samedi 5 mai 2012

La constitution du Conseil Français du Culte Musulman : reconnaissance politique d'un Islam français ?

Malika Zeghal
En avril 2003, le Conseil Français du Culte Musulman voit le jour, résultat de plus d'une décennie d'efforts, d'hésitations et de débats souvent tendus. La naissance du CFCM est célébrée : impulsée par les pouvoirs publics, elle signale pour nombre d'acteurs, sur le plan à la fois symbolique et institutionnel, la reconnaissance de la place de l'islam, deuxième religion de France. Les musulmans de France se sont dotés d'une « instance représentative » qui, constituée en association régie par la loi de 1901, prendra en charge les questions liées à l'organisation et à la gestion de leur culte. Organisée au niveau national et en conseils régionaux, elle devra « défendre la dignité et les intérêts du culte musulman ; favoriser et organiser le partage d'informations et de services entre les lieux de culte ; encourager le dialogue entre les religions ; assurer la représentation des lieux de culte auprès des pouvoirs publics ». On rappelle aussi qu'il s'agit du culte au sens strict, et non de la culture musulmane, « encore moins de la représentation de la communauté musulmane française, pour l'ensemble de ses sujets de préoccupation, qui ne peut se faire que dans le cadre des Institutions de la République ouvertes à tous et donc aux musulmans de France » 1. Mais la création du CFCM est aussi critiquée : le Conseil ferait place trop grande aux courants fondamentalistes, ne serait pas véritablement représentatif de l'ensemble des musulmans français, et surtout, contredirait par l'intervention active de l'État dans sa mise en place, le principe même de laïcité.


Constitués, dans le passé, en « cultes reconnus », les catholiques, les protestants et les juifs de France disposaient, avant 1905, d'instances représentatives qui ont évolué dans un rapport souvent tendu avec la République. Aujourd'hui, les instances de ces religions servent d'interlocuteurs avec l'État, dans un contexte où n'existent pas de cultes reconnus au sens juridique. Mais si l'on s'interroge, à travers la création du CFCM, sur la question du mode de « reconnaissance » de l'islam en France, il faut distinguer entre les acceptions différentes de ce terme. La procédure mise en place par le ministère de l'Intérieur incite les musulmans de France à s'organiser au sein d'une institution reconnue par celui-ci, au sens où il désire et impulse son établissement, la connaît et l'accepte comme interlocuteur qu'il rend « officiel » par la procédure même : l'État entame ici une relation publicisée – et fortement médiatisée – avec les diverses composantes de l'islam de France qu'il tente de réunir dans une instance unique. Le processus retient la loi de 1905 – qui précise que la République « ne reconnaît pas de cultes » et pose dans le même temps le principe de liberté de culte – comme cadre légal de cette reconnaissance, constamment rappelé aux représentants de l'islam, même si certains acteurs politiques 2appellent à sa révision. Les dix années qui mènent à la constitution du CFCM ont aussi soutenu un effort de « connaissance » des diverses composantes de l'islam français de la part des pouvoirs publics qui en font le relevé et entament avec elles un dialogue intense et parfois conflictuel. Relayée par les médias dans la sphère publique, cette mise en avant de l'islam comme religion face à laquelle (et avec laquelle) l'État « devait » s'engager, a fait émerger une sorte de relation privilégiée, passionnée ou apaisée selon les moments, entre la République et l'islam. Cette reconnaissance politique de l'existence d'un Islam français, au sens où les pouvoirs publics prennent acte de sa présence, donne lieu à de nombreuses polémiques sur la place de l'islam en France et plus largement sur les effets de cette reconnaissance politique sur la recomposition des relations entre République et religions. En effet, la procédure de constitution du CFCM a théoriquement pour dessein 1 – de rattraper le décalage historique par rapport à d'autres cultes en soutenant une population musulmane qui dispose de peu de moyens matériels pour organiser ses pratiques collectives et pour qui les discussions avec les pouvoirs publics aux niveaux national et local sont souvent difficiles. La construction de mosquées, la formation et le statut des imams, l'institution de carrés musulmans dans les cimetières, l'organisation et la gestion du marché de la viande hallal, les régulations autour du sacrifice annuel du mouton sont autant de questions de gestion du culte qui peuvent être posées à cette nouvelle instance ; 2 – d'identifier et faire émerger un interlocuteur, quitte à créer un « islam officiel », qui une fois installé dans sa fonction de représentation du culte, devra trouver de lui-même sa voie dans les négociations avec les fidèles et les pouvoirs publics. En lui offrant ainsi une visibilité publique, cette sortie de l'islam « des caves et des garages », une expression qui traduit les conditions souvent précaires de l'exercice de l'islam en France, est une forme de reconnaissance politique mais aussi d'intégration d'une partie de la population d'origine musulmane dans une procédure transactionnelle avec les organisations musulmanes ; 3 – pour l'État français mais aussi la société civile, mettre en place le CFCM c'est créer un « Islam français », c'est-à-dire définir et intégrer l'islam dans le cadre de la nation, lui donner des frontières nationales et citoyennes 3mais lui permettre aussi de s'exprimer au-delà, en particulier dans le monde musulman, en lui concédant un rôle politique, parfois implicite et instrumentalisé, de médiateur transnational avec l'islam étranger.


Le processus de reconnaissance : l'entrée de l'islam à la table de la République


L'absence doctrinale de clergé en islam rend la création d'une instance représentative de l'islam difficile, mais possible. Des représentants cléricalisés par les pouvoirs politiques ou par l'effet de leur propre charisme jouent le rôle d'autorités religieuses dans le monde musulman ; ils souffrent cependant d'une instabilité institutionnelle, une instabilité et une fluidité souvent contenues par des États qui peuvent user d'autoritarisme dans ce domaine. D'où la difficulté : comment faire émerger une instance représentative dans un cadre démocratique comme celui de la France, où il serait difficile d'imposer de manière autoritaire une instance qui aurait pour fonction d'être l'interlocutrice des pouvoirs publics sur la question du culte musulman ? Il aura fallu la convergence de plusieurs facteurs pour y parvenir : le lancement d'un processus audacieux en 1999 par J.-P. Chevènement, la volonté active et l'investissement personnel d'un ministre de l'Intérieur, N. Sarkozy, qui a fortement encouragé une partie des organisations musulmanes, parfois de manière autoritaire et politicienne, à organiser l'institution représentative de leur culte sur une base démocratique ; la prise de conscience par les leaders des grandes organisations musulmanes en France que leur absence dans une consultation ardemment voulue par les élites au pouvoir ne pourrait que les marginaliser ; et les effets du 11 septembre 2001 qui ont poussé les différents protagonistes de cette construction institutionnelle à réguler l'islam à leur avantage et à en maîtriser les manifestations, perçues comme perturbatrices de l'ordre laïque.


La reconnaissance politique de l'islam


Depuis les années 1960, la gestion de l'islam se fait par l'intermédiaire des ambassades des pays du Maghreb, lesquelles négocient avec les pouvoirs publics français les modes de contrôle de leurs coreligionnaires, même s'ils sont français. Par ailleurs, l'islam organisationnel qui, à partir des années 1980, s'est en grande partie constitué sur le mode associatif, s'est construit selon des lignes de fractures nationales et/ou idéologiques. L'islam fondamentaliste et transnational de l'Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) proche de l'idéologie des Frères Musulmans se veut intégrationniste sans abandonner son interprétation rigoriste et souvent totalisante de l'islam. La plupart de ceux qui en occupent les postes clés ne sont pas nés en France, sont arabophones et francophones, et se sont installés en France lors de leurs études supérieures 4. Leur clientèle est jeune, éduquée, multiethnique et française, mais n'est pas forcément en phase avec leur idéologie et peut pratiquer sa religion de manière libre et individualisée 5. La Fédération Nationale des Musulmans de France, elle aussi rigoriste, est plutôt proche des milieux marocains. Un islam qui se dit plus « laïque », proche de la droite politique française, et lié à l'Algérie depuis 1982, s'est institutionnalisé dans la mosquée de Paris ; celle-ci ne jouit cependant que d'une faible aura, faute d'avoir travaillé son ancrage sur le terrain associatif. D'autres groupes organisés, comme Foi et Pratique, ou les associations représentatives des musulmans turcs font partie de ce paysage éclaté, ainsi que nombre d'associations indépendantes qui font référence à l'islam. Depuis les années 1980 associations et mosquées ont répondu, au niveau local, aux questions du culte, souvent de manière insatisfaisante, incomplète et contradictoire 6.


La prise de conscience par les pouvoirs publics français de la nécessité de reconnaissance publique et politique est tardive. Elle fait suite à la révolution iranienne de 1979, qui les pousse à surveiller de plus près les manifestations de la religion musulmane en France, d'autant que l'islam des années 1980 devient de plus en plus visible dans l'espace public et ajoute aux angoisses politiques que produit la stabilisation migratoire. À partir de 1981, date de l'accession de la gauche au pouvoir, une nouvelle législation permet aux associations régies par la loi de 1901 d'être dirigées par des étrangers, et le nombre de lieux de culte et d'associations islamique croît rapidement. Deux grandes fédérations d'associations naissent à cette époque : l'UOIF, en 1983 puis la FNMF en 1985, des entités dont l'influence est mineure à l'origine, mais qui font concurrence, dans les années 1990, au mouvement des jeunes générations issues de l'immigration, qui encourageait, dans les années 1980, à l'intégration sans passer par la religion. L'UOIF devient influente par le maillage du terrain associatif, comme par ses réseaux transnationaux qui passent par le monde arabo-musulman – en recevant notamment l'aide matérielle et l'influence idéologique – diffuse et réadaptée au modèle européen – des États pétroliers du Golfe. La création de nombreux lieux de culte, puis la visibilité des opposants à Salman Rushdie et l'affaire du voile 7 en 1989 sont autant de signes nouveaux d'un islam qui s'insère et s'exprime activement – sur des modes très diversifiés – dans l'espace public. Ces évolutions inquiètent de nombreux pans de la société civile française, notamment quand il s'agit de l'expression du fondamentalisme ou de groupes radicaux qui recourent à la violence, comme lors des attentats de 1986 ou de 1995 en France 8. Les médias répercutent ces craintes, sans craindre les amalgames. Ceux-ci se retrouvent dans les représentations qui ne retiennent qu'une partie des jeunes générations musulmanes françaises, celles que la République a échoué à intégrer : les jeunes qui pâtissent particulièrement des effets de la crise économique, qui sont relégués dans les ghettos du chômage et de la délinquance. Ils sont parfois intégrés dans des structures associatives qui font référence à l'islam 9 et qui peuvent, dans des cas très minoritaires, prendre langue avec l'islam radical transnational. Islam, fondamentalisme ou radicalisme, et jeunes générations issues de l'immigration sont ainsi souvent confondus dans des discours de méconnaissance et d'exclusion symbolique qui redoublent les effets de l'échec de l'intégration sociale, économique et politique d'une partie des seconde et troisième générations issues de l'immigration.


Ainsi, à partir de 1989, alors que l'islam a déjà commencé à s'organiser dans des structures locales, nationales et transnationales, constituées « par le bas » et de manière volontaire, les gouvernements successifs initient un processus de construction institutionnelle qui prendra du temps avant d'aboutir. Leurs stratégies manquent de cohésion, face à un islam idéologiquement et structurellement de plus en plus diversifié. Pendant dix ans, les échecs prévalent, en raison du refus des élites politiques d'accepter de prendre en compte toutes les tendances. En 1999, Jean-Pierre Chevènement 10, alors ministre de l'Intérieur, chargé par sa fonction de gérer les relations entre l'État et les cultes, impulse une nouvelle initiative qui, pour la première fois, entend s'appuyer sur la base la plus large possible, et prend en compte toutes les tendances de l'islam, notamment l'UOIF, que l'intérêt bien compris des politiques incite cette fois à intégrer dans la consultation plutôt que de la marginaliser et la pousser à la radicalisation. C'est un véritable tournant par rapport aux politiques traditionnelles de l'islam des chancelleries. Le 29 octobre 1999, le ministre adresse un courrier aux dirigeants de six fédérations musulmanes, six grandes mosquées et six personnalités musulmanes de France. L'invitation inclura par la suite de nouvelles organisations, attirées par la perspective d'une intégration dans le processus qui prend le nom de « consultation », reprenant et consacrant le terme arabe d'istichâra. Il s'agit officiellement de faire naître cette instance de représentation du culte musulman dans la transparence et dans la double reconnaissance 11 : celle de l'islam de France par la République d'une part, celle des lois de la République par les représentants du culte musulman en France d'autre part. Dans un processus paradoxal, les musulmans sont censés s'organiser, mais avec le soutien attentif – parfois transformé en autorité – de l'État. La lettre de J.-P. Chevènement l'énonce de façon explicite : « (...) le temps est passé où l'État pouvait, en une telle matière, dicter sa volonté. Il ne cherchera pas à le faire, en se substituant à la vôtre. Il s'emploiera seulement à vous aider, dans le respect des textes juridiques en vigueur, qui s'imposent à tous. Pourvu que vous souhaitiez vous en saisir, une chance historique peut s'offrir à vous (...). » Les musulmans sont reconnus comme partie de la nation française au sens où l'on rappelle que les textes qui régissent les cultes s'appliquent aussi à l'islam. L'islam est donc, juridiquement, une religion à parité avec les autres : il ne reste plus qu'aux musulmans de France d'accepter « l'encouragement » et le soutien logistique du ministère de l'Intérieur pour s'organiser en représentation 12.


La réunion plénière du 28 janvier 2000 au ministère de l'Intérieur définit les critères d'inclusion au processus de la consultation. Les parties y adoptent un texte intitulé « Principes et fondements juridiques régissant les rapports entre les pouvoirs publics et le culte musulman en France » qui précise l'adhésion des membres de la consultation « aux principes fondamentaux de la République française et notamment aux articles 10 et 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen relatifs à la liberté de pensée et à la liberté de religion, à l'article 1er de la Constitution affirmant le caractère laïque de la République et le respect par celle-ci de toutes les croyances, et enfin aux dispositions de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l'État » 13. L'acceptation de ce texte est la condition du soutien des pouvoirs publics pour assurer le « rattrapage » par rapport aux autres cultes 14. Mais la République doit, elle aussi, faire des concessions sur le contenu du texte. Le titre original « Déclaration d'intention relative aux droits et devoirs des fidèles du culte musulman en France », qui suggère de façon un peu trop explicite la suspicion sous-jacente au contrat proposé – reconnaissance politique des membres d'une religion en échange de leur serment de fidélité aux lois de la République française –, est modifié, remplacé par une formulation plus neutre. Quant à la mention sur le droit de changer de religion, elle est supprimée à la demande de l'UOIF. De nombreuses critiques ont été exprimées sur le préalable de la signature de ces principes, mais J.-P. Chevènement parle d'un simple « rappel » des lois de la République, et rattache directement la création du CFCM à la question de la « sécurité de tous les habitants de notre pays ». Il déclare plus loin avec la même ambivalence : « Non que les musulmans en tant que tels puissent être suspects de ne pas se conformer aux lois de la République. Mais il fallait que soit publiquement affirmé qu'il n'existe pas de conflit de principe entre la tradition du culte musulman et l'organisation légale des cultes en France. » Les organisations musulmanes sont ainsi à la fois reconnues et « domestiquées » par la République dans un processus de double reconnaissance politique, qui a pour condition première, pour reprendre l'expression pourtant déniée par le ministre, un « serment de fidélité » 15.



L'interprétation de la laïcité française par Jean-Pierre Chevènement, fondée sur le principe de séparation, offre une conception maximale de la laïcité, où la religion ne peut s'épanouir entièrement que dans l'espace privé : « Qu'est ce que la laïcité en effet, sinon la croyance en la capacité de tous les citoyens, quelle que soit leur religion, de s'entendre sur le bien commun, la res publica, à la seule lumière de la raison naturelle à laquelle le Coran se réfère constamment (...). La laïcité préserve, à l'écart de la sphère privée, la sphère publique, un espace où s'épanouit la raison naturelle, que tous les hommes ont en commun (...) » 16. C'est dans sa version rationaliste que l'islam sera capable de pénétrer et être reconnu dans l'espace public. Cette conception de la laïcité fait clairement apparaître les futures tensions qui naîtront de la volonté d'insérer toutes les sensibilités de l'islam en France dans le processus de consultation, en particulier celle des représentants de l'islam qui interprètent l'islam de manière totalisante.

Nicolas Sarkozy : un nouveau rapport entre République et religions ?


L'arrivée de N. Sarkozy au ministère de l'Intérieur en 2002 marque un tournant dans le processus de consultation qui commençait à battre de l'aile après la signature des « principes et fondements ». Tout autant que Chevènement, le nouveau ministre a l'intention d'œuvrer pour mettre en place le CFCM, mais les méthodes et le discours sont différents. Au niveau de la méthode, le ministre manœuvre pour créer un équilibre viable mais qui restera instable, entre des composantes du CFCM qui ont du mal à s'entendre. Il utilise une stratégie qui mêle, selon les besoins, accords bilatéraux – et souvent secrets ou non annoncés – avec les participants mais aussi les ambassades du Maroc et de l'Algérie, reconnaissance personnelle des représentants de l'islam, non exempte de démagogie, et un véritable investissement personnel. On le voit, à grands renforts médiatiques, sillonner la France, aller dans les mosquées, non sans se déchausser avant d'y pénétrer, et rechercher le soutien des imams de mosquées dont certains sont connus pour leur fondamentalisme. Alors que les ministres de l'Intérieur précédents avaient tenté de contenir l'UOIF en privilégiant l'alliance algéro-marocaine, N. Sarkozy travaille, après un début de relations tendues avec l'Union, à raccrocher celle-ci à son grand rival, la mosquée de Paris, dans une alliance utilitaire qui permet de former un consensus temporaire et stratégique, mais peu tenable à moyen terme. L'UOIF est forte du maillage serré qu'elle a patiemment construit sur le terrain associatif alors que la mosquée de Paris, quoique forte du soutien d'Alger, ne détient qu'une faible légitimité sur le terrain. Le 9 décembre 2002, les trois grandes fédérations : mosquée de Paris, FNMF et UOIF signent un protocole d'accord sur la composition du CFCM. Les négociations, d'abord bilatérales puis collectives, mais qui avaient écarté dans leurs premières phases les acteurs dont le poids était considéré comme « mineur » (personnalités et grandes mosquées), culminent avec la réunion à huis clos de l'ensemble des participants (fédérations, grandes mosquées et personnalités) dans le château de Nainville les Roches, une propriété du ministère de l'Intérieur, où le ministre a fait aménager une salle de prières tapissée de moquette verte. L'atmosphère des réunions est tendue, et les participants sont sommés de s'entendre : les personnalités et certaines mosquées, comme les Turcs, ou Foi et pratique se sentent marginalisés, et arguent du fait que la consultation s'est faite à leurs dépens, en favorisant les trois grandes fédérations. La composition du bureau est alors décidée avant même la tenue des élections, et élargie, pour satisfaire l'ensemble des courants : 9 postes pour les fédérations, 5 pour les mosquées, 2 pour les personnalités. Dalil Boubakeur est déjà « nommé » président. Quant à l'UOIF et à la FNMF, elles auront chacune un vice-président pour entourer – ou contenir – le recteur de la mosquée de Paris. Les 6 et 13 avril 2003 les élections des 200 membres de l'assemblée générale et des 41 membres du Conseil d'Administration du CFCM par 4032 grands électeurs désignés par environ 900 lieux de culte ont enfin lieu. Ayant su utiliser les outils du marketing politique, leur présence sur le terrain comme leurs réseaux de clientèle transnationaux, l'UOIF sort gagnante de ce scrutin, forte de 14 sièges au Conseil d'administration et de 8 conseils régionaux sur 22, alors que la mosquée de Paris montre sa faiblesse.

Ces négociations bilatérales entre ministère de l'Intérieur et acteurs de la consultation se sont doublées d'un discours volontariste et d'une conception ouverte de la laïcité. Le discours de Nicolas Sarkozy sur la laïcité tranche par rapport à celui de ses prédécesseurs. Comme Chevènement, il s'engage dans une véritable reconnaissance politique de l'islam, mais, plus largement aussi, annonce l'entrée plus active de l'État dans la sphère de la religion en spécifiant que les pouvoirs publics ne sont pas indifférents par rapport aux religions : « (...) la République reconnaît à chacun le droit de vivre sa foi et de la transmettre à ses enfants. La République et la laïcité ce n'est pas la négation de la religion c'est l'égal traitement pour chacune d'entre elles. 17 » Dans son discours du 29 mars 2003, il déclare : « (...) ce serait une faute pour le ministre chargé des cultes de ne pas partager les grands moments de la vie religieuse, de refuser d'entrer dans une église, dans une synagogue ou dans une mosquée. La religion fait partie de notre société », évoquant plus loin la nécessaire « reconnaissance » de l'islam. Alors que J.-P. Chevènement n'acceptait la présence de la religion dans l'espace public qu'en tant que fondement d'une raison universelle commune, le discours de Sarkozy fait une place plus grande aux « religions » comme croyances, utilisant à plusieurs reprises dans ses discours le terme de « foi », alors que Chevènement favorise notamment l'expression « de tradition musulmane », plus culturelle, et moins émotionnelle. En un sens, Nicolas Sarkozy rend viable la construction d'une instance représentative du culte musulman en élargissant l'espace public à certaines expressions du religieux. Il évoque, en 2004, dans un livre traitant des rapports entre République et religions, qui fait une grande part à la constitution du CFCM, ainsi qu'à sa conception personnelle de la religion, une « laïcité active » opposée à une « laïcité passive ou honteuse » 18. Répondant à la question de savoir si ses perspectives sur le financement public de certaines religions en France pouvaient revenir à « reconnaître tel ou tel culte » : « La réalité, c'est que c'est déjà le cas (...) chacun sait qu'il y a en France de facto des religions “reconnues”, qui sont la religion chrétienne, le judaïsme, l'islam, et sur le plan juridique le bouddhisme » 19. Faisant l'équivalence entre « reconnaissance » et acceptation des religions par les pouvoirs publics comme interlocuteurs, l'ex-ministre de l'Intérieur plaide pour une intervention plus active de l'État en matière de religions.

Les fonctions du CFCM : de l'organisation du culte à la régulation interne et externe


Les effets symboliques de la création du CFCM sont extrêmement importants pour les musulmans de France : l'islam est enfin reconnu comme « religion comme les autres » et exclu explicitement de la suspicion réelle ou imaginée. Mais ces effets ne sont pas nécessairement durables et solides, tant ils sont dictés par les hauts et les bas de la politique politicienne, et tant la composition diversifiée du Conseil, forcé de concilier les contraires, tend à fragiliser celui-ci et à le rendre instable à long terme.

En revanche, au-delà des aspects discursifs, on peut noter les effets plus durables de cette reconnaissance. Le processus même de constitution du CFCM donne lieu à la mise en place de « groupes de travail » qui, sur des thèmes particuliers, lancent une réflexion sur l'organisation du culte dans le cadre fixé par la loi de 1905 de séparation et de 1901 sur les associations. Pour le ministère de l'Intérieur, il s'agit de rappeler ce cadre juridique et de communiquer. Les rapports des commissions sur les lieux de culte font ainsi état des avantages offerts par le titre IV de la loi de 1905. Surtout, il y a comparaison avec les pratiques fiscales et associatives des autres cultes 20 et les problèmes de gestion qu'ils rencontrent également en France 21. Les commissions font un véritable travail pédagogique : en leur sein, les représentants de diverses sensibilités, assistés des représentants du ministère chargés des questions du culte, posent de nombreuses questions pratiques : mosquées, statut et formation des imams, aumôneries, aïd el-kébir, etc. Sept groupes de travail ont fait l'état des lieux 22 ; celui consacré à la question de l'édification des lieux de culte et des carrés musulmans est le plus important et a réuni l'Association des maires de France, la Direction générale des Collectivités locales du ministère de l'Intérieur avec des représentants de la communauté musulmane, confrontant ainsi des acteurs peu habitués à se rencontrer et à échanger sur ces questions difficiles. Les Conseils Régionaux du Culte Musulman fonctionnent aujourd'hui, souvent de manière efficace et moins médiatisée, comme médiateurs entre pouvoirs locaux et communautés musulmanes, à la différence de l'instance nationale du CFCM qui se perd dans des luttes de pouvoir incessantes et avance très lentement dans la résolution des questions liées au culte : le travail de ses 11 commissions commence à la fin de l'année 2003. Certaines sont plus avancées que d'autres, comme la commission pèlerinage qui propose la mise en place d'une « mission du pèlerinage » chargée d'assurer la médiation entre les autorités françaises et saoudiennes.

La création de relais


Ainsi la consultation permet-elle la constitution de « relais » et de figures médiatrices qui construisent des relations plus ou moins stables entre les autorités du ministère de l'Intérieur ou les autorités locales et les organisations et mosquées représentées, et peuvent gagner en légitimité auprès de leur propre clientèle comme auprès des pouvoirs publics.

L'action de Nicolas Sarkozy a contribué à transformer la suspicion réciproque entre les gouvernements français et l'UOIF en une fragile reconnaissance réciproque 23. La cooptation de l'UOIF lui a, certes, fait de la publicité, dans le sens où l'Union a gagné en visibilité ; en contre-partie, celle-ci se trouve maintenant sous le regard du public, donc sous « surveillance » d'une société civile qui n'est pas toujours prête à accepter certains aspects de son idéologie religieuse globalisante. Se présentant comme l'« ami exigeant » des musulmans, Sarkozy a déclaré à la tribune de l'UOIF : « la communauté nationale vous tend la main. Elle vous regarde. Vous êtes désormais comptable de l'image de chaque musulman en France. Saisissez cette main tendue par la République, ne la décevez pas » 24.

Ce faisant, le ministre de l'Intérieur, dans une perspective électoraliste, a tenté de gagner des voix auprès de la population musulmane sans forcément s'aliéner ceux qui auraient pu le critiquer pour son rapprochement avec l'UOIF. Ces ambiguïtés montrent que les relations entre le ministère de l'Intérieur et les ténors des associations fondamentalistes n'ont pas fini de fluctuer, à moins que celui-ci (en l'occurrence le/les successeurs de N. Sarkozy à l'Intérieur) ne se désengage à présent des prises de décision et des débats internes au Conseil.

La religion : instance de régulation du social ?


Cependant, si N. Sarkozy introduit pleinement l'UOIF dans le processus de reconnaissance, malgré les critiques, c'est qu'il veut en faire un instrument d'intégration plus large. L'échec de la reconnaissance politique et sociale d'une partie des jeunes générations musulmanes touchée par l'exclusion et la déviance sociale, ou tout simplement de celles que leur identité religieuse affichée marginalise, est explicitement reconnu par N. Sarkozy, qui en cela tranche avec ses prédécesseurs 25. Cet échec veut être « réglé », pour N. Sarkozy, par la procédure publique de reconnaissance politique, justifiée en partie par le chiffre, très discuté, de « 4 à 5 millions de musulmans », qui présume de la religion à partir de l'origine ethnique ou nationale 26. En un sens, la religion peut devenir une instance de régulation du social : « La situation de l'islam de France n'est pas bonne. (...) Une partie de la communauté nationale craint les musulmans et l'islam. Elle s'interroge de façon parfois idéologique sur sa compatibilité avec la République. De l'autre côté, les musulmans se sentent stigmatisés en tant que musulmans par le regard des autres. Or la réalité, c'est que l'islam est là. Il y a 4 à 5 millions de musulmans en France. Le refus de voir cette réalité en face conduit à l'émergence des caves et des garages. Nous avons tout à craindre de cet islam clandestin, car la clandestinité pousse à la radicalisation, alors que l'existence publique pousse à l'intégration et donc à une forme de normalisation » 27. Le CFCM, instrument de reconnaissance, est aussi une institution de domestication, qui rappelle fortement le modèle colonial 28 de gestion de l'islam.

La question du culte : les tentations théologiennes de l'État


La conception strictement cultuelle du CFCM s'élargit ainsi, non seulement à la question de la reconnaissance politique, mais aussi à des questions qui concernent la culture musulmane et l'interprétation de l'islam. Étant donné la pluralité des tendances interprétatives, issue du mode de désignation du CFCM, il devient inévitable que les questions sur l'organisation du culte se raccrochent à des interrogations interprétatives plus larges. Nicolas Sarkozy, contredisant certaines de ses déclarations, souligne à plusieurs reprises que le débat interne au CFCM devra nécessairement se développer, et appelle ainsi à une conception plus large que celle de simple organisation du culte : « (...) le CFCM sera également un formidable lieu de débats. La question du voile, la place de la femme, autant de questions qui ne sont débattues aujourd'hui ni dans les banlieues ni dans les mosquées. Pour faire émerger un islam de France, on a besoin de ce débat apaisé entre les musulmans français. » 29 Le ministre dépasse ici la fonction originelle qui est donnée au Conseil, qui est celle d'être l'interlocuteur des pouvoirs publics sur la question du culte et de son organisation. Or, le débat sur les questions d'interprétation risque plutôt de se réaliser en dehors du CFCM, la pluralité de cette institution étant bien plus politique qu'intellectuelle. L'élection du Conseil s'étant faite à partir des lieux de culte, le CFCM est tenu essentiellement par des administrateurs de mosquées et d'associations, qui sont surtout intéressés par les ressources symboliques et la visibilité publique que leur offre leur intégration dans le CFCM. Cela n'empêche pas toutefois les transformations discursives dans le champ religieux de ces grands représentants, évolutions qui passent d'abord par les nécessités politiques, et très peu par des transformations conceptuelles.

Les représentants de l'État ne se privent pas, en revanche, d'intervenir dans les définitions des pratiques et l'interprétation religieuses, se laissant aller à des tentations théologiennes. Par exemple, sur la question de l'abattage du mouton lors de l'aïd el-kébir, qui suscite d'énormes tensions entre les représentants des pouvoirs publics et les musulmans, les autorités locales ou nationales tentent de convaincre, par des arguments théologiques, les musulmans de ne pas effectuer le sacrifice. Le sous-préfet de Mantes-La-Jolie rappelle ainsi lors de l'aïd de l'année 2003 à ses co-citoyens musulmans « que la religion musulmane autorise le sacrifice sur trois jours (...) Des pratiques de substitution à l'abattage existent également comme l'obole ou l'accomplissement du sacrifice dans le pays d'origine ». Les représentants concernés par ce texte ont regretté de ne pas être considérés comme Français, et de devoir reconnaître le sous-préfet comme une autorité religieuse de plus 30. Recherchant désespérément un interlocuteur religieux qu'il aimerait modeler lui-même mais qui doit rester diversifié en son sein pour respecter les règles d'une société qui se veut pluraliste, et ne pouvant donc le faire émerger de manière autoritaire ou lui faire dire ce qu'il désire, l'État est pris dans ses propres contradictions, et se voit souvent tenté de dépasser le champ étroit de ses prérogatives en matière religieuse.

Effet de révélation d'un nouveau champ « musulman »
réinvesti et élargi


L'insertion de l'UOIF et de la FNMF dans le processus a pour effet de révéler publiquement les divergences et les tensions entre les diverses composantes de l'islam français par des effets de concurrence. Au lendemain des élections du CFCM du printemps 2003 qui consacre la victoire de l'UOIF et de la FNMF et l'échec de la mosquée de Paris, une quinzaine de personnalités signent une pétition qui paraît le 12 mai 2003 31. On y trouve Betoule Fekkar-Lambiotte, démissionnaire du CFCM, et très critique d'un processus qui faisait la part belle aux mosquées et fédérations fondamentalistes. Yazid Sabeg, proche de Douste Blazy, qui fonde La Convention laïque des droits pour l'égalité et la promotion des musulmans de France ; Tokia Saïfi, secrétaire d'État au développement durable, qui met en place, quant à elle, le Conseil Français des Musulmans Laïques (CFML), dont le congrès fondateur se tient le 24 mai 2003. On peut dessiner ici un parallèle avec le CRIF (fédération d'institutions juives à vocation non cultuelle) par rapport au consistoire juif : ces nouvelles créations organisationnelles se veulent plus culturelles et ont des ambitions plus larges que celle, déclarée, de s'occuper du culte au sens « étroit ». Mais on peut parier d'emblée que cette deuxième phase institutionnelle fera concurrence – dans l'opposition – au CFCM, ou du moins à certaines de ses composantes. Si ce mouvement recrute dans le sillage des leaders associatifs qui ont émergé lors de la « marche des beurs » de 1983, cette nouvelle institutionnalisation, soutenue explicitement par les pouvoirs publics par l'intermédiaire de Sarkozy et plutôt ancrée à droite 32, revêt, de manière tout à fait inédite, un habillage religieux. La reconnaissance politique de l'islam a ainsi introduit la variable religieuse dans l'espace de la concurrence politique.

La création d'un islam institutionnel – qui doit être temporairement « officiel » –, produit de l'interaction entre une partie des organisations musulmanes et l'État, par des effets d'inclusion et d'exclusion, fait émerger publiquement les instances marginalisées. La diversité réapparaît au moment même où l'on croit avoir enfin uni les diverses composantes de l'islam dans le CFCM, à l'extérieur de celui-ci. Cet incessant redécoupage institutionnel de l'islam français n'est pas dû à une prétendue incapacité des diverses sensibilités à s'unir – car pourquoi s'uniraient-elles si elles ne peuvent s'entendre sur les interprétations de l'islam qu'elles produisent ? Elle est la conséquence directe de la conjonction entre l'absence doctrinale de clergé dans l'islam sunnite et du contexte pluraliste et démocratique dans lequel les divers représentants émergent et s'organisent. La conjonction de ces deux facteurs rend l'accompagnement par l'État du processus d'institutionnalisation de l'islam quasiment impossible par les contradictions qu'il produit, alors que le processus d'organisation du culte a déjà été initié depuis les années 1980 dans le développement des associations et mosquées locales. La proposition que lance D. de Villepin en novembre 2004, qui consiste à créer un Conseil Représentatif des Institutions Musulmanes (CRIM) sur le modèle du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF), devra faire face à cette difficulté. En effet, le CRIM devrait intégrer d'une part le CFCM, qui se spécialiserait dans la gestion des aspects cultuels, d'autre part des associations musulmanes marginalisées par le processus d'istichâra, qui prendraient en charge une représentation plus culturelle de l'islam, contrebalançant ainsi le poids des représentants fondamentalistes du CFCM. L'État français veut rester le principal soutien de l'institution de représentation du culte musulman : à l'écoute des voix naturellement contradictoires issues des organisations musulmanes françaises, il veut remodeler l'institution pour résoudre cette discordance, renonçant ainsi à se retirer à présent de ce travail d'institutionnalisation pour dialoguer « de l'extérieur » avec les représentants du culte.

L'islam entre régulation interne et externe : la question du voile


Il est encore trop tôt, notamment dans la perspective de nouvelles élections des représentants du CFCM en 2005, d'évaluer les changements produits par la mise en place du Conseil au niveau de la gestion du culte. C'est en deçà de l'instance nationale du Conseil, à travers les Conseils régionaux, que les premiers effets semblent être les plus visibles. Les élections de 2003 ont pu confirmer les représentants existants ou en créer de nouveaux, redistribuant les cartes de la représentation et faisant évoluer les rapports qui existaient entre pouvoirs locaux et associations et mosquées. Mais au niveau national, peu de résultats concrets ressortent pour l'instant de cette nouvelle instance qui travaille encore à s'organiser et manque cruellement de moyens financiers : la détermination des dates du mois de Ramadan de l'année 2004 n'a pu se faire, et sur ce point, la constitution du CFCM n'a donc rien changé à la fragmentation que de nombreux fidèles regrettent. C'est aussi au-delà du CFCM que d'autres questions sont abordées. Par exemple à travers le juridique, où l'on voit la question du voile sur le lieu de travail se régler face aux prud'hommes, ou à la cour de justice européenne. La politique étrangère permet aussi aux pouvoirs publics de contourner l'existence du CFCM. Sur ce point, la mise en rapport d'une question déjà ancienne en France, celle du port du voile islamique dans les écoles publiques, avec la question récente des otages français en Irak l'illustre parfaitement bien.

La question du port du voile islamique dans les écoles publiques rebondit au lendemain des élections du CFCM, en mai 2003, lancée explicitement par N. Sarkozy lors de sa visite au congrès de l'UOIF du Bourget. Le ministre de l'Intérieur, qui avait suggéré que la question du voile pouvait être discutée par le CFCM, décide paradoxalement de s'en remettre à une autorité religieuse extérieure, à laquelle il rend visite au Caire le 30 décembre 2003 : celle de Mohamed Tantawi, le cheikh d'al-Azhar, la grande institution religieuse sunnite et égyptienne, soumise dans nombre de ses déclarations au régime de Moubarak. Si dans cette démarche, le ministre entend prendre ses distances par rapport au Maghreb, il contourne aussi le CFCM pourtant nouvellement constitué, allant chercher la réponse à ses questions hors de l'espace français, tout en sachant que l'UOIF ne pourra acquiescer à une formule contre le port du voile à l'école publique. La réponse du cheikh d'al-Azhar qui doit contenter ses autorités de tutelle, satisfait superficiellement les demandes de la France, mais de manière ambiguë, un style dans lequel l'institution d'al-Azhar a toujours excellé, et qui contredit tout l'esprit du processus de reconnaissance de l'islam entamé par la République française. La fatwâ délivrée par le Grand Imam égyptien ressemble bien à une « dispense », mais elle a des implications profondes sur la représentation de la place des Français musulmans dans la société française. Sa formulation ne met pas en avant l'idée d'un islam français et citoyen et détache la notion de nationalité de celle de citoyenneté. Le Mufti égyptien emploie le mot de « résidence » pour désigner le statut des musulmans de France. Il décrit un islam contraint à se mettre dans une situation de « péché » par la République française, et dessine une opposition radicale entre musulmans et non musulmans au niveau même de la nation française : « (...) si la femme musulmane réside ailleurs que dans un pays musulman (comme la France par exemple), et que les responsables de ce pays décident d'adopter des lois opposées au port du voile, c'est leur droit le plus absolu (...) et je ne peux m'y opposer en tant que musulman. Car ce [les responsables de ce pays] ne sont pas des musulmans. Dans ce contexte précis, lorsqu'une femme musulmane se conforme aux lois d'un pays non musulman, du point de vue de la charia islamique, elle se trouve dans le statut de personne contrainte. » Et, poursuit le Grand Imam, pour conclure son raisonnement, le péché commis sous contrainte ne peut qu'être pardonné par Dieu... L'UOIF ainsi que le Conseil européen de lafatwa souligneront d'ailleurs leur communauté de points de vue sur le voile comme « obligation islamique » avec le Grand Imam et leur déception face à la loi interdisant le port des signes religieux à l'école publique, une loi que le CFCM dans son ensemble avait rejetée, même si la mosquée de Paris s'était à plusieurs reprises prononcée contre le port du voile à l'école. La rentrée 2004, où l'on devait appliquer la nouvelle loi, promettait d'être difficile. Le CFCM et les CRCM s'étaient préparés à jouer un rôle médiateur entre école et familles. Ne se prononçant pas directement sur la question du voile, la production de fatwas ne faisant pas partie de ses prérogatives, le CFCM avait toutefois soutenu « la liberté des jeunes filles à exercer leurs libertés religieuses » 33. Un événement extérieur, la prise de deux otages français en Irak, où la France n'intervient pas militairement auprès de la coalition dirigée par les États-Unis, et les revendications des ravisseurs sur l'annulation de la loi contre le port d'insignes religieux dans les écoles, ont unifié, pour un moment du moins, les différents protagonistes autour des principes de la République laïque. Ces rebondissements ont épargné au CFCM une rentrée difficile sur le plan national et l'ont propulsé dans sa fonction de relais sur la scène internationale à travers ses appels aux ravisseurs, assortis de quelques cafouillages. Mais le temps use cette unité superficielle, et dès la mi-septembre, les dissensions internes au CFCM refont surface, non pas au sujet du voile, provisoirement mis de côté, mais au sujet du mode de scrutin, remis en question une fois de plus par la mosquée de Paris.

Les membres du CFCM ont explicitement reconnu les lois de la République, dans une sorte de « moment concordataire », – car le mot même de « reconnaissance » a été prononcé – temporaire et instable, fixé dans une procédure de double reconnaissance politique. Pour nombre d'observateurs, celle-ci déroge au principe de laïcité, mais elle s'avère aussi, pour les pouvoirs publics, être une étape nécessaire. Cette reconnaissance réciproque n'est donc pas acquise une fois pour toutes, puisqu'elle n'est pas inscrite dans une procédure juridique mais dans la conjoncture politique. Elle reste par conséquent fragile, car, en cas d'échec du CFCM elle devra probablement être reconduite. Si, à l'inverse, ce dernier réussit, elle n'aurait, alors, plus lieu d'être. Aujourd'hui encore, les décisions du CFCM se prennent par tractations directes entre le ministère de l'Intérieur qui reste toujours partie prenante, l'UOIF et la mosquée de Paris. Si ces négociations continuent d'être le ressort du fonctionnement du CFCM, le Conseil oscillera probablement entre un « islam quasi-officiel » et un simple organe national de gestion du culte. Mais, au-delà de l'existence et du fonctionnement du CFCM, qui ne peut lui-même saisir la justice, les décisions judiciaires sont de plus en plus influencées par la jurisprudence européenne qui répond souvent positivement aux demandes de reconnaissance des libertés religieuses individuelles. Les droits français et européen peuvent fonctionner comme instruments de « demande de reconnaissance » et peuvent être une manière de contourner le CFCM si celui-ci mécontente certaines aspirations de citoyens français musulmans. Les questions que son existence soulève annoncent toutefois que l'islam est enfin entré dans les débats plus larges sur la place de la religion en France.

vendredi 4 mai 2012

Je souhaite votre défaite, Nicolas Sarkozy !


Mohamed Sifaoui


En 2007, vous aviez commencé par caricaturer les citoyens français d'origine maghrébine ou africaine et les immigrés issus du sud de la méditerranée, à travers votre saillie ubuesque du "mouton égorgée dans la baignoire", laissant ainsi entendre que cette population insidieusement barbarisée dans vos discours seraient globalement inaptes au civisme, aux règles de la bienséance et aux valeurs de la République. En 2012, vous vous distinguez, de nouveau, par une nouvelle outrance à l'endroit de cette même catégorie de la population via votre "musulman d'apparence", un concept bien singulier, probablement puisée dans ces vieux discours rances d'une France coloniale et arrogante qui ne voyaient alors ses Indigènes qu'à travers une "population musulmane" indisciplinée et inculte. Dans l'intervalle, fait rare dans la 5e République, votre ministre de l'Intérieur est poursuivi devant les tribunaux pour un racisme contenu dans une "blague" au caractère plus que douteux, son successeur, un autre ministre de l'Intérieur, a estimé plus récemment que votre "civilisation" serait supérieure aux autres ajoutant ainsi la provocation inutile au climat détestable et clivant que vous avez pris soin d'installer au sein de la société française. Évidemment, je passe sur les petites phrases et les sorties graveleuses, alliage de mépris et de rejet à l'égard d'une partie de la société. Attitude qu'on retiendra de votre triste quinquennat. Ces discours méprisants et ces attitudes indignes ayant caractérisé votre mandat sont, en effet, encore vivace dans l'esprit de chaque républicain.
Vous avez fait un choix marketing. À l'évidence, vous avez préféré le discours de l'extrême droite à celui de la République banalisant ainsi ce qui est détestable et balayant à la tronçonneuse plus d'un demi-siècle de combats contre le propos stigmatisant et la parole condamnable. Au nom d'une prétendue lutte contre le "politiquement correct", vous avez choisi de faire céder plusieurs digues et notamment celles qui empêchaient, jusque-là, la désignation du "bouc émissaire", technique dont sont champions généralement les tenants des thèses extrémistes. Vous avez fait ce choix tout en poussant l'outrecuidance jusqu'à convoquer dans vos proses les auteurs et les intellectuels, Hugo, Camus, Jaurès, et j'en passe, qui font l'honneur de cette France que vous représentez décidément si mal. Le moins que l'on puisse dire, c'est que vous avez rompu, vous qui prétendez être attaché aux valeurs essentielles de la France, avec une vieille tradition, bien française, qui veut que le détenteur de la parole publique soit fidèle au classicisme, cette exception culturelle qui accorde, non pas au républicain d'apparence, mais à celui qui est sincèrement et véritablement proche de l'âme de la France, qui accorde, dis-je, à travers la langue de Voltaire, le pouvoir d'user de la nuance. Celle-ci vous est, à l'évidence, totalement étrangère. Par populisme et par une attitude prétendument anti-élitaire (Mais à quelle élite auriez-vous pu appartenir ?) vous avez choisi de vous exprimer non pas comme un candidat à la présidence de la République, encore moins tel un chef (ou un homme) d'État, mais comme un petit leader démagogue cherchant à flatter les sentiments les plus bas qui peuvent exister dans la société dans le seul but de faire de l'électoralisme. Je le sais, honni soit qui mal y pense, vous n'êtes pas raciste. Vous avez juste choisi la xénophobie comme un allié objectif. Pour paraphraser Albert Camus que vous instrumentalisez, avec cette indécence qui caractérise ceux qui croient qu'il suffit de citer un maître pour se prévaloir de son intelligence, je vous dirais, tout simplement, qu'"on ne prostitue pas impunément les mots".
Oui ! Le "musulman d'apparence" que je suis à vos yeux ne vous citera pas un verset du Coran, mais Albert Camus. Vous pourriez considérer l'appel à une quelconque référence islamique comme un acte anti-France et une telle "maladresse" de ma part pourrait probablement vous conduire à déclencher une quelconque situation d'alerte. Ce dont je me garderai bien de provoquer. En revanche, je vous citerai volontiers un vieux proverbe algérien, très laïque et qui, je vous rassure, ne s'inspire aucunement de l'islam. "Les mots peuvent faire plus mal qu'une blessure" dit l'adage populaire au pays qui a vu naître Camus. De ce point de vue, vos mots, vos provocations répétées et injustifiés ont plus que choqué et blessé ces Maghrébins que vous avez choisi d'homogénéiser, tel un troupeau, dans lequel chaque membre aurait décidé, de fait, sous l'impulsion d'un imam ou de je ne sais quel cheikh, de centrer sa vie autour de la religion, l'islam, ce culte que vous semblez honnir tout comme ceux qui se reconnaissent dans vos discours.
Vous avez choisi, par fainéantise intellectuelle, mais probablement aussi par inculture, de mettre sur un pied d'égalité la maghrébine féministe et l'adepte de la burqa ; l'intellectuel laïque et le militant fanatisé ; le terroriste et celui qui le subit, le dénonce et le combat ; l'athée et le croyant ; l'agnostique et le pratiquant et j'en oublie. Vous avez réduit ces personnes pour lesquels vous avez tant de mépris en un groupe homogène et monolithique. Le Maghrébin qui enseigne à l'université et l'excité fanatisé, à vos yeux, c'est "kif-kif bourricot" pour reprendre l'expression chère à cette France nostalgique de la colonisation et qui est si bien représentée dans vos meetings électoraux.
Mercredi encore, lors du débat qui vous a opposé à François Hollande, vous avez répété vos "vérités" estimant que chaque Maghrébin, chaque Africain serait musulman et, par conséquent, selon votre regard biaisé et votre vision tendancieuse et détestable, un danger potentiel pour le vivre ensemble et la République. Vous avez fait, et ce n'est pas la première fois, du déterminisme et de l'essentialisme. Vous avez réduit tous ceux que vous regardez comme des "musulmans d'apparence" à une croyance, à une religion. Dans cette volonté de sonder les cœurs et les âmes, vous avez nié le fait que des personnes, issues de ces populations dont vous parlez avec un mépris, mal dissimulé, pouvaient, souvent, se révéler, plus républicaines et plus attachées à la laïcité que vous-même, peut-être athées, voire agnostiques. Vous avez voulu laisser croire, en réalité, que chaque musulman pratiquant serait un intégriste inaptes aux valeurs de la République et, peut-être, un terroriste en puissance. Le message subliminal que vous avez voulu passer est simple : vous vouliez dire en définitive, qu'en raison d'une origine commune, d'un prénom commun, le criminel Mohamed Mérah serait identique à tous les Mohamed qui vivent sur le sol de République. Naturellement, adepte du double discours, un point commun qui vous rapproche de Tariq Ramadan, vous allez nous rétorquer que vous seriez opposé aux amalgames et à la stigmatisation alors que pendant dix ans, vos discours, vos envolées et votre action ont fait de l'amalgame et de la stigmatisation un fond de commerce politique. Qui peut encore vous croire ?
Je tiens à vous le dire sincèrement et sans aucune haine ni aucun ressentiment de ma part. Je suis de ceux qui souhaitent du fond du cœur assister à votre défaite ce dimanche 6 mai. Je vous rassure, ma réaction n'est ni communautariste, je ne suis pas de ceux-là, ni subjective. Mon souhait est motivé par un attachement à des principes que vous avez piétinés. Et je vous l'écrit tous aussi franchement : vous ne méritez pas la France, vous ne méritez pas la République dont vous avez sali l'image et méprisé les valeurs. Honte à vous !

Lire aussi : Sarkozy : le plus mauvais président !
et : Le communautarisme, c'est comme le cholestérol

jeudi 3 mai 2012

Malek Chebel : "Aux musulmans je dis : voyagez ! comparez !'"

Sur l'islam et ses faux dévots, sur l'Algérie livrée à l'arbitraire et le Printemps arabe, l'écrivain nous dit ses vérités.
"Dictionnaire amoureux de l'Algérie", de Malek Chebel (éditions Plon).
Défenseur d'un islam des lumières, l'anthropologue des religions Malek Chabel publie un Dictionnaire amoureux de l'Algérie (Plon), où il est né il y a cinquante-neuf ans. Personnel, intelligent, et savoureux.
Le Point : La lecture de vos livres fait immédiatement aimer l'islam. Et pourtant, de la tuerie de Toulouse à ce qui se passe en ce moment en Afrique avec Ansar Dine et Aqmi, l'islam inquiète. Comment expliquez-vous qu'il ne parvienne pas à montrer un visage rassurant ?
Malek Chebel : L'islam est en pleine mutation, et ses turbulences sont d'autant plus fortes qu'elles sont nourries par des régimes qui tombent, des potentats qui s'accrochent à leur pouvoir, des Constitutions vieillottes. Si je peux comparer, nous passons d'une période d'immobilisme à une période de très forte contestation. L'existence même des sultanats, émirats et autres monarchies est remise en question. Les turbulences sont à la hauteur des enjeux. Actuellement, les plus violents donnent de la voix, et je suis le premier à le constater, cela est nocif et même mortifère. Mais je ne suis pas sûr que ce remue-ménage puisse durer éternellement. C'est un espoir raisonnable fondé sur la détermination des jeunes à ne pas se laisser confisquer leurs révolutions, notamment en Égypte, mais aussi sur des raisons politiques : tous les régimes non légitimes sont pris de panique et cherchent à colmater les brèches. Cela ne durera pas longtemps. À ce moment-là, l'islam nouveau apparaîtra comme une alternative.
Est-ce que les musulmans de France ne devraient pas davantage se manifester pour montrer le visage doux de l'islam ? Après tout, les supporters d'un islam dur ne se gênent pas pour faire parler d'eux ! 
C'est mon souhait le plus cher ! Je les connais bien, ils sont nombreux à subir sans broncher la fatalité de l'islamisme et de la manipulation salafiste, mais ils gagneraient à le dire collectivement. Ce serait alors le début d'une ère nouvelle, celle de la désaliénation religieuse et l'amorce d'une véritable citoyenneté fondée sur le vivre ensemble, ici et maintenant. Pour l'heure, les oppositions Orient-Occident sont malheureusement inscrites en creux dans l'esprit de chaque musulman. Mais il arrivera le moment où tous les musulmans qui souffrent de l'image abîmée de leur culture d'origine auront le sursaut nécessaire pour dire stop aux manipulateurs, aux prédicateurs et aux idéologues qui vivent de cette même frilosité, que je dénonce à voix haute.
Quel bilan faites-vous du Printemps arabe, qui partout a porté, par les urnes, des gouvernements islamistes ? 
Qu'il y a encore beaucoup de travail à faire. L'islam en tant que foi n'est pas encore détaché de la politique, et je le regrette. Là encore, il faut que les musulmans arrivent à passer le point de clivage entre leur foi personnelle et les enjeux politiques
Vous publiez un Dictionnaire amoureux de l'Algérie, où vous êtes né il y a cinquante-neuf ans. Vous écrivez, dans l'introduction, que l'Algérie est l'objet d'un immense ressentiment et d'une profonde déception pour ceux qui ont cru en son destin... Qu'est-ce que vous voulez dire ?
Que, cinquante ans après l'indépendance, il y a des regrets ? Oui, absolument. Je trouve que ce pays a trop vécu sur son acquis dit "révolutionnaire". On découvre qu'une partie de ces "révolutionnaires" étaient juste des opportunistes, et que leur enrichissement passait - et passe encore aujourd'hui - devant l'intérêt collectif, la gabegie étant devenue presque un critère de réussite. Tant que le bien public, l'État de droit et l'établissement d'une justice souveraine qui ne soit inféodée à aucun baron du système ne seront pas garantis, l'Algérie sera toujours ce pays de prédateurs chevronnés, qui aspire à la "démocratie populaire et socialiste" sans jamais voir ni la démocratie, ni la dimension populaire, et encore moins le socialisme. L'Algérie est un pays que les dieux ont voulu beau et que les hommes ont voulu laid.
Vous nous dites que l'Algérie subit "trois conservatismes " : militaire, politique, et religieux, et que vous-mêmes êtes "habité par la folie algérienne". Pour paraphraser Shakespeare, il y a quelque chose de pourri au royaume d'Al-Djazaïr ?
Il y a une malédiction algérienne née à la passation même du pouvoir entre la France et l'Algérie. Si l'indépendance algérienne s'est faite dans le sang et la violence, la transition démocratique, elle, s'est faite dans le silence du bureau du FLN. Les barons du système n'avaient aucune envie de restituer leur dignité aux Algériens, ils perpétuaient juste un régime de droits régaliens et se sont attribué les dividendes sans jamais se poser la question de la légitimité politique. Combien de fois les présidents en poste ont-ils pris des décisions majeures, comme le fait de passer du "socialisme" à l'algérienne à une économie de marché - elle aussi à l'algérienne, c'est-à-dire anarchique - sans jamais demander son opinion au peuple. Les décrets présidentiels ont souvent pris le pas sur les référendums. C'était valable pour la langue, pour le statut de Sonatrach*, pour l'orientation religieuse, etc. Ensuite, le premier président élu par ses pairs regroupés sous la seule bannière du FLN a été déposé quelques années après par Boumedienne, qui a gauchisé le pays, tout en distribuant des prébendes inacceptables aux militaires, qui, depuis toujours, se sont crus tout-puissants. Il y a en Algérie un déficit d'État de droit qui sera difficile à combler. 
C'est un dictionnaire amoureux. Il commence par l'évocation d'une cousine qui parlait sans arrêt de sexe et dont les bras potelés vous enveloppaient comme des corolles "dans des parfums de hammams", et se poursuit par l'évocation des fraises juteuses de Skikda, celle du bleu éclatant de la mer et du miel d'Algérie... Vous voulez vraiment nous faire croire que l'Algérie, c'est le paradis des sens ? 
Oui. Si les moeurs étaient séparées de la croyance et si l'émancipation des femmes algériennes n'était pas restée un voeu pieux - que l'on ressort magiquement comme un épouvantail pour enfumer les gogos -, on aurait un pays de Cocagne où les artistes seraient dans leurs ateliers, les cinéastes derrière leurs caméras, les écrivains dans leurs bureaux et les femmes un peu partout. Mais, jusqu'à nos jours, aucun ministre en charge de ce dossier n'a mis en jeu son portefeuille, ou même démissionné, après avoir constaté les blocages volontaires que beaucoup de religieux et non-religieux, tous misogynes et paternalistes, ont cru bon d'opposer aux lois versatiles que le Parlement vote sans même y croire. 
On apprend aussi dans votre dictionnaire que les Touareg, peuple sur lequel on ne sait pas grand-chose, mais dont on parle beaucoup aujourd'hui, ont été jadis dirigés par une femme... C'est l'Antinéa de L'Atlantide, de Pierre Benoit ?
Dans l'ensemble, les Touareg sont une population pacifique qui partage une histoire et une culture antique sur les cinq pays du Sahel où leur groupe humain s'est installé depuis longtemps. Mais l'idéologie de mort qui les a pris en écharpe du temps de Kadhafi et les sécheresses récurrentes de la région ont réveillé leur irrédentisme coutumier. Les Touareg ont-il été dirigés par une reine ? C'est possible... Mais nous manquons de beaucoup d'éléments majeurs pour le dire de manière absolue. Ce qui est certain, c'est le rôle que jouent certaines femmes dans l'organisation de la cérémonie musicale. Je l'ai vécu et je l'ai vu. Au moment où la musicienne touareg accorde son imzad (un violon), le mystérieux Touareg, avec son chèche indigo, prépare le thé et le fait couler pour sa femme. 
Vous parlez beaucoup de sensualité dans votre livre, et vous avez participé à l'exposition "Le corps découvert" à l'Ima. On y découvre que la nudité fait aussi partie de la tradition artistique arabe...
Oui, on aime que l'Orient sensuel puisse renaître de ses cendres, et retrouver un peu de ses couleurs d'antan. À vrai dire, l'exposition est certes un point de bascule nécessaire et il est réservé à un public de musée, ce qui signifie que l'impact sera malgré tout limité aux cercles d'initiés. Je le regrette beaucoup. Par chance, cette exposition sera un révélateur pour les artistes exposés, qui pourront se réclamer de cette "scène" pour créer de nouvelles pièces. Mais la culture de la chair, outre qu'elle fait frémir tous les conservateurs religieux, n'est pas encore la panacée dans le monde feutré des grandes villes. Sa consommation est honteuse, et seuls quelques missionnaires arrivent encore à en parler. J'en sais quelque chose, moi qui suis l'auteur du Corps en islam, paru à Paris, et qui date de... 1984. 
Dans Le grand Coeur, Jean-Christophe Rufin raconte qu'au XVe siècle Jacques Coeur découvre, à Damas, une civilisation moyen-orientale fondée sur le bien-être du corps. Pourquoi ce monde-là s'est-il mis, à un moment, à sanctionner le plaisir ? 
La culture du corps, la jouissance et le bien-être sont toujours des terres de liberté, et, à ce titre, ils ne sont jamais donnés, mais arrachés. Passé la période paradisiaque de l'Andalousie céleste (car elle était présentée par les poètes arabes comme une terre de miel et de douceurs, épithètes du paradis dans le Coran), le monde arabe, et l'islam, et la Turquie ont été pris dans une morosité gigantesque, un maelström destructeur, une perte de confiance, un doute... Ce qui était beau auparavant est devenu suspect, inconvenant. Nous sommes la première génération, depuis plusieurs siècles, à nous intéresser de nouveau au corps, à la jouissance, à la sexualité, en dehors et en opposition aux prédicats dogmatiques venus d'on ne sait où, et qui brident la vertu d'une religion fondée sur la douceur de vivre, sur le charnel. 
Quand on demandait au Prophète ce qu'il avait aimé de ce monde, il répondait : "Les femmes, les parfums et la prière." Alors pourquoi l'islam a-t-il tant de problèmes avec le sexe ?
Non, ce n'est pas l'islam à proprement parler, qui continue à plaider la cause de la chair (tout au moins la chair "légitime", le nikah), qui est un argument céleste, mais précisément les conservateurs qui vivent et prospèrent sur la dépossession du Coran par ses premiers destinataires et lecteurs, les croyants. Vous vous rendez compte : encore aujourd'hui, en 2012, des femmes algériennes finissent leur vie en étant vierges uniquement parce que le frère, le père, la famille continuent à leur interdire de rencontrer des hommes en dehors de ceux qu'on leur impose pour un mariage arrangé... C'est pourquoi je dis que, le jour où le Coran sera accessible à tous, qu'il sera lisible et réellement lu, les télécoranistes et les prédicateurs à la petite semaine seront moins arrogants. Et notre "Mai 68" sera alors possible : les jeunes s'empareront de leur destin et le diront sans ambages et sans frilosité honteuse.
Khadidja, la première femme du Prophète, était plus âgée que lui, elle était veuve et femme d'affaires, et c'est d'ailleurs elle qui l'a engagé comme caravanier. Alors comment un musulman sensé peut-il avoir une conception aussi "inégalitaire" du rapport homme-femme ?
Eh bien, c'est la question que je pose dans tous mes livres, en rappelant ces évidences. J'essaie de donner l'exemple du Prophète à tous ceux qui, aveuglés par leur fanatisme, veulent l'imiter sans le prendre sincèrement en exemple. Le Coran évoque justement ces hypocrites, al-mûnafiqûn, qui passent pour des croyants, mais qui n'ont qu'une obsession : dominer et s'engraisser au détriment des pauvres gens qui ne peuvent comprendre le Coran et ont besoin qu'on le leur explique. Il faut savoir que la lecture du Coran - comme au temps de la Bible en latin - est strictement réservée à des imams autoproclamés qui rechignent à voir ce savoir leur échapper des mains. 
Lors du congrès de l'UOIF, l'Union des organisations islamiques de France, Tariq Ramadan a invité les musulmans à "s'exiler intérieurement" des non-musulmans. "Éloigne-toi d'eux, dans un bel exil", a-t-il déclaré en les exhortant aussi à la "résistance". Que lui répondez-vous ?
Tous ceux qui veulent embastiller les musulmans dans une citadelle dont eux seuls auraient la clé ne leur cherchent aucun bien. Au contraire, je prétends que les musulmans doivent être libérés des chaînes de tous les maîtres opiomanes, pour faire écho à la formule de Marx à propos de la religion, qui vendent des rêves à bas prix. Ces maîtres opiomanes sont ceux qui leur serinent à l'oreille qu'ils sont les meilleurs du monde, qu'ils sont purs - et les autres, forcément impurs -, et ils sont la cause de leurs maux. Il faut vraiment sortir de la caverne de Platon, abolir les illusions, s'engager sérieusement dans le monde actuel, tel qu'il est, avec ses grandeurs et ses servitudes. Aux musulmans, je dis : voyagez dans le monde, comparez, analysez, instruisez-vous, lisez, écoutez et, enfin, faites-vous votre propre jugement. Méfiez-vous des imams qui vous disent qu'Allah a dit ceci ou a dit cela : ils ne font que transmettre leur propre idéologie, avec ses fantasmes, ses raccourcis, ses obstinations. À mes yeux, les musulmans de France sont majeurs et conscients, ils sont sérieux et travailleurs. Ils n'ont aucun besoin ni aucune envie de s'attrouper au profit d'aucune église ni d'aucune secte.
Dans "Le Point", dernièrement, vous avez gentiment épinglé "ces salafistes qui veulent vivre comme le Prophète sans avoir le courage de quitter leur pavillon de banlieue avec eau chaude". Contesteriez-vous la pureté de leur islam ?
Absolument. D'ailleurs, s'ils étaient sincères, on ne devrait pas les voir sur la scène publique, ni dans les mosquées, ni plastronner sur tous les forums, surtout en se cachant derrière des leurres. Un musulman sincère ne vend pas son adhésion à Dieu pour quelques moments de gloire, car c'est là "un troc misérable", dit le Coran (II, 147). À mes yeux, le vrai musulman est celui qui ne prend pas en otage les siens, c'est celui qui n'impose rien à personne, d'autant que, dit encore le Coran, l'humilité est l'attitude la plus enviable chez le croyant. 
La thèse d'un "islam des Lumières", islam pour lequel vous militez, n'est-elle pas de moins en moins crédible quand on voit que, quelques mois après le Printemps arabe, le parti Ennahda au pouvoir en Tunisie réprime des manifestations et qu'on poursuit de plus en plus pour "atteinte aux valeurs du sacré", comme ce fut le cas pour le patron de la chaîne de télévision Nessma parce qu'il a diffusé le film d'animation Persépolis ?
L'islam des Lumières est un processus long et complexe, ce n'est ni un constat stérile et dépressif, ni une charte, ni un programme politique. Il se veut précisément comme un appel à l'intelligence de chacun, un manifeste en faveur du vivre ensemble. D'ailleurs, j'essaie actuellement avec quelques amis de le doter d'une fondation pour un islam des Lumières, afin de garder le "fil", et de le lui donner une meilleure visibilité. Ceci étant, il faut travailler à cette nouvelle étape : un islam intégré au sein de la République, un islam qui ne soit pas soumis à l'"origine", mais au "projet", un islam moderne, rassembleur et paisible. Toutes ces données sont celles de la citoyenneté et de la République. Je ne crois pas que l'intérêt des musulmans vivant en France et dans tous les pays démocratiques est de contester ce régime. Bien au contraire, si l'islam pourra un jour démontrer sa compatibilité avec les Lumières, c'est précisément en travaillant la cohésion sociale, en militant pour la dignité de chacun dans le respect de tous et en mettant en tête de son programme l'ouverture au monde et la connaissance. Savez-vous quel est mon slogan depuis que j'ai lancé cette idée d'islam des Lumières ? "Le savoir est une prière !"