mardi 14 janvier 2014

Le « grand jeu » de l’Arabie saoudite pour étouffer les « printemps arabes »


Le 14 janvier 2011, Ben Ali s'envole pour Djedda, en Arabie saoudite, sans se douter qu'il y passera les trois années suivantes dans un exil aussi ennuyeux que doré. Paris n'a pas voulu de lui, ni aucun autre pays arabe. Seul le géant saoudien a l'argent et la légitimité religieuse pour se permettre d'accueillir le nouveau paria. Seule l'Arabie saoudite réalise combien ce qui vient de se passer en Tunisie la menace.
Pendant trois ans, le pouvoir saoudien va se dépenser sans compter pour endiguer la vague des révolutions arabes ou la mettre au service de ses ambitions régionales. En Egypte, la monarchie a remis en selle les militaires à coups de pétrodollars pour étouffer les Frères musulmans et les révolutionnaires. En Syrie, elle soutient les rebelles pour mieux contrer l'Iran. Retour sur trois années de tourmente.
LE TEMPS DES PEUPLES
Partie de Sidi Bouzid, au centre de la Tunisie, le 17 décembre 2010, après l'immolation de Mohamed Bouazizi, un jeune vendeur de fruits et légumes désespéré, la révolte ne gagne Tunis, la capitale, que le 11 janvier.
Partout, les postes de police et les locaux du parti au pouvoir sont brûlés, les portraits du dirigeant arrachés, aux cris de « Dégage ! » En première ligne, les jeunes affrontent les forces de sécurité malgré les tirs à balles réelles, avant que ne se mêlent, au fil des jours, avocats, enseignants, chômeurs, entrepreneurs. Al-Jazira, la chaîne qatarie, diffuse en continu les images de cette contestation populaire et son slogan : « Justice, dignité et liberté ! » D'Alger au Caire, des millions de téléspectateurs assistent, médusés, à l'effondrement, en moins de trois semaines, du premier dictateur arabe.
En Egypte, les premières manifestations éclatent le 25 janvier au Caire, à Alexandrie ou à Suez. Puis la place Tahrir, au cœur de la capitale égyptienne, théâtre de heurts meurtriers avec les forces de sécurité, devient le symbole d'une contestation disparate mais déterminée qui associe des femmes, des hommes, des jeunes, des vieux de tous horizons politiques.
« Descends de ta machine et va rejoindre les braves de la place Tahrir ! », lance un vieux mécano à un soldat. Les craintes sont grandes, alors qu'Hosni Moubarak a appelé l'armée à la rescousse. Ici aussi, la foule scande : « Le peuple veut la chute du régime ». « En plus d'être populaires, ces mouvements sont spontanés, ils relèvent d'une logique émeutière et, en conséquence, n'ont pas été conduits au sens strict par un chef, une idéologie ou une organisation politique », relèvent les chercheurs Michaël Béchir Ayari et Vincent Geisser, auteurs de Renaissances arabes (Editions de l'Atelier, octobre 2011).
Le 11 février, lâché par l'armée, le raïs égyptien est contraint à la démission. Le monde arabe est sidéré, à commencer par les dirigeants saoudiens, qui reprochent à Washington de souffler sur les braises de la contestation en lâchant un à un ses plus fidèles alliés.
Plus près encore du royaume, le Yémen, qui possède 1 800 kilomètres de frontière commune avec l'Arabie saoudite, s'est à son tour animé. Le 27 janvier, des milliers de manifestants se rassemblent à Sanaa pour réclamer le départ du président Ali Abdallah Saleh.
Après trente-trois ans à la tête de l'Etat, ce dernier veut modifier la Constitution pour se représenter en 2013. La rébellion se répand d'Aden, notamment parmi les étudiants, jusqu'aux wadis extrêmes de l'Hadramaout. Du jamais-vu. Ali Abdallah Saleh, qui a survécu à un attentat et a dû se faire soigner en Arabie saoudite, se voit contraint à l'automne de signer, à Riyad, un accord de transition qui le pousse vers la sortie.
Un autre incendie s'allume dans le petit royaume du Bahreïn, le 14 février. Les jeunes manifestants, à majorité chiite, campent sur la place de la Perle de Manama, pour contester la mainmise sur le pouvoir de la dynastie sunnite des Al-Kahlifa. Mais, le 2 mars, l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis envoient des troupes au secours de leur voisin : plus de 1 000 hommes affectés à la défense des institutions et des infrastructures stratégiques. Les chars des forces de sécurité bahreïnies évacuent violemment les contestataires accusés d'être manipulés par la grande puissance chiite, l'Iran.
Le 18 mars, le monument de la place de Manama (six colonnes arquées qui enserrent une boule blanche représentant une perle), est rasé. La fronde bahreïnie avortée marque la première intervention de Riyad, champion des intérêts sunnites au Moyen-Orient, dans le « printemps arabe ».
Riyad, qui voit s'allumer des feux dans toute sa sphère d'influence, interviendra dans la foulée une deuxième fois en proposant au Maroc, à son tour bousculé par des manifestants du Mouvement du 20-Février, et à la Jordanie de rejoindre le club très fermé du Conseil de coopération des Etats du Golfe, jusque-là réservé aux pétromonarchies. Une sainte alliance contre-révolutionnaire se dessine.
L'embrasement n'est pourtant pas fini. La Libye puis la Syrie entrent à leur tour dans le cycle des manifestations-répressions. Mais à la différence des autres, la contestation dans ces deux pays basculera dans la guerre. Le conflit libyen, qui a débuté par des manifestations à Benghazi le 17 février, ne s'achève que le 20 octobre à Syrte par le lynchage du colonel Mouammar Kadhafi, qui, après quarante-deux ans de règne, était le plus vieux dirigeant arabe. Il aura fallu l'intervention de l'OTAN, pour que le conflit s'achève, au prix de milliers de morts.
La tragédie syrienne, elle, commence le 15 mars 2011 par une manifestation à Deraa, une ville située à la frontière avec la Jordanie, pour faire libérer quelques adolescents frondeurs, qui avaient tracé des graffitis antirégimes. Arrêtés, sauvagement torturés, ils ne seront rendus à leur famille qu'une semaine plus tard. Trop tard. La révolte contre le pouvoir autoritaire de Bachar Al-Assad, qui a succédé à son père Hafez en 2000, gagne d'autres villes. Malgré la peur, les cortèges grossissent.
Partout, les murs se couvrent de slogans et de caricatures. La parole s'est libérée. Dans la rue, on harangue, on crie, on interpelle. Les islamistes, longtemps contraints à la clandestinité, rentrent d'exil et fondent des partis, des plus modérés aux plus radicaux. A la « droite » des Frères musulmans émergent les salafistes. L'Arabie saoudite, qui se méfie de la confrérie, réputée trop politique, finance les salafistes, en espérant pouvoir mieux les contrôler. Des groupes radicaux Ansar Al-Charia naissent en Tunisie, en Egypte, au Yémen, en Libye.
Mais, déjà, des pays organisent les premières élections libres. La Tunisie, bientôt imitée par l'Egypte, inaugure ce nouveau cycle le 23 octobre 2011. Des files interminables de votants se forment.
LE TEMPS DES FRÈRES MUSULMANS ET DU QATAR
Les islamistes n'ont pas joué les premiers rôles dans les soulèvements populaires du début de l'année. Mais leur discipline, qui tranche sur la désorganisation des révolutionnaires, et l'aura dont ils sont nimbés en tant qu'opposant numéro un aux régimes qui viennent de s'écrouler, les aident à combler leur retard. Ennahda, le parti de Rached Ghannouchi, une émanation de la confrérie, remporte 89 des 217 sièges de l'Assemblée constituante tunisienne. Un scénario similaire se déroule en Egypte, à la fin de l'année. Les législatives tournent au triomphe pour les Frères musulmans, qui s'emparent de la moitié de l'Assemblée du peuple.
Le Qatar se frotte les mains. Le petit émirat gazier est le protecteur de la confrérie depuis que l'Arabie saoudite l'a répudiée au début des années 1990, en raison de son soutien à l'invasion du Koweït par Saddam Hussein. Le souverain local, le cheikh Hamad Ben Khalifa Al-Thani, est persuadé que l'islamo-conservatisme des Frères correspond aux aspirations profondes des peuples arabes.
De nombreuses figures de l'islam politique ont trouvé refuge à Doha, dont le célèbre télécoraniste égyptien Youssef Al-Qaradawi. Avec les « printemps arabes » qui portent ses protégés au pouvoir, le Qatar a l'occasion de se hisser sur le devant de la scène régionale et de damer le pion à son voisin saoudien, englué dans des calculs de succession. L'impétueux cheikh Hamad est obnubilé par l'idée de faire connaître et rayonner son minuscule pays : les coffres-forts de l'émirat, gorgés de gazodollars, et l'antenne d'Al-Jazira sont aussitôt mis au service des révolutions.
Cet interventionnisme, qui rompt avec la posture de médiateur, privilégiée jusque-là par Doha, débute avec l'affaire libyenne. Manœuvrier hors pair, le premier ministre Hamad Ben Jassem Al-Thani est l'un des principaux parrains de la résolution 1973 du Conseil de sécurité, qui a conduit au déploiement de l'aviation de l'OTAN dans le ciel libyen. Le soutien des pays du Golfe a permis de convaincre la Russie de ne pas opposer son veto.
L'Arabie saoudite, mortifiée par la chute de Ben Ali et de Moubarak, a cédé au forcing de Doha. Le roi Abdallah a un vieux compte personnel à régler avec Mouammar Kadhafi, soupçonné d'avoir trempé dans un projet d'attentat contre lui, en 2003, à l'époque où il était prince héritier. En mars 2009, à Doha, le tyran de Tripoli l'avait qualifié de « marionnette » des Britanniques et des Américains devant tous ses pairs arabes, avant de quitter la salle, plein de morgue.
Les équipes d'Al-Jazira ont débarqué les premières à Benghazi, tête de pont du soulèvement libyen. La chaîne vit en osmose avec les révolutionnaires. Interdite en Tunisie, elle avait couvert la révolte anti-Ben Ali en puisant, sur les réseaux sociaux, des vidéos tournées par les manifestants. Juste après l'annonce du départ de Moubarak, le 11 février, « la voix des sans-voix » était restée silencieuse pendant quinze interminables minutes, l'écran figé sur le volcan de la place Tahrir, dans un stupéfiant moment de communion avec son public.
Dans les sables de Cyrénaïque, le style Al-Jazira, spectaculaire mélange d'info et d'agit-prop, est porté à la perfection. « Chaque révolutionnaire, je lui baise le front, je me prosterne devant lui », déclame, lyrique, un cheikh libyen depuis les plateaux de Doha. Symbole de son désir de puissance, le Qatar a envoyé une demi-dizaine de Mirage 2000 – la moitié de son aviation de chasse – aux côtés des Rafale français. Pendant ce temps, les forces spéciales qataries forment et guident les rebelles libyens dans leur assaut Bab Al-Azizia, le QG fortifié de Kadhafi, fin août 2011.
L'hubris qatarie se reporte alors sur la Syrie. En rappelant son ambassadeur à Damas en juillet 2011, quatre mois après le démarrage du soulèvement, l'émirat a officialisé sa rupture avec le régime Assad, qu'il avait pourtant courtisé à la fin des années 2000, comme Nicolas Sarkozy, le meilleur ami de l'émir Hamad Ben Khalifa Al-Thani. Décidée à être « du bon côté de l'Histoire », la micromonarchie prend donc le parti de la rue. Al-Jazira ouvre son antenne aux vidéos sanguinolentes venues de Syrie. Dans son émission phare, « La charia et la vie », le cheikh Qaradawi vilipende le clan Assad et ses alliés iraniens et libanais du Hezbollah, avec des accents de plus en plus sectaires. Comme en Libye, où elles avaient porté à bout de bras le Conseil national de transition, la vitrine politique de la rébellion, les autorités qataries patronnent le Conseil national syrien, où les Frères sont majoritaires.
Ulcéré par les veto à répétition de la Russie et de la Chine – un « permis de tuer », selon le premier ministre qatari Hamad Ben Jassem –, le Qatar pousse à la militarisation du soulèvement. Une discrète filière de livraison d'armes se met en place, via la Turquie, qui partage le tropisme pro-Frères de l'émirat. Les premières cargaisons s'envolent de Doha au mois de janvier 2012 et les rotations s'accélèrent après l'entrée des rebelles dans Alep, au mois de juillet. Dans l'esprit des stratèges de Doha, Alep sera le Benghazi syrien, un tremplin vers la victoire finale.
Les princes de Doha sont d'autant plus portés à l'optimisme que tout semble leur réussir. Le 6 février 2012, ils ont présidé à la signature d'un accord de réconciliation entre le Hamas et le Fatah. Conformément à leur souhait, le chef du mouvement islamiste palestinien, Khaled Mechaal a d'ailleurs rompu avec Bachar Al-Assad, son ancien bienfaiteur, pour se placer sous leur tutelle, à Doha.
En Egypte, à la fin du mois de juin 2012, la présidentielle est remportée par le poulain de Doha, Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans. Quinze jours après la proclamation des résultats, la secrétaire d'Etat américaine, Hillary Clinton, rencontre le nouvel élu. Plus que jamais, le Petit Poucet qatari se rêve en pygmalion du nouveau Moyen-Orient.
LE TEMPS DE L'ARABIE SAOUDITE
Mais, à Riyad, ces prétentions commencent à agacer. A l'été 2012, la monarchie des Saoud se met en ordre de bataille. Le prince Bandar Ben Sultan, ambassadeur à Washington de 1983 à 2005, prend la tête des services de renseignement du Royaume. On compte sur sa connaissance des arcanes du Congrès américain. Son rôle d'intermédiaire durant le djihad antisoviétique en Afghanistan, qui avait consisté à marier islam radical, pétrodollars, CIA et missiles Stinger, avait fait des merveilles.
Pourquoi pas en Syrie ? Le pays de Bachar Al-Assad est en effet le théâtre d'un nouvel affrontement géopolitique d'ampleur tellurique. Le conflit syrien a des allures de poupées russes. La contestation est surtout le fait des sunnites, majoritaires mais marginalisés par un régime tenu par les alaouites, une secte dissidente du chiisme.
A l'échelle régionale s'affrontent l'Iran chiite, meilleur allié de Damas, et le Qatar, la Turquie et l'Arabie saoudite, qui se disputent le leadership sunnite. Au niveau mondial, on retrouve la Russie, aux ambitions retrouvées – et la Chine – face aux Etats-Unis et ses alliés britanniques et français.
Coïncidence ou premier effet de l'arrivée de Bandar Ben Sultan, un attentat ravage le QG de la cellule de crise du régime syrien le 18 juillet 2012 à Damas. Le ministre de la défense, le beau-frère du président, Assef Chaoukat, et le chef de la Sécurité nationale perdent la vie, Damas semble aux abois, Riyad exulte. On prétend même un instant que le maître espion iranien, Qassem Suleimani, chef de la force Al-Qods, unité d'élite du régime, a été tué. A tort.
Au même moment, Alep est envahie par les rebelles. Ces derniers progressent partout. Il s'emparent de la totalité de la frontière avec la Turquie, puis de celle avec l'Irak. Au sud, des livraisons d'armes lourdes croates, achetées par Riyad, permettent d'ouvrir un nouveau front. Même Damas est menacée.
Conscient du danger, Téhéran, sous l'impulsion des gardiens de la révolution, qui ont écrasé en 2009 sous Mahmoud Ahmadinejad le « printemps iranien », décide alors de mobiliser toutes ses forces et ses relais pour sauver le soldat Bachar. Le Hezbollah libanais est appelé à la rescousse, les milices chiites irakiennes aussi. L'armée syrienne est réorganisée par une nuée de conseillers iraniens.
De son côté, Moscou livre des armes sans compter, et le sursaut chiite finit par payer. A partir de juin 2013 et de la chute de Qoussair, une ville stratégique près de la frontière libanaise, Bachar Al-Assad réussit à réenclencher la marche avant. Le front rebelle, lui, se fissure sous les coups de boutoir des groupes djihadistes, à commencer par le plus féroce d'entre eux, l'Etat islamique en Irak et au Levant, qui terrorise les zones « libérées » au nom du drapeau noir du prophète.
Prise de court par les révolutions, la diplomatie saoudienne avait peiné à se réveiller. A présent, elle se montre plus cohérente et agressive. Elle n'a toujours pas digéré l'éviction d'Hosni Moubarak, son grand ami régional, au profit du Frère musulman Mohamed Morsi, allié au petit Qatar. Pis : Morsi à peine élu se rend à Téhéran en septembre  2012, alors que les relations entre l'Egypte et l'Iran sont rompues depuis la révolution islamique de 1979.
Rien ne semble lui résister : médiateur entre Israël et le Hamas lors de la « miniguerre » de novembre 2012 à Gaza, le Frère-président recueille les louanges de Washington. N'a-t-il pas réussi à écarter en douceur l'inamovible ministre de la défense, le maréchal Tantaoui, pour un militaire réputé loyal et pieux, le général Abdel Fattah Al-Sissi ?
C'est alors que Morsi commet un faux pas majeur. Trop confiant, il promulgue le 22 novembre 2012 un décret constitutionnel le plaçant au-dessus de tout recours judiciaire. Et, dans la foulée, présente au référendum une Constitution ambiguë et hâtivement rédigée.
C'est le tollé. L'explosion de colère, simultanée dans tout le pays, surprend la confrérie, qui mobilise ses milices. Les troubles font plusieurs dizaines de morts. La Constitution finit par être adoptée en décembre, mais le charme est rompu : les Frères ont perdu le pays. Mohamed Morsi apparaît comme l'homme d'une faction. Les militaires lui lancent des avertissements mais il n'en a cure, confiant qu'il est dans la ligne de crédit illimitée ouverte par le Qatar. Pourtant, le pays s'enfonce dans la crise, tout comme la Tunisie, à qui l'Arabie saoudite a aussi coupé les financements.
Au printemps 2013, trois jeunes militants, qui ont fondé un mouvement nommé Tamarrod (« rébellion » en arabe), lancent une pétition pour destituer M. Morsi. Les signatures affluent par millions. Le 30 juin, des millions de manifestants sont dans la rue, et l'armée envoie ses hélicoptères saluer la foule. Mohamed Morsi est en sursis. Le 3 juillet, le général Al-Sissi dépose en douceur le premier islamiste élu démocratiquement à la tête d'un pays arabe, avec la bénédiction des autorités religieuses du pays. Un nouveau président par intérim, Adly Mansour, est nommé. Tout est remis à plat : les nouvelles autorités promettent une nouvelle Constitution et des élections dans les six mois. L'Arabie saoudite et les Emirats saluent le changement par des prêts et des dons à hauteur de 12 milliards de dollars (8,8 milliars d'euros).
Comme un signe du destin, l'émir Hamad du Qatar, sentant peut-être le vent tourner, avait passé le 25 juin la main à son fils Tamim, réputé plus prudent. L'émirat a atteint ses limites : il concentre désormais plus de critiques que de soutiens. Il est temps de replier les voiles. Petit à petit, l'Arabie saoudite triomphe, d'autant que le Turc Recep Tayyip Erdogan, un autre rival, est en proie à des difficultés intérieures avec les manifestations de la place Taksim.
En Egypte, les Frères musulmans s'accrochent à la « légitimité » des urnes. Les médiations américaine et européenne ne parviennent pas à éviter la confrontation. Le 14 août à l'aube, les véhicules de la police prennent d'assaut le campement islamiste entourant la mosquée Rabaa Al-Adawiya au Caire. C'est le massacre. En représailles, une cinquantaine d'églises coptes sont incendiées. A la fin de la journée, on compte un millier de morts.
S'ensuit une répression impitoyable, encouragée par Riyad et attisée par le nationalisme ombrageux des militaires. Les principaux cadres des Frères musulmans sont sous les verrous, ainsi que des milliers de militants. Mohamed Morsi est déféré devant les tribunaux alors qu'Hosni Moubarak bénéficie d'un non-lieu. Fin décembre 2013, la confrérie est décrétée « organisation terroriste » par les autorités égyptiennes. Peu importent la rébellion du Sinaï ou les attentats, un nouveau régime autoritaire s'installe sur les rives du Nil, conformément aux souhaits de Riyad, qui n'a jamais goûté le « printemps des peuples ». Mardi 14 janvier 2014, une nouvelle Constitution est mise au vote. Le général Al-Sissi, qui ne cache plus ses ambitions présidentielles, veut en faire un plébiscite.
En Tunisie aussi, les Frères musulmans d'Ennahda ont dû abandonner le pouvoir, mais en douceur et au terme d'une interminable crise politique, qui a paralysé le pays d'août 2013 à janvier 2014. Déjà, le 6 février 2013, l'assassinat de Chokri Belaïd avait contraint le premier ministre islamiste Hamadi Jebali à la démission. Un nouvel assassinat, celui de Mohamed Brahmi, le 25 juillet, lui aussi attribué à la mouvance salafiste extrémiste, fragilise encore un peu plus son successeur, Ali Larayedh.
Galvanisée par l'exemple égyptien, l'opposition veut le départ d'Ennahda du gouvernement. Après six mois de tractations intenses, Ennahda cède la place à un cabinet de technocrates, chargé d'organiser des élections dans les meilleurs délais. La Constitution, la plus libérale jamais vue dans le monde arabe, est sur le point d'être adoptée. La Tunisie est désormais le seul pays du printemps arabe à poursuivre une transition démocratique.
Tous les autres ont sombré dans le chaos sécuritaire ou confessionnel (Syrie, Libye, Yémen) ou dans des régressions autoritaires (Egypte, Bahreïn). Le « printemps arabe » a changé de nature : il est devenu le théâtre d'un immense bras de fer stratégique et confessionnel entre le « croissant chiite », dirigé par l'Iran (et comprenant l'Irak, la Syrie et le Hezbollah au Liban), et l'« axe sunnite », sous la houlette de l'Arabie saoudite.
Fin août 2013, cette dernière croit son heure arrivée, lorsque le régime de Bachar Al-Assad noie trois quartiers de la banlieue de Damas sous les gaz mortels. L'attaque de la Ghouta du 21 août, qui a causé la mort de 1 500 personnes, viole la « ligne rouge » tant redoutée. Riyad exulte. Les dirigeants saoudiens en sont convaincus : Washington, Londres et Paris vont bombarder le régime et porter le coup de grâce à Bachar Al-Assad, ce qui ne manquera pas, dans la foulée, de donner un coup d'arrêt à l'expansionnisme perse.
Rien ne se passe comme espéré. Les députés britanniques votent contre la guerre, Barack Obama hésite, seul François Hollande est vraiment décidé à frapper. Vladimir Poutine offre aux Etats-Unis une porte de sortie inespérée en proposant le désarmement chimique de la Syrie, et remet du même coup Bachar Al-Assad en selle.
Les dirigeants saoudiens ne pardonneront pas cette « trahison » américaine. Bandar Ben Sultan ne décolère pas contre Washington.
Cette trahison n'est pas la seule. Dès mars 2013, des contacts secrets ont lieu dans le sultanat d'Oman entre des émissaires américains et iraniens. L'initiative a reçu la bénédiction du Guide suprême iranien, Ali Khamenei. Malgré sa bruyante rhétorique anti-américaine, ce dernier est un stratège hors pair. Il sait parfaitement ce qu'une ébauche de réconciliation avec le « Grand Satan » peut apporter à son pays, étranglé par les sanctions, mais surtout ce que l'Iran, oasis de stabilité dans un Moyen-Orient à feu et à sang, de la Méditerranée au Pakistan, peut apporter aux Etats-Unis, qui s'apprêtent à quitter l'Afghanistan comme ils ont quitté l'Irak. Il sait aussi combien ce rapprochement avec Washington va déstabiliser ses deux ennemis régionaux : Israël et l'Arabie saoudite.
Trois mois plus tard, les électeurs iraniens donnent au Guide suprême ce qui lui manquait pour permettre un retour de l'Iran sur la scène internationale : un président présentable. Hassan Rohani, élu au premier tour le 14 juin, est le négociateur qui avait signé, en 2003, un gel provisoire du programme nucléaire iranien. Ce dernier s'entoure immédiatement d'un ministre des affaires étrangères ayant passé davantage de temps aux Etats-Unis qu'en Iran, Mohamad Javad Zarif, et intensifie les contacts secrets avec la Maison Blanche pour relancer les négociations nucléaires. Celles-ci impliquent en théorie les cinq membres du Conseil de sécurité des Nations unies plus l'Allemagne, mais ressemblent à un tango irano-américain.
LE TEMPS DE L'IRAN ?
Fin septembre 2013, Hassan Rohani se rend à New York pour l'Assemblée générale des Nations unies. Dans les coulisses, Iraniens et Américains ont presque finalisé un texte. Et le dernier jour, Hassan Rohani converse quinze minute au téléphone avec Barack Obama. Ce coup de fil tectonique sème la panique à Riyad et à Tel-Aviv, où l'on sent que l'équilibre géopolitique du Moyen-Orient est en train de basculer. Dans la foulée, trois sessions acharnées de négociations nucléaires ont lieu à Genève. Il faudra concéder quelques clauses à la France, qui doute de la sincérité iranienne, et ignorer les rugissements du premier ministre israélien Benyamin Nétahyahou, qui y voit un piège monumental, pour pouvoir signer le 24 novembre un accord sur le nucléaire iranien, provisoire mais historique, qui sera appliqué dès le 20 janvier 2014.
Les réactions ne se font pas attendre. Elles ont même précédé l'accord. Le 19 novembre, un double attentat suicide revendiqué par un groupe lié à Al-Qaida vise l'ambassade l'Iran à Beyrouth, faisant 25 morts. Et les attaques contre les bastions du Hezbollah, l'allié iranien, s'intensifient dans la capitale libanaise. Le 27 décembre, une voiture piégée pulvérise un conseiller de l'ancien premier ministre Saad Hariri, Mohammed Chatah, hostile au Hezbollah et au régime de Bachar Al-Assad en Syrie voisine.
En trois ans, la volonté des peuples arabes a été soumise aux impératifs d'un grand jeu géopolitique. Deux ennemis de toujours rivalisent pour l'influence régionale et l'amitié américaine : l'Iran chiite, en plein rebond, et le royaume sunnite à la recherche de sa puissance de jadis. L'heure est à la fuite en avant. En Irak, où des miliciens sunnites liés à Al-Qaida ont repris Fallouja à la stupeur générale, on dit vouloir lutter contre « l'occupation iranienne ». Riyad offre 3 milliards de dollars (2,19 milliards d'euros) à l'armée libanaise pour acheter, entre autres, des armes françaises, un geste interprété comme un « divorce tactique » avec Washington.
Et, à Téhéran, on voit l'Arabie saoudite comme étant au bord de l'effondrement.« Ce pays est dirigé par des hommes trop vieux qui ont perdu leur chemin », a-t-on entendu à la prière de vendredi. Et on s'inquiète. « Même nous, leur concurrent, voyons toutes les terribles conséquences si les choses devaient mal se passer », confiait récemment un conseiller du Guide suprême. Le roi Abdallah a 89 ans : en Arabie saoudite aussi, le changement ne saurait tarder.

lundi 13 janvier 2014

L'avis d'un journaliste français sur la révolution tunisienne

10 Questions à Thierry Brésillon

Thierry Bresillon, 
journaliste indépendant, 
correspondant de Rue89 en Tunisie,  
répondant aux questions d'El Kasbah.


Question - En tant que journaliste international ayant un œil extérieur, comment voyez-vous la société tunisienne et ses différentes composantes (notamment en dehors de la capitale), par rapport aux autres pays arabes que vous connaissez ?

Tout d’abord, je ne m’aventurerai pas sur le terrain de la comparaison. Je risquerais des généralisations sans intérêt et je n’ai pas une connaissance assez fine des évolutions en cours dans les pays voisin depuis 2011. Simplement, globalement, ce que vit la Tunisie me semble l’une des manifestations d’un phénomène plus global : la fin de la sclérose du monde arabe.

Une sorte de fatalité semblait l’enfermer dans son propre « malheur », comme l’avait diagnostiqué avec justesse l’historien libanais Samir Kassir dans son ouvrageConsidérations sur le malheur arabe. Il postulait que seule une reprise en main de leur destin par les sociétés elles-mêmes pourrait les sortir de leur malheur, toujours attribué à des facteurs extérieurs, ou à des traits culturels spécifiques qui interdiraient aux Arabes d’acquérir davantage de libertés et de jouer un rôle constructif dans la scène internationale. Cette vision avait l’avantage de justifier la démission politique.

Question - Quel est - selon votre observation - le principal changement au sein de la société tunisienne après la révolution ?

Les Tunisiens ne me semblent pas mesurer la valeur de ce qu’ils ont accompli : ils sont sortis de cette irresponsabilité. En tout cas, les secteurs les plus mobilisés de la société. De la petite association de quartier d’El Mourouj II, ou de l’association écologique de Gabes, jusqu’aux artistes ou aux journalistes, en passant par les femmes de Redeyef ou du Kef, les jeunes des associations de randonneurs et même, à leur façon certainement discutable, certains groupes religieux radicaux.

Quoi qu’on puisse penser des évolutions et des perspectives à court terme, ce mouvement profond, diffus est une promesse très encourageante.

La sortie du mensonge
Ma lecture est que la fin du régime de Ben Ali est une sortie du mensonge. On découvre une société beaucoup plus conservatrice que l’image de propagande que le RCD utilisait pour s’auto-légitimer et qui offrait un certain confort aux Tunisiens pour éviter de s’avouer ce qu’ils savaient au fond.

Bourguiba détenait le capital symbolique de l’indépendance et d’une œuvre transformatrice de la société tunisienne. Elle avait ses limites, mais elle correspondait à une réalité, même si sa puissance légitimatrice s’est affaiblie avec les années.

Ben Ali n’avait comme capital symbolique qu’un « changement », célébré dans la sacralisation et la ritualisation de la date du 7 novembre, mais devenu une rhétorique creuse alors que précisément rien ne changeait.

Pour se donner une étoffe historique, il tentait de se réclamer de l’héritage modernisateur bourguibien, sans mener une réelle entreprise de modernisation. En dehors d’une ouverture aux capitaux étrangers qui ont positionné la Tunisie en bas de l’échelle de la division internationale du travail et un ancrage dans une alliance stratégique avec les pays occidentaux.

Dans la réalité, la rhétorique modernisatrice du RCD a dissimulé un accaparement mafieux de l’État et de l’économie, et un mouvement de concessions démagogiques aux tendances conservatrices de la société pour tenter de conserver une connexion avec le pays. Cette dissonance entre le discours et la réalité était intenable et condamnait le régime.

Les deux échecs de Bourguiba
Le revers de l’héritage de Bourguiba, avec lequel la Tunisie actuelle se débat encore, c’est d’abord d’avoir totalement raté le rendez-vous avec la démocratie et d’avoir posé les fondements de l’État policier, qui est le seul legs que Ben Ali ait véritablement fait prospérer.

Le produit de cette dérive policière a laissé des séquelles délétères : la Tunisie n’était pas une dictature policière, le quadrillage policier était serré, mais la peur, l’évitement du conflit, ont permis la mise en place d’une dictature sociale, dans laquelle tout le monde surveillait tout le monde, où il fallait consentir au système pour préserver sa capacité d’action. Outre les aspects politique, ce système laisse des séquelles psychologiques : une blessure narcissique, une perte d’estime de soi qui interdisent de créer des relations de confiance, à tous les niveaux.

L’autre effet de cette approche autoritaire, c’est un traumatisme identitaire profond, provoqué par la mise à mal des repères culturels et religieux, sans doute au nom d’une vision noble de l’avenir de la Tunisie. Traumatisme dramatisé et ancré dans les mémoires familiales et collective par la répression impitoyable de la dissidence des yousséfistes et des vagues de répression suivantes.

L’autre part de l’héritage, c’est d’avoir réservé la modernisation à un secteur limité de la société tunisienne. Les catégories éduquées de la côte, pour faire simple, en créant un décalage social, culturel, économique considérable que la Tunisie paie très cher aujourd’hui.


Les deux illusions
La chute de Ben Ali a donc soulevé le couvercle sur une société qui doit se découvrir telle qu’elle est : pauvre, conservatrice, enclavée (en dehors des catégories connectées avec l’Europe) par des décennies de médiocrité culturelle, travaillée par des courants religieux dogmatiques, irriguée par des réseaux mafieux, divisée, délitée par une défiance mutuelle. Tout à l’opposé de la carte postale d’une société ouverte, unie, moderne.

La vraie révolution serait d’accepter de prendre en charge cette réalité au lieu de penser dissoudre ces aspects négatifs dans la ré-islamisation de la société ou de refermer le couvercle en espérant renouer avec « l’âge d’or » bourguibien et retrouver « la vraie » Tunisie. Ce sont les deux voies proposées actuellement aux Tunisiens. Les deux me semblent illusoires.

Accepter d’assumer le principe de réalité est une étape indispensable vers la maturité. Je précise qu’un excès d’auto-flagellation serait tout aussi improductif, parce qu’il autorise à se déresponsabiliser.

Certains de mes amis exècrent aujourd’hui l’expression de « printemps arabe » tant le présent leur semble sordide. Pour ma part, je persiste à penser qu’il s’agit bien d’un printemps, mais avant de fleurir, le printemps, c’est d’abord le dégel, c’est la boue, c’est la résurgence des déchets accumulés pendant des décennies de glaciation. Ce processus douloureux me semble infiniment préférable à la pérennisation du mensonge et peut seul libérer les énergies positives.

Question - Quelle est d'après vous, le devenir de cette révolution dans les prochaines années: plus de conservatisme, plus de progressisme, consolidation de la démocratie, confiscation dictatoriale?

Tout d’abord, le cas de la Tunisie de Ben Ali illustre parfaitement le schéma du « Discours de la servitude volontaire » de La Boétie. Chacun consent à la tyrannie parce que chacun espère en tirer sa part de bénéfice. En clair, il n’y a pas de confiscation sans renoncement.

J’y reviendrai, mais effectivement, pour plusieurs raisons Ennahdha se voit comme seul légitime vainqueur de la révolution et beaucoup de ses militants conçoivent la victoire électorale comme une alternance radicale. Le renversement d’un ordre politique, culturel, symbolique. A court ou moyen terme, c’est inquiétant, mais à long terme cette ivresse de la victoire va se confronter à un autre principe de réalité : ils ne sont pas seuls à avoir une vision  pour la Tunisie. C’est déjà le cas.

Mais globalement, il y a un retour de bâton. Une ré-islamisation des mœurs, de l’espace social, culturel. L’enjeu est de préserver la neutralité de l’espace social.

Plutôt de crier au loup en permanence, il serait préférable de travailler à mettre en place un travail de fond, à s’enraciner dans la société pour la transformer de l’intérieur, servir de médiateur entre les Tunisiens et les idées universelles qui ont été défigurées. De trouver une réponse aux angoisses sociales.

Mais sans cliver la société, sans rejouer la même scène de l’indignation et de la panique à chaque épisode. C’est une tendance de fond et pour la contrer, il faut du souffle, de l’endurance… J’espère que les « universalistes » sauront trouver le moyen d’agir sur la société, sans quoi j’ai bien peur qu’on finisse par en retrouver plus à Paris que sur l’Avenue Bourguiba.

Le véritable enjeu est le recyclage des réseaux et des pouvoirs occultes qui sont en train de se recycler pour s’adapter à la nouvelle donne politique sans rien perdre de leur influence. Le pire serait finalement le retour à un ordre proche de celui de l’époque de Ben Ali, moyennant quelques ajustements cosmétiques. Malheureusement, ni Ennahdha qui a besoin de soutien pour durer, ni Nidaa Tounes dont les réseaux sont investis par ceux de l’ancien régime, ne pourront mettre en œuvre une véritable rupture.

L’autre vrai risque c’est la radicalisation des jeunes qui pourraient voir dans l’islam radical révolutionnaire, tourné autant contre la démocratie que contre l’islamisme de pouvoir d’Ennahdha (qui s’inscrit dans la mouvance pragmatique des Frères musulmans), la seule expression de leur révolte, la seule issue à leur impasse. Ils peuvent déborder tout le monde.

Et personne, ni Ennahdha ni Nidaa Tounes n’a de solution à proposer à cette colère sociale, parce que ni l’un ni l’autre n’ont de modèle de rechange. Si successivement les deux échouent à proposer une perspective sociale aux jeunes tunisiens, la prochaine explosion sera beaucoup moins agréable que celle de 2011.

On dit souvent que les Tunisiens sont tempérés, ouverts… C’est une carte postale, il y a, dans ces certains secteurs de la société, une énorme violence refoulée et un rejet des idées considérées comme occidentales.

Mais tout cela est un chaos à la mesure du refoulement.

Question - On parle aujourd'hui beaucoup d'une société tunisienne scindée en deux, entre autres dans ses affiliations et références identitaires culturelles, Occident (France en premier lieu) vs Monde arabe et musulman. La voyez-vous ainsi ? Qu'est ce qui pourrait – politiquement - réunir les dégustateurs universels de brick au thon?

La Tunisie est un carrefour d’influences. C’est une fragilité et une richesse. Pour ma part, cela me fascine parce que je crois que l’universalisme peut transcender ces différences pour faire émerger une conception plus large que celles que portent les différentes expressions culturelles. La Tunisie pourrait être le lieu de cette émergence.

Malheureusement, pour l’instant, chacun croit pouvoir éliminer l’autre de la société. C’est une impasse. Les Tunisiens sont déjà réunis. Ils partagent un pays et un destin. Il n’y pas d’autre issue que de trouver les moyens de vivre ensemble.

Je pourrais développer ici un passage sur le rôle de la peur dans les conflits. Mais je ferai court. Chacun à peur de l’autre et peur de disparaître. Or la peur enferme et nourrit la rupture.

Ce ne sont pas les désaccords politiques qui sont le ressort des conflits. C’est la peur. En ce sens l’évolution en cours m’inquiète parce que ce ressort joue à plein en ce moment.

Question - Vous semblez acter le fait qu'il y ait plusieurs définitions des mots libertés, démocratie, justice, égalité en fonction de la latitude à laquelle on se trouve. Si je vous suis bien, le modèle occidental garantissant les libertés individuelles n'est pas exportable tel quel dans nos contrées. Il y a des étapes, des spécificités locales à respecter (religion...) Est ce que j'ai tort? Des cadres 'nouveaux' sont en train de voir le jour autour de la laïcité et de la liberté d'expression en Tunisie. Une grande majorité de tunisiens exprime son refus de la laïcité 'à la française', de la liberté d'expression 'à la française'... Vous faites partie - et c'est très louable - de ceux qui comprennent et soutiennent ce choix... " Les tunisiens ont le droit de définir leurs propres règles." Selon vous, à quel moment ces règles seront elles contestables? Jusqu'à quelles limites Islam, Pays du Sud et Démocratie resteront compatibles?

En deux mots, c’est le débat spécificité / universalisme.

Relativisme des moyens et universalité des valeurs
 Avant d’entrer dans le fond de la question, une précision, je ne vois qu’une seule définition à la liberté. C’est la liberté d’agir selon ses conceptions, ses besoins, ses aspirations, ses convictions. C’est universel, plus que cela, c’est la condition humaine et même, sur un plan religieux, on peut considérer que c’est un dessein divin puisque nous sommes dotés des moyens (la raison et la volonté) d’agir selon notre libre arbitre.

L’apport des prophéties religieuses et des révélations, ce n’est pas la limite et l’interdit, c’est à l’origine une insurrection tournée vers la dignité et la liberté. Ceux qui prétendent fonder la limitation des libertés et l’infériorisation dans un message religieux vont à rebours de tous les messages prophétiques dont l’élan est tourné vers l’élévation de l’homme, non vers son rabaissement.

Il en va de même pour la justice et la démocratie. Le sens de la justice, ou plutôt de l’injustice, me semble quasiment inné. Punissez un enfant sans raison, établissez une inégalité flagrante entre deux personnes, vous créez immédiatement une situation de tension. La seule nuance intervient dans une relation où le faible cherche l’amour ou la considération du fort et consent, de peur de déplaire. Cela aussi est un comportement humain, mais on perçoit bien la part d’aliénation qu’il contient. Ensuite il y a des définitions plus subtiles de la justice (distributive ou commutative), mais je doute que le débat porte sur ce genre de considérations.

Quant à la démocratie, là aussi, je ne vois pas plusieurs définitions. Au-delà des procédures de dévolution du pouvoir, elle n’est réelle que s’il existe un authentique pluralisme politique, une capacité d’action autonome de la société et si des contre-pouvoirs équilibrent la propension naturelle de la puissance publique à disposer de tout. L’idée qu’on puisse dépasser les divisions dans une recherche de consensus me paraît conduire immanquablement à réactiver la logique du parti unique, dans lequel celui qui exprime publiquement un désaccord s’exclut de la collectivité.

Maintenant, ces universels peuvent se formuler à partir de références différentes et leur mise en œuvre nécessite de partir des sociétés telles qu’elles sont, et non telles qu’on voudrait qu’elles soient.

Je crois en un relativisme des moyens, mais non des valeurs.

Les impasses de la renaissance
Mais pour répondre au fond de la question, j’emprunterai un petit détour historico-politique.

Depuis la moitié du XIXème et sa rencontre avec la puissance impériale européenne, la Tunisie, comme une bonne partie du monde musulman, est confronté à une question fondamentale : comment égaler cette puissance sans renoncer à nos références ? Sans céder au mimétisme, sans renier notre héritage ? C’est la problématique de la renaissance.

La Tunisie, de Mahmoud Kabadou, d’Ahmed Bey, de Kheireddine Pacha, a joué un rôle précurseur dans ce mouvement. Ils ont cherché à intégrer les apports de la modernité et pas seulement une modernité instrumentale (en clair la technologie et les procédures administratives), dans la réalité intellectuelle et sociale en désenclavant la pensée de son cadre local.

Mais la démarche de la renaissance (je parle là dans l’ensemble du monde musulman) s’est heurtée à trois limites :
1/ en cherchant à dépouiller la religion des archaïsmes locaux et à retrouver la pureté originelle du message, elle a ouvert la voie à une lecture littérale et fondamentaliste de l’islam,
2/ elle ne s’est pas adossée sur une évolution sociale permettant l’émergence de classes tournées vers la modernité,
3/ elle s’inscrivait enfin dans le contexte aliénant d’une relation inégale avec l’Occident qui interdisait une approche sereine de cette hybridation.
Bref, elle a tourné cours.

A sa façon, Bourguiba a tenté une expérience similaire, en invoquant par exemple la réflexion de Tahar Haddad (qu’il n’avait pas soutenu dans son conflit avec la Zitouna dans les années 1930) et en déclarant faire œuvre d’ijtihad. Mais je pense qu’il était avant tout un politique et utilisait les ressources symboliques à sa disposition pour parvenir à ses fins. Il avait bien compris que la religion est la colonne vertébrale de la société tunisienne, comme de celle de la plupart des sociétés musulmanes, et qu’il était impossible d’accomplir quoi que ce soit sans l’enraciner dans cette référence.

Je ne suis pas certain que ce mouvement ait convaincu les religieux. Certainement pas dans le contexte que j’évoquais, et encore moins dans celui qui allait suivre d’une islamisation croissante de la protestation politique, entrainée dans le tourbillon de surenchère entre la révolution iranienne et l’ultra-conservatisme wahhabite, et d’emballement émotionnel nourri par la persistance du conflit israélo-palestinien et des guerres en Irak.

En tout cas, son « aventure ambiguë » a suscité d’autant plus de rejet (refoulé) qu’elle s’est accompagnée du traumatisme de la répression et qu’elle a été totalement dévoyée par le régime de Ben Ali.

Là où je veux en venir, c’est que le débat entre la fermeture et l’ouverture, entre le rejet et la synthèse, entre la reproduction du passé et la recherche de solutions nouvelles est ancien et structurant dans la vie intellectuelle et politique tunisienne. Ce n’est pas un artefact. Ce n’est pas une diversion. Mais à condition d’être mené sereinement, dans la recherche d’une adéquation à des fins tournées vers le bien être de tous et d’inclusion. Et non à des fins de contrôle politique et d’exclusion.

Un débat contaminé par les passions
La fin du régime benaliste qui était un avatar du mouvement destourien, a mis fin aux tabous, libéré la société du carcan d’un Etat qui cherchait initialement à la transformer, et naturellement réouvert tous les débats interdits : la femme, la liberté, la place de la religion…

Mais après tant de décennies de dictature, toutes les violences, les frustrations sociales, les brimades et les humiliations font bloc et passionnent les débats, cette passion malheureusement enferme la réflexion dans des alternatives excluantes et stériles, empêchent un dialogue fondé sur les problèmes réels. En gros : liberté, laïcité, égalité hommes/femmes = Occident (et =RCD). Donc on n’en veut pas.
C’est tragique.

La façon dont s’est polarisée sur la discussion sur la laïcité, la liberté d’expression, ou de l’égalité hommes/femmes est totalement déconnectée de l’observation du réel. Elle est contaminée par des a priori idéologiques. Et la référence à la laïcité « à la française », à la liberté « à la française », etc. en dit beaucoup plus long sur l’incapacité des Tunisiens à sortir d’une relation d’attraction/répulsion pour l’ancienne puissance coloniale que sur une volonté française ou occidentale d’influence (à laquelle cette obsession ouvre la voie). Elle est le signe d’un repli identitaire symétrique à celui que vit l’Europe aujourd’hui. Les replis sont toujours des régressions.

Cette persistance à se situer par rapport à un modèle (largement fantasmé), cette incapacité à centrer le débat sur soi est l’une des causes de l’impossibilité à aborder les débats réouverts par la fin des tabous de manière constructive.

Le malentendu de la laïcité
Prenons rapidement le cas de la laïcité. Un rappel, le mot est français, mais la France est loin d’avoir le monopole de la pratique. Il existe de nombreuses modalités d’organisation de la relation entre pouvoir et religieux, qui tendent au même objectif : assurer la liberté de conscience et l’égalité de tous, quelles que soient ses convictions, sans que l’Etat soit prescripteur en matière religieuse, ni que l’institution religieuse sacralise une politique. Toute une gamme de compromis sont possibles pour peu qu’ils garantissent ces objectifs de liberté et d’égalité. Et donc, un débat serein aurait permis de débattre de la manière d’y parvenir au lieu, pour les uns, de faire de la laïcité un talisman, et pour les autres de jeter des anathèmes au nom de la laïcité, en l’assimilant à l’athéisme et à l’amoralité (on peut peut-être athée et moral dans la mesure où il existe d’autres sources éthiques que la religion).

En d’autres termes, je ne pense pas que la Tunisie n’est pas prête pour la laïcité, mais que de vouloir imposer un terme sans en avoir décortiqué le contenu et les implications sociales et politiques, a desservi sa cause. Il aurait mieux valu oublier le mot pour mieux faire avancer son contenu.

La liberté d’expression ou la servitude volontaire
Pour la liberté d’expression, c’est plus absurde encore, parce qu’il a fallu moins d’un an après un soulèvement contre une dictature pour que des Tunisiens manifestent pour limiter leur liberté ! Parce que la notion de liberté d’expression a été investie d’une autre signification, assimilée à de mauvais symboles.

Pour ma part, je ne crois pas aux manipulations souvent invoquées sur les pages d’el Kasbah pour interpréter les initiatives maladroites de Nessma, du journal Ettounsiya ou des jeunes athées de Mahdia. Chaque acteur à sa logique propre, teste les limites, tente des coups, explore le nouveau champ des possibles. Ce qui n’exclut pas la récupération politique.

Mais le problème au fond, c’est que le retour du religieux dans la sphère sociale est devenu le marqueur du rejet de l’ancien régime et d’une réaffirmation identitaire contre l’occident, pour une bonne partie de l’opinion qui ne mesure pas qu’elle scelle sa propre servitude en faisant de la liberté d’expression un symbole négatif.

C’est pourquoi j’en veux beaucoup aux agitateurs qui devraient être avertis de cette situation et qui, par des provocations inutiles, accréditent l’opinion que la liberté d’expression est un outil contre l’islam. Mais ce que je déplore encore une fois, c’est l’incapacité des uns (les « modernistes ») à faire œuvre de pédagogie dans l’appropriation de cette valeur par la société tunisienne, et aux autres (les islamistes) d’utiliser ce rejet pour mieux se différencier politiquement et verrouiller le champ politique à leur avantage. La question demande du doigté et à être dépassionnée. C’est cela qui m’a fait réagir lors de la publication de caricatures par Charlie Hebdo.

Je ne soutiens donc absolument pas le choix de refuser « la laïcité ou la liberté d’expression à la française ». La liberté n’a pas de nationalité. Je suis consterné au contraire par l’incapacité de la plupart des acteurs tunisiens à aborder ces débats de manière sereine.
Et plus encore, par certains intellectuels et éditorialistes français qui confortent l’approche binaire du contexte tunisien. En reprennent à leur compte la bipolarisation politique tunisienne et l’antinomie entre islam et liberté, ils contribuent au malentendu et au rejet de ces valeurs.

Une modernité mal assumée
Le drame de la situation actuelle, c’est qu’une partie de la société tunisienne n’assume pas le fait qu’au fond elle a intériorisé une part de l’individualisme, l’aspiration à la liberté d’expression, la volonté de vivre sa religion selon son propre cheminement personnel, et donc de ne pas subir la tutelle d’une force policitico-religieuse ou du conformisme social. Mais au lieu de sortir du mythe réconfortant d’une société indifférenciée unifiée par une identité elle aussi fantasmée, beaucoup préfèrent échapper à la contradiction en rejetant ce qu’ils croient être les instruments de leur domination et se conformer à ce qu’ils croient être l’archétype du « Tunisien ». La Tunisie paie là des décennies de propagande et de médiocrité intellectuelle et politique.

Pourtant, même des musulmans fervents pourraient comprendre le danger qu’il y a à autoriser qu’on emprisonne celui qui porte atteinte au sacré, parce que rien ne lui garantit que demain, ce n’est pas son expression religieuse qui pourra être jugée blasphématoire par une autre conception doctrinale. Parce qu’une religion n’a rien à gagner à devenir une force de coercition, parce que c’est abaisser sa foi que de croire qu’elle besoin du renfort de lois terrestres et, concrètement, d’agents de police, pour être protégée. Quand on estime que Dieu seul est juge, confier le respect de la loi divine à la justice humaine me semble le plus sacrilège des blasphèmes.
C’est la déchéance de la mystique en politique, pour citer le très catholique Charles Péguy. Dégrader l’observance spirituelle, qui devrait être intime et totalement libre, en conformisme social qui vide le spirituel de sa substance.

Une reformulation de l’universel par les valeurs islamiques
En revanche, je suis persuadé que la démocratie et ses valeurs ne pourront s’enraciner qu’en étant reformulées à partir de valeurs islamiques. Mais à condition qu’elles retrouvent l’élan libérateur et universel du message prophétique. Et s’affranchissent de la volonté de contrôle social et politique de ses continuateurs.

Malheureusement, dans un contexte où la doctrine religieuse la plus rétrograde conforte les archaïsmes sociaux, où la relation avec l’Occident reste perçue comme une relation de domination, où le contentieux colonial n’est toujours pas purgé, il sera difficile d’aborder cette question de la modernité politique en Tunisie. En un mot, il est à craindre que la deuxième renaissance du monde arabe butte sur les mêmes écueils que la première.

Ce qui permettrait à la société tunisienne de dépasser ces oppositions stériles, serait de considérer le quotidien de la majorité des Tunisiens et de se consacrer à les libérer de leurs seules vraies chaines : la violence sociale, l’exploitation au travail, les violences faites aux femmes, l’ignorance et l’enclavement culturel… ce sont les seuls vrais enjeux. Et ceux là révèlent à contrario les valeurs qui rassemblent, qui  et permettraient d’identifier qui sont les authentiques adversaires.

Si ceux qui ont déduit de ce que j’écris, que j’approuve le choix de rejeter la liberté d’expression ou la laïcité sont pris à contre-pieds ce que je viens d’écrire, je précise qu’habituellement j’écris pour un public français à qui j’essaie d’expliquer qu’il faut envisager ces questions à partir d’une autre perspective, dans une autre société qui l’envisage à travers son expérience collective et sa sociologie. Je réagis aussi à l’incapacité de certains Tunisiens de prendre en compte la réalité de leur société et de travailler à partir de cette réalité.

Mais je ne cautionnerai jamais un mouvement qui réduit les libertés, qui sacralise le politique ou qui utilise la force de coercition de l’Etat, ou le conformisme social, pour imposer une norme morale ou religieuse.

Question - Quelle est votre vision du paysage politique actuel, quels sont les clivages. Est il amené à évoluer bcp encore? Dans quel sens? Comment expliquer qu'en cette période historique aucun parti politique ne pense à son pays de manière patriote. Croyez-vous en cette troisième voie, qui est aujourd'hui encore un fantôme?

L’action politique oscille toujours entre le service de l’intérêt général et la mise en œuvre d’une vision, d’une part, et les contraintes de la conquête et de l’exercice du pouvoir qui est l’objet de tout parti politique, d’autre part. Certains sont plus des visionnaires, d’autres sont plus cyniques. Ce n’est pas une réalité propre à la Tunisie. Mais j’ai rencontré beaucoup de militants et de cadres de tous les partis, animés par une vision pour la Tunisie. Pas forcément juste, pas forcément fondée sur des valeurs que je partage. Mais ils sont au à leur manière au service d’un idéal.

Mais quand on fait un choix de stratégie politique, il faut l’assumer, quitte sacrifier à la mauvaise foi ou la langue de bois, quitte à se dédire parfois quand on change de stratégie. L’essentiel n’est pas là. L’essentiel est de mener une bonne politique fondée sur une bonne analyse. Peu de partis (ou d’hommes/femmes politiques) on une analyse profonde des maux de la société tunisiennes et de son modèle économique. Du coup, la plupart naviguent à vue et se focalisent sur des débats parasites ou mal menés. Le gouvernement peine à tracer un cap et gère l’urgence tant bien que mal.

La difficulté pour la Tunisie c’est que les lignes de clivage sont multiples, (rupture avec l’ancien régime ou réajustement, place du religieux dans le politique, modèle économique, panarabisme/projet national…) Or ces lignes ne se recoupent pas forcément et n’ont pas toute la même force. D’où certaines trajectoires qui peuvent paraître surprenantes, des changements de cap…

Besoin d’Etat
Mais au fond, je crois qu’une ligne de clivage majeure est en train de se structurer autour de deux conceptions du rapport à l’Etat.

Pour les réformateurs de l’Empire ottoman, les nationalistes et les destouriens, l’Etat est une fin. C’est l’objet de leur travail politique depuis 150 ans. Ils ont développé la culture de l’Etat, les réseaux, les compétences pour gérer l’Etat.

Pour les islamistes, l’Etat est un moyen, un problème récemment résolu pour être intégré dans une conception du collectif qui passe d’abord par la communauté de religion. Leur univers de référence, c’est la Oumma. Hériter de la gestion d’un État, dont ils ont été écartés est un donc un double défi. Pratique et théorique.

Or dans la période actuelle de chaos post-révolution, beaucoup de Tunisiens ont besoin d’État. Cela risque de peser lourd lors des élections.
Il est difficile de savoir quelle dynamique va l’emporter, celle de revanche des exclus ou celle du retour à l’État.

Troisième voie ?
Dans cette configuration, évidemment, l’idée d’une force politique relayant les aspirations sociales, la redéfinition d’un changement de modèle économique… pèse peu.

Elle aurait pu être portée par l’UGTT qui détient une légitimité historique considérable et un réseau de militants sur le tout territoire.

Le problème est que, d’une part, elle n’a pas totalement purgé les éléments corrompus de l’ancien régime en son sein. D’autre part, elle ne représente plus les secteurs sociaux les plus nombreux. Elles représentent en gros les enseignants, les travailleurs de la santé, quelques secteurs de la fonction publique. Les ouvriers du bassin minier sont plutôt politiquement rétrogrades. Mais elle n’est pas liée à la force sociale la plus nombreuse : les jeunes chômeurs, ni tous les secteurs de l’économique informelle, les petits commerçants…  Bref, elle dispose d’une force symbolique et d’une capacité de nuisance qu’elle ne peut pas convertir en force politique.

En fait, une force politique, la manière d’une entreprise à besoin de ressources. Les ressources politiques, c’est un capital symbolique, des réseaux d’encadrement de la société, des appuis au sein de l’appareil d’Etat, des soutiens économiques, et une offre qui convient au marché. Tout cela permet d’obtenir la « monnaie » politique qui est le vote des électeurs.

Il faut plus qu’une bonne idée pour réussir en politique.

Question - Comment expliquer que ce gouvernement soit plus puissant que l'ANC ? Comment 38% permettent de diriger le pays comme le maître absolu ?

Ennahdha a le pouvoir parce qu’il a rassemblé la majorité des voix. Et de loin.

Le gouvernement gouverne, c’est sa nature. Il a, en théorie, l’autorité sur l’administration. Il est soumis au contrôle du Parlement dont il tient son pouvoir.

Mais par nature, c’est le gouvernement qui gère le pays, dans le cadre de l’Etat Droit. Ce n’est pas le parlement qui gouverne.

Le gouvernement est soutenu (en tout cas au départ) par une majorité des députés qui représentent la volonté nationale. C’est pour cela qu’il a le pouvoir. Qui serait plus légitime pour exercer le pouvoir à la place de la majorité ?

Maintenant, autre chose se joue, c’est le sentiment pour toute une catégorie de la population qui s’est sentie exclue de l’Etat, de l’économie, de tous les avantages du pouvoir, du discours légitime que, maintenant que Ben Ali est parti, l’Etat corrompu du RCD et tous ceux qui en ont profité, tous ceux qui ont relayé sa rhétorique moderniste en décalage avec la réalité sociologique du pays, doivent céder la place.
Maintenant c’est leur tour.

Et beaucoup vivent dans la hantise de voir revenir l’ordre ancien qui les a harcelés, torturés, exclus.

Il ne faut jamais perdre de vue la dimension traumatique de la vie politique tunisienne. Pour certains, le souvenir des années de dictature s’est inscrit dans leur chair à coups de choc électriques, de perceuse dans le crâne et les genoux…

Mais je ne pense pas qu’Ennahdha dirige le pays en maître absolu. De toute évidence, il a au contraire le plus grand mal à prendre le contrôle d’une administration qui devrait en principe mettre sa politique en œuvre.

Ne parlons même pas du Ministère de l’Intérieur qui reste au cœur du dispositif, du réseau mafieux, qui a mis la main sur le pays depuis plusieurs décennies, au sein duquel des clans concurrents s’entredéchirent.

Ce qui est préoccupant, c’est effectivement que des dossiers extrêmement importants pour réussir la rupture avec l’ancien régime soient gérés de manière politique, et non dans un souci authentique de clarification, de vérité et de justice. En clair, tout ce qui relève de la corruption, des mécanismes de la répression, l’asservissement de la Justice, les réparations : le travail d’établissement des responsabilités devrait être engagé depuis longtemps sur des bases saines, indépendantes du politique.

Au lieu de ça, le gouvernement préfère utiliser l’arbitraire et jouer de la pression populaire quand ça le sert, comme on l’a vu avec les juges ou les médias. Ce n’est pas une logique de justice et de vérité, mais de prise de contrôle.

Les réparations accordées aux victimes devraient être le résultat d’une véritable enquête sur les responsabilités et les torts, établis par des magistrats indépendants, et non pas d’une décision politique.

Cela n’est pas normal. Mais la société civile et l’opposition peinent aussi à formuler des alternatives solides.

Question - Pourquoi Rached Ghanouchi est il si puissant ? Et surtout, comment d'après vous reverser la vapeur ?

Ghannouchi est l’homme qui est capable de faire la synthèse entre toutes les tendances de l’islamisme politique tunisien. Parce qu’il a un parcours d’activiste, d’intellectuel et de politique, tout en ayant une idée très précise du cap. Il a la légitimité pour être entendu de toutes les tendances d’un mouvement très complexe.

Mais cela ne signifie pas que sa perspective, l’islamisation de l’ordre social, politique, culturel de la Tunisie soit la seule issue de l’engagement des islamistes dans l’exercice du pouvoir.

L’exercice du pouvoir, la montée en puissance d’une nouvelle génération au sein d’Ennahdha qui comprend que la politique s’exerce dans le cadre des contraintes politiques, peut aussi normaliser Ennahdha qui serait amené à laisser de côté ses éléments pour qui l’imposition de la norme religieuse est l’alpha et l’oméga de leur engagement.

La perspective d’islamisation totale serait alors une sorte d’utopie perdant peu à peu sa force. A la manière des mouvements communistes en Europe qui ont intériorisé les contraintes de la démocratie parlementaire et ont permis d’intégrer une nouvelle classe sociale (le monde industriel) dans la vie économique et politique.

Les changements politiques viendront des forces qui seront capables d’inspirer confiance aux Tunisiens. La seule manière de « renverser la vapeur » c’est d’accomplir un travail politique dans la profondeur de la société tunisienne, d’écouter, de comprendre, d’offrir un horizon, d’accorder une valeur à ceux qui se sentent les moins que rien de la Tunisie et qui constituent une grande majorité du pays.

Question - Vous connaissez bien le paysage politique et social tunisien, tout en bénéficiant d'un certain recul. Quels sont les vrais "radeaux de sauvetage" sur lesquels les Tunisiens pourront compter aujourd'hui? En qui garderiez-vous le plus confiance?

Je crois donc qu’il faut penser la politique en Tunisie dans le temps long et pas traquer de manière obsessionnelle le moindre faux pas de tel ou tel. C’est stérile, destructeur.

En ce sens Facebook fait un mal considérable au débat politique en servant de caisse de résonnance aux angoisses, aux rumeurs, aux manipulations… le temps de la délibération démocratique est plus lent, plus construit. Une des solutions pour assainir la vie politique serait, pour tous les Tunisiens, d’avoir un usage moins compulsif de Facebook.

La question n’est pas de trouver un homme providentiel (ce qui relève encore d’une mentalité archaïque), ni de savoir si un parti est plus porteur d’espoir qu’un autre.

La solution ne viendra pas d’un parti, mais d’une classe politique dans son ensemble, de tous horizons politiques.

De gens qui ont du sang froid, une vision à long terme, une connaissance intime de la société, un sens de l’Etat. J’ai rencontré des gens de ce type dans les tous les partis. Ce sont eux qui pourront élever le niveau de la vie politique, élargir le champ de vision qui détermine qui les décisions politiques au-delà des avantages à court terme. Pour la santé démocratique de la Tunisie il est souhaitable qu’il y ait des gens de cette trempe dans tout l’éventail politique.

Question - Pensez-vous que la classe politique française/européenne/occidentale puisse un jour percevoir la révolution tunisienne (et le printemps arabe plus généralement) en dehors des sentiers battus de sa propre Histoire et de ses propres modèles qui, eux, résultent d'un cheminement particulier et ne sont donc pas des "passe-partout"? Que pensez-vous de l'attitude et de la politique Française vis-à-vis de la Tunisie post-révolution, n'est-elle pas trop pessimiste et donneuse de leçon pour un pays qui soutenait la dictature benaliste ? Est-ce de l’hypocrisie ou juste des calculs politiques ?

Une remarque d’abord, il n’y pas plus pessimiste que les Tunisiens sur leur révolution.

Ensuite, je réfute les amalgames (« France/Europe/Occident-qui-a-soutenu-Ben-Ali et-qui-donne-des-leçons »). Tout ce « paquet » est composé de gens, de pays, de tendances… très divers et on ne peut pas appliquer le principe de sanctions collectives.

Tout le monde, en France, n’a pas soutenu Ben Ali, et ceux qui l’ont soutenu ne disqualifient pas les autres et ne leur ôtent pas le droit de s’exprimer sur la Tunisie. (En Occident, au passage, les Etats-Unis ont compris bien avant la France la véritable nature du régime de Ben Ali).

En revanche, je suis souvent ulcéré par les prises de position de certains éditorialistes français sur la Tunisie, comme par des prises de position politiques qui reprennent trop à leur compte des visions simplistes de la situation.

Mais il ne s’agit ni d’hypocrisie, ni de calcul politique. La situation en Tunisie entre en résonnance avec des questions dont les ressorts profonds sont des angoisses et des représentations qui animent la société française. C’est bien plus profond qu’un simple regard sur la Tunisie. Mais ce serait trop long de le développer ici.

Disons simplement qu’il y a la peur d’un déclassement symbolique, de voir son système de références perdre l’aura qu’elle a eue depuis deux cents au moins.

La Tunisie n’est qu’un écran où se projettent des débats français. Ne prêtez pas trop attention à ce qui se dit en France.

Maintenant la vision majoritaire qu’on a en France de la Tunisie s’explique en grande partie par le fait qu’elle se forme à travers le prisme d’une catégorie de Tunisiens, mieux connectés sur les réseaux intellectuels et médiatiques parisiens, qu’avec la réalité profonde de la Tunisie, mais qui sont persuadés incarner la seule vraie Tunisie.

Cette vision d’une Tunisie moderne, laïque, féministe menacée par une invasion islamiste, elle est d’abord forgée en Tunisie, elle s’étale à longueurs de médias tunisiens, de colloques, de débats, de tribunes. Vu de Paris, cette vision conforte des a priori et les visions émises depuis Paris conforte ces Tunisiens dans leur certitude d’avoir raison.

Question - Pourquoi on s'acharne toujours sur la Tunisie et ne médiatiser que le salafisme (parfois l'amplifier à mort) et essayer de faire peur aux français ?

Encore une fois, je pense que le sujet passe par le double prisme des angoisses françaises et d’une certaine perception tunisienne qui monte en épingle la moindre affaire.

Je prendrai l’exemple de Souhayr Belhassen, vice-présidente de la FIDH, qui reprend dans un débat TV, l’histoire totalement fantaisiste de touristes françaises contrôlés par des salafistes à l’aéroport. Tout dans cette information sonnait faux. Mais elle confortait une peur, et la psychologique humaine est telle qu’elle est plus rassurée par ce qui conforte sa peur que par ce qui l’atténue. Quitte à inhiber les facultés de raisonnement logique.
« On » n’essaie pas de faire peur aux Français. On en parle parce que cela réveille une peur.

Maintenant on en parle aussi parce que c’est un enjeu, parce que c’est un phénomène en émergence qu’on cherche à comprendre, parce que c’est une vraie rupture, que politiquement les effets peuvent être considérables. L’effet le moins attendu de la chute du régime est l’émergence d’un islamisme radical révolutionnaire qui peut très vite se connecter sur des réseaux internationalistes. Ce n’est pas un fait anodin.

Maintenant les unes catastrophistes, les images spectaculaires, les nouvelles alarmistes nuisent plus à la compréhension qu’elles n’apportent d’information. Mais c’est notre travail de journaliste d’essayer de comprendre ce phénomène.

Question - Vous serait-il possible de nous faire une sorte d'état des lieux des relations Tunisie/France aujourd'hui, des enjeux (réels) en cours pour les deux pays, des évolutions possibles de ces relations et leurs conséquences potentielles.

Je ne maitrise pas ces enjeux. Globalement, les dirigeants français ont compris je pense qu’on ne peut plus miser sur des régimes sans assise populaire.

Mais ils cherchent encore le bon moyen d’appuyer le processus de démocratisation.

Le soutien européen, conditionné désormais aux réformes démocratiques, ne s’appuie pas sur une vision très large des enjeux méditerranéens (la priorité au règlement de la question palestinienne, une autre gestion de la migration…) et ne se manifeste pour la Tunisie que par un appui budgétaire très modeste (100 millions d’euros pour 3 ans). Mais c’est mieux que de fermer les yeux sur les dérives dictatoriales.

Question - En tant que journaliste, que conseilleriez-vous aux journalistes Tunisiens de tous bords?

1/ Aller sur le terrain, écoutez, donnez la parole aux petits gens.
2/ Vérifiez vos infos à la source, ne publiez pas toutes les rumeurs qui confortent vos idées
3/ Ne portez pas de jugements de valeur dans vos articles
4/ Enquêtez sur les réseaux de pouvoir locaux, nationaux, qui tiennent l’économie tunisienne
5/ Lisez de bons livres d’Histoire.

Question - Où en est la constitution tunisienne ?

C’est une question d’actualité à laquelle vous trouverez de bonnes réponses sur la page d’El Kasbah.

Mais globalement, ce que je peux dire c’est qu’il ne fallait pas s’attendre à un processus rapide. Encore une fois, tous les débats ont été remis sur la table.

Tout s’est exprimé et c’est plutôt un moment important dont les Tunisiens devraient mesurer que c’est un privilège rare, mais dont les Parlementaires devraient sentir que c’est un luxe dans un pays qui brûle socialement et pour une population qui s’enfonce dans le désespoir.

Sur le fond, quelles que soient les institutions (et il y a de bonnes idées dans le projet), la qualité de la démocratie dépend de la qualité de la classe politique et de la vigueur des contre-pouvoirs.

Question - Que pensez-vous de ce qui se passe en Syrie ?
Je dois dire que je suis choqué par le soutien que certains progressistes tunisiens apportent au régime en réduisant la question à une manipulation occidentale contre un dirigeant ennemi d’Israël.

Une petite anecdote qui m’a été racontée par une amie italienne archéologue. Pendant un chantier de fouille, un de ses colliers avait disparu de sa chambre. Elle l’a signalé aux responsables qui ont appelé la police qui n’a pas enquêté. Elle s’est contentée d’arrêter les 140 ouvriers du chantier et de tous leur casser les os de la main. La scène s’est déroulée sous ses yeux, sans qu’elle ne puisse rien faire pour l’arrêter. Ce n’est pas une invention d’al Jazeera, ce n’est pas une manipulation.

Voilà, la punition pour un collier. Imaginez si vous protestez contre le régime. A l’échelle syrienne, la Tunisie de Ben Ali, c’était Disneyland.

Pensez vous que les Syriens aient besoin d’agitateurs étrangers pour éprouver l’envie de se révolter. Oserez-vous leur dire qu’ils sont le jouet des intérêts occidentaux quand ils veulent en finir avec ce régime ? Croyez-vous que Bachar el Assad leur ait laissé le choix de la méthode ?

Les mêmes reprochent à l’Occident d’intervenir, ou de rester les bras croisés, selon les cas. On reproche à la France d’avoir soutenu Ben Ali et on lui reproche aujourd’hui de souhaiter la chute de Bachar el Assad. Ces positionnements à bascule me semblent puérils.

Bachar el Assad n’est pas au service de la cause arabe, il a mis la cause arabe au service d’un pouvoir cruel. Le soutenir ce n’est pas soutenir une cause, c’est se fairele complice d’un criminel d’Etat.

Mais il est vrai que la situation est extrêmement complexe. Que d’autres acteurs jouent en Syrie une carte anti-chiite et lisent le conflit à travers le prisme religieux d’une lutte des sunnites contre une domination alaouite (assimilée aux chiites).
Le régime a joué aussi depuis longtemps cette carte confessionnelle qui peut entraîner le pays d’une guerre civile.

Mais cette intrication de facteurs de crise qui rendent la situation aussi explosive,  tient en premier et en dernier lieu à la façon dont le régime a consolidé son pouvoir et  s’y accroche. Le chaos des sorties de dictatures sont à la mesure de leur férocité.

Question - Si vous étiez tunisien et vous avez le choix entre l'avant 14 janvier et l'après, que préféreriez-vous ?

Entre la peur du présent et la peur de l’avenir, indiscutablement, je préfère la peur de l’avenir, parce qu’elle me laisse la possibilité d’agir.

L’ordre d’avant le 14 janvier était une illusion, rassurante certes, mais une forme de mensonge, parce que sous le couvercle, tous les ingrédients de la crise qui a conduit à la chute du régime et à la crise actuelle se mettaient en place. Comme je suis d’un tempérament à voir plus loin que le bout de mon nez, ces failles ne m’auraient pas échappé, mais la peur du présent était paralysante, ou du moins obligeait à choisir entre trois choix impossibles : se soumettre et monnayer son soutien, jouer sur les marges ambiguës d’une apparence de conformisme et d’une critique à demi-mots, ou de la résistance clandestine en prenant des risques considérables.

Aujourd’hui, la société revient à son principe de réalité, ce qui, chacun le sait, est une étape vers la maturité. Quoi qu’en disent les alarmistes, la situation actuelle est loin d’être une dictature et offre d’infinies possibilités pour agir sur le cours de l’Histoire.

Question - Aimez-vous les bricks au thon?
Je préfère les rougets grillés et les petites sèches sautées à l’ail. Avec une Celtia.