lundi 26 janvier 2026

Ce que Bourguiba a commencé et que Ben Ali n’a pas poursuivi

Le néo-destour : Faut-il jeter le bébé avec son eau de bain ? Pour avancer, rien ne sert de ressasser le passé, ni de nier les échecs ou de rejeter en bloc les Destouriens. 

C'est en analysant les échecs, qu'on peut palier aux manquements et aux ratages, que les Tunisiens pourront progresser. 

Ce que font Abir Moussi et le PDL, les héritiers des Destouriens. 

R.B

Basma Triki

Auto-Critique d’une destourienne

Il existe un mécanisme psychologique profond, aussi présent chez les individus que chez les peuples : la cohérence identitaire défensive. C’est le moment où l’être humain ne cherche plus à comprendre la réalité, mais à préserver l’image qu’il a de lui-même. Lorsque ce que nous vivons contredit ce que nous croyons être, le cerveau résiste. Non par mauvaise foi, mais par instinct de survie psychique. Reconnaître une erreur, une illusion ou une mauvaise lecture exige un courage immense. Alors, pour ne pas s’effondrer intérieurement, on se raconte une histoire… jusqu’à finir par y croire. Ce mécanisme enferme. Il fige. Il empêche toute remise en question réelle. On préfère défendre ce que l’on a été plutôt que regarder ce que l’on est devenu. On protège une identité au lieu de chercher la vérité. Et tant que ce mécanisme reste actif, aucune évolution n’est possible.

Mais cette fragilité identitaire ne naît pas par hasard. Elle prend racine très tôt, dans l’éducation. Nous n’avons pas suffisamment appris à nos enfants à se reconnaître eux-mêmes, à construire leur valeur intérieure, à comprendre que la dignité ne vient ni de l’argent, ni du pouvoir, ni de la visibilité, ni du regard de l’autre. Nous avons trop souvent laissé l’enfant chercher sa valeur à l’extérieur de lui-même : dans la réussite matérielle, dans l’image sociale, dans l’approbation, dans la peur d’être rejeté.

Lorsque l’estime de soi n’est pas construite dès l’enfance, l’adulte devient vulnérable. Il devient dépendant du regard extérieur. Il confond valeur et reconnaissance. Il confond réussite et domination. Il finit même par confondre existence et pouvoir. Et c’est ainsi que naissent les dérives les plus dangereuses : on ne cherche plus à être, mais à dominer pour exister.

C’est de là que naissent les dictateurs, les opportunistes et tous ceux qui utilisent le pouvoir comme béquille identitaire. Car lorsque l’individu ne se voit plus dans les yeux de l’autre, lorsqu’il ne se sent plus reconnu pour ce qu’il est, lorsqu’il ne possède ni richesse intérieure ni stabilité affective, il compense par le contrôle, l’autorité ou l’accumulation matérielle. L’argent devient alors un substitut de valeur personnelle. Et le jour où cet argent disparaît, où la reconnaissance s’effondre, où le statut vacille — surtout chez ceux qui n’ont pas beaucoup d’argent — il ne reste parfois plus rien à perdre : ni limites, ni morale, ni responsabilité.

Lorsque l’estime de soi n’est pas construite, l’émotion remplace la lucidité, la loyauté remplace la réflexion, et l’appartenance devient plus importante que la vérité. On s’accroche alors à une idée, même fausse, simplement parce que la remettre en question ferait trop mal. C’est ainsi que l’on se raconte une version qui nous protège… jusqu’à finir par y croire réellement.

Il serait injuste de nier l’effort historique accompli après l’indépendance. Bourguiba a élevé le niveau intellectuel du pays dans un contexte extrêmement difficile. Il a donné ce qu’il pouvait donner face à une Tunisie marquée par l’ignorance coloniale. Mais il ne pouvait pas tout faire. Et surtout, la construction de l’estime de soi collective n’a jamais été pleinement prise en charge.

Cette négligence s’est prolongée à travers les décennies. Elle s’est aggravée sous Ben Ali, où l’éducation de l’être a été remplacée par l’éducation de la soumission, de la peur et de l’apparence. Aujourd’hui, nous payons le prix de cette faille.

Car un peuple qui ne se sent pas digne ne peut pas être souverain. Un peuple qui doute de sa valeur ne peut pas défendre ses droits. Un peuple privé d’estime de soi finit par accepter l’humiliation, l’opportunisme, la corruption et l’injustice — parfois même en les justifiant. La cohérence identitaire défensive devient alors collective : on s’accroche à des récits, à des postures, à des camps, non pour construire le pays, mais pour protéger un ego blessé. Le « je » prend toute la place. Le « nous » disparaît.

Il faut aussi regarder une réalité douloureuse : lorsque l’existence d’un être humain ne vaut que par l’argent, le pouvoir, la visibilité ou le regard de l’autre, comment demander à ceux qui n’ont rien de tout cela de ne pas être dans la colère ou la haine ? Pour ceux qui possèdent reconnaissance et statut, cette souffrance n’existe pas. Mais pour ceux qui en sont privés, exister devient un combat permanent.

Comment alors s’étonner de voir des personnes enterrer leurs proches et applaudir, le même jour, l’arrivée d’un haut responsable ? Comment leur en vouloir sans regarder les valeurs qui structurent notre société ? Par quels critères une personne existe-t-elle chez nous ? Par quoi est-elle reconnue ? Par quoi est-elle respectée ? Tant que la valeur humaine sera mesurée par la proximité au pouvoir plutôt que par la dignité, ces scènes continueront à nous choquer sans jamais être comprises.

Je tiens aussi à le dire clairement : je suis destourienne. J’ai appartenu à cette famille politique, j’ai vécu ces deux régimes de l’intérieur, j’en ai partagé les convictions, les espoirs et une partie du chemin. Et aujourd’hui, sans gêne, sans peur et sans détour, je suis capable de me mettre devant un miroir et de le reconnaître : oui, il y a eu des défaillances. Oui, il y a eu des erreurs. Oui, certaines choses n’ont pas été vues, pas corrigées, pas assumées à temps. Le reconnaître ne retire rien à mon attachement, ni à mon histoire, ni à mes principes. Au contraire.

Car aimer un pays, un courant ou une idée ne signifie pas les défendre aveuglément, mais avoir le courage de les interroger. La fidélité véritable n’est pas dans le déni, elle est dans la lucidité. Et si je demande aujourd’hui à mon pays d’oser se regarder en face, c’est parce que je commence moi-même par cette remise en question, sans honte et sans peur.

Aucun peuple ne se relève sans ce moment de vérité. La transformation ne commence pas par le savoir, mais par l’intégration. Pas par les slogans, mais par la conscience. Et tant que nous refuserons de remettre en question ce qui fonde notre valeur collective, nous continuerons à tourner en rond, prisonniers d’un récit qui rassure, mais qui n’élève pas.

Cette autocritique n’est pas faite pour accuser, ni pour désigner des coupables, ni pour établir qui a eu raison ou tort. Elle n’est pas là pour régler des comptes avec le passé. Elle existe pour une seule raison : comprendre ce qui ne va pas, afin de savoir comment changer et aller de l’avant. Elle n’est pas une recherche de responsabilité individuelle, mais une tentative de lucidité collective. Car au fond, nous sommes à la fois coupables et victimes, responsables et héritiers, innocents dans nos intentions mais prisonniers de mécanismes que nous n’avons jamais appris à déconstruire. C’est seulement en acceptant cette vérité-là que nous pourrons enfin dépasser ce qui nous bloque et ouvrir un chemin réel vers l’avenir.

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire