lundi 6 octobre 2014

Lettre ouverte au monde musulman

Les musulmans ne peuvent faire l'économie d'une remise en question de l'islam ... s'ils veulent progresser et rattraper leur retard civilisationnel !
R.B 
Normalien, philosophe et musulman. Il a produit et présenté tout au long de l’été sur France Inter une émission intitulée « France-Islam questions croisées ». Il est l’auteur de 5 livres de philosophie de la religion et de nombreux articles.
Cher monde musulman, je suis un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin – de ce pays de France où tant de tes enfants vivent aujourd’hui. Je te regarde avec mes yeux sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf (soufisme) et par la pensée occidentale. Je te regarde donc à partir de ma position de barzakh, d’isthme entre les deux mers de l’Orient et de l’Occident !


Et qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je vois mieux que d’autres sans doute parce que justement je te regarde de loin, avec le recul de la distance ? Je te vois toi, dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer Etat islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : DAESH. Mais le pire est que je te vois te perdre – perdre ton temps et ton honneur – dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine.
Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Tu cries « Ce n’est pas moi ! », « Ce n’est pas l’islam ! ». Tu refuses que les crimes de ce monstre soient commis en ton nom (hashtag # Not In My Name). Tu t’insurges que le monstre usurpe ton identité, et bien sûr tu as raison de le faire. Il est indispensable qu’à la face du monde tu proclames ainsi, haut et fort, que l’islam dénonce la barbarie. Mais c’est tout à fait insuffisant ! Car tu te réfugies dans le réflexe de l’autodéfense sans assumer aussi et surtout la responsabilité de l’autocritique. Tu te contentes de t’indigner alors que ce moment aurait été une occasion historique de te remettre en question ! Et tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : « Arrêtez, vous les occidentaux, et vous tous les ennemis de l’islam de nous associer à ce monstre ! Le terrorisme ce n’est pas l’islam, le vrai islam, le bon islam qui ne veut pas dire la guerre mais la paix ! »
J’entends ce cri de révolte qui monte en toi, ô mon cher monde musulman, et je le comprends. Oui tu as raison, comme chacune des autres grandes inspirations sacrées du monde  l’islam a créé tout au long de son histoire de la Beauté, de la Justice, du Sens, du Bien, et il a puissamment éclairé l’être humain sur le chemin du mystère de l’existence… Je me bats ici en Occident, dans chacun de mes livres, pour que cette sagesse de l’islam et de toutes les religions ne soit pas oubliée ni méprisée ! Mais de ma position lointaine je vois aussi autre chose que tu ne sais pas voir… Et cela m’inspire une question – LA grande question : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? C’est qu’en réalité derrière ce monstre se cache un immense problème, que tu ne sembles pas prêt à regarder en face. Il faudra bien pourtant que tu finisses par en avoir le courage.
Ce problème est celui des racines du mal. D’où viennent les crimes de ce soi-disant « Etat islamique » ? Je vais te le dire, mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c’est mon devoir de philosophe. Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre – et il en surgira autant d’autres monstres pires encore que celui-ci tant que tu tarderas à admettre ta maladie, pour attaquer enfin cette racine du mal !
Même les intellectuels occidentaux ont de la difficulté à le voir : pour la plupart ils ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion – en bien et en mal, sur la vie et sur la mort – qu’ils me disent « Non le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc. ». Ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d’une civilisation humaine ! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité tout entière ! Saurons-nous tous nous rassembler, à l’échelle de la planète, pour affronter ce défi fondamental ? La nature spirituelle de l’homme a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour le remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent – et qui comme l’islam actuellement se mettront alors à produire des monstres.
Je vois en toi, ô monde musulman, des forces immenses prêtes à se lever pour contribuer à cet effort mondial de trouver une vie spirituelle pour le XXIème siècle ! Malgré la gravité de ta maladie, il y a en toi une multitude extraordinaire de femmes et d’hommes qui sont prêts à réformer l’islam, à réinventer son génie au-delà de ses formes historiques et à participer ainsi au renouvellement complet du rapport que l’humanité entretenait jusque là avec ses dieux ! C’est à tous ceux-là, musulmans et non musulmans qui rêvent ensemble de révolution spirituelle, que je me suis adressé dans mes ouvrages ! Pour leur donner, avec mes mots de philosophe, confiance en ce qu’entrevoit leur espérance !
Mais ces musulmanes et ces musulmans qui regardent vers l’avenir ne sont pas encore assez nombreux ni leur parole assez puissante. Tous ceux là, dont je salue la lucidité et le courage, ont parfaitement vu que c’est l’état général de maladie profonde du monde musulman qui explique la naissance des monstres terroristes aux noms de Al Qaida, Al Nostra, AQMI ou « Etat Islamique ». Ils ont bien compris que ce ne sont là que les symptômes les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes : impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l’égalité, de la responsabilité et de la liberté; impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l’autorité de la religion; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses.
Tout cela serait-il donc la faute de l’Occident ? Combien de temps précieux vas-tu perdre encore, ô cher monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même tu ne crois plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même ?
Depuis le XVIIIe siècle en particulier, il est temps de te l’avouer, tu as été incapable de répondre au défi de l’Occident. Soit tu t’es réfugié de façon infantile et mortifère dans le passé, avec la régression obscurantiste du wahhabisme qui continue de faire des ravages presque partout à l’intérieur de tes frontières – un wahhabisme que tu répands à partir de tes lieux saints de l’Arabie Saoudite comme un cancer qui partirait de ton cœur lui-même ! Soit tu as suivi le pire de cet Occident, en produisant comme lui des nationalismes et un modernisme qui est une caricature de modernité – je veux parler notamment de ce développement technologique sans cohérence avec leur archaïsme religieux qui fait de tes « élites » richissimes du Golfe seulement des victimes consentantes de la maladie mondiale qu’est le culte du dieu argent.
Qu'as-tu d'admirable aujourd'hui, mon ami ? Qu’est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect des autres peuples et civilisations de la Terre ? Où sont tes sages, et as-tu encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes ? Qui sont tes Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ? Où sont tes grands penseurs dont les livres devraient être lus dans le monde entier comme au temps où les mathématiciens et les philosophes arabes ou persans faisaient référence de l’Inde à l’Espagne ? En réalité tu es devenu si faible derrière la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même… Tu ne sais plus du tout qui tu es ni où tu veux aller, et cela te rend aussi malheureux qu’agressif… Tu t’obstines à ne pas écouter ceux qui t’appellent à changer en te libérant enfin de la domination que tu as offerte à la religion sur la vie toute entière.
Tu as choisi de considérer que Mohammed était prophète et roi. Tu as choisi de définir l’islam comme religion politique, sociale, morale, devant régner comme un tyran aussi bien sur l’Etat que sur la vie civile, aussi bien dans la rue et dans la maison qu’à l’intérieur même de chaque conscience. Tu as choisi de croire et d’imposer que l’islam veut dire soumission alors que le Coran lui-même proclame qu’« Il n’y a pas de contrainte en religion » (La ikraha fi Dîn). Tu as fait de son Appel à la liberté l’empire de la contrainte ! Comment une civilisation peut-elle trahir à ce point son propre texte sacré ?
De nombreuses voix que tu ne veux pas entendre s’élèvent aujourd’hui dans la Oumma pour dénoncer ce tabou d’une religion autoritaire et indiscutable… Au point que trop de croyants ont tellement intériorisé une culture de la soumission à la tradition et aux « maîtres de religion » (imams, muftis, shouyoukhs, etc.) qu’ils ne comprennent même pas qu’on leur parle de liberté spirituelle, ni qu’on leur parle de choix  personnel vis-à-vis des « piliers » de l’islam. Tout cela constitue pour eux une « ligne rouge » si sacrée qu’ils n’osent pas donner à leur propre conscience le droit de le remette en question ! Et il y a tant de familles où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès le plus jeune âge, et où l’éducation spirituelle est d’une telle pauvreté que tout ce qui concerne la religion reste quelque chose qui ne se discute pas !
Or cela de toute évidence n’est pas imposé par le terrorisme de quelques troupes de fous fanatiques embarqués par l’Etat islamique. Non ce problème là est infiniment plus profond ! Mais qui veut l’entendre ? Silence là-dessus dans le monde musulman, et dans les médias occidentaux on n’entend plus que tous ces spécialistes du terrorisme qui aggravent jour après jour la myopie générale ! Il ne faut donc pas que tu t’illusionnes, ô mon ami, en faisant croire que quand on en aura fini avec le terrorisme islamiste l’islam aura réglé ses problèmes ! Car tout ce que je viens d’évoquer – une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam du passé dépassé, l’islam déformé par tous ceux qui l’instrumentalisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin cette révolution qui dans les sociétés et les consciences fera rimer définitivement spiritualité et liberté ?
Bien sûr dans ton immense territoire il y a des îlots de liberté spirituelle : des familles qui transmettent un islam de tolérance, de choix personnel, d’approfondissement spirituel ; des lieux où l’islam donne encore le meilleur de lui-même, une culture du partage, de l’honneur, de la recherche du savoir, et une spiritualité en quête de ce lieu sacré où l’être humain et la réalité ultime qu’on appelle Allâh se rencontrent. Il y a en Terre d’islam, et partout dans les communautés musulmanes du monde, des consciences fortes et libres. Mais elles restent condamnées à vivre leur liberté sans reconnaissance d’un véritable droit, à leurs risques et périls face au contrôle communautaire ou même parfois face à la police religieuse. Jamais pour l’instant le droit de dire « Je choisis mon islam », « J’ai mon propre rapport à l’islam » n’a été reconnu par « l’islam officiel » des dignitaires. Ceux-là au contraire s’acharnent à imposer que « La doctrine de l’islam est unique » et que « L’obéissance aux piliers de l’islam est la seule voie droite » (sirâtou-l-moustaqîm).
Ce refus du droit à la liberté vis-à-vis de la religion est l’une de ces racines du mal dont tu souffres, ô mon cher monde musulman, l’un de ces ventres obscurs où grandissent les monstres que tu fais bondir depuis quelques années au visage effrayé du monde entier. Car cette religion de fer impose à tes sociétés tout entières une violence insoutenable. Elle enferme toujours trop de tes filles et tous tes fils dans la cage d’un Bien et d’un Mal, d’un licite (halâl) et d’un illicite (harâm) que personne ne choisit mais que tout le monde subit. Elle emprisonne les volontés, elle conditionne les esprits, elle empêche ou entrave tout choix de vie personnel. Dans trop de tes contrées tu associes encore la religion et la violence – contre les femmes, les « mauvais croyants », les minorités chrétiennes ou autres, les penseurs et les esprits libres, les rebelles – de sorte que cette religion et cette violence finissent par se confondre, chez les plus déséquilibrés et les plus fragiles de tes fils, dans la monstruosité du jihad !
Alors ne fais plus semblant de t’étonner, je t’en prie, que des démons tels que le soi-disant Etat islamique t’aient pris ton visage ! Les monstres et les démons ne volent que les visages qui sont déjà déformés par trop de grimaces ! Et si tu veux savoir comment ne plus enfanter de tels monstres, je vais te le dire. C’est simple et très difficile à la fois. Il faut que tu commences par réformer toute l’éducation que tu donnes à tes enfants, dans chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n’es pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins que tout cela ! C’est le seul moyen pour toi de ne plus enfanter de tels monstres, et si tu ne le fais pas tu seras bientôt dévasté par leur puissance de destruction.
Cher monde musulman… Je ne suis qu’un philosophe, et comme d’habitude certains diront que le philosophe est un hérétique. Je ne cherche pourtant qu’à faire resplendir à nouveau la lumière – c’est le nom que tu m’as donné qui me le commande, Abdennour, « Serviteur de la Lumière ». Je n’aurais pas été si sévère dans cette lettre si je ne croyais pas en toi. Comme on dit en français, « Qui aime bien châtie bien ». Et au contraire tous ceux qui aujourd’hui ne sont pas assez sévères avec toi – qui veulent faire de toi une victime – tous ceux-là en réalité ne te rendent pas service ! Je crois en toi, je crois en ta contribution à faire demain de notre planète un univers à la fois plus humain et plus spirituel !                                                                                                                      Salâm, que la paix soit sur toi.

Nida Tounes & BCE : Un vote de salut public !

LE VOTE DE SALUT PUBLIC de Abdelwahab MEDDEB : UNE PRISE DE POSITION RAISONNABLE ET RÉFLÉCHIE ! 
Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas, semble dire Abdelwahhab Meddeb à ses détracteurs gauchistes, qui ne réalisent pas l’urgence où se trouve la Tunisie !
R.B

Photographie de Abdelwahab Meddeb
Abdelwahab Meddeb : Je vote

Je vote Nidâ’ Tounis, pour les législatives et Béji Caïd Essebsi pour les présidentielles, en dehors de toutes autres considérations, car si l’on se met à les considérer, il y aurait beaucoup à dire, il y aurait matière à empêcher un tel choix. Je vote Nidâ’ et BCE car ce sont le seul parti et la seule personnalité qui ont les moyens de rééquilibrer le paysage politique pour le rendre au moins conforme aux rapports de force qui divisent notre société.
C’est un vote de salut public. L’enjeu concerne l’avenir au long cours de notre pays. Nous sommes dans le choix entre d’une part une société ouverte, dynamique, adaptée aux mœurs du notre siècle, n’ayant pas peur de regarder vers l’avenir ; et, d’autre part, une société close, régressive, archaïque, engluée dans la confusion entre religion et politique, ramenant la croyance à l’adhésion d’un dogme appauvri, aminci, stérile, assimilé à une vérité indiscutable, dépouillé de sa propre culture fondée sur une théologie du doute, de la pluralité des opinions, de la controverse comme de l’interrogation et du sentiment de perplexité, d’angoisse, que suscite la question religieuse. Nous estimons que la vision globalisante de l’islam s’est transformée  en une formulation totalitaire qui ne peut conduire qu’au fascisme.
Pour retrouver l’air frais de la liberté et nous éloigner de l’étouffement que procure la colonisation des âmes, je vote Nida’ et Béji. En dehors  de toute autre considération. Cela s’appelle voter utile pour le bien public. C’est vers ce choix que devrait s’orienter la volonté du peuple afin que sa souveraineté soit affermie. 

PS -  Abdelwahab Meddeb répond à ses détracteurs :

Je me dois de clarifier ma position exprimée dans Je vote rendue publique par le site Leaders dimanche 5 octobre 2014, et largement diffusée sur Facebook. Elle a été criblée par des critiques, qui sont loin d’être majoritaires, émanant pour une bonne part de l’extrême gauche. On a même évoqué La trahison des clercs, de Benda. Ma mue de l’extrême gauche à une ouverture critique sur le phénomène de la mondialisation s’est faite à la toute fin des années 1980.
Edouard Glissant la nomme pour les poètes mondialité afin de se démarquer de la mondialisation qui, pour le malheur du monde et des peuples, offre aux banquiers une hégémonie malsaine et dévastatrice. Le poète, nomade d’un nouveau genre, est désormais transfrontalier, il dépasse l’opposition Orient/Occident, Nord/Sud, il se défait du prurit identitaire souvent associé au réflexe de la diabolisation de l’Occident par la non-Europe (concept qui opère dans La crise des intellectuels arabes, essai écrit par l’historien Abdellah Laroui paru dans les années 1970).
Le poète puise dans toutes langues, dans toutes les traditions, classiques ou vernaculaires, écrites ou orales, pour donner des fragments du miroir brisé d’une poésie à venir. Ma propre mutation s’est aussi précipitée à la lecture de deux écrivains latino-américains, le romancier colombien Mario Vargas Llossa et surtout le poète et essayiste mexicain Octavio Paz qui ont, l’un et l’autre, suscité une vaste polémique en s’attaquant aux idées d’extrême gauche, si prégnantes dans le milieu intellectuel sous-continent.
Ils ont associé ces idées de leurs collègues à des utopies qui entravent, sinon à de vaines illusions, à des chimères, ou, plus grave encore, à des dogmes. Nos deux écrivains rappellent souvent que l’idée d’extrême-gauche est souvent atteinte par la maladie de l’identité qui clôture les champs de la création et de la pensée et qui voue aux gémonies la chose occidentale. Non, disent-ils, l’Occident n’est pas le mal absolu, il n’est pas d’un seul tenant, nous avons à cheminer avec sa part positive.
Pourtant, ni Llossa, ni Paz n’ont rompu avec Gabriel Garcia Marquez qui, lui, est resté fidèle à l’idée communiste, sans jamais partager le sentiment de phobie que suscite l’Occident. Et Régis Debray, si impliqué par son passé dans le maquis guévariste, a procédé lui aussi à une mue qui allait dans le même sens. Après l’apocalypse du 11 septembre à New-York City, deux philosophes que tout sépare, Derrida et Habermas, ont convenu de faire du nine eleven un concept qui oblige à revenir aux positivités de legs occidental : eux qui en étaient, chacun à sa manière, archi critiques, se sont accordés pour ce retour aux Lumières tel qu’elles se sont cristallisée à travers la cosmopolitique de Kant ; et à la démocratie, qui même où elle est enracinée, reste toujours marquée par des manques  ; elle est toujours à venir.
De même, Edouard Glissant, dans la polémique suscitée par la créolité (qui appelait à s’enraciner dans l’identité des Caraïbes et à être phobique de l’Occident, institué ennemi à jamais) ; eh bien ! Edouard a refusé et l’enfermement dans l’enclos de l’identité et la condamnation de l’Occident ou des Lumières, à cause de leur implication dans ces péchés cardinaux que sont l’esclavage et le colonialisme. Mais il n’est de pardon que de pardonner l’impardonnable, dirait Derrida. Ce fut cet horizon-là que traça Mandela pour son action politique. Toutefois, ne fut possible la réconciliation dans une Afrique du sud multicolore, que par la théâtralisation à l’échelle de toute une société par des procès qui mettent face à face la victime et le « perpétrateur », néologisme préféré à « bourreau ».
Ainsi, dans la réconciliation obtenue après l’instruction du crime perpétré au nom de l’Apartheid, idéologie raciste s’il en est, il restera toujours la part de l’irréconciliable entretenue dans le cœur de la victime. Je finirai par l’évocation d’une zone effervescente de la Non-Europe, je nomme l’Inde. Ses écrivains, ses intellectuels, ses académiques ont décidé d’adopter les Lumières occidentales enrichies par leur annonce dans les traditions indiennes. Cela a été la ligne de conduite de Gandhi, ce qui lui donne une position morale supérieure au colonisateur britannique, traître à sa plus belle invention.
C’est Gandhi qui honore l’invention occidentale des Lumières, affermie et enrichie par les annonces qui en étaient les signes avant-coureurs tapis sous les plis des traditions d’Inde. Ce sera désormais la tâche de la non-Europe, pour la mondialité cosmopolitique à venir, que pratiquent déjà des nomades d’un nouveau genre, transfrontaliers, pèlerins, errants. C’est de ce climat, de cette évolution historique que j’écris du poème à l’annonce d’un choix dans une situation politique qui exige l’urgence et engage ce que Heidegger nomme le destinal d’un peuple, d’une nation. C’est la ligne d’horizon que je me suis tracée.
Et ma prise du position dans Je vote s’inscrit dans cette même urgence, ce même destinal. Certains me reprochent d’avoir abandonné l’art de la nuance qui m’est en effet cher. Mais dans l’urgence et affronté au destinal, il faut être aussi tranchant qu’un sabre de samouraï. Vous aurez aussi compris que je ne suis pas les lignes multiples tracées par Bourdieu, Toni Negri, Aganben ou encore Badiou. Pourtant, je continue de les fréquenter et de les lire avec, bien sûr, mes lunettes et mon tamis. De leurs marges, de leurs digressions, de leurs détails, j’en tire une substantifique moelle.
Vous aurez de même compris que, pour moi, la référence à Benda et consorts, est obsolète. Sachez enfin que toute critique est la bienvenue, sauf celle qui contrevient à la civilité par l’usage de l’insulte.
                                                    ******
CERTAINS PLAIDENT POUR LA DISPERSION DES VOIX !
Et comme par hasard il se trouve que ces personnes sont membres ou sympathisants de petits partis qui espérent grappiller quelques voix ... qui manqueront fatalement au parti progressiste le mieux placé !!
Visiblement ils plaident pour leur parti ... et non pour la Tunisie. 
Or le vote du 26 octobre 2014 engage l'avenir de la Tunisie.
Ils s'agit d'un choix sociétal pour les Tunisiens ! 
Quelle société voudraient-ils pour eux et pour leurs enfants ? :
- celle que leur réservent les Frères musulmans et leurs amis : une société régressive et obscurantiste sur fond de wahhabisme, dans laquelle ils perdront leur spécificité tunisienne dans l' "Oumma", ce conglomérat de peuples labialisés "arabes" par les pan-islamistes et leurs amis pan-arabistes; ou
- celle qu'ils ont connue depuis 55 ans, moderne et progressiste, fondée sur l'idée de Nation ... et que défend Nidaa Tounes !!
Alors votez mais votez utile aussi !!!
Sachant que l'abstention profite automatiquement aux Frères musulmans nahdhaouis.

Rachid Barnat

dimanche 5 octobre 2014

QUAND LES FRÈRES MUSULMANS ENTRENT EN CAMPAGNE ÉLECTORALE, OU LA "TAQYIA * " PAR L'EXEMPLE !

UNE CIRCULAIRE PROTOTYPE DE L'HYPOCRISIE QUE PRATIQUENT LES FRÈRES MUSULMANS, PREUVE DE LEUR DOUBLE LANGAGE !

Ils donnent à voir et à entendre à leurs opposants ce qu'ils veulent entendre et voir pour les rassurer, en avançant cachés ! 
Ce que fait Ghannouchi tout le temps quand il assure être : "démocrate", "nationaliste", "patriote", "attaché à la Tunisie et à la République", "attaché aux statut de la femme" ... face aux progressistes et démocrates tunisiens ... et étrangers ! 

Les tunisiens qui lui avaient accordé leurs suffrages lors du vote du 23 octobre 2011 doivent se souvenir du discours de Ghannouchi, d'alors ! Quand il les rassurait qu'il ne touchera jamais au statut des femmes ni à celui de l'Etat Civil de la République.
Les tunisiens ont su à leur dépens ce qu'étaient les engagements des Frères musulmans qui dés qu'ils ont pris le pouvoir, ils les ont reniés en bloc ... pour tenter de passer en force l'Etat islamique et remplacer le code civil par la chariâa ... quand aux femmes, ils ont tenté de leur sucrer leurs acquis pour en faire des "complémentaires" des hommes !

Ce sont des fourbes, dont il faut se méfier !

* Taqyia : Le mensonge pieux ou "halal", au service de la confrérie.



Pour ne plus effaroucher ni inquiéter les tunisiens et encore les tromper, le parti Ennahdha donne des consignes à ses membres et à ses sympathisants :

- Ne plus arborer le signe de ralliement aux frères musulmans d'Egypte.

* Or il n'y a pas si longtemps les nahdhaouis et leurs sympathisants affichaient leur soutien à leurs frères musulmans d'Egypte jusqu'à adopter le symbole de leur "résistance" : la main levée avec 4 doigts qui rappellent le nom "Rabiâa" de la mosquée où des manifestants islamistes se sont réfugiés et se sont faits agressés par le pouvoir en place.
Donc plus de main levée avec 4 doigts ouverts, rappelant le nom de la mystique soufie "Rabiâa" devenue symbole de la résistance des Frères musulmans. 

Consigne a été donnée aussi de ranger dans les placards les slogans de "Rabiâa".

Et voilà que pour des raisons électoralistes, pour ne pas effaroucher les opposants aux ""Frères musulmans", les frères musulmans nahdhaouis s'en désolidarisent "provisoirement"; et donnent la consigne de ne plus lever la main de "Rabiâa" ! 
Ainsi Ennahdha se désolidarise provisoirement de ses Frères musulmans d’Égypte le temps de sa campagne électorale !

- Ne plus porter de tenues provenant d'Arabie ni des pays du Golfe arabique.
Pour "rassurer" les tunisiens qui y voient une invasion inquiétante annonçant une colonisation par ces pays. 
Plutôt porter les habits "occidentaux", que les tunisiens portent dans leur immense majorité. 
Et de préférence opter pour plus de couleurs ... pour faire oublier la tristesse du noir qui inquiète les tunisiens et qui envahit les espaces publiques depuis le retour de son exil doré londonien, de Ghannouchi !
Et ce provisoirement, juste le temps que durera la campagne électorale !

- Recommandation aux jeunes de raccourcir leur barbe, voir de se la raser totalement juste le temps de la campagne électorale ! 
Qu'ils évitent de porter les habits des pays du Golfe et d'Arabie.
Qu'ils s'habillent à l'occidentale provisoirement. 

- Simuler par la parole et par le geste le soutien à la police, à l'armée; ainsi que le respect au drapeau tunisien !

- Eviter de se montrer avec les tunisiennes en niqab et avec les salafistes en kamis, provisoirement, le temps de la campagne électorale !
Se contenter de brandir le drapeau tunisien jusqu'à la fin de la campagne électorale.

- Que nos adhérents évitent de parler de notre projet islamique, de la fin de l'état civil, de la chariâa, de l’avènement du califat. 
Qu'ils s'abstiennent de dire leur soutien aux jihadistes et aux organisations telle qu'al-Qaïda ... ou même leur adhésion à la pensée des Frères musulmans ! 

Rachid Barnat

* Traduit par Rachid Barnat, en italique ses commentaires.

PS : Les marchands du temple, "les Frères nahdhaouis" se jouent de tous les concepts !
Pourvu qu'ils aient l'ivresse du pouvoir et de l'argent.
Dans leur bouche : "Liberté", "démocratie", "ennahdha", "nation", "patriotisme", "égalité homme-femme", "féminisme" ... sonnent faux !
Les tunisiens découvrent les "Féministes islamistes" à la suite de la bronca lancée par les Frères musulmans nahdhaouis contre BCE ! Concept composé de deux termes antinomiques. Autrement dit, un non-sens !!
Mais les nahdhaouis jouent de tous les concepts ... pour les détourner de leur sens premier.
Exemple : Ennahdha = Renaissance ... ils l'ont vidé de son sens; pour en faire un leurre et pouvoir propager la régression et l'obscurantisme !


Edwy PLENEL fait un bon constat mais un mauvais diagnostic

" Demandons-nous, aux catholiques en général d’être comptables des crimes commis en Europe contre les protestants puis contre les juifs ? Non." 
" Réclamons des compte à nos compatriotes juifs des violations des droits de l’homme commis par les dirigeants actuels de l’État d’Israël, qui eux-mêmes se réclament du judaïsme ? Non."
" Les premières victimes des violences commises en Irak, en Syrie et dans toute cette zone depuis trente ans, ce sont des musulmans ! ", dit-il.

Edwy Plenel est à côté de la plaque quand il ne fait pas la différence entre l'islam d'importation à vocation expansionniste, celui des "amis" de Chirac et de Sarko ... et l'islam traditionnel de France, celui de ses anciennes colonies !!
R.B

Edwy Plenel : "La banalisation de la xénophobie n'a pas d'étiquette politique"


Le journaliste et fondateur de "Médiapart", Edwy Plenel, vient de publier un manifeste intitulé "Pour les musulmans".

En 1896, vingt mois avant d’écrire son J’accuse en faveur du capitaine Dreyfus, Emile Zola, alors au fait de sa notoriété, publiait un article, Pour les juifs, où il dénonçait une banalisation générale de l’antisémitisme conséquence d’un discours propagé « d’en haut », par les élites politiques et intellectuelles de l’époque. En septembre dernier, dans un essai intitulé en écho Pour les musulmans, l'ancien directeur de la rédaction du Monde et fondateur de Médiapart, Edwy Plenel, s’alarme d’une normalisation similaire du discours islamophobe, dans un contexte d’extrémisation de la droite et de droitisation de la gauche. 

Jeune Afrique : Depuis l’émergence de l’État islamique sur la scène internationale, des musulmans ont lancé une campagne "NotInMyName". Que signifient pour vous le souci musulman de se désolidariser du monstre jihadiste mais aussi les injonctions à cette justification qui leur sont adressées ?

Edwy Plenel : Tout d’abord il est très estimable que des Européens musulmans de culture, d’origine ou de croyance, disent spontanément que ce qui se passe là-bas n’a rien à voir avec leur culture, leur croyance. C’est le sens de ce cri qui a débuté au Royaume-Uni avec ce hashtag "NotInMyName". Il est en revanche très détestable d’avoir vu en France cette campagne pour demander aux musulmans de se prononcer, pour dire tout de suite qu’ils n’en faisaient pas assez, comme si nos compatriotes musulmans étaient comptables de ce qui se passe là-bas. Comme s’ils devaient montrer patte blanche davantage que d’autres, comme si cette minorité devait en permanence s’excuser pour des actes auxquels ils n’ont aucune part.
Enfin, et c’est tout le sens de mon livre, il y a dans ce mécanisme pervers le danger qui nous menace d’un choquant retour, où, au nom de la guerre menée contre ce soi-disant État islamique, on en vient ici même à désigner un ennemi intérieur qui prend la figure du musulman.

Jeune Afrique : On a l’impression, à vous lire, d’un retour fatal aux mécanismes xénophobes de l’époque de Zola et de son article Pour les juifs…

Edwy Plenel : Il y a une résonance entre la situation actuelle et ce premier article de Zola où il se dresse contre la banalisation mondaine, intellectuelle, académique de l’antisémitisme en France. Dans la foulée de la Commission nationale consultative des droits de l’homme qui a relevé cette banalisation du discours islamophobe, je cherche dans mon livre à pointer l’engrenage qui peut conduire à des dérives fatales pour toute l’humanité.
L’engrenage de la discrimination,  de l’indifférence, de ce regard qui met à part des gens derrière un mot en les essentialisant, en les rendant comptables en bloc de nos propres malheurs et de nos propres inquiétudes.
L’antisémitisme a commencé comme cela, en mettant à part les juifs de France comme s’ils étaient comptables des désordres du capitalisme et, plus tard, des violences du communisme.
Mais mon livre n’est pas dans l’essentialisation en retour. Il pourrait aussi bien s’intituler Pour les minorités, Pour les Roms, Pour les Noirs, Pour les juifs… Il pourrait s’intituler Pour la France tout simplement, dans le souci de sa diversité, de son peuple tel qu’il est, tel qu’il vit et travaille.

Jeune Afrique : Alain Finkelkraut affirmait en juin dernier : "Il y a un problème de l’islam en France". Cette assertion rejoint-elle certaines théories qui prétendent que l’islam ou son interprétation posent problème en soi ?

Edwy Plenel : Certaines sociétés traversent des crises, comme leur culture et leur histoire. Mais demandons-nous aux catholiques en général d’être comptables des crimes commis en Europe contre les protestants puis contre les juifs ? Non. C’est un dérèglement de notre modernité qui a produit les crimes de génocide et ce ne sont pas les catholiques en tant que tels qui en sont responsables. De la même manière, est-ce que nous réclamons des compte à nos compatriotes juifs des violations des droits de l’homme commis par les dirigeants actuels de l’État d’Israël, qui eux-mêmes se réclament du judaïsme ? Non. Nous sommes capables de voir qu’il y a une diversité derrière ces mots : islam, musulman, judaïsme, juif, christianisme, chrétien. Il y a une diversité d’appartenance, de situation, de pays.
Les premières victimes des violences commises en Irak, en Syrie et dans toute cette zone depuis trente ans, ce sont des musulmans. 
L’essentialisation identitaire de part et d’autre, jihad contre croisade, nous empêche de comprendre que ce soi-disant Etat islamique est le produit de l’histoire de l’Irak où nous menons aujourd’hui la quatrième guerre depuis trente ans. La première a été menée – on l’oublie trop souvent – par Saddam Hussein au nom de l’Occident, qui l’armait et le considérait comme une barrière contre la menace déjà qualifiée d’islamiste qu’était la révolution iranienne. Trente ans d’aveuglement n’ont fait qu’ajouter du désordre au désordre et du malheur au malheur.

Jeune Afrique : L’Histoire de France ne commande-t-elle pas d’éliminer ce qui sort du modèle national ? Simon de Montfort se devait d’éradiquer l’hérésie cathare, les Valois avaient pour mission d’anéantir les schismatiques protestants… C’est aujourd’hui au tour des musulmans ?

Edwy Plenel : La France s’est en effet construite de manière intérieure comme un empire avant de se projeter sur le monde comme tel. Aussi notre capacité à assumer la question coloniale me paraît essentielle pour que nous sortions de l’ornière. J’appelle dans ce livre la France à assumer son imaginaire politique et national. Ce pays est une Amérique de l’Europe, c’est un pays multiculturel. Loin d’être une fragilité, c’est une opportunité formidable dans notre monde interdépendant, interconnecté et globalisé. Comme c’est une chance d’être à la fois la fille aînée de l’Église, le pays de l’édit de Nantes, le premier pays musulman d’Europe, la première communauté juive rescapée du génocide, le pays de la créolisation et du tout-monde caraïbe et africain et le pays de la laïcité, entendue comme le respect des minorités. Tout cela devrait nous rendre forts, nous donner une capacité à comprendre le monde d’aujourd’hui et à nous y affirmer.
Une des dimensions de la crise française permise par l’extrémisation de la droite républicaine et de la droitisation de la gauche sociale est de céder du terrain à notre ennemi de toujours, l’extrême-droite, dont le fonds de commerce idéologique est l’essentialisation des identités, l’affirmation des inégalités, l’idée qu’il y a des hommes supérieurs aux femmes, des civilisations et des religions supérieures à d’autres. Nous devons opposer à cet imaginaire régressif un imaginaire supérieur qui permette de libérer les énergies de la France.
Il faut en revenir à l’authentique agenda qui permet de construire un monde commun, un bien-vivre commun, cet agenda démocratique et social où il importe plus de savoir ce que nous allons faire ensemble que ce que nous croyons séparément.

Jeune Afrique : Zola, Jaures, Briand, Césaire… Vous convoquez les plus éminents intellectuels de gauche. Votre texte s’adresse-t-il surtout à "ceux d’en haut à gauche" qui se droitisent ?

Edwy Plenel : Il s’adresse à tous ceux d’en haut, qu’ils soient de droite ou de gauche. Mon adversaire n’est pas le racisme de comptoir. Il peut y avoir des médiocrités ou des bassesses dites au quotidien. Le vrai danger, c’est la banalisation intellectuelle, politique, académique et bienséante de la xénophobie. C’est là qu’elle devient une idéologie dangereuse, qu’elle s’empare de la société et c’est là qu’il faut se battre. Cette banalisation n’a pas d’étiquette politique. Je pense qu’un Dominique de Villepin à droite, ou un Pouria Amirshahi, à gauche, seraient tout à fait d’accord avec ce que je dis.
Simplement je dérange la gauche sur un point précis, celle de la laïcité où elle a cédé du terrain à l’extrême-droite en épousant un laïcisme sectaire qui n’a rien à voir avec la laïcité originelle. Ce laïcisme est pour moi à la laïcité ce que l’extrémisme est à la religion. La laïcité originelle, loin d’être la détestation et la mise à distance du religieux, est au contraire la reconnaissance des cultes minoritaires. La loi de 1905 a permis l’émergence de ce catholicisme de gauche et des réseaux chrétiens qui ont été solidaires des mouvements pour les indépendances, de l’indépendance algérienne… On ne leur avait pas demandé d’effacer l’affirmation de leur christianisme, au contraire, c’est en affirmant leur christianisme qu’ils ont rejoint la cité commune.
Je demande la même chose pour l’ensemble des autres identités religieuses dans notre pays. De la même manière que l’on peut se dire français et juif, il faut que nos compatriotes musulmans puissent se dire fièrement français et musulmans, pas l’un sans l’autre, pas l’un contre l’autre, pas l’un au-dessus de l’autre.

Jeune Afrique : Boulangisme, maurrassisme, poujadisme ont fait long feu. Ne vous vous alarmez-vous pas outre-mesure de l’avenir de  l’extrémisation à l’œuvre ?

Edwy Plenel : Cette vision a posteriori est trop optimiste. Comme le grand historien israélien Zeev Sternel l’a montré, le laboratoire de toutes les idéologies les plus meurtrières en Europe a d’abord été la France. Ce n’est pas parce que la réalité politique destructive que fut le nazisme a été produite ailleurs qu’en France que nous devons balayer cette particularité, d’autant moins que la France est le seul pays dont la majorité des élites politiques, économiques et intellectuelles ont accepté la collaboration. C’est la ruse de De Gaulle d’avoir mis la France dans le camp des vainqueurs. Elle aurait dû être dans le camp des vaincus.
Aujourd’hui, la prégnance de l’extrême-droite n’est pas le produit de la crise sociale, même si cette dernière peut en être l’accélérateur. Elle est le produit de cette longue histoire. Mon premier livre s’appelait L’effet Le Pen. Il est paru en 1984, au moment où l’URSS existait toujours, l’UE n’existait pas, l’Allemagne était divisée en deux et déjà, à cette époque, le FN faisait 2,5 millions de voix aux Européennes.

Jeune Afrique : Que signifient les discours sur le renforcement des communautarismes ou les replis identitaires ?

Edwy Plenel : Dès que l’on affirme la multiculturalité de la France, on nous brandit le discours communautariste. Mais que vient justement de faire le discours dominant ? Il a demandé aux musulmans de se comporter en communauté et de défendre leur culte contre des jihadistes. C’est bien la preuve que nous fabriquons cela ! Reconnaître notre diversité est loin de créer des communautés, c’est au contraire créer une diversité d’appartenance. Il faut libérer chacun pour se retrouver ensemble et ne pas être stigmatisé par rapport au foulard que l’on porte, à ses habitudes alimentaires, au jeûne, aux prières que l’on respecte, à tout ce que l’on a en propre.
Je rappelle que la formule de Karl Marx, "la religion comme opium du peuple", loin d’être une formule de mépris du religieux, est une formule de compréhension. Quand vous être dominé, opprimé, humilié, vous n’avez parfois que cette bribe d’espoir. Si en plus on vous dit qu’on va vous enlever cela, on crée le danger et la menace. Le réflexe de fierté devient un réflexe de communautarisme crispé. C’est ainsi que l’on produit nos propres monstres : des jeunes qui, à force de discriminations, choisissent un chemin identitaire qui est un chemin de perdition. Ces soi-disant jihadistes ne sont pas le produit de l’islam - une religion qu'ils connaissent finalement assez mal -, celui de notre société et de notre histoire. Jaurès, après la Commune, appelait à comprendre les causes qui amenaient des jeunes issus de milieux prolétaires à mettre des bombes dans des cafés pour "tuer le bourgeois"? C’était des crimes qu’il fallait évidemment sanctionner.
Mais ceux qui sont soucieux de progrès et d’humanité cherchent l’injustice qui se cache derrière le désordre pour essayer d’y remédier en profondeur, quand les conservateurs et les réactionnaires disent qu’il faut le sanctionner… au prix de l’injustice.





vendredi 3 octobre 2014

L'ART MODERNE & LA DICTATURE DES INTELLECTUELS !

" Je ne sais pas ce qui est beau, 
mais je sais ce que j'aime,
et je trouve ça amplement suffisant ."
Boris VIAN 

" Rien, ni personne n'entendait autant de bêtises qu'un tableau ! " 
Jules Goncourt

A l'origine l'art avait pour vocation de susciter l'émotion des peuples incultes pour les sensibiliser aux religions ... et entretenir leur foi !
De nos jours l'art ne se suffit plus à lui même : il vous faut "quelqu'un", de préférence un intellectuel (écrivain, poète ... ) ou un "critique d'art" pour vous en donner les "clefs" pour comprendre " l'intention " de l'artiste !
Picasso rigolait en douce des "conneries" que débitaient doctement ces spécialistes de l'art devant ses œuvres ... lui faisant dire et lui prêtant des intentions qu'il "découvre" lors de leurs explications !
Afro Basaldella dit Afro : Yellow Country 
(L'art abstrait : Venise, réduite à ses pigments dominants)

Ainsi au musée Peggy Guggenhim, certaines œuvres ne "tenaient leur place" dans ce musée que grâce aux "discours" que débitent "l'audioguide" et aux explications "philosophiques" et alambiquées à propos d'une "oeuvre" devant laquelle aucune émotion n'est possible de prime à bord ... et qu'elle n'en a pas d'avantage après la "masturbation intellectuelle" à laquelle s'est livré votre "guide" pour vous la faire apprécier.
L'appréciation d'une oeuvre d'art doit être personnelle à celui qui la regarde; et non parce que l'oeuvre a plu à plus "compétent" que soi, en ce domaine ! Si elle ne lui évoque rien ni ne le touche, ce ne sont pas les "explications savantes" qui lui donneront l'émotion qu'il n'a pas eue de prime-abord !
René Magritte : Le Jour Et la Nuit 
(surréalisme)
Alberto Giacometti : Femme qui marche
(surréalisme)

La dictature des "spécialistes" de l'art moderne a fait fuir beaucoup de gens des musées qui ont fini par avoir un complexe vis à vis de l'art de peur de ne pas "saisir" le sens d'une oeuvre et encore moins "l'intention" ou le "message" de son créateur ou le "concept" qu'il veut "partager" ; persuadés qu'ils sont, qu'ils ne "sauront pas l'apprécier" !
Dommage, car l'art doit rester à la portée de tout le monde : chacun y voit ce que ses sens et son savoir lui donnent à voir et à comprendre. Rien ne l'empêche d'approfondir par la suite les "explications savantes" : histoire, styles, écoles, ... pour situer l'oeuvre ...
Mais en aucune façon ces "explications" ne doivent se substituer à l'émotion du spectateur !

L'art doit rester accessible pour tous car il participe aussi de l'éducation des hommes.

Rachid Barnat

PS-1 : Je me souviens d'une discussion animée avec une amie qui voulait m'entraîner à une expo à Beaubourg consacrée à l'art moderne, voir des "œuvres" ... qu'il faut avoir vues. 
Devant ma réticence, voir mon aversion à céder aux diktats des critiques d'art qui vous "recommandent" l'art moderne pour "être in" ... elle m'expliquait les subtilités de l'art "conceptuel" dans l'art moderne; dont il faut saisir d'abord le "concept" pour "entrer" dans l'oeuvre et la "comprendre" !

Refusant de la suivre dans son argumentaire, m'en tenant à l'émotion spontanée que doit susciter l'art pour tout un-chacun; refusant de céder à "l'obligation" de suivre les "guides" professionnels et leurs commentaires "savants" ... pour "l'apprécier" ; nous passâmes devant la vitrine d'une galerie d'art face à l'école des beaux arts à Paris.


Pendant qu'elle tentait encore de me convaincre de mon erreur ... je lui ai dit de regarder ce qui est exposé dans la vitrine : c’était des crottes de quelques espèces animales dont celle de l'homme, en papier mâché, coloré imitant parfaitement la chose, mise en "valeur" par un éclairage plafonnier subtil !
Je lui demande ce qu'elle pensait de cet art moderne, là sous nos yeux ! 
Devant son silence contrarié, je lui ai dit : c'est de la merde !!  
On en est resté là.

PS-2 : La Biennale de Venise est victime de son succès. 
C'est devenue même la foire à l'arnaque pour amateurs d'art moderne, nouveaux riches souvent, soucieux d'investir dans ce qui "marche" !
Et les escrocs les font marcher !

Un couple d'amis français architectes, vivant et travaillant à Venise, déplorent la médiocrité dans laquelle est tombée "La biennale" et les sélections douteuses des "œuvres" exposées !

C'est bien simple : ils me recommandaient d'aller visiter les palais vénitiens rarement ouverts au public qui deviennent le temps de la "biennale" un musée d'art moderne; pas pour y admirer les "œuvres" aussi saugrenues que laides, me disaient-ils ... mais pour admirer l'architecture des palais vénitiens et leurs jardins intérieurs, quand ils en disposent. C'est plus jolie assurent-ils.
Affirmatif, c'est plus jolie après en avoir visité quelques uns ! 

On se rend compte à quel point on se moque du monde ! Lors d'une "visite", une des "œuvres" était constituée d'un amas de verre brisé jeté en vrac au centre de la pièce, gardée par deux vigiles qui vous interdisent de vous approcher de trop de l'"oeuvre" ou de toucher aux débris de verres !
Foutaise ! 

Et des comme çà, j'en ai vues !!





mercredi 1 octobre 2014

De coûteuses chimères arabes

Identité nationale, citoyenneté, Etat-Nation ... voilà ce qui manquaient aux peuples du printemps arabes pour réussir leur révolution, mais que certains illuminés veulent entraîner dans de vielles lubies telles que le pan arabisme et le panislamisme et sa fameuse Oumma dominée par un nouveau Calife !
La Tunisie, l'unique pays en gestation de ces concepts propres aux nations modernes, aurait pu franchir le pas à la faveur de sa révolution pour en faire partie pleinement par l'instauration d'une réelle démocratie avec des libertés de l'individu garanties par l'Etat ... est en passe de régresser à cause des Frères musulmans que l'Occident soutient malgré un peuple qui n'en veut pas !
Les Tunisiens sauront-ils résister à toutes ces forces contre-révolutionnaires, aussi bien des islamistes que des occidentaux ?
Il faut l'espérer !
R.B
A l'exception de la Tunisie, aucun Etat arabe n'a pu maintenir l'élan pro-démocratique suscité par le printemps arabe. Tous les Etats arabes, à l'exception de la Tunisie, manquent d'une forte identité nationale. Afin de surmonter ce triste legs, les gouvernements arabes devront élaborer un nouveau contrat social entre les autorités et les citoyens. Grâce à l'établissement d'un tel contrat, une identité nationale distincte – et, en fin de compte – une allégeance nationale s'instaureront et mettront ces pays sur le long chemin de l'expérience démocratique.
Le printemps arabe avait apporté l'espoir d'une ère nouvelle – au cours de laquelle la Tunisie, l'Egypte et d'autres pays souscriraient aux idéaux et aux pratiques de la démocratie. Mais les mois qui ont suivi le renversement des présidents Zine El Abidine Ben Ali et Hosni Moubarak ont révélé de graves malentendus au sujet de la difficulté de réaliser une démocratie effective.
Deux factions politiques ont exploité ces malentendus :
L'une - les Islamistes - a prétendu louer la démocratie, mais ne souhaitait secrètement qu'imposer son idéologie messianique. 
L'autre - les reliquats de l'élite qui avait prospéré sous les anciens régimes - s'est efforcée de perpétuer ses avantages économiques et politiques. 
Ces forces ont vite essayé de profiter du désordre.
Actuellement nous sommes témoins des conséquences néfastes des efforts des Islamistes et des anciens régimes : l'Egypte semble régresser vers son état précédent, le chaos règne en Libye, et la Syrie et l'Iraq (en plus des atrocités commises par leurs propres régimes) doivent faire face aux horreurs de l'Etat islamique en Irak et en Syrie (EIIS).
Ces bouleversements découlent de la faiblesse du lien entre les gouvernements arabes et les populations sur lesquelles ils règnent. Et sans le lien solide de l'identité nationale, les pays arabes peuvent-ils espérer vaincre les sombres forces qui s'opposent à eux ?
Le problème remonte à des arrangements coloniaux mal conçus, dont le pire est l'accord Sykes-Picot. En 1916, en pleine première guerre mondiale, la France et la Grande-Bretagne convinrent en secret de découper le Moyen-Orient en pays nouvellement imaginés, devant être régis par leurs empires. Elles le firent sans que quiconque connaissant bien les cultures et les peuples de la région n'apporte la moindre contribution, et encore moins une personne de la région elle-même. Les nouvelles frontières divisèrent des tribus, tout en obligeant d'autres tribus n'ayant aucun lien historique entre elles à partager le même pays. Malgré leur nature artificielle et aléatoire, pour l'essentiel ces frontières restent encore intactes de nos jours.
Afin de surmonter cette histoire troublée, de nombreux Arabes ont traditionnellement recherché l'unité dans une identité arabe commune. Ils se tournent vers des dirigeants charismatiques comme l'ancien président égyptien Gamal Abdel Nasser pour essayer de parvenir à un seul Etat pan-arabe, au lieu de faire confiance à leurs propres pays et gouvernements. Ils pensent à tort que, étant donné que l'Irak est une création de l'Occident, les Iraquiens ne devraient pas considérer que leur gouvernement soit légitime.
Mais comment un Etat peut-il s'acquitter de ses obligations tout en sachant qu'il n'acquerra jamais de légitimité aux yeux de son propre peuple ? Il en résulte malheureusement que de nombreux gouvernements arabes négligent purement et simplement leurs obligations envers leurs populations.
De fait, la "nation arabe" est une illusion qui masque les patrimoines culturels spécifiques aux nombreuses populations arabes. Cette illusion – ou, plus précisément, cette chimère – peut empêcher les peuples arabes d'agir en fonction de leurs intérêts supérieurs, bien qu'ils en partagent certainement plusieurs, car nombre de ces intérêts ne coïncident pas nécessairement.
Au cours d'années récentes, une seconde chimère, encore plus toxique, s'est développée : la chimère de l'Umma – un mot arabe qui se réfère à la communauté islamique supranationale –, au moyen de la restauration religieuse du califat, pourtant aboli par Ataturk après l'effondrement de l'empire ottoman. La notion d'un califat islamique régional ou mondial était d'abord devenue populaire à l'époque contemporaine en Egypte, grâce aux ouvrages de Sayyid Qutb, dont la philosophie a jeté les fondements des Frères musulmans et de l'idéologie islamiste. Par la suite, cette croyance en un califat moderne a été adoptée et radicalisée plus avant par Al-Qaïda. A présent l'EIIS semble décidé à faire de ce mythe une terrible réalité.
La solution est peut-être de créer un lien plus fort entre le gouvernement et sa population : un lien de citoyenneté entre chaque individu et l'un des 22 pays arabes, plutôt qu'avec le "monde arabe", la "nation arabe" tout entière, ou encore avec l'Umma islamique. Le renforcement des identités nationales par l'entremise de la citoyenneté permettrait aux pays et tribus arabes de célébrer leurs identités singulières plutôt que de les occulter.
Cette tâche n'est pas facile : afin de susciter un profond sentiment de citoyenneté et d'identité nationale, un pays donné devra promouvoir l'éducation moderne et laïque et le développement économique et social en faveur de la majorité pauvre de la population. Les systèmes politiques devront être restructurés au moyen de l'adoption de constitutions laïques garantissant l'état de droit, l'équilibre des pouvoirs et des élections libres, honnêtes et périodiques. La société civile devra soutenir les voix de la raison pour combattre les extrémistes. Les élites arabes devront renoncer à la démagogie et entreprendre la tâche ardue et radicale d'un examen d'elles-mêmes, qui pourrait les conduire à une approche plus saine et plus productive de la politique en tant qu'art du possible. Le plus important, c'est qu'il faudra du temps pour qu'une nouvelle classe de citoyens instruits et éclairés monte en puissance, convaincue que la démocratie laïque et libérale, telle qu'elle s'est développée en Occident au cours des 300 dernières années environ, constitue la meilleure voie vers la prospérité et la coexistence pacifique.
Prenons l'Europe, où la notion d'Etat-nation apparut dans les Traités de Westphalie en 1648. Ce n'est que 300 ans plus tard, avec les précurseurs de l'Union européenne, que les peuples de l'Europe ont commencé à imaginer qu'ils faisaient partie d'une seule entité. L'identité européenne est maintenant devenue plus forte, mais elle continue de s'ancrer dans les cultures particulières des différents pays. Il n'existe pas d'Europe sans la Belgique, la Pologne, le Portugal ou encore la Norvège.
Les pays arabes peuvent-ils tirer des enseignements de l'expérience de l'Europe ? Le rêve d'un "monde arabe" uni devra peut-être attendre que les différents pays arabes deviennent mieux définis. Le moment est maintenant venu de renforcer les identités nationales arabes et de forger les liens de la citoyenneté, avec tous les droits et devoirs qu'elle entraîne.

*  Ecrivain et chercheur à la New York University (NYU), 
est le fondateur et le directeur du Centre de NYU pour les dialogues  : 
le monde islamique - les Etats-Unis - l'Occident.
Il est membre du Comité consultatif de Human Rights Watch
pour la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord