samedi 15 août 2020

La Constitution du 1er Juin 1959 : une naissance difficile

Si Bourguiba avait influencé les destouriens dans l'élaboration de la constitution de 1959, somme toute progressiste à bien des égards; son ennemi juré Ghannouchi, lui n'aura de cesse que de détricoter tout ce que les destouriens avaient réalisé, pour en finir avec la République et le CSP ! Pour commencer, il va rejeter la constitution de 1959 pour lui substituer une constitution islamiste minée, et opter pour un régime parlementaire bâtard pour paralyser les pouvoirs exécutifs et par la même le pays. 
Il ne reste aux destouriens qu'à reprendre du service pour l'empêcher d'accomplir son funeste projet de ramener la Tunisie au statut de colonisée et de restaurer un régime présidentiel, l'expérience du parlementarisme ayant échoué avec les gouvernements des partis, dominés par le machiavélique Ghannouchi dont la constitution faite par et pour les Frères musulmans permet le maintien d'Ennahdha au pouvoir.
Vivement la Troisième République !
R.B


La Constitution du 1er Juin 1959 : une naissance difficile

La Tunisie célèbre cette année le 61éme de la constitution du 1er Juin 1959. Cette constitution est la première en Tunisie, dans les temps modernes, à consacrer la souveraineté du peuple, instaurant l’égalité entre tous les citoyens et les citoyennes, quelles que soient leur race, leur appartenance sociale ou leur fortune.

Si je fais cette distinction chronologique, c’est parce qu’une telle constitution existait à l’époque carthaginoise, et Aristote lui-même en a fait l’éloge, la préférant à la majorité des constitutions connues de son temps, notamment dans les cités grecques.

Quant au fait de considérer la Constitution de 1959 comme la première à avoir consacré la souveraineté du peuple, cela est dû d’une part, à la promulgation, au XIXème siècle du Pacte Fondamental connu sous le nom de « Ahd El Amen » instaurant l’égalité entre les citoyens de différentes confessions, et d’autre part à la Constitution du 26 avril 1861.

Ces deux textes ne provenaient pas d’une conviction du Bey de l’époque, mais lui avaient été imposés par les consuls étrangers, notamment le consul français Léon Roche et le consul anglais Richard Wood, qui sont allés jusqu’à menacer le Bey d’une attaque navale et d’une destitution.

Une constitution sous la pression des puissances étrangères

Le Pacte Fondamental publié le 9 Septembre 1857 est survenu à la suite de la pendaison d’un juif pour blasphème contre l’Islam.

Ce texte avait pour but de préserver d’une part la sécurité des citoyens Tunisiens, abstraction faite de leur appartenance religieuse, et d’autre part donner des privilèges aux ressortissants étrangers.

Quelques années plus tard, le Bey fut obligé de promulguer une constitution inspirée de la constitution ottomane («Ettandimet») qui conférait le plein pouvoir au Bey et instaurait un Conseil Supérieur de 60 personnes chargées de légiférer.

Cette dernière constitution a été élaborée par une commission restreinte où le Consul Français jouait un rôle important; d’ailleurs le projet avait été présenté à Napoléon III qui avait donné son agrément lors de sa visite à Alger au mois de Décembre 1860.

Par cette constitution, le lien ombilical avec l’Empire Ottoman a été définitivement rompu, et la religion musulmane n’y avait pas une place prépondérante, ce qui a provoqué une indifférence du peuple à son égard, d’autant plus qu’elle privilégiait les Janissaires au détriment des autochtones.

Dans ce contexte, Mhamed Bey fit le serment de respecter cette constitution, suivi en cela par Sadok Bey. Cependant, ce dernier se rétracta lors de la révolte de Ali Ben Ghdhahem du 24 Avril 1864.

Le Président Bourguiba, dans son discours devant l'Assemblée Constituante, le 1er Juin 1959, a qualifié le Pacte Fondamental de 1857 de scandaleux, bien que les premiers leaders du mouvement de libération nationale l’ayant reconnu comme référence historique, aient demandé au Gouvernement Français de doter le pays d’une nouvelle constitution. C’est la raison pour laquelle ils ont baptisé leur mouvement, le Destour. 
                     
Depuis la signature du Protocole du 3 Juin 1955 qui avait conféré à la Tunisie l’autonomie interne, l’idée était venue d’instituer une nouvelle constitution consacrant la souveraineté du peuple, ce qui fut réalisé le 1er Juin 1959 ; et vu l’importance de cet événement, ce jour fut déclaré fête nationale, d’autant plus qu’il coïncidait avec la date-anniversaire du retour d’exil de Bourguiba le 1er Juin 1955.



Avant d’analyser le contenu de cette constitution, il est nécessaire de mettre l’accent sur deux événements à l’origine de sa promulgation :

- Le premier est la signature par le Bey du décret convoquant une Assemblée Constituante à se réunir le 8 avril 1956 afin d’élaborer une constitution pour le pays, dans le cadre d’une monarchie constitutionnelle.
Cet événement est survenu le 29 Décembre 1955, quelques mois après la signature du protocole du 3 Juin 1955.
Le Gouvernement de l’autonomie interne, présidé par Tahar Ben Ammar, fut exhorté par les leaders du mouvement national pour demander au Bey la convocation d’une assemblée constituante élue par le peuple.

En réalité, on avait forcé la main au Bey qui fut obligé d’acquiescer, bien que ce dernier eût préféré nommer une commission et la charger de l’élaboration d’une constitution de type monarchique.

Des élections furent organisées le 25 Mars 1956, date qui avait été fixée avant la Déclaration de l’indépendance; seuls les hommes y prirent part.

Le Front National rassemblant le Parti du Néo Destour, l’Union Générale Tunisienne du Travail, le patronat, et l’Union des Agriculteurs rafla les 98 places de l’Assemblée Constituante.

Parmi les élus figuraient des personnalités qui entretenaient avec le Bey et la Résidence Générale de fortes relations .

Certains Destouriens, et en particulier des étudiants, ont critiqué la présence de ces personnalités dans cette Assemblée.

Bourguiba, quant à lui, ne voyait pas cela du même œil, car, selon lui, leur présence était de nature à calmer l’inquiétude des milieux pro-français encore puissants à la veille de l’indépendance.

Les élections se sont déroulées selon le suffrage universel masculin, au scrutin de liste bloquée, ce qui avait pour but d’empêcher tout comportement tribal. 

C’est ainsi que le Parti du Néo Destour a remporté un grand succès qui lui a permis, depuis cette date, de dominer la scène politique tunisienne.

- Le deuxième événement a été la proclamation de la République, le 25 Juillet 1957, avant même la promulgation de la constitution.

La plupart des compagnons de lutte de Bourguiba n’avaient aucunement l’intention de mettre fin à la Monarchie; la preuve en était l’orientation du congrès du parti, tenu le 15 Novembre 1955 à Sfax, vers l’instauration d’une Monarchie Constitutionnelle.

Cette orientation ne convenait pas aux aspirations profondes de Bourguiba vers un régime républicain, et à sa répugnance à l’égard des Beys dont le patriotisme, d’après lui, laissait à désirer, à l’exception de feu Moncef Bey, bien entendu. 

L’exemple de Mohamed Lamine Bey qui était soumis aux réformes exigées par le Résident Général De Hautecloque le 21 Décembre 1952, ainsi qu’aux exigences du Résident Général Voisard relatives aux municipalités, et ce malgré l’opposition du peuple, révèle sa faiblesse et sa traîtrise. C’est la raison pour laquelle le mouvement national décida la liquidation de Chédli Kastalli, directeur du journal Ennahdha, qui était tête de liste aux élections municipales de Tunis, déroulées le 3 Mai 1953.

Bourguiba qui s’était opposé à ces réformes, avait adressé un message au Bey sur un ton patriotique, l’incitant à ne pas céder aux pressions du Résident Général, mais ce fut peine perdue, car la famille husseinite s’était rapprochée davantage du Résident Général, provoquant ainsi la colère du peuple, surtout quand le prince héritier Azzedine Bey fut chargé de présenter ses vœux, à l’occasion du nouvel an, au Résident Général.

La réplique du mouvement national fut sans merci, avec l’exécution du prince héritier par Hédi Ben Jaballah. Ce dernier fut jugé et condamné à mort; la sentence fut exécutée le 14 Avril 1956 en présence de ses deux avocats, Maîtres Ammar Dakhlaoui et Abdelmajid Ben Aissa.

D’après Maître Dakhlaoui, le condamné, sur son chemin vers le peloton d’exécution a fait preuve de beaucoup de courage et, a entre autres, refusé qu’on lui bande les yeux, et a préféré prier derrière son avocat plutôt que derrière l’imam envoyé à cet effet. Le bruit de la fusillade s’était mêlé à la voix du martyr criant « Vive la Tunisie, Vive Bourguiba».

La haine réciproque entre le Bey et Bourguiba a poussé ce dernier à prendre des mesures préventives contre le Bey, dès sa nomination en tant que Premier Ministre.

Parmi ces mesures figuraient l’incorporation de la Garde Beylicale dans l’Armée Nationale, la réduction de la liste civile du Bey, la désignation d’un fonctionnaire du Ministère des Finances pour gérer les biens personnels du Bey, la suppression de l’immunité des membres de la famille beylicale à l’exception de sa personne, et la prise en charge par le Gouvernement tunisien de la diffusion radiophonique.

Toutes ces mesures ont eu pour conséquence l’affaiblissement du pouvoir du Bey et ont précipité la proclamation de la République, le 25 Juillet 1957.
Ce jour-là, tout était mis en œuvre dès le matin pour permettre au Conseil Constitutif de voter pour l’instauration du régime républicain et la mise en application de cette décision le jour même, et ce en désignant Bourguiba provisoirement à la tête de cette République, qui fut proclamée avant que la constitution ne voie le jour.

Le différend Bourguiba-Ben Youssef

Aussi, sommes-nous amenés à nous interroger sur les raisons qui ont retardé l’avènement de cette constitution. L’une des raisons est le conflit qui a opposé Bourguiba à Salah Ben Youssef, entraînant le pays dans l’instabilité. En effet, Salah Ben Youssef considérait que le protocole de l’autonomie interne est un pas en arrière sur le chemin de l’indépendance. Bourguiba a profité de cette prise de position négative pour exhorter la France à parachever l’indépendance du pays qui, une fois obtenue, rendait l’opposition de Ben Youssef inappropriée.

Les tentatives de réconciliation entre les deux leaders ont échoué et Salah Ben Youssef a remanié son discours en lui donnant un fondement arabo-islamique, soutenant que l’indépendance de la Tunisie restait tributaire de l’indépendance de l’Algérie. Ce discours a trouvé un écho favorable auprès des combattants algériens qui ont participé aux côtés des partisans de Ben Youssef à semer la discorde.

Le même écho favorable a été enregistré du côté du régime égyptien qui a soutenu Ben Youssef non pas pour des raisons personnelles mais plutôt politiques ; il se trouvait que le président égyptien Jamel Abdel Nasser s’était rapproché de l’URSS qui avait équipé l’armée égyptienne et avait aidé l’Egypte dans la construction du grand barrage d’Assouan. L’URSS est donc devenue l’alliée des pays arabes dits progressistes.

En revanche, Bourguiba se considérait comme l’allié des USA et a lui-même dit expressément dans son discours du 18 Janvier 1956 devant l'Assemblée Constituante , qu’il ne pouvait faire confiance à la Russie, qu’elle soit Tsariste ou Communiste, et qu’il approuvait les propositions du Président Eisenhower dont le pays n’avait jamais déclaré la guerre à quiconque même s’il a été impliqué dans la guerre pour défendre les libertés. Il a terminé son discours en glorifiant les Etats-Unis et en précisant son choix stratégique en faveur de cette grande puissance.

Les sous-entendus de ce discours donnaient à penser que les Etats-Unis avaient suffisamment d’influence sur la France pour la pousser à parfaire l’indépendance avec l’évacuation des forces militaires françaises, sans laquelle l’indépendance n’aurait aucune valeur.

Le rapprochement bilatéral entre l’Egypte et l’URSS d’un côté, et la Tunisie et les USA de l’autre côté, a créé une tension entre les deux pays frères et a permis à Salah Ben Youssef d’être le favori du régime égyptien. 

Ces divergences politiques ont donc pris un caractère idéologique, ajoutons à cela la politique de réforme et de modernisation menée par Bourguiba et qui était basée sur une interprétation moderniste de l’Islam. Cela a conduit le pays à adopter une législation interdisant la polygamie et la répudiation, autorisant l’adoption et l’avortement et supprimant les habous. Bourguiba est allé jusqu’à demander aux travailleurs et aux forces vives du pays de ne pas pratiquer le jeûne du Ramadan.

Cette ambiance libérale vis-à-vis de la religion n’a pas manqué de créer une tension à l’intérieur du pays, et une certaine hostilité de la part des pays arabes qui ont qualifié le régime tunisien de laïque (pour ne pas dire athée), comparant Bourguiba à Atatürk.

L’Egypte en particulier n’a pas manqué d’exprimer son désaveu et a renforcé en conséquence son soutien à Ben Youssef. Ce dernier n’était d’ailleurs pas le seul à propager un message négatif sur la place accordée à l’Islam en Tunisie. L’Imam d’El Azhar, originaire du sud tunisien, nommé à ce poste en 1952, le Cheikh Mohamed Kedher Hassine était lui aussi hostile aux réformes réalisées en Tunisie et n’a pas manqué de ternir l’image de Bourguiba en Egypte.

Le régime égyptien a mis à la disposition de Salah Ben Youssef tous les moyens susceptibles de nuire à la Tunisie. Bourguiba, de son côté, n’a pas manqué d’évoquer dans son discours du 16 Octobre 1958 devant l'Assemblée Constituante, la gravité de la situation, allant jusqu’à incriminer Hassine Echafii, membre du Conseil de la Révolution Égyptienne, venu en Tunisie pour participer aux festivités du 1er anniversaire de l’indépendance, en l’accusant d’organiser à l’ambassade égyptienne des rencontres secrètes avec les partisans de Ben Youssef.

Les retombées de l'agression contre Sakiet

La deuxième raison du retard dans l’élaboration de la constitution fut l’agression perpétrée par l’aviation française sur le village frontalier de Sakiet Sidi Youssef.
Il se trouve que la tension était montée d'un cran depuis la capture de 4 soldats français par les combattants du FLN.

L’armée française en Algérie croyait que les combattants algériens qui avaient toujours trouvé refuge en Tunisie, avaient amené les otages sur le sol tunisien. Un raid aérien donc a été décidé et exécuté immédiatement le 28 Février 1958 avec le concours de 25 avions militaires, causant la mort de 130 personnes dont des élèves d’une école primaire, et blessant 400 autres personnes.

Une grande colère a éclaté dans tout le pays. Bourguiba a exploité cet événement douloureux pour demander l’évacuation de toutes les forces militaires françaises en Tunisie, et en a saisi le Conseil de Sécurité de l’ONU.

Nous étions alors au summum de la Guerre Froide. Aussi, Les Américains ont-ils essayé de résoudre cette crise loin du Conseil de Sécurité afin d’empêcher l’URSS de jouer tout rôle dans son règlement.

Une mission américano-britannique de bons offices a été constituée, et est parvenue à un compromis le 15 Mars 1958, selon lequel l’armée française se retirerait de tout le territoire tunisien, à l’exception de Bizerte, dans un délai de 4 mois.

Cet accord fut soumis par Félix Gaillard, chef du Gouvernement français à l’Assemblée Nationale qui a voté une motion de censure contre le gouvernement. Une crise politique s’en est suivie, aboutissant à la chute de la IVème République.

Devant l’importance de ces événements, l’attention accordée à la Constitution s’était quelque peu relâchée. Cette constitution tant attendue devait retarder son apparition.

- La troisième et dernière cause de ce retard, mais non la moindre, était la volonté de Bourguiba d’installer un régime républicain de type présidentiel, en l’imposant dans la pratique avant que la Constitution ne l’adopte.

La volonté de Bourguiba découlait de sa conviction qu’un jeune Etat ne pouvait pas se permettre les secousses d’un régime parlementaire, d’autant plus que la majorité des élus n’avaient pas les moyens intellectuels nécessaires pour assumer leur rôle dans un régime parlementaire. Aussi, la Constitution devrait-elle attendre que les mentalités changent et que les compagnons de Bourguiba soient convaincus du régime présidentiel.

Débats houleux à l'Assemblée Constituante

Si les événements vécus par le pays ont contribué à retarder la promulgation, il n’empêche que l’intensité de la polémique au sein de l'Assemblée Constituante a nécessité de nombreuses séances de débat sur différents points relatifs notamment à la religion de l’Etat, à la participation de la Femme, à la vie politique, à la double nationalité, et au statut du député et son indépendance.

En effet l’article 1er du projet de constitution prévoyait que la Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain, sa religion est l’Islam, sa langue l’arabe, et son régime la République. Cet article a été voté le 25 Juillet 1957 sans aucune objection, et Bourguiba fut aussitôt proclamé Président de la République Tunisienne.

Les séances se succédèrent et certains élus, exploitant le conflit tuniso-égyptien se déclarèrent contre l’un des points de l’article 1, à savoir la religion de l’Etat. Ils soutinrent que la République ne peut être que laïque par définition. Parmi ces élus, Mohamed El Ghoul, qui, tout en proclamant son attachement à l’Islam, trouvait que l’affirmation dans l’article 1 d’un Etat dont la religion est l’Islam pourrait susciter une inquiétude chez les communautés non musulmanes ajoutant qu’il n’y avait plus de raison pour maintenir l’article 1er dans les termes qui ont été votés. Cette proposition a rencontré une forte opposition parmi les élus, notamment Ali Belhaouane, Mohamed Ben Romdhane, Mohamed Bellalouna et Taieb Miladi.

L’intervention d’Ali Belhaouane a été une véritable plaidoirie en faveur de l’identité du pays, qui à travers des siècles a su préserver son appartenance arabo-musulmane, malgré les tentatives des colonisateurs; Maître Bellalouna, quant à lui, a adhéré à ce discours, ajoutant que la Constitution devrait contenir une clause qui rendrait l’article 1 immuable afin de préserver les principes fondamentaux : la République, la langue, et la religion. Cette dernière proposition a été contrecarrée par les propos de Salah Ghalaoui et d’autres élus qui trouvaient que c’était une manière de douter des capacités des générations à venir.

Pour Ahmed Ben Salah, l’article n’était plus conforme à l’orientation prise par le pays après le congrès de Tanger, et qu’il fallait mentionner que la Tunisie, tout en étant libre et indépendante, faisait partie du Grand Maghreb. Cette dernière précision est à l’origine de l’article 2 qui stipule que la République Tunisienne constitue une partie du Grand Maghreb Arabe à l’unité duquel elle œuvre dans le cadre de l’intérêt commun.

Hormis le débat sur l’appartenance religieuse de la Tunisie, la participation de la Femme à la vie politique a soulevé de grandes divergences, surtout lors du débat sur les termes de l’article 27 du projet de constitution, et selon lequel "Est considéré électeur tout citoyen de nationalité tunisienne".

La discussion portait sur l’interprétation du mot Citoyen et la question était de savoir si cette notion englobait ou non la femme. Une faction traditionaliste de l'Assemblée soutenait que le mot citoyen ne concernait que les hommes, vu que l’article 10 du même projet précisait que Tout citoyen a le droit de circuler librement à l’intérieur du territoire, d’en sortir et de fixer son domicile dans les limites prévues par la loi. Or, d’après ces élus, le mot citoyen ne pouvait pas englober la femme qui n’était pas libre de circuler à sa guise. De ce fait, la femme ne devait pas participer à la vie politique, par respect aux traditions qui ne lui permettaient pas de sortir et de participer aux réunions. Les tenants de cette position venaient principalement de l’intérieur du pays.

Un grand nombre d’intellectuels, avec à leur tête Mahmoud Materi, Mohamed Bellalouna, Sadok Bousoffara et Azouz Rebai se sont dressés contre les traditionalistes affirmant que le mot citoyen englobe l’homme et la femme, et rien ne devait empêcher la femme de participer à la vie politique au même titre que la plupart des hommes, qui ne les dépassaient pas en instruction.

Un troisième courant modéré, mené par Bahi Ladgham, Chedli Ennaifer, et Ahmed Drira préféraient surseoir à ce problème en attendant la publication du code électoral.

Bourguiba accorde le droit de vote aux femmes

Mais Bourguiba trancha en accordant à la Femme le droit de participer aux élections municipales de 1957, par un décret paru le 14 Mars 1957, mettant ainsi l'Assemblée Constituante devant le fait accompli. Ainsi la Femme Tunisienne obtint ses droits électoraux bien avant les femmes d’autres pays européens.

Parmi les sujets qui ont animé le débat figure le droit à la double nationalité. Le projet de constitution prévoyait la déchéance de la nationalité tunisienne en cas d’obtention d’une autre nationalité. Une certaine élite de l'Assemblée dont Mahmoud Materi et Ahmed Mestiri a critiqué cette restriction, soutenant qu’à travers le monde la double nationalité et même plus, était courante, et qu’il serait injuste de priver un Tunisien de sa nationalité lorsqu’il a un intérêt professionnel ou autre à obtenir une seconde nationalité. Leurs arguments ont été persuasifs et les articles 6 et 11 ont été modifiés dans ce sens. Le Conseil a montré une fois de plus sa clairvoyance, sa foi en l’avenir et son ouverture d’esprit.

A côté de ces choix fondamentaux, le Conseil a délibéré sur le contenu des articles 40 et 41 du projet de constitution d’après lesquels l’attribution d’insignes et de décorations est interdite aux députés pendant l’exercice de leurs fonctions ; de même que la passation de marchés avec l’Etat ou l’octroi au député d’un bien. Le but de ces interdictions était de tenir le pouvoir législatif dans la transparence loin de toute tentative de corruption. Ces dispositions n’ont pas été retenues afin de ne pas heurter la sensibilité du pouvoir exécutif, surtout que le régime républicain a été choisi sous la forme d’un régime présidentiel.

Enfin la Constitution vit le jour le 1er Juin 1959. Ce fut une journée de gloire et de fierté car c’était la réalisation d’un des rêves du mouvement national dès sa création.







QUE RETENIR DU DISCOURS DE Kais SAIED À L'OCCASION DE LA FÊTE LA FEMME ?

Article publié dans : Kapitalis

13 août, 64 éme anniversaire de la promulgation du CSP * qui libérait la femme du joug des hommes, occasion pour le Président de la République de fêter la femme tunisienne et de livrer un message politique dans un discours empreint d’une grande solennité; lors duquel Kais Saied, pédagogue, a donné à la fois une leçon d'histoire mais aussi une leçon de droit et de politique à Ghannouchi auquel il s'adressait en se tournant vers lui, pour bien montrer que son message s'adresse en premier aux Frères musulmans d'Ennahdha et à leurs acolytes islamistes de tous poils !

Il a clairement critiqué la rédaction de l'article 1 de la Constitution de 1959 qui stipule que l'islam est la religion de l'Etat comme le proposait Ali Belhouane, et non Habib Bourguiba comme beaucoup le pensent; rédaction reprise telle quelle et voulue par les islamistes d'Ennahdha dans la Constitution de 2014.

Il en a montré clairement et fermement l'inanité en soulignant avec force, ce que beaucoup disaient depuis longtemps, à savoir que l'Islam ne concerne que les individus et qu'un Etat n'a pas de religion.
Il met en garde contre l’abus de langage quand certains vous parle d’Etat islamique, en citant pour exemple celui de l’Iran. Il a demandé avec humour si les Etats musulmans, devaient être sanctionnés pour finir en enfer ou au paradis, comme le prévoit la religion pour tout croyant musulman !

Il déplore qu'il ait fallu l'article premier pour affirmer que la religion de la république est l'islam ... rappelant qu'en son temps, Kheireddine Pacha a cru bon de préciser que l'islam est la religion de la Tunisie; alors que le pays était sous l'égide du Califat Ottoman et dés lors, une telle affirmation n'était plus nécessaire puisque le Calife ottoman était de fait le chef spirituel de l'islam ! 
Pour dire que derrière cet article constitutionnel, se cache une volonté politique hégémonique.

Et une fois de plus se tournant vers Ghannouchi, il lui rappelle que personne n'est mandaté pour régenter la foi des tunisiens. Que chacun est libre de pratiquer l'islam selon l'obédience qui lui convient et que nul n'a le droit d’imposer sa propre lecture de l'islam au peuple tunisien.
On ne peut être plus clair sur la condamnation de l'Islam politique et son souhait de séparer définitivement l'Etat de la religion

Il a ensuite abordé la question de l'égalité dans l'héritage. Il l'a fait de manière assez intelligente sans aller cependant, jusqu'au bout de sa logique à propos de la séparation de l'Etat de la religion.

Trêve d'hypocrisie laisse-t-il entendre. Que ceux qui s'accrochent à l'égalité devant l'héritage entre fille et garçon, montrent plus de combativité pour déjà transcrire dans la réalité l'égalité entre homme et femmes comme le stipule l'article * 21 de la Constitution !
Car cette question qui les taraude, ne concerne en général que les nantis bourgeois. Alors que les femmes modestes, et qui sont majoritaire, triment souvent non déclarées, ne bénéficiant d'aucune couverture sociale; et ce, pour un salaire de misère  et inférieur a celui des hommes. Commencez, dit-il, par traiter ces femmes avec dignité et égalité avant de vous focaliser sur l'égalité successorale !

Cela étant, son rappel sur la clarté du Coran en matière d'héritage, était assez malvenu après ce qu'il avait dit de l'Islam politique; surtout qu'il oubliait, au passage, que de très nombreuses prescriptions du Coran ont été largement abandonnées avec l’évolution de la sociologie et des mœurs ! On ne coupe plus les mains des voleurs, l'esclavage a disparu et la polygamie est, de fait, tombée en désuétude ! Alors pourquoi ne pas en finir avec cette injustice faite aux femmes devant l'héritage ? Sur ce plan, Kais Saied aura botté en touche. Dommage qu'il ait manqué de courage sinon de suite dans les idées. Il eut mieux valu pour lui ne pas soulever cette question; ou alors il lui fallait être logique avec sa première partie du discours où il insistait sur la séparation de l'Etat de la religion, pour dire qu'il est temps que cette question soit réglée pour se conformer à l'article 21 ** la Constitution, et d'affirmer la primauté du Droit Civil sur la Chariâa !

Un cafouillage qui laisse perplexe beaucoup de tunisiens, ne sachant plus s'ils ont affaire à un président progressiste ou réac ... comme le lui reprochent les femmes démocrates.


A propos du CSP, il a rendu un hommage vibrant à Bourguiba à l’origine de code, par lequel il avait donné un statut juridique à la femme. Il va apporter cependant une précision en rapportant ce que lui en disait Mustapha Filali. Ce dernier demandait à Habib Bourguiba de soumettre son projet du CSP au vote des députés de la constituante de 1955. Ce que Bourguiba avait refusé avec raison. Car dira-t-il, le peuple tunisien était encore engoncé dans des archaïsmes religieux, et que la phallocratie dominant le débat, les constituants, rejetteraient le CSP. 

Un rappel, pour dire qu’il est bon parfois qu’un dirigeant visionnaire et éclairé, puisse imposer ce qu’il estime bon pour son peuple sans lui demander son avis tant qu’il est inculte et pas mur pour la démocratie. Ce qui est en soi un hommage à Bourguiba et non une critique de la part de Kais Saied !

Une autre partie de son discours, adressé aussi aux islamistes, va dans le bon sens. Il rappelle les slogans de la révolutions : " Travail. Dignité. Liberté", qui n'ont pas été concrétisés au bout de presque 10 ans de pouvoir islamiste. 
Selon lui la dignité va de pair avec la justice. Ce qui lui donne l’occasion de tancer les islamistes en leur rappelant que lorsque la politique entre au Palais de Justice, c’est la justice qui en sort !

Alors Kais Saied serait-ce un laïc qui s'ignore ? Il est pour la séparation de l'Etat de la religion et célèbre le CPS comme une grande avancée pour la femme mais sur le plan sociétal, il reste un peu timoré entre archaïsme et modernité.

Au total un discours important que trop de Tunisiens sur les réseaux sociaux ont limité à l’égalité dans l'héritage sans en analyser le fond, sans montrer toute l'étendue de la leçon que donnait cet ancien professeur de droit aux Frères musulmans d'Ennahdha. 
Ce qui donne, lorsque l'on se contente de lire les post sur ces réseaux, une idée tronquée et très trompeuse du message présidentiel.

Rachid Barnat


* Code du statut personnel : S'il y avait eu une Cour Constitutionnelle, elle aurait annulé les dispositions du Droit Successoral qui lèse la femme, en application de l'article 21.

** Article 21 : Les citoyens et les citoyennes, sont égaux en droits et devoirs. Ils sont égaux devant la loi sans discrimination aucune. L’État garantit aux citoyens les libertés et les droits individuels et collectifs. Il leur assure les conditions d’une vie décente.





jeudi 13 août 2020

Faut-il supprimer les partis politiques ?



Le régime républicain, supplantant les monarchies, a produit des dictateurs chez les peuples dits "arabes". Dans le monde arabe le déclin des libertés et des droits de l'homme a immanquablement suivi le passage de pays monarchiques à un système républicain. Ce fut le cas en Libye, en Tunisie, en Égypte, en Irak, en Afghanistan, où les monarchies tempérées ont laissé place à des républiques radicales dirigées d'une main de fer par des dictateurs.
Faut-il pour autant revenir au régime monarchique ?
Faut-il pour autant rejeter les partis politiques ?
Il faut aux tunisiens plus de vigilance s'ils ne veulent pas voir pérenniser les républiques bananières soumises aux dictateurs, comme cherche à l'instaurer Ghannouchi et ses frères musulmans pour ramener la Tunisie dans le giron du VI éme Calife Erdogan !

R.B
1943 : La grâce de Simone Weil


« Si on confiait au diable l’organisation de la vie publique, il ne pourrait rien imaginer de plus ingénieux » nous dit Simone Weil.

Dans ce court essai écrit en 1943, la philosophe Simone Weil s’intéresse aux partis politiques au sens européen, en excluant la réalité différente qui est, selon elle, celle des pays anglo-saxons :
L’idée de parti n’entrait pas dans la conception politique française de 1789, sinon comme mal à éviter. Mais il y eut le club des Jacobins. C’était d’abord seulement un lieu de libre discussion. Ce ne fut aucune espèce de mécanisme fatal qui le transforma. C’est uniquement la pression de la guerre et de la guillotine qui en fit un parti totalitaire.

Le poids des passions collectives

Or, selon elle, le mal des partis politiques saute aux yeux. Et donc, quel intérêt y-a-t-il à conserver quelque chose de mal ?
Elle commence donc par s’interroger sur les critères du bien (la vérité, la justice, l’utilité publique), avant de voir si la démocratie, en tant que pouvoir du plus grand nombre, peut y répondre.

En réalité, l’idéal républicain repose sur la notion d’intérêt général de Rousseau, dont l’idée est sujette à caution. Sans doute le philosophe avait-il sous-estimé le poids des passions collectives, qui peuvent mener à l’amplification des crimes.
Si 1789 et les cahiers de doléances avaient pu laisser entrevoir une véritable expression des préoccupations légitimes du peuple français, l’espoir démocratique ne fut que de courte durée et lui a rapidement largement échappé.

Dans ce que nous nommons de ce nom [la démocratie], jamais le peuple n’a le moyen ni l’occasion d’exprimer un avis sur aucun problème de la vie publique ; et tout ce qui échappe aux intérêts particuliers est livré aux passions collectives, lesquelles sont systématiquement, officiellement encouragées.

Que sont les partis politiques ?

Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective.
Un parti est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres.
La première fin, et, en dernière analyse, l’unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite.
Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration. S’il ne l’est pas en fait, c’est seulement parce que ceux qui l’entourent ne le sont pas moins que lui.

De fait, il règne une confusion permanente entre fins et moyens. Et seul le bien devrait constituer une fin. Pour cela, encore faudrait-il que les partis aient une réelle doctrine. Ce que l’on ne peut jamais réellement constater dans une collectivité. C’est pourquoi il est inévitable que le parti soit, en fait, sa propre fin. Et on sombre alors dans une forme d’idolâtrie.

Quelles en sont les conséquences ?

L’impuissance des partis au pouvoir est toujours attribuée, nous dit l’auteur, à l’insuffisance de pouvoir dont il dispose. Ce qui explique sa recherche, ou du moins son désir, de la puissance totale. Ce qui explique la priorité (consciente ou inconsciente) accordée à la recherche de sa croissance matérielle. Qui constitue alors, qu’on le veuille ou non, un critère du bien.
Il s’ensuit naturellement et inévitablement une pression collective du parti sur les pensées des hommes. De manière avouée. Et le principal instrument en devient la propagande, sans laquelle le parti disparaîtrait au bénéfice d’un autre, concurrent. Ce qui est incompatible avec la recherche de la vérité, qui n’est qu’une. Et donc du bien.

L’appartenance à un parti, par discipline collective, implique le mensonge. Le représentant d’un parti ne peut, de fait (ou si peu), se permettre de trahir les siens par la défense de ses pensées personnelles.
Il en découle que l’existence des partis, selon Simone Weil, est un mal.

C’est en désirant la vérité à vide et sans tenter d’en deviner d’avance le contenu qu’on reçoit la lumière. C’est là tout le mécanisme de l’attention. Il est impossible d’examiner les problèmes effroyablement complexes de la vie publique en étant attentif à la fois, d’une part à discerner la vérité, la justice, le bien public, d’autre part à conserver l’attitude qui convient à un membre de tel groupement. La faculté humaine d’attention n’est pas capable simultanément des deux soucis. En fait quiconque s’attache à l’un abandonne l’autre.

Ce qui en découle

Or, comme nous le savons tous, nul ne peut espérer intervenir efficacement dans les affaires publiques s’il n’entre pas dans un parti, puis n’en joue pas le jeu. C’est là que le bât blesse. Et c’est ce qui aboutit à ce que nombreuses soient les mesures contraires au bien public, à la justice et à la vérité à être exécutées.

C’est pourquoi Simone Weil rêve qu’en lieu et place des partis s’imposent des individus sans étiquette, plus libres de leurs propos.

Et, comme pour répondre par avance aux évidentes objections, elle ajoute :
On se dit : si c’était si simple, pourquoi est-ce que cela n’aurait pas été fait depuis longtemps ? Pourtant, généralement, les grandes choses sont faciles et simples. Celle-ci étendrait sa vertu d’assainissement bien au-delà de affaires publiques. Car l’esprit de parti en était arrivé à tout contaminer.

Et il est de fait que :
On en est arrivé à ne presque plus penser, dans aucun domaine, qu’en prenant position « pour » ou « contre » une opinion. Ensuite on cherche des arguments, selon le cas, soit pour, soit contre. C’est exactement la transposition de l’adhésion à un parti.

C’est ce qui définit la transposition de l’esprit totalitaire : ceux qui ont pris position pour une opinion ne consentent pas, la plupart du temps, à examiner quoi que ce soit qui lui soit contraire.
État d’esprit que l’on retrouve aussi bien en sciences, mais également dans l’art et la littérature.

Des formes de militantisme qui s’étendent même au milieu scolaire, ajoute l’auteur, ou au lieu d’inciter à développer une réflexion, déjà à l’époque on demandait de développer des arguments pour ou contre (on sait qu’on en est loin maintenant).

En conclusion, Simone Weil justifie son sujet de la manière suivante :

Presque partout – et même souvent pour des problèmes purement techniques – l’opération de prendre parti, de prendre position pour ou contre, s’est substituée à l’obligation de penser. C’est là une lèpre qui a pris origine dans les milieux politiques, et s’est étendue, à travers tout le pays, presque à la totalité de la pensée.
Il est douteux qu’on puisse remédier à cette lèpre, qui nous tue, sans commencer par la suppression des partis politiques.


Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques, Allia, La très petite collection, février 2017, 48 pages.