dimanche 5 décembre 2021

l'islam est-il réformable ? Oui, pour cela il faut séparer la religion de la politique et réhabiliter la pensée ...









Razika Adnani *

Il n’y a pas de frontières entre l’islam et l’islamisme

Dans cet entretien très instructif, riche en informations et qui lève le voile sur toutes les questions sensibles liées à l’islam, sa pratique, sa pétrification par les uns et sa manipulation politique par les autres, Razika Adnani, islamologue et philosophe audacieusement engagée pour la réhabilitation de la raison, insiste sur la nécessaire réinvention de l’islam en l’adoptant aux nouvelles connaissances et exigences du monde moderne. Pour elle, la réforme de l’islam ne doit pas reposer seulement sur la réinterprétation du texte coranique ; elle doit surtout interroger les fondements de celui-ci, y compris en abroger les versets qui sont en contradiction avec l’esprit de « justice » et de « liberté » que l’on attribue à l’Islam. 

1 - La pensée est, dans l’absolu, un exercice de l’esprit.  Quand on parle de « pensée musulmane », qu’est-ce que cela veut dire exactement ?

Razika Adnani : La pensée est une faculté psychique de représentation et de réflexion, donc qui produit des idées. Le terme « pensée » est également utilisé pour indiquer l’ensemble des idées que la pensée a produites et la manière d’y procéder. C’est dans ce sens qu’on utilise le terme « pensée » quand on parle par exemple de « la pensée de Descartes ». L’expression pensée musulmane désigne tout ce que la pensée des musulmans a produit lorsqu’elle a pris l’islam comme objet d’étude, de recherche et de réflexion : c’est l’ensemble des idées, des théories, des concepts, des commentaires, du droit, de la théologie et des différentes méthodes élaborées dans le domaine juridique et exégétique ainsi que dans la science du hadith. La pensée musulmane révèle donc comment l’islam a été pensé par ses adeptes.  À elle revient donc la manière de le comprendre et de le pratiquer. Elle est donc une partie intégrante de l’islam. L’islam tel que les musulmans le conçoivent et le pratiquent. 

2 - Dans votre livre Islam : Quel problème ? Les défis de la réformes, vous parlez de « la défaite des mutazilites et du blocage de la raison ». Comment se manifestent cette défaite et ce blocage de la raison aujourd’hui ?

Razika Adnani :  Les mutazilites sont les partisans d’une école théologique rationaliste qui a été très active entre les VIIIe et Xe siècles. Ils ont pris part à des discussions très animées sur la question de la pensée comme source de connaissance face à la révélation. Contrairement à leurs adversaires : les littéralistes, les salafistes, les soufis et encore les chiites imamites, les mutazilites ont pris position en faveur de la pensée. Ils ont affirmé que la connaissance était certes révélée, mais qu’elle devait également être construite par l’intelligence humaine. Cependant, pour eux, il ne suffisait pas de penser, il fallait aussi penser d’une manière juste. Ainsi, ils ont aussi pris position en faveur de la raison en tant que règles de rationalité permettant à la pensée d’éviter les erreurs de raisonnement. 

La disparition totale des mutazilites vers la fin du XIIe siècle et la victoire de leurs opposants, pour qui la connaissance est révélée et transmise, signe la défaite de la pensée et de la raison ou de la pensée rationnelle dans la pensée musulmane et dans la pensée des musulmans. La pensée créatrice et rationnelle a été accusée d’être une menace pour l’islam, d’y être étrangère étant donné qu’elle était une méthode pour la philosophie importée des Grecs. Une défaite qui s’est propagée très vite aux autres domaines : la philosophie, la science, l’art. 

Cette défaite se manifeste dans les théories, les concepts et les principes dominant la pensée musulmane depuis la fin du XIIe siècle qui ne sont pas en faveur de la pensée et de l’intelligence tels que le littéralisme, la théorie du Coran incréé, le salafisme, le dévoilement et la théorie des saints dans le soufisme. Quant aux principes, deux se sont particulièrement distingués : celui qui dit que « la religion est une question de cœur et non de raison »; et l’autre qui dit que « toute innovation est un égarement ». 

Cette défaite de la pensée créatrice et rationnelle se manifeste aussi par le sentiment de peur de l’intelligence et la façon de s’interdire de réfléchir et de raisonner constatée chez les musulmans dès lors qu’il s’agit de l’islam. Ils briment leur esprit critique de crainte de remettre en question le savoir des anciens ou même de sortir de la religion. 

Elle se manifeste par les innombrables contradictions caractérisant la pensée musulmane et le discours religieux auxquelles la raison ne réagit pas. Quand vous dites par exemple que vous êtes à la maison et en même temps vous dites que vous êtes au bureau, c’est la raison, cette faculté cognitive de rationalité que nous portons en nous, qui vous signale que dans votre propos il y a une incohérence ou une erreur de raisonnement. Quand elle ne le fait pas, c’est qu’elle est bloquée. 

Parmi les contradictions du discours religieux, la plus grave est celle qui concerne le premier principe fondateur de la religion musulmane, le principe de l’unicité. Ainsi, les musulmans affirment qu’il n’y a qu’un seul Dieu, l’être parfait, qui ne partage ses attributs avec aucune de ses créatures et, en même temps ils qualifient ou accusent d’être mécréante toute personne qui ose critiquer le discours religieux établi. Si l’on n’est mécréant que lorsqu’on contredit Dieu, cela revient à dire qu’ils considèrent que le discours religieux ou de certains religieux équivaut à la parole et au savoir de Dieu. Autrement dit, selon eux, il y a des êtres humains qui détiennent le savoir divin absolu, ce qui va à l’encontre du principe de l’unicité comme je viens de le dire.

Les musulmans affirment également que l’islam est une religion de justice et en même temps refusent, au nom de l’islam, de reconnaître aux femmes les mêmes droits que les hommes, ce qui est injuste.  

3 - Il y a eu beaucoup de tentatives de réforme de l’Islam, notamment depuis la Nahdha, mais elles se sont toutes soldées par un échec. Pourquoi ? Quels sont les éléments forts et les points faibles de ces tentatives ?

Razika Adnani : La première réforme que l’islam a connue remonte à la période de Médine lorsque les versets coraniques ont pris une dimension sociale et politique alors qu’ils avaient, à la Mecque, un caractère quasi spirituel. Le message coranique a donc changé pour s’adapter aux nouvelles circonstances des musulmans à Médine; et changer, c’est réformer. 

La réforme de la Nahdha appartient à l’époque contemporaine, mais entre les deux il y en a eu d’autres. La Nahdha est un mouvement de renouveau littéraire, culturel, social et politique qui avait comme objectif de permettre aux sociétés arabes d’entrer dans l’ère de la modernité et c’est en son sein qu’est né le mouvement de réforme de l’islam de cette époque-là. Cependant, si beaucoup de ces réformistes exprimaient le désir de permettre à l’islam d’être plus compatible avec la modernité, dans la réalité cette réforme de l’islam non seulement n’a pas pu se faire, mais a également été une des causes de l’échec de la Nahdha. 

L’échec du réformisme musulman de l’époque de la Nahdha s’explique par le fait que ceux qui l’ont portée n’ont pas pu se libérer de tous les obstacles épistémologiques et psychologiques qui empêchaient leur pensée d’accomplir sa fonction : la réflexion et la créativité. 

Ainsi, ils appelaient par exemple à l’ijtihad, qui est un travail intellectuel, mais rappelaient constamment les limites que la pensée et la raison devaient respecter, donc les zones qui devaient rester à l’écart de cet ijtihad. Sous l’emprise de l’ancienne théologie, ils ont exclu les versets et les questions qui posaient problème, donc celles qui avaient besoin de réforme. Les plus réformistes se sont contentés de la réinterprétation de certains textes à la recherche d’autres lois plus adaptées à la société nouvelle. Or, la réinterprétation à elle seule ne peut engendrer la réforme dont l’islam a besoin. 

Très peu, comme Amine El Khûli (1895-1966), Khalafallah (1916-1991) et Taha Hussein (1889-1973) ont été au-delà en voulant questionner le statut du texte et en faire un sujet de réflexion.  Ils avaient l’objectif de fonder un nouveau rapport au texte et une nouvelle théologie. C’est ce travail qu’on peut qualifier de réforme, mais la pensée de ces réformistes intellectuels n’a pas pu s’imposer, car ils étaient très peu nombreux et la riposte des conservateurs à leur égard a été très rude.

Je ne terminerai pas mon propos sur ce sujet sans évoquer Tahar Haddad qui a appelé à l’abrogation des versets dont les recommandations sont discriminatoires à l’égard des femmes.  Il ne s’est pas non plus contenté de la réinterprétation. 

4 - Qu’est-ce que la réforme de l’Islam selon vous ? Qu’est-ce qui doit fondamentalement changer dans notre vision de l’Islam pour le libérer, comme dirait Arkoun, des clôtures dogmatiques » qui empêchent son essor ?

Razika Adnani : Vous avez parfaitement raison de poser cette question, car le terme réforme est très lié au mouvement islahiste pour qui la réforme se limite à corriger ce qui a été abimé en islam afin de lui redonner son éclat l’antan. C’est pour remédier à cette difficulté terminologique que je précise qu’il s’agit d’une réforme qui est orientée vers l’avenir. 

Pour qu’elle soit une « véritable réforme » elle doit être une rupture radicale avec une manière héritée du passé de comprendre, de concevoir et de pratiquer l’islam pour construire, à partir des mêmes textes, un nouvel islam adapté aux droits humains et aux exigences de l’époque actuelle pour plus de paix, d’égalité et de dignité humaine. 

Ce qui doit donc fondamentalement changer, c’est la conception de la réforme elle-même, autrement dit son sens et son objectif. C’est une réforme qui doit créer du nouveau en islam pour permettre aux musulmans de se libérer « des clôtures dogmatiques » qui empêchent leur essor. Je dis bien « leur », car l’élément principal de cette réforme doit être l’être humain et précisément le musulman. Comment adapter sa vie, son comportement à l’époque actuelle et lui permettre d’adhérer à la modernité ? La modernité qui n’est autre que l’âge mature de l’humanité. 

5 - Aujourd’hui, le visage le plus visible de l’Islam est l’islamisme. Ce visage est particulièrement hideux dans la mesure où il est négation de la raison mais aussi de tout ce qui est beau ici-bas : les arts, la littérature, la beauté, la création, l’innovation, la liberté, etc.  Comment arrive-t-il toujours à mobiliser ? L’islamisme a-t-il encore de beaux jours devant lui ?

Razika Adnani : L’islamisme est un terme qui désignait au départ la religion musulmane tout comme le christianisme et le judaïsme désignaient respectivement les religions chrétienne et juive. À partir des années 1970, il a été utilisé pour désigner l’islam politique. En ce sens l’islamisme remonte à 622, lorsque le prophète est parti vivre à Médine, car c’est à ce moment-là que l’islam est devenu une religion qui ne se dissocie pas de la dimension juridique et politique. 

L’histoire de l’islam montre que le profane et le sacré ont toujours été imbriqués et que la politique a toujours été pratiquée au nom de l’islam. Les « docteurs » de l’islam n’ont cessé de reprocher aux califes et aux émirs de ne pas suivre une politique conforme aux recommandations de l’islam. C’était un islam au service de la politique. La seule exception est constatée chez les premiers soufis qui revendiquaient un islam spirituel. Aujourd’hui, nous avons quelques exceptions comme la Turquie, qui est devenue laïque à partir de 1928, malgré les intentions islamistes d’Erdogan, l’Albanie à partir de 1998 et l’Indonésie qui ne déclare pas dans sa constitution de 1945 l’islam comme religion de l’État.

L’islamisme a connu un regain à partir de 1928 avec la création de la Confrérie des frères musulmans en réaction au projet de modernisation des sociétés musulmanes. Pour ses adeptes, prendre le pouvoir était le moyen le plus efficace pour instaurer un État islamique

Quant à votre question : pourquoi l’islamisme mobilise-t-il encore beaucoup de musulmans ? Cela peut s’expliquer par plusieurs raisons. La première concerne le wahhabisme qui dispose de pouvoirs financier et psychologique considérables, en plus du fait qu’il a adopté les moyens d’action des Frères musulmans comme celui d’agir sur le plan international alors qu’il était au départ cloîtré en Arabie. Aujourd’hui, les Saoudiens et les Qataris mettent beaucoup d’argent dans le domaine de la communication. 

Le pouvoir du wahhabisme se traduit également sur le plan politique étant donné que tous les pays musulmans sont membres d’organismes dirigés et orientés par l’Arabie Saoudite comme l’Organisation de coopération islamique,  l’Organisation islamique pour l’éducation, les sciences et la culture,  et  la Ligue islamique mondiale.

L’islamisme a-t-il encore de beaux jours devant lui ? Il faut savoir que presque tous les États musulmans déclarent dans leur constitution que l’islam est la religion de l’État, autrement dit, ils utilisent la religion musulmane comme un moyen pour faire de la politique. En ce sens, ce sont des États islamiques, même si au Maghreb seul le Maroc le précise dans son préambule. Cependant, l’avenir dépend des populations de ces pays. En Algérie, un grand nombre d’hommes et de femmes veulent une Algérie démocratique et nouvelle. Conscients que cela n’est possible qu’avec la modernisation de la politique, ils veulent séparer la politique de la religion. Il y a donc un désir et une demande de changement dans le domaine de la religion et de la politique qui se font sentir.  

6 - Certains penseurs et intellectuels présentent souvent le soufisme comme une alternative à l’islamisme. Or, selon vous, l’islamisme et le soufisme sont les deux facettes d’une pensée radicalement antirationnelle. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Razika Adnani : Il est certain que le soufisme porte en lui des éléments positifs qui font que beaucoup de personnes y compris des non musulmans sont fascinés par cette doctrine. Ils voient en elle une solution à l’islamisme qui a provoqué la crise de l’islam et entrainé le monde dans une violence barbare notamment entre 1990 et 2015.  

Parmi ces éléments, il y a le caractère spirituel du soufisme et son discours sur la tolérance et l’amour. Il s’oppose ainsi à l’islam politique qui s’intéresse davantage à l’organisation sociale et qui prône le rejet de l’autre et la violence comme moyen pour arriver au pouvoir.

Cependant, l’islam politique est fondé principalement sur la nécessité de l’application de la charia. Si c’est là que se situe le problème, il faut savoir que le soufisme ne rejette pas ce corpus législatif. Les maîtres soufis rappellent l’intérêt que leur doctrine donne aux recommandations de l’islam et cela depuis le compromis entre les soufis et les juristes qui a eu lieu aux environs du XIIe siècle. Certains comme Ruzbehan et al-Ghazali étaient des maîtres dans la jurisprudence. Le Cheikh Khaled Bentounes, le père spirituel de la confrérie soufie al Alawiya, écrit à ce sujet : « L’islam, comme toute religion, a un aspect extérieur, fait de lois, de doctrines, de préceptes, etc.  Mais, les soufis ne se suffisent pas de cela. »

La cause première, comme je l’ai dit tout à l’heure, de la crise de l’islam et de la situation de l’être en islam réside dans la représentation négative de la pensée créatrice et réactionnelle qui a conduit à l’inertie de la pensée et l’apathie de la raison ; ils sont les plus grands maux qui peuvent accabler une société. Or, la théorie épistémologique du soufisme ne valorise ni la pensée humaine ni l’esprit rationnel. La preuve en est qu’entre le XIIe siècle et le XIXe siècle, la période de l’épanouissement du soufisme, le monde musulman a sombré dans la superstition et l’esprit magique. Lorsque les musulmans se sont réveillés à la fin du XIXe siècle de leur long sommeil, ils étaient abasourdis par leur retard. Voilà pourquoi, malgré les éléments positifs du soufisme, il ne peut pas être la solution dont l’islam et les musulmans ont aujourd’hui besoin. Assurément, la valeur d’une théorie ou d’une idée se mesure par ses effets sur la réalité des personnes qui croient en elle et sur leurs comportements. 

7 - On parle aussi de « l’islam algérien » comme d’une voie de sortie de l’islamisme. Or, celui-ci est, selon ce que vous écrivez dans vos livres, majoritairement malékite, n’est ni algérien ni rationnel. Qu’est-ce que le malékisme et quels en sont les limites ?

Razika Adnani : Le malékisme a été fondé à Médine par Malek ibn Anas, ce n’est donc pas, par principe, une théorie algérienne même si cela fait des siècles qu’il a été adopté par les populations maghrébines. Ce n’est pas la raison pour laquelle je rejette l’idée qu’il puisse être une solution pour la crise de l’islam, mais pour d‘autres raisons.  Tout d’abord, le malékisme est une théorie juridique qui ne sépare pas la religion de la politique. En ce sens, le malékisme est un islamisme. Comment un islamisme peut-il être une solution contre l’islamisme ? 

Ensuite, le malékisme revendique la supériorité des musulmans arabes sur les autres musulmans étant donné qu’il a déclaré Médine comme modèle de société pour tous les musulmans et ses habitants ceux qui comprenaient le mieux le message coranique, car non seulement ils maîtrisaient la langue arabe, mais ils avaient également des liens de sang avec le prophète. Cette théorie adoptée par les Maghrébins explique en grande partie pourquoi les populations de cette région du monde ont rejeté leurs origines et ont prétendu être arabes. Ce rejet de soi a eu des conséquences dramatiques sur ces populations. 

Enfin, le malékisme est né au VIIe siècle, croire qu’il puisse être une voie de sortie pour les problèmes du XXIe siècle, c’est encore une fois croire que toute solution ne peut venir que du passé, ce qui est le sens même du salafisme. D’autant plus que le malékisme est le premier à avoir jeté les bases du salafisme et du conservatisme, et l’islamisme (contemporain) est un conservatisme.

Les Algériens pensent que le malékisme est la solution à leur problème avec la religion, car ils restent très imprégnés du salafisme et de la valorisation du passé. Ils cherchent toujours les solutions à leurs problèmes dans le passé. Les adeptes de la  Badissia  et la  Novembaria sont dans la même position. Aucune solution n’est possible si elle n’émane pas d’une pensée capable de procéder à une rupture épistémologique et psychologique avec le passé pour penser pragmatiquement la réalité et l’avenir.

8 - La réforme de l’islam est un projet global qui concerne tout le monde, y compris les non-musulmans ou elle peut se faire dans une partie du monde avant de se généraliser ? 

Razika Adnani : Lorsque la nécessité de réformer l’islam s’est faite sentir à nouveau à la fin du XXe siècle et au début de ce XXIe siècle, après les atroces violences qui ont été commises au nom de cette religion, deux idées de réforme se sont imposées. 

La première, portée par des religieux tels que Tariq Ramadan, Tareq Oubrou et Youssef al-Qaradaoui, concernait uniquement les musulmans d’Occident en tant que minorité qui ont besoin d’une jurisprudence qui leur permette de vivre et pratiquer leur religion sur une terre qui n’est pas musulmane. 

Cette jurisprudence des minorités fikh-al-aqaliyattes qu’ils présentaient comme la réforme de l’islam, ne va pas, en réalité, au-delà des questions secondaires relatives aux modalités de la pratique de charia. Elle ne concerne ni la charia ni l’islam en tant que religion. Ces religieux ne croient pas à la réforme de l’islam en tant que religion. Leur réforme est liée à une circonstance bien précise qui est celle des musulmans d’Occident en tant que minorité. Autrement dit, là où ils sont majoritaires, les musulmans n’ont pas besoin de réforme. 

La deuxième idée de réforme est née en France, son objectif était de créer un islam propre à la France ou « un islam de France » qui serait républicain et moderne. C’est une réforme de circonstance qui ne concerne ni l’islam en tant que religion ni tous les musulmans. 

Son erreur est de croire pouvoir créer un islam spécifique à la France qui serait républicain et moderne alors que dans les autres pays il resterait traditionnel et archaïque. C’est une arrogance qui exprime une ignorance quant à l’islam et son histoire. La « véritable réforme » de l’islam est celle qui l’interroge en tant que religion et surtout qui l’interroge en profondeur. 

9 - Quels sont les chantiers prioritaires à mettre en place pour relever avec efficacité et efficience les défis de la réforme de l’islam ?

Razika Adnani : Pour cela il faut qu’il y ait, et cela concerne ceux qui ont besoin de religion, une prise de conscience quant à la nécessité de faire cette réforme de l’islam. Qu’ils réalisent que l’évolution fait partie de la nature de l’existence et que la religion ne peut pas échapper à cette logique. Il faut que les musulmans comprennent qu’ils ne peuvent plus continuer à concevoir et pratiquer l’islam tel qu’il a été pensé et compris par les premiers musulmans, autrement dit avec des moyens culturels, psychologiques et sociologiques qui sont révolus. 

Il faut tout d’abord qu’elle soit une réforme qui n’interroge pas uniquement les textes, mais aussi la théologie. Qui ne se limite pas à la réinterprétation, mais concerne aussi le rapport aux textes. Qui ne limite pas le champ de l’action de la pensée, mais au contraire la libère des obstacles qui l’ont jusque-là empêchée d’accomplir sa fonction convenablement. Cette réforme doit donc commencer par réhabiliter la pensée et rendre à la raison sa noblesse. Il faut revaloriser l’intelligence et l’humain en tant qu’être penseur afin que les musulmans n’aient plus peur de réfléchir et de raisonner.

Il faut que cette réforme libère l’islam de l’emprise de la politique qui l’instrumentalise et en finisse avec l’intrusion de la religion dans la politique. Séparer l’islam de la dimension politique pour bien distinguer ce qui revient à la religion de ce qui revient à la politique. Afin que la politique soit pensée et jugée en tant que politique et afin que la religion soit une religion qui s’occupe de la relation de l’individu avec Dieu et non une organisation sociale et juridique.

Il faut tout d’abord qu’elle soit une réforme qui n’interroge pas uniquement les textes, mais aussi la théologie. Qui ne se limite pas à la réinterprétation, mais concerne aussi le rapport aux textes. Qui ne limite pas le champ de l’action de la pensée, mais au contraire la libère des obstacles qui l’ont jusque-là empêchée d’accomplir sa fonction convenablement. Cette réforme doit donc commencer par réhabiliter la pensée et rendre à la raison sa noblesse. Il faut revaloriser l’intelligence et l’humain en tant qu’être penseur afin que les musulmans n’aient plus peur de réfléchir et de raisonner.

Il faut que cette réforme libère l’islam de l’emprise de la politique qui l’instrumentalise et en finisse avec l’intrusion de la religion dans la politique. Séparer l’islam de la dimension politique pour bien distinguer ce qui revient à la religion de ce qui revient à la politique. Afin que la politique soit pensée et jugée en tant que politique et afin que la religion soit une religion qui s’occupe de la relation de l’individu avec Dieu et non une organisation sociale. 

Il faut réinterpréter les versets qui ont une portée universelle et les mettre en avant et notamment les versets qui aborde la liberté de conscience tel que le verset 256 de la sourate 2, la Vache : « Nulle contrainte en matière de religion ». La non reconnaissance de cette liberté comme un droit pour tout individu est un problème majeur dans les sociétés musulmanes et dans notre société algérienne. Il faut libérer ces versets de l’ interprétation des anciens qui ont décidé que cette liberté de conscience ne concernait pas les musulmans, ceux qui ont embrassé la religion musulmane ou qui sont nés de parents musulmans, mais uniquement les non musulmans qui sont libres d’adhérer à l’islam ou de ne pas y adhérer. Je peux citer également le verset 105 de la sourate 5, la Table Servie : « Ô les croyants ! Vous êtes responsables de vous-mêmes! Celui qui s’égare ne vous nuira point si vous, vous avez pris la bonne voie ». Je trouve ce verset intéressant, car il recommande clairement à chaque musulman de s’occuper, avant tout, de ses propres affaires. Ainsi, il peut être un appui qui donne au principe des libertés individuelles une légitimité aux yeux de ceux qui ont besoin d’être rassurés sur leur religion. Le verset 70 de la sourate 17, le Voyage Nocturne : « Certes, nous avons honoré les fils d’Adam. » est un autre exemple intéressant.  Il peut être sans doute un appui pour aller vers davantage d’humanisme et d’égalité entre tous les êtres humains, y compris entre les femmes et les hommes. 

* Ecrivain, philosophe et islamologue. Elle est membre du Conseil d’Orientation de la Fondation de l’Islam de France, membre du conseil scientifique du Centre Civique d’Étude du Fait Religieux (CCEFR), membre du groupe d’analyse de JFC Conseil et Présidente Fondatrice des Journées Internationales de Philosophie d’Alger.

jeudi 25 novembre 2021

Le Qatar en perte de vitesse chez les "arabo-musulmans", se rabat sur l'Europe ...

L'émir du Qatar utilise l'organisation internationale des Frères musulmans, comme cheval de Troie pour asseoir son pouvoir de grenouille qui se prend pour un bœuf ! 

Et pour pénétrer les pays sur lesquels l'émir jette son dévolue, les Frères musulmans ne cessent de ruser et de jouer des concepts occidentaux; puisqu'un parti politique frériste en Europe, se présente comme celui des "Démocrates musulmans" ... 

Et pour justifier leur islamisme compatible avec la démocratie, ils ne reculent devant rien. Ils invoquent les partis des " démocrates-chrétiens " d'Occident, auxquels ils se comparent. Drôle de parallèle !

Si les démocrates-chrétiens en appellent aux chrétiens, c'est pour mieux les intégrer dans la République et leur faire admettre les valeurs républicaines et la primauté du droit civil sur le droit religieux depuis la loi de 1905 de séparation de l'Etat de l'Eglise ! Ce qui n'est absolument pas le cas des Frères musulmans, qui instrumentalisent ce concept comme tant d'autres, pour mieux leurrer leurs opposants ... et l'Occident !

Leur dernière trouvaille, étant l' "islam de gauche" que vend aux Tunisiens, Naoufal Saïed frère de l'autre, président de la Tunisie.

Or nous savons que leur programme est la chariaa et le coran et que leur action politique est de convertir le monde entier au wahhabisme et à défaut à lui imposer leur modèle sociétal, celui de la péninsule Arabique, berceau du wahhabisme ! Les Frères musulmans étant de tous les islamistes les mieux organisés et maitrisant aussi bien les cultures des Occidentaux que leur Lois ... savent comment faire pour les pénétrer et s'y pérenniser, leur objectif étant de parvenir au pouvoir en ces pays aussi ! Leur chance, c'est l'ignorance des Occidentaux sinon leur naïveté ou pire la connivence de leurs responsables politiques avec cette organisation criminelle !

R.B

Fabrice Balanche *

Les Frères musulmans : un mouvement en quête d’un nouveau souffle ?

Alicia Piveteau : Quelle est l’origine du mouvement des Frères musulmans ? Quelle idéologie prônent-ils ?

Fabrice Balanche : L’instituteur égyptien Hassan el-Banna crée les Frères musulmans en 1928 dans un contexte de développement du foyer sioniste en Palestine et dans une époque où la colonisation offrait aux Britanniques la mainmise sur le canal de Suez. Ces facteurs amènent Hassan el-Banna à imaginer un mouvement religieux qui pourrait s’opposer à la colonisation et à la domination du monde arabo-musulman par les Occidentaux. Selon ce penseur, il fallait retrouver la voie de l’islam pour chasser les colonisateurs car les musulmans, en perdant leur foi, avaient permis la domination occidentale. C’est le cœur de la doctrine des Frères musulmans, qui se retrouve aussi à Gaza avec la branche palestinienne des Frères musulmans, le Hamas. Dans un premier temps, ce groupe refusait de participer aux combats aux côtés de l’OLP  -  Organisation pour la libération de la Palestine -, car il fallait d’abord « ré-islamiser » la société palestinienne avant d’affronter Israël. Pour les Frères musulmans, ce mouvement de « réislamisation » des sociétés doit se réaliser au sein du monde musulman mais également à l’extérieur, notamment en Europe où se trouvent des foyers de populations musulmanes. Le corpus des Frères musulmans s’articule, à l’origine, autour de la pensée de Ibn Taymiyya, un théologien sunnite du XIIIème siècle, confronté aux tentatives de conquête des Occidentaux pendant les croisades. Ce dernier tenait également une position radicale à l’égard des chiites et des chrétiens locaux. À ses yeux, la seconde obligation pour un fidèle, après la foi, est la défense des terres musulmanes.

Les Frères musulmans n’hésitent donc pas à utiliser la violence. Prenons leur emblème : deux sabres sont croisés et un appel au combat est fait avec l’injonction « Préparez-vous ! ». Ils le prouvent lorsqu’ils fomentent l’assassinat du Premier ministre égyptien Mahmoud an-Nukrashi Pasha en 1948, lorsqu’ils tentent d’assassiner le président égyptien Nasser en 1954, ou enfin, lors du meurtre du président Anouar el-Sadate en 1981, perpétré par un groupe islamiste radical issu de la mouvance frériste. Autre exemple, l’actuel numéro un d’Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, a débuté son parcours chez les Frères musulmans. Le penseur égyptien Sayyid Qutb, mis en prison puis exécuté sous Nasser, prônait également la lutte armée et la violence comme moyen d’action pour parvenir à ses fins. Il est une source d’inspiration à la fois pour les salafistes et pour les Frères musulmans. Pourtant, la tendance veut que les salafistes soient considérés comme des radicaux et les Frères musulmans comme des modérés. En réalité, la frontière est très poreuse entre ces deux groupes, qui partagent un corpus idéologique similaire. Les Frères musulmans se distinguent par une stratégie plus moderne en participant aux élections et en recrutant dans des cercles d’intellectuels, là où les salafistes s’intéressent surtout aux classes les plus populaires.

Outre cette violence, leur dogme consiste à imposer la charia et à considérer la connaissance ou le pouvoir politique comme des dons de dieu qui ne peuvent s’exercer qu’à travers le Coran. Pour donner corps à ce mouvement et organiser sa structure, Hassan el-Banna s’est inspiré du nazisme et du fascisme italien ; dans les années 1940, il écrivait : « Hitler et Mussolini ont conduit leur pays vers l’unité, la discipline, le progrès et le pouvoir ». En effet, les Frères musulmans reprennent la stratégie du « one man, one vote, one time » - « un homme, une voix, une seule fois ». Ainsi, une fois le pouvoir atteint grâce aux élections, il est conservé et sanctuarisé. Le jeu démocratique est accepté uniquement pour arriver au pouvoir, mais une fois acquis, seules les lois de Dieu peuvent s’appliquer.

Alicia Piveteau : Comment se diffuse l’idéologie des Frères musulmans ?

Fabrice Balanche : Leur projet initial est de refuser l’État séculier et de s’opposer à l’intégration des musulmans au sein des républiques. Ils défendent ainsi un système politique où le pouvoir politique et religieux est incarné dans une seule personne, le Calife. La confrérie des Frères musulmans est donc comparable à une secte : les membres sont tenus de se consacrer presque exclusivement à leur mouvement religieux et ne peuvent pas adhérer à un autre parti politique. Ils possèdent leurs propres associations fréristes d’étudiants, de médecins, de travailleurs, ou ont leur propre banque, et même leur propre média. Afin de convaincre les populations, les sphères de l’éducation et du social sont massivement investies. Dans les pays arabes où le modèle de développement a échoué, où des carences médicales et éducatives sont visibles, les Frères ont créé les structures nécessaires pour supplanter les services publics.

En raison de la proximité géographique, les Frères musulmans se sont d’abord diffusés au Proche-Orient  - comme en Syrie ou en Palestine  -  puis au Maghreb. Après la série d’indépendances, la Tunisie, le Maroc et l’Algérie ont voulu arabiser l’enseignement dans leurs écoles. Toutefois, ces pays souffraient d’un déficit de personnel pour dispenser ces cours. Des coopérants égyptiens, dont la plupart étaient des Frères musulmans, sont donc venus répondre à ce besoin d’enseignement et ont contribué au développement de l’islamisme au Maghreb. Si les Frères musulmans ont soutenu le coup d’État de Nasser en 1952 pour des motivations nationalistes et pragmatiques, leur objectif, qui était de se débarrasser ensuite du raïs égyptien pour prendre le pouvoir, a échoué. Nasser a en effet initié une répression à leur égard qui les a poussés à fuir l’Égypte et à se répandre dans le monde arabe, notamment là où un besoin éducatif se faisait sentir. Les pétromonarchies du Golfe en ont beaucoup accueilli et les ont soutenus politiquement tant que l’Égypte nationaliste arabe représentait une menace pour eux.

Alicia Piveteau : En 2012, les Frères musulmans remportent l’élection présidentielle en Égypte avec la victoire de Mohamed Morsi. À peine un an plus tard, il est écarté du pouvoir. Comment expliquer cette situation et cet échec ? Que reste-t-il du mouvement en Égypte ?

Fabrice Balanche : Lorsque les manifestations débutent en Égypte en décembre 2010, les Frères musulmans sont en première ligne. Pourtant, leur rôle a longtemps été minimisé par les journalistes et les analystes, qui pensaient qu’il s’agissait d’un mouvement totalement spontané. Sous le mandat du président Moubarak, la confrérie était surtout implantée dans les associations caritatives, puis progressivement le droit de participer aux élections leur a été concédé. En parallèle, sur la scène internationale, les États-Unis ont commencé à voir dans les Frères musulmans une solution aux problèmes de gouvernance en Égypte. Finalement, ils remportent les élections législatives en janvier 2012, puis quelques mois plus tard, les élections présidentielles. Mohamed Morsi est élu avec peu de marge et les résultats seront contestés pendant plus d’une semaine. L’armée égyptienne refusait le résultat du scrutin mais sous la pression des Américains, la victoire du président frériste a été acceptée. Une fois au pouvoir et en reprenant les méthodes des partis fascistes, les Frères musulmans ont commencé à verrouiller le système et à placer leurs partisans aux postes stratégiques.

En novembre 2012, lors du traditionnel défilé en souvenir de la guerre du Kippour de 1973, des anciens membres de la Gamaa al-Islamiya (1) sont placés à côté du président Morsi dans la tribune d’honneur, bien que ce groupe soit à l’origine de l’attentat qui causa le décès du président Anouar el-Sadate. Pour l’armée égyptienne, cet acte n’est pas acceptable. Cela constitue le signal qu’il faut lancer un coup d’État et l’armée peut compter sur le soutien de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, qui voient d’un très mauvais œil l’accession au pouvoir de la confrérie en Égypte. En juillet 2013, quand l’armée reprend la tête de l’État, Morsi est emprisonné, la constitution de 2012 est suspendue et les Frères musulmans sont éjectés du pouvoir puis réprimés. Depuis, la présidence du maréchal Al-Sissi marque le retour de l’armée au pouvoir en Égypte et de la clandestinité pour les Frères musulmans.

Alicia Piveteau : Pourquoi le Qatar a-t-il décidé de soutenir les Frères musulmans ? Quels sont les enjeux pour Doha ?

Fabrice Balanche : Chassés d’Égypte sous Nasser, les Frères musulmans ont trouvé refuge dans les États du Golfe. L’Arabie saoudite, en mauvais termes avec Nasser, finance et utilise la confrérie contre son ennemi et plus globalement contre tous les partisans nationalistes et séculiers. La fissure entre le royaume saoudien et les Frères a néanmoins lieu en 1990, lors de l’invasion du Koweït par Saddam Hussein. En effet, l’opération est soutenue par les Frères, alors que Riyad s’y oppose.

C’est au Qatar qu’ils trouvent un nouveau refuge, au moment où le prince héritier Hamad ben Khalifa Al Thani écarte son père du pouvoir tandis que ce dernier était en Europe. Le nouveau leader prend la tête de l’État en 1995 et voit dans les Frères musulmans des cadres utiles au développement qatari. Dans une confrontation quasi-constante avec son voisin saoudien, le Qatar utilise les Frères musulmans comme un pion stratégique et les considère comme un moyen d’étendre son influence régionale et internationale. Cette stratégie est particulièrement visible lors des printemps arabes. La confrérie soutient les partis fréristes  -  Ennahdha en Tunisie, le Parti de la justice et du développement au Maroc ou le Conseil national dominé par les Frères musulmans en Syrie. L’argent du Qatar s’allie à ce réseau pour renverser les régimes autoritaires et permettre ainsi à Doha de devenir le phare du monde arabo-musulman.

Autre exemple d’influence : Tariq Ramadan, petit-fils du fondateur Hassan el-Banna, est envoyé au Caire pour faire des études religieuses puis obtient une chaire à l’Université d’Oxford financée par le Qatar. En effet, pour que Tariq Ramadan obtienne le titre prestigieux de professeur à Oxford, le Qatar a réalisé un don de plusieurs dizaines de millions d’euros à l’université britannique. Ainsi, de 2012 à 2017 (2), Tariq Ramadan reçoit-il 35 000 euros mensuels du Qatar pour occuper la chaire d’islamologie d’Oxford et diffuser la pensée frériste.

Alicia Piveteau : Après une période de relations exécrables, Ankara et Le Caire se rapprochent à nouveau. Cela augure-t-il d’un changement d’attitude de la part de la Turquie qui est, avec le Qatar, l’un des principaux soutiens des Frères musulmans ? Quelles pourraient en être les conséquences ?

Fabrice Balanche : L’AKP, le Parti de la justice et du développement, est proche idéologiquement des Frères musulmans sans pour autant en être une filière officielle. En 2008, lorsque Barack Obama arrive à la Maison-Blanche, il a pour ambition de rétablir les liens avec le monde musulman et de réparer les années Bush. Il défend l’idée du « regime change », c’est-à-dire de la nécessité de changer les régimes autoritaires en des régimes plus démocratiques. Entretemps, et toujours grâce aux financements qataris, les Frères musulmans se sont propagés en Occident et ont su convaincre les administrations européennes, américaines et françaises, qu’ils étaient la solution au « regime change ». Ils expliquaient pouvoir incarner l’alternative modérée, capable de répondre aux aspirations musulmanes des populations, de respecter les constitutions et le droit des femmes, sans être des dictateurs. Le modèle islamo-démocrate de la Turquie servait d’exemple et de preuve. Recep Tayyip Erdoğan a pris le pouvoir en 2002, et pendant dix ans, son pays fut cité comme un modèle de réussite : les militaires sont écartés du pouvoir, les traditions sont respectées et les règles démocratiques sont appliquées. Le président Erdoğan rêvait de reprendre de l’influence dans le monde arabe et a pleinement joué la carte de l’alternative aux dictatures.

Lorsque Ben Ali tombe en Tunisie en 2011 pendant les printemps arabes, Erdoğan se rend sur place avec l’objectif d’exporter le modèle turc et d’apporter son soutien aux Frères musulmans. Dans son projet global, Ankara se voulait être le centre de l’islam d’Europe occidentale, et notamment de l’islam de France. En s’appuyant sur le tissu associatif frériste, il voulait fédérer les communautés turques dans un premier temps, puis le reste des musulmans. Coopérer avec les Frères musulmans, déjà installés en Europe, permettait donc à Erdoğan de disposer de leviers stratégiques et politiques en Occident. Toutefois, depuis la répression du coup d’État manqué de 2016, le regard sur la Turquie a radicalement changé, et la méfiance des pays européens à son égard s’est considérablement renforcée.

En réislamisant Sainte-Sophie, et plus largement, en visant la domination du monde sunnite, la Turquie est rentrée dans un conflit avec l’Arabie saoudite. Ankara n’a alors pu compter que sur le seul soutien de son allié qatari. Ce dernier a signé un accord militaire avec la Turquie en 2016, qui a abouti notamment à la construction d’une base turque à Doha abritant 3000 hommes et assurant ainsi au Qatar une protection au plus fort de la crise avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. C’est donc naturellement que le Qatar est devenu en seulement cinq ans le deuxième investisseur du pays et qu’il finance généreusement l’expansionnisme de la Turquie en Libye, Syrie, Somalie, Afrique sub-saharienne, etc; et à travers les réseaux fréristes. Les pays arabes voient, à l’exception du Qatar, d’un mauvais œil le retour de l’ottomanisme. Mais depuis le printemps 2021, la Turquie commence à changer de stratégie. Le pays connaît des difficultés économiques et doit faire face à un isolement régional. Pour obtenir un modus vivendi avec l’Égypte et l’Arabie saoudite, Ankara a demandé, en avril dernier, aux Frères musulmans de stopper les programmes trop incendiaires de leurs chaines de télévision, comme El-Sharq, Mekameleen et Watan, basées sur son sol et diffusées au Moyen-Orient. Il ne s’agit pas d’une rupture entre la Turquie et les Frères musulmans, mais pour l’instant d’une prise de distance à l’égard d’un allié affaibli et qui pourrait se révéler à terme encombrant. 

En cas de rupture entre la Turquie et les Frères musulmans, ces derniers perdraient l’une des rares terres d’accueil où ils peuvent prospérer sur le plan de la communication et de leur organisation. Il reste le Qatar, éloigné de l’Europe, alors que c’est précisément vers l’Europe occidentale, vers les pays démocratiques, où se trouve une population musulmane en quête d’identité, qu’ils mènent désormais leur combat.

Alicia Piveteau : Outre le cas de la Turquie, les Frères musulmans semblent aujourd’hui perdre en influence, comme l’illustrent les situations politiques au Maroc et en Tunisie. Où sont-ils implantés et influents aujourd’hui ? 

Fabrice Balanche : En effet, les Frères musulmans sont en perte de vitesse au Maroc, où, suite aux dernières élections de septembre 2021, ils sont passés de 125 à 12 députés, perdant plus de 80 % de leurs électeurs. En Tunisie également, alors que le président Kaïs Saïed a pris les pleins pouvoirs, marginalisant l’Assemblée dans laquelle ils détenaient la majorité relative. C’est aussi le cas au Yémen, où leur parti, al-Islah, est marginalisé, ou encore au Soudan, où le gouvernement de transition qui a chassé Omar el-Bechir a interdit les Frères musulmans en 2020, car durant les trente années de sa dictature, son administration et les Frères musulmans ne faisaient qu’un. Finalement, leur sphère d’influence est aujourd’hui davantage en Europe occidentale puisque dans les pays arabes, leur influence politique a nettement diminué et les pouvoirs en place les combattent avec efficacité.

Alicia Piveteau : Selon certains observateurs, l’Europe serait une terre d’influence des Frères musulmans, et pour Mohamed Sifaoui, la France serait trop passive à leur égard alors que ces derniers œuvrent insidieusement à peser sur les décisions politiques (3). Quel est concrètement l’état de l’influence et de l’implantation des Frères musulmans en Europe ?

Fabrice Balanche : Lorsque Donald Trump remporte la présidence des États-Unis en 2016, il arrive avec la volonté de classifier les Frères musulmans comme une organisation terroriste. Tout d’abord, une partie des Républicains, comme l’influent sénateur du Texas, Ted Cruz, considèrent les Frères musulmans comme une organisation professant « une idéologie islamiste violente » et s’étant donné « la mission de détruire l’Occident ». D’autre part, Donald Trump veut appuyer les décisions de l’Égypte, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, de considérer les Frères musulmans comme une organisation terroriste. Cela permettra de sanctionner toutes les personnes et organisations qui les financent.

Pour l’Europe, la question ne s’est pas posée, jusqu’à ce que l’Autriche interdise la confrérie en juillet 2021, grâce à sa nouvelle loi antiterroriste. Ce retard s’explique sans doute par la naïveté durable des Européens à leur égard et pour la France, par une stratégie géopolitique. En 2012, la France partageait le constat des États-Unis, qui voyaient à travers les Frères musulmans une solution pour stabiliser la région. Des diplomates au Quai d’Orsay, notamment dans la cellule « Afrique du Nord/Moyen-Orient », influencés par des universitaires « frérophiles », furent convaincus par la promesse des Frères de respecter la « laïcité » et la « démocratie » une fois arrivés au pouvoir. Quelques années plus tard, en 2015, dans le contexte des attentats en France, l’attention s’est focalisée sur les membres de groupes terroristes, à savoir de Daech ou d’Al-Qaïda. À cette période et en comparaison avec les salafistes, les Frères musulmans ont su conserver leur image de groupe modéré. Habiles sur le plan politique, ils ont réussi à toucher des subventions publiques, notamment dans le cadre de la « politique de la ville », et à s’installer durablement dans le tissu associatif, éducatif et politique. Depuis peu, politiques et chercheurs commencent à s’interroger sur le danger potentiel qu’ils représentent. Gilles Kepel les inclut dans ce qu’il nomme le « jihadisme d’atmosphère » (4), autrement dit dans l’écosystème islamiste qui mène une stratégie de conquête du pouvoir et de rupture avec la république en bloquant l’insertion des habitants français d’origine musulmane.

Dans les universités, le courant frériste se dissimule derrière le mouvement décolonialiste et la culture « woke » (5). Bernard Rougier (6) a enquêté sur leur emprise dans la banlieue parisienne ; Christian Chesnot et Georges Malbrunot (7) ont quant à eux montré comment le financement de la mosquée An-Nour de Mulhouse provenait en très grande partie de la Qatar Charity. Pour les Frères musulmans qui sont derrière ce projet, il s’agit d’enraciner et de développer l’islam politique en Europe, dans des mosquées qui sont des centres de vie. On n’est pas dans l’illégalité, ni dans le financement direct du terrorisme. En revanche, il s’agit bien du soutien à une idéologie qui génère un jihadisme d’atmosphère et accentue le communautarisme. Les autres pays européens sont aussi victimes de cette offensive frériste soutenue par le Qatar et la Turquie. L’ensemble de l’Europe occidentale est concerné. En premier lieu le Royaume-Uni, où les Frères musulmans exilés politiques se sont installés très tôt, et profitant de la tolérance à l’égard du communautarisme, ont développé leurs institutions sociales et politiques. En Allemagne, les services de renseignement s’inquiètent de la progression exponentielle d’organisations et de mosquées fréristes qui gagnent en popularité. Après l’attentat contre la synagogue Stadttempel de Vienne, le 2 novembre 2020, l’Autriche a décidé de combattre fermement ce jihadisme d’atmosphère que les Frères musulmans contribuent à propager, en interdisant la confrérie. La question se pose clairement aujourd’hui au niveau de l’Union européenne.

 

* Maître de conférences en géographie à l’Université Lyon 2

 

(1) Gamaa al-Islamiya est un mouvement sunnite égyptien islamiste considéré comme une organisation terroriste par les États-Unis et l’Union européenne.

(2) L’Université d’Oxford le suspend en 2017 en raison des accusations de viol à son égard. Il n’a pas été réintégré depuis.

(3) https://​www​.lefigaro​.fr/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​-​f​r​a​n​c​e​/​m​o​h​a​m​e​d​-​s​i​f​a​o​u​i​-​l​e​s​-​f​r​e​r​e​s​-​m​u​s​u​l​m​a​n​s​-​v​e​u​l​e​n​t​-​f​r​a​c​t​u​r​e​r​-​l​a​-​s​o​c​i​e​t​e​-​2​0​1​9​0​924

(4) Gilles Kepel, Le prophète et la pandémie, Paris, Gallimard, 2021.

(5) « Woke » se réfère au verbe « to wake », traduit en français par « se réveiller ». Les partisans de la culture woke se mobilisent contre les injustices à l’égard des minorités. Ils se revendiquent comme conscients de toutes les discriminations subies par les toutes les minorités (ethniques, religieuses, sexuelles…).

(6) Bernard Rougier, Les territoires conquis de l’islamisme, Paris, PUF, 2021.

(7) Christian Chesnot et Georges Malbrunot, Qatar Papers : comment l’émirat finance l’islam de France et d’Europe, Paris, Michel Lafon, 2019.

Légende de la photo en première page : Le signe de Rabia, symbole de ralliement des Frères musulmans. En perte de vitesse au Moyen-Orient et au Maghreb, la sphère d’influence des Frères musulmans se tourne aujourd’hui vers l’Europe occidentale. Face à ce développement que certains jugent inquiétant, l’Autriche est devenue le 8 juillet 2021 le premier pays européen à interdire la confrérie islamiste qui avait notamment centralisé dans ce pays, à Graz, le « trésor de guerre » auparavant situé dans leur ancien fief financier : le Royaume-Uni. L’arrivée massive de mouvements de fonds vers Graz a éveillé les soupçons des enquêteurs autrichiens qui, au terme d’une enquête tentaculaire comprenant 21 000 heures d’écoutes, ont révélé la puissante emprise des Frères musulmans dans le pays. L’Autriche était devenue un pays-refuge pour les Frères, étant le seul de l’UE à accorder un statut officiel à l’Islam (celui de collectivité de droit public).