dimanche 13 octobre 2019

Election présidentielles et législatives : l'abstention des tunisiens s'explique ...



L'analyse que fait notre amie Hélé Béji à propos du rôle des partis et de celui de l'idéologie qui les anime, est valable tant que les partis en question sont républicains.
Mais ce que beaucoup semblent ignorer, c'est que l'islamisme contrairement aux autres doctrines, est insoluble dans la République ; puisqu'il instrumentalise la foi et la religion d'un peuple pour restaurer le Califat.
Les islamistes attendront leur heure pour appliquer leur programme vieux comme l'Islam (en ont-ils d'autre que la chariaa ?), quitte à gouverner par procuration derrière un paravent "progressiste" pour rassurer la galerie et le monde occidental, le temps pour les Frères musulmans de s'installer dans la société tunisienne et de la convertir au wahhabisme qui fonde leur action "politique" !

R.B
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L’intelligence de la politique est de protéger les libertés

Au vu de la confusion ambiante, l’abstention atteint un niveau record. Selon vous les Tunisiens sont-ils en proie à un sentiment de désenchantement ou de désarroi ?

Ni l’un, ni l’autre. Selon moi, l’abstention est peut-être une forme de démission. Ce serait un renoncement et pas un désenchantement. Mais c’est aussi une liberté. Les Tunisiens se retirent du jeu. Ils ont le sentiment, dans leur majorité, que les règles du jeu ont été falsifiées par l’emprisonnement d’un candidat. Donc ils ne veulent plus jouer. Un peu comme les sportifs quand ils sont dopés et disqualifiés.

Il y a un dopage invisible et insaisissable du jeu qui fausse les règles, sans qu’on sache exactement où se situe la machination. Si les joueurs trichent, les spectateurs n’ont plus envie de regarder la compétition. Pareil en politique. Une compétition où les dés sont pipés n’intéresse personne. Quand les gens se sentent victimes d’une tromperie, et c’est ce qui s’est passé pour ces élections, ils s’abstiennent majoritairement de voter.

L’emprisonnement d’un candidat est une grave tromperie qui décourage tout le monde. On vit l’élection comme un simulacre. C’est ce péché originel qui fait qu’un processus électoral dont les règles sont transgressées est regardé comme un processus « corrompu » ou plutôt « dépravé ».

La dépravation (concept rousseauiste) est un phénomène moral, pas matériel. On peut être parfaitement « clean » matériellement, mais dépravé moralement. La politique ressemble à une diversion du réel. Derrière le mot démocratie, il y a un monde occulte de rapports de forces inégaux qui échappe à tout le monde, une sorte de dynamique obscure qu’on ne maîtrise pas vraiment, qui nous tire vers l’inconnu, ou vers des résultats absurdes ou inattendus.

La passivité politique de ceux qui ne votent pas n’est jamais complètement passive, c’est aussi l’expression d’une liberté. Hannah Arendt disait que la plus grande des libertés politiques, c’est aussi celle de ne pas en faire.

On a répandu l’idée que la classe politique est gagnée par la corruption et qu’il ne sert à rien de voter, poussant les électeurs à s’abstenir. Un quelconque parti politique serait-il derrière cette manipulation malveillante ?

Je ne crois pas beaucoup à l’idée que l’on a téléguidé les électeurs, même si comme je l’ai dit, il y a toute une action souterraine de courants divergents qui peuvent utiliser des moyens divers pour parvenir à leurs fins. Les Tunisiens flairent une falsification générale, dans laquelle tout le monde est concerné sans qu’on puisse désigner un responsable.

Si par exemple vous allez voter quand vous savez qu’il y a eu tricherie, d’une certaine manière, vous participez à ce simulacre, à cette tricherie. Mais si vous vous abstenez, ironie du sort, vous participez aussi à cette tricherie, en favorisant le camp de ceux qui ont triché, puisque vous leur laissez le terrain entièrement libre.

Car voter, c’est sanctionner, et pas seulement récompenser. Ne pas voter est une forme de révolte négative. Ma position personnelle est qu’il faut quand même voter, même si tout n’est pas transparent, car au-delà de tout ce qu’on ne nous dit pas, de ce qu’on ne sait pas, de ce qui se passe dans les coulisses, quand on vote, on oblige les candidats à sortir dans la lumière, à se montrer. Quand on s’abstient, on les laisse dans l’ombre.

C’est plus de la moitié de la population qui se détourne du processus électoral. On aurait perdu le sens de la cause nationale ?

Je ne sais pas si celui qui vote est plus patriote que celui qui ne vote pas. On ne doit jamais juger du patriotisme de tel ou tel. C’est comme pour la religion. On ne peut pas dire qu’un tel est plus près de la religion parce qu’il fait ses prières, que tel autre qui ne la fait pas. Le geste électoral est une forme de recueillement devant l’urne, qui contient un vœu d’idéal.

Mais ne pas se rendre aux urnes ne signifie pas qu’on n’a pas d’idéal. Cela signifie que ceux qui prétendent incarner cet idéal ne nous représentent pas vraiment, et qu’on ne leur donne pas notre voix. Comment savoir si les abstentionnistes se sont déconnectés du sentiment national ou n’en ont pas une idée plus haute ? N’étant pas abstentionniste, je ne saurais en juger.

Cependant, j’ajouterai que l’abstention est à prendre au sérieux et que c’est une posture aussi politique que les autres, mais non partisane. Encore une fois, faisons un parallèle avec la croyance. La philosophe Simone Weil disait qu’il y a des formes d’athéisme qui sont plus proches de l’idée de Dieu que la croyance elle-même.

Au bout du compte, que nous a apporté la révolution ?

La liberté, incontestablement ! Et … ses avatars aussi, hélas. Et là, je cite, l’agitation, l’anarchie, le désordre, enfin l’irrationnel. La liberté n’est pas toujours raisonnable, loin s’en faut. La liberté peut produire beaucoup de dégâts. Elle comporte des risques. Il faut accepter les risques de la liberté, c’est ça la difficulté, la gageure de la démocratie.

La liberté n’est pas seulement jouissance, elle est aussi souffrance, épreuve, adversité des autres, animosité, inimitié, combat, échec, haine, etc. D’où les déceptions qu’elle entraîne.
Il n’y a pas que les bons sentiments en démocratie. Sinon, tout serait très facile.

L’intelligence politique consiste précisément à endiguer au maximum les risques de la liberté, sans toucher au principe de liberté. Cela demande beaucoup de sagesse et de maturité. Mais je sais qu’on ne peut pas supprimer ces risques. C’est évidemment un moindre mal par rapport à l’absence totale de liberté.

Sommes-nous tous en liberté provisoire ? **

La liberté est le souffle de l’existence, mais tout en étant si précieuse, elle n’en est pas moins exposée, en permanence, aux défauts de la condition humaine elle-même. Je ne suis pas sûre du tout que les textes de loi lui garantissent une protection absolue. Ce n’est pas parce qu’on a une Constitution juste que l’injustice va être abolie.

Voyez, un des candidats à l’élection présidentielle a été en état d’arrestation et empêché de faire campagne. C’est un précédent inquiétant pour les futures élections. Par conséquent, même la liberté d’être candidat n’est pas totalement assurée.

La société doit rester vigilante pour résister à l’arbitraire et préserver ses libertés. C’est une mobilisation permanente de la démocratie.

J’irais plus loin et je pense que même dans les démocraties avancées, l’idée de vivre ”sans liberté” se profile comme une hypothèse de plus en plus plausible. L’ennui, c’est qu’on peut restreindre la liberté au nom du Bien. Nabil Karoui a été arrêté au nom de la « lutte contre la corruption ». Je rappelle un fait historique, le thème de la corruption, dans les années 30 de l’entre-deux-guerres, était un thème majeur des doctrines fascistes, celle de Mussolini par exemple. Cela lui permettait de persécuter ses adversaires et même de les assassiner.

On peut toujours arrêter et réprimer son concurrent au nom de la lutte du bien contre le mal. Avant la Révolution, les candidats démocrates étaient empêchés de concourir au nom de la défense de l’Etat et de l’unité de la nation. A chaque législature, on peut trouver des prétextes pour fausser une course électorale. Les communistes l’ont fait au nom de la lutte des classes. Les religieux peuvent le faire au nom d’un texte sacré, etc.

Les nazis au nom de la pureté de la race. Le pouvoir peut justifier l’arbitraire par toutes sortes de raisons morales, pureté, doctrine idéologique, intérêt de classe, etc. Une vraie démocratie doit empêcher justement ces déviations. Souvent ceux qui sont au pouvoir ne peuvent pas résister au désir de le conserver, même quand l’opinion publique leur devient défavorable. Qu’est-ce qu’une dictature, sinon une technique de conservation du pouvoir, en dépit de la volonté de la majorité.

La démocratie est le système où celui qui est minoritaire doit accepter de partir. S’il n’accepte pas, s’il considère que les gens se trompent quand ils se donnent un autre projet, qu’ils sont dans l’erreur, que c’est lui qui a raison et que le peuple ne sait pas discerner le bien, et bien c’est ce qu’on appelle la « raison du plus fort ». La démocratie n’est pas la raison du plus fort, au contraire, c’est donner droit à la raison du plus faible.

On prête à certains partis politiques l’idée de faire pression sur les juges, comme dans le cas de Nabil Karoui. L’indépendance de la justice est-elle en sursis ?

L’important, c’est la neutralité des juges, davantage que leur « indépendance ». Je ne sais pas si, dans le cas d’espèce, il y a eu pression sur les juges, je n’en ai pas la preuve. Je le pressens comme tout le monde, mais je ne peux juger ce dont je n’ai pas la preuve. Je peux juste me poser la question de savoir si c’est une simple coïncidence, ou s’il y a beaucoup plus… Je peux supposer un acte prémédité, ou une machination, je ne peux pas le démontrer.

Car ce qui nous est dissimulé est souvent bien plus décisif que ce qui nous est montré, mais on ne le voit pas. En revanche, je me demande si les juges, d’une certaine façon, ne penchent pas comme tous les mortels du côté de leur idéologie politique, même inconsciemment. Tous, nous le faisons plus ou moins, mais nous ne sommes pas juges, nous ne tenons pas la vie ou la liberté des autres entre nos mains. C’est ça la véritable question de l’indépendance des juges. C’est leur capacité, dans leur mission de rendre la justice, de s’abstraire de leurs propres penchants politiques. Ce n’est pas si facile.

La tentation est toujours grande de se servir de la balance pour sortir le glaive, et d’agir injustement au nom de la Justice. Le tout est d’arriver à ce que les juges se détachent de leurs idées politiques quand ils rendent le droit. Leur liberté intérieure doit les aider à se séparer des opinions qui leur sont chères et de rendre leurs verdicts hors l’influence des idéologies qui animent le débat public.

Il y a un retour en force du débat idéologique. Faut-il s’en inquiéter ?

Tout est idéologie, en politique. Même le choix patriotique est sous-tendu par une croyance idéologique, c’est vous dire. Ce qu’il faut éviter, c’est que cette idéologie ne devienne totalitaire, c’est-à-dire ne prétende à la suprématie sur les autres. Par exemple, il y a des politiques ou des technocrates qui vous disent qu’ils n’ont pas d’idéologie. C’est complètement faux. Dire qu’on n’a pas d’idéologie, c’est déjà dire qu’on en a une.

Par exemple, les politiques qui se disent indépendants croient qu’ils le sont. Ils veulent le pouvoir, mais ils se disent indépendants. Or, dès l’instant où ils se lancent à la conquête du pouvoir, ils appliquent tous les procédés et les techniques idéologiques de conquête du pouvoir. La notion d’indépendance en politique est une fiction, une imposture. Quoi que vous fassiez, vous êtes d’un côté ou de l’autre, conservateur, avant-gardiste, extrémiste, peu importe, vous appartenez à un courant politique, vous n’êtes jamais indépendant.

La société civile est de plus en plus présente et active dans la vie politique. Qu’en pensez-vous ?

Je constate que tous les groupements occultes et mal définis se réfugient dans les « ONG » et la société civile. C’est vrai des anarchistes, des « indépendants », des sponsorisés, des lobbies, des ligues, des fronts, des missions d’observation, des laïcs, des anti-laïcs, etc… La société civile est un monde opaque qui va de l’extrémisme violent (les groupes radicaux sont aussi la société civile) aux bons sentiments des droits de l’homme qui souvent cachent des intérêts de domination et de contrôle. On ne sait ni qui les finance, ni qui les dirige vraiment. C’est une nébuleuse.

La société civile croit qu’elle est plus morale que la société politique, mais c’est faux. Souvent elle l’est moins. La vie politique est animée par des partis dont l’orientation est claire et définie. On peut ne pas y adhérer. Tandis que la « société civile » met en avant sa moralité ou sa vertu, et vous oblige à penser et à croire comme elle.

Elle met en avant ses valeurs sans que vous sachiez qui est derrière cette opération de communication, quelles sont ses vraies finalités, ses buts, etc. Je me méfie de plus en plus de ceux qui se présentent comme les porte-paroles de la société civile, comme ses « inspecteurs » de vertu en quelque sorte. Ainsi, quand des membres d’associations se présentent aux élections, je considère que c’est une falsification.

D’ailleurs, ils échouent la plupart du temps. Car, contrairement aux partis, on ne sait pas de quelle idéologie ces associations relèvent. Elles ne le disent pas. Mais au fond, elles se présentent comme un parti qui veut conquérir le pouvoir, tout en disant hypocritement qu’elles n’aiment pas les partis, et sans vous donner toutes les garanties et les avantages politiques d’une structure partisane.

Une association ne peut en aucun cas être un instrument de conquête du pouvoir. Pour ce faire, elle doit au préalable se transformer en parti. Autrement, je trouve que c’est très dangereux. Je constate que les ONG et les associations s’immiscent dans le champ politique en cherchant à le dissimuler. Et ce n’est pas acceptable.

En politique, il faut agir au grand jour et l’ONG ou l’association qui est tentée par la politique doit se changer en parti, c’est-à-dire avouer aux yeux de tous qu’elle est à la conquête du pouvoir. Quand on prétend à des postes de représentants du peuple, on doit accepter les contraintes de la vie publique d’un parti. Une association n’a pas pour vocation de conquérir le pouvoir, mais de servir la société.

Est-ce que le regain actuel de radicalité islamiste et le communautarisme menacent la république ?

Le communautarisme est un concept collé à une réalité française, qui a vu surgir dans le paysage social une autre religion que la religion chrétienne et en a été déstabilisée. La Tunisie, pour sa part, n’est pas concernée par ce phénomène étant donné qu’elle connait une uniformisation religieuse depuis l’indépendance.

Le communautarisme s’exprime dans un contexte de diversité religieuse ou nationale, ethnique, etc. Nous n’avons plus ni de communauté juive, ni de communauté chrétienne. Ceci étant dit, on n’est jamais à l’abri du sectarisme, du chauvinisme, ou du racisme même à l’intérieur de sa propre communauté. Il n’y a pas de doute, il faut protéger les acquis républicains, il convient de les tenir à l’écart du chauvinisme et du sectarisme.

Le danger des périodes d’appauvrissement et de dégradation des conditions de vie, c’est la montée du chauvinisme, du racisme, des extrémismes qui cherchent la cause de leurs maux dans l’étranger, l’ennemi extérieur, la mécréance, etc.

Le scrutin présidentiel sera le test de vérité pour savoir jusqu’à quel degré de tolérance ou d’intolérance notre société peut arriver. La persécution par emprisonnement et par lynchage moral de l’un des candidats est un détournement grave et inquiétant du processus démocratique. Mais paradoxalement, le débat entre les deux candidats a été plus rassurant car il a été digne et civilisé. C’est un moment fondateur important.

Le courant islamiste est très critique sur l’Etat de l’indépendance. Une menace future, pour la république ?

L’Etat de l’indépendance a usé d’une discipline forcée. De mon point de vue, il a brimé la manifestation du religieux sur la scène publique. Il a escamoté le sacré religieux en imposant le sacré républicain articulé autour d’un modèle social nouveau où l’éducation, la santé, le sens civique et la citoyenneté étaient les nouveaux idéaux. Cela s’est fait, dois-je le rappeler, dans les années 60, période dans laquelle le religieux était en régression partout dans le monde, dans le triomphe des idéologies de gauche. On pouvait parier sur la construction d’une morale laïque en remplacement de la foi religieuse.

Cette substitution contraignante n’a pas résisté au temps. En effet, la révolution a remis au premier plan l’affect religieux. Désormais je crois que le socle républicain devra s’accommoder du retour de la mémoire religieuse. Je reconnais que cela comporte certains risques qui peuvent aller jusqu’à de graves divisions. En Algérie, cela a entraîné une guerre civile terrible. La non-maîtrise des passions religieuses en politique a souvent des résultats tragiques.

Afin d’éviter un clash violent, et de contenir la radicalité faut-il garder le consensus ?

Je préfère le compromis historique au consensus. C’est ce qui bannit l’exclusion. Mais c’était en 2014, à un moment crucial où les tensions avaient atteint un point de non-retour et où les personnalités anti-islamistes comme Chokri Belaïd étaient assassinées. Associer les islamistes à la direction politique les « compromet » d’une certaine manière et montre la limite de leur pensée politique. C’est aussi ce qui pourrait atténuer le sentiment de radicalité par le principe de réalité.

Au contact de la vie concrète, les citoyens se rendent compte que la religion n’a pas de solution réelle pour soulager les souffrances matérielles des gens et mener efficacement la gestion du pays et des affaires publiques vers la prospérité. Même les « modernes » n’y sont pas vraiment arrivés. En réalité, la cohabitation a érodé les bases électorales d’Ennahdha. Leurs sympathisants se sont rendu compte qu’Ennahdha n’est qu’un parti politique comme les autres et que s’il n’était pas en mesure de leur offrir le bien-être espéré et de tenir ses promesses, ils iraient chercher leur bien ailleurs.

Le fait d’associer Ennahdha au gouvernement des choses et non pas des âmes, désacralise leur discours et marque leur chute dans le temps de l’histoire. Ils perdent leur aura, leur vertu, leur ascendant, leur angélisme. Ils ne peuvent plus se réclamer d’une morale supérieure. L’islam, en devenant politique, quitte son absolu et devient une idéologie profane soumise à l’échec et à l’erreur. Paradoxalement le fait que les islamistes soient au pouvoir est le signe de la désacralisation du religieux dans le politique. C’est pourquoi, aujourd’hui, en 2019, je pense au contraire que, étant majoritaire aux législatives, les islamistes doivent gouverner seuls. Il ne faut pas s’associer à eux, il ne faut pas leur servir de paravent. Il faut leur laisser le poids entier de la responsabilité, et subir la critique populaire s’ils exercent mal la mission qui leur a été confiée.

Comment expliquer que l’on n’arrive toujours pas à séparer l’état de la religion ?

En la matière, on est victime d’une confusion. On a séparé l’Etat de la religion. Toutefois on ne parviendra jamais à séparer la religion de la société. Examinez notre langue parlée, vous verrez qu’il n’existe aucune formule d’expression dans la bouche des gens, dans leurs relations de civilité, dans les grands événements de la vie, qui ne soit d’inspiration religieuse.

Toutes nos formules de politesse et d’échange, tout possède une intonation liée à la croyance, à l’existence d’une vie surnaturelle. Sans cette coloration quotidienne, les Tunisiens se sentiraient déracinés. Et c’est le cas des daechiens. La croyance religieuse peut être utilisée par les fanatiques, mais dans la vie quotidienne, elle est un facteur de pacification et même de poétisation de la vie sociale.

C’est à ce prix qu’on pourra ”tunisifier” la pensée islamiste ?

Il y a de cela. Les associer à la direction des affaires publiques les met à l’épreuve des défis matériels, de sorte qu’ils soient obligés d’adapter leur pensée aux critères de la citoyenneté moderne. Ils ne peuvent pas faire autrement.

Y a-t-il un risque pour la Tunisie de glisser vers une république islamique ?

Non, je ne crois vraiment pas. C’est un fantasme. Les islamistes comprennent peu à peu que ça ne marchera pas, et qu’ils rencontreront toujours une grande résistance. La résistance des Tunisiens à l’islamisme vient de l’intérieur de leur piété, de leur tradition elle-même. C’est ce que l’islamisme a découvert et il ne s’y attendait pas. Il est étonné qu’on puisse voter contre eux, et ils sont obligés de jouer le jeu.

Maintenant qu’ils ont la majorité, il faut que la minorité anti-islamiste exerce tous ses droits d’opposition, au parlement et dans la société. Par contre, il y a un risque de fascisation politique de certains courants, liée au regain d’extrémismes sectaires, chauvins, ou carrément racistes. Et cela peut donner lieu à de nouvelles formations para religieuses démagogiques et agressives plus dangereuses que le vieux parti islamiste traditionnel.

* est écrivain, auteur de nombreux ouvrages, dont des essais philosophiques et politiques notamment “Le désenchantement national”

** Titre d’un film italien réalisé par Damiano Damiani.


samedi 12 octobre 2019

La Tunisie, ce bateau ivre ...

Les tunisiens sont-ils assez mûrs pour mériter la démocratie ? Ce n'est pas si sûr quand on voit la place qu'ils accordent lors des consultations électorales aux Frères musulmans, qui sont dogmatiquement anti-démocrates et contre les libertés individuelles. 
Les élections présidentielles et législatives de 2019 quasi gagnées par les Frères musulmans, confirment ce que disait Bourguiba de la démocratie, qu'un peuple ne peut accéder à une réelle démocratie qu'une fois qu'il aura été instruit et cultivé, pour prendre conscience de son rôle de citoyen responsable ! 
Il faut croire que les tunisiens ne sont pas mûrs encore pour la mériter.
R.B
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Mezri Haddad

L’irrésistible crépuscule tunisien

Tunisie, élections législatives et présidentielles. Après avoir élu les députés qui vont désormais les représenter et qui sont probablement à leur image, les Tunisiens s'apprêtent à choisir l'homme qui sera leur président pour les cinq années à venir. Seul intellectuel à avoir, dès janvier 2011, mis en garde des dangers du "printemps arabe" et prédit la régression tunisienne, Mezri Haddad nous livre ici sa lecture des résultats des législatives et ses prévisions des présidentielles en cours. Une analyse en contraste avec ce que les médias tunisiens et occidentaux vous racontent.


Ce dimanche, mes compatriotes s’apprêtent à élire démocratiquement leur président pour un mandat de cinq ans. Depuis l’effondrement de l’Etat-Nation tunisien en janvier 2011, sous l’appellation fallacieuse de « révolution du jasmin », il s’agit de la seconde élection au suffrage universel direct, la présidence de l’islamo-droit-de l’hommiste Moncef Marzougui (2011-2014) ayant été éphémère, temporaire et exclusivement décidée par le principal parti politique post-révolutionnaire, celui des Frères musulmans locaux, Ennahdha. 

Cette usurpation de la présidence de la République fut un caprice de l’histoire pas moins tragique que celui qui se prépare en ce moment même et dont les signes avant-coureurs ont été les résultants affligeants des élections législatives, il y a de cela une semaine.

Des élections législatives boudés par des Tunisiens désenchantés

Affligeants d’abord par leur taux de participation : près de 60% des électeurs inscrits n’ont pas voté, ce qui en dit long sur le « seul pays modèle » qui aurait réussi son printemps dit arabe ainsi que sur le peuple le plus « instruit et politisé » du monde arabo-musulman, selon la logomachie utilitariste des printologues et les liturgies très savantes de certains think tanks anglo-américains qui ont échafaudé le printemps islamo-atlantiste. 

En d’autres termes, sur un corps électoral de 8 millions, à peine 2,5 millions ont voté. Pour la tranche d’âge comprise entre 18 et 20 ans, seulement 9% a voté, ce qui est symptomatique du désenchantement de cette jeunesse tunisienne actrice majeur de la « révolution du jasmin », qui n’a été a posteriori qu’un déplacement de servitude volontaire. 

On notera au passage le vote massif de la communauté tunisienne en France en faveur des islamistes d’Ennahdha, ce qui réitère et confirme les résultats des élections précédentes (2011 et 2014), et révèle la puissance d’intégration et de sécularisation du bon modèle laïc et républicain français !  
   
Au moment de la « révolution du jasmin » de janvier 2011 précisément, galvanisé par la propagande islamiste d’Al-Jazeera et par l’emballement frénétique des réseaux sociaux, le peuple tunisien criait famine dans un pays qui réalisait parfois une croissance à deux chiffres et où toutes les strates sociales mangeaient à leur faim. 

A la place, on leur a servi un bon couscous démocratique : constitution de plus de 200 partis politiques et de près de 2000 associations, métastase de journaux et de sites d’information, abolition de la constitution bourguibienne, élection d’une Assemblée constituante, prolifération d’institutions dites démocratiques comme l’ISIE, sensée organiser et contrôler les élections, l’IVD, présidée par la tristement célèbre Sihem Bensedrine et missionnée par les islamo-gauchistes pour juger l’ancien régime et même celui du père de la nation, Habib Bourguiba, la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, présidée par le très suffisant et opportuniste Yadh Ben Achour, dont on mesure aujourd’hui le génie constitutionnel…. ! 

Gavé par ce festin démocratique, n’arrivant plus réellement à se nourrir comme jadis et naguère, surendetté, le peuple tunisien a déserté les urnes. Au pays de la révolution bouazizienne, le nombre de candidats aux législatives aurait pu dépasser celui des électeurs !  
 
La stratégie machiavélique de Rached Ghannouchi     

Des élections affligeantes aussi par leurs résultats. Malgré son net recul par rapport à l’élection dite constituante de 2011, lors de laquelle il a obtenu 89 sièges, le parti des Frères musulmans est arrivé en tête avec 17,6%, ce qui lui permet tout de même d’obtenir 52 sièges sur un total de 217, au sein d’une Assemblée parlementaire (ARP) monocamérale, désormais hétéroclite et balkanisée. 

Il faut une coalition de 109 députés pour former une majorité parlementaire et constituer un gouvernement. Il est donc probable qu’avec les partis parasites et certains candidats « indépendants », qui sont en réalité des variétés et ramifications idéologiques de la toile d’araignée islamiste, les Frères musulmans seront arithmétiquement en mesure de constituer le prochain gouvernement. 

Cerise sur le gâteau, leur chef, Rached Ghannouchi, a été élu député et il pourrait prétendre soit à la présidence de l’ARP, soit à la chefferie du gouvernement. A moins de garder sa ligne machiavélique depuis 2011 en désignant pour la fonction de chef du gouvernement une personnalité indépendante ou technocrate, pour donner aux bailleurs de fonds occidentaux et particulièrement européens l’illusion que l’islamisme n’est pas au pouvoir et que celui-ci n’est que l’émanation d’un consensus entre les différentes composantes socio-politiques tunisiennes si antagonistes soient-elles. 

En somme, régner sans gouverner, à l’instar de Khomeiny, son modèle théocratique.   

Des daéchiens, des criminels et des voyous, élus députés

Plus affligeant encore, des partis parasites et nettement intégristes ont fait leur entrée dans cette auberge espagnole qu’est devenue - en réalité depuis 2011 - l’ARP. Celle-ci est non seulement balkanisée mais clochardisée. Outre des criminels de droit commun, notamment Mohamed Salah Ltifi, un grand contrebandier de la région de Kasserine, ou des terroristes attitrés, dont Saïd Jaziri, qui a été expulsé du Canada en 2007 et dont l’ISIE vient d’invalider le résultat (non point pour l’idéologie intégriste dont il est vecteur mais pour avoir enfreint au règlement électoral !), cette nouvelle Assemblée parlementaire comptera dans ses rangs un nombre important de délinquants, de voyous et de daéchiens, bénéficiant désormais de l’immunité parlementaire ! 

Cette ARP composée de Rached Ghannouchi, Rached Khiari, Seifeddine Maklouf, Maher Zid, Imed Dghij, Ridha Jawadi, Mohamed Affas, Mohamed Salah Ltifi … est en contraste vertigineux avec celle de 1956, qui comptait en son sein Habib Bourguiba, Hédi Nouira, Mahmoud Matéri, Taïeb Mhiri, Mongi Slim, Jallouli Farès, Ali Belahouane, Abdallah Farhat, Ahmed Ben Salah, Mohamed Masmoudi, Mustapha Filali …

Deux époques, deux peuples, une « élite » de daéchiens, d’islamistes et de brigands, et une Elite de diplômés et de résistants !!!
   
Arrivé quatrième après Ennahdha, Qalb Tounès (38 sièges) et Attayar - un parti populiste aux inclinations islamistes qui a obtenu 22 sièges -, Al-Karama, qui est un agrégat d’anarchistes, de voyous et de salafistes, dirigé par l’avocassier de tous les djihadistes et dont le programme électoral consiste à « décoloniser » la Tunisie en chassant de Tunis l’ambassadeur de France, a obtenu l’incroyable score de 21 sièges. 

Si l’on y ajoute une douzaine de députés-nomades, comme on les appelle en Tunisie et qui s’achètent et se vendent à la bourse du Bardot, ces trois partis pourront constituer une majorité de 109 députés et, par conséquent, diriger la Tunisie dans les cinq années à venir.

Le Parti destourien libre, seul contre tous !

La bonne nouvelle de ces élections législatives est que le Parti destourien libre (PDL), seul authentique héritier du bourguibisme et unique bête-noire des Frères musulmans locaux, dirigé par l’avocate Abir Moussi, a obtenu 17 sièges. Allergique à toutes compromissions avec les islamistes dont elle veut à juste titre interdire jusqu’à l’existence légale, elle a peu de chance de constituer une force bloquante au sein de l’ARP. Et pour cause, les autres partis politiques hypothétiquement susceptibles de former avec le PDL une coalition anti-islamiste sont peu nombreux dans la nouvelle ARP : Qalb Tounès, le parti du sulfureux Nabil Karoui, dont la naissance par fécondation in vitro remonte à trois mois (!), a obtenu 38 sièges ; Tahya Tounès, celui de l’actuel chef de gouvernement Youssef Chahed, seulement 14 sièges. Quant à Nidaa Tounes, qui avait, grâce au vote féministe, emporté les deux scrutins de 2014 dépassant le score d’Ennahdha, avec les 3 sièges qu’il vient d’obtenir, il a quasiment disparu de la scène politique. 

Le parti « jetable », qui a permis à Béji Caïd Essebsi d’occuper le palais de Carthage jusqu’à son décès (c’était son grand dessein national), paye ainsi le prix de son alliance avec les Frères musulmans, trahissant son électorat radicalement anti-islamiste et principalement féministe.

Nabil Karoui/Kaïs Saïd : duel burlesque et signe de décadence

Telle est la véritable situation de la Tunisie neuf années après la « révolution du jasmin », qui devait la faire passer à une vitesse supersonique, de la « dictature » à la démocratie, du vice à la vertu, de la corruption à l’intégrité, de la soumission à la dignité, du chômage au plein emploi… 

C’est dans cette atmosphère morose et avec cette Assemblée-miroir de la nouvelle sociologie politique tunisienne que mes patriotes s’apprêtent à élire ce week-end leur président. Ils auront le choix kafkaïen entre un néo-fondamentaliste en puissance (Kaïs Saïd), soumis aux Frères musulmans et otage des milices intégristes et pseudo-révolutionnaires, et le très controversé (Nabil Karoui), compromis ces huit dernières années avec Ennahdha et qui a même été l’un des principaux artisans du rapprochement entre Rached Ghannouchi et Béji Caïd Essebsi. S’il a été l’architecte de cette funeste alliance entre Ennahdha et le défunt Nidaa Tounès, pourquoi ne referait-il pas le coup entre son parti-éprouvette, Qalb Tounès, et la secte des Frères musulmans ?

Pour qui voter ? Tragique dilemme, duel absurde qui résume à lui seul le degré de dégénérescence politiquer et culturelle auquel est parvenue la société tunisienne. Mes compatriotes sont devant une quadrature du cercle. S’ils échappent au potentiellement fondamentaliste Kaïs Saïd, ils risquent de subir le sort de Gribouille : éviter de basculer dans le fondamentalisme hard en tombant dans l’islamisme soft. 
Dans tous les cas de figure, les Frères musulmans resteront les seuls maîtres à bord du bateau ivre tunisien, comme ils sont au cœur du pouvoir depuis qu’ils ont phagocyté et investis les ministères de l’Intérieur, de la Défense et de la Justice.
  
Revanche posthume de Bourguiba et Ben Ali

Avec les résultats des législatives déjà connus et ceux des présidentielles que l’on peut conjecturer, la majorité silencieuse et même absente des Tunisiens laïcs et progressistes en sera affectée, mais elle trouvera toujours auprès de certains médias locaux et occidentaux de quoi la rassurer en prolongeant son espérance chimérique : des poncifs et autres truismes du genre « ces aléas font partie de l’apprentissage démocratique », ou « la Tunisie a mieux réussi son printemps que la Libye ou la Syrie », ou encore que « depuis la révolution française, la France a mis trois siècles pour parvenir à la démocratie … » !

Rousseau, qui n’était pas un odieux réactionnaire mais le philosophe de la révolution par excellence, disait dans son Contrat social que « La liberté est un aliment de bon suc, mais de forte digestion. Il faut des estomacs bien sains pour la supporter » ! Plus grave encore, il disait que, « s’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes » ! 
Si cela vaut pour les modèles démocratiques occidentaux aujourd’hui en crise, à plus forte raison pour la démocrature islamiste tunisienne.

Sans connaître Rousseau, feu Ben Ali disait, dans un discours au Caire le 4 avril 2000, qu’il « n’existe pas de formule idéale ni de modèle démocratique préconçu qui soit valable en tout temps et en tout lieu. Car la démocratie, à l’instar de toute œuvre humaine, est un processus évolutif. Sa réussite exige qu’il soit fait en sorte que l’assise tant historique que culturelle de la société soit imprégnée de toutes les composantes de ce processus ». 
En d’autres termes, qu’il n’y a pas plus périlleux que le placage d’un modèle politique exogène sur une société aux normes, valeurs et culture autre que celles pour laquelle ce modèle a été pensé et conçu.
   
Le rousseauiste et radicalement anti-islamiste Bourguiba disait à son tour que « tant que le peuple est inculte et ignorant, il est incapable d’élire les bons et de se détourner des mauvais ». Dans un mémorable discours prononcé le 12 juillet 1968 à Bucarest, il précisait que « La démocratie est le stade suprême de l’évolution d’une société. Elle n’est pas donnée au départ mais vient tout naturellement lorsque les conditions qu’elle requiert sont réunis. Ces conditions sont un Etat moderne qui est respecté par la population parce qu’il est respectable, une nation qui forme déjà un ensemble cohérent et solidaire, un peuple qui atteint un niveau d’éducation de vie tel qu’il puisse recevoir la démocratie non pas comme un luxe dont on ne sait quoi faire, ou un jouet que l’on casse, mais comme un bien précieux, signe de maturité et moteur de progrès ».

Parole d’outre-tombe à méditer par un peuple, régressé en « poussières d’individus », dont on a transfiguré l’histoire, souillé la Souveraineté, ruiné l’espoir et confisqué la mémoire …paroles éternelles pour une nation crépusculaire. 

vendredi 11 octobre 2019

Tunisie, cette "démocratie arabe" !


TUNISIE, LA MASCARADE

On y avait vraiment cru à cette démocratie tunisienne.
On s’était dit que cette expérience, unique, inouïe, allait nous faire oublier un peu l’arriération chronique de ce monde arabe, où l’on découpe, dans les chancelleries, les journalistes à la scie à métaux ; et où l’on condamne à la prison ferme les jeunes filles qui commettent le crime de faire l’amour sans passer par l’imam.

Il faut dire que la mariée était trop belle. Les funérailles du vieux Bajbouj se sont passées sans encombre, et la vacance du pouvoir a été gérée de façon exemplaire. 
La campagne du premier tour s’est déroulée d’une manière aussi remarquable.
24 candidats ont mené des campagnes dignes des pays occidentaux. Tout le monde était admiratif, pour ne pas dire stupéfait. Bref, le miracle tunisien.

Puis, la veille du premier tour, il y a eu le traquenard posé, semble-t-il, par le chef du gouvernement, Chahed, cabaliste chevronné, mais politicien infoutu, pour neutraliser celui qu’il jugeait comme son concurrent le plus dangereux, Nabil Karoui.

Sur instruction du premier ministre, le patron de la chaîne Nesma est arrêté à un péage d’autoroute, comme dans une mauvaise série policière. On lui colle une accusation de « blanchiment d’argent », alors que toutes les autorités de contrôle des flux financiers assurent qu’elles n’ont pas vu le moindre dinar sortir des comptes de l’accusé.

La « liquidation » de Karoui, loin de profiter à l’Iznogoud de la Kasbah, propulse au premier rang un obscur et sombre professeur de droit constitutionnel, Kaïs Saïed. Raide comme un as de pique, l’homme est réputé propre et intègre ; facile, car en fait il ne s’est jamais mouillé de sa vie.
Quand on l’interroge sur son silence durant le règne calamiteux de Ben Ali, Kaïs Saïed répond qu’il a beaucoup souffert sous la dictature, car « il n’avait pas de voiture de fonction et qu’il était contraint de prendre les transports en commun », sic ! On ne savait pas que le TGM, le tram de Tunis, cachait un Goulag.
Populiste dans l’âme, jurant, à foison, par la charia et sur la tête du Prophète, il promet d’en finir avec la démocratie parlementaire qu’il juge obsolète, alors qu’elle n’en est qu’à ses premiers balbutiements en Tunisie. Il assure qu’il va faire rendre gorge aux homos, une invention occidentale, selon lui ; et de renvoyer aux calendes grecques, le projet de loi sur l’égalité de l’héritage. Ne parlons pas de l’abolition de la peine de mort, voulue par une partie de la société civile tunisienne.
S’il s’écoutait, Kaïs Saïed ferait volontiers couper les mains des pickpockets sur l’avenue Bourguiba pour leur apprendre à vivre comme au temps du Prophète.

Empoisonnées par cette manœuvre judiciaire factieuse, les élections législatives vont tourner à la foire d’empoigne. Une bataille désastreuse de polochons et de boules puantes.
Aucun candidat n’a parlé de son programme, de son projet, encore moins de sa vision de l’avenir, c’est à qui dénonce la poutre dans l’œil du voisin. C’est à qui déverse le plus d’ordures sur la tête de son concurrent. Comme le passif des années de dictature et sa corruption n’ont pas été vraiment purgés, ce ne sont pas les poubelles qui manquent dans les antichambres de la République.

Sur les plateaux des télés et à travers les réseaux sociaux, en folie, la question centrale était : qui a offert le plus de pâtes, de macaronis, aux électeurs !
On riait des Western spaghetti, la Tunisie a produit des élections macaronis.
C’est dire le niveau, alors que le pays est en train de couler. Le dinar est en chute libre ; et, chaque jour, des dizaines de jeunes se jettent à la mer pour fuir le cauchemar qu’est leur vie.

On assiste donc à une élection présidentielle, ubuesque opposant un candidat archaïque soutenu par tous les partis salafistes, à un autre, libéral, bâillonné en prison.

Quand les avocats de Nabil Karoui déposent une demande de mise en liberté de leur client, comme par hasard, ce jour-là, les juges tunisiens se mettent en grève !
Et quand le dossier de l’accusé atterrît enfin sur le bureau d’un magistrat, ce dernier se déclare incompétent, car il ne peut disculper juridiquement quelqu’un qui n’a pas fait l’objet d’une inculpation !

Le lendemain, son adversaire, Kaïs Saïed, refusant de demander la libération de son adversaire, déclare que par respect de l’égalité des chances, il ne prendra plus la parole jusqu’à l’annonce des résultats du second tour.
C’est à dire que la Tunisie va nous faire vivre les premières élections muettes dans l’histoire de l’humanité.
Les passionnés de Chaplin vont adorer cet épisode.

On aurait aimé, pour compléter ce tableau surréaliste, que Kaïs Saïed demande à être incarcéré, à son tour, à la prison de Mornaguia, dans la même cellule que Nabil Karoui, comme ça « l’égalité des chances » sera vraiment respectée.

Cette mascarade achève de discréditer pour de bon le processus démocratique. Elle jette définitivement le discrédit sur la justice qui se jurait indépendante à jamais…
Le prochain magistrat tunisien qui dira qu’il n’est pas aux ordres, fera rire, c’est certain, l’assistance aux éclats.

Ne parlons pas de la défection de l’électorat. Plus de 60% des électeurs ont fui les urnes. Il faut dire qu’entre une partie des tunisiens et le jeu démocratique il y a un gros malentendu. Depuis la chute de Ben Ali, l’homme de la rue se plaint mille fois par jour « la révolution ne m’a rien fait, la révolution ne m’a rien donné ».
Seulement faire la révolution ce n’est pas décrocher la cagnotte, ni gagner au Loto, comme on a tendance à le croire : la Révolution ne donne ni à manger ni à boire, c’est vrai, mais elle restitue aux hommes leur dignité, et c’est inestimable.
Quant à la gauche, pratiquement rayée de la carte, il ne lui reste que ses yeux pour pleurer ce champ de ruines qu’est son bilan, encore faut-il qu’elle ait toujours ses yeux pour le faire…

Quand on foule des pieds la démocratie à ce point, ce sont toujours les extrémistes qui ramassent la mise !
D’où le retour des islamistes qui, en réalité, n’ont jamais quitté les affaires.

Au lendemain de la chute de Ben Ali, Ennahda a sauté dans le lit du parti du RCD, lui piquant ses draps, son portefeuille, ses amours et ses rêves de parti unique ; marchant sur ses pas, noyautant dès 2011 tout l’appareil d’Etat, justice et polices en premier ; et tirant toutes les ficelles du pays, depuis l’assemblée nationale jusqu'à la mairie la plus reculée ; soufflant à l’oreille du préfet de Tunis, comme du garde champêtre de Tataouine.

Ennahda a fait sienne cette profession de foi d’Erdogan : « La démocratie c'est comme un tramway, une fois arrivé au terminus on en descend » !

Tout le monde avait salué le premier tour, comme une insurrection générale contre le vieux monde politique. Mais chez l’Arabe la soif de changement passe souvent par l’envie folle de revenir en arrière. Un désir collectif de régression qu’enseignent les religieux. Ce sont donc pas moins de 17 députés du parti salafiste et daechien déclaré, al Karama, qui font une entrée fracassante à l’assemblée.
Il appartiendra au parti islamiste Ennahda qui arrive, en lambeaux, mais en tête quand même, de désigner dans ses rangs le premier ministre et le gouvernement. La présidence reviendra, au train où vont les choses, à Kaïs Saïed qui rêve de construire l’avenir de la Tunisie en la projetant dans le septième siècle, au temps du Prophète. Il s’attellera donc à tordre le cou à cette démocratie, source, à ses yeux, de tous les maux, et qui l’aura porté au pouvoir à l’issue d’un combat douteux, sans combattants.

Une vieille expression française, disait du travail bâclé, mal fait : « c’est du travail arabe ». La Tunisie vient de nous inventer « la démocratie arabe » !

jeudi 10 octobre 2019

LA DÉMOCRATIE TELLE QUE PRATIQUÉE PAR GHANNOUCHI !



La mascarade démocratique des islamistes se poursuit et s'intensifie jusqu'au grotesque ; et ce, de scrutin en scrutin. Et les tunisiens assistent impuissants à l'évolution de leur "transition démocratique", vers une véritable dictature islamiste !

Plus malins ou plus rusés que Ben Ali dont ils dénonçaient face au monde entier les abus et la dictature ; Ghannouchi et ses Frères profitant de la "révolution" ce coup d'Etat qui les a installés au pouvoir, ont su donner l'apparence "démocratique" à leur prise du pouvoir, en vidant la démocratie de son sens, comme ils ont vidé de tous leurs sens les concepts qu'ils touchent, à commencer par "ennahdha/renaissance" dont ils ont fait le nom de leur parti, pour mieux tromper le monde et le plonger des siècles en arrière. 

Dans leur projet destructif de la République et de ses institutions, et pour ne pas heurter les tunisiens attachés à leur République, ils ont préféré pénétrer et infiltrer toutes ses institutions pour les paralyser et les détruire de l'intérieur. Ce que les tunisiens constatent depuis la fumeuse révolution et le retour de son exil londonien de Ghannouchi et de ses Frères musulmans.

Mais bien qu'impopulaires, les Frères musulmans rusent et abusent les tunisiens puisqu'en 2019 ils n'ont obtenu malgré les irrégularité et tous les dépassements que 52 sièges au parlement alors qu'en 2014 ils en avaient 69 ; et que plus de 70 % de ses électeurs de 2014, les ont lâchés en 2019 ! Et malgré ce recul, les dirigeants d'Ennahdha crient victoire, qu'ils ont gagné !

Voilà un parti qui a obtenu irrégulièrement son visa et dont le financement par le Qatar ne semble pas interpeller les autorités tunisiennes ! Ennahdha est de fait, au-dessus des lois.

Or pour demeurer au pouvoir, Ghannouchi et ses Frères ne reculent devant rien et tentent le tout pour le tout : assassinat, terrorisme, menaces, fraudes, triches, bourrage des urnes, emprisonnement d'un concurrent sérieux, retrait de licence pour son média "Nessma", saisie de matériels de ce média, avec force de l'ordre ! Et pourquoi cet acharnement contre Nabil Karoui ? Tout simplement parce qu'il a empiété sur leur fonds de commerce la Charity-Business et que les sondages le placent premier lui et son parti "Kalb Tounes" !

Et pour y parvenir, Ghannouchi instrumentalise la police, la Justice, la HAICA (Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle), l'ISIE (Instance Supérieure Indépendante pour les Élections), le gouvernement et son chef Youssef Chahed, le parlement pour amender la loi électorale visant leur concurrent en changeant les règles du jeu en cours de partie, ce qui ne semble nullement le déranger !

Ghannouchi n'a autorisé la remise en liberté de Nabil Karoui, qu’après s'être assuré auprès de l'ISIE qu'Ennahdha a gagné l'élection législative. Tout le monde se souvient que la veille de sa sortie, Ghannouchi toujours aussi hypocrite, condamnait la détention de son concurrent et comme par hasard le lendemain les juges ont statué pour le libérer ! 
Et le jour de la libération de Nabil Karoui, le soir même l'ISIE proclamait les résultats des législatives.
Ce qui confirme bien que l' "affaire" Nabil Karoui est bel et bien politique; et que pour nuire à son concurrent, Ghannouchi recourt à des méthodes qu'on croyait révolues et dont les "Frères" ont eu à souffrir sous Ben Ali : le contrôle fiscal !

C'est ça la démocratie que pratiquent les Frères musulmans ! Et Ghannouchi malgré sa cravate bleue, ne dupe plus personne. Le roi est nu. 

Ils sont en fait pires que Ben Ali, en coups tordus. Le défunt président, s’avère un enfant de chœur face à leur machiavélisme et à leur pouvoir de nuisance. Ils tueraient père et mère pour conserver le pouvoir pour leur propres intérêts; celui de la Tunisie étant le dernier de leurs soucis.



Rachid Barnat