dimanche 7 février 2016

Petit népotisme deviendra grand

L'Etat comme propriété privée de la famille de celui qui est au pouvoir : certains hommes politiques continuent à croire que cela est normal, comme si les tunisiens n'avaient pas dit stop au népotisme en dégageant ZABA et sa famille.
Faut-il rappeler la visite de Hafedh Caïd Essebsi à Erdogan auquel il a fait allégeance pour avoir la bénédiction de Ghannouchi ? C'est dire qu'il est le cheval de Troie des Frères musulmans pour détruire de l'intérieur Nidaa Tounes .... et la Tunisie si par malheur il héritait du trône de son père !
R.B
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Caïd Essebsi, le pouvoir et la «vie de famille»

Pour Caïd Essebsi, comme pour ses prédécesseurs Bourguiba et Ben Ali, le népotisme est un bien vilain mot pour désigner la «vie de famille».  

Deux époques de l’histoire de ce pays furent marquées par des vices qui étaient inhérents aux modes de gouvernement des chefs d’Etats des pays nouvellement indépendants: le népotisme, abandonné en grande partie aux considérations régionalistes, le paternalisme traditionnel, qui empêchait tout dialogue, le droit de tutelle relatif à la liberté d’expression, l’abus constant de l’autorité, l’absence d’opposition politique, la domination effrénée de la famille et des proches du président, le règne d’une kleptocratie attirée par les gains faciles et illégaux. Enfin, la patrimonialisation d’un État en partie géré comme une propriété privée de la famille au pouvoir. Autant de dérives qui, partout dans le tiers-monde, étaient érigées au rang de mode de gouvernement.
Un pouvoir bien trop modeste
L’avènement d’une nouvelle pratique d’exercice du pouvoir établie autour de la figure présidentielle, devait singulièrement affaiblir et grandement frustrer un politicien tel que Béji Caïd Essebsi (BCE), aussi bien par le déficit d’image de l’activité présidentielle dans les médias, que par la disparition de la propagande habituellement orchestrée par le parti unique.
La nouvelle constitution avait en effet lourdement accentué la logique de dé-présidentialisation du système politique en dépossédant le nouveau chef de l’Etat de la plupart des fonctions traditionnelles dont bénéficiaient ses prédécesseurs et désormais rognées et transférées – du moins en théorie et dans le texte – au parlement et au Premier ministre.
BCE avait d’ailleurs vite fait de se rendre compte que l’ascendant exercé habituellement par le détenteur du pouvoir suprême sur le peuple était devenu du coup bien trop modeste et, partant, inadmissible au vu de son attachement au contenu des formes politiques instituées  par Bourguiba autant que par Ben Ali. Les idées de l’éternité politique, n’ayant plus celles de la pure durée du gouvernement de droit divin, BCE devait se contenter, sentiment insoutenable pour un politicien formée à la vieille école, de n’être qu’un élément accessoire et un recours subsidiaire auquel on  accorde le droit de faire prévaloir ses vues uniquement dans  certains domaines définis par la loi. Toutes ces privations devaient se greffer en plus sur une société traversée par de permanentes tensions, sans parler de l’arrière-plan économique désastreux qui n’autorise nulle prébende.
Le palais de Carthage, longtemps convoité, lui parut subitement trop grand pour la fonction qu’il occupait : une cuisine modeste, des serviteurs peu nombreux, quelques scribes en guise de conseillers que n’épargne pas la rivalité bureaucratique. Mais il lui restait cependant la famille, les valeurs qui soutiennent le patriarcat et la subordination des femmes et des enfants au pouvoir du père.
Pas de crise chez les Caïd Essebsi
Contrairement à la désorganisation du monde politique et au mauvais fonctionnement du gouvernement, il n’y avait pas de crise chez les Caïd Essebsi: une femme aimante et dévouée, la place privilégiée qu’occupent les enfants aux yeux de leurs parents et un entourage proche à la fois fidèle et solidaire. En somme, une famille bien soudée, adhérant solidement aux valeurs de la cellule sociale. A partir de là vont se mêler des rapports douteux entre le statut politique et le mode d’échange familial où la relation affective est devenue la norme principale de fonctionnement de l’Etat au détriment du mérite et de l’équité. Quoi qu’il prétende, sa ligne de conduite politique est principalement dictée par son entourage : tenir certains à l’écart du pouvoir et rapprocher d’autres.
Bien que fondateur d’un mouvement politique puissant en même temps que chef de l’Etat, BCE s’est montré étonnamment faible et complaisant pour son entourage au point qu’aujourd’hui l’idée de népotisme semble attachée à son nom comme une macule indélébile. Or, de ce népotisme, BCE en fait au contraire une vertu: l’amour naturel et légitime que l’on doit à ses proches.
Ainsi, pour caser l'un de ses fils, peu entreprenant en affaires, qui lui avait  causé par le passé bien des déconvenues, le père s’est acharné à le faire participer aux activités de Nidaa Tounes et, par une suite d’avancements accélérés, il arriva à le hisser à un poste important dans le parti. Avec l’unique force de ses ambitions, le fils, soutenu dès lors par le plus fidèle des fidèles, s’est mis à rêver de confisquer purement et simplement l’organisation politique non sans l’accord tacite du père qui, pourtant, resta de marbre devant les reproches, les critiques et l’indignation des militants. BCE s’obstinait à décliner la responsabilité de ses propres actes en  avouant ingénument ne pas être concerné. Une habileté cousue de fil blanc puisqu’il s’efforça dans le silence de liquider le mouvement en s’opposant à tous ceux qui, odieusement, avaient  cherché à brimer son enfant pour avoir légitimement prétendu à la direction du parti. Il ne manquera d’ailleurs pas de recourir aux redoutables procédés de chantage envers certains membres dirigeants fermement opposés à des stratagèmes d’usurpation du pouvoir allant jusqu’à les menacer d’excommunication. Ce fut de sa part une démarche maladroite en contradiction avec l’appel au rassemblement qui sera à l’origine de longues luttes fécondes en violences et source de graves désordres.
Petit népotisme deviendra grand
Dans certains cas, cependant, les doutes sur le népotisme de BCE peuvent être levés. Il suffit de mentionner l’insigne privilège accordé  récemment au cousin de sa belle-fille promu chef de cabinet de la présidence. Le chef de l’Etat s’estime dans cette affaire moins coupable, car à ses yeux la faveur va à la chose et non à la personne, à la charge et non à l’individu qui les représente, les assume ou les exerce. Bref, plus à l’institution qu’au desservant.
De même que rien n’empêche que son gendre soit celui-là même qui est affecté à son service comme médecin officiel, ou qu’il invite sa fille à l’accompagner lors d’un voyage officiel à l’étranger. Un geste qui fait polémique mais qui n’a rien d’extraordinaire ou d’insolite et n’ajoute strictement rien au coût de l’affrètement de l’avion présidentiel qu’il a tendance à  considérer un peu comme faisant partie du patrimoine familial.
Le népotisme n’est pas strictement limité aux membres de la famille. A cet ensemble de faveurs familiales, il convient d’ajouter certaines distinctions honorifiques destinées à rehausser le prestige de certains de ses collaborateurs. Tel ce titre de Grand officier de l’ordre de la République, première classe, décernée à son plus proche conseiller Mohsen Marzouk. La chose n’est révélée qu’incidemment à l’occasion de certaines libéralités, mais cela suffit pour démontrer qu’elle fut considérée comme une marque de faveur exceptionnelle, tam gratuita et insigni, hors de proportion avec les faits d’armes de l’heureux récipiendaire.

Ainsi, cette pénible question qui touche au fonctionnement des plus hautes instances de l’Etat, c’est-à-dire à l’essence même de son gouvernement, a survécu. Sauf qu’on est passé du «grand népotisme» au «petit népotisme». Mais un népotisme qui demeure tout de même sauvage, sans frein ni mesure, au moyen duquel le président de la république n’a pas craint de tailler pour son fils, son gendre ou le gendre du fils, des fiefs à même le parti et l’Etat «démocratique».

* Historien, professeur à la Faculté des sciences humaines et sociales de Tunis.

samedi 6 février 2016

L'UE, la "puissance molle", à la remorque des Etats-Unis

L'UE restera inachevée tant qu'elle n'aura pas une politique étrangère et une défense communes ! Ce que les américains empêcheront par tous les moyens. 
Les instigateurs de l'UE doivent se retourner dans leur tombe de voir leurs successeurs accepter l'hégémonie américaine sur l'Europe. 
Le drame du monde dit "arabo-musulman", vient aussi du suivisme de l'UE derrière les EU, avec à sa tête la France; qui préconise une démocratie au rabais aux peuples "arabes" en leur imposant les Frères musulmans !
R.B
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Alexandre Del Valle*
Le Pentagone abat ses cartes sur son objectif pour l’Europe : empêcher le rapprochement entre Europe et Russie à tout prix

L'absence de moyens et d'unités de vue des Européens vis-à-vis de la Russie empêchent la formation d'une véritable politique de défense européenne. La France et l'Europe sont donc condamnées à s'aligner sur les intérêts américains. Si Nicolas Sarkozy avait instauré un équilibre entre rapprochement avec l'OTAN et entente avec la Russie, François Hollande est engagé dans un atlantisme bien plus radical.

Atlantico : Ash Carter, secrétaire d'Etat à la Défense aux Etats-Unis a présenté un projet de budget 2016-2017 qui multiplierait par quatre les moyens militaires engagés en Europe. A quels objectifs stratégiques répond ce redéploiement ?


Alexandre Del Valle : La logique globale des Etats-Unis est d'empêcher à tout prix un rapprochement entre l'Union européenne et la Russie.
Depuis au moins un siècle et demi, toute la stratégie anglo-saxonne (anglaise puis américaine) consiste à empêcher le rapprochement de la France, de l'Allemagne et de la Russie. Le cauchemar des Américains est incarné par ce que voulait le général de Gaulle: un axe Paris-Berlin-Moscou et une Europe des Nations souveraines de l’Atlantique à l'Oural.
Pour les stratèges atlantistes et américains, tout doit être fait pour empêcher la formation d'une grande Europe continentale réconciliée (la "Maison commune européenne" chère à Gorbatchev et Mitterrand), car si les Européens se réconcilient entre eux et si les Russes font partie d'une défense européenne, la domination américaine sur le continent européen n'aura plus de raison d'être et cela signifierait la mort programmée de l’OTAN telle qu’elle existe depuis sa fondation. Structurellement, la raison d'être de l’Alliance, y compris après la chute de l’ex-URSS, c'est d'accentuer le fossé avec la Russie post-soviétique. Cela ne veut pas dire que les Américains ne peuvent pas s'entendre directement avec les Russes s’ils y ont intérêt - et il y a même des responsables politiques américains qui ne sont pas antirusses comme Donald Trump ou d’autres "panoccidentalistes" ou adeptes du Reset, mais ils ne veulent pas que les Européens s'entendent trop bien avec les Russes...

Le redéploiement militaire des Etats-Unis en Europe intervient donc en réponse à une préoccupation des Polonais, des pays baltes, et même des Roumains, également très atlantistes et anti-russes, mais aussi de certains pays frontaliers de la Russie (Ukraine, Géorgie, etc) qui se sentent menacés par la réaction russe face à l'avancée européenne et atlantique vers l’Est ("étranger proche russe"). Un durcissement des positions américaines envers les Russes et inversement a d’ailleurs eu lieu à cause de la crise ukrainienne (et des "révolutions colorées" qui l’ont précédée) puis de la volonté de revanche de plusieurs pays de l'Est de l'Europe qui utilisent l'Union européenne, l'OTAN et les Etats-Unis comme des boucliers afin de se protéger contre les Russes et d’isoler la Russie de l’ensemble occidental.

En effet, les pays baltes et la Pologne étant membres de l'Union européenne, la crise ukrainienne a été utilisée comme prétexte pour demander une aide supplémentaire américaine dans le cadre de la solidarité des pays membres de l'OTAN ou alliés, ceci face au méchant ours russe accusé de dérive "néo-impériale" alors qu’en réalité l’Union européenne et l’OTAN agissent eux-mêmes comme de véritables empires en refusant de se fixer des limites à leur extension infinie jusqu’aux portes de la Russie. Dans ce contexte géo-stratégique et idéologique, les Européens atlantistes et leurs protecteurs américains ont donné des signes assez dangereux en encourageant une association bien trop hâtive de l'Ukraine avec l'Union européenne et l’OTAN. Ils ont ainsi fait très peur aux Russes et ont laissé pensé que l’Empire occidental se comportait en prédateur, certes au nom de belles idées… 
Ainsi, depuis les révolutions orange et autres en Ukraine et en Géorgie, les Occidentaux ont donné l'impression que l'OTAN avec les pays antirusses d'une part, et l'Union européenne d'autre part, voulaient "manger" un bout de territoire de l'étranger proche russe. Dans ce contexte, la crise s'est accentuée entre l'Occident et la Russie, et la Crimée a été récupérée par Moscou afin que la base militaire russe de l’île ukrainienne et anciennement russe ne soit pas supprimée par une adhésion ultérieure à l’OTAN ou à l'UE. La politique de reset avec les Russes est donc un échec total imputable aux deux camps mais dont le premier responsable est l’Occident qui n’a pas respecté le maintien d’une zone tampon entre les deux "empires".

Face à la menace de l'Etat islamique, aux provocations russes en Ukraine et à la faiblesse de la défense européenne, ce réengagement des Etats-Unis est-il une bonne nouvelle ? Sous quelles conditions pourrait-il profiter à l'Europe ? 


Alexandre Del Valle : Selon moi, ce n'est pas une bonne nouvelle car même si c'était utile, ce dont je doute, cela montre qu'il y a un durcissement entre les Russes et les Occidentaux et que l'OTAN continue à désigner la Russie comme une menace. Le secrétaire d'Etat américain a parlé d'agression russe. Or, quand on parle d'agression, on a affaire à un ennemi. Considérer la Russie comme un ennemi ne peut être une bonne nouvelle pour personne et surtout pas pour ceux qui n'aiment pas la Russie. Les Ukrainiens et les Polonais seront forcément perdants s'il y a un affrontement entre la Russie et l'Union européenne.

Par ailleurs, le secrétaire d'Etat américain a également désigné la Chine comme un ennemi. Se dessine une sorte de nouvelle Guerre froide dans laquelle perdure le camp russo-communiste qui est le camp du mal et le camp du bien incarné par l'Occident libéral et individualiste. Sortir de ce vieux schéma semble très difficile.

La Chine communiste n'a plus grand-chose de communiste puisqu'elle est intégrée dans le marché mondial et la Russie n'a plus rien non plus de communiste même s'il y a des nostalgiques de Lénine et de Staline. C'est un pays d'oligarchie qui n'a rien de marxiste. L'OTAN a tout intérêt à ne pas changer de logiciel : sa raison d'être est d'endiguer la Russie. Ainsi, même si les Russes ne sont pas menaçants, tout devra être fait pour faire croire qu'ils le sont. De la même façon, lorsque la Turquie a abattu un avion russe, elle cherchait à exciter les pays de l'OTAN contre la Russie au nom de l'article 5 de l'OTAN qui impose la solidarité entre les pays membres. Les pays baltes et les Polonais sont dans une logique similaire : ils essaient d'obliger les pays de l'OTAN à être solidaires dans une position radicalement antirusse et revancharde. Personne n'a intérêt à faire du revanchardisme.

Sous Nicolas Sarkozy, la France a rejoint la structure de commandement de l'OTAN. François Hollande va plus loin encore : un projet de loi a été déposé le 4 janvier pour une réintégration de la France à l'ensemble des instances de l'OTAN. Ces deux décisions entérinent-elles une rupture historique avec la ligne gaullo-mitterrandienne en matière de politique étrangère?


Alexandre Del Valle : Le premier à avoir rompu avec cette ligne est le fossoyeur du gaullisme, Jacques Chirac. Il a commencé le mouvement de rapprochement avec l'OTAN, Sarkozy n'a fait que le continuer et Hollande est en train de l’achever. C'est malheureusement ou heureusement, c'est selon, une tendance lourde qui est elle-même liée à la faiblesse des budgets militaires des pays européens, de ce fait incapables d’avoir une défense propre autre que celle de l’OTAN pilotée par les Etats-Unis. Nicolas Sarkozy a d’ailleurs assez intelligemment justifié ce rapprochement, selon lui inévitable dans ce contexte. Sa position était relativement équilibrée : il voulait certes revenir dans le commandement militaire intégré de l’OTAN, mais tout en se rapprochant considérablement de la Russie. La France était ainsi à la fois très proche de la Russie - c'était le pays le plus pro-russe avec l'Italie parmi les pays d'Europe de l’Ouest - et se rapprochait en même temps de l'OTAN. L'idée de Sarkozy était la suivante : "mieux vaut compter au sein de l'OTAN en étant vraiment intégré que d'être plus ou moins membre sans être associé aux décisions stratégiques". Ce point de vue se tient dès lors que nous n’avons pas les moyens d’une souveraineté militaro-stratégique totale. C’était une position logique car la France était de fait dans l'OTAN mais sans profiter des avantages des pays décideurs membres du Commandement militaire intégré.

Malheureusement, la vision du Gouvernement Hollande, indépendamment des qualités réelles de son ministre de la Défense, n'est pas aussi équilibrée puisque, jusqu’aux attentats du Bataclan, la Russie était un ennemi et traité comme tel par François Hollande. A contrario, l'Italie qui est membre de l'OTAN mais qui est également très proche de la Russie, a toujours refusé de diaboliser la Russie. La position d’équilibre de Rome (de Berlusconi à Matteo Renzi) qui consiste à être allié avec l'OTAN et à avoir des rapports de bon voisinage avec la Russie, est selon moi la bonne, à l’opposé de celle du quinquennat de Hollande qui marque la fin de ce qui restait de la stratégie gaullienne qualifiable de "continentale".

La rupture avec cette tradition française d'équilibre continental au profit d'un déséquilibre atlantiste est consommée, même si les choses peuvent évoluer du côté français si les conflits ukrainiens et syriens sont résolus (ce dont nous sommes encore très loin). En cela, la politique étrangère de Hollande se distingue de celles de Sarkozy et même de Chirac : bien qu'étant libéral et atlantiste, Sarkozy avait quand même renoué avec l’allié russe dans la tradition gaulliste de sa famille politique d’origine. Malgré le fait qu’il ait abandonné la plupart de ses principes gaullistes, Jacques Chirac était lui aussi également en bons termes avec Moscou, bien que se rapprochant de l’OTAN. A l'inverse, sous François Hollande, on constate un atltantisme assez radical qui rappelle celui des socialistes sous la IVème République, car il ne s'accompagne pas d'un rapprochement ou d'une amitié poussée avec la Russie.

Quelles sont les priorités de l'action extérieure de la France ? Existe-t-il toujours une spécificité française dans le domaine de la politique étrangère, ou bien cette dernière est-elle définitivement condamnée à s'aligner sur les intérêts stratégiques américains ?

Alexandre Del Valle : Je ne sais pas si la France va s'aligner totalement sur les intérêts stratégiques américains, car la France est malgré tout une puissance moyenne, au sens positif du terme qui signifie qu’elle est une puissance géostratégique malgré son affaiblissement : elle est membre du Conseil de sécurité des Nations Unies, elle dispose d'une certaine liberté d’action géopolitique du fait de la détention du feu atomique autonome et de ses fleurons industriels et de la puissance de son Etat puis de ses possessions maritimes.

De ce point de vue, sa puissance stratégique est supérieure à celle de l'Angleterre au niveau international, puisque l'Angleterre partage sa bombe atomique avec les Américains. La France restera donc parmi les pays européens un des plus souverains d’un point de vue diplomatique et géopolitique. Toutefois, elle a de moins en moins de moyens concrets : l'armée a de moins en moins les moyens de faire face sur plusieurs fronts, elle est de plus sous-équipée au niveau conventionnel, elle vend des appareils de haut niveau aux autres mais peine à s’équiper à la hauteur de ses ambitions et de sa présence partout dans le monde. La France n'a plus les moyens de sa puissance, elle ne peut plus faire cavalier seul, et c'est peut-être dans ce cadre-là et pour cette raison basique qu'elle approfondit son enracinement dans l’OTAN, et donc perd de son autonomie stratégique.
La France aurait tout intérêt, comme elle l'a fait dans le passé jusqu'à Chirac et Sarkozy, à promouvoir une Europe de la défense dont elle serait le pivot. Malheureusement, dans la démocratie européenne aujourd’hui, caractérisée par la démagogie et l'Etat-assistanat, augmenter les budgets de défense est très mal vu, sauf en cas d'attentats terroristes dans le cadre de déclarations démago-électoralistes peu ou pas suivies d'effet. Dans des pays sociaux-démocrates comme les pays européens, il n'existe aucune volonté politique déterminée à augmenter les budgets militaires de façon assez satisfaisante pour avoir une vraie politique de défense européenne, inexistante depuis la fondation même de l’UE qui se repose sur l’OTAN de façon volontaire, comme cela est officialisé dans tous les traités européens jusqu’à Lisbonne. Je ne suis donc pas d’accord avec ceux qui accusent les Etats-Unis : les premiers responsables de la faiblesse stratégique européenne, de sa division et de l’absence de défense européenne et donc de la domination étatsunienne sont les Européens eux-mêmes, atteints du syndrome de la "volonté d’impuissance".

La situation est la suivante : personne ne veut investir ce qu'il faudrait investir pour avoir une vraie défense européenne et il n'y a aucune convergence de vue des pays de l'UE concernant la Russie : Les Grecs, les Hongrois, les Chypriotes, les Italiens (et demain les Serbes) sont par exemple favorables à Moscou, tandis que les Polonais, les Roumains, les Baltes et les Britanniques sont outrancièrement anti-russes et soumis aux intérêts atlante-étatsuniens. La direction politique de l’UE n’a non seulement "pas de numéro de téléphone unique", comme disait Kissinger, mais elle est chaotique et atomisée/divisée diplomatiquement et géopolitiquement, et même économiquement et idéologiquement, sans oublier les cultures et histoires nationales divergentes. Du fait de ce manque de moyens et d'unité de vues, personne n'a envie de construire une vraie défense européenne qui nécessiterait une convergence sur ces points aujourd’hui impossible. Ne reste alors qu'une solution de partage des coûts avec le protecteur américain qui, lui, consacre près de 600 milliards d’euros à sa défense, puis d'alignement sur l'OTAN.


L'Europe est donc condamnée à rester une "puissance molle", à la remorque des Etats-Unis, un continent qui devient une sorte de marche de "l'empire américain". Comme l'affirmait de façon un peu cynique Zbigniew Brzeziński, grand stratège américain, dans son best seller Le Grand Echiquier, l'Europe est vouée à être une possession de l'empire étasunien, tant d’un point de vue géostratégique que culturel, idéologique et comportemental ("Culture Mc World"), et je n’en blâme pas les Américains qui ont un réel projet politique, idéologique et civilisationnel et une "volonté de puissance", alors que les Européens traumatisés par les guerres civiles européennes passées et plongés dans le confort de l’Etat-providence semblent, comme l’écrivait peu avant sa mort mon ami et maître le Général Pierre Marie Gallois, "sortis de l’Histoire".

* Alexandre del Valle est un géopolitologue renommé. Ancien éditorialiste à France Soir, il enseigne à Sup de Co La Rochelle et est chercheur associé à l'Institut Choiseul. Il a publié plusieurs livres sur la faiblesse des démocraties, les Balkans, la Turquie et le terrorisme islamique. Il est notamment auteur des livres Le Chaos Syrien, printemps arabes et minorités face à l'islamisme (Editions Dhow 2014), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (Editions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation

mardi 2 février 2016

Hannibal, victime des historiens

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Abdelaziz Belkhouja 

Hannibal n’a jamais été vaincu par les Romains ! 

La découverte qui change l’histoire de la Tunisie. Juriste et écrivain, Abdelaziz Belkhouja réécrit l’histoire de la Tunisie ! On dit bien réécrire l’histoire de la Tunisie car il s’agit de la plus grande découverte historique dont Hannibal en est le personnage principal. C’est peut être la plus importante information concernant le génie de la stratégie militaire et la Tunisie.  C'est la découverte de  sa vie.

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1. Après 25 ans de passion et de recherches, « Hannibal Barca, l’histoire véritable » voit la lumière du jour. Un quart de siècle pour finir ce livre ! Ça signifie que ce "père de la stratégie militaire" vous a vraiment fasciné. Comment a-t-il réussi ?

Abdelaziz Belkhouja - Par ses qualités exceptionnelles, non seulement de chef militaire, donc par sa maîtrise de la tactique, mais aussi par ses qualités d’homme politique - maîtrise de la stratégie - et enfin, par ses qualités humaines, très présentes et actives dans la relation de sa vie bien que tout ce que nous savons sur lui a été écrit par ses pires ennemis ! 

2. Votre ouvrage est plus qu’un livre. Un livre on le lit, il nous impressionne ou pas et les choses s’arrêtent là. Vous avez écrit un véritable document historique en lançant une bombe littéraire à retardement : vous dites qu’Hannibal n’a jamais été vaincu par les Romains ! Est-ce vrai ?

Abdelaziz Belkhouja - C’est la découverte de ma vie. Un moment que je n’oublierai jamais. Lors d’une conférence sur les ports puniques, Mme Jeanne Zaouali, une historienne, a indiqué que le port militaire a été construit, selon une datation réalisée par une mission archéologique anglaise dirigée en 1994 par le professeur Hurst , au 2e siècle avant J.C.  J’ai immédiatement interrompu la conférence : « impossible Madame, après le traité de paix consécutif à la défaite de Zama (201), Carthage n’avait pas le droit d’avoir une marine de guerre, comment voulez-vous qu’elle puisse construire ce port ? » avais-je alors demandé. Mais la datation est de l’archéologie et non de l’histoire, donc c’est l’histoire qui était fausse ! 

Imaginez mon étonnement et surtout mon bonheur, non celui de la découverte, mais surtout celui de la justice rendue au grand Hannibal. Hannibal n’a jamais perdu. C’est un fait désormais archéologiquement prouvé ! C’est une véritable bombe dans le domaine de l’histoire.

3. Il y avait toujours une grande controverse liée à la bataille de Zama. C’est le fait qu’aucun historien n’a jamais réussi à indiquer précisément l’emplacement de cet endroit de la bataille. Jusqu'à la fin, il a été décidé qu’il s’agit de Zama en Tunisie. Comme on dit : on a la conclusion et on cherche à adapter la prémisse. Alors le plateau de Zama en Tunisie n’a jamais été le lieu d’une bataille ?

Abdelaziz Belkhouja - Non, certainement pas. D’abord, nous connaissons parfaitement l’emplacement de toutes les grandes batailles d’Hannibal sauf, Zama. Ensuite, comment expliquez-vous qu’aucun historien ou voyageur romain n’ait cité Zama avec précision ? Si la victoire de Rome avait eu lieu à Zama, beaucoup auraient mentionné cet endroit avec précision, il y aurait eu des arcs de triomphe, etc.… Or rien à ce propos. 

Je pense que Scipion, très conscient de ses limites tactiques et de la formidable supériorité d’Hannibal, n’a même pas bougé son armée du Nord. Scipion a simplement menacé les sénateurs - qui craignaient beaucoup plus Hannibal que le Romain - de reprendre les combats. 
Les sénateurs lui accordèrent alors tout ce qu’il voulait comme clauses aggravantes du Traité de 203, pour qu’il reparte sans se frotter au grand Hannibal, car ils avaient peur d’un triomphe certain du Carthaginois, triomphe qui le propulserait à la tête de l’Etat. Ce qui d’ailleurs, eu lieu plus tard, en 196.

4. C’est vrai que les seules sources d’information pour l’antiquité Carthaginoise contre celle Romaine étaient Tite Live, Polybe et Salluste, sources peu crédibles si on considère aussi d’autres exemples historiques. Comment se fait-il alors que ces trois sources ont eu ce pouvoir de rouler et propager un mensonge devenue déjà millénaire ?

Abdelaziz Belkhouja - La seule source primaire est Polybe. Tite Live et Salluste n’ont fait que le reprendre. Il y a plus d’un siècle entre Polybe et Tite Live.
Polybe était au service de Scipion Emilien, le petit fils de Scipion l’Africain, il avait grand intérêt à glorifier l’histoire de l’ancêtre de son maître. A l’époque, le prestige politique à Rome, se jouait beaucoup sur les ancêtres.
Mais nous avons quand même une source carthaginoise ! 9 fragments de Silénos, le biographe d’Hannibal.

5. Il y a encore deux choses qui ne sont pas claires : pourquoi Hannibal n’a jamais attaqué Rome puisqu’il avait occupé Capoue; et qu’est ce qu’il a fait durant ses 15 ans en Italie ? On n’a pas des informations claires concernant toute cette période.

Abdelaziz Belkhouja - J’explique tout cela avec précision dans mon livre. En fait, c’est au soir de la bataille de Cannes que la question de la prise de Rome s’est posée. Mais après un effort aussi gigantesque, son armée avait besoin de repos, en plus, comme Rome est traversée par un fleuve, un blocus n’a aucun effet tangible, et Rome est défendue par trois enceintes. C’était la ville la plus fortifiée du monde et Hannibal n’avait pas de matériel de siège. Enfin, il n’y avait plus de soldats à Rome ! Hannibal l’a dit : « je ne suis pas venu en Italie pour faire une guerre d’extermination… ». D’autre part, le génie tactique d’Hannibal se déploie dans les batailles en rase campagne, et dans les conditions que je viens d’énumérer, un siège risquait de durer éternellement.

Si après Cannes, Hannibal est resté si longtemps en Italie, c’est parce que les généraux romains ont reçu l’ordre de ne plus jamais s’approcher de lui et que, faute de batailles décisives, et faute de renforts nécessaires à l’occupation, la guerre s’est éternisée, jusqu’au rappel par Carthage, après qu’elle ait signé une paix « entendue » avec Scipion, sans même en référer à Hannibal !

6. Stéphane Gsell affirme que la flotte carthaginoise était très mal représentée, raison pour laquelle Hannibal s’est vu obligé à recourir aux siciliens pour traverser la Méditerranée. Alors comment est arrivée l’information que les ports puniques pouvaient abriter 200 navires de guerre ? ! C’est énorme et même la Grande Bretagne durant le Moyen âge n’a jamais eu autant de navires quand elle dominait les mers. En plus si c’était vrai, ils pouvaient contrôler toute la Méditerranée de telle manière que les Romains ne pouvaient jamais arriver en Afrique ! De nouveau une fausse information. Mais quelle est la réalité ? 

Abdelaziz Belkhouja - Cette affirmation du professeur S. Gsell apporte de l’eau au moulin de ma thèse selon laquelle le port circulaire n’existait pas encore durant la Seconde Guerre punique. Mais concernant le nombre des navires, les chiffres sont assez précis, par exemple pour la Première Guerre punique, ils dépassaient largement le chiffre de 500 navires par marine. Les chiffres mentionnés par les auteurs anciens pour la Seconde Guerre dépassent les 200 navires pour chaque marine.
J’explique le recours par Hannibal aux navires siciliens par la mauvaise volonté du gouvernement de Carthage qui ne voulait pas qu’Hannibal rapatrie sa grande armée.

7. Sur une plaque en céramique, une inscription punique mentionne que " Hannibal est l’épée de Melkart ". L'adaptant à nos jours, on peut dire qu’Hannibal est l’épée d’Abdelaziz Belkhouja, vu que les informations dévoilées par votre livre sont à double tranchant pour l’histoire. Vous pensez que ça peut être le début de la réhabilitation de la réalité historique concernant Hannibal ?

Abdelaziz Belkhouja - La réécriture de l’histoire d’Hannibal, plus précisément de la fin de la Seconde Guerre punique, ouvre des perspectives historiques étonnantes, formidables. Aujourd’hui, suite aux divers travaux, on peut affirmer que le conflit entre Carthage et Rome était celui de la liberté contre la dictature, du fédéralisme contre l’impérialisme. A la lumière de notre révolution, c’est flamboyant de perspectives.

8. Le nom Hannibal signifie " celui qui a la faveur de Baal ". Je vois qu’il profite de cette faveur même au-delà du temps, vu que les Dieux vous ont choisi pour changer l’histoire concernant le plus grand génie militaire. Vous pensez qu’à un moment donné la vérité va prendre la place du mensonge dans les livres d’histoire ?

Abdelaziz Belkhouja - Oui je le pense car déjà d’éminents historiens ont admis la thèse. Vous savez, la vérité a un grand avantage, elle explique pas mal de choses, or, avec la thèse d’un Hannibal invaincu, tout ce qui était obscur devient clair. Alors que Scipion a été banni de Rome et accusé de corruption de traité de paix, Hannibal est resté commandant en chef des armées, puis il est devenu président de Carthage. Carthage est redevenue très vite la puissance qu’elle était, et ce que l’on prenait pour une fuite d’Hannibal en Orient, devient un déplacement stratégique pour attaquer Rome sur deux fronts. 

Beaucoup d’écrits et de thèses écartés par la doctrine, deviennent clairs.

9. Vous allez vous arrêter à ce point avec la découverte ou bien vous irez plus loin, vers des démarches internationales pour  " rendre à César ce qui appartient à César " ?

Abdelaziz Belkhouja - C’est un travail de longue haleine mais déjà plusieurs articles scientifiques défendent cette thèse. L’avantage est qu’il y a des milliers de passionnés d’Hannibal et que dès qu’ils entendent parler de cette thèse, ils cherchent à la connaitre, et lorsqu’ils la lisent, ils sont convaincus car non seulement elle tient la route, mais elle est très logique. 

Comment voulez vous qu’Hannibal, que toutes les armées de Rome, 10 fois plus nombreuses en hommes, évitaient en Italie même, perde devant un Scipion qui n’avait même pas la moitié de ses effectifs ? Hannibal est le génie tactique absolu. Sa tactique domine toujours les doctrines militaires. Ses plans ont été appliqués lors de tous les derniers conflits mondiaux. Il est le fantasme absolu de tous les grands militaires. 

10. Une dernière question : depuis que j’ai lu votre premier livre, " Les cendres de Carthage ", une question me suit : vous croyez vraiment que les Phéniciens ont caché leurs trésors (bijoux, livres, statues) sous les ruelles de Carthage ? 

Abdelaziz Belkhouja - Oui, mais pas sous les ruelles. Je sais où ils sont. Mais il y a un trésor encore plus grand. C’est la culture ! Et lorsqu’une culture peut se nourrir d’une histoire comme la notre, elle acquiert des possibilités infinies.


Propos recueillis par Irina Gros


L'Empire Ottoman : un peu d'histoire ...

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Karim Mahdaoui
Le fondateur de la dynastie tunisienne des Mouradites n'était ni Berbère, ni Arabe, ni Turc ; c'était un Corse nommé Jacques Santi.
Renommé Mourad Bey, ce renégat pris en mer et élevé par le mamelouk Romdhane, 1er bey de Tunis, va gagner en grade en menant le Jihad en mer tout en pacifiant l'intérieur des terres. Fait pacha par l'empire ottoman, il va régner sur la Tunisie de 1022 de l'hégire à sa mort 20 ans plus tard (1613-1631). 
Obtenant le droit de transmettre son titre à son fils Hammouda, il pose les bases d'un État puissant et fonde ainsi l'une des dynasties les plus importantes de la future Tunisie.

lundi 1 février 2016

A propos du fondamentalisme islamique

Il y a fondamentalisme et fondamentalisme. Ce que semble oublier Marcel Gauchet, est que le fondamentalisme qui génère le terrorisme qui touche l'Occident après qu'il ait créée le chaos dans bon nombres de pays dits "arabo-musulmans", depuis son avènement a été instrumentalisé et encouragé par l'Occident pour mieux dominer les peuples "musulmans". 
Oublie-t-il que ce fondamentalisme que semble découvrir les occidentaux, n'est autre que le wahhabisme dont se sont servi les anglais pour détruire l'empire ottoman et dessiner l'actuel Moyen Orient et dont servent de nos jours les américains pour redessiner ce même Moyen Orient ... et plus généralement le monde dit "arabo-musulman" !
En somme, les occidentaux récoltent ce que leurs responsables politiques ont semé; lesquels "responsables" sont persuadés que le nouveau cancer ne touchera que les peuples musulmans et épargnera les leurs. 
R.B

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« Le fondamentalisme islamique est le signe paradoxal de la sortie du religieux »

Le philosophe et historien Marcel Gauchet revient sur les origines de la violence terroriste.


Comment penser les attaques du 13 novembre et ce déferlement de haine ?

Marcel Gauchet. Cette violence terroriste nous est spontanément impensable parce qu’elle n’entre pas dans nos grilles de lecture habituelles. Nous savons bien sûr que c’est au nom de l’islamisme que les tueurs agissent, Mais notre idée de la religion est tellement éloignée de pareille conduite que nous ne prenons pas cette motivation au sérieux.
Nous allons tout de suite chercher des causes économiques et sociales. Or celles-ci jouent tout au plus un rôle de déclencheur.

C’est bien à un phénomène religieux que nous avons affaire. Tant que nous ne regarderons pas ce fait en face, nous ne comprendrons pas ce qui nous arrive. Il nous demande de reconsidérer complètement ce que nous mettons sous le mot de religion et ce que représente le fondamentalisme religieux, en l’occurrence le fondamentalisme islamique.
Car, si le fondamentalisme touche toutes les traditions religieuses, il y a une forte spécificité et une virulence particulière du fondamentalisme islamique. Si le phénomène nous échappe, à nous Européens d’aujourd’hui, c’est que nous sommes sortis de cette religiosité fondamentale. Il nous faut en retrouver le sens.

Les réactivations fondamentalistes de l’islam sont-elles paradoxalement des soubresauts d’une sortie planétaire de la religion ?

Marcel Gauchet. Oui, il est possible de résumer les choses de cette façon. Il ne faut évidemment pas réduire la sortie de la religion à la croyance ou à la « décroyance » personnelle des individus. C’est un phénomène qui engage l’organisation la plus profonde des sociétés.
La religion a organisé la vie des sociétés et l’originalité moderne est d’échapper à cette organisation. Or, la sortie de cette organisation religieuse du monde se diffuse planétairement.

D’une certaine manière, on pourrait dire que c’est le sens dernier de la mondialisation. La mondialisation est une occidentalisation culturelle du globe sous l’aspect scientifique, technique et économique, mais ces aspects sont en fait des produits de la sortie occidentale de la religion. De sorte que leur diffusion impose à l’ensemble des sociétés une rupture avec l’organisation religieuse du monde.

On ne voit pas immédiatement le lien entre le mod de pensée économique et scientifique et la sortie de la religion, et pourtant il est direct. Aussi ne faut-il pas s’étonner que la pénétration de cette modernité soit vécue dans certains contextes comme une agression culturelle provoquant une réactivation virulente d’un fonds religieux en train de se désagréger, mais toujours suffisamment présent pour pouvoir être mobilisé. Mais attention, fondamentalisme n’est pas ipso facto synonyme de terrorisme. Ce sont deux choses qui peuvent fonctionner séparément.

Ne pourrait-on pas voir au contraire dans ce fondamentalisme musulman un réarmement du religieux ?

Marcel Gauchet. C’est une hypothèse que l’on peut parfaitement formuler. Elle me semble démentie par les faits. Les sociétés européennes sont à la pointe, pour des raisons historiques, de la sortie de la religion. Ce sont donc elles qui devraient le plus souffrir de ce manque. Or les Européens peuvent être tourmentés à titre personnel par des questions d’ordre spirituel et beaucoup le sont, mais cette recherche ne prend absolument pas la forme d’un mouvement politique. Bien au contraire.

Le spirituel dans les sociétés européennes relève typiquement de la part la plus intime des individus. Il les éloigne de la visée d’une action sur la société. Alors que le vrai fondamentalisme est un projet politique d’inspiration révolutionnaire. Le projet de remettre la religion au pouvoir dans la vie des sociétés, dans le cadre de l’islam, est aisément symbolisé par le retour de la charia, loi embrassant tous les aspects de la vie collective.

Le fondamentalisme est un projet radical de société et c’est là toute la différence. C’est pourquoi certains comparent le fondamentalisme à un totalitarisme, ce qui ne me paraît pas éclairant. La religion est autre chose que les idéologies totalitaires qu’on a pu voir à l’œuvre dans notre histoire.

Il ne faut « pas faire d’amalgame », ne cesse-t-on de répéter. Or ces actes − perpétrés au cri d’« Allahou akbar » − ont-ils tout de même à voir avec l’islam et le moment historique qu’il traverse ?

Marcel Gauchet. Evidemment. Pas d’amalgame signifie qu’il ne faut pas incriminer de façon indifférenciée l’islam et accuser tous les musulmans de participer à ce phénomène. Mais, dans l’autre sens, on ne peut pas dire que l’islam n’a rien à voir là-dedans.

Je répète que le fondamentalisme n’est pas propre à l’islam, il se manifeste dans toutes les traditions religieuses du monde, sous des formes plus ou moins activistes. Toutefois, on est bien obligé de constater que le fondamentalisme islamique est particulièrement prégnant et vigoureux. C’est là que le phénomène fondamentaliste a son expression la plus forte sur la planéte aujourd’hui. Il faut donc s’interroger sur ce lien entre l’islam et ses expressions fondamentalistes. C’est quelque chose que l’on ne peut pas séparer de l’état des sociétés musulmanes et de leur situation particulière, notamment dans la région moyen-orientale.

Pourquoi l’islamisme prend-il cette forme si radicale aujourd’hui ?

Marcel Gauchet. Le premier point dont il faut se souvenir pour comprendre l’islamisme, c’est la proximité de l’islam avec nos propres traditions religieuses, juive et chrétienne. Vu d’Orient, du boudhisme et du confucianisme, l’Occident est très exotique, il est très loin, ce sont deux mondes différents.

Vu de l’islam, il est religieusement proche, et la proximité est plus dangereuse que la distance. Dans la proximité, il y a de la rivalité et de la concurrence. Or le tronc monothéiste sur lequel se greffe l’islam le met dans une position très particulière. Il est le dernier venu des monothéismes et se pense comme la clôture de l’invention monothéiste. Il réfléchit les religions qui l’ont précédé et prétend mettre un terme à ce qu’a été le parcours de cette révélation. Cette proximité le met dans une situation spontanément agnostique vis-à-vis des religions d’Occident.

Il existe un ressentiment dans la conscience musulmane par rapport à une situation qui lui est incompréhensible. La religion la meilleure est en même temps celle d’une population qui a été dominée par les Occidentaux à travers le colonialisme et qui le reste économiquement. Cette position ne colle pas avec la conscience religieuse que les musulmans ont de leur propre place dans cette histoire sacrée. Il y a une conflictualité spécifique de la relation entre l’islam et les religions occidentales.

Pourquoi ce fondamentalisme fascine-t-il tant une partie des jeunes des cités européennes paupérisées ?

Marcel Gauchet. Le message fondamentaliste prend un autre sens une fois recyclé dans la situation de nos jeunes de banlieus. Il entre en résonance avec les difficultés de l’acculturation de cette jeunesse immigrée à une culture individualiste en rupture totale avec ses repères, y compris communautaires, qui viennent de sa tradition religieuse. Une culture individualiste, qui à la fois fascine les plus ébranlés et leur fait horreur, et je pense que c’est le cœur du processus mental qui fabrique le jihadiste occidental.


C’est un converti, qui s’approprie la religion de l’extérieur et qui reste souvent très ignorant de la religion qu’il prétend s’approprier. Son aspiration par ce premier geste de rupture est de devenir un individu au sens occidental du mot, en commençant par ce geste fondateur qu’est la foi personnelle.