Le néo-destour : Faut-il jeter le bébé avec son eau de bain ? Pour avancer, rien ne sert de ressasser le passé, ni de nier les échecs ou de rejeter en bloc les Destouriens.
C'est en analysant les échecs, qu'on peut palier aux manquements et aux ratages, que les Tunisiens pourront progresser.
Ce que font Abir Moussi et le PDL, les héritiers des Destouriens.
Auto-Critique d’une destourienne
Il existe un mécanisme psychologique profond, aussi présent chez les
individus que chez les peuples : la cohérence identitaire défensive. C’est le
moment où l’être humain ne cherche plus à comprendre la réalité, mais à
préserver l’image qu’il a de lui-même. Lorsque ce que nous vivons contredit ce
que nous croyons être, le cerveau résiste. Non par mauvaise foi, mais par
instinct de survie psychique. Reconnaître une erreur, une illusion ou une
mauvaise lecture exige un courage immense. Alors, pour ne pas s’effondrer
intérieurement, on se raconte une histoire… jusqu’à finir par y croire. Ce
mécanisme enferme. Il fige. Il empêche toute remise en question réelle. On préfère
défendre ce que l’on a été plutôt que regarder ce que l’on est devenu. On
protège une identité au lieu de chercher la vérité. Et tant que ce mécanisme
reste actif, aucune évolution n’est possible.
Mais cette fragilité identitaire ne naît pas par hasard. Elle prend racine
très tôt, dans l’éducation. Nous n’avons pas suffisamment appris à nos enfants
à se reconnaître eux-mêmes, à construire leur valeur intérieure, à comprendre
que la dignité ne vient ni de l’argent, ni du pouvoir, ni de la visibilité, ni
du regard de l’autre. Nous avons trop souvent laissé l’enfant chercher sa
valeur à l’extérieur de lui-même : dans la réussite matérielle, dans l’image
sociale, dans l’approbation, dans la peur d’être rejeté.
Lorsque l’estime de soi n’est pas construite dès l’enfance, l’adulte
devient vulnérable. Il devient dépendant du regard extérieur. Il confond valeur
et reconnaissance. Il confond réussite et domination. Il finit même par
confondre existence et pouvoir. Et c’est ainsi que naissent les dérives les
plus dangereuses : on ne cherche plus à être, mais à dominer pour exister.
C’est de là que naissent les dictateurs, les opportunistes et tous ceux qui
utilisent le pouvoir comme béquille identitaire. Car lorsque l’individu ne se
voit plus dans les yeux de l’autre, lorsqu’il ne se sent plus reconnu pour ce
qu’il est, lorsqu’il ne possède ni richesse intérieure ni stabilité affective,
il compense par le contrôle, l’autorité ou l’accumulation matérielle. L’argent
devient alors un substitut de valeur personnelle. Et le jour où cet argent
disparaît, où la reconnaissance s’effondre, où le statut vacille — surtout chez
ceux qui n’ont pas beaucoup d’argent — il ne reste parfois plus rien à perdre :
ni limites, ni morale, ni responsabilité.
Lorsque l’estime de soi n’est pas construite, l’émotion remplace la
lucidité, la loyauté remplace la réflexion, et l’appartenance devient plus
importante que la vérité. On s’accroche alors à une idée, même fausse,
simplement parce que la remettre en question ferait trop mal. C’est ainsi que
l’on se raconte une version qui nous protège… jusqu’à finir par y croire
réellement.
Il serait injuste de nier l’effort historique accompli après
l’indépendance. Bourguiba a élevé le niveau intellectuel du pays dans un
contexte extrêmement difficile. Il a donné ce qu’il pouvait donner face à une
Tunisie marquée par l’ignorance coloniale. Mais il ne pouvait pas tout faire.
Et surtout, la construction de l’estime de soi collective n’a jamais été pleinement
prise en charge.
Cette négligence s’est prolongée à travers les décennies. Elle s’est
aggravée sous Ben Ali, où l’éducation de l’être a été remplacée par l’éducation
de la soumission, de la peur et de l’apparence. Aujourd’hui, nous payons le
prix de cette faille.
Car un peuple qui ne se sent pas digne ne peut pas être souverain. Un
peuple qui doute de sa valeur ne peut pas défendre ses droits. Un peuple privé
d’estime de soi finit par accepter l’humiliation, l’opportunisme, la corruption
et l’injustice — parfois même en les justifiant. La cohérence identitaire
défensive devient alors collective : on s’accroche à des récits, à des
postures, à des camps, non pour construire le pays, mais pour protéger un ego
blessé. Le « je » prend toute la place. Le « nous » disparaît.
Il faut aussi regarder une réalité douloureuse : lorsque l’existence d’un
être humain ne vaut que par l’argent, le pouvoir, la visibilité ou le regard de
l’autre, comment demander à ceux qui n’ont rien de tout cela de ne pas être
dans la colère ou la haine ? Pour ceux qui possèdent reconnaissance et statut,
cette souffrance n’existe pas. Mais pour ceux qui en sont privés, exister
devient un combat permanent.
Comment alors s’étonner de voir des personnes enterrer leurs proches et
applaudir, le même jour, l’arrivée d’un haut responsable ? Comment leur en
vouloir sans regarder les valeurs qui structurent notre société ? Par quels
critères une personne existe-t-elle chez nous ? Par quoi est-elle reconnue ?
Par quoi est-elle respectée ? Tant que la valeur humaine sera mesurée par la
proximité au pouvoir plutôt que par la dignité, ces scènes continueront à nous
choquer sans jamais être comprises.
Je tiens aussi à le dire clairement : je suis destourienne. J’ai appartenu
à cette famille politique, j’ai vécu ces deux régimes de l’intérieur, j’en ai
partagé les convictions, les espoirs et une partie du chemin. Et aujourd’hui,
sans gêne, sans peur et sans détour, je suis capable de me mettre devant un
miroir et de le reconnaître : oui, il y a eu des défaillances. Oui, il y a eu
des erreurs. Oui, certaines choses n’ont pas été vues, pas corrigées, pas
assumées à temps. Le reconnaître ne retire rien à mon attachement, ni à mon
histoire, ni à mes principes. Au contraire.
Car aimer un pays, un courant ou une idée ne signifie pas les défendre
aveuglément, mais avoir le courage de les interroger. La fidélité véritable
n’est pas dans le déni, elle est dans la lucidité. Et si je demande aujourd’hui
à mon pays d’oser se regarder en face, c’est parce que je commence moi-même par
cette remise en question, sans honte et sans peur.
Aucun peuple ne se relève sans ce moment de vérité. La transformation ne
commence pas par le savoir, mais par l’intégration. Pas par les slogans, mais
par la conscience. Et tant que nous refuserons de remettre en question ce qui
fonde notre valeur collective, nous continuerons à tourner en rond, prisonniers
d’un récit qui rassure, mais qui n’élève pas.
Cette autocritique n’est pas faite pour accuser, ni pour désigner des
coupables, ni pour établir qui a eu raison ou tort. Elle n’est pas là pour
régler des comptes avec le passé. Elle existe pour une seule raison :
comprendre ce qui ne va pas, afin de savoir comment changer et aller de
l’avant. Elle n’est pas une recherche de responsabilité individuelle, mais une
tentative de lucidité collective. Car au fond, nous sommes à la fois coupables
et victimes, responsables et héritiers, innocents dans nos intentions mais
prisonniers de mécanismes que nous n’avons jamais appris à déconstruire. C’est
seulement en acceptant cette vérité-là que nous pourrons enfin dépasser ce qui
nous bloque et ouvrir un chemin réel vers l’avenir.
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