dimanche 8 décembre 2013

Géopolitique de la menace terroriste en Tunisie

Ou quand les puissants instrumentalisent terrorisme et islamisme à des fins néo colonialistes.

Directeur de Global Prospect Intelligence

La révolution arabe initiée en 2011 met en question les Etats établis ou restaurés au cours du XXe siècle et qui ont échoué à se hisser au rang d’Etats modernes, n’ayant pu affranchir le citoyen de la misère et de la peur, assurer le progrès social et politique, ni garantir la sécurité et l’intégrité des territoires arabes. Nous allons vers un nouvel ordre post-colonial ! La révolution exprime l’exigence d’un sursaut de civilisation dans un sens à la fois politique, économique, social et éthique.

Aggravation des déséquilibres au Maghreb, percée de l’islamisme radical et du jihadisme, éclatement d’un foyer d’instabilité au Sahel menaçant la stabilité et la sécurité des pays du Maghreb sur le long terme, course à l’armement initiée par l’Algérie depuis 2006, gel du Grand Maghreb aggravant sa dépendance économique et stratégique, entrée de la zone euro en récession et restructuration en cours de la scène moyen-orientale sur fond de tensions croissantes, constituent autant de défis cruciaux pour la Tunisie en transition démocratique.

La Tunisie est à la croisée de trois champs géopolitiques : le Maghreb et sa profondeur sahélienne, la Méditerranée et l’Europe et le monde arabo-musulman. 

C’est à travers le système de crises (sécuritaire, politique, économique et sociale) usant l’Etat et le corps social tunisien et les profonds bouleversements géopolitiques restructurant le voisinage tunisien que doit être analysée la montée en puissance du terrorisme menaçant la sécurité nationale tunisienne et hypothéquant la transition démocratique du pays.
Grille de lecture
Face à la complexité de la menace terroriste, la prudence doit guider tout effort de recherche. Deux questions s’imposent:
  • Quelle est la part relevant du local et la part s’inscrivant dans une dimension globale établissant un lien avec une  «internationale» terroriste?
  • Quelle est la part authentique (combattants instrumentalisés, simples pions sur un échiquier, mais fondamentalement imprégnés par l’importance de leur cause) et la part manipulation et instrumentalisation (groupe infiltré par des services secrets étatiques et dont les actions téléguidées répondent à un agenda loin de toute foi islamique) ?
Le terrorisme islamiste semble combiner une part d’authentique et une part de manipulation par des services étatiques et des sources obscures(1) .

En ce sens, il convient d’établir une distinction entre commanditaires avisés, poursuivant des objectifs stratégiques ou personnels et les exécutants instrumentalisés. Cette distinction est au cœur du raisonnement : il ne s’agit pas de nier la réalité d’authentiques jihadistes mus par une volonté de lutter contre un Occident impie attaquant des terres d’islam, mais de ne pas s’en contenter. Il est utile de prendre en considération les stratégies secrètes d’acteurs divers poursuivant des intérêts loin de toute foi religieuse, encore plus de l’islam. Le chômage et les injustices sociales, conjugués à l’absence de progrès économiques et sociaux, jouent en faveur des commanditaires et de la persistance du terrorisme. En outre, la stratégie occidentale de harcèlement et de stigmatisation des musulmans alimente le choc Occident-Islam et favorise l’endoctrinement et le recrutement des exécutants.
Les facteurs internes
Divers facteurs structurant la scène tunisienne post-révolutionnaire s’avèrent favorables à un enracinement d’éléments jihadistes ayant recours au terrorisme:
  • Le net affaiblissement de l’Etat traversant une crise structurelle usant ses capacités de résistance et de lutte;
  • La dispersion des moyens et l’absence de stratégie cohérente et globale de lutte contre le terrorisme fédérant les moyens sécuritaires mais également économiques et sociaux afin de mettre en avant le concept de sécurité globale et humaine;
  • L’affaiblissement de l’appareil sécuritaire tunisien, notamment quant à la dimension renseignement et anticipation, pierre angulaire de toute stratégie efficace de lutte contre le terrorisme (absence de centralisation du renseignement stratégique : détection et neutralisation de la menace, d’organes d’exécution sûrs (non infiltrés) et efficaces (mobilisables rapidement et travaillant de manière coordonnée);
  • La dégradation de la situation économique et sociale amplifiant les capacités des groupes terroristes en termes d’endoctrinement et de recrutement;
  • La pauvreté et la croissance du chômage touchant principalement les jeunes (absence de perspectives d’avenir);
  • La corruption et la montée en puissance des trafics illégaux et de l’économie informelle offrant un levier de financement aux groupes terroristes. Plus globalement, nous assistons à une infiltration progressive du crime organisé transnational, limité à ce stade à un état embryonnaire du fait de la sauvegarde, en dépit de la crise, de certaines capacités de résistance de l’Etat tunisien (Administration, etc.);
  • Les ambigüités relativement à la législation applicable : frilosité du ministère de la justice quant à une application rigoureuse de la législation antiterroriste dans le cadre du respect des Droits de l’Homme;
  • La montée de l’extrémisme religieux et du salafisme prenant le contrôle de centaines de mosquées amplifiant les capacités d’endoctrinement et de recrutement;
  • L’affaiblissement de la coopération avec des partenaires clefs à l’échelle régionale et internationale du fait d’une relative détérioration de la confiance;
  • En dépit de la prudence inhérente à toute gestion de phase transitoire, laxisme, voire complicités remontant au plus haut niveau de l’Etat prêtant à interrogations alors que la situation exige fermeté en conformité avec les lois de la République à l’égard de toute organisation basculant dans la violence armée aveugle : ambigüités quant à une réelle volonté politique de la Troïka relativement à la lutte contre le terrorisme hypothéquant l’avenir du pays.
L’environnement géopolitique
La Tunisie est confronté à court terme à un ordre régional déphasé, fragmenté, marqué par des inégalités relativement aux étapes du processus démocratique et susceptible, selon l’évolution de la situation, d’aboutir à une reconfiguration de la carte régionale, le tout sur fond d’ingérences étrangères et d’enracinement du terrorisme et du crime organisé transnational.

A l’Est, la Libye s’érige en foyer terroriste doublé d’un sanctuaire pour les commandos qui menacent ouvertement la sécurité du Maghreb et du Sahel. Suite à l’opération Serval, les unités armées se sont regroupées - opérant un repli tactique - dans le sud libyen livré à l’anarchie. La problématique terroriste n’a été que déplacée, ouvrant la voie à une restructuration de la région pour une longue période d’instabilité. En effet, les groupes terroristes et mafieux bénéficient d’appuis au sein de la hiérarchie libyenne débordée, laquelle peine à affirmer son autorité sur les vastes étendues du sud. Le désert libyen est livré au chaos et à la loi de milices en rivalité pour le contrôle des armes et des trafics. En effet, outre les jihadistes du nord du Mali, repliés vers le sud libyen, l’attaque d’In Amenas a révélé l’existence de connexions avec des groupes essentiellement composés de vétérans du GICL(2)  enracinés en Cyrénaïque. Par ailleurs, de nombreuses sources révèlent la multiplication de camps d’entraînement disséminés entre Derna, au Nord, et le grand sud. Ce couloir constitue l’un des axes empruntés par les trafics pour rejoindre les rivages européens, notamment italiens. 

Plus précisément, l’opération Serval a provoqué une réorientation du trafic de drogue en provenance d’Amérique latine, suivant un axe Nigéria-Niger-Libye, évitant le Mali étroitement surveillé. Comme le souligne Bernard Lugan, «à partir du nord du Nigéria avec Boko Haram jusqu’à Benghazi et Derna, tout le trafic, dont celui de la drogue et celui des migrants, est désormais contrôlé par les islamistes»(3) . Les attaques menées depuis la Libye contre une garnison nigérienne à Agadez et contre un site d’Areva à Arlit, le 23 mai 2013, sont révélatrices de ce redéploiement. La Libye s’érige ainsi en épicentre de la menace terroriste et criminelle.

Du reste, la polarisation Sahel-Libye donne de la résonance aux forces centrifuges travaillant l’Etat libyen. La Cyrénaïque, riche de ses ressources énergétiques, pourrait basculer vers l'Égypte, ouvrant une brèche dans la géopolitique régionale. Le 6 mars 2012, Ahmed Zubair Senoussi fut élu émir par les chefs des tribus de Cyrénaïque, acte politique signifiant la progression de l’option fédérale. Initialement motivés par des revendications d’ordre pécuniaires, les blocages successifs de la production pétrolière résultent en réalité de conflits entre tribus sur fond d’enjeux autonomistes et séparatistes. A ce jour, les pertes pour l’Etat libyen sont estimées à 13 milliards de dollars. En effet, le gouvernement a redouté de prendre des mesures énergiques craignant de s’aliéner de puissantes tribus contrôlant la côte est du pays et mues par un fort sentiment autonomiste, à l’instar des Mgharba. Plus précisément, Tripoli, à l’image du Kurdistan en Irak, craint de perdre le contrôle des réserves pétrolières de Cyrénaïque si la région penchait pour l’option fédérale ou autonomiste. Parallèlement, les puits pétroliers ont créé de nouvelles territorialités tribales nourrissant les convoitises et les divisions ancrées dans le temps long de l’histoire et gelées durant la période Kadhafi. Ni le Conseil National de Transition ni les gouvernements en place avant et après les élections législatives du 7 juillet 2012 n’ont pu surmonter ces forces déstructurantes qui ressurgissent du fond de l’histoire libyenne.

Le drame libyen n’est pas terminé. Aujourd’hui, à l’image de l’Irak, la Libye, scindée en trois entités elles-mêmes fracturées et divisées, mène une lutte acharnée pour maintenir son unité. L’enlèvement du premier ministre libyen, Ali Zeidan, le 10 octobre 2013(4)  - par des milices contestant la capture le 5 octobre 2013 par un commando américain des forces Delta du terroriste Abou Anas Al-Libi à Tripoli - et les combats à l’arme lourde le 15 novembre 2013 dans la capitale - opposant principalement les milices de Misrata, de Tripoli et de Zentan - traduisent la déliquescence de l’Etat libyen. L’exacerbation des tensions et des conflits entre milices visant à s’assurer le contrôle des richesses du pays, des trafics et du pouvoir politique sur fond de sécessionnisme et de montée en puissance des islamistes radicaux menace durablement l’unité de la Libye et la stabilité régionale.

Cette situation pèse directement sur la sécurité de la Tunisie, mais également de l’Algérie, du Niger et du Tchad. L’effondrement libyen use les capacités tunisiennes de résistance face à la menace terroriste. L’avenir de la Libye, proche des foyers de tension et de vulnérabilité que sont le Darfour, l’espace toubou, le fondamentalisme islamiste de Boko Haram et l’Egypte, est au cœur de l’équation sahélo-maghrébine. Dans l’éventualité d’une insurrection jihadiste en Egypte, le sud-ouest du pays pourrait constituer un nouveau foyer d’instabilité dans le prolongement du sud libyen vers le Tchad, la République centrafricaine (RCA) et le Nigéria. La contagion n’est qu’une question de temps, l’insécurité s’étant d’ores et déjà propagée dans la région tchado-nigériane à la faveur d’un continuum ethno-religieux transfrontalier favorable. Le Niger est en alerte. Enfin, l’effondrement de la RCA et l’instrumentalisation nouvelle du fait religieux opposant chrétiens et musulmans élargit l’espace de crise et nourrit les facteurs de tension. Comme le souligne Bernard Lugan, « la RCA constitue désormais un nouveau foyer crisogène en relation avec l’aire de déstabilisation du Soudan, cette dernière en relation avec celle de la Somalie. C’est donc toute une partie de l’Afrique qui s’embrase ou qui menace de s’embraser »(5) . Une vaste zone grise prendrait ainsi forme reliant horizontalement l’océan Atlantique à l’Egypte et au Soudan et, verticalement, l’Afrique du Nord à l’Afrique de l’Ouest. En ce sens, la stabilisation de l’espace sahélien ne pourra être effective qu’au prix de la neutralisation du foyer terroriste dans le sud libyen irradiant vers l’ensemble des pays voisins. Nul doute que cette situation impactera directement la sécurité de la Tunisie. Cette hypothèse prend un relief particulier lorsque le Premier ministre libyen, condamnant la détérioration de la situation sécuritaire dans le pays, évoque la possibilité d’une intervention étrangère risquant d’ouvrir la voie à une nouvelle colonisation de la Libye. La boucle serait ainsi bouclée : l’intervention de l’OTAN en Libye sans tenir compte de l’après conflit et du changement de régime s’est traduite par la crise malienne engendrant elle-même un effet de souffle déstabilisant toute la scène sahélienne, situation propice à la justification d’une pénétration des puissances occidentales au détriment des puissances rivales (Russie, Chine, etc.) sur fond de lutte contre le terrorisme et le crime organisé.

Au sud, l’éclatement d’un foyer d’instabilité au Sahel menace la stabilité et la sécurité des pays du Maghreb sur le long terme. La Tunisie en subit d’ores et déjà les répercussions sur le plan sécuritaire. Il n’est plus possible de poser la problématique du Maghreb en l’isolant du flanc sud sahélien. Une concertation permanente s’impose entre les pays du Maghreb sur le présent et l’avenir de la scène sahélienne. Malheureusement, nous en sommes loin ! En effet, les pays maghrébins, en transition démocratique ou en phase pré-révolutionnaire, s’exposent aux diverses menaces projetées par le vide sécuritaire caractérisant le flanc sud sahélien amplifié par l’insécurité libyenne. La dynamique est ascendante, orientée sud-nord. L’exacerbation des tensions tribales et religieuses sur fond de rivalités régionales et d’ingérences étrangères présente le risque d’une longue période d’incertitude et d’instabilité.

D’un autre côté, les initiatives et positions divergentes des uns et des autres ternissent l’image d’un Maghreb désuni et distant de ses obligations stratégiques communes. L’Algérie, le Maroc, et antérieurement la Libye, développent des dispositifs diplomatiques, militaires et secrets obéissant à des calculs de neutralisation de l’autre. Sur fond de crise du Sahara occidental, Rabat se repositionne activement sur la scène sahélienne soulignant les limites et les contradictions de la stratégie algérienne de lutte contre le terrorisme. Le Maroc conteste ainsi l’hégémonie algérienne sur son flanc sud. Les rivalités sont vives, l’enjeu étant de s’assurer le leadership sur un Sahel tourmenté et vulnérable, mais offrant de multiples opportunités. Tous en conviennent : l’édification du « Grand Maghreb » est une nécessité régionale et un impératif dans le contexte de la mondialisation et de la multiplication des initiatives d’intégrations dans le monde. L’affirmation d’un Grand Maghreb comblerait surtout un vide stratégique tout en forçant une plus grande responsabilité internationale dans le présent et l’avenir de la zone Maghreb – Sahel. Par ailleurs, les manœuvres isolées et individuelles qui jusqu’à présent donnent l’arbitrage aux puissances occidentales ne peuvent aboutir qu’à pousser le désordre de la scène maghrébo-sahélienne jusqu’au chaos.

Au Sahel, la menace salafiste, réelle car porteuse d’un message politico-religieux, est «mise à la sauce » de toutes les problématiques locales : trafics en tous genres, recherche de rentes, rivalités politiques, conflits d’intérêts entre nomades et sédentaires (Arabes et Touaregs, Maures et Noirs), poids relatif de l’armée et des services de sécurité au sein des différents pays, appétits des grandes multinationales, rivalités entre Etats, etc. Dans ce cadre, AQMI semble être l’arbre qui cache la forêt, le terrorisme amplifié voilant les véritables enjeux. Qu’ils s’appellent AQMI, MUJAO, Ansar Dine ou autre, il s’agit d’acteurs cherchant à tirer profit du désordre sahélien. AQMI ne constitue en tant qu’entité politico-religieuse qu’un irritant aggravant les facteurs géopolitiques et géoéconomiques à la base de l’instabilité de l’espace sahélien. La menace terroriste ne doit pas masquer la défaillance politique, économique et sociale des Etats sahéliens minés par leurs faiblesses internes et par les appétits spéculatifs et rivaux des puissances étrangères.

Ce que l’on désigne sous le nom d’AQMI n’est qu’un conglomérat mafieux non homogène, composé de bandes aux intérêts disparates, souvent rivales, parfois unies quand elles sont collectivement menacées. Parcourue par des querelles de chefs mafieux, AQMI est aussi, et peut-être avant tout, une organisation de banditisme ayant érigé les enlèvements et les prises d’otages en commerce ordinaire. Vernis idéologique, l’islamisme est instrumentalisé afin de permettre à ces groupes criminels de s’enraciner et de prospérer au sein d’un espace dérégulé sur la plan stratégique. Alain Chouet abonde en ce sens: «l’action d’AQMI tient plus de la « piraterie barbaresque» (trafics d’armes, de biens de consommation divers et surtout de drogues, racket des transporteurs, commerçants et entrepreneurs, prise d’otages contre rançon, etc.) que de la doxa salafiste. Ses revendications «idéologiques » (abrogation des lois européennes sur le port du voile, libération des militants islamistes violents, etc.), d’ailleurs soutenues avec mollesse, ainsi que ses proclamations répétées d’allégeance à la mouvance de Ben Laden et d’Ayman Zawahiri semblent d’abord destinées à lui donner un paravent idéologique islamique pour ses activités criminelles»(6) .

L’islamisme radical apparaît comme étant le conduit par lequel s’enracine le crime organisé(7) . Les mouvements se revendiquant de l’islamisme aspirent principalement à contrôler les routes et les trafics prospérant grâce aux vulnérabilités fragilisant l’espace sahélien. Les mobiles profonds ne sont guère différents de ceux qui animaient au XIXe siècle leurs prédécesseurs sous couvert de religion. Par ailleurs, à travers les actes insupportables infligés aux populations locales (lapidations, amputations, destructions de mausolées, etc.), les fondamentalistes visent également à briser les structures traditionnelles d’encadrement des populations afin de mieux les contrôler et les asservir. 

Enfin, l’extrémisme islamiste s’affirme de plus en plus comme ultime refuge face aux frustrations économiques, sociales et politiques et comme alternative au modèle démocratique occidental rejeté par les populations. Les sectes islamistes fondamentalistes apparaissent comme des refuges naturels face à la décomposition des structures familiales et sociales sur fond de faillite de l’Etat et d’absence de perspectives d’avenir. Comme le souligne Alain Chouet, «tous les contestataires de l’ordre politique, économique et social de la zone – que leurs motivations soient idéologiques ou relèvent du simple banditisme – ont vite compris qu’ils devaient se réclamer d’Al-Qaïda s’ils voulaient être pris au sérieux, reconnus, respectés et si possible obtenir par leurs exploits l’aide de généreux donateurs des pays arabes les plus réactionnaires. Parallèlement, tous les gouvernements de la région ont également compris qu’ils avaient tout intérêt à faire passer leurs opposants politiques et leurs délinquants en général pour des adeptes de l’organisation mythique s’ils voulaient pouvoir les réprimer tranquillement et même avec l’assistance active des pays occidentaux»(8) .


L’enracinement d’un foyer jihadiste au Sahel se surajoutant à la Libye risque, à l’image de l’Irak et de la Syrie, d’attirer de nombreux tunisiens imprégnés par la doctrine salafiste et jihadiste et aspirant à défendre une terre d’islam agressée par les mécréants. Ces éléments sont susceptibles de revenir en Tunisie encore plus radicalisés et aguerris après leur expérience de la guerre asymétrique, constituant une grave menace à la sécurité nationale.

D’un autre côté, se dessine au Sahel un nouveau «Grand jeu» fait de manœuvres subversives et de manipulations où la duplicité et les stratégies de l’ombre sont la règle. Les développements inhérents aux bouleversements actuels ne s’arrêtent pas au seul Mali. L’appui du Qatar aux groupes islamistes témoigne d’un prolongement de la stratégie ayant déjà ciblé la Libye et la Syrie. La finalité de cette stratégie est de pousser jusqu’à son terme la logique politique du printemps arabe sur fond d’exploitation des richesses naturelles régionales. Qatar développe une stratégie singulière : ayant considérablement renforcé ses positions en Libye relativement aux ressources énergétiques, il aspire à étendre son influence au Sahel (Mauritanie et Mali) en s’appuyant sur les groupes islamistes. Quelle stratégie sous-tend cette orientation? Qatar abrite approximativement 15 % des réserves prouvées de gaz. Si l’on additionne la Russie et l’Iran, ces trois Etats détiendraient 60% des réserves prouvées à l’échelle mondiale. En aspirant à étendre son emprise sur le Moyen-Orient (Syrie) et sur le Sahara (Libye, Sahel et demain l’Algérie sur laquelle plane la menace d’une révolution arabe soutenue par Doha), le Qatar, de concert avec les États-Unis, vise à couper l’Europe de la Russie (principal fournisseur de gaz des Européens) et à se substituer à Moscou et à Alger. Les ressources minières de la zone créent une rude compétition entre les acteurs. Des accusations sont portées contre les uns ou les autres pour des calculs d’inspiration hégémonique. Ces controverses entretiennent dans la région une atmosphère trouble.
Ainsi, les puissances extérieures, sous couvert de lutte contre le terrorisme et le crime organisé, convoitent les ressources naturelles avérées et potentielles et visent, à terme, une militarisation croissante de la zone afin d’asseoir leur contrôle et d’évincer les puissances rivales (Chine, Russie, etc.). Ces puissances ont tout intérêt à favoriser l’émergence d’une équation géopolitique les plaçant en situation de force pour le partage des richesses avérées et potentielles du Sahel.

Enfin, selon des lignes historiques, nous assistons à une nouvelle poussée de l’Islam radical s’opposant à la domination occidentale dans la droite ligne des anciens empires musulmans du XIXème siècle tels que l’empire Toucouleur ou l’empire de Sokoto. Ainsi, derrière l’émergence de certains groupes terroristes se cacherait la volonté de certaines puissances musulmanes de contrer la pénétration occidentale à travers la reconstruction des anciens Etats historiques pré-coloniaux dominés par l’islam.
A l’ouest, l’inconnue algérienne fait problème
En dernier lieu, il convient de souligner les ambiguïtés et le rôle trouble du gouvernement algérien, de « l’Etat profond algérien » (DRS, clans rivaux, etc.) et de la Sonatrach.

L’Algérie préserve apparemment le statu quo prétendu démocratique. Tout en introduisant tardivement des réformes politiques et sociales, le régime s’est empressé d’élever son niveau de défense intérieur afin de se prémunir contre un effet de contagion pouvant déstabiliser le système. Confronté à des troubles sociaux dans le sud du pays, le régime, réfractaire au changement, multiplie les discours nationalistes et souverainistes pour mieux justifier son inertie et la persistance de sa rigidité. Le glacis algérien intrigue et pèse sur la dynamique d’intégration régionale. Les rivalités de palais sont aiguisées par les incertitudes inhérentes à l’état de santé du président Bouteflika et risquent de provoquer des développements inattendus soutenus par des acteurs extérieurs. La politique réfractaire du régime algérien qui croit pouvoir se renouveler indéfiniment dans sa nature «boumediéniste» à peine ajustée n’est que le reflet d’un déphasage teinté de conservatisme. L’inconnue algérienne doit nous interpeller d’autant plus que certains clans algériens n’ont intérêt ni à la réussite du processus démocratique en Tunisie, ni à la prise du pouvoir par des extrémistes islamistes.

Alger, compte tenu de son histoire, de la présence de Touaregs sur son territoire et de ses ambitions, développe depuis de longues années une stratégie complexe. Sans nier l’existence au Sahel d’un noyau dur d’islamistes radicaux vecteurs d’un message politico-religieux et ayant recours au terrorisme et à la violence armée, une deuxième clef d’analyse posée à titre d’hypothèse permet de mieux cerner la portée d’AQMI au Maghreb et au Sahel. 

À l’intérieur de l’État algérien existent des centres de décision aux stratégies divergentes qui mènent une lutte interne pour le pouvoir, le contrôle des richesses nationales et des trafics illégaux. A la mort du président Boumediene en décembre 1978, un groupe d’officiers attachés à fixer le centre réel du pouvoir algérien en retrait du gouvernement officiel, s’est attelé à mettre en place une hiérarchie parallèle, donnant naissance à une junte dont les excès ont engendré pour un temps une faillite économique, sociale et politique du pays. «Le champ des manœuvres est d’autant plus ouvert et complexe que, contrairement à une idée répandue, le Haut Commandement de l’armée algérienne n’est pas monolithique. Il existe une multitude de clans rivaux en fonction de l’origine régionale, des écoles de formation, de leurs connivences extérieures et des secteurs de l’économie qu’ils contrôlent. Et tout cela constitue une espèce de société féodale où le pouvoir de chacun est évalué à l’aune de sa capacité à protéger et enrichir les siens ainsi qu’à diminuer le pouvoir et la richesse des autres. Il est évident que, pour certains, tous les coups sont permis»(9) .

La complexité, l’opacité et les rivalités de pouvoir sur la scène politique algérienne sont au cœur de la problématique terroriste. Comme le souligne Carlotta Gall dans un article du New York Times «Politiquement à la dérive, l’Algérie s’accroche à ses vieux démons. (…) L’Algérie est un pays obscur et difficile à cerner. Bloqué, englué dans un état de limbes, le pays n’est pas gouverné par un seul homme mais par une poignée de personnes aux intérêts conflictuels désignée par les Algériens sous le vocable flou de «le Pouvoir ou le système(10)». Elle poursuit : «l’Algérie se dirige vers «l’implosion », car son régime est composé de plusieurs centres de décisions hétéroclites et contradictoires. Des clans qui sont en permanence en lutte les uns contre les autres, surtout lorsque l’on sait que le régime algérien est composé de plusieurs généraux, hauts fonctionnaires des services de renseignement, en plus des proches d’Abdelaziz Bouteflika, à l’image de son frère Saïd Bouteflika ». Evoquant annuellement l’arrivée de 300 000 jeunes diplômés sur le marché du travail, Ahmed Benbitour, ancien premier ministre et candidat à l’élection présidentielle d’avril 2014, constate que le pays se dirige vers l’explosion. AQMI avancerait ainsi sensiblement au gré des intérêts de certains cercles du pouvoir algérien. Comme le souligne Alain Chouet: «La violence dite islamiste algérienne ne se confond pas avec le jihadisme internationaliste du type Al-Qaida (…) Cette violence paraît toujours fortement corrélée aux aléas et aux vicissitudes de la vie politique algérienne»(11)

La menace terroriste et les guerres périphériques sont ainsi utilisées comme autant d’opportunités pour pousser les avantages d’un clan contre les autres, y compris contre le président Bouteflika dans la perspective des élections d’avril 2014.

A l’image du double jeu pratiqué par les services secrets pakistanais ISI(12)  en Afghanistan, dans le cadre d’une sous-traitance américaine, AQMI serait-elle en partie un instrument d’influence entre les mains de clans algériens générant une rente stratégique ou sécuritaire monnayable auprès des Occidentaux, tout en justifiant les ambitions hégémoniques algériennes à l’égard de l’espace sahélien?(13) . Il s’agirait pour certains d’être en mesure de doser et de mesurer l’action « terroriste » afin de valoriser les positions algériennes à l’égard de leur flanc sud sans en arriver au seuil de déclenchement des interventions occidentales préjudiciables aux intérêts stratégiques algériens. Comme le souligne Aymeric Chauprade, « le GSPC est né du magnifique esprit d’initiative algérien lequel a su offrir aux Américains l’ennemi qu’ils attendaient afin de justifier leur implantation dans le Sahara»(14) . 

Les révolutions arabes ont marqué une rupture et alimenté la crainte de clans algériens, les amenant à développer des stratégies dilatoires destinées à assurer leur survie. En effet, la presse algérienne soutient avec insistance la thèse du ciblage du régime algérien en se prévalant de l’expansion irrésistible des révolutions du « printemps arabe » et des pressions qui l’assaillent de toute part : à l’Est, les révolutions tunisienne et libyenne ; à l’ouest la pression marocaine du fait du conflit saharien ; et au sud le conflit malien induisant une militarisation croissante impliquant les puissances occidentales. L’Algérie avait en outre soutenu la résistance libyenne contre l’intervention extérieure et manifeste avec constance ses réserves à l’égard de l’offensive arabe et occidentale contre le régime syrien, dans l’esprit du Front du Refus. Enfin, l’Algérie pressent que sa prise de participation dans l’exploration et l’exploitation des richesses énergétiques du Sahel l’expose à des stratégies hostiles des puissances occidentales. De ce fait, l’Algérie se perçoit en citadelle assiégée. Plus globalement, au-delà de la Libye, de la Syrie et du Sahel, la stratégie occidentale s’étend au Maghreb en visant à abattre le maillon ultime, le dernier carré, l’Algérie.

Comme le souligne Aymeric Chauprade, « grâce au GSPC et AQMI, l’Etat algérien a pu apparaître depuis 2001, aux yeux des Etats-Unis et de la France, comme un rempart contre l’islamisme radical dans la région. Et la stratégie a fonctionné jusqu’aux révolutions arabes qui ont emporté les uns après les autres tous les régimes autoritaires de la région. Or, le pouvoir de l’ombre algérien, certes puissant, ne pouvait ignorer que le statut de sous-traitant n’est assorti d’aucune garantie durable et que les retournements d’alliance sont fréquents. Ainsi, pour certains clans (l’Etat profond algérien), cela ne fait pas l’ombre d’un doute, l’Algérie est visée, à moins d’écarter l’Occident du sillage des islamistes politiques et de le recentrer sur la lutte contre le terrorisme international»(15) . En l’occurrence, l’Algérie est étroitement surveillée par les Occidentaux, notamment les Etats-Unis, compte tenu de la montée des incertitudes à l’approche des élections présidentielles d’avril 2014. Dans un communiqué rendu public le 5 novembre 2013, MEA Risk, société américaine de notation et d’analyse des risques spécialisée sur l’Afrique du Nord et le Sahel, relevait : « sous observation neutre négative, B-, l'Algérie traverse une transition touchant un ou plusieurs des facteurs-clés de sa stabilité et les actions actuelles du gouvernement et événements en cours entraînent le pays vers une voie négative. Au niveau politique, l'Algérie a obtenu 43 points sur une échelle de 100. Le pays est confronté à une période de transition trouble et sans aucune transparence au niveau politique »(16) .


Dans ce contexte, la réponse au problème d’avenir tient à la fois à la prise de conscience de la hiérarchie politique algérienne (l’assainissement du glacis algérien), au consensus intermaghrébin et au consensus de l’ensemble des riverains de l’océan sahélien. C’est à travers l’intégration régionale et la valorisation de la sécurité collective que les Etats du Maghreb, dont la Tunisie, lutteront efficacement contre le terrorisme et mettront un frein à la pénétration des puissances occidentales risquant, à travers une militarisation croissante de la région et la provocation de changements de régime à leur avantage, d’ouvrir la voie à une nouvelle colonisation ne disant pas son nom.




samedi 7 décembre 2013

Tunisie, opération de basse police au Palais de Carthage

Le Palais de Carthage, qui abrite en Tunisie la présidence tunisienne, ne réussit guère à ses hôtes. Après Ben Ali qui a régné grâce à un appareil policier pléthorique, voici son successeur, l’ancien opposant Moncef Marzouki, qui utilise les archives du régime défunt pour régler piteusement quelques comptes.
En trois cent cinquante pages, Moncef Marzouki, le toujours provisoire président tunisien, a torpillé sa carrière politique, pas moins. Le militant démocrate, que les Tunisiens, au lendemain de la révolution, avaient chassé de la place de la Kasbah fin janvier 2011, à force de « dégage », a fait publier par la Présidence de la République un libelle aux objectifs suspects. « Le livre noir » ou « Le système de propagande sous Ben Ali», jette en pâture des noms de journalistes, d’artistes et d’intellectuels, qui auraient cotoyé de près ou de loin,  l’Agence Tunisienne de Communication Extérieure (ATCE), organe de prosélytisme de Ben Ali. Il faut se souvenir que l'ATCE, aidée par la grande prêtresse  de la communication, Anne Méaux, convoyait des charters de journalistes et de politiques français pour quelques séjours ensoleillés sur les plages tunisiennes, sans que personne à Paris ne s'en offusque.

Confusion des pouvoirs
Sous prétexte, dans un élan pseudo révolutionnaire, de démasquer les « collaborateurs », Marzouki transgresse l’organisation des pouvoirs. L’exploitation de telles données, livrées par les archives nationales, est du ressort de l’Assemblée Nationale Constituante (ANC), dans le cadre d’une loi sur la justice transitionnelle qui tarde à être adoptée. Dans le bilan qui doit être dressé des travaux de l'ANC, ce retard pèse lourd. En effet, la Tunisie de l'après Ben Ali se devait d’exercer un devoir de mémoire et de définir les responsabilités en cause dans les exactions et les tortures du régime passé. L'exercice était périlleux, mais essentiel. Or les gouvernements successifs depuis "le printemps tunisien", ont préféré emprisonner une dizaine d’anciens ministres et dignitaires, choisis au hasard, ou au pire, victimes de contentieux personnels avec le nouveau pouvoir.
Dans le pavé dans la mare pleine de boue que lance Moncef Marzouki, figurent les noms des journalistes qui auraient complété leur fin de mois en écrivant sous la dictée de l'ATCE. Possible, et même certain, mais comment faire confiance à une fiche de police ? Et de surcroît sous Ben Ali, qui réécrivait l'histoire en permanence ? « Le livre noir est plus qu’un règlement de comptes ou qu’un acte à but électoraliste. Il s’agit d’une incitation au meurtre des journalistes et hommes de médias » précise Fahem Bougadous, directeur du Centre de Tunis pour la liberté de la presse (CTLP). Moncef Marzouki, souvent critiqué par les médias, a-t-il tenté de rendre la monnaie de leur pièce à des journalistes trop insoumis à son goût ? Toujours est-il qu’il dédie 12 pages à sa propre apologie, ne cite pas certaines figures, pourtant connues comme laudatrices de Ben Ali, mais qui aujourd’hui sont proches de Carthage et du parti de Marzouki, le Congrès pour la République (CPR).

Basse police
Cependant, le livre dépasse le simple recensement de ces supposées « bakchich », il dévoile des éléments de vie privée et désigne des personnalités des médias, tel que Samy Ghorbal et Ridha Kéfi, qui effectuaient simplement leur travail de journaliste, dans le cadre contraignant d’un régime ultra autoritaire. Moncef Marzouki pratique un détournement de la mémoire nationale, sans prendre aucune précaution d’usage et sans indiquer la méthodologie adoptée ni la qualité de ceux qui ont épluché les dossiers.
Autre illustration de cet esprit de vengeance, l’ancien opposant de Ben Ali, Ahmed Manai, qui fut atrocement torturé, a le droit à un traitement de faveur. Non seulement les calomnies rendues publiques sous Ben Ali sont abondamment citées dans "le Livre noir", mais d’autres encore, inconnues, sont « révélées » par ce document censé dénoncer la propagande du pouvoir précédent. En revanche, Marzouki et Ghannouchi, ainsi que les dirigeants d’En Nadha, ont droit à la publication de fiches très succinctes et nettoyées avec soin de toute accusation diffamatoire. En fait, Ahmed Manai, qui fut un sympathisant des islamistes lors de la constitution de listes "indépendantes" lors des législatives  de 1989, a eu le tort de se montrer nettement plus critique, depuis trois ans, contre les mêmes parvenus au pouvoir. Ce qui est impardonnable pour l’ami Marzouki !

La Présidence de la République, sur sa lancée, annonce déjà un second volume. Pourtant la campagne de haine de Marzouki a fait "pschitt", comme aurai dit Jacques Chirac. Le contenu du livre nourrit seulement quelques discussions de salon à Gammarth. En revanche, « La Tunisie des oubliés », aujourd’hui au bord de l’explosion, attend un autre souffle, un autre élan de la classe politique, que la publication, avec de l'argent public, d'archives policières douteuses.

Les droits de l’homme à géométrie variable
En permettant la parution de cet ouvrage à un moment où le pays traverse une crise de confiance, Moncef Marzouki ébranle la posture d’homme d’Etat, au dessus de toute esprit partisan, qu'il cherchait à afficher. Cette opération de basse police remet également en cause ses engagements en faveur des droits de l’homme, des libertés et de la démocratie. De Marzouki président tunisien intérimaire, il ne restera juste rien!
D'autant plus que ce démocrate à géométrie variable, inféodé au Qatar, un pays privé de toute liberté publique et esclavagiste, n’a pas eu la moindre réaction lorsqu'une justice tunisienne instrumentalisé tomba la semaine dernière sur Slim Bagga, l’ancien patron de « l’Audace », un journal vendu à Paris qui donna des cauchemars à Ben Ali ( et qui défendit constamment Marzouji). La semaine dernière, ce journaliste talentueux, indépendant et courageux, emporté il est vrai parfois par des anathèmes inutiles, vient d’être condamné à dix huit mois fermes de prison. Une première! L’instruction fut bâclée et le procès partisan. La plainte émanait d’une diplomate inféodée au régime défunt. Et pourquoi ce silence de Marzouki ? Et bien, Slim Bagga, autrefois à Paris très proche de Marzouki, a eu « l’audace » de prendre position contre les initiatives intempestives du président tunisien intérimaire et souligné son absence de hauteur de vues.
Opposant constant du régime de Ben Ali qui rêve d'un monde nouveau ... sans opposants, Moncef Marzouki parasite aujourd’hui la transition démocratique tunisienne. Chez lui, un ego démesuré a tué toute forme d'intelligence.

Un journaliste met les points sur les " i " !

Par Ridha Kéfi*

Je porterai plainte contre le président Marzouki !

Je viens d'apprendre en lisant le ''Livre noir'' diffusé par Moncef Marzouki que j'aurais fait partie du «système de propagande de Ben Ali». C'est archi-faux et de la pure manipulation qui ne tiendrait pas devant un juge indépendant et intègre.
Les auteurs de ce torchon ignoble, dont les motivations réelles n'échappent à personne, admettent tout de même que j'ai «critiqué dans certains de mes articles la situation des libertés et des droits de l'homme en Tunisie». 
Il aurait été plus juste d'écrire que j'ai critiqué le régime de Ben Ali dans la plupart de mes articles, et tous les leaders de l'opposition d'alors, qui sont aujourd'hui au pouvoir (y compris, surtout, Rached Ghannouchi, Moncef Marzouki et Mustapha Ben Jaâfar), ou dans l'opposition, devraient s'en souvenir. Sinon, le Centre de documentation national est là pour leur rafraichir la mémoire.
Les auteurs du torchon ne vont pas jusqu'à reconnaître – ce serait trop leur demander – ce que ces «quelques articles» m'ont coûté, tout au long de ma carrière, comme harcèlement et mise au ban, couronnés par un licenciement abusif, en octobre 2008, sur des instructions directes de Ben Ali, de la direction de la rédaction du magazine hebdomadaire ''L'Expression'', que j'avais fondé un an auparavant, avec Raouf Cheikhrouhou.
Ce dernier pourra d'ailleurs témoigner de cet épisode. Ainsi que les journalistes de Dar Assabah, qui ont vécu mon limogeage, le changement de la serrure de mon bureau et la nomination, le jour même, par le Palais de Carthage, d'un nouveau directeur de la rédaction.
Les auteurs du torchon omettent aussi de préciser que ce sont mes articles dans ''Jeune Afrique'' entre 1994 et 2006, puis mes éditoriaux dans ''L'Expression'', entre 2007 et 2008, qualifiés d'«osés» à l'époque, et qui étaient consacrés, entre autre sujets brûlants, à la succession de Ben Ali, à l'omnipotence du RCD ou à la défense des jeunes révoltés du bassin minier de Gafsa, qui m'ont valu plus de deux ans de quasi-chômage jusqu'à la chute du régime.
Les auteurs omettent également de signaler les nombreux articles que me consacraient, à la même époque, plusieurs journaux de la place (Echourouq, Essada, Al-Moulahedh...), à l'instigation du Palais de Carthage, m'accusant de traître, de vendu à la France, de nostalgique de la colonisation, entre autres amabilités.
Mais passons... Dans toute ma carrière de journaliste, longue d'une trentaine d'années, j'estime avoir toujours défendu les libertés, la démocratie et, par-dessus tout, les intérêts suprêmes du peuple tunisien. Et je continuerais de le faire, à travers mon journal électronique Kapitalis, tant que l'actuel pouvoir m'en laissera encore la possibilité. Pour combien de temps encore, Dieu seul le sait, car des signes inquiétants d'un retour de la dictature et de la censure pointent déjà à l'horizon.
En dehors ou en relation avec mon travail de journaliste, les auteurs du torchon me prêtent des faits surréalistes et qui feraient sourire s'ils n'étaient pas d'une grande gravité.
J'aurais donc rédigé des «rapports secrets» pour le régime de Ben Ali?!
De quoi s'agit-il en fait ? De quelques courriers envoyés au responsable de la communication à la présidence, Mohamed Ghariani, et à celui de l'ATCE, Oussama Romdhani. Ces courriers sont en relation directe avec mon travail. J'organisais à l'époque des tables-rondes sur des sujets divers auxquelles participaient toutes les parties concernées: entreprises, société civile, partis politiques et responsables gouvernementaux.
Pour pouvoir assurer la participation de tel ou tel ministre, on était tenus de passer par l'un de ces hauts responsables. Une relation professionnelle s'établissait forcément et des échanges avaient lieu (4 ou 5 en tout). Mes notes étaient essentiellement critiques à l'égard du gouvernement et contenaient des conseils pour éviter tel ou tel abus alimentant les critiques, à l'intérieur et à l'extérieur.
J'estimais qu'il est de mon devoir, de citoyen et de journaliste, d'essayer de corriger les erreurs. Cela m'a d'ailleurs valu, en octobre 2008, année même de ces courriers (drôle de récompense pour un«collaborateur»!), un limogeage et une mise au ban de la scène médiatique.
Il est vrai que le fait que je reçoive, dans mon bureau, des confrères de grands journaux américains, français ou allemands, et que mes opinions critiques à l'égard du régime étaient citées par ces confrères, ou que j'exprime les mêmes opinions critiques dans mes discussions avec les ambassadeurs des pays étrangers, n'ont guère arrangé mon cas.
Utiliser tout ce background, qui serait à mettre à l'actif de mon combat pour les libertés et la démocratie, comme autant d'éléments à charge pour m'accuser de collaboration avec l'ancien régime, participe d'une mauvaise foi évidente et, surtout, d'une volonté de nuire ou de se venger de la part de la présidence provisoire de la république, du président provisoire lui-même, de ses alliés (et employeurs) du parti islamiste Ennahdha, qui n'apprécient pas la liberté de ton et l'indépendance éditoriale de Kapitalis.
En conclusion, je me réserve le droit, dès la publication officielle du torchon de M. Marzouki, de déposer plainte contre ses services et je les défie, lui et ses services, de produire des preuves tangibles à l'appui de leurs fallacieuses allégations.
Je les rends aussi responsables, lui et ses services, ainsi que l'Etat tunisien qu'ils incarnent, de tout malheur qui pourrait m'arriver ainsi qu'à ma famille et à l'équipe de Kapitalis, considérant sa "liste noire" comme un dangereux appel au meurtre.    
Enfin, et à ceux qui pensent pouvoir intimider les journalistes et faire pression sur eux pour infléchir leur ligne éditoriale dans le sens qu'ils souhaitent, en recourant au détournement, à la manipulation et à l'injure, je réponds que je resterai fidèle à la voie que je me suis tracée depuis que j'ai commencé à faire ce métier: celle de la liberté et de l'indépendance de tout pouvoir.
Si Ben Ali n'a pas réussi à mâter ma plume, et ce n'est pas faute de l'avoir essayé, ce ne seront pas les Marzouki, Ghannouchi et autres Ben Jaâfar qui y parviendront.

* Ancien rédacteur en chef adjoint du quotidien ''Le Temps'' (1980-1994), rédacteur en chef délégué à ''Jeune Afrique'' (1994-2006), fondateur et directeur de la rédaction de ''L'Expression'' (2007-2008).
Actuellement directeur du journal électronique ''Kapitalis'', conseiller de la rédaction de la revue ''Afkar/Idées'' (Espagne, depuis 2005), collaborateur à ''New African'', ''African Business'', ''African Banker'' (France) et ''Politika Exterior'' (Espagne).
Auteur d'une douzaine d'ouvrages littéraires en langues arabe et française (romans, nouvelles, pièces de théâtre, recueils de poèmes et essais). 

vendredi 6 décembre 2013

« Mensonge, voici ta vérité » : Moncef Marzougui a adhéré aux Frères Musulmans depuis 1998.

"Islamiste un jour, islamiste toujours", telle est la règle chez les Frères musulmans !

Selon Mezri Haddad, Moncef Marzouki a adhéré aux Frères Musulmans depuis 1998.


Alors que la Tunisie a perdu sa Souveraineté, que son économie est en faillite, qu’elle s’apprête à subir une vague d’attentats qui peut la plonger dans l’anarchie civile, et que son endettement est comparativement onze fois supérieur à celui du gouvernement Mustapha Khaznadar, dont la gestion devait « justifier » le traité du Bardo, tu as choisi de divertir la horde pour prolonger ton règne avilissant et perpétuer le mythe de la « révolution » bouazizienne. C’est-à-dire la conspiration islamo-atlantiste, qui s’est terminée par le coup d’Etat du 14 janvier 2011. De cette diversion de bas étage, nul n’est dupe, pas même la horde et à plus forte raison le peuple tunisien, qui a fini par comprendre l’ampleur de l’imposture du « printemps arabe », mais pas au point de suivre l’exemple égyptien dans son admirable sursaut patriotique.

Fidèle en infidélité, tu n’as pas résisté à la tentation d’assouvir ta basse vengeance en essayant de souiller l’honneur de journalistes, d’avocats et d’intellectuels, y compris les plus illustres de ce pays, dont je ne citerai ici que le père de l’archéologie tunisienne, Mhamed Hassine Fantar, l’éminent professeur Mongi Chemli, Mohamed Mahjoub, Noureddine Mejdoub, Mohamed Salah al-Jabri, Lafif Lakhdar, Jaafar Majed, Moncef Souissi, Olfa Youssef… Des noms qui rappellent la richesse et la grandeur de la pensée tunisienne autant qu’ils mettent en exergue ta petitesse intellectuelle et ta leucémie éthique et politique. 

A dire vrai, je ne suis pas déçu qu’un tel torchon, le « Livre noir », ait pu voir le jour. Je suis même ravi que certains scribouillards et avocassiers y figurent, parce qu’ils ont hurlé avec les loups, qu’ils ont pris part au lynchage des patriotes et qu’ils ont contribué au mythe de la «révolution du jasmin », par conformisme, par opportunisme ou par lâcheté. Ils savent désormais que lorsqu’on apporte sa pierre au mensonge, on finit toujours par en payer le prix. Mais, puisque mon nom est associé aux leurs, je ne peux qu’en être solidaire, beaucoup plus par conviction que par compassion. 

Par conviction, car je n’ai jamais cru à cette « révolution », ni à ses « martyrs », ni à ses slogans fumeux, ni à ces valeurs phosphorescentes, ni à ses figures emblématiques de la gauche encéphalopathique. Dès son accouchement par césarienne, je n’y voyais qu’une convulsion sociale dont le déclenchement est aussi mystérieux que la naissance du Christ. Heureux ceux qui ont cru sans voir, disait si justement le fils de Marie ! Je n’y voyais qu’une conspiration islamo-atlantiste, aux visées géopolitiques néocoloniales dépassant de loin « l’insignifiante » Tunisie. Tout au plus qu’un remake de la révolte arabe de 1916, dont les troupeaux ont été menés par le très pieux Lawrence d’Arabie, fondateur de la monarchie qui porte ce nom infâme et véritable messie de l’hérésie wahhabite

Lorsque les Tunisiens ont été libérés de leur indépendance, et pour faire peau neuve, on m’a demandé de présenter mes excuses au sacro-saint peuple. Dans la solitude des vaincus et la certitude des philosophes, j’ai répondu que c’est au peuple de s’excuser auprès de la Nation ! On m’a demandé de retirer de mon anthologie le mot « Horde », j’ai répondu que la horde a manifesté, que la horde a voté, et que la horde est au pouvoir. 

Depuis, grâce aux 7000 voix empruntées par la secte des Frères musulmans, elle-même redevable de l’argent sale de Qatraël et des Etats-Unis, la horde est au sommet de l’Etat, incarnée dans ce qu’il y a de plus vil et de plus détestable chez les Tunisiens. Se sachant provisoire, la crapule présidentielle qu’un caprice de l’Histoire a hissée à la tête d’un pays vassalisé, est empressée de parachever sa sinistre légende en détruisant les icônes de la Patrie. Les nains n’existent que dans la disparition des géants. Oui mon « cher » Moncef, tu n’arrives pas à la cheville du plus petit journaleux que tu as fourré dans ta liste noire et dont j’avais été la cible expiatoire bien avant que tu n’en deviennes l’objet de dérision. A plus forte raison les illustres journalistes et les personnalités académiques dont tu as voulu souiller l’honneur parce qu’ils t’ont toujours méprisé, aussi bien au moment de ton supplice imaginaire qu’à l’époque de ta présidence chimérique. 

Mais le livre noir que tu viens de pendre n’est pas seulement l’œuvre d’une âme tourmentée, d’un esprit rongé par le ressentiment et gangrené par la haine. C’est aussi l’œuvre d’un renégat, l’effort titanesque d’un esclave exécutant au détail près un cahier des charges dicté par les « libérateurs » de la Tunisie, qui entendent effacer de ce pays soumis toute trace de résistance et de patriotisme. Tu es, tu devais être, tu ne pouvais qu’être à la Tunisie que ce que Jalel Talabani, Ahmed Chalabi et Ibrahim Jaafari furent pour l’Irak, sous le régime proconsulaire de Paul Bremer. 

L’Irak, première pomme de discorde entre nous, après des années de lutte commune pour la démocratie en Tunisie. En 1998, j’étais à Bagdad, comme tous les six mois, à soutenir mes frères irakiens, lorsque tu m’as laissé un message hypocrite dans lequel tu t’expliquais sur la naissance du CNLT, sans moi, en raison du veto de Mustapha Ben Jaafar et de ses amis, me disais-tu. Archiviste, j’ai gardé cette cassette sonore que je rendrai publique et dans laquelle tu me suppliais de ne pas réagir à l’imminente déclaration de naissance du CNLT. Tu ne savais pas à l’époque que je m’attendais bien à cette trahison, pour avoir compris au détour d’une conversation amicale avec Mohamed Mokhtar Arbaoui et Jalloul Azzouna, qui se trouvaient également à Bagdad pour un symposium des écrivains arabes, que mon nom ne sera pas associé aux fondateurs du CNLT. Et pour cause : l’ami de Tarek Aziz ne pouvait pas faire partie d’une association qui comptait bien sur l’appui médiatique et financier des Etats qui ont participé à la destruction de l’Irak. Il fallait renoncer à la cause irakienne pour embrasser la nouvelle cause droit-de-l’hommienne de la soldatesque bushienne. C’est ainsi que les résistants de la première heure ont été ostracisé au profit des collaborateurs de la première heure. 

Une année après, en compagnie de Haytam Manna et de ta fille, tu viendras chez moi me soutenir le même discours et me prier de ne pas quitter l’opposition. Mais ma décision était déjà prise : la compagnie des autocrates est bien moins pénible que la fréquentation des démagocrates. Autrement dit, la contribution à la réforme, plutôt que le soutien des mercenaires et des renégats. Une année plus tard, en avril 2000, lorsque j’ai décidé de rompre un exil de 12 ans, Mustapha Ben Jaafar m’avouera devant témoin (Taïeb Zahar), qu’il n’y était absolument pour rien dans cette affaire que tu avais monté de toute pièce. 

Seconde pomme de discorde, la question islamiste. Tu sais et ils savent qu’avant que je ne découvre leur Taquiyya et leur antipatriotisme congénital, j’étais l’artisan de ton rapprochement avec les islamistes, comme d’ailleurs avec Mohamed Mzali et Ahmed Bennour. Si tu ne te souviens plus du dîner chez Habib Mokni, en 1995, celui-ci doit s’en rappeler. Ce soir d’hiver torride, j’avais exigé qu’avant toute entente avec les islamistes, ils devaient d’abord t’accorder une aide matérielle, puisqu’ils ne manquaient pas de moyens. Sur le chemin de retour chez moi, dans la banlieue sud de Paris, tu étais heureux comme un gosse que le coffre de ma voiture contienne le dernier cri des ordinateurs portables. Premier cadeau de Ghannouchi à Marzouki ! Il y en a eu bien d’autres par la suite. Mais, il y a plus grave que ce petit cadeau. Il y a ce que tes amis que tu as trahi et tes compatriotes que tu as vendu ignorent jusqu’à ce jour, c’est-à-dire ton adhésion à la secte des Frères musulmans dès 1998. C’était pour toi le seul moyen de gagner la confiance du grand prêtre, Rached Ghannouchi, et de disqualifier les autres stripteaseuses de l’islamisme « modéré », à savoir Ahmed-Néjib Chebbi, Mustapha Ben Jaafar et Hamma Hammami. Tu as embrassé la dogmatique islamiste comme on embrasse la « religion » maçonnique : dans l’initiation occulte et le secret absolu. Dès lors, les droits de l’homme sont devenus pour toi ce que l’islam est pour Rached Ghannouchi : une litanie subversive au service d’une ambition maladive. Toute ta vie, tu as couru derrière les droits de l’homme pour attraper le pouvoir.    
  
C’est exactement ce que j’avais écrit dès 2002, dans mon livre « Carthage ne sera pas détruite », que ton torchon noir cite comme pièce à charge dans un procès sans contradiction et sans révision. Dans ton torchon noir, tu as réitéré ce que tu avais scribouillé sous divers pseudonymes depuis l’édition de mon livre en 2002, et même avant sa parution. Comme tes acolytes du microcosme parisien et londonien, tu t’attendais, en effet, à une apologie du régime et à un panégyrique de celui que je traitais déjà d’usurpateur lorsque tu soutenais publiquement sa candidature aux élections de 1989. Mais vous avez été tous déçu, la canaille du RCD comme la racaille de l’opposition. Comme l’avait écrit à l’époque l’académicien Maurice Druon, « Faute de préfacer ce livre somptueux et sans concession pour le pouvoir et pour l’opposition, je peux dire que Carthage ne sera pas détruite est l’œuvre d’un penseur qui a préféré le politique à la politique, la méditation à la médisance, la réflexion philosophique aux ratiocinations politiciennes, la voie réformiste à l’aventurisme révolutionnaire ». Je m’abstiendrais ici de citer d’autres intellectuels ou journalistes tunisiens.   

Je sais que mon livre t’avait piqué au vif, nonobstant sa hauteur morale et son objectivité politique. Une semaine après sa sortie aux éditions Du Rocher (et non pas La Roche, comme l’écrivent par inculture tes scribes), je t’avais surpris chez Ahmed Kédidi en train d’en discutailler le fond et d’en peser les conséquences. Sur la table du jardin, il y avait mon livre ainsi qu’un dictionnaire ! Arrivé à l’improviste, je vous ai salué tous les deux et je vous ai rapidement laissé à vos palabres hautement politiques. Pour que les lecteurs de ton torchon noir comprennent ta vindicte à mon égard, voici quelques passages de Carthage ne sera pas détruite. 

Page 381 : « L’on se demande si par transparence, ce mouvement politique nouvellement lancé par Moncef Marzouki (CPR), ne devrait pas plutôt s’appeler Congrès pour la République islamique ! Comme le feu et l’eau, le laïcisme et l’intégrisme n’ont jamais fait bon ménage. A moins de l’entendre dans le sens khomeyniste, qutbiste ou tourabiste du terme, ce qui semble être le cas du fondateur du CPR, on ne refait pas la République avec les ennemis de la République. Celle-ci n’a d’ailleurs pas besoin d’être refaite : Bourguiba l’a instaurée il y a 46 ans et, faute de la décréter résolument laïque, il a veillé à ce qu’elle soit radicalement anti-islamiste. C’est affligeant de constater que l’intellectuel le plus laïc – celui dont j’avais été l’un des rares à soutenir la candidature symboliques aux élections présidentielles de mars 1994 au moment où d’autres ironisaient sur sa vanité avant de se réjouir de son arrestation - soit aujourd’hui amené à courtiser les islamistes en les présentant comme des républicains et des démocrates parfaitement honorables et aucunement violents». 

Et comme mon livre était, selon toi et tes complices, une « commande » de Ben Ali et la condition pour me faire pardonner, voici ce que j’écrivais sur son ennemi mortel, Moncef Marzouki : 
Page 382 : « Le cas de Moncef Marzouki incarne à lui seul ce qu’il faudrait bien finir par appeler la quintessence des maladresses politiques commises ces dix dernières années, le grand gâchis politique tunisien : voilà un homme qui a passé sa vie à défendre les valeurs laïques et républicaines, à militer sincèrement pour le triomphe de l’idéal démocratique, à combattre par sa plume alerte et son discours tranchant la pensée intégriste, et qui se trouve aujourd’hui acculé à une alliance avec les islamistes pour abattre le régime bénalien. Ce n’est pas seulement l’échec d’un intellectuel laïc, authentiquement dévoué au respect des droits de l’homme, mais c’est également l’échec d’un gouvernement qui n’a pas su attirer vers lui ses alliés naturels contre l’ayatollachie ghannouchienne, ni même conserver ceux et celles qui se sont rangés à ses côtés et qui, de 1987 à 1995, ont été ses défenseurs les plus résolus ». 

Parceque le courage et la loyauté sont de mes vertus, d’autres ennemis mortels de Ben Ali ont eu droit à mes éloges, comme Mohamed Mzali, Ahmed Bennour, Ahmed Ben Salah, Abdelhamid Skhiri, Mohamed Charfi…ou des ennemis moins mortels, comme Mohamed Sayah, Mansour Moalla, Hédi Mabrouk… Ce serait trop long de multiplier les citations relatives pas seulement à Moncef Marzouki, mais à des personnalités patriotiques de l’opposition, à la corruption qui gangrène le régime, aux atteintes à la liberté d’expression, à la Justice qui est aux ordres, à la police de la pensée, à la défense du bourguibisme, à l’hégémonisme du RCD,…autant de thèmes qui répondent bien évidemment aux attentes de mon bienfaiteur Ben Ali ! Mais comme le Livre noir de Marzouki en parle, je ne peux pas ne pas citer cet autre passage de mon livre au sujet Des Masques, lun des torchons de propagande du régime bénalien.   

Page 336 : « Nous faisons allusion aux torchons dont la littérature de caniveau avait beaucoup plus nui au prestige de la Tunisie que servi la cause du régime. Les Masques, pour ne prendre que cet exemple, dont le scribouillard – un ancien agent congédié par les RG français - voulait mieux faire qu’un pseudo-journaliste tunisien, a traîné dans la boue tous les opposants ainsi que des personnalités représentatives d’ONG françaises. Ce faisant, c’est la Tunisie dont ces margoulins avaient usurpé la défense, qui a été discréditée et non point les ennemis de la Tunisie ». 

Si mon livre était une « commande » rétribuée par le régime, comme tu l’as toujours soutenu et comme tu viens de l’écrire dans ton torchon noir, pourquoi ne figure t-il donc pas dans le tableau (pp.43-47), qui mentionne tous les livres que le régime a soutenu et financé via l’ATCE ? Est-ce une omission de tes apprentis-plumitifs, ou une honnêteté intellectuelle bien involontaire ? Autre anachronisme symptomatique de malversation et de falsification, cette phrase tirée d’une lettre que j’aurais adressée à Abdelwahab Abdallah et où je lui disais : « Par ce livre, mon objectif premier et final consiste à restaurer l’image de marque de notre pays et de notre président ». Cette lettre est datée du 11 juin 2006, alors que mon livre a été édité en septembre 2002 ! 

Mais si je ne l’ai pas dit à l’époque, je peux l’écrire aujourd’hui : oui, parmi les buts stratégiques de mon livre, il y avait bel et bien la restauration de l’image de la Tunisie et la dénonciation de l’alliance entre les archéo-islamistes et les néo-bolcheviques. Oui, j’ai soutenu la République bourguibienne contre les vermines de ton espèce et en attendant l’éclipse de Ben Ali, qui était bien plus honorable que toi. Oui, j’ai rendu à ce régime ses titres de noblesse et de faiblesse. Et bien plus important que tout cela, dans mon livre, il y avait surtout une pensée politique s’inscrivant dans la grande lignée du réformisme et du patriotisme tunisiens, ainsi qu’une vision prospective d’une Tunisie souveraine, moderne et démocratique, à l’abri de tes frères en secte, les islamo-atlantistes. 

Je n’ai pas le temps et ce n’est pas le lieu de répondre aux autres inepties concernant mes articles, qui ont été publié dans les plus grands quotidiens de la presse internationale, ou concernant les honnêtes gens dont tu as livré en pâture les noms. Je me contente seulement de te dire que, si j’avais monnayé tous mes articles comme tu marchandais ta littérature « mercenariale » avec Al-Jazeera, je serai aujourd’hui dans une situation financière bien plus confortable. Mais la frugalité, le mépris même de l’argent, je les tiens de mon défunt père communiste. De même que ta boulimie pour l’argent et ta servilité à l’égard du roitelet de Qatraël, tu les tiens de ton père, richissime commerçant au Maroc et servilement lié au Makhzen. Je ne dirai pas plus sur lui, ni sur ta première épouse, ni sur tes deux filles, ni sur les 6300 euros que tu percevais du ministère français de la Santé sans travail effectif, parce que tes collègues Français ne supportaient plus ta présence à l’hôpital de Bobigny. Les initiés savent à quel titre et pour quel genre de services tu touchais un tel salaire ! Chargé de mission à la Présidence, j’avais 2200 euros par mois. Ambassadeur à l’UNESCO, j’étais moins payé que ma collègue éthiopienne: 3300 euros ! 

Lorsque, dans trois mois, le reste de ma réponse sortira dans mon « Livre noir des mercenaires qui ont trahi leur pays, de 1989 à 2011 », tu ne seras peut-être plus là pour la lire, car je te prédis, sans te la souhaiter, mon cher ex-ami, une fin tragique ! Mais l’opinion publique tunisienne le lira et elle saura alors qui, parmi les noms dont tu as voulu salir l’honneur, ont loyalement servi leur Patrie, et qui parmi ceux dont tu as fait l’éloge, juste après tes 12 pages auto-hagiographiques, ont contribué à la destruction de la défunte Tunisie, en vendant leur âme à un émirat bédouin et à d’autres Etats atlantistes. Elle saura également pour quelles raisons et en contrepartie de quoi tu as ouvert les archives de l’Etat tunisien à Al-Jazeera, dont tu étais le « minable » collaborateur, comme l’a affirmé l’un de tes ex-éphémères conseillers, aujourd’hui exilé en France. 

Avec ces deux livres noirs – si j’excepte un troisième que d’autres réaliseront après la victoire de la Résistance sur le néocolonialisme - les patriotes et les collabos seront alors devant le tribunal de l’Histoire, seule instance habilitée à rendre son verdict. Oui, cher ex-ami, ni toi, ni ton ramassis d’anciens larbins de Hamad et Mozza, ou collaborateurs de la chaîne islamo-sioniste, ni ta justice transitionnelle, ne pourront rendre un verdict équitable et définitif. Cela est du ressort du tribunal de l’Histoire, comme les archives sont de la compétence des historiens et d’eux seuls.

Ennahda, la dernière carte du Qatar

Plutôt que de s’avouer vaincu, l’émirat joue la paralysie.


Daoud Boughezala
Daoud Boughezala
rédacteur en chef adjoint, 
du Causeur


La diplomatie du carnet de chèques, ça eût payé ! 

Au congrès international des Frères Musulmans, les dirigeants islamistes se sont récemment inquiété de l’avenir de la confrérie parrainée par le Qatar : écartés du pouvoir et violemment réprimés en Égypte, marginalisés au sein de l’opposition syrienne, contestés en Tunisie et à Gaza, les protégés de l’émirat voient rouge. Au point qu’ils mettent toute leur énergie à conserver leur bastion tunisien conquis à l’issue du « printemps arabe ». 
  
Depuis l’élection de la Constituante tunisienne en octobre 2011, nanti de 37% des voix, le parti Ennahda de Rached Ghannouchi a repris les rênes du pouvoir laissé vacant par Ben Ali. Avec la bénédiction de l’émir du Qatar, les hommes du parti à la colombe1 ont constitué un gouvernement d’union nationale au sein duquel ils contrôlent les postes-clés. Pendant que l’Assemblée constituante dissertait sur l’égalité hommes/femmes, la place de la religion dans la société et l’organisation des prochaines élections, Ennahda plaçait ses hommes au sommet du pouvoir, de la Banque centrale au ministère des Affaires étrangères,  un temps occupé par le propre gendre de Ghannouchi. Plus que son islamisme, le népotisme d’Ennahda et son impéritie lui ont aliéné une bonne partie de la population tunisienne. 

  Tunisie : Ennahda, la dernière carte du Qatar
Sous les présidences successives de Zine-al-Abidine Ben Ali (1987-2011), le manque de libertés publiques se voyait compensé par une (relative) prospérité économique, tandis que le maintien d’un haut niveau sécurité garantissait le pacte social.  Bref, le général Ben Ali, c’était les flics plus l’électricité – avec une petite commission pour la belle-famille Trabelsi au passage2

Mais depuis la fuite précipitée du dictateur le 14 janvier 2011, sous la pression des émeutes populaires, les forces de sécurité ont le plus grand mal à rétablir l’ordre. Le joug autoritaire ayant sauté, des milliers de salafistes sortent sabre au clair pour harceler les jeunes femmes non voilées, ainsi que les figures de l’opposition laïque.  Les assassinats politiques de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, deux députés d’opposition nationalistes de gauche, farouchement opposés à Ennahda et aux salafistes, auront semé la panique dans les rangs de l’opposition laïque. L’enquête piétinant, on ne sait pas très bien qui des salafistes ou de la frange dure d’Ennahda avait intérêt à éliminer ces deux personnalités politiques marginales. Certains ennahdistes misent peut-être sur la stratégie de la tension, qui a fait ses preuves dans l’Italie des années 1970, pour pourrir la situation sécuritaire et préserver le statu quo politique en faveur des islamistes. D’un autre côté, le choix de cibles politiques symboliques mais politiquement marginales, confinées à la gauche de la gauche, semble disculper Ennahda. À l’image du politologue Vincent Geissser, d’aucuns accusent les barbouzes benalistes de semer le chaos pour entretenir la nostalgie de l’ordre ancien. Mystère… 

L’incurie de la justice et de la police aura en tout cas eu raison du cabinet Jebali, remplacé le pied levé par son ministre de l’Intérieur Ali Larayedh en février dernier. Acculé par le mécontentement croissant,  ce dernier islamiste avait dans un premier temps accepté de s’effacer au profit d’un gouvernement de purs technocrates. Mais le coup d’Etat égyptien est passé par là. Les images du président déchu Mohamed Morsi comparaissant face à ses juges tournent sur tous les écrans radars islamistes. Là est la hantise d’Ennahda : finir évincée du pouvoir par le Sissi tunisien,  le chef d’état-major Rachid Ammar, qui tire prestige et popularité de son comportement exemplaire durant la transition de 2011. Pour éviter tout scénario à l’égyptienne, Larayedh et Ghannouchi ont donc changé de braquet et exigent de conserver la mainmise sur les ministères régaliens (Intérieur, Justice, Défense).  Ajoutant un soupçon de guignolade à la farce politique tunisienne, Ennahda soutient la nomination d’un certain Ahmed Mestiri à la tête du gouvernement tunisien. Si cette personnalité n’est pas suspecte de sympathies islamistes, son grand âge – 88 ans au compteur ! – et son pedigree politique en font un éventuel premier ministre inoffensif, pour ne pas dire fantoche. Déterrer un opposant (très) modéré fondateur d’un petit parti – le Mouvement des démocrates sociaux (MDS) – toléré par Bourguiba puis Ben Ali, il fallait oser. Ennahda l’a fait ! 

En ce 7 novembre, date anniversaire du coup d’Etat de Ben Ali, la paralysie demeure. Depuis plusieurs jours, les pourparlers entre pouvoir et opposition n’avancent pas d’un pouce, tant en raison de l’intransigeance de l’un que des divisions profondes de l’autre. Réconcilier Frères Musulmans (fussent-ils « modérés » !), anciens bourguibistes regroupés autour de l’ancien premier ministre intérimaire Beji Caïd Essebsi (87 ans !), socialistes et autres syndicalistes de l’UGTT tiendrait de la gageure. Au-delà de leurs querelles byzantines, les différentes tendances de l’arc politique tunisien dépendent d’un agenda qui leur échappe. 

Ce n’est pas être complotiste que de comprendre que l’avenir de la Tunisie se joue en partie au Qatar, grand pourvoyeur de fonds d’Ennahda, ébranlé par les convulsions géopolitiques de l’été dernier. 
Comme l’explique Gilles Kepel, à trop vouloir jouer les fiers à bras, l’émirat a perdu sur tous les fronts arabes : « le Qatar finance les Frères musulmans  (…) dans toute la région quand, de son côté, l’intime opposant, l’Arabie Saoudite, soutient les rivaux salafistes. En Syrie, l’indéfectible soutien du Qatar aux groupes islamistes du djihad lui vaut désormais de s’être aliéné l’Iran, avec lequel il partage un gigantesque champ gazier et dont il a besoin pour se protéger de l’Arabie Saoudite »
Bref, « de zéro ennemi, le pays est passé à zéro ami ». Signe de ces revers en série, il y a quelques mois, le très médiatique émir Hamad a laissé la place à son trentenaire de fils, qui se soucie bien plus des performances du PSG en Ligue des champions que des résultats électoraux de ses obligés islamistes. 
  
Il s’agit désormais de sauver les meubles, pour ne pas voir le pays d’Al-Jazira voir son influence stratégique fondre comme neige au soleil du désert. Aussi Doha n’a-t-il pas encore renoncé à son OPA idéologique sur les révoltes arabes. Ce qui lui reste de puissance se joue peut-être sur les côtes tunisiennes, où deux kamikazes se sont récemment fait sauter sans faire de victimes,  à quelques encablures de la tombe du président Bourguiba. Ce genre de péripéties ne joue bien évidemment pas en faveur du tourisme local, qui reste l’une des principales sources de devises3

Toujours privée de gouvernement, la verte Tunisie se console en regardant les autres pays du printemps arabe, Libye, Égypte, Syrie, Yémen, tous à feu et à sang. 
Comme Ben Ali en son temps, les ennahdistes se posent aujourd’hui en ultime recours contre la chienlit.  
Du fin fond de son exil saoudien, le despote déchu aux cheveux teints doit décidément bien rigoler… 

mercredi 4 décembre 2013

Ce que le Coran ne dit pas

"Une incitation à penser et à agir en pleine responsabilité"



Mahmoud Hussein,
pseudonyme commun de Bahgat El Nadi et Adel Rifaat. 

Le Coran est-il un texte imprescriptible dans le temps et l'espace, comme tend à l'imposer le dogme actuel ? En retournant aux sources de la Révélation, Bahgat Elnadi et Adel Rifaat, deux écrivains politologues, qui travaillent sous le pseudonyme de Mahmoud Hussein, remettent les écrits dans leur contexte conjoncturel pour prouver le contraire. Un petit traité de bon sens, didactique et réconfortant.
Transmises oralement avant de trouver leur version écrite définitive deux siècles plus tard, les sourates du Coran ne suivent pas l'ordre chronologique, ce qui les rend souvent indéchiffrables et donne l'impression d'un agencement divin. Or, au lendemain de la disparition de Muhammad, les courants ont commencé à s'opposer, entre les rationalistes et les conformistes face à un message révolutionnaire en son temps qui incitait " à se forger une conscience autonome et à assumer la responsabilité personnelle de ses actes ".

Au XIXème siècle, la philosophie des Lumières a obligé les musulmans à s'interroger sur une Révélation adressée en arabe à un prophète au VIIème siècle, et qui ne pouvait plus être comprise de la même façon mille deux cents ans plus tard, tant le contexte était différent en matière de connaissances et de mœurs. Pour autant, et depuis le XIIème siècle, c'est l'imprescriptibilité du Coran qui domine avec son lot de certitudes, de lois édictées, d'interdits et de réponses type à toutes les situations. Dans ce petit livret, les Mahmoud Hussein s'attachent à démontrer qu'au contraire, le Coran n'exige pas une lecture figée pour l'éternité, mais qu'il " fait appel à l'intelligence du cœur. " En s'appuyant sur les grands texte de l'islam, notamment la Sîra (chronique des faits et gestes du prophète) sur laquelle ils avaient déjà travaillé dans un précédent ouvrage, ils constatent que le parole de Dieu s'adresse à son messager de manière progressive, pour le faire évoluer petit à petit vers un état d'esprit différent. En la remettant dans l'ordre chronologique, il apparaît qu'elle est révélée par étape, qu'elle change en fonction des circonstances et peut même se contredire lorsque ces dernières changent. Une interprétation qui laisse au croyant le choix de réagir en fonction de sa conscience et qu'on aimerait voir débattre plus souvent au cœur du monde musulman dont le libre-arbitre a été confisqué sans scrupule par les traditionalistes depuis la mort d'Averroès.

dimanche 1 décembre 2013

Pourquoi Ennahdha ne réussira jamais…

Ecrivain, journaliste

Deux raisons se conjuguent et sont le socle de la crise actuelle qui secoue le pays : la fragilité de l'opposition et l'arrogance d'Ennahdha. Les racines initiales de cette crise remontent aux fameux sit-in de la Kasbah qui virent le régime politique né de l'Indépendance nationale effectivement basculer. Depuis, la gauche rêve de revenir à la Kasbah.
Toutefois, après les derniers ratages des mobilisations récentes, cette perspective semble s'éloigner. A moins d'un bras de fer qu'engagerait une poignée de militants résolus face au pouvoir en place, au risque de déclencher une confrontation. Ce qui se joue en cette journée du 15 novembre pourrait bien précipiter la transition dans un nouvel épisode de confusion. Ce prochain épisode qui se dessine sera-t-il encore une fois en faveur des islamistes?
LA KASBAH 2, MOMENT CLÉ DE LA RÉVOLUTION
A la Kasbah, l'extrême-gauche tunisienne croyait le grand soir révolutionnaire enfin venu. Le pouvoir destourien vacillait, le RCD était en voie de dissolution et la constitution de 1959 n'allait pas tarder à passer aux oubliettes de l'histoire. Cette mobilisation de la Kasbah avait vu les différents mouvements islamistes adopter les mêmes mots d'ordre et se mettre dans le sillage de la gauche radicale.
De fait, les deux ennemis jurés du Destour, les deux pôles opposés qui avaient souffert sous Bourguiba et Ben Ali, semblaient étrangement se comporter comme des alliés de circonstance, poussant ensemble le Destour à sa chute.
Le sit-in de la Kasbah 2 fut en ce sens un moment clé de la révolution tunisienne. Car si le départ de Ben Ali était un pas essentiel, la chute du gouvernement Ghanouchi qui constituait une rupture dans la continuité destourienne est pour sa part le véritable moment révolutionnaire. Et c'est de ce moment qu'aussi bien les islamistes que la gauche radicale, tirent leur légitimité révolutionnaire d'aujourd'hui.
En effet, si la formidable convergence entre jeunesse rurale et urbaine, entre réseaux sociaux et agitation politique, entre immolation de Bouazizi et répression aveugle des émeutes de Menzel Bouzaiane a fini par avoir raison de Ben Ali, c'est par contre la conjonction des revendications de la gauche et des islamistes qui sera la première donne politique d'après le 14 janvier.
Cette nouvelle donne aboutira à la nomination de Beji Caid Essebsi à la tête du gouvernement puis aux élections d'octobre 2011 qui marqueront, c'est un point extrêmement important, un fait politique incontournable: à combat égal, à répression égale, les mouvements islamistes ont été perçus par le vote populaire comme ayant plus de légitimité que la gauche.
LE 23 OCTOBRE 2011, CATASTROPHE ÉLECTORALE
POUR TOUTES LES GAUCHES
De fait, les tendances se réclamant des travailleurs et de la justice sociale teintée d'idées socialistes seront les grands perdants de cette élection dont, il ne faut pas l'oublier, les Destouriens avaient été exclus. C'est après octobre 2011 qu'islamistes et gauchistes, hier alliés de circonstance, ont recommencé leur confrontation, les uns brandissant des quolibets à propos des 0,% et les autres qualifiant Ennahdha de RCD à barbe.
Pourtant, il était prévisible et cela se vérifiera à chaque élection que la gauche radicale ne recueillerait que des poussières, sauf dans ses bastions historiques de Tunis, du bassin minier et du nord-ouest. En l'absence des Destouriens qui sont et demeurent le véritable parti centriste de l'échiquier politique, la gauche n'a rien pesé face à Ennahdha, fer de lance de la mouvance islamiste, allié au CPR et à des indépendants dont le panarabisme est le crédo fondateur.
Ainsi, le 23 octobre 2011 représente au fond la revanche des islamistes et des panarabistes, vainqueurs de leur vieil ennemi destourien. On parlera d'ailleurs, après ces élections de nouvelle indépendance, de victoire finale des ennemis politiques de Bourguiba, de mort du Destour. Toute cette exubérance revancharde préfigurait ce qui se passe aujourd'hui.
Car, au fond, pour les islamistes et les nationalistes arabes, ce n'était pas la révolution qui avait gagné mais Bourguiba qui avait enfin perdu. C'est pourquoi le 23 octobre est ressenti par les islamistes surtout, comme le moment révolutionnaire qui leur ouvrait les portes du pouvoir et allait leur permettre non pas de concrétiser le programme pour lequel le peuple avait cru les élire mais de mettre en place un tout autre projet qui consiste en la débourguibisation de la Tunisie.
Tous les soubresauts actuels que nous vivons s'inscrivent dans ce projet idéologique qui consiste à modifier l'identité politique de la Tunisie pour faire passer notre pays de sa singularité bourguibienne à une norme islamo-panarabe. Faut-il le rappeler ? La constitution tunisienne qui a été abolie interdisait explicitement la référence partisane à l'islam et à l'arabité, deux tabous politiques car ces deux éléments identitaires étaient considérés par le pouvoir déchu comme des données partagés par tous les Tunisiens, hormis les minorités. Au vu de ce qui se passe de nos jours, on comprend mieux cet interdit.
Aujourd'hui, l'heure est au détricotage des acquis de l'Etat bourguibien : d'abord, le contrôle des mosquées et ensuite la restauration des "habous" et demain la polygamie et le reste. S'agit-il de nous rétablir dans notre identité véritable ou bien du déploiement d'un projet idéologique à coloration islamiste radicale ?
LE DETRICOTAGE DE L’ÉTAT BOURGUIBIEN
Et c'est en cela qu'Ennahdha commet une erreur historique qui lui coûtera à court terme son statut de parti le plus puissant du mouvement islamiste tunisien. S'allier tactiquement aux radicaux islamistes constitue, comme nous le voyons depuis la montée du terrorisme, une arme à double tranchant qui pourrait briser Ennahdha en deux entités voire davantage si d'aventure la synthèse actuelle au sein du bureau politique nahdhaoui était remise en question. Car, leurs propos et attitudes démontrent bien que nombreux sont les ténors de ce parti à sympathiser avec certains radicaux.
Mais revenons à l'erreur d'Ennahdha. Elle est plurielle et se compose de plusieurs volets.
Ainsi Ennahdha cherche à rompre avec le génie tunisien, c'est à dire avec notre manière unique d'être à la fois musulmans, arabes, africains, méditerranéens un peu latins et un peu européens avec aussi notre vieux fonds berbère et punique. Nous sommes uniques et ce que nous sommes aujourd'hui vient pour beaucoup de ce que nous étions hier. Pourtant Ennahdha ne voit que de l'uniformité. Sans s'en rendre compte, ce parti cherche à détruire l'identité tunisienne, ce qui nous rend différents d'un Algérien, d'un Irakien ou d'un Yéménite. A force de ne voir que l'arabité et l'Islam, on perd le reste de nos spécificités. Cela peut mener notre pays à sa dissolution dans des entités plus vastes.
Par ailleurs, Ennahdha a trop abusé du double langage voire du mensonge pur et simple. Ceci, les Tunisiens ne sont pas près de l'oublier. N'est-ce pas une erreur de faire perdre sa crédibilité à la parole publique? De plus, les promesses électorales de ce parti n'ont nullement été tenues.
ROMPRE AVEC LE GÉNIE TUNISIEN
Le parti islamiste n'a réussi en deux ans de pouvoir qu'à aggraver les polarisations au sein du pays. Ainsi, outre la fracture est-ouest, la Tunisie compte aujourd'hui deux pôles antagonistes qui risquent de passer les prochaines années à se faire des crocs en jambe au détriment du progrès social, de la croissance économique et du développement culturel.
Les Tunisiens sincères le ressentent en leur for intérieur : seule une convergence entre Nida Tounes et Ennahdha, une réconciliation historique entre la Gauche, le Destour et les islamistes pourrait éviter à la Tunisie de stagner. D'ailleurs, nombreux ont été ceux qui avaient cru cette heure venue, lors de la démission factice de Hamadi Jebali. Mais même cela, Ennahdha n'est pas capable de le réussir. Sauf, bien sûr, si cette convergence se fait en faveur du parti islamiste. C'est l'une des raisons du blocage du dialogue national.
Et par extrapolation, c'est l'une des raisons qui font que les islamistes marocains ont le vent en poupe. Au pouvoir, ils ont créé les conditions d'un modus vivendi avec leurs opposants et, fidèles au roi, ils font allégeance au Maroc là où les nahdhaouis se prennent pour le roi et tournent le dos à la différence et se soucient peu de leur pays dont ils semblent vouloir programmer l'effondrement.
A ces conditions, Ennahdha ne pourra réussir qu'au détriment de la Tunisie. C'est au fond le choix de ce parti qui, requinqué par la fragilité de l'opposition, se voit dans un boulevard, libre de tout faire, un peu comme à la veille des élections d'octobre 2011.
Partie pour détruire le génie tunisien, Ennahdha a déjà des délires de grandeur, tout en jurant le contraire. Depuis février puis juillet 2013, ce parti ne fait qu'esquiver, retarder l'échéance, diviser les Tunisiens, rêver d'une dictature. Ceci ne pourra pas durer indéfiniment.
Rusés, les nahdhaouis ont embarqué l'opposition dans un dialogue national qu'ils comptent bien éluder. Parallèlement, le dossier du terrorisme demeure d'actualité tout comme les tiraillements à l'ANC qui, dans cette atmosphère crépusculaire, débat des "habous" alors que, selon toute évidence, les priorités sont ailleurs.
LA POSTURE MORALE DU QUARTETTE,
SOCLE DE LA DÉMOCRATIE DE DEMAIN
Ennahdha sait tout cela et s'accommoderait bien d'un Etat en voie de décomposition du moment qu'elle le contrôlerait et mènerait sa reconstruction. C'est pour cela qu'avec la donne actuelle, ce parti serait gagnant à tous les coups. En effet, les islamistes tiennent l'ANC, le gouvernement, les radicaux islamistes, les ligues de protection de la révolution et tout ce qui pourrait participer à une confrontation si elle devenait nécessaire. Ceci mène à un constat amer ; Ennahdha tient le pays malgré lui et manie la carotte et le bâton dans presque toutes les directions. En soi, ce sont là les germes d'une dictature naissante. Et c'est bien ce qui nous fait dire qu'Ennahdha ne réussira jamais. Comme Ben Ali, elle finira par être rattrapée, malgré la peur, par la volonté du peuple.
Ennahdha a le tort de mépriser le génie tunisien qui n'est pas réductible à une identité arabe et islamique. Les partisans de ce mouvement devraient aussi réaliser que s'ils sont les bénéficiaires provisoires de la crise politique, c'est le Quartette qui, moralement tient la main. Car la seule promesse de démocratie vient non seulement de l'initiative du Quartette mais de son attitude éthique et de la fidélité de ses composantes au génie tunisien, pétri de pragmatisme et de loyauté envers le peuple dans sa diversité. Rien que cette posture morale du Quartette peut suffire à poser le socle de la démocratie de demain. Loin des dérobades et compromissions d'Ennahdha, loin de l'infantilisme de la gauche radicale, loin des illusions des partis sans assise populaire et dans la nécessaire et inéluctable convergence entre les grandes familles politiques.
Car si nous construisons notre démocratie sur l'illusion d'une alternance entre Ennahdha et Nidaa Tounes, nous irons droit dans le mur une nouvelle fois et c'est le pays qui s'enfoncera dans des crises politiques à répétition. Seule une convergence, un compromis historique entre les deux mouvances pourrait ouvrir la voie à une nouvelle Tunisie qui ferait la synthèse entre les conservateurs républicains et la grande famille social-démocrate. Mais cela aussi Ennahdha feint de ne pas vouloir en entendre parler. Quitte à couler avec le bateau Tunisie dont le gouvernail n'a jamais été autant disputé. Peut-on parler de victoire en coulant avec le bateau ?
A force de vouloir gagner à tous les coups, Ennahdha risque de tout perdre : sa crédibilité bien entamée, ses militants les plus récents, l'honneur de ses combats antérieurs et aussi les sièges et les maroquins auxquels ce parti s'accroche avec l'énergie non pas du désespoir mais de l'arrogance contrariée, la duplicité démasquée et la plus pathétique des volontés de puissance.