Les Tunisiens viennent de fêter leur 15éme anniversaire de leur "révolution" du 14 janvier 2011 : pour quel résultat ? Ils sont toujours en régime autocratique !
R.B
« Quinze ans après la chute de Ben Ali, on se demande pourquoi ça n’a pas marché »
Wahid Ferchichi, remet au centre l’essentiel : la liberté comme socle non négociable, en Tunisie comme dans le monde. Quinze ans après le 14 janvier 2011, son diagnostic est lucide - sur l’échec de la transition, l’amnésie démocratique, le recul du droit - mais sans résignation. Il rappelle une idée forte : la dictature n’est pas une fatalité.
Par Frida Dahmani - Publié le 14 janvier 2026 dans Jeune Afrique.
Avec son allure juvénile et son pas décidé, Wahid Ferchichi se fond dans la foule des étudiants de la faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis. Mais il ne faut pas s’y tromper : à 55 ans, ce représentant de la tradition juridique tunisienne est depuis août 2024 le doyen de l’établissement. Professeur agrégé en droit public et co-fondateur de l’association tunisienne de défense des libertés individuelles (ADLI), il a pour credo la liberté. Elle est selon lui le fondement non négociable qui nourrit aussi bien les droits humains que le droit international ou la question environnementale.
Frida Dahmani : Droits humains bafoués, conflits sans fin comme la guerre menée par Israël en Palestine, offensive américaine au Venezuela, départ de feu au Yémen… Pourquoi le droit international peine-t-il tant à faire appliquer les règles du vivre-ensemble ?
Wahid Ferchichi : On présente souvent le droit international et son volet des droits humains comme une panacée mais à mon sens, il est perfectible. L’ensemble des normes internationales représente en fait une moyenne de ce que les nations acceptent ou accepteraient pour que chacun puisse faire des concessions. On aboutit ainsi à des textes moyens, parfois édulcorés, qui perdent leur dimension humaine alors qu’ils auraient pu permettre de transcender les difficultés. Les Etats-Unis d’Amérique, spécialistes de l’exportation des guerres, sont le pays qui ratifie le moins les conventions internationales, partant du principe que le droit américain est plus développé que ladite convention. Avec des variantes : cette attitude suprémaciste n’est pas nouvelle; elle est aussi adoptée par Israël.
Frida Dahmani : Sommes-nous aujourd’hui dans une période de droit international à minima ?
Wahid Ferchichi : Dans les faits, on est loin du minimum qui aurait permis, peut-être, une certaine cohabitation des nations. Le bât blesse en particulier dans l’application de ce droit. On se demande aujourd’hui à quoi il sert et à quoi servent les institutions internationales et nationales. Le droit est pourtant nécessaire aux plus faibles et il ne faudrait pas, parce qu’il est actuellement malmené, appeler par facilité, par ignorance ou par manipulation à ce qu’il n’existe plus.
On a oublié que le droit conférait à l’humain, même lorsqu’il est coupable de crimes contre l’humanité, une dignité. On a pu le voir lors du procès de Nuremberg [intenté de 1945 à 1946 contre des responsables du Troisième Reich]. Aujourd’hui, on assiste à un mépris de l’humain avec des prises de position publiques pour un retour des dictatures à la Saddam Hussein ou à la Kadhafi. Il y a de quoi être blessé par cette amnésie.
Il faut toujours rappeler que, même durant les pires moments de l’histoire, il y a toujours eu des hommes et des femmes qui ont dit non, que ce soit en 1933, en 1934, en 1939, en 1946, durant la guerre de Vietnam et à l’occasion d’autres conflits. Ces consciences existent, même si on ne leur donne que peu de moyens et qu’on tente de les museler et de les réduire.
Il y a des cycles, parfois on fait tout pour oublier, pour se protéger. À d’autres moments on fait dans la surenchère, toujours plus dans le spectaculaire et le déni sans que certaines questions ne s’imposent à partir d’un degré de prise de conscience et la nécessité de recentrer les problématiques. Cela relève de la même démarche qui fait que 15 ans après le 14 janvier 2011 et la chute de Ben Ali, on se demande : « pourquoi ça n’a pas marché ? »
Frida Dahmani : C’est le sujet de cette journée en effet : pourquoi les choses ont-elles tourné ainsi en Tunisie ?
Wahid Ferchichi : Beaucoup d’éléments n’ont pas aidé pour que ça marche. Mais l’essentiel est qu’au cours des 15 derniers siècles de notre histoire, nous n’avons jamais été, dans nos régions, des peuples qui ont connu la liberté ou qui ont été des citoyens. Le processus démocratique entamé en Tunisie n’a duré que quelques années, avec les entraves du terrorisme, le manque d’un certain développement économique et social. L’impact du processus n’a pas été ressenti individuellement dans un sens positif, les gens ne se sont pas reconnus dans cette démarche.
Il faut avoir fait l’apprentissage de la liberté pour pouvoir réagir à la dictature. Ce petit processus n’a pas produit de citoyens ni une masse de Tunisiens et de Tunisiennes qui croient en la liberté, en la démocratie comme un moyen parmi d’autres. Le coup qui lui a été porté le 25 juillet 2021 [lors du coup de force institutionnel du président Kaïs Saïed] se veut fatal mais je crois absolument à la lumière après ce passage par des méandres. D’ailleurs les pays dits de l’Est, avant la Seconde Guerre mondiale, ont tous vécu des moments similaires dans leurs différents et brefs processus vers la liberté. À la chute du mur de Berlin, ils se sont tous inspirés de leurs anciens processus pour accéder à la liberté.
Frida Dahmani : Quel rapport avec la Tunisie ?
Wahid Ferchichi : Une fois close la parenthèse actuelle, il est intolérable que le choix soit celui d’une dictature ou celui des islamistes. Il est clair que nous ne voulons ni de l’un ni de l’autre. L’autre voie est de reprendre le processus. La période 2011-2021 a montré que c’était possible. Ce temps a été fondamental : nous avons fait l’expérience d’élections démocratiques libres, ressenti que l’on pouvait ne pas avoir peur. Actuellement les Tunisiens se demandent quelle sera l’alternative, exactement comme à la veille de 2011.
Frida Dahmani : Il y a tout de même eu des tentatives de restauration durant cette période…
Wahid Ferchichi : En effet, on assiste à des réapparitions de figures de l’ancien régime. Ces dernières portent des idées en décalage total avec une jeunesse qui a grandi avec la révolution et qui n’a jamais connu que des moments de liberté. Ces jeunes, souvent, n’ont pas compris en 2021 qu’il fallait préserver les acquis de liberté alors que les indicateurs montraient un glissement autocratique. On aura beau expliquer, il y a aura toujours une frange de jeunes qui ira vers le conservatisme ou vers les tendances d’extrême droite.
La nostalgie des régimes qui ont soi-disant assuré la stabilité a produit de l’uniformité. Ces jeunes ont compris, beaucoup sont partis, mais j’espère que désormais ils ont intégré que le bien le plus précieux, le plus fragile, est la liberté. C’est le biais à partir duquel le processus peut être relancé pour se dérouler et se déployer d’autant plus aisément que beaucoup témoigneront que la liberté a un temps été possible. C’est ce qui avait permis de reconnaître la civilité de l’État et la liberté de conscience. C’est pourquoi ces dix années, en montrant que « c’est possible », représenteront un jour un repère qui a enclenché un processus, basé sur la volonté des Tunisiens d’être libres.
Frida Dahmani : Cette volonté n’implique-t-elle pas aussi une responsabilité ?
Wahid Ferchichi : Bien entendu. Mais en se basant sur cette idée que la liberté doit être responsable, il y a eu un glissement de la liberté. Elle a été sacrifiée au regard de la responsabilité. À choisir, je sacrifie la responsabilité pour préserver la liberté pour les citoyens.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire