Par ailleurs cette armée, à la différence de l’armée
Egyptienne, n’a jamais souhaité et ni fait quoique ce soit pour prendre le
pouvoir.
Quand on analyse les causes de la chute du régime deux
éléments apparaissent nettement et sont la conséquence des propres choix du
dictateur. Ben Ali, tout en censurant, a développé considérablement l’internet
et c’est un des éléments qui a permis sa chute. Par ailleurs il se méfiait de
l’armée qu’il a délaissée pour favoriser ses milices et sa police politique.
Tant mieux car cela a permis sa chute si rapide.
C’est cette rapidité et le côté assez paisible de cet
événement qui a fait dire au poète palestinien Mahmoud Darwich :
« Je profite de cette occasion pour saluer haut et fort
la révolution tunisienne que je pense la meilleure des révolutions, la plus
civilisée aussi. Ni l’Amérique ni la France, ni l’Italie ou n’importe quel autre pays
n’a fait de même. Votre révolution n’est à nulle autre pareille ». (La Presse 15 Août 2011)
Cette période a débuté de manière un peu chaotique et sans
entrer dans le détail on rappellera les mouvements Kasbah 1 et 2 et les
manifestations de la
Coupole et, plus tard la tentative de certains opposants (on a parlé
des islamistes) Kasbah 3 qui exigeront une nouvelle constitution. Le peuple
tunisien (mais sans doute cette expression est impropre : Qui dans le
peuple tunisien ?) a manifesté par ces mouvements qu’il n’entendait pas se
faire voler sa Révolution et il n’a eu de cesse, à juste raison, de faire
éliminer du pouvoir les figures les plus marquantes de l’ancien régime. Le pays
étant petit, il ne s’est pas contenté de la dissolution du parti du Président
le RCD mais il a voulu et obtenu que soit écarté les membres de cet ancien
régime.
Ce
n’était pas facile et cela a posé d’ailleurs une question essentielle car
nombreux ont été les tunisiens qui de plein gré, par facilité ou par nécessité
ont été membre du RCD puisque rien ne pouvait être accompli dans ce pays sans
une proximité avec le régime. Il a donc fallu de manière pragmatique distinguer
entre les responsables et ceux qui n’avaient fait que suivre contraints et plus
ou moins forcés. Cela a été l’heure des règlements de compte comme il y en a
nécessairement après tout changement brutal de régime. On peut reconnaître
cependant que tant bien que mal les choses se sont passées dans un calme
relatif et sans violence. On a assisté à des retournements de veste suffocants
des membres de l’ancien régime devenant tout a coup les plus ardents défenseurs
de la Révolution.
Il y a eu ainsi des prises de position sans dignité et
pathétique mais qui n’ont évidemment pas convaincu les tunisiens et ont
simplement un peu plus déshonoré ceux qui s’y sont livrés.
Il est clair que les personnes qui ont manifesté, au péril de
leur vie, était contre l’ancien régime et la dissolution du RCD a été une
mesure très claire, nécessaire bien sûr, mais qui laissait tous ceux qui
avaient été les artisans de ce parti dans une liberté et un anonymat qui
pouvait poser problème. Encore que le pays étant petit chacun savait, a peu
prés ce qu’avait été le comportement de chacun et, dés lors, la première grande
question qui s’est posée et qui a été assez mal résolue, a été celle de
l’élimination des membres du RCD compromis avec l’ancien régime. C’était
une question difficile, car compte tenu de la nature du régime, il est
clair que toutes les personnes qui ont eu quelques responsabilités faisaient
partie du RCD. Il était en effet impossible de prospérer sans se lier au
régime. Eliminer tous ceux qui avaient eu des liens avec le RCD aurait
entraîné l’élimination d’une grande partie des élites dirigeantes.
Cela aurait été contreproductif et cela aurait créée des
tensions inutiles là où il fallait de l’apaisement. Mais, par contre il aurait
fallu être très clair et procéder à l’élimination de la vie politique tous ceux
qui avaient eu des fonctions dirigeantes. Le gouvernement de transition a
semblé vouloir le faire mais n’a pas communiqué suffisamment et le doute s’est
emparé des esprits. Ainsi, il semble qu’une liste d’anciens RCD, interdits
d’élection a été élaborée mais elle n’a pas été rendue publique, pour des
raisons de protection de la vie privée que l’on peut comprendre, mais qui
a ouvert la porte à toutes les suspicions.
Il y a deux domaines, où cette purge était nécessaire et
où elle devait être importante, c’est au Ministère de l’Intérieur car il y
avait là des personnes compromises dans des actes criminels commis par le
régime et il aurait fallu qu’elles soient clairement mises hors jeu, et
dans la Justice,
car un certain nombre de Juges s’étaient compromis gravement avec le régime, en
se pliant à ses instructions.
Cette épuration de la magistrature sera d’autant plus
nécessaire que la nouvelle démocratie devrait accorder l’indépendance aux
Juges. Mais il faut, au préalable écarter énergiquement tous les juges
malhonnêtes. Accorder l’indépendance à une magistrature contestable serait
évidemment lourd de conséquences et risquerait de créer un état dans l’état.
Cela n’a pas été fait dans la transparence et avec suffisamment
d’énergie, pour le moment, et c’est un des points qui a entraîné une défiance
de la population à l’égard du gouvernement.
La manière dont les choses se sont déroulées, l’attitude des
institutions et surtout de l’armée sont une des raisons qui permettent aux
tunisiens d’être fiers. Il suffit de comparer avec ce qui s’est passé ailleurs
pour mesurer de quelle manière civilisée le peuple tunisien s’est comporté.
Quelle chance que ce régime tombe si vite et sans une excessive violence !
En réalité non pas chance mais résultat de la maturité d’un peuple qui peut,
sur ce point, être fier de lui.
Comparez avec ce qui s’est passé en Lybie, au Yémen, en
Egypte et aujourd’hui en Syrie et vous saurez alors que votre fierté est
légitime. Il n’ya qu’au Maroc où les choses se sont passées aussi paisiblement
mais j’ai pourtant la conviction que dans ce dernier pays la liberté acquise
n’est pas aussi forte que la vôtre.
La
Tunisie a donc eu la grande chance de
disposer d’intellectuels, de cadres de juristes de haut niveau qui ont organisé la transition et
préparé les élections.
Il faut ici revenir sur les structures mises en place pour
assurer la transition et gouverner le pays jusqu’à l’élection de
l’Assemblée Constituante. Ces élections d’abord fixée en juillet ont été, pour
des raisons, semble-t-il techniques que l’on peut admettre, reportées au 23
octobre. En attendant il fallait faire face aux nombreux problèmes posés par le
changement de régime et aux côtés du gouvernement furent mises en place
diverses institutions chargées de préparer la transition et de régler les
problèmes nés du changement.
Ces « Commissions » posèrent de manière générale un
problème de légitimité et de limites de leurs compétences. Il faut cependant
revenir sur cette question car ces Institutions eurent de toute évidence une
grande influence sur le projet du pays et sur le débat politique.
Pendant toute cette période on a assisté à un dialogue et à
une forme de lutte de pouvoirs entre les « Commissions »,
le gouvernement et les partis politiques nombreux et tous en cours
d’organisation. Il est clair que tous souffraient d’un défaut de légitimité
puisqu’aucun, pas plus le gouvernement que les « Commissions »,
n’étaient issus d’un vote démocratique. Cette absence de légitimité leur a
constamment était reprochée mais, il faut bien admettre que, sauf à faire des
élections très rapides auxquelles aucun des partis n’était préparé, c’était la
seule solution. La population avait d’ailleurs sur ce point une position
contradictoire comme l’a souligné le premier Ministre Béji Caïd Essebsi dans un
de ses discours puisque tout en contestant la « légitimité » du
gouvernement on lui enjoignait d’agir !
Il est clair que le renversement du pouvoir de Ben Ali et la
dissolution de son parti le RCD a entraîné comme toute révolution, la nécessité
de mettre en place un nouveau pouvoir. Mais sur quelle base, en l’attente
d’élections ?
On peut dire que la Tunisie, Etat structuré, s’en est bien sorti et
que le pays s’est efforcé de respecter un légalisme, sans doute discutable mais
qui avait le mérite d’exister.
En gros l’architecture des institutions dans la période
transitoire a été assez originale, d’abord la désignation d’un gouvernement par
application des règles de la Constitution et désignation par ce gouvernement de
quelques Commissions, chargées chacune de se pencher sur des problèmes
spécifiques. Sans entrer dans tous les détails de ces mécanismes il nous faut
revenir sur la désignation des « gouvernements » et sur les
principales mesures qu’ils ont adoptées ainsi que sur ces
« commissions » : leur composition, leur rôle et leur bilan à
la veille des élections.
Chaque gouvernement quelque soit sa composition a fait
l’objet de critique et de procès en illégitimité, mais il est cependant
possible de dire que ces gouvernements ont préservé l’essentiel et ont
concouru, comme c’était leur mission, à gérer la Tunisie pendant cette période
transitoire en préparant les textes et les mécanismes qui allaient permettre
aux premières élections libres de se dérouler.
Ils n’ont pas joué les incendiaires et ont tout fait pour
préserver le plus possible la paix sociale. Ce n’est pas rien et l’histoire,
c’est certain, leur en sera reconnaissante et les Tunisiens aussi, j’en suis
sûr. Ces gouvernements n’ont pas cherché à accaparer le pouvoir et ils se sont
retirés dans le calme et la dignité après les élections.
Mais ce dont les Tunisiens peuvent être le plus fiers c’est
de ce mécanisme original des Commissions indépendantes du gouvernement et qui
ont réalisé un important travail, chacune dans son domaine, facilitant ainsi la
transition démocratique. Il y eu, essentiellement, trois commissions qui ont
fait un travail nécessaire et souvent remarquable. :
- La Commission Nationale d’investigation
sur les affaires de corruption et de malversations (CICM) chargée de
procéder à l’étude des cas de corruptions survenus sous Ben Ali et
reconnaissons que le travail était titanesque ! Cette Commission a fait
l’objet de critiques diverses et notamment de la part des magistrats qui ont
estimé depuis l’origine que cette lutte contre la corruption devait leur être
confiée. Cette critique m’a toujours semblée excessive et mal venue pour deux
raisons essentielles. La
Commission faisait un travail d’investigation utile et
que la Justice quoiqu’elle en dise
n’avait pas le temps de faire et qu’elle n’aurait pu accomplir que très
lentement compte tenu des procédures qu’elle est tenue de suivre. La Commission était
d’une certaine manière une aide pour la Justice et rien d’autre. Et puis, je ne veux
pas être cruel, mais la
Justice dont nous parlons n’était pas vierge elle-même
de toute critique compte tenu de ce qu’elle avait accepté, sans doute
contrainte, de Ben Ali. Enfin il n’est pas certain, à ce que je sais, que
l’institution judiciaire ait été elle-même à l’abri de tout phénomène de
corruption.
- Instance
Supérieure Indépendante pour les élections (ISIE) qui a été chargée
d’organiser les premières élections libres en réorganisant les listes
électorales, en surveillant l’application de la législation propre aux partis
politiques et en surveillant l’organisation matérielle du scrutin. Cette
Commission était, là encore, une organisation originale qui consistait à
confier l’organisation des élections non pas, comme d’habitude au Ministère de
l’Intérieur, trop compromis par ces agissements passés mais à un organisme
composé de membres choisis pour leur compétence et leur indépendance. Une chose
est certaine c’est que, quelques soient les quelques défauts que l’on peut
toujours trouver, la
Commission a réussi son travail et les élections, nous y
reviendrons, ont été une réussite.
- Enfin, La Haute Instance pour
la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la
transition démocratique qui a été une pièce maitresse de la transition
grâce notamment à son Président le Professeur Yad Ben Achour qui a fait un
travail salué de manière quasi unanime par tous les Tunisiens. C’est cette
Commission qui a préparé tous les textes qui ont mené sur le plan juridique aux
élections du 23 octobre 2011 : organisation des partis politiques,
nature du scrutin. Les Tunisiens doivent beaucoup à cet éminent universitaire,
intègre et soucieux, avant tout, des intérêts de son pays. Il est même dommage
qu’il ne soit pas davantage impliqué, je veux dire de manière active, dans
l’exercice du pouvoir.
Enfin parmi les raisons pour les tunisiens d’être fiers il y a ce grand air de
liberté qui a soufflé dans le pays si longtemps ratatiné dans la peur, le
conformisme. Certes comme avait dit Chirac qui aurait mieux fait de se
taire : « le premier des doits de l’homme est celui de manger »
et certes les tunisiens et, hélas, pas tous mangeaient mais ils ne faisaient
malheureusement rien d’autres et tout ouverture sur les idées, sur la culture
leur était fermée.
Ils se sont bien rattrapés ! La Presse longtemps réduite à rien
s’est libérée et je dois à la vérité de dire qu’elle s’est rapidement adaptée à
cette liberté de dire et de débattre au point qu’elle n’a pas tardé à agacer le
nouveau pouvoir. Nous y reviendrons. Les tunisiens eux-mêmes ont connu le
bonheur du débat, grâce aux réseaux internet et les historiens qui se
pencheront sur toute cette production ne pourront qu’être admiratifs devant la
maturité, l’information et, dans bien des cas l’honnêteté de ces débats. On aurait
pu craindre, après tant d’années d’oppression que cette liberté d’expression
entrainerait des abus où, à tout le moins, des propos sans profondeur. Il n’en
a rien été et, moi qui ai participé à tous ces débats, je ne peux qu’exprimer
mon admiration pour la qualité de ces débats.
Quelque ait été le résultat des élections, la richesse des
débats qui se sont ouverts en Tunisie ne pourra être ignorée. Les pessimistes
diront : « Tout cela n’a pas servi à grand-chose. Les réalités ont la
vie dure. ». C’est une erreur. Les tunisiens continueront à se poser les
grandes questions qui ont été abordées pendant ces derniers mois et un certain
nombre d’idées de liberté, de protection des minorités continueront à faire
leur chemin et à diffuser dans le pays. Il y aura des espoirs et des
désillusions. Cela est inévitable mais la richesse intellectuelle de ces débats
aura, de toute façon, grandi encore le peuple tunisien qui s’est penché sur son
passé et projeté dans l’avenir. Exercice hautement salutaire, qu’il a accompli
pour la première fois dans son histoire.
Ces débats, les lecteurs qui ont suivi les événements sur
facebook, pendant cette période, les reconnaitront aisément et si l’on peut
regretter qu’ils aient toujours tourné autour des thèses islamistes pour, souvent,
les combattre, on peut aussi constater, et les auteurs l’ont constaté, que cela
a donné l’occasion aux tunisiens de revisiter leur histoire et, pour beaucoup,
je le pense, d’apprendre un certain nombre de choses de leur histoire et de
leur culture, de préciser certains points d’histoire ou de doctrine. Mon
constat - il vaut que ce qu’il vaut - est que, tout au long des mois, le
débat est devenu plus riche, plus nourri et que des notions, ignorées au début,
sont devenues petit à petit familière aux débateurs. Et sont entrées dans le
champ politique.
Je ne ferai ici que citer les thèmes de ces grands débats
puisque ce petit livre deviendrait un gros ouvrage s’il fallait les aborder en
détail. Ces thèmes se répondaient d’ailleurs et se croisaient en opposant assez
clairement le camp des progressistes et celui des conservateurs, celui des
laïcs et celui des religieux : la place de la femme, le maintient des
droits qu’elle avait acquis sous Bourguiba, la place de la religion dans le
champ politique avec le combat entre les laïcs et les religieux, l’ancrage dans
la modernité qu’avait voulu et obtenu Bourguiba où le repli sur une identité dite arabo musulmane qui a
fait l’objet de discussion passionnée, la place des doits de l’homme…. Mais
également, et ce débat fut à la fois passionné et nécessaire, la situation de
la révolution tunisienne sur le plan géo stratégique.
Une précision toute fois à propos de l’identité :
souvent les partis extrémistes s’emparent de ce thème pour justifier leur nationalisme. Ennahdha l’utilise à d’autres
fins inavouables. Sous prétexte de faire recouvrir aux tunisiens leur identité
arabo musulmane qu’ils auraient perdue, dixit Ghannouchi, celui-ci essaie de remplacer leur « tunisianité »
par une identité certes arabe mais plutôt saoudienne, et certes musulmane mais
plutôt wahhabite facilitant ainsi, du moins le croit-il, une colonisation de la Tunisie par les pétro
monarques mais d’un genre nouveau : la colonisation religieuse.
Ce dernier débat, confus au début, a gagné lentement sa clarté par la
mise en évidence que le mouvement islamique avait été aidé par les pays du Golf
et notamment le Qatar grâce à sa chaîne de télévision Aljazeera.
Débat dans le débat, la question du financement d'Ennahdha que l’on a toujours
soupçonné d’être aidée de toutes les manières par le Qatar. Cette aide a posé
problème à beaucoup de tunisiens, non pas pour l’aide elle-même, mais par ce
quelle sous entendait d’allégeance aux doctrines de ces pays du Golfe : le Salafisme et sa forme la pire, le Wahhabisme; formes rigoureuses, extrêmes, moralisatrices, rétrogrades et souvent
violentes, de l’islam.
Je crois pouvoir dire que grâce à ces débats les tunisiens
ont fini par prendre clairement conscience que leur islam était de la tendance
Malékite, c'est-à-dire ouvert et tolérant et cherchant à s’adapter à la
modernité et à l’évolution du monde et qu’ils n’avaient absolument rien à voir
avec le Wahabisme et le salafisme, dont ils redoutaient la violence.
Je n’ai fait qu’aborder le thème de tous ces débats en soulignant combien ils
avaient été à la fois passionnés et d’une très bonne tenue. Ces thèmes sont
revenus de nombreuses fois tout au long de ces mois et l’information s’est
approfondie au fur et à mesure. De très nombreux tunisiens y ont pris part. Ils
venaient de tous horizons, ils avaient des formations et des cursus divers et
je dois avouer que j’ai pris conscience en parcourant tous ces débats de la
grande qualité d’une partie de l’élite tunisienne en Tunisie et dans le monde
entier.
Enfin, et j’en terminerai par là sur les raisons de
fierté, la Tunisie a connu pour la première
fois de son histoire des élections libres. Je puis ici témoigner de l’émotion
sincère qui s’est emparé de tout un peuple le 23 octobre 2011 jour de ces
élections. Dans les files interminables et patientes qui attendaient pour
permettre le vote il y eut même des pleurs manifestant la joie et la fierté
ressentie de pouvoir exprimer librement un avis sur la vie de son pays.
Beaucoup s’étaient battus pour cela dans le passé et ce vote,
acte banal dans certains pays, les submergeait tout à coup d’une émotion
magnifique.
Je crois avoir, en rappelant ce parcours que l’on peut
qualifier de sans faute, donné les raisons d’être fiers : quelques drames
humains limités, une durée de la transition raisonnable, une organisation
efficace, des débats ouverts et instructifs, même si, déjà pendant cette période
on a vu apparaître quelques dérives inquiétantes que l’on pouvait mettre, à
l’époque, sur le compte des inévitables soubresauts d’une révolution.
Malheureusement les élections, puis les coalitions qui se
sont formés et l’attitude pour le moins ambiguë du pouvoir a jeté un certain
nombre de tunisiens dans les affres du doute et de l’inquiétude et a déclenché
ma colère et la leur.
DES RAISONS D’ETRE EN COLÈRE : LES
DERIVES
Ma première colère qui est d’ailleurs, si l’on y réfléchit
bien, la source de celles qui ont suivies, a concerné l’émiettement face à
Ennahdha d’une centaine de partis, nouvellement créés, autorisés sans
véritables conditions et qui n’ont été que le résultat d’une effervescence
inutile après, il est vrai, plus de cinquante ans de dictature. La plupart de
ces partis n’avaient que des dirigeants, quasiment aucuns membres et ils
n’avaient pas non plus, en dehors de propos généraux et proches de la langue de
bois aucun programme sérieux. Que s’est il passé dans la tête de tous ces créateurs
de partis ? Je ne sais et je suis partagé entre l’attendrissement sur cet
espoir chimérique de participer à la vie politique du pays et l’idée que ces
gens là étaient assez ridicules qui ne mesuraient pas leur insignifiance !
Mais le résultat évident a été l’effondrement en nombre
d’élus du camp progressiste qui ne peut qu’entraîner la colère. Voilà donc une
foule de petits partis qui, en raison de l’ego de leurs dirigeants, a participé
de la défaite électorale du camp du progrès. Ce camp aurait-il gagné s’il
avait été uni, cela n’est pas certain mais au moins il aurait fait bonne
figure à l’assemblée nationale face à Ennahdha.
Dans les débats sur facebook l’attention de ces partis a été
suffisamment attirée : « unissez-vous », leur disait-on. « Il
y a péril ». Rien n’y a fait. Aujourd’hui des rapprochements se font. M.
Beji Caïd Essebsi, ancien premier ministre a lancé un grand mouvement de
rassemblement : « Nida Tounes » (l’Appel de la Tunisie). Mais certains
font encore la fine bouche, regrettent que ce soit un ancien bourguibiste et je
pense qu’ils commettent une grave erreur qui pourrait être fatale au pays. Le
principal objectif, le seul si on veut éviter la gangrène de l’islamisme est
dans une union totale de tous les progressistes. Il sera temps plus tard de se
diviser et de militer pour telle ou telle cause. Il est donc encore temps mais
ils me semblent encore trop timides et je persiste à me demander ce qui
différencie vraiment les partis progressistes qui restent divisés.
Ne prennent-ils pas conscience qu’en cette période qui est encore
celle de la transition, dans l’attente de la rédaction de la Constitution et de nouvelles
élections nationales, régionales et municipales, ils doivent passer sur les
quelques différences qui les séparent pour ne retenir que leur accord sur les
grands principes communs : démocratie, liberté d’expression, gouvernement
civil, droit des femmes ?
Quant aux deux partis (CPR et Etakatol) qui ont fait alliance avec Ennahdha,
ils me paraissent, tout d’abord, avoir trompé leurs électeurs auxquels ils
juraient qu'ils ne s'allieraient jamais aux islamistes. Et d’ailleurs ils en
subissent les conséquences avec un certain nombre de départ dans leurs rangs.
Je considère ensuite depuis le début que cette alliance prétendument d’union
nationale est en réalité contre nature et qu’elle ne veut pas voir que les
valeurs sur lesquelles reposent ces partis sont, et l’avenir le démontrera,
incompatibles avec le projet d'Ennahdha. Enfin on pouvait espérer, et ce fut
mon cas, que ces partis, ils le disaient d’ailleurs, seraient un rempart contre
les dérives du parti islamiste. La réalité, et je souhaite me tromper, est
qu’ils n’ont rien fait jusqu’à présent pour démontrer ce rôle de rempart.
Il faut aussi revenir sur le comportement d’une minorité de salafistes violents
et vindicatifs qui ont voulu s’imposer dans l’espace public par l’accoutrement
et par la provocation. Des événements de ce genre sont survenus avant les
élections du 23 octobre. Quelques agressions commises par les islamistes les
plus fanatiques. Ces agressions ont été, en vérité, assez peu nombreuses mais
elles ont crée un climat de tension et elles ont eu, pour effet, de tendre les
relations au sein du pays. Je pense notamment à cette attaque contre le Théâtre
où était projeté le film de la cinéaste tunisienne, Nadia Feni, sur la laïcité.
Une centaine de fanatiques sont entrés violemment pour empêcher la projection
du film et la police a mis beaucoup de temps pour intervenir, ouvrant la voie à
la suspicion.
Il y a eu d’autres agressions à Bizerte, à Sousse et ailleurs
J’ai également en mémoire une photo montrant, à la fin du
ramadan, de très nombreux musulmans (des hommes) faisant leur prière sur la
plage pour la première fois et de manière ostentatoire en plein centre
d’Hammamet.
Rien de grave, direz-vous, en comparaison de ce qui s’est
passé ailleurs, mais c’était la première fois que cela se produisait et cette
manière ostentatoire de prier en public était bel et bien une manifestation
politique. Plus grave l’attaque d’un groupe de salafiste contre la faculté des
Lettres de Sousse et de Mannouba parce qu’un professeur avait refusé l’accès à
ses cours à des femmes voilées.
Il y a eu aussi des situations d’islamisation rampante, des
tentatives d’imposer un modèle de comportement qui n’avait pas cours dans la Tunisie d’hier.
Ici on impose, dans un service public (La Poste de la Soukra) que les clients se
forment sur deux queues : l’une pour les hommes l’autre pour les femmes. Là (A
l’aéroport de Tunis-Carthage) un barman refuse de servir une boisson pendant le
ramadan, à un usager « arabe ».
Ailleurs des jeunes gens s’en prennent à des femmes en leur
demandant de se couvrir…, ailleurs encore des institutrices viennent faire leur
cours en burqa saoudienne….etc.
Petits faits, irritants et d’autant plus choquants pour certains
tunisiens que le pouvoir ne réagit absolument pas. Peut-être veut-il laisser
voir aux citoyens ce que serait une vie gouvernée par ce genre de
personnes !
Mais on pouvait espérer qu’après la désignation du
gouvernement par la
Constituante ces agissements cesseraient ou, en tous cas,
seraient réprimés. Il n’en a rien été et la situation s’est même aggravée
et l’inertie du gouvernement a continué.
Je ne fais ici que citer des évènements qui parlent aux
Tunisiens : La Fac
de Mannouba, la Fac de Sousse, La Fac de Kairouan, Le Centre
d’Etudes des Langues, Le village de Sejnane, les attaques contre la chaîne de
télévision Nesma au prétexte qu’elle aurait diffusé le film
« Persépolis » dans lequel apparaît une image de Dieu, L'exposition
au centre culturel de la Marsa,
Bizerte... !! J’en passe.
Beaucoup plus grave les tentatives du gouvernement de mettre
la presse à sa botte en tentant de désigner les dirigeants, en accusant sans
cesse les journalistes de les empêcher de gouverner, en allant jusqu'à faire
emprisonner un dirigeant de journal pour une malheureuse photo de femme
dénudée ! La nomination par Ennahdha de dirigeants des médias et son refus
de laisser se créer une instance chargée de veiller à la liberté de la presse.
Sa nomination dans un journal d’un ancien commissaire de police condamné
etc.
Le monde entier s’est ému de ces tentatives de
museler la presse, des organisations non gouvernementales ont condamné ces
faits et cela a donné une image déplorable du pays. Il est vrai que pour le
ministre de l’intérieur c’est la presse qui donne une mauvaise image : les
islamistes peuvent agresser, on peut recevoir des prêcheurs obscurantistes qui
vont jusqu’à justifier l’excision des fillettes cette horreur jamais vue en
Tunisie; mais c’est la faute de la presse qui rapporte ces faits !
Désolante bêtise !
Et encore : la légalisation par le pouvoir d’une
association qui bien qu’ayant changé de nom n’est ni plus ni moins selon son
dirigeant qu’une police de la morale comme on en trouve en Arabie Saoudite et
qui souhaite imposer sa morale étroite et hypocrite au peuple tunisien et par
quel moyen : la force !
Et encore : réception dans les mosquées du pays de
prédicateurs venus des pays du Golfe ou d’Egypte et tenant des discours
obscurantistes, arriérés loin du génie du peuple tunisien et cela avec le
silence bienveillant du pouvoir dont on mesure chaque jour un peu plus la
volonté d’islamiser, à sa manière, les tunisiens qui sont pourtant musulmans
depuis des siècles !
Et encore une Ministre dite « des droits de la
femme » qui s’affiche aux côtés d’un prédicateur égyptien qui prône l’excision
des fillettes et dont le fond de commerce est de vilipender la femme et de vouloir
la ramener au moyen âge ; qui, d’ailleurs, n’hésites pas devant
l’inconcevable : valider le mariage dit de plaisir ou
« coutumier » rejetant par là des siècles de progrès !
Le gouvernement tourne autour du pot, laisse le temps passer
puis, devant les réactions de la société civile condamne du bout des lèvres
avec un discours qu’il veut équilibré et qui aboutit à ne rien condamner de ces
dérives. Il ne fait absolument rien pour s’attaquer à ces dérives.
Le parti principal de la coalition exprime aussi sa volonté
d’instaurer la Chariâa comme principal
fondement de la nouvelle Constitution et pour ceux qui voudraient approfondir
je les renvoie aux articles 1 et 126 du projet de Constitution d’Ennahdha.
Voilà ce qu’en dit le Professeur Ali Mezghani dans un article lucide, clair et
fort que j’ai lu sur Facebook : « La question est d’autant plus
légitime qu’est à l’ordre du jour l’insertion dans la nouvelle constitution
d’un article aux termes duquel la chariâa est une des principales sources de la
législation (a-charia masdarun assassiyun min masâdir a-tachri‘). Si la
proposition était retenue, ce serait une première dans l’histoire
constitutionnelle de la
Tunisie, la plus ancienne du
monde arabe. Elle l’alignerait sur les pays arabes du Moyen-Orient, Bahreïn et
l’Égypte en particulier. Dans le même temps elle l’éloignerait de l’Algérie et
du Maroc dont les constitutions ne prévoient rien de comparable. Ce serait,
dans tous les cas, une régression pour un pays qui était jusque là à la tête du
mouvement de réforme et de modernisation politique et sociale. »
Le pouvoir a reculé sur cette question comme il a reculé sur
les droits de la femme pour lesquels il voulait avec la complicité honteuse des
femmes nahdhaouis, faire dire que la femme était « complémentaire de
l’homme » nouvelle notion venue, en réalité des écrits d’un obscurantiste
égyptien Youssef Karadaoui.
Comment voulez-vous que, face à ces agissements, je n’exprime
pas ma colère ?
Mes colères ont été, tout au long de cette période, à la mesure des espoirs que
j’ai nourris au déclenchement de cette révolution. Comme je l’ai écris,
beaucoup de choses se sont bien passées qui font honneur aux tunisiens et qui
permettait de croire en un bel avenir. La Tunisie, fille qu’elle le
veuille ou non de Bourguiba, avait montré que son peuple longuement éduqué et
cultivé, que ses structures administratives, que tout en un mot était en place
pour qu’elle se développe et marche vers le progrès. Ce pays était, vraiment,
le premier pays arabe et le seul, en vérité, qui puisse devenir la première
réelle démocratie et, de là, aller vers un développement économique matériel et
humain qu’aurait aidé avec plaisir le monde entier.
Sur ce point on a assisté au retour de Bourguiba que Ben Ali avait voulu rayer
de la mémoire des tunisiens. Là encore il a échoué et les tunisiens se sont
livrés au devoir d’inventaire. Ils ont condamné les dérives autoritaires,
quelques fois graves, de Bourguiba ; la fin de son pouvoir assez
pathétique mais force leur a été de reconnaître les immenses apports de ce
leader, véritable homme d’état avec une vision de progrès pour son pays. Disons
le clairement si la
Tunisie a réussi le début de sa révolution et sa première période
transitoire c’est bien grâce aux acquis de la période bourguibienne.
Or force m’a été d’assister à une tentative, toujours en
cours, de faire régresser ce peuple, de renoncer précisément à ces acquis, de
le renvoyer pour de pures raisons idéologiques vers le moyen-âge, de le forcer
à adopter un islam non conforme à son génie et à celui pratiqué depuis des
siècles par ses aïeux. Ben Ali avait voulu rayer la mémoire de Bourguiba, les nouveaux dirigeants veulent
anéantir ce qu’il avait apporté au peuple et c’est infiniment plus grave.
Comment voulez vous alors que je n’exprime pas ma
colère ?
Tunisiens ! Réveillez vous ! Allez-vous laisser des étrangers vous
dicter votre façon d’être musulman ? Allez-vous renier la manière dont vos aïeux
ont pratiqué l’islam depuis des siècles ? Allez-vous adopter les vêtements
des pays du Golf ou d’Afghanistan, la morale rigide, étroite, bornée et
essentiellement ostentatoire que l’on veut vous imposer ? Pourquoi
feriez-vous cela ? Allez-vous laisser quelques milliers d’illuminés, que
leur bêtise et leur frustration rendent violents, emporter ainsi des années de
progrès et par là même le bénéfice de cette révolution que la jeunesse a
accompli avec courage sans jamais se référer à la religion ?
Un historien rappelait ces derniers jours, fort
opportunément, que le fondateur du Wahhabisme en Arabie Saoudite avait écrit au
Bey de Tunis de
l’époque pour l’inciter à adopter sa doctrine. Le Bey l’avait renvoyé à ses
études en lui rappelant que la
Tunisie abritait la plus grande école théologique : La Zitouna et qu’elle
n’avait pas besoin de prêcheur rétrograde ! Ce que la Tunisie a fait avec
clairvoyance il y a deux siècles ne pouvez-vous le faire aujourd’hui ?
Si vous ne vous décidiez pas à lutter de toute vos forces contre ces dérives
non seulement vous vous enfonceriez dans une dictature pire que la précédente
parce quelle voudra, ce que ne faisait pas la précédente, vous imposer un
mode de vie mais vous trahirez aussi cette jeunesse courageuse qui a su vous
débarrasser du tyran.
Soyez convaincus que ces formes obscurantistes et rétrogrades
de l’islam qui n’acceptent pas l’égalité des hommes et des femmes, qui
préconisent des règles barbares, qui veulent, contre toute évidence, ramener,
au besoin par la force à une situation moyenâgeuse alors que le monde ne cesse
d’évoluer, sont vouées, cela est absolument certain, à l’échec et à la
disparition. Aujourd’hui ? Demain ? Je ne sais mais leur disparition
est inévitable comme celle du communisme auquel pourtant tant de monde, avec
plus ou moins de bonne foi, croyait.
Le malheur c’est qu’entre temps, avant cette disparition de
l’horizon de l’histoire, des générations peut-être, seront sacrifiées et
devront, si vous ne réagissez pas, se plier, au moins en apparence, à ces
croyances d’un autre âge, abdiquer leur liberté individuelle, leur liberté
d’expression.
Alors, je vous le redis encore, Réveillez
vous !
Il vous faudra de la force car l’évolution de votre petit pays vers une réelle
démocratie et vers les libertés ne plaît pas partout et notamment aux
monarchies d'Arabie et du Golfe qui pressentent qu’elles seraient à leur tour
menacées si vous réussissiez. Il est clair qu’ils mettent tout en œuvre avec la
puissance financière qui est la leur pour vous imposer des dirigeants, peu
soucieux du véritable intérêt de la Tunisie et qui veulent vous faire régresser.
Serez-vous assez forts ? Le peuple comprendra-t-il cet enjeu ? Si vous
réussissez à convaincre le peuple et pas seulement les élites, alors tout sera
possible. Abou Kacem El Chebbi votre poète l’a déjà dit :
« Si le peuple, un jour, veut vivre,
« Le destin ne pourra que répondre à son attente.
« Le matin succédera nécessairement à la nuit,
« Et les chaînes se briseront inéluctablement. »
DES RAISONS D’ESPERER : LES CHEMINS OUVERTS
Ce cri que j’adresse aux
tunisiens : « Réveillez vous », de nombreux tunisiens n’en
n’ont pas besoin. Ils ne m’ont pas attendu pour se réveiller, ils le sont
depuis longtemps pour certains, plus récemment pour d’autres et souvent très
actifs. La société civile est même, dans ce pays, la seule force qui compte
vraiment et c’est là, le plus grand espoir que l’on peut avoir.
Il me semble, peut-être suis-je injuste, que les partis
politiques sont trop divisés et trop pris par leurs petites querelles
politiciennes et qu’ils oublient d’avoir une parole forte et claire sur
l’ensemble des graves dérives que j’ai évoquées. Les partis disent sans doute
quelque chose mais ils sont inaudibles et c’est une vraie préoccupation car,
qu’on le veuille ou non, la démocratie passe nécessairement par les partis
politiques puisque tout se termine par les élections.
Les partis doivent donc, prenant appui sur la société civile,
porter le combat sur les valeurs essentielles et le porter partout dans le pays
car ce qui importe ce n’est pas de parler à ceux qui sont déjà convaincus mais
d’aller là où il est difficile parfois de se faire entendre. Ce que j’appelle,
sans aucun mépris, croyez le bien, le petit peuple de Tunisie, veut certes
avant tout des emplois et une amélioration de sa situation et c’est un objectif
qui doit être prioritaire, mais je suis aussi persuadé que l’on peut le rendre
sensible aux grands enjeux de société. Il faut pour cela le persuader que
l’intérêt de ses enfants c’est aller vers une éducation ouverte qui n’exclut
pas la morale et pas de se renfermer sur des idéologies arriérées qui ne les
mèneront nulle part mais qui en feront des êtres sans instruction et donc sans
réel avenir.
La société civile tunisienne est l’un de mes grands espoirs
mais cela s’appuie aussi sur une liberté qui vient d’être acquise : la
liberté d’expression qui, je le pense, ne pourra plus être réprimée. Quel
pouvoir oserait en effet faire comme le faisait la clique de Ben Ali et
censurer la liberté d’accès à l'Internet ? Pense-t-il que la jeunesse
qui s’est révoltée, au
péril de sa vie, pour cette liberté, le laissera faire ?
Or si cette liberté continue d’exister, ce que je
pense ; si la peur a quitté le peuple tunisien pour toujours, il
saura dire haut et
fort ce qu’il veut et je ne doute pas que ce qu’il veut ce n’est pas la
régression mais le progrès.
Il y a donc là dans cette disparition de la peur
un espoir formidable pour l’avenir !
Ce que je viens de dire des tunisiens et de leur liberté
d’expression, j’allais dire leur joie de s’exprimer librement, je peux le dire
quasiment dans les mêmes termes de la liberté de la presse. Oui, j’accuse le
pouvoir actuel de vouloir s’attaquer à la presse et aux journalistes mais j’ai
la conviction très profonde que sa tentative est vouée à l’échec.
Enfin mon espoir vient de l’évolution que je sens dans le
pays. J’invite les historiens à étudier de prés les discussions qui ont eu lieu
sur Facebook depuis le début. Ils constateront, je crois, qu’au commencement,
une assez grande confusion régnait. Les Tunisiens en venaient même à douter,
quelque fois, de leur identité de leur islamité, puisqu'Ennahdha les en faisait
douter; mais petit a petit ils ont compris qu’en réalité ils étaient
parfaitement musulmans selon l'obédience Malékite, ouverts, tolérants et
acceptant l’évolution du monde et que ce que l’on tentait de leur imposer était
l’obédience Wahhabite donnant de l'islam une image obscurantiste et fermée. Ils
ont compris qu’ils étaient victimes d’une tentative géo stratégique de
certains pays d’imposer leur conception de l’islam et leur culture, différentes
de celles que les tunisiens avaient depuis des siècles et alors, en comprenant
cela, le rejet de cette tentative a commencé à se lire un peu partout.
L’espoir se confirme et s’affermit lorsque l’on entend des
personnalités comme l’ancien premier ministre Beji Caïd Essebsi, le professeur
Yad Ben Achour et mieux encore le Cheik Abdelfatah Mourou. Ce dernier, après
avoir fondé Ennahdha avec Ghannouchi s’est peu à peu éloigné de la ligne de
Ghannouchi et dans des entretiens télévisés en février 2012 il a clairement condamné
les dérives salafistes et
rappelé que les Tunisiens étaient des malékites et qu’il ne fallait pas tenter
de leur imposer des obédiences étrangères à leur culture depuis des siècles.
Venant d’une personnalité qu’il est difficile de traiter de mécréante et
encore moins d’hostile à l’islam, cette mise au point est bienvenue et elle
est, en effet, porteuse d’espoir puisqu’elle peur parfaitement être comprise
par tous les tunisiens.
Il est vrai que certains ont prétendu que ce Mourou est un hypocrite,
qu’il avait tenu dans le passé d’autres discours et qu’il fallait s’en méfier.
Où est la vérité ? Je ne sais. Mais ce qui est sûr c’est que quelque
soit le degré de sa bonne foi, c’est le fond de son discours qui importe et qui
doit être retenu et ce discours il peut convenir même aux plus progressistes
des tunisiens parce qu’il est conforme à ce qu’est le pays aujourd’hui et que
l’on ne fait pas de politique dans un pays idéal mais dans un pays réel.
J’en ai terminé. Il me semble que si je n’avais pas poussé ce
cri et si j’étais demeuré taisant, dans mon petit confort de tous les jours, en
me contentant de profiter de quelques semaines du soleil, des plages, des mille
séductions que peut donner la
Tunisie, je n’aurais pas été
fidèle à la promesse d’amitié que m’ont fait certains de mes amis
tunisiens. L’amitié connaît les jours heureux mais aussi ceux de peine et de
perplexité. Ces fiertés, ces colères et ces espérances que j’évoque dans cette lettre chaque tunisien les a vécus, comme moi, plus que moi et dans un
ordre variable selon les heures et les jours.
Je ne suis pas hostile à l’islam mais, pour moi, toute
religion est le lien ineffable entre un homme perdu au milieu du monde et son
Dieu. Elle est ce dialogue singulier, profond et sincère qui n’a besoin
d’aucune ostentation et qui, pardessus tout, ne cherche pas à s’imposer surtout
par la force puisqu’il est écrit : « Pas de contrainte en religion. »
C’est par là que je voulais conclure pour m’éviter le procès
en islamophobie qui serait bien injuste et qui montrerait la faiblesse des
arguments de mes adversaires.
Puisse donc cette lettre être utile à la réflexion de tous les
tunisiens. S’il en était ainsi, elle serait le remerciement que j’adresse à ce
pays et à ces habitants pour m’avoir, en m’accueillant, permis de me passer un
peu de mon pays d’enfance, l’Algérie.
Maintenant l’avenir est encore ouvert. S’ouvrent devant vous,
selon la très belle expression de l’écrivain Julien
Green : « Mille chemins ». Oui : Mille chemins ouverts.
J’espère que vous choisirez le meilleur.