samedi 12 septembre 2015

Islam : une histoire de désert et de sang

Les trois religions monothéistes ont connu et connaissent à nouveau un regain d'extrémisme parceque les prophètes en leur temps, ont eu recours à la violence verbale et physique.
R.B

Henri Tincq

[VIOLENCE ET SACRÉ 3/3] Le Coran étant «primordial» et «incréé», son interprétation doit être absolument littérale et ses versets résonnent parfois aujourd’hui de manière effrayante. Mais ils ne peuvent se comprendre qu’en référence à une époque de guerre.



C’est le philosophe René Girard qui a sans doute le mieux cerné le concept de «rivalité mimétique» entre pays, cultures et religions. On peut le définir par un désir puissant d'imiter l'autre pour obtenir la même chose que lui. Au besoin par la violence. Après le 11-Septembre, René Girard expliquait le terrorisme islamique par la volonté «de rallier et mobiliser tout un tiers-monde de frustrés et de victimes dans des rapports de rivalité mimétique avec l'Occident». Pour lui, les «ennemis» de l'Occident font des Etats-Unis «le modèle mimétique de leurs aspirations, au besoin en le tuant».
Une «rivalité mimétique» existe entre les religions elles-mêmes autour d'un même «capital symbolique». A l'âge de Mohamed, elle oppose déjà chrétiens, juifs et musulmans autour de trois «piliers» : le monothéisme, la fonction prophétique, la Révélation.

Pendant des siècles, ce capital symbolique avait été monopolisé par l’Ancien Testament biblique et par le message de Jésus de Nazareth. Or voici qu'un troisième acteur surgissait au VIIe siècle et affirmait que ce qui avait été transmis par les précédents prophètes n'était pas complet, que leur message avait été altéré.
Cette rivalité a engendré de la violence entre les «peuples du Livre» dès les premiers temps de l'islam. Au point qu’aujourd’hui encore, on dit que les monothéismes sont porteurs d'une violence structurelle, car ils ont fait naître une notion de «vérité» unique, exclusive de toute articulation concurrente.

1. Mohamed

Mohamed a 40 ans, en 610, quand il reçoit la «Révélation» sur le mont-Hira, près de La Mecque, en Arabie, où il est né. C’est un site recherché par les polythéistes qui y pratiquent le culte des ancêtres et les rites païens de la Kaaba. C’est là qu’un ange, du nom de Gabriel (Jebrail en arabe), souffle à Mohamed l’ordre de «réciter» la parole de Dieu. «Réciter» vient du verbe arabe qara'a, qui a donné le mot qur'an (lecture ou récitation) ou Coran. Le dialogue de Mohamed avec Gabriel va durer douze ans.
Pour les musulmans, la «Révélation» n'est donc pas, comme pour les chrétiens, celle d'un homme-Dieu, Jésus-Christ, venu sur la terre. C'est par la Parole et l'inspiration que Dieu est descendu parmi les hommes. «Dieu parle derrière un voile», écrit ainsi la sourate 62. 

Il faudra plus de deux siècles pour donner une forme définitive au Coran, mais, pour l’islam, ce texte reste une parole «incréée», «éternelle», non amendable. Tout effort d’interprétation, toute exégèse historique et critique – comme celle que tentent de faire aujourd’hui les réformateurs de l’islam – sont découragés et le Coran n'a jamais soulevé les controverses qui ont marqué l’exégèse chrétienne à l’époque moderne.

Le Coran est intangible donc. Mais il est aussi guerrier. Mohamed qui garda des troupeaux, est devenu orphelin précoce, puis un notable puissant, et fut aussi un chef de guerre conquérant, donnant dès le début au Coran un ton belliqueux, et à la nouvelle religion une réputation de violence qui ne l’a jamais quittée. D’abord parce que le jeune prédicateur de La Mecque se heurte à une ville idolâtre, réfractaire à toute idée de monothéisme, où le judaïsme et le christianisme passent déjà pour des déviations. Sur les 114 sourates que compte le Coran, 87 ont été composées pendant cette première période mecquoise, marquée par les guerres de clans, par la résistance des élites riches et des cultes polythéistes.
Mohamed et ses premiers compagnons sont contraints à l’exil. Ils fuient à Médine, à 300 km au nord du pays. Médine où, contrairement à La Mecque, les habitants sont las des rivalités claniques. Acclimatée au monothéisme par la population juive résidente, cette cité arabe va devenir, comme dit Malek Chebel, «le laboratoire grandeur nature de la nouvelle religion». C'est à Médine que s'ouvre la première mosquée près de la maison du prophète, qu'on entend le premier cri du muezzin, que les fidèles prient chaque vendredi, que commence l'ère musulmane, à compter du premier jour de l'année 622, celle de l'hégire. C’est là que prennent corps le dogme musulman et la communauté des premiers croyants (oumma).

2. Conquête militaire et schisme sunnites-chiites

Médine devient la plate-forme de revanche sur La Mecque, le point de départ des raids et expéditions punitives (razzia) contre les «infidèles». En 630, à la tête d'une armée de 10.000 hommes, le prophète Mohamed fonce vers la Kaaba, ordonne sa destruction et proclame pour la première fois «Allah akbar» («Dieu est grand»). C’est le début de l’expansion du nouvel empire islamique, la conquête militaire la plus extraordinaire de tous les temps, une geste guerrière qui marque encore l'imaginaire musulman.

Le Coran

Jusqu'à sa mort en 632, à 62 ans, cette conquête assure à Mahomet une domination totale sur l'Arabie et elle nourrit chez ses compagnons des rêves d'expansion à l'infini. «Nous t'avons envoyé vers tous les hommes», écrit le Coran. 
Cet islam universaliste s'étend jusqu'aux confins du monde, en Egypte, en Irak, au Yémen, à Byzance, en Perse. Et ce qui est frappant dans l'histoire de l'islam, c'est la rapidité de cette diffusion. Autrefois, les clans barbares se fondaient dans les sociétés qu'ils avaient conquises, mais l'islam, lui, reste tel qu'il est et convertit ainsi les populations des deux tiers de la Méditerranée. Ce n'est donc pas un mythe archaïque comme on aurait encore tendance à le croire aujourd’hui. La foi musulmane a un aspect simple, brut, pratique, qui a transformé la vie d’un grand nombre de peuples à l'état tribal et qui facilite, encore aujourd’hui, sa diffusion.

Luttes intestines

Mais les rêves de conquête et de grandeur sont compromis par les luttes intestines qu'un si grand projet a fait naître chez les successeurs du prophète. La plus lourde de conséquences est la bataille qui oppose le troisième calife, Othman (assassiné en 656) et le quatrième, Ali, jeune cousin de Mahomet dont il a épousé la fille Fatima, l’un des premiers convertis et compagnons du prophète, mais qui avait été écarté de sa succession. 
En 657, un quart de siècle après la mort du prophète, la prise de pouvoir d’Ali et de son parti appelé «chiite» (du mot arabe shi'a, prendre partie) constitue la grande revanche et le point de départ d’une longue querelle de légitimité qui va se régler par les armes et qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui.

Ali est d’abord destitué par Muawwiya, fondateur de la dynastie des Ommeyades, qui se proclame calife à Damas, puis est assassiné en 661 d’un coup d’épée empoisonnée. Ses deux fils, les célèbres Hassan et Hussein, vaincus sur le champ de bataille de Kerbala en 680, vont subir le même sort. Depuis ils sont vénérés comme des martyrs dans tout l’islam chiite, dont Kerbala est le lieu saint. 
Cette fitna (discorde) est le début du premier et plus grand schisme musulman. Les chiites ne reconnaîtront jamais les califes ommeyades et abbassides défenseurs de la «Tradition», la sunna (d'où leur nom de sunnites), et ils suivront leur propre destin, donnant naissance à cet islam chiite ardent, mystique, contestataire, exaltant le martyre, que l’on connaît encore aujourd’hui, fruit d’une histoire où ils furent toujours les plus méprisés et maltraités.

3. «Ô croyants, combattez les infidèles»

La violence dans l’islam est le fruit de cette histoire de vent et de sang, de désert et de commerce, de faits d’armes et d’hommes en proie à une pulsion de conquête et de puissance. Elle n’est peut-être pas consubstantielle à l’islam. Avant lui, les sociétés primitives étaient déjà remplies de rites sacrificiels, de guerres fratricides, de conflits de voisinage. Mais les sourates du Coran, qui prônent par exemple le jihad, sont bien le reflet de cet islam des origines, à la fois puissant et humilié, que tous les courants de réislamisation et de radicalisation ne cessent encore, treize siècles plus tard, de mythifier et d’exalter.
Le terme salafiya – qui a donné salafiste – veut bien dire «retour à la tradition des ancêtres» : les salafistes s’habillent tels qu’ils pensent que s’habillaient le prophète et ses compagnons aux premiers temps. Ils respectent les préceptes, les interdits, les contraintes de la société musulmane de Médine du VIIe siècle, comme on les leur représente dans les prêches, les vidéos et les librairies islamistes.

De même, le wahhabisme (de Mohammed Abd al-Wahhab -1703-1792), devenu doctrine d’Etat du royaume d’Arabie saoudite, qui est tout puissant dans l’islam sunnite et s’exporte encore au Moyen-Orient et en Europe, condamne toute innovation par rapport à l'enseignement originel du prophète. Le Coran étant «primordial» et «incréé», son interprétation doit être absolument littérale. L'Etat musulman doit fonctionner exclusivement selon la loi religieuse (charia).

Ainsi, la réactivation des imaginaires du passé, la mobilisation des émotions et des rhétoriques islamistes auxquelles on assiste aujourd’hui s’enracinent bien dans les textes les plus sacrés de l’islam. Pour en prendre une exacte conscience, il faut relire, par exemple, les versets de la sourate IX du Coran, la plus typique :
– «Lorsque les mois sacrés seront expirés (Ramadan), tuez les infidèles partout où vous les trouverez. Faites-les prisonniers ! Assiégez-les ! Placez-leur des embuscades!» (verset 5)
– «Combattez ceux qui ne croient pas en Dieu, qui ne considèrent pas comme illicite ce que Dieu et son prophète ont déclaré illicite ; ceux qui, parmi les gens des Ecritures (juifs et chrétiens), ne pratiquent pas la religion de la vérité, jusqu’à ce qu’ils paient, humiliés, le tribut» (29)
– «Ô croyants, combattez les infidèles qui sont près de vous. Qu’ils trouvent en vous de la rudesse. Et sachez que Dieu est avec ceux qui le craignent» (123)
– «Dieu a acheté aux croyants leurs personnes et leurs biens contre le Paradis qui leur est réservé. Ils combattront au service de Dieu, tueront et seront tués. C’est là une promesse certaine dont Dieu s’est imposé la réalisation dans le Pentateuque, l’Evangile et le Coran» (111).
Toute cette violence reçoit naturellement la bénédiction divine, comme dit la sourate VIII :
– «Vous n’avez pas tué vos ennemis. C’est Dieu qui les a tués. Lorsque tu portes un coup, ce n’est pas toi qui le porte, mais Dieu qui éprouve les croyants par une belle épreuve» (verset 7).
Que veut dire «combattez les infidèles !» ? Ou «combattez les gens du Livre», c’est-à-dire les juifs et les chretiens, «jusqu’à ce qu’ils paient la capitation» ? La «capitation» était un impôt payé par les non-musulmans (les musulmans étant redevables, quant à eux, de la zakhat, l’aumône religieuse). 

Coupés de leurs contextes textuel et historique, de tels versets résonnent aujourd’hui de manière effrayante. Or, on voit bien qu’ils ne peuvent se comprendre qu’en référence à une époque de guerre où les camps s’identifiaient sur des critères religieux. Ou à une époque de constitution des premières sociétés musulmanes quand les identités religieuse et sociale étaient encore fortement marquées.  

4. L'exégèse sauvage des mots jihad et martyr

C’est cette contextualisation historique que refusent de faire les musulmans fondamentalistes. C’est une «instrumentalisation» politique des textes qui conduit aux appels à écraser «les infidèles, les juifs et les croisés». Tout se passe comme si, à la suite d'une exégèse sauvage du Coran et de relectures partielles et partiales de l’histoire de l’islam, avec ses phases de grandeur et d’humiliation, on renouait avec les «théologies de l'action armée» décrites par le grand philosophe Mohamed Arkoun (mort en 2010) et venues des origines de l’islam. 
Elles ont traversé tout le dernier millénaire, inspiré des rapports de fascination et de répulsion par exemple entre islam et chrétienté, activé les luttes entre les empires arabe, ottoman, byzantin, jusqu'aux guerres récentes de «libération nationale» contre la colonisation honnie et contre l'«impérialisme» occidental, d’où sont nés les courants islamistes contemporains.

En islam, aucune autorité théologique universelle n'est capable d'imposer une interprétation unique et authentique des textes sacrés. Aucun anathème, aucune excommunication ne peut donc faire dévier les terroristes, qu’ils soient les fanatiques d’un «jihad global, planétaire» (celui d’al-Qaïda) ou de la «restauration du califat» (Etat islamique-Daech).
C’est ainsi que s’est imposé le jihad comme référence majeure, celle qui englobe toutes les revendications, frustrations et révoltes qui traversent l’islam. La perspective du jihad est celle de la mort, y compris la mort d’innocents, et celle du «martyr» (chahid), un mot qui existe dans le Coran, mais qui est complètement «décontextualisé» dans le discours islamiste. Appliqué au début du XXIe siècle, ce modèle du «martyr» laisse pantois. Dans le christianisme, le «martyr» ne meurt pas pour se faire copier. Sa mort n’est pas enviée. Le «martyr» est un modèle de sainteté, pas un modèle pour se jeter dans le feu avec lui… 
Dans l'islam, c'est différent. On meurt «martyr» pour se faire copier et manifester ainsi un projet de transformation politique du monde.

5. L'encre du savant et le sang du martyr

Quel espace reste t-il donc aux populations musulmanes d'Occident et des pays arabes modérés ? C’est la question en jeu dans tous les débats sur l’islam aujourd’hui. Ils ne peuvent que faire bloc, primo pour dissuader l'opinion de procéder à tout amalgame et c’est un effort à renouveler après chaque attentat; secundo pour encourager une relecture critique et historique des textes et montrer ainsi que la violence ne recouvre pas tout l'enseignement du prophète Mohamed. 

C’est un enseignement qui a aussi inspiré durablement une pensée humaniste arabe, fondée sur la philosophie, la morale et la tolérance, en vigueur au Moyen-Age dans la Bagdad de l’empire abbasside ou dans l’Andalousie (Cordoue), jusque chez les Perses à Téhéran.
C’est un enseignement de tolérance, attesté par nombre de hadiths (paroles prêtées au prophète), comme celui qui fait dire à Mohamed que «Dieu préfère l’encre du savant au sang du martyr» !
Ou par quelques versets du Coran :
– «Pas de contrainte en religion. La bonne guidance se distingue de l’errance» (sourate 2, verset 256).
– «Est-ce à toi de les contraindre afin qu’ils deviennent croyants ? La vérité de Dieu est de dire que celui qui le veut, croit. Que celui qui le veut, soit incroyant » (18-verset 23)
– «Tuer une âme, non coupable du meurtre d’une autre âme ou de dégâts sur la terre, c’est comme d’avoir tué l’humanité entière. Et sauver une vie, c’est comme sauver l’humanité entière» (5. 32). 
Le respect du caractère sacré de la vie exprimé dans ce verset est sans appel.
Puis, pas de haine contre les autres peuples :
– «La terre est assez vaste pour vous tous» (29-56). Toute atteinte à l’existence, à la sécurité, à la dignité de l’autre, toute discrimination raciale, ethnique, religieuse est donc immorale.
Enfin, pas de haine contre les autres «gens du Livre» :
– «Ceux qui croient, ceux qui suivent le judaïsme et les chrétiens, quiconque croit en Dieu et au Jour dernier, effectue l’œuvre du salut. Ceux-là trouveront leur récompense auprès de leur Seigneur. Ils n’ont pas de craintes à nourrir et n’éprouveront nul regret» (2-62).
Les exégèses perverses des écritures sacrées et les lectures fallacieuses de l'histoire ont alimenté, de tout temps, le patrimoine symbolique et les constructions théologiques des grandes religions. Elles ont animé leur volonté d'expansion. Mais à abuser de récits mythiques, pseudo-religieux et pseudo-historiques, et d'évocations terrifiantes, on en revient  à ce triangle de «la vérité, de la violence et du sacré» qui, comme disent les anthropologues comme René Girard ou Mohamed Arkoun, a animé toutes les aventures humaines et contribue encore à la fonction de «sublimation» des valeurs. Pour le bonheur et, le plus souvent, pour le malheur des peuples.


Cet article fait partie d'une série : 
«Comment les religions sont redevenues des idéologies meurtrières».

Christianisme : Jésus n'est pas le pacifiste que vous croyez et sa religion est persécutrice

Les trois religions monothéistes ont connu et connaissent à nouveau un regain d'extrémisme parceque les prophètes ont eu recours à la violence verbale et physique.
R.B
est un journaliste, spécialiste des questions religieuses à la Croix et au Monde de 1985 à 2008.

[VIOLENCE ET SACRÉ 2/3] La religion chrétienne n'est pas seulement, par essence, la religion d'amour que l'on croit parfois. Rien n’est plus faux par exemple que de brosser le portrait de Jésus-Christ, fondateur du christianisme, comme celui d’un prophète non-violent.


Il ne faut pas confondre toutes les formes d’intégrisme religieux. Il y a sans doute peu en commun entre le militant juif ultraorthodoxe qui puise dans le messianisme biblique sa revendication en faveur du «Grand Israël», le musulman salafiste qui rêve d’un retour aux premiers temps idéalisés de l’islam et le protestant évangélique radical ou le traditionaliste catholique qui rêve d’une «reconquête» chrétienne du monde.
Le point commun est qu’ils sont en rupture avec la «modernité», identifiée à la sécularisation, la laïcisation, le prétendu déclin des valeurs familiales et morales, la moindre visibilité de la religion. Comme le judaïsme, le christianisme connaît – et on verra plus tard le cas de l'islam – des chocs en retour, des réaffirmations «communautaires», des discours et parfois des actes violents contre une modernité moralement permissive et étrangère à Dieu.
A partir d’une lecture fondamentaliste du texte biblique, des militants chrétiens radicaux condamnent l’homosexualité, l’avortement, la sexualité hors mariage, la recherche sur les cellules souches d’embryons ou l’euthanasie. Leur vision biblique du monde est binaire : d’un côté, les «purs» ou les forces du Bien; de l’autre, les «corrompus» ou les forces du Mal, auxquelles est parfois assimilé l’islam. 

L’idéologie de «croisade», réactivée dans les années Bush après le 11-Septembre, n’a pas complètement disparu. Nouveau «peuple élu» par Dieu, les puissants courants évangéliques américains se disent encore dotés d’une mission universelle de conversion et de réforme du monde.
Par ses textes de référence et par son histoire, le christianisme, qu’il soit protestant, catholique ou orthodoxe, a donc eu, lui aussi, maille à partir avec la violence. On en veut que pour preuve les déclarations de «repentir» des dirigeants des Eglises.    

1. Jésus n'était pas si pacifique

Rien n’est plus faux que de brosser le portrait de Jésus-Christ, fondateur du christianisme, comme celui d’un prophète non-violent, une sorte d’ancêtre de Gandhi ou de Martin Luther King. Rien n’est plus faux également d’affirmer que le Nouveau Testament (Evangile et premiers écrits chrétiens) est celui de la conversion au «Dieu d’amour», rompant ainsi avec l’Ancien Testament, les récits bibliques de guerre et d’extermination.
La Bible hébraïque ne se réduit pas, en effet, à un héritage de violences et c’est dans les Ecritures juives que Jésus – venu sur terre, disent les Evangiles, non pas pour «abolir» la Loi de Moïse, mais pour l'«accomplir» – a puisé ses commandements majeurs de l’amour de Dieu et du prochain. L’une des premières hérésies chrétiennes, rejetée par l’Eglise naissante, a d’ailleurs été le «marcionisme» – du nom du philosophe Marcion (85-160) – qui voulait couper le christianisme de ses racines juives en opposant le «méchant Dieu» de l’Ancien Testament au «gentil» du Nouveau.

Certes, le prophète juif du nom de Jésus condamne, sans appel, la violence. Il appelle à la miséricorde des siens pour tous les exclus et marginaux de son temps, pour les «simples d’esprit», les lépreux, les collecteurs d’impôts, les étrangers (les fameux Samaritains), les prostituées, la femme adultère, les pécheurs, bref tous ceux que les juifs pieux ne voulaient jamais accueillir à leur table de peur d’être souillés. C’est la principale provocation de son message : «Je ne suis pas venu pour les justes, mais pour les pécheurs».
Soit un retournement de valeurs qui résonne jusqu’à aujourd’hui : 
«Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Et bien moi, je vous dis : Aimez vos ennemis» (évangéliste Matthieu 5, 43-44). 
L’apôtre Paul qui, avant sa conversion, persécutait les premiers chrétiens, surenchérissait : «Ne rendez à personne le mal pour le mal. S’il est possible, vivez en paix avec tous les hommes» (épitre aux Romains 12, 17-18).
Par son arrestation, son procès et sa mort sur une croix – le supplice le plus cruel à l’époque –, Jésus a été victime d’une extrême violence. Mais il n’est pas un pacifiste bêlant, contrairement à ce que dit l’image d’Epinal. Il frappe, au contraire, par la virulence de son langage : 
Jésus traite ses contemporains de «race de vipères», manie l’imprécation, chasse les marchands du temple de Jérusalem : «Je suis venu jeter le feu sur la terre» (Luc 12,49); «Je suis venu non pas pour apporter la paix, mais l’épée» (Matthieu 10,34). Jésus traite ses contemporains de «race de vipères» (Matthieu 12, 34), manie l’imprécation («Malheur à toi…»), chasse les marchands du temple de Jérusalem et les invective : «Ma maison sera une maison de prière, mais vous, vous en avez fait une caverne de bandits» (Luc 19,46). Il rudoie son premier disciple, Pierre, qui fait de lui le «Messie» annoncé par les prophètes juifs, mais un Messie «triomphant», en prononçant le fameux «Vade retro Satanas (Derrière moi, Satan)» (Marc 8,33). 
Jésus demande enfin à ses disciples de se munir d’une épée quand ils auront à témoigner de lui dans le monde.

2. Une religion persécutée devenue persécutrice

La religion chrétienne a été maintes fois persécutée dans son histoire : dans les trois premiers siècles de son expansion sous l’empire romain, jusqu’à sa reconnaissance par l’empereur Constantin (313). Et jusqu’aux «martyrs» de la Révolution française, des guerres civiles du Mexique (1920-1930) et d’Espagne (1936-1939), des dictatures d’extrême-droite en Amérique latine et surtout des totalitarismes nazi et du communisme. Plus grave que les persécutions de Néron, des centaines de milliers de chrétiens orthodoxes –évêques, prêtres, moines, laïcs – ont trouvé la mort en URSS au lendemain de la révolution bolchevique, puis dans les goulags de Staline et de Khrouchtchev.

C’est ce christianisme, persécuté puis triomphant, qui a creusé les fondements de la civilisation européenne, édifié des cathédrales, inspiré des chefs d’œuvre universellement admirés – architecture, musique, peinture, littérature –, créé des écoles, des hôpitaux, des ordres mendiants et hospitaliers, des institutions charitables. Il a envoyé sur toutes les routes du monde des pèlerins, des bâtisseurs, des missionnaires, des prédicateurs.

Mais comment expliquer que cette religion qui, de son héritage juif et de l’Evangile, tire le commandement d’amour du prochain et de sainteté de la vie compte tant de pages d‘ombre et de sang ? En effet, cette religion qui prône l’égalité entre les races, les classes, les castes, les sexes – «Il n’y a plus ni juif, ni grec; ni esclave, ni homme libre; ni homme, ni femme. Car vous êtes tous un en Jésus-Christ» (épitre de Paul aux Galates) – a nourri la haine du juif, brûlé des hérétiques, servi des pouvoirs monstrueux, saccagé des villes, tué des hommes lors des croisades ou des conquêtes évangélisatrices et coloniales.
La religion persécutée est devenue…persécutrice. Après la mort du Christ sur la croix, une image tronquée du peuple juif a été répandue par les premiers philosophes chrétiens, appelés «Pères» de l’Eglise: la «dispersion» du peuple juif, après la destruction du temple de Jérusalem par Titus (60 ap.J.C), serait la sanction de la faute commise pour n’avoir pas reconnu Jésus-Christ comme le Messie annoncé par les prophètes d’Israël. 
Les mots de «peuple déicide» et «infidèle» ont fait leur entrée dans le vocabulaire chrétien. L’«antijudaïsme» s’est transmis de génération en génération, avec les phases aiguës des croisades et de l’Inquisition. Et si cet «antijudaïsme» des origines chrétiennes n’est pas directement responsable de l’antisémitisme païen et racial des nazis, il faudra attendre la Shoah, au XXe siècle, pour que les Eglises chrétiennes révisent leur «enseignement du mépris du juifs» (Jules Isaac) et fassent enfin place à l’estime, au dialogue et au repentir.

3. Croisade contre jihad

La mémoire chrétienne hérite aussi d’une idéologie de «guerre sainte». Il a fallu près de mille ans pour passer du «pacifisme», originel et relatif, de Jésus dans l’Evangile au concept chrétien majeur de «guerre juste», défini à la suite de Saint-Augustin et de Thomas d’Aquin. La guerre est «juste» quand elle vise à défendre un pays, à récupérer des terres et des biens. Ainsi, c’est au cri de «Dieu le veut» que les premiers croisés de l’Occident latin se lancent à l‘assaut des lieux saints chrétiens de Jérusalem profanés par les «infidèles».

La croisade n’est pas seulement une guerre «sainte», mais elle est aussi «sanctifiante» : le sang versé en terre infidèle ouvre au «martyr» la porte du paradis, elle fait du guerrier un saint et lui vaut des indulgences. Le sang versé en terre infidèle ouvre au «martyr» la porte du paradis et du salut éternel. 
Le concept de croisade va ouvrir la voie à un imaginaire d’exclusion mutuelle durable entre l’islam naissant et la chrétienté. Jusqu’à aujourd’hui, la confiscation, à des fins idéologiques, des termes de «croisade» et de «jihad» suscite encore dans le monde des amalgames meurtriers. On l’a vu après le 11-Septembre et la guerre américaine contre le terrorisme en Afghanisan et en Irak.

Dans le christianisme, le thème de la «pureté» de la foi et la peur de l’hérésie ont aussi conduit aux pires excès. L’Inquisition, avec ses conversions forcées, ses procès sommaires et ses bûchers, ouvre un nouveau chapitre peu glorieux de son histoire. Par sa procédure, son secret, par le pouvoir discrétionnaire de ses exécutants, l’Inquisition continue d‘obséder l’imagination jusqu’à aujourd’hui, par le climat de terreur qu’elle a pu créer en France, en Espagne, en Italie. Elle est devenue l’archétype de la violence religieuse, l’emblême effroyable d’une époque où l’Eglise condamnait à mort pour délits d’opinion, de mœurs et de religion.
Dans le même temps, l’Europe chrétienne se déchire. L’expansion de la Réforme protestante (Luther, Calvin), opposée à la corruption de l’Eglise romaine, la résistance des «papistes» et des pouvoirs catholiques s’accompagnent de violences inouïes, de soulèvements et de guerres intestines. Mais, dans le contexte de l’époque – celui de l’angoisse hérétique et eschatologique, où le salut s’achète avec le «trafic des indulgences» – la violence religieuse n’est pas perçue comme un vrai péché. C’est au contraire «une violence purificatrice qui répond à un appel jaloux du Dieu de l’Ancien Testament», comme écrit l’historien Denis Crouzet dans Les guerriers de Dieu (1990).

4. Contre l'hérésie et la démocratie

Après le fracas des armes, des excommunications et des anathèmes, il faudrait encore évoquer la longue lutte contre toute forme de «modernité» menée, après les Révolutions en Europe, par une Eglise romaine obscurantiste. Elle est illustrée par la violence des déclarations de guerres contre les idées libérales et sociales, contre les développements de la science, des Lumières, de la liberté et de la démocratie. 
En 1864, le pape Pie IX condamne les «monstrueuses erreurs de la société moderne» : la liberté de presse et d’opinion, le rationalisme, le scientisme, le libéralisme, le socialisme ! Les Descartes, Spinoza, Diderot, Voltaire, qui en appelaient à la raison critique pour juger des Ecritures saintes, sont vilipendés. Les exégètes, dits «modernistes», protestants et catholiques qui, en partant de l’histoire archéologique et de la critique des textes, remettent en cause la «vérité» des sources anciennes (Bible) et de la foi prêchée, sont excommniés.
Au prix de la longue crise «moderniste», à cheval sur les deux siècles, l'Eglise catholique accepte de relire ses textes sacrés à la lumière des découvertes historiques et critiques

Il faudra attendre le XXe siècle et le concile Vatican II, dans les années 1960, pour que notamment l’Eglise catholique, infaillible et «intransigeante», se montre plus tolérante, se rapproche des protestants, des orthodoxes, des juifs, des musulmans, se rallie aux droits de l’homme et à la démocratie. Au prix d’une longue crise interne (la crise «moderniste» à cheval sur les deux siècles), elle accepte de relire ses textes sacrés à la lumière des découvertes historiques et critiques, «démythologise» la figure du Christ, rejette les contenus violents de la Bible. 

C’est ce travail d’interprétation des textes sacrés, de «contextualisation», qui a été fait dans le christianisme et qui manque tant, aujourd’hui, aux lecteurs du Coran.

Au tournant de l’an 2000, le pape Jean-Paul II a demandé pardon pour les crimes commis dans l’histoire du christianisme : antijudaïsme, croisades, inquisition, guerre de religion. Les protestants et orthodoxes ont aussi fait «repentance» pour la violence qui a marqué certaines étapes de leur histoire. Ainsi, la plupart des Eglises ont-elles tiré les conclusions de cette intolérance, se sont réconciliées avec leurs «frères aînés» du judaïsme, ont renoncé à la formule de «peuple déicide» et condamnent, énergiquement, toute forme d‘antisémitisme. De même, elles cherchent la voie difficile d’un dialogue avec les musulmans, handicapé par l’absence de partenaires représentatifs et par une image dégradée d’un islam démangé par la tentation radicale.

5. Protestants évangéliques et catholiques intégristes

Après les protestants réformés, émancipés à la Révolution, devenus des fers de lance dans les combats européens pour la liberté, la démocratie et la laïcité, les catholiques ont donc retrouvé le meilleur de leur histoire, renoué avec les accents de leur fondateur, pris leur parti de la laïcisation du monde, redoublé d’efforts envers les populations les plus pauvres, les exclus, les migrants, tous les défavorisés. Mais comment ne pas voir aussi que ces progrès sont aujourd’hui menacés par des comportements qui défient l’esprit des Evangiles et les déclarations des chefs d’Eglise, et par une certaine fascination pour la violence.
Aux Etats-Unis, en Afrique, en Asie, en Amérique latine où ils ont le vent en poupe, des courants protestants évangéliques refusent par exemple de faire le travail d’interprétation du texte biblique et continuent de s’en prévaloir pour imposer leurs vues morales conservatrices. Jusqu’à contester, comme le font les «créationnistes», la théorie de l’évolution des espèces selon Darwin. Fondé sur une lecture littérale et intégrale de la Bible, sur un prosélytisme actif, sur des promesses de «guérison», de «conversion», de «prospérité», ce protestantisme évangélique ne cesse de progresser.
Il dispose de puissants circuits de financement, exploite cyniquement la crédulité des populations les plus pauvres, mène une lutte radicale contre la «permissivité» morale, contre l’homosexualité, l’homoparentalité, l’avortement, la recherche sur les embryons. Il rejette toutes les valeurs séculières et la morale laïque, conteste un modèle de société occidental à prétention universelle.

On retrouve de la violence dans des groupes protestants ou catholiques anti-avortement, dits «pro-vie». Des militants n’hésitent pas à s’enchaîner dans des cliniques pratiquant l’IVG aux Etats-Unis où, jusqu’en 2009, des médecins ont été tués. On brûle aussi des préservatifs en Afrique. A Paris, des intégristes ont incendié un cinéma qui diffusait un film de Scorsese sur La dernière tentation du Christ. C’était en 1988, mais depuis des manifestations bruyantes se sont multipliées contre des pièces de théâtre ou des œuvres artistiques accusés de porter atteinte à la foi des croyants. Elle viennent le plus souvent de ces courants catholiques d’extrême-droite qui hier avaient rompu avec la «Rome moderniste» du dernier concile, soutenu des régimes autoritaires, justifié la torture en Algérie. Leurs héritiers en France aujourd’hui se retrouvent dans un mouvement comme Civitas qui s’est fait connaître, en 2013, lors des mobilisations massives contre le «mariage pour tous».

Ces mouvements radicaux du protestantisme et du catholicisme sont bien entendu hostiles au dialogue avec les juifs et les musulmans. Ils participent de la méfiance face à l'expansion de l’islam, rejettent les règles de la société laïque, se répandent en dénonciations du blasphème et de la «christianophobie». Ils rêvent d’une restauration d’un ordre ancien où l’Eglise régentait les mœurs, d’une «nouvelle chrétienté» conçue comme une «citadelle», une contre-société libérale et permissive et mènent des entreprises de «reconquête» de pouvoir et d’influence, dans le monde politique, dans les écoles, les universités, les corps d’Etat ou les affaires. Sans la surestimer, une certaine «intransigeance» chrétienne renaît donc, qui n’est pas exempte de violence au moins verbale, et qui s’éloigne à nouveau inexorablement du message central de Jésus-Christ : «Heureux les doux et les hommes de paix».

Cet article fait partie d'une série : 
«Comment les religions sont redevenues des idéologies meurtrières».






Judaïsme : le Dieu jaloux et vengeur de la Bible

Les trois religions monothéistes ont connu et connaissent à nouveau un regain d'extrémisme parceque les prophètes ont eu recours à la violence verbale et physique.
R.B

Henri Tincq

[VIOLENCE ET SACRÉ 1/3] Les exactions de certains ultraorthodoxes radicaux obligent à réviser le lien entre judaïsme et violence.


Victimes d’une remontée brutale de l’antisémitisme, héritiers d‘un passé d’exodes, d’exils, de crimes, jusqu’au plus grand génocide du XXe siècle, les juifs les plus attachés à leur tradition et à Israël le reconnaissent aujourd’hui très volontiers : la réalité politique de l'Etat d’Israël et la violence commise par certains partis et groupes ultraorthodoxes radicaux obligent à réviser le lien entre le judaïsme et la violence. «Reconnaître cette réalité, ce n’est pas s’en satisfaire, écrit le rabbin David Meyer. C’est trouver les ressources permettant, de l’intérieur même de la tradition, d’y faire face et de la dépasser.»
Pourquoi le cacher ? La Bible est un livre violent. Loin des polémiques antisémites des siècles derniers, les rédacteurs du Talmud et les codificateurs de la Loi juive n’ont jamais cherché à nier cette réalité originelle. L’Ancien Testament commence avec le meurtre d’Abel par son frère Caïn (Genèse 4,8) pour une sombre histoire de jalousie, mais tout le récit de la Genèse est parcourue de luttes fratricides : entre Isaac, fils d’Abraham et Sarah, et Ismaël, premier fils d’Abraham – que la tradition musulmane considère comme son ancêtre – conçu avec sa servante Agar. Entre Esaü et son frère Jacob, les deux fils d’Isaac et de Rebecca, qui se disputent le droit d’aînesse. Entre Joseph, le fils préféré de Jacob, et ses onze frères jaloux qui le vendent comme esclave en Egypte.
La Bible est un livre de chair et de sang, parce qu’elle a été écrite par des hommes pour des hommes. A la violence de ces «fraternités manquées minées par les querelles de terres et d’héritage», comme l'écrit Salomon Malka, succède la violence du fameux récit du «Déluge» voulu par Dieu pour remettre de l’ordre dans une humanité dépravée. Elle est dans la colère de Dieu «qui fit pleuvoir du soufre et du feu» sur Sodome et Gomorrhe (Genèse 19,23-25), deux cités aux pratiques réprouvées (sodomie, homosexualité). 
Ou dans l’épopée de la libération, par Moïse, du peuple juif fuyant l’esclavage en Egypte. Les fameuses «dix plaies» de la légende sont les dix châtiments que, selon le livre biblique de l’Exode, Dieu inflige à l’Egypte pour convaincre Pharaon de laisser partir le peuple d’Israël. Tous les soldats égyptiens, qui poursuivent le peuple élu en fuite, sont implacablement noyés dans la mer Rouge.
Le fracas des armes retentit encore lors de la conquête de la Terre promise (le pays de Canaan) par Dieu au père des croyants Abraham. Josué, successeur de Moïse et chef militaire, rase la ville de Jéricho, dont les murailles s'effondrent et les habitants sont tués après que les prêtres ont tourné sept fois pendant sept jours, en sonnant le shofar, autour de la ville. 
Les guerres ne cesseront plus avec les tribus voisines (Ammonites, Edomites, Philistins, Araméens, etc). Comme les guerres de résistance aux invasions des empires – Egypte, Assyrie – qui se disputent alors l’hégémonie au Moyen-Orient. A l’époque des rois d’Israël, des combats fratricides opposent encore la partie nord du pays (royaume d’Israël) et sa partie sud (royaume de Juda).

L'argent, la gloire, le sexe
Autant dire que, dans la Bible, les périodes de paix sont rares. Le peuple israélite est convaincu que les guerres pour protéger sa terre sont voulues par Dieu même. Un Dieu jaloux et vengeur. Dans le livre de l’Exode (15,3), il est nommé «le Maître des batailles». Le livre des Nombres retentit de sa fureur quand il ordonne à Moïse de venger la tribu des Madianites, dont les femmes avaient séduit les enfants d'Israël et fait adopter le culte des idoles : «N’épargnez ni les enfants mâles, ni toute femme qui a connu un homme par cohabitation» (Nombres 31,16). A cette époque, dans un Orient instable et assoiffé de sang, la vengeance, la violence, le fait de rendre coup pour coup, était, pour le petit peuple hébreu élu par Dieu, une question de vie et de mort.
Les «pères» vénérés de la religion juive ont eux-mêmes pratiqué cette violence. Abraham abandonne dans le désert Ismaël et Agar. Il va sacrifier son fils Isaac en pensant que c’est la volonté de Dieu, jusqu’à celui-ci ne l‘arrête. La loi de Moïse prévoit que tout fils d’Israël qui transgressera la volonté de Dieu sera «mis à mort». La loi du talion n’est pas une spécificité juive, mais c’est bien la Bible qui écrit :
«Si malheur arrive, tu paieras vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure.
Exode. 21,23-25.
«La Bible raconte les hommes tels qu’ils sont, tels qu’ils devraient être, tel qu’ils arrivent à être parfois», résume Shlomo Malka. Le Midrash, soit la tradition orale issue des textes bibliques, énonce les trois sources principales de la violence entre les hommes : l’argent, la gloire et le sexe. 
La philosophe Hannah Arendt va plus loin : pour elle, les violences fraternelles révélées dans la Bible sont anticipatrices de tous les meurtres qui ont fondé certaines des premières cités humaines, comme Remus tuant son frère jumeau Romulus, mythe fondateur de Rome. Aujourd’hui encore, nombre de conflits dans le monde (les émeutes anti-Noirs aux Etats-Unis, par exemple) opposent des communautés vivant côte-à-côte
Il n’y a pas que le texte biblique qui soit violent. L’histoire du judaïsme retient aussi la violence verbale encouragée par une dérive de la tradition rabbinique. Un rabbin aussi vénéré que Maïmonide, au XIIe siècle à Cordoue, a écrit des pages sur l’infériorité de la femme par rapport à l’homme aujourd’hui illisibles. Un cinéaste israélien comme Amos Gitaï, dans son film Kadosh (1999), décrit aussi le registre des violences familiales dans le monde juif ultraorthodoxe. L’écrivain David Meyer rappelle enfin, dans le récent Dictionnaire du judaïsme français, que ce sont bien des autorités rabbiniques qui ont offert leur «guidance spirituelle» au meurtrier d’Itzhak Rabin en 1995 à Tel Aviv.  

Messianisme et «Grand Israël»

Ainsi faut-il démentir le mythe d’un «pacifisme juif», né d‘une interprétation de l’histoire qui confondrait fatalité et mérite. Les exégètes et rabbins juifs les plus raisonnables admettent aujourd’hui qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre la guerre et le judaïsme. Celui-ci ne remet pas en cause le droit à défendre une «juste cause», au besoin par l’action militaire : «S’il veut te tuer, prends les devants pour le tuer», ordonne le Talmud. Chaque fois que le peuple d’Israël entrait en guerre, c’est un prêtre qui encourageait et bénissait les combattants (Deutéronome 20,2). Certes la guerre, la violence ne sont jamais des buts en soi, mais sont perçues comme des nécessités conjoncturelles impérieuses.
Une lecture juive fondamentaliste des textes sacrés et de la tradition rabbinique est aujourd’hui à l’œuvre dans les rangs ultra-orthodoxes en Israël et dans la diaspora. Tout un refoulé religieux se libère, notamment depuis l’annexion, en 1967, de la Cisjordanie (l’ancienne Judée-Samarie) et de la partie orientale de Jérusalem, hauts lieux de la mémoire biblique. Le retour du «peuple élu» sur la «terre» de ses patriarches et de ses prophètes est vécu comme une sorte de délivrance miraculeuse. Ce thème occupe une place centrale dans la spiritualité juive.
Le messianisme religieux juif, la reconstruction du «Grand Israël» biblique, étrangers aux premiers sionistes, sont devenus synonymes de violences. En 1993, juste avant les accords d’Oslo, Benjamin Netanyahou, alors président du Likoud, déclare (le propos est cité dans l'ouvrage Au nom du Temple, l’irrésistible ascension du messianisme juif, de Charles Enderlin):
«Le peuple juif n’a pas lutté pendant 3.000 ans pour ce morceau de terre, le sionisme n’a pas vu le jour pour offrir un État à Yasser Arafat.»
La droite compare les accords d’Oslo à un nouveau Munich. Dans ce climat de tension, un juif, Baruch Goldstein, le 25 février 1994, tue 29 musulmans en prière dans le Caveau des Patriarches à Hébron. Un millier de colons assistent à ses obsèques à Jérusalem en criant «Mort aux Arabes» ! Depuis vingt ans, on voit se poursuivre la colonisation dans la Cisjordanie occupée et le refus de tout accord avec les Palestiniens, avec son cortège de violences. En juillet dernier encore, un bébé palestinien et son père ont été tués dans l’incendie de leur maison par des colons fanatiques.
«Un peuple ne tirera plus l'épée contre un autre peuple»
Cette lecture radicale de la tradition juive semble ignorer les valeurs morales impératives aussi contenues dans la Bible et la Loi de Moïse («Tu ne tueras pas…»), reprises par les trois monothéismes et universellement répandues, au point qu’on identifie encore l’Europe et l’Occident à la civilisation «judéo-chrétienne».
Livre violent en effet, la Bible hébraïque réclame aussi des comptes à ceux qui versent le sang. Elle contient des paroles magnifiques entendues depuis plus de deux mille ans : «Si tu vois l’âne de ton ennemi succomber sous sa charge, garde-toi de l’abandonner. Aide-le, au contraire, à le décharger.» Ou : «Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger. S’il a soif, donne-lui à boire» (Livre des Proverbes). C’est dans la Bible qu’on trouve encore cette célèbre vision dressée par le prophète Isaïe encore proclamée de nos jours, jusque dans les églises protestantes de Berlin, en 1989, avant la chute du Mur : «Les peuples, de leurs glaives, forgeront des socs de charrue. Un peuple ne tirera plus l’épée contre un autre peuple. On n’apprendra plus l’art de la guerre.»
Sans doute la religion juive prévoit-elle que tout pays a le devoir de se défendre contre les agressions militaires dont il serait la victime et de s’armer en conséquence, mais comment oublier que c’est sur le mot de shalom – paix – que se terminent toutes les bénédictions sacerdotales, hier dans le Temple de Jérusalem, aujourd’hui dans le rituel quotidien des synagogues. 
Et comment oublier cet autre précepte, «Tu aimerais ton prochain comme toi-même», qu’on trouve chez les prophètes juifs avant Jésus et qui constitue le cœur du message du judaïsme : l’homme ayant été créé «à l’image de Dieu», tous les hommes ont une égale dignité.

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Comment les religions sont redevenues des « idéologies meurtrières »

Les religions, un moyen comme un autre pour faire de la politique ? Sauf qu'il est plus dangereux car il se joue du sacré.
R.B
est un journaliste, spécialiste des questions religieuses à la Croix et au Monde de 1985 à 2008.

Dans les années 1960-1970, Dieu était mort et enterré, sans fleurs, ni couronnes. Un siècle après Marx, Nietzsche, Freud et les «maîtres du soupçon», les philosophes prophètes de la «mort de Dieu» annonçaient une nouvelle ère post-religieuse, un progrès inéluctable de la raison scientifique et technique, une laïcisation définitive des mœurs, des idées, de la politique.
Mais Dieu avait été simplement refoulé. Il ne demandait qu’à prendre sa revanche. Et de la pire des manières. Au XXIe siècle, les religions sont redevenues ces «idéologies meurtrières» que connaît bien Elie Barnavi, spécialiste israélien des guerres de religions européennes.
Dans les pays arabes, les rêves de liberté et de démocratie ont sombré dans le terrorisme islamiste le plus barbare. En réseau ou isolés, de jeunes djihadistes puisent dans la lettre du Coran une irrépressible haine de soi et des autres. Dans les territoires palestiniens occupés, une idéologie «messianique» pervertie conduit des juifs ultra-orthodoxes aux pires actes de violence. Aux Etats-Unis et en Europe, enfin, des groupes fondamentalistes protestants et des catholiques intégristes surprennent par leur fascination pour la violence – pas seulement verbale – dans les combats contre  l’avortement et contre l’homosexualité.     
Le plus souvent réduites – très injustement – à leurs expressions fanatiques, les religions «monothéistes», improprement appelées «religions du Livre», à distinguer de l’hindouisme et du bouddhisme qui ont aussi leurs extrémistes, sont réunies sur le même banc d’infamie. 

Nous proposons donc, dans une série de trois articles, un regard sur leur histoire et leurs écritures «saintes». On verra que si le «sacré» a toujours produit de la violence, de tout temps aussi, l’homme a instrumentalisé le «sacré» pour justifier et légitimer sa propre violence. 
Les «guerres saintes» n’ont jamais eu d’autre but que de mobiliser les ressources spirituelles pour une prétendue noble cause. Gott mit uns (Dieu avec nous) proclamaient les ceinturons des militaires nazis, alors même que l’idéologie nazie était fondamentalement athée.
Parce que le nom de Dieu est porté à l’absolu pour combler des frustrations politiques, identitaires ou pour justifier un projet totalitaire, les textes sacrés comme la Bible hébraïque et chrétienne ou le Coran sont devenus le prétexte à des crimes parmi les plus grands de l’histoire de l’humanité

Et la question se pose dans les termes suivants : est-ce que ce sont les «religions meurtrières» qui sèment les germes de violence par des «vérités» transformées en dogmatismes ? Ou est-ce que ce sont les hommes qui se fabriquent leur propre image de Dieu et prennent prétexte de son nom pour justifier leur propre violence, leur propre fanatisme ? 

La réponse se trouve largement écrite dans le passé et les textes de référence des trois grandes religions monothéistes.


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