dimanche 11 avril 2021

Ennahdha défait par l’épreuve du pouvoir

 

Hatem Nafti *

Fin février à Tunis, le parti islamo-conservateur galvanisait ses partisans pour une démonstration de force autour de son chef Rached Ghannouchi. Mais dix ans après sa première victoire électorale, Ennahdha peine à conserver une place de choix sur l’échiquier politique.

Le 30 janvier 2011, Rached Ghannouchi foule le sol tunisien après plus de vingt ans d’exil. Le leader du parti islamiste Ennahdha est acclamé par des milliers de personnes venues l’accueillir à l’aéroport de Tunis-Carthage aux cris de « Tala’al badrou ’alayna » (la pleine lune s’est levée sur nous), un chant islamique traditionnel célébrant l’arrivée du prophète Mohammed à Médine. Ce retour deux semaines après la chute de Zine El-Abidine Ben Ali signe la renaissance d’un parti que le régime autoritaire a cherché à éradiquer.

En dépit de l’emprisonnement et de l’exil d’une partie importante de ses cadres, le parti Ennahda, qui obtient sa légalisation en mars 2011, peut compter sur un réseau militant implanté sur tout le territoire national et dans les principaux pays accueillant une diaspora tunisienne. La nouvelle loi électorale excluant d’office les cadres issus de l’ancien régime, le parti devient la plus grande force politique du pays. Face à cette popularité, une fraction non négligeable des nouvelles élites post-révolutionnaires, essentiellement issue de l’ancienne opposition à Ben Ali, définit sa stratégie électorale en fonction d’Ennahdha, n’hésitant pas à reprendre à son compte la rhétorique utilisée par l’ancien régime pour diaboliser le mouvement de Ghannouchi. Ce faisant, elle contribue à le mettre au centre du jeu politique.

Jusqu’aux élections de l’Assemblée constituante d’octobre 2011, Ennahdha évite toute confrontation directe avec le pouvoir en place. Ses dirigeants préfèrent rappeler les souffrances endurées sous la dictature, ce qui les arrime solidement au camp de la révolution auprès d’une partie de l’opinion publique. Le discours anti-islamiste répandu dans les grands médias renforce cette posture victimaire. Autant d’éléments qui contribuent à leur succès électoral. Arrivé en tête de toutes les circonscriptions, le parti obtient 37 % des suffrages et occupe 42 % des sièges de la nouvelle Assemblée constituante.

GOUVERNER, MAIS PAS TROP

Mais comment faire pour gouverner un pays sans un minimum d’adhésion de ses élites politiques, culturelles, médiatiques et administratives ? Ennahdha se trouve coincé entre la pression de ses bases et l’hostilité d’une part non négligeable des cercles influents, aussi bien en Tunisie qu’à l’étranger. Il suscite une crainte chez certains Tunisiens marqués par un scénario à l’iranienne, ou pire à l’algérienne.

Afin de rassurer et de relativiser l’image d’une hégémonie islamiste sur toutes les institutions, le mouvement forme une coalition avec deux partis non islamistes : le Congrès pour la République (CPR) de Moncef Marzouki et le Forum démocratique pour les droits et les libertés (Ettakattol) de Mustapha Ben Jaafar. Les trois formations se partagent les trois présidences, celle du gouvernement (Ennahdha), celle de la République (CPR) et celle du Parlement (Ettakatol). Dans les faits, l’essentiel du pouvoir exécutif est réservé au chef du gouvernement et les principaux ministères et commissions parlementaires sont contrôlés par le parti islamiste.

Le positionnement par rapport aux islamistes devient dès lors un leitmotiv électoral. S’il n’empêche pas le parti de Ghannouchi d’arriver en tête des élections (avec une majorité à chaque fois plus relative), ce dernier en retient que son mouvement ne doit jamais gouverner seul pour ne pas concentrer la colère populaire.

Béji Caïd Essebsi a été premier ministre pendant la période de transition (février-octobre 2011). Moins d’un an après, en juin 2012, il profite de l’effritement de l’opposition dite « démocratique » pour créer le parti Nidaa Tounès (L’appel de la Tunisie), agrégeant des opposants historiques, des syndicalistes et des membres de l’ancien régime dont le seul point commun est l’opposition aux islamistes. Mais une fois au pouvoir, cet attelage ne fera pas long feu.

 UN SCÉNARIO À L’ÉGYPTIENNE ?

Forts de la légitimité électorale d’octobre 2011, les partisans d’Ennahdha engagent une lutte sans merci contre toute expression divergente, assimilée à un refus du verdict des urnes. Ainsi, plusieurs ténors de l’opposition à Ben Ali sont-ils taxés de contre-révolutionnaires au seul motif qu’ils ne soutiennent pas l’action gouvernementale. Une accusation qui n’a pas épargné des avocats qui ont assuré la défense d’accusés islamistes sous l’ancien régime. Durant l’hiver 2012, un sit-in est organisé devant les locaux de la télévision nationale, accusée de ne pas refléter la volonté populaire. Les chefs de cette contestation vont former les Ligues de protection de la révolution (LPR), des milices qui n’hésitent pas à s’en prendre physiquement aux opposants. Nidaa Tounès deviendra également une de leurs cibles privilégiées, car le parti monte dans les sondages au point de devenir une sérieuse menace pour Ennahdha.

Parallèlement à ce déchaînement de violence en toute impunité, l’exécutif montre une tolérance envers les expressions les plus radicales de l’islamisme, au nom de la liberté religieuse. Plusieurs prédicateurs extrémistes tels l’Egyptien Wajdi Ghoneim ou le Koweïtien Nabil Al-Awadi sont reçus en grande pompe par des leaders d’Ennahda. Le parti salafiste Ettahrir qui prône l’instauration d’un califat islamique est autorisé, et le mouvement Ansar Al-Charia affilié à Al-Qaida a pignon sur rue. Le tout dans un contexte d’attentats terroristes visant les forces armées. Le 18 octobre 2012, une manifestation des LPR dégénère à Tataouine et un responsable local de Nidaa Tounès est lynché à mort.

La violence se poursuit avec l’assassinat des dirigeants du Front populaire (coalition de gauche et extrême gauche) Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi en 2013. Fin juillet, un important sit-in a lieu au Bardo, devant l’Assemblée constituante, demandant la dissolution de toutes les institutions issues du scrutin de 2011. Nous sommes alors quelques semaines après le coup d’État du maréchal Abdel Fattah Al-Sissi en Égypte, soutenu ou toléré par la plupart des partenaires de la Tunisie, contre le président islamiste élu Mohamed Morsi.

MUER POUR SURVIVRE

Les dirigeants d’Ennahdha comprennent que leur légitimité électorale ne les protège pas d’un putsch. Ils décident alors de se rapprocher des ennemis d’hier, les destouriens, et d’opter pour la stratégie du consensus. Ce virage n’est toutefois pas un précédent : si le parti islamiste et le CPR s’étaient officiellement lancés dans une lutte contre l’ancien régime en 2011 en proposant notamment une loi de lustration politique, ils n’avaient pas hésité à nommer des proches du pouvoir benaliste à la tête d’administrations et d’entreprises publiques moyennant un changement d’allégeance.

Ennahdha accepte de quitter le gouvernement et de confier le pouvoir à des technocrates chargés de diriger le pays jusqu’aux élections de 2014. Nidaa Tounès remporte les législatives et Béji Caïd Essebsi la présidentielle. Coup de théâtre après une campagne à couteaux tirés : le parti islamiste refuse de soutenir son ancien allié, le candidat sortant Moncef Marzouki, au second tour de la présidentielle. Arrivée deuxième aux législatives, Ennahdha finira même par s’allier à Nidaa Tounès au nom de l’intérêt national. Ce sera le premier pas vers une longue série de concessions pour le parti islamiste, tiraillé entre les exigences de sa base mue par l’idéologie islamiste et l’impératif du compromis pour garantir sa survie politique.

Le quinquennat de Béji Caïd Essebsi est sans doute le moment qui profite le plus à Ennahdha, mais également la période durant laquelle il connaît ses plus grandes mutations. Participant au pouvoir sans être en première ligne, le parti va voir son influence augmenter à mesure que le parti présidentiel se disloque, miné par des luttes intestines. Les islamistes n’hésitent pas à soutenir des projets de loi controversés comme celle dite de « réconciliation », une amnistie accordée aux fonctionnaires poursuivis pour des faits de malversation intervenus sous l’ancien régime.

C’est aussi durant cette période que le parti revoit son organisation interne. Au-delà de l’affichage qui met l’accent sur la séparation entre l’action politique et la prédication, le dixième congrès d’Ennahda en 2016 accroît considérablement les prérogatives de Rached Ghannouchi, lui permettant de nommer les membres du bureau exécutif qui seront validés par le Conseil de la choura. Un paradoxe pour un parti qui prône la mise en place du régime parlementaire, censé limiter les dérives liées au pouvoir personnel. Certains candidats pour les élections législatives de 2019 en feront les frais, puisque le cheikh n’a pas hésité à apporter des modifications substantielles dans des listes pourtant issues de primaires organisées au niveau de chaque circonscription.

Contrairement à ce qu’affirment plusieurs contempteurs des islamistes, l’alliance entre Ennahdha et Nidaa Tounès n’est pas totalement contre nature. Les partis convergent sur plusieurs points, notamment sur les choix économiques et sociaux. Les nahdhaouis soutiennent les demandes de « réformes » exigées par les bailleurs de fonds et ne remettent nullement en cause le modèle de développement que le pays suit depuis les années 1980, basé sur un désengagement progressif de l’État et l’ouverture aux accords de libre-échange inégaux.

LES LIMITES DU DOUBLE JEU

Ce va-et-vient incessant entre une rhétorique révolutionnaire et un exercice du pouvoir ambivalent se paie dans les urnes. Si le parti arrive en tête aux législatives de 2019, il contrôle à peine le quart de l’Assemblée et il continue à voir son socle électoral se réduire comme peau de chagrin, passant de 1,5 million de votants en 2011 à 560 000.

Lors de ce scrutin, le parti s’inscrit à nouveau dans le camp « révolutionnaire », mais l’émergence de deux blocs réactionnaires, le Parti destourien libre (PDL) d’Abir Moussi et la coalition Al-Karama (La Dignité) fragilisent la politique du consensus. Le premier récuse bruyamment tout le régime issu de la révolution tandis que le second, bien que fidèle allié de Ghannouchi, se situe à sa droite et compte un certain nombre des militants des LPR.

Pris en tenaille entre une aile droite qui joue la surenchère sur les questions identitaires — celles auxquelles Ennahdha a renoncé — et le traumatisme d’une mise en minorité qui aboutirait à un scénario à l’égyptienne, le parti fait à nouveau le choix d’une alliance avec le vieux système. Il se rapproche de Qalb Tounès, le parti de Nabil Karoui, homme d’affaires actuellement en détention provisoire pour des soupçons de blanchiment d’argent. Ce dernier s’est fait connaître sous Ben Ali et a été dans le noyau dur de Nidaa Tounès. Cette alliance permet à Rached Ghannouchi de devenir le président de l’Assemblée, une consécration alors qu’il sait que l’hostilité à son encontre l’empêchera de briguer la présidence de la République au suffrage universel direct.

En outre l’élection de Kaïs Saïed à la présidentielle avec une majorité confortable, et sa popularité peu érodée par l’exercice du pouvoir constitue une gêne pour les nahdhaouis. Contrairement à son prédécesseur, le nouveau président n’est pas un homme de compromis. Il rappelle sans cesse les contradictions et compromissions de ses adversaires sans les nommer, ce qui explique les insolents taux de confiance dont il jouit en dépit d’un bilan assez faible.

Cette position est au cœur de la crise politique actuelle. Le 16 janvier 2021, après un remaniement partiel du gouvernement de Mechichi dicté par Qalb Tounes et Ennahdha, Saïed refuse d’organiser la cérémonie de prestation de serment des nouveaux ministres, condition sine qua non pour leur prise de fonction. Alors que certains partis et organisations tentent des médiations entre le président et le chef du gouvernement, Ennahda décide de jouer l’affrontement. Le samedi 27 février 2021, le parti appelle ses partisans à descendre dans la rue pour soutenir « les institutions et la légitimité ». Bravant l’interdiction de se déplacer entre les régions en raison de la pandémie et ne s’encombrant pas des gestes barrières, des milliers de manifestants venus des quatre coins du pays défilent sur l’avenue Mohamed V, une des principales artères de la capitale. Cette démonstration de force permet également de resserrer les rangs autour d’un Ghannouchi menacé de perdre son siège de président de l’Assemblée.

Si sa capacité d’adaptation permanente permet à Ennahdha de se maintenir au pouvoir à moyen terme, elle n’en menace pas moins son intégrité à plus long terme. D’abord, l’électorat du parti tend à se réduire à un socle incompressible de militants historiques soudés par un passé de souffrances endurées sous la dictature. Même les plus proches collaborateurs de Ghannouchi jettent l’éponge. Ensuite, la toute-puissance du Cheikh, à la tête du parti depuis trente ans sans interruption, est de plus en plus fragile. Les séquelles du dixième congrès sont toujours là et le onzième, sans cesse décalé, va devoir trancher le maintien de Ghannouchi, impossible selon les statuts actuels, ou sa succession. En septembre 2020, cent hauts cadres du parti ont signé une lettre ouverte demandant au président de ne pas se représenter, un acte inédit dans une structure réputée pour sa discipline interne.

Enfin, si Ennahdha a intégré toutes les strates de la vie publique, le mouvement continue de susciter un rejet d’une partie des Tunisiens, au-delà des seuls « éradicateurs » (une partie de la gauche et de l’ancien régime). Certains réflexes, hérités de la période de la clandestinité, provoquent la méfiance des citoyens. Ainsi on a pu observer à plusieurs reprises des responsables administratifs ou politiques présentés comme indépendants faire leur coming-out nahdhaoui. Cela entretient les doutes sur d’éventuelles structures parallèles, un classique pour les mouvements liés aux Frères musulmans.

Cette accusation a été confortée par les derniers affrontements au sujet de l’Union mondiale des oulémas musulmans (UMOM), anciennement présidée par le prédicateur égyptien Youssef Al-Qaradaoui. En effet, la présidente du PDL Abir Moussi organise depuis novembre 2020 un sit-in devant le siège tunisien de l’organisation, considérée comme la matrice idéologique des Frères musulmans. Le 9 mars 2021, elle y pénètre et s’empare d’une partie de son matériel pédagogique. Un contre sit-in est organisé dans la foulée par des personnalités liées à l’islam politique. Parmi elles, on compte les députés de la coalition Al-Karama, une partie de l’état-major nahdhaoui, mais aussi d’anciens responsables du parti qui ont quitté le parti avec fracas. Cette défense inconditionnelle renforce l’idée qu’au-delà du parti, il existe une allégeance à un mouvement supranational voulant s’attaquer à l’État national tunisien. Cette rhétorique a déjà justifié la répression de Bourguiba et de Ben Ali ; elle risque de profiter à Abir Moussi qui veut fermer la parenthèse révolutionnaire. 

Essayiste, auteur de Tunisie, dessine-moi une révolution (L’Harmattan, 2015) et De la révolution à la restauration, où va la Tunisie ? (Riveneuve, 2019). Collabore à divers médias internationaux francophones. 


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