la pression des islamistes a permis en fait de renforcer la domination de l’élite algérienne en phase avec l’économie réelle qui fonctionne en français. Comme l’écrit Gilbert Grandguillaume, « l’hypocrisie sociale de la couche dirigeante était devenue manifeste : utilisant le français pour son pouvoir et sa reproduction, elle prônait l’arabe pour les autres, les condamnant de ce fait à la marginalisation par rapport au fonctionnement réel du pays [29] ».

De fait, la couche dirigeante est désormais au moins bilingue (arabe standard/français). Même parmi les concepteurs de l’arabisation, nombreux sont ceux qui cherchent et trouvent les moyens d’enseigner à leurs enfants le français, malgré les mesures de plus en plus restrictives pour son apprentissage [30]. Alors qu’en 1988 la Mission culturelle française est interdite aux Algériens et aux couples mixtes [31], et que l’on vote à plusieurs reprises une loi de généralisation de l’arabe (1992-1998) qui n’est d’ailleurs pas strictement appliquée dans les faits [32], de nombreux lycées privés francophones s’ouvrent dans une illégalité encouragée (avant d’être rappelés à l’ordre ou fermés en 2006 comme on l’a vu). Le lycée Descartes, déplacé d’Alger et rebaptisé lycée Bouâamama, continue en étant moins visible à former la future élite politique, économique et en partie intellectuelle d’Algérie ; et les études supérieures se poursuivent au besoin à l’étranger, en Tunisie ou en Europe [33] pour les filières arabisées en Algérie.

Paradoxalement donc, au lieu de contribuer à l’égalisation politique et sociale, l’arabisation, partielle par manque de moyens et de volonté politique, a permis dans les faits la reproduction d’une élite politico-économique bilingue. Le discours d’arabisation est donc bien un discours mythique au sens où il confère une légitimité au pouvoir quelle que soit l’application effective de lois parfois contradictoires.

Conclusion

Revenir, cinquante après l’Indépendance, sur l’idéologie et la politique d’arabisation en Algérie permet de prendre quelque distance avec une représentation de celle-ci comme production idéologique par elle-même légitime, pure de toute stratégie, et aux applications systématiques. Pas plus que dans une autre construction nationale la politique linguistique algérienne ne relevait de l’évidence. Faire de l’arabe moderne standard la langue nationale s’appuyait sur une construction identitaire nécessairement contestable ; et qui n’a pas manqué d’être contestée, après une décennie d’union nationale autour de la figure charismatique de Boumédienne, par les élites formées en français, par les partisans du dialectal comme langue nationale, et par les mouvements berbéristes puis imazighen à partir des années 1980. À ce mythe d’une essence arabe ou arabophone des Algériens s’ajoute l’illusion rétrospective de l’arabisation comme un processus régulier issu d’une idéologie clairement affirmée et consensuelle. Celle-ci ne résiste pas à l’analyse puisque, bien au contraire, la politique linguistique est soumise aux aléas de négociations permanentes entre les différentes élites : elles maintiennent ou modifient ainsi une hiérarchisation linguistique qui conditionne le pouvoir économique ou politique des différents groupes de locuteurs. La situation relativement défavorable des berbérophones ne s’explique pas uniquement par des considérations identitaires, mais également par des enjeux de pouvoir, qui défavorisent non pas tant les francophones que les non-arabophones. Bien plus, l’arabisation est un mythe au sens où il s’agit d’un discours des origines, refondant régulièrement la légitimité du pouvoir dans ses sources de lutte anticoloniale, c’est-à-dire nationaliste, unitaire, et égalitariste. Discours en bonne partie populiste, il n’affecte pas l’éducation des élites algériennes qui peuvent contourner les règles générales pour continuer à se former dans les deux langues. Encore périodiquement réactivé et efficace auprès de certaines populations, ce discours mythique semble toutefois avoir perdu de sa force et donc de son usage devant la contestation identitaire amazigh et le développement de l’idéologie économique libérale favorable au français.