samedi 11 janvier 2014

Un sioniste américain au service des "Frères musulmans" pour superviser leur constitution




On vous le disait : la constitution 2014, est la meilleure au monde ! Et pour cause, elle est supervisée par celui-là même qui a "aidé" les afghans et les irakiens à rédiger la leur, avec le résultat que l'on sait : deux pays ingouvernables ! Noah Feldman est le père spirituel de la constitution tunisienne !

R.B
Meet Noah Feldman, the Harvard professor testifying before the Judiciary  Committee - The Boston Globe
Noah Feldman

Tous le monde semble découvrir un « intrus américain » pour certains, un « espion du Mossad » pour d’autres, alors que nous avons déjà évoqué, ici même, ce nom depuis octobre 2012. L’intrus a été dévoilé par le député Mohamed Néjib Khila, qui a récemment quitté l’Alliance démocratique. En pleine séance de l’ANC, aujourd’hui 10 janvier 2014. Il s’est écrié : « Nous avons vu hier le dénommé Noah Feldman, un américain connu pour ses nombreux écrits sur l’islam. Cet homme est en réalité suspect et il a participé à la constitution de l’Irak et de l’Afghanistan. Je demande à tous mes collègues députés de faire preuve de vigilance dans leurs relations avec cet homme » (voir vidéo en bas de cet article). 

Mohamed Néjib khila se trompe. L’homme qu’il accuse a tout à fait le droit de suivre les travaux de l’ANC. Sa présence est même plus « utile » et plus « légitime » que la sienne ou celle des 217 pantins de l’ANC. Et pour cause : sa contribution à la constitution tunisienne est bien plus importante que celle des 217 pantins, qui s’accrochent plus à leurs salaires qu’à leur honneur. Il n’était donc pas à l’ANC comme simple observateur ou invité, comme beaucoup d’autres européens, mais comme principal instigateur de la constitution. Il y était aussi pour étudier, comme les ethnologues occidentaux du XIXe siècle étudiaient les sociétés primitives, les « élus » du peuple tunisien en plein débat « démocratique ». Qui est donc cet homme, accusé de tous les péchés d’Israël ? 

Il est né en 1970 à Boston, au sein d’une famille juive orthodoxe. Il a fait des études islamiques à Oxford et des études de droit à Yale. Son professeur en études islamiques a été John Esposito, un professeur qui aime beaucoup l’islam…et l’argent ! Ouvertement pro-islamiste depuis des années, il a été aux Etats-Unis parmi les avocats les plus acharnés des Frères musulmans, là où ils se trouvent, de l’Egypte au Pakistan, en passant par le Maghreb. Dans son unique livre, Rached Ghannouchi le cite comme « un fidèle compagnon qui a rendu à l’islam des services plus que beaucoup de musulmans ». 

Son disciple, Noah Feldman, sera encore plus « fidèle » à la cause islamiste (voir les critiques de Martin Kramer sur le site Sandbox). Plus exactement islamo-sioniste, puisque M.Feldman a la double nationalité américaine et israélienne, et que son dévouement au sionisme ne s’est jamais démenti, dans tous ses articles publiés entre 2002 et 2010, dans le New York Times, le Wall Street Journal, le Jérusalem Post et Maariv. 

Agé de 44 ans, Noah Feldman est aujourd’hui professeur de droit à la New York University of Law, membre de la « New America Foundation » et membre du « Council on Foreign Relations » (CFR), qui est considéré comme l’un des think tanks les plus influents en politique étrangère américaines et dont le financier et président a été dans les années 1970 David Rockefeller. Pour certains proches de la « John Birch Society », le « Council on Foreign Relations » serait contrôlé par « un groupe de personnes issues des sociétés secrètes d'étudiants des universités Yale et Harvard : le Skull and Bones et le Scroll and Key. Ces personnes, après leur prétendue intégration dans un groupe d'élite appelé « JASON Society », seraient élues par leurs pairs pour constituer le comité exécutif du CFR. La « John Birch Society » soutient que le Conseil des relations étrangères se voue à la formation d'un gouvernement mondial. En 1980, l'un des membres du Congrès des États-Unis, Larry McDonald, a tenté de lancer une enquête parlementaire sur le Conseil des relations étrangères ainsi que la Trilatérale ».

Auteur du livre « After Jihad : America and the Struggle of islamic Democracy », Noah Feldman a écrit plusieurs articles de presse dans lesquelles il ne tarissait pas d’éloges pour ses amis islamistes. Notamment son article « Islamists Victory in Tunisia a win for Democracy » (La victoire des islamistes en Tunisie est une victoire pour la démocratie), publié le 31 octobre 2011 sur son site bloomberg, soit une semaine après les élections truquées du 23 octobre, dans lequel il dit : « Les démocrates islamistes, comme le leader intellectuel d’Ennahda Rached Ghannouchi, étaient presque les seules voix de résistance au régime dans les 20 dernières années…Les islamistes reflètent les idéaux de la démocratie et ce phénomène remonte à 20 ans, en Algérie ». C'est-à-dire avec le très pacifique mouvement du FIS et son très démocrate chef, Abbassi Madani ! En sommes, Noah Feldman est la version américaine d'un François Burgat ou d'un Vincent Geisser.  

Selon son adversaire et critique, Martin Kramer, « Noah Feldman fait une fixation bizarre sur l’islamiste gourou Rachid Ghannouchi, en plaçant cette foi-ci la barre très haute : Ghannouchi a émergé comme la version islamique de Nelson Mandela. Si cela est vrai, le monde islamique serait totalement vissé. Mais c’est juste une autre envolée romantique et fantaisiste pro-islamiste de Feldman » ! Martin Kramer réagissait à l’article que Noah Feldman a publié sur son site bloomberg, le 5 juillet 2013. 

Ce qui est encore plus intéressant dans le parcours de Noah Feldman, c’est le rôle « constitutionnel » qu’il a joué en Irak et auprès du Proconsul Paul Bremer. Voici ce que disait la Direction nationale du parti Baath socialiste arabe, dans un communiqué du 12 septembre 2005 : « Aujourd’hui le complot de diviser l’Iraq et d’effacer son identité arabe est entré dans sa phase cruciale et dangereuse par le fait d’imposer une constitution séparatiste étasunienne, basée sur le confessionnalisme et le racisme, une constitution écrite par le sioniste Noah Feldman, alors que Paul Bremer, le gouverneur civil, l’avait déclarée comme base légale pour l’Iraq occupé ». Nous savons depuis ce qui est advenu de l’Irak : un pays qui décompte entre 30 et 100 morts par jours et dont les richesses sont partagées  entre les Iraniens, les Américains et les Israéliens. 

Mais nous ne savons pas ce que le penseur palestinien Edward Saïd avait écrit dès 2003, dans Al-Ahram du 22 mai 2003, dans un article intitulé « La condition arabe » : « Il a été annoncé récemment dans la presse américaine que de ses 32 ans, professeur adjoint de droit, Noah Feldman, de l'Université de New York, serait responsable de la production d'une nouvelle constitution irakienne. Il a été mentionné dans tous les comptes rendus des médias de ce grand rendez-vous que Feldman était un expert extraordinairement brillant dans la loi islamique, avait étudié l'arabe depuis qu'il avait 15 ans, et a grandi comme un Juif orthodoxe. Mais il n'a jamais pratiqué le droit dans le monde arabe, jamais été en Irak, et ne semble pas avoir l’expérience pratique réelle dans les problèmes de l'après-guerre en Irak. Quel camouflet non seulement pour l'Irak lui-même, mais aussi pour les légions de juristes arabes et musulmans qui auraient fait un travail tout à fait acceptable dans le service de l'avenir de l'Irak. Mais non, l'Amérique veut le faire par un jeune homme frais, de manière à être en mesure de dire, "nous avons donné à l'Irak sa nouvelle démocratie". Le mépris est assez épais à couper au couteau ».

Puisque nous avons évoqué l’Iran, il convient de rappeler que Noah Feldman a écrit un article fort intéressant, qui a été publié dans l’International Herald Tribune, le 28 octobre 2006, sous le titre évocateur de « Weighing the threat of an Islamic A-bom » (Mesurer les risques d’une bombe A islamique). Nous allons laisser le soin à Alain Gresh, qui est pourtant aussi pro-islamiste que Noah Feldman, de le commenter, dans l’article qu’il avait publié à l’époque (le 29 octobre 2006) dans Le Monde Diplomatique : «  Étrange texte en vérité : il est à la Une du journal (on notera que sur le site du journal, le texte a un autre titre : « Nuclear holocaust : A risk too big even for martyrs ? ») et il n’est pas l’œuvre d’un journaliste puisque Noah Feldman est professeur de loi à l’université de New York et un membre du Council on Foreign Relations, un important think-tank américain. Il est exceptionnel de voir un article d’un non journaliste faire la Une du Herald. Mais ce qui frappe le plus, c’est l’argumentation utilisée et la manière de débattre de la prolifération dans la région. En laissant entendre que les dirigeants d’un Etat islamique (concept qui n’est jamais vraiment défini) pourraient fonctionner selon des logiques suicidaires, l’article apporte une contribution à l’argumentation de l’administration Bush en faveur d’un bombardement de l'Iran et de ses sites nucléaires ».

Après son œuvre civilisationnelle en Irak, terre originelle de la civilisation universelle, notre constitutionnaliste-ethnologue ira expérimenter sa science islamologique et sa recette de l’islam compatible avec la démocratie libérale en Afghanistan. Il y passera trois mois et laissera à ce pays, qui a connu la modernité dans les années 1960, une constitution qui satisfait aussi bien les Talibans que les pions que les Américains ont placés au pouvoir, après l’assassinat du commandant Massoud et l’invasion de l’Afghanistan. 

Mais c’est le « printemps arabe » qui donnera au professeur Noah Feldman l’occasion de généraliser sa recette constitutionnelle. Il agira simultanément en Egypte, en Libye et en Tunisie, où il se rendra pour la première fois en septembre 2012, en compagnie du mercenaire Radwan Masmoudi, et où il rencontrera Rached Ghannouchi, l’ami de John Esposito, ainsi que Hichem Djaït et Iyadh Ben Achour. C’est en tombant sur le site et sur la page facebook de Martin Kramer, que nous avons découvert cette information.

Cet écrivain américain, qui traque l’activisme islamiste de Noah Feldman, écrivait à l’époque ce statut sur sa page facebook  « Donc, Noah Feldman de l'Université Harvard est à Tunis, à distribuer des conseils à Rached Ghannouchi… »
Il ne s’est pas contenté de donner quelques conseils au chef des Frères musulmans tunisiens, mais il lui a remis un projet clef en main de la future constitution tunisienne. Selon un membre de l’ANC, élu sur la liste d’Ennahdha, qui veut aujourd’hui soulager sa conscience, la rencontre a eu lieu au domicile de Rached Ghannouchi, le 18 septembre 2012, en présence de Radwan Masmoudi, Saïd Ferjani, Rafik
Bouchlakha et Noureddine Bhiri, un membre actif de Freedom House. C’est ce jour-là que Noah Feldman, remettra à Rached Ghannouchi un projet de constitution en arabe et en anglais, à titre « d’ébauche d’inspiration », lui dira t-il. Mais, Feldman reviendra à Tunis fin août 2013, pour rencontrer d’urgence Rached Ghannouchi, pour lui remettre un autre projet, qui n’est plus une « ébauche d’inspiration», mais un projet dont il faudrait absolument tenir compte. Que s’est-il passé entre-temps ? Le changement inespéré et brutal en Egypte, bien évidemment. 

C’est que les employeurs de Noah Feldman ne pouvaient plus se permettre de perdre la face en Tunisie, laboratoire expérimental du « printemps arabe », après avoir essuyé un humiliant revers au pays de Nasser. L’Egypte, où Noah Feldman contribuait de très près à la rédaction de la future constitution des Frères musulmans. Mais le sursaut patriotique du peuple égyptien a mis fin aux menées subversives de ce professeurs aux multiples facettes, fonctions et missions ! 
On apprendra plus tard, sur le site francophone « Bonjour Egypte » que la vice-présidente du parquet administratif, la conseillère Noha el-Zeiny, a affirmé que « le sioniste Noah Feldman, professeur de droit à l’Université de Harvard, qui avait participé à la rédaction de la constitution, est un espion israélien ». Et à la magistrate égyptienne, qui a été convoqué par le juge d’instruction Magdi Hussein Abdelkhalek, en octobre 2013, pour témoigner, d’ajouter cette information capitale pour nous, les Tunisiens : « Feldman a fait la navette entre le Caire, Tunis, Tripoli et Ankara. Ils conseillaient les Frères musulmans de ces pays pour le compte d’Israël et des Etats-Unis d’Amérique. Avec deux autres jeunes personnes qui l’accompagnaient, il s’occupait des constitutions en cours de rédaction ». 
 
Pour comprendre la pensée très sophistiquée du professeur Noah Feldman, ainsi que les visées de ses employeurs, voici un article qu’il a signé dans le New York Times, le 13 novembre 2013 : 

"Dans son remarquable discours de la semaine dernière, George W. Bush a reconnu soixante ans d’erreurs américaines et a annoncé une nouvelle politique, encourageant la démocratie plutôt que la dictature dans le monde musulman. Il a cependant négligé de mentionner que beaucoup de musulmans choisiront des régimes tournés vers l’islam plutôt qu’un régime séculier, comme le démontre le cas de la constitution afghane, qui intègre les valeurs islamique autant qu’elle garantie les libertés basiques. Cette constitution soulève la question de la compatibilité de l’islam avec la démocratie et les Droits de l’homme".  

"Les trois premiers articles de la constitution afghane, font du pays une république islamique, de l’islam la religion officielle et prévoient un contrôle par la Cour suprême de la compatibilité des lois avec les valeurs de l’islam. Le nouveau drapeau fait référence au credo de l’islam et l’école a pour vocation d’éliminer les traditions contraires à l’islam. Dans le même temps, la constitution est démocratique, garantie les droits des citoyens et s’engage à respecter les droits garantis par les traités internationaux dont l’Afghanistan est signataire. Notamment, la convention sur l’élimination de toute forme de discrimination contre les femmes (ces dernières doivent d’ailleurs occuper au moins 16,5 % des sièges de la chambre haute afghane). La constitution reconnaît aux croyants d’autres religions le droit d’exercer leur foi. Ce texte comporte encore des tensions que la Cour suprême devra trancher comme l’obligation des partis politiques à se doter d’un programme compatible avec l’islam ou la constitutionnalité de la loi demandant aux femmes de s’« habiller modestement ». La constitution afghane est une chance de promouvoir une démocratie islamique. Les États-Unis et l’ONU doivent soutenir le gouvernement politiquement et économiquement pour qu’elle ne reste pas qu’un symbole. Les régimes autocratiques séculiers dans les pays musulmans ne doivent pas être soutenus au dépend des démocraties islamiques. Il ne faut pas imposer la sécularisation en Afghanistan et en Irak, pays dans lequel il faut démontrer que la Coalition laissera les Irakiens se gouverner eux-mêmes ».

Ce que le professeur Noah Feldman dit de la constitution afghane et de la « démocratie » afghane, vaut pour la constitution tunisienne et la « démocratie » tunisienne. Il nous reste à espérer que ce beau modèle démocratique, imposé à la Tunisie, ne produise pas les mêmes conséquences tragiques qu’en Afghanistan et en Irak. En priant Allah et en invoquant la bénédiction du saint prophète, Noah Feldman, auteur de notre nouveau Coran constitutionnel, nous échapperons peut-être au sort que le peuple irakien a subi !!!
   
  

Est-ce la fin des pétromonarchies ?

A JOUER AVEC LE FEU, ON FINIT PAR SE BRÛLER !Les pétromonarques à vouloir TOUT, finiront par n'avoir RIEN DU TOUT !!
Et personne ne pleurera s'ils disparaissaient de l'Histoire et de la carte !!!


Professeur d'histoire du Maghreb contemporain 
à l'Université de Paris I Panthéon-Sorbonne. 

Du temps de la guerre froide, les choses étaient simples. Les Etats-Unis stabilisaient le Moyen-Orient, et la France gaullienne était chargée de maintenir l'ordre en Afrique. Les deux pays entretenaient les meilleures relations avec les dictatures "arabes", monarchiques comme républicaines. Les Soviétiques avaient trouvé des alliés dans la place, mais aucun pays arabe, depuis la chute du Yémen communiste, n'était aligné sur l'Est. Après la guerre du Golfe de 1990-1991, la carte régionale s'est singulièrement compliquée. Entre 1993 et 2010, la lutte internationale contre l'islam révolutionnaire et le terrorisme faisant écran, les illusions sur la stabilité du monde arabe et ses périphéries berbères, kurdes et nilotiques, ont été entretenues. 

Mais en décembre 2010, le suicide du jeune Tunisien Bouazizi a brisé tous les cadres. Trois ans plus tard, le monde arabe est en miettes, les alliances régionales sont en cours de recomposition, les certitudes les mieux établies volent en éclat, et la politique arabe, qu'elle soit française, européenne ou américaine, tangue à hue et à dia. 

Un tremblement de terre vu d'Arabie saoudite

L'alliance entre les Etats-Unis et les pétromonarchies du Golfe est en cours de renégociation, attisée par le retour en grâce de l'Iran, première puissance régionale au Moyen-Orient. Certes, en Syrie, l'Amérique et ses alliés continuent de soutenir la " révolution syrienne " face au croissant chiite mené par l'Iran, lui-même allié à une Russie auto-érigée en protectrice des chrétiens d'Orient. Mais alors que la Russie se réinstalle en parrain régional, l'Amérique hésite. Le rapprochement récent entre les Etats-Unis et l'Iran, sous-tendu par le retour à l'autonomie énergétique américaine, préfigure un probable retournement d'alliances. 

Vu d'Arabie Saoudite, c'est un tremblement de terre. Entourée de micro-monarchies qui réfutent son hégémonie et encerclée par des territoires à dominante chiite (Iran, Bahreïn, Irak, et Yémen -45% de chiites), l'Arabie wahhabite ne peut compter que sur elle-même. Si Israël devait suivre l'Amérique, si Bachar el Assad devait remporter sa guerre intérieure -comme l'ont fait en leur temps les généraux algériens avec le soutien de la France-, et si les islamistes turcs étaient durablement affaiblis, qui garantirait la stabilité de la péninsule ? L'Egypte post-Morsi ne supporte plus le fondamentalisme islamique, la France, quoique alliée aux pétromonarchies, combat ce même fondamentalisme au Maghreb et au Sahel, et la Chine, comme l'Inde, bien que dépendantes du pétrole du Golfe, n'ont pas vocation à y faire la police. 

Le nouveau monde arabe qui émergera des suites du "printemps arabe" est inconnu. Depuis trois ans, l'Arabie saoudite et les Frères musulmans, quoique rivaux, semblaient remporter la mise. Mais la situation évolue rapidement. L'internationale des Frères musulmans, qui a cru son heure arrivée, est désormais contestée et combattue de toutes parts. Face à l'hostilité radicale de l'Egypte, qui en fut le berceau, la confrérie est affaiblie. En Tunisie et en Libye, elle ne pourra pas imposer ses vues sans le soutien du fragile Qatar, lequel a trop à perdre à entrer en conflit avec les grandes puissances régionales. Or l'Algérie, l'Egypte et la Syrie baathiste sont en passe de retourner la donne au profit des Républiques nationalistes. 
Le soutien actif de clans et de capitaux wahhabites du Golfe au djihadisme armé est un jeu qui pourrait être mortel pour ses parrains. Dans le Sinaï, en Libye, au Sahel, en Somalie ou au Maghreb, et même en Syrie, les djihadistes pourraient être brisés, sauf à propager le feu dans l'ensemble de l'Afrique musulmane, ce qu'ils tentent de faire, au risque de susciter un front commun des Africains, des Maghrébins et des Européens. 

En fait, le destin de la Syrie est la clef du nouveau Moyen Orient. Si l'Amérique se désengage du conflit, ce qui semble se dessiner, le djihadisme sunnite -qui a bondi dans l'espace ouvert par la révolution syrienne avortée- ne remportera pas la guerre. Il pourra maintenir une activité terroriste durable et à grande échelle, comme il le fait en Irak en massacrant des chiites depuis des années, mais sans menacer le pouvoir. Déstabilisés par le "printemps arabe", les républiques militaires ont vacillé, offrant aux fondamentalistes l'espoir du Califat, qu'ils attendent depuis 1924. Mais les antagonismes religieux, nationaux et sociaux entravent un tel plan, que les monarchies arabes ne souhaitent d'ailleurs pas, car elles seraient à leur tour emportées. 

Les bourgeoisies militaires, affairistes et nationales ont senti le vent du boulet: elles tentent de reprendre la main, d'écarter les Frères, les Turcs et les wahhabites, quitte à trouver l'accord des chiites, avant d'écraser l'internationale djihadiste. Dans ce grand jeu, les Occidentaux ont-ils perdu la main ? Après avoir soutenu les dictatures, la révolution, la démocratisation, puis les islamistes, ils sont aujourd'hui mal à l'aise face au retour des régimes autoritaires, nationalistes et populistes. Or si la " normalisation " se poursuit, tout l'édifice arabe sera en péril. Le feu qui a brûlé les républiques militaires risque de se retourner contre les monarchies, surtout si des milliers de djihadistes aguerris rentrent chez eux. 
Entre realpolitik, déploration pour les minorités, soutien surjoué aux islamistes et à la démocratie, yeux de Chimène pour les monarchies de droit divin, réconciliation avec des régimes militaires à poigne, parler de "politique arabe" a-t-il encore un sens ? 




Une Constitution "libérale" dans son syncrétisme et totalitaire dans sa finalité intrinsèque

Mezri HADDAD 

Au moment où la Tunisie s’apprête à accueillir une nouvelle équipe gouvernementale, sur fond d’âpres discussions pour finaliser la nouvelle Constitution, nous avons recueilli l’avis d’un observateur averti de la scène politique, en l’occurrence Mezri Haddad.
L'ancien ambassadeur de la Tunisie auprès de l’Unesco nous parle ici de la Constitution, de Mehdi Jomâa, des priorités du pays, de la révolution et tutti quanti !

Espacemanager : Après la démission d’Ali Larayedh, Mehdi Jomaa s’apprête à constituer un nouveau gouvernement. Est-ce une bonne nouvelle pour la Tunisie et pour vous particulièrement ?

Mezri Haddad: J’ai déjà donné un avis favorable sur Mehdi Jomaa et cela a surpris certains anarchistes et d’autres désenchantés tardifs de la révolution bouazizienne. Je considère que c’est un moindre mal pour un pays dont l’économie est ruinée, dont la sécurité est menacée, dont la société est paupérisée, dont l’identité est violée par des idéologies primitives et dont la souveraineté est réduite à sa plus simple expression. Il ne faut cependant pas s’attendre à des miracles.

Les défis sont à la mesure des dégâts occasionnés par trois ans d’amateurisme, de populisme et d’incompétence de tous les gouvernements qui se sont succédé depuis le coup d’Etat du 14 janvier 2011. Le défi majeur reste à mon sens la sécurité car, maintenant que les Frères musulmans ne sont plus théoriquement au gouvernement et que leurs enfants légitimes d’Ansar al-charia sont en colère après l’arrestation du criminel Abou Iyadh, le terrorisme va passer à un niveau et à une fréquence supérieure.

Quels sont les priorités selon vous ?

La sécurité, l’économie, les mesures sociales, le rétablissement de l’ordre républicain et la réconciliation nationale, qui doit se substituer à la fumisterie de ce qu’ils appellent la justice transitionnelle. Tous les prisonniers politiques qui ont été arbitrairement jetés en prison au nom du « Al-Chaab Yourid », doivent être libérés et réhabilités.

Par ailleurs, un test pratique attend le nouveau gouvernement, à savoir l’annulation de toutes les nominations au sein du ministère de l’Intérieur, de la Défense, de l’Education nationale et de la Justice, outre les gouvernorats et les grandes entreprises. Sa tâche ne sera pas difficile en raison des limites morales et intellectuelles de ceux qui se font appeler les « représentants du peuple » au sein d’une ANC sans légitimité et sans légalité depuis le 23 octobre 2012, et où certains « élus » s’achètent et se vendent aux plus offrants.

Que pensez-vous du fonds Al Karama qui a été justement approuvé par l’ANC ?

C’est un braquage de type mafieux et un vol en bandes organisées de l’argent des contribuables qui ne profite pas seulement aux Frères musulmans, mais également aux youssefistes ressuscités, aux gauchistes relookés et aux droits-de-l’hommistes maquillés, qui ont mené la Tunisie au désastre actuel. Comme d’ailleurs l’autre braquage dont avaient profité les usurpateurs qui se font appeler « représentants du peuple », qui ont coûté aux Tunisien la bagatelle de 115 millions de dinars, outre les 37 millions dépensées dans la mascarade électorale du 23 octobre 2011, pour pendre une constitution syncrétique et intrinsèquement théocratique. Alors que la classe moyenne s’appauvrit de jour en jour et que les pauvres n’ont plus rien à manger, les sangsues de la troïka ne connaissent aucune limite dans leur appétit boulimique. Concupiscents, ces gens n’ont aucun honneur et pas le moindre sens patriotique.

Cette nouvelle Tunisie née de la « révolution » bouazizienne et d’un coup d’Etat atlantiste, récompense les renégats, les comploteurs et les terroristes, dont l’histoire est jalonnée, depuis les années 1980, de crimes et de haute trahison, et elle maintient en prison les patriotes qui ont consacré leur vie à l’édification d’un Etat moderne et à la défense de la souveraineté nationale. C’est exactement ce qui s’est passé en Irak après la croisade anglo-israélo-américaine de 2003.

Justement, comment voyez-vous la nouvelle constitution de la Tunisie ?

C’est un chef-d’œuvre d’hypocrisie et de casuistique qui consacre, de façon sournoise, le pouvoir de la cléricature. C’est aussi une mixture indigeste digne d’un étudiant en première année de droit, dont il faut savoir décrypter les sens cachés et dont plus de la moitié des articles ne mérite pas de figurer dans une Constitution mais, au meilleur des cas, dans le code civil et dans le code pénal.

Les incultes qui l’ont scribouillée sous les directives d’un jeune constitutionnaliste américain qui a déjà contribué à la rédaction de la constitution irakienne et égyptienne sous Morsi,  ne savent pas qu’une Constitution, même si elle constitue une loi fondamentale et une normativité juridique suprême, est beaucoup plus un texte philosophique que juridique, qu’elle exprime plus une philosophie du droit que le droit lui-même, encore moins une règle de droit.

Ces gens là, qui n’ont pas lu Schmitt, Rawls ou Kelsen, mais uniquement la littérature inconsistante d’un certain Noah Feldman, confondent constitutionnalisme, codification et normativité. Même si on ne la connait pas dans son intégralité, cette constitution est « libérale » dans son syncrétisme et totalitaire dans sa finalité intrinsèque, parce qu’elle ne limite pas le pouvoir de l’Etat, ne distingue pas clairement la sphère privée ou sociale de la sphère publique ou politique, c’est-à-dire l’Etat de la société, ou la foi de la loi.

Sans parler de la séparation du religieux et du politique, la question fondamentale qui est esquivée par tous au nom d’une exception islamique  trompeuse et fallacieuse. Je n’ai pas le temps de vous démontrer ici que la distinction du temporel et du spirituel, du sacré et du profane, du théologique et du politique est islamiquement correcte et même coraniquement fondée.

Ce n’est pas ce que pensent les médias français, qui ont salué la nouvelle constitution et plus particulièrement l’égalité entre l’homme et la femme !

Les élucubrations essentialistes et paternalistes de certains médias n’impressionnent que les esprits creux ou non-affranchis du complexe du colonisé. Leur Constitution de 1958, encore en vigueur aujourd’hui, n’a pas été rédigée par des chauffeurs de taxi, des concierges, d’ex-taulards et de jeunes voyous à l’écoute d’un jeune professeur de droit américain, mais par les meilleurs constitutionnalistes de France, que De Gaulle a chargés de cette mission hautement intellectuelle et politique. Par référendum, cette Constitution a été par la suite soumise au peuple français et approuvée par lui.

C’est ainsi qu’agissent les peuples civilisés et souverains. Il aurait fallu procéder de la même façon, en ajoutant au préambule de notre Constitution de 1959, la Déclaration universelle des droits de l’homme. Je me suis dès le départ opposé à l’abolition de la Constitution des pères fondateurs et à l’idée même d’une assemblée constituante, mais la tendance générale était à la singerie de la révolution française. Quant à l’égalité entre la femme et l’homme, elle était déjà une réalité sociologique et institutionnelle sous le régime de Bourguiba et de Ben Ali. Si les intentions des usurpateurs de l’ANC étaient bonnes, il aurait fallu inscrire le CSP (code du statut personnel) dans la Constitution. Malgré ses artifices « libéraux », il y a dans cette constitution un imam caché qui n’interviendra pas à la fin des temps mais bien plus tôt qu’on le pense ! J’ai déjà déclaré que lorsque les Tunisiens retrouveront leur mémoire collective, leur dignité et leur Souveraineté, cette constitution sera expédiée au Qatar qui en aura bien besoin !

Qu’est-ce qui vous mécontente dans cette constitution dont l’adoption va quand même permettre à la Tunisie de sortir de la crise et de repartir du bon pied ?

Certains prêtent à la constitution des vertus curatives et miraculeuses. Ainsi, avec cette constitution, la Tunisie va retrouver sa croissance économique d’antan, sa paix sociale d’autrefois, sa sécurité perdue… Non, il faudrait une décennie ou deux pour reconstruire ce qui a été détruit en moins de trois ans. C’est que le mal est profond et les dégâts sont énormes sur tous les plans. Je ne lis pas l’avenir de la Tunisie dans une constitution déclarative et formelle mais dans l’état réel de l’économie tunisienne, dans la concurrence et bientôt l’affrontement sur le sol tunisien de plusieurs forces étrangères, dans les mutations sociologiques en cours, dans le changement accéléré des mentalités, dans les passions sociales en ébullition.

C’est dans l’histoire que je lis l’avenir ! De plus, je ne fais aucune confiance à une constitution qui se soucie de protéger et de promouvoir la religion plus que l’individu. Ceux qui ont mis en veille leur slogan constitutif, « Notre constitution, c’est le Coran », pour anesthésier la société civile et tromper l’Occident, feignent d’ignorer que Dieu n’a chargé personne pour veiller sur l’islam.

Dans la Sourate Al-Hijr, il a clairement dit: « C’est Nous qui avons fait descendre le Coran et c’est Nous qui en sommes les gardiens exclusifs ». Les islamistes, qu’ils soient Frères musulmans, wahhabites, salafistes, djihadistes…, ne sont pas les protecteurs de l’islam mais ses principaux ennemis.

A votre avis, y aura t-il des élections en 2014, et si c’est le cas quel parti sera victorieux ?

Il est peu probable que des élections puissent avoir lieu avant 2015. Deux forces centrifuges s’y opposeront parce qu’elles ont tout intérêt à ce que le provisoire perdure le plus longtemps possible : le président intérimaire et l’assemblée constituante qui s’est octroyée un pouvoir législatif qu’elle n’aurait jamais dû avoir n’eut été le populisme et l’hystérie pseudo-révolutionnaire de certains  professeurs de droit.

Le jour où elles se tiendraient, si tous les partis d’inspiration nationaliste ou de référence idéologique destourienne ne sont pas unifiés et solidaires, ce sont les Frères musulmans et leurs alliés réactionnaires qui gagneront, parce qu’ils ont l’argent, un gisement électoral d’ignorants, une influence décisive sur la future ISIE et, quoique l’on pense, le soutien stratégique de certaines puissances occidentales qui ont « libéré » la Tunisie de son indépendance.

Est-ce aux Etats-Unis que vous faites allusion ? Si c’est le cas, on constate au contraire qu’après l’attaque de leur ambassade à Tunis et l’assassinat de leur ambassadeur en Libye, ils ont reconsidéré leur position à l’égard des courants islamistes.

C’est ce que veulent faire croire nos « libérateurs » et ce n’est qu’une illusion médiatique. Porter au pouvoir les islamistes là où le « printemps arabe » s’est manifesté, n’était pas une manœuvre tactique mais un choix stratégique. Or, on ne renonce pas à une stratégie murement réfléchie et déployée par les néoconservateurs dans le cadre du Grand-Moyen-Orient, parce qu’on a subi quelques effets conjoncturels et secondaires.

La politique américaine est un mélange assez subtil de cynisme, de naïveté et de prospective. Même s’ils ont été surpris par la résistance héroïque du peuple syrien et outragé par le sursaut nationaliste égyptien, pour les Américains, la carte islamiste reste donc un atout majeur de leur géopolitique, pas seulement dans le  monde arabe, mais dans les quatre coins du globe, en Russie, en Chine, en Afrique et même en Europe. Quant à l’endiguement (containment) de l’islamisme terroriste, la différence entre George W. Bush et Barack Hussein Obama, c’est que le premier voulait les éradiquer en les désignant comme ennemis, et le second voulait les dompter en les considérant implicitement comme amis.

Cette amitié ou alliance s’est manifestée dans la destruction de la Libye et la croisade contre la Syrie. Elle se manifeste aussi  lorsque des kamikazes se font sauter à Moscou, à Beyrouth ou à Bagdad. Les Américains n’ont pas appris des leçons du passé et notamment du 11 septembre 2001. Tôt ou tard, ils subiront les revers de leur relation incestueuse avec le wahhabisme maximaliste saoudien et le néo-wahhabisme frériste qatarien.

Pourquoi vivez-vous si mal la révolution tunisienne ?

Précisément parce qu’elle n’a pas été une révolution mais une conspiration suivie d’une régression vertigineuse à tous les niveaux. Par où est passé le « printemps arabe », il n’a laissé derrière lui que ruine et désolation. Et nous ne sommes encore qu’au début d’un long cycle de décadence, d’anarchie et de néocolonialisme. Je vis ce malheur comme Hannibal et Jugurtha ont vécu la défaite et la trahison, et comme Platon a assisté à la décadence de la splendide Athènes, et comme Ibn Ruchd a vécu le début de la décadence des Almohades, qui préfigurait la chute de Grenade. Nous sommes dans un cycle long de l’Histoire, dont on ignore encore les caprices à venir, encore moins la destination finale.

jeudi 9 janvier 2014

La liberté de conscience est incompatible avec l'islam


Il ne peut y avoir en Tunisie de liberté de conscience avec un article 1 de la constitution, qui fait de l’islam la confession de tous les tunisiens !

Une liberté de conscience dans un environnement où l’islam est déclaré constitutionnellement comme étant la seule confession pour tous les musulmans, ne peut être qu’une fumisterie intellectuelle. Un leurre et une entourloupe. 

Que la future constitution garantisse le droit aux tunisiens d’avoir le libre choix de leurs propre système de valeurs, cela ne changera rien aux fonds du problème, sans qu’il soit expressément stipulé une égalité de traitement entre les croyances.

Comme le rappelle à juste titre Henri Pena-Ruiz, philosophe et figure de la laïcité : "La liberté de conscience est fondée sur l’autonomie de jugement grâce à l’école de la République, la seule école vraiment libre, car elle s’ouvre gratuitement à tous les enfants du peuple, et n’a d’autre souci que de libérer les consciences humaines grâce à une culture universelle."

Pour ce faire, il faut créer le cadre juridique de droit positif et en aucun cas de faire de l’islam la superstructure de l’architecture de la nouvelle constitution. L’islam est plus qu’une religion, c’est une doctrine politique et une loi destinée à gouverner la vie des fidèles.et de réglementer leurs rapports sociaux, interpersonnels, leur vie privée dans ses moindres petits détails. L'Islam religion, est une vue de l’esprit, un oxymore. Ce sont ses lois que la majorité des tunisiens doivent observer et que la minorité se doit par conséquent de s’y conformer en prenant en compte le caractère musulman du pays.

Cet article 1 signifie en réalité que l’identité tunisienne est essentiellement musulmane et ne tolère aucune atteinte aux dogmes de l’islam, ni remise en cause de ses dogmes. Quant à ceux qui ne se définissent pas comme musulmans au nom de la liberté présumée de culte, ils doivent rester dans le champ fixé par l’islam. Une liberté sous surveillance de l’islam comme au temps du Califat ottoman !

Il est à douter que l’on puisse imaginer demain en Tunisie des chrétiens tunisiens qui, après avoir apostasié l’islam, ce qui reste toujours un crime dans ce pays, solliciter un permis de construire d’une église ou organiser des collectes d’argent sur les places publiques comme le font les musulmans en toute sécurité républicaine en France.

Pour paraphraser Kateb Yassine : Si la Tunisie était musulmane, a-t-on besoin de l’inscrire dans la constitution, et si elle ne l’était pas a-t-on besoin de le mentionner ?

Une religion n’est pas un journal comptable où l’on enregistre automatiquement tous les entrants censés être nés de parents eux-mêmes prétendument musulmans sans qu’ils aient un jour exprimé leur propre libre-arbitre. Une religion n’est pas non plus un facteur de citoyenneté et n’a pas à servir de trait d’union entre les tunisiens pour imprimer au pays son visage politique, culturel et social.

Le simple fait de décréter l’islam comme étant la religion de la majorité, comme si la majorité était entièrement acquise à l’islam ou sa propriété, est symptomatique de l’esprit théocratique de la future constitution et de la subordination des autres systèmes de valeur à l’islam. Une constitution qui marque la dictature de l’islam, religion majoritaire du pays, est-elle porteuse de prémisses des libertés démocratiques ? Qu’est-ce qu’une démocratie, comme le dit Albert Camus, qui se définit aux dépens des droits des minorités ? La vraie démocratie n’est pas la loi de la majorité, elle doit protéger tous ceux qui ne sont pas dans le sérail majoritaire.

Enfermer la Tunisie dans la seule case de l’islamité et l’arabité, c’est nier sa diversité et son histoire millénaire plurielle. Tout se passe comme si elle avait été enfantée par l’islam et qu’elle ne peut pas bâtir un destin humain et intellectuel qui ne soit pas marqué par son empreinte et l’expression de son identité arabo-musulmane.

La future constitution sera juste une réaffirmation de la suprématie de l’islam sur toutes le reste. Si liberté de conscience il y aura, elle sera minimaliste et au rabais avec le statut de "dhimmi" pour ceux qui n’ont pas fait le choix de l’islam. Comment peut-on parler de liberté de conscience avec un article 1 qui nie tout droit à la différence et qui fait de l’islam la religion nationale.

Sachant qu’on est pas dans le contexte historique de 1959, l’esprit de cette constitution doit absolument épouser les idéaux de la Révolution des indignés. Les tunisiens n’ont pas dégagé Ben Ali pour donner les pleins pouvoirs à l’islam. Une constitution dédiée à l’islam n’est pas garante de liberté de conscience ni d’aucune autre. Si par miracle les constituants à la solde d’Ennahdha arrivent à concilier islam et droits de l’homme, est-ce à dire qu’un musulman peut abjurer l’islam en toute conscience au vu et au su de tout le monde sans mettre en péril sa vie ?. Est-ce à dire que l’on peut critiquer l’islam en toute liberté sans que cela n’expose le contrevenant à la lapidation ou la prison ?

Si réellement la liberté de conscience est un droit inaliénable pour les tunisiens, que l’on libère Jabeur Mejri immédiatement ! La liberté de conscience n’aura du sens que le jour où la Tunisie se dotera d’une véritable constitution laïque où l’islam sera cantonné à son seul rôle de culte. Ce qui est une gageure, si ce n’est une hérésie.

L’islam est religion, Etat et monde. Restreindre le champ d’exercice de son pouvoir totalitaire, reviendrait à le réformer. Ce qui est mission impossible. Tant que la Tunisie n’inscrit pas en lettre d’or dans le préambule de sa future constitution son attachement indéfectible à la Charte Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen et l’égalité des droits entre ses citoyens indépendamment de leur origine, leur sexe, leur croyance ou non croyance, la future constitution ne sera qu’une version édulcorée et light de la charia.


Si l’on a le souci des libertés de culte et le droit de ne pas en avoir, on doit commencer par supprimer toute référence constitutionnelle à l’islam comme l’avait fait Kamel Atatürk d’une part et d’autre part définir un véritable statut de citoyenneté. 

L'article 38 sur l'éducation : Une grave régression !

GHANNOUCHI A VIDÉ LE TERME "ENNAHDHA" DE TOUT SON SENS LITTÉRAIRE ET POLITIQUE QUE LUI DONNAIENT LES PÈRES FONDATEURS DE CE MOUVEMENT !
Et pour cause : entre temps les "Frères musulmans" et bon nombres de Salafistes se sont laissés séduire par le WAHHABISME; à moins que ce ne soit par les pétrodollars des pétromonarques !! Puisque le fondement même du wahhabisme est l'OBSCURANTISME !!!




L'article 38 de la future Constitution est la signature d'une conception rétrograde de l'éducation, une source de tension, de malaise et de blocage pour l'avenir de nos enfants. Il s'inscrit en opposition nette par rapport au mouvement de réforme, celui de la Ennahdha qui, il y a un siècle et demi, faisait de l'enseignement une des clefs du développement et qui avait opéré une rupture par rapport aux enseignements traditionnels.
Il fallait rallumer le flambeau de la connaissance d'un monde encore " enseveli dans de profondes ténèbres ", pour reprendre l'expression de Jamal Eddine al Afghani (1839-1897). Le Premier ministre Kheireddine (1822-1890), pour qui l'ignorance, ajoutée à l'absence d'institutions, constitue les obstacles majeurs au bonheur des peuples, crée en 1875 le Collège Sadiki, conçu pour donner une double formation, impliquant d'une part l'enseignement traditionnel, et d'autre part celui des disciplines scientifiques, des langues étrangères, de l'histoire et de la philosophie. Cette nouvelle institution s'inscrivait dans le mouvement de rénovation, déjà initié par Cheikh Mahmoud Kabadou (1812-1871), dont on connaît le rôle essentiel qu'il a joué à l'Ecole polytechnique du Bardo (1840), la première expérience d'enseignement étatique relevant directement du Bey et non des autorités religieuses, et dispensant un enseignement moderne, avec l'étude des langues européennes et des sciences exactes alors dénommées " sciences profanes ".
L'article 38 sur l'éducation, voté par 141 députés de l'Assemblée nationale constituante issue des élections du 23 octobre 2011, maintient le caractère obligatoire de l'enseignement jusqu'à 16 ans et stipule que :
" l'Etat garantit le droit à un enseignement public et gratuit dans tous ses cycles et veille à fournir les moyens nécessaires pour réaliser la qualité de l'enseignement, de l'éducation et de la formation; agit pour l'enracinement de son identité arabo-musulmane ainsi que l'ancrage et le soutien de la langue arabe et la généralisation de son utilisation ".

En enfermant l'enseignement uniquement dans " l'enracinement de son identité arabo-musulmane ", les 141 députés de l'ANC ne mesurent pas les graves conséquences d'une formulation hautement idéologique. Une formulation qui fait de l'école l'otage des politiques - alors qu'elle devrait être préservée de toutes les surenchères - et lui impose un regard tourné vers le passé.
Un regard tourné vers le passé, c'est ce que refusaient ceux qui ont construit la Tunisie. C'est ce que refusait Bourguiba, riche de la double culture musulmane et occidentale acquise au Collège Sadiki.

Rappelons aux 141 députés ce qu'écrivait Abdeljelil Zaouche dans le journal du mouvement des jeunes Tunisiens, Le Tunisien, en 1909 :
" A quoi servirait pour les musulmans du 20 ème siècle de retourner à la civilisation de leurs ancêtres et de demeurer étrangers au progrès scientifique? Est-ce que les Italiens ont simplement restauré la civilisation romaine, et les Grecs se sont-ils contentés comme par le passé de s'adonner aux arts et à la philosophie ? "
Les 141 députés auraient-ils oublié l'histoire de leur pays ?
Je faisais référence au début de mon propos à Kheireddine, grand homme politique et homme de culture, maîtrisant l'arabe, le turc et le français. Peut-être serait-il bon de relire son ouvrage Aqwam al-masalik fi ma'rifat ahwal al-mamalik, paru en français en 1868 sous le titre Réformes nécessaires aux Etats musulmans et écrit dans un double but.
" D'abord, je veux réveiller le patriotisme des oulémas et des hommes d'Etat musulmans, et les engager à s'entraider dans le choix intelligent des moyens les plus efficaces pour améliorer l'état de la nation islamique, accroître et développer les éléments de sa civilisation, élargir le cercle des sciences et des connaissances ...
En second lieu, j'ai écrit mon ouvrage pour détromper certains musulmans fourvoyés, qui...considèrent comme suspects ceux qui approuvent ce qu'il y a de bon comme système ou comme institutions chez les non musulmans ".
Dans le monde actuel si complexe, tiraillé par des tensions de plus en plus fortes et soumis à tant de violences, l'éducation de nos enfants doit être pensée avec sérénité, loin des calculs politiques qui troubleraient l'esprit de l'enseignement et le détourneraient de son objectif. C'est pourquoi l'article 38 de la nouvelle Constitution n'est pas acceptable. Il est contraire à l'objectif de l'école, celui d'amener nos enfants à se sentir bien intégrés dans notre société. C'était un des fondements de la réforme de l'éducation initiée par Mohamed Charfi en 1989. Les 141 députés de l'ANC l'ont oubliée. Je les incite à relire l'article premier de la loi relative au système éducatif du 29 juillet 1991 :
" Le système éducatif a pour objectif de réaliser, dans le cadre de l'identité nationale tunisienne et de l'appartenance à la civilisation arabo-musulmane, les finalités suivantes :
1. Offrir aux jeunes, depuis leur prime enfance, ce qu'ils doivent apprendre afin que, chez eux, se consolide la conscience de l'identité nationale tunisienne, se développent le sens civique et le sentiment de l'appartenance à la civilisation nationale, maghrébine, arabe et islamique et s'affermisse l'ouverture à la modernité et à la civilisation humaine ..."
Dans son ouvrage Islam et Liberté (Albin Michel, 1999), interdit en Tunisie par le régime Ben Ali pendant quelques années, Mohamed Charfi explique que l'appartenance nationale ne doit être ni illusoire, source de désillusions, ni conflictuelle, source de tendance à la violence, mais qu'elle doit correspondre à la réalité, à la vérité. Il souligne que pour l'ensemble du monde musulman, et surtout pour le monde arabe, cette question pose problème. Pour des raisons politiques, les idéologies panislamiques ou panarabes ont été diffusées dans l'opinion et souvent dans les écoles, ce qui l'amène à la conclusion que " c'est là un grave facteur de tension ". Comment éviter la discordance, instaurer la cohérence entre l'école et la société ? Mohamed Charfi y répond :
" L'élève tunisien doit récupérer son passé, 'nationaliser' son histoire, se réapproprier la gloire de Carthage [...] Cela lui évitera de déconsidérer son pays comme le font certains jeunes ayant reçu une formation trop teintée d'idéologie [...] La langue étant d'une certaine manière liée à l'identité, la question de la place de l'arabe et des langues étrangères dans l'enseignement est souvent chargée de passion. Aussi, il est nécessaire de dépassionner le débat en précisant clairement la place privilégiée de l'arabe en tant que langue nationale et la place importante des langues étrangères en tant que moyen fondamental d'ouverture sur le monde [...] Les langues de Molière et de Shakespeare doivent être enseignées, non seulement en tant que langues de vocabulaire scientifique, mais aussi comme un moyen d'accéder à la connaissance d'autres cultures et d'autres civilisations ".
Les jeunes Tunisiennes et Tunisiens ont été les acteurs de la Révolution de la liberté et de la dignité. Ils ont montré leur capacité à maîtriser les nouvelles technologies de la communication. Ils pourraient aussi contribuer à la construction du savoir scientifique, celui du monde de demain et être les initiateurs d'une Révolution du savoir, un vœu qu'a exprimé l’Égyptien Ahmed Zewail, prix Nobel de chimie lors de la conférence qu'il a donné à Tunis le 7 juillet 2012.
Ahmed Zewail a été honoré pour ses recherches effectuées aux Etats-Unis sur l'observation des molécules à l'échelle de la femtoseconde, soit un millionième de milliardième de seconde! Il est le deuxième scientifique du monde arabo-musulman à obtenir ce prix, vingt ans après le pakistanais Abdus Salam (1926-1996), lauréat du Nobel de physique en 1979 pour ses recherches en physique théorique.
Seulement deux Nobel scientifiques du monde arabo-musulman depuis la première attribution de ce prix en 1901 ! Abdus Salam faisait le triste constat de " l'extinction d'une science vivante au sein de la communauté islamique ", mettant l'accent sur les causes internes.
" Premièrement, le repli sur elle-même et l'isolement de notre activité scientifique; en second lieu, essentiellement le refus de toute innovation et l'incitation à l'imitation (taqlid). Les dernières années du XIème siècle et le début du XIIème siècle en Islam, période qui vit le début du déclin, furent marquées par de violents conflits religieux et sectaires inspirés par des mobiles politiques ".
Il relatait avec tristesse que le seul commentaire sur son travail qui l'avait amené au Nobel de physique, publié dans un journal arabo-islamique, était le suivant : " Professeur Salam, en poursuivant ces recherches sur l'unification de ces forces fondamentales, ne fait que suivre la doctrine hérétique soufiste de Wahdatul-Wujud ".
Peut-être que les 141 députés qui ont voté l'article 38 sur l'éducation, devraient méditer ce constat.

Selma Mabrouk : Une épée de Damoclès plane sur la tête de nos filles !

Selma Mabrouk : Une épée de Damoclès planer sur la tête de nos filles !
Selma Mabrouk 
Le lundi 6 janvier, a vu l'égalité en droits et libertés des citoyens et des citoyennes, le principe de discrimination positive comme moyen de garantir l'équilibre régional, la protection de l'intégrité corporelle et celle de la vie privée, la liberté d'expression et l'accès à l'information, … adoptés par une large majorité. Mais comme il est d'usage dans notre cher hémicycle, les joies sont de courte durée. La proposition de l'égalité dans la loi entre citoyens et citoyennes et l'abolition de la peine de mort n'ont pas eu le même succès.

Le soir, la commission des consensus s'est réunie pour étudier le reste des articles du chapitre droits et libertés retenus comme points principaux de divergences. La discussion sur l'article du droit au travail a révélé de nouveau la grande divergence qui existe entre Ennahdha et l'opposition sur le rôle de l'état dans la garantie des droits économiques et sociaux. 

L'ambiance a "chauffé" très rapidement car nous nous sommes trouvés devant une résistance féroce à inclure la notion de droit à un travail "décent" (dhourouf lai9a) et à une rétribution juste (ajer 3adel) ainsi que celle de l'équité et de l'égalité des chances dans l'accès au travail. Dans l'optique d'Ennahdha, la seule obligation de l'Etat à inscrire dans cette constitution serait la protection de la famille (article 7).

Et l'on se demande alors quel genre de protection l'Etat va-t-il assurer à la famille si celui-ci est désengagé de la protection des droits économiques et sociaux (santé, éducation, travail, environnement, culture etc.) des membres de cette même "famille" ??? 

Dans le contexte des articles du préambule et des principes généraux déjà adoptés par la majorité qui mettent en doute la civilité de l'état, le rôle de celui-ci vis-à-vis de la famille, reconnue comme cellule fondamentale de la société, risque de se "réduire" à une ingérence "moralisante" des institutions dans la vie familiale. Bien des acquis de la société tunisienne tel les droits à l'adoption, au divorce, à l'avortement, la lutte contre la violence conjugale etc, … pourraient être remis en question.

La séance a d'ailleurs fini en échange d'invectives et d'accusations dès qu'on a abordé l'article sur les droits des femmes dont on voulait assurer la protection des acquis de façon claire... Nous re-voilà donc à la case départ !!

Tant que la civilité de l'Etat n'est pas garantie dans le préambule, des articles tels que celui de la famille, de la femme ou de l'enfant pourraient être interprétés uniquement sur la base d'un référentiel religieux et/ou culturel. 


Aucun des droits et libertés essentiels énoncés dans cette constitution n'aurait alors de sens. Et nous laisserions alors une épée de Damoclès planer sur la tête de nos filles !
Photo : LE DANGER EST-IL TOTALEMENT ÉCARTÉ ?