mercredi 8 février 2017

La Tunisie fait-elle rêver les algériens ?

 « Ce n’est pas la révolte en elle-même qui est noble, mais ce qu’elle exige »
Albert Camus


Vu l'affluence des algériens en Tunisie depuis la révolution, cela confirme l'impression que j'ai eue lors de mon séjour entre Alger et Constantine, qu'ils s'ennuient chez eux car ils manquent de lieux de loisirs : plages, restaurants, bars, boîtes de nuit ... 
Pour un pays méditerrannéen, l'Algérie semble triste ! 
En discutant avec des algériens rencontrés lors de ce voyage, ils confirment leur engouement pour la Tunisie dont ils apprécient beaucoup l'art de vivre des tunisiens et les loisirs en tous genres qu'offre le pays à ses visiteurs; certains avouant y prendre une bouffée d'oxygéne, loin des carcans de la société algérienne devenue malheureusement bigote depuis que le pouvoir a cédé au FIS (Frères musulmans d'Algérie) l'emprise sur elle. 
Ce qu'ils apprécient le plus, c'est la liberté de consommer et de boire, aussi bien dans les hôtels que dans les villes. 
Mais n'y aurait-il pas un risque pour les tunisiens que la bigoterie bien ancrée dans la société algérienne, ne vienne accentuer l'islamisation de la société tunisienne par les Frères musulmans nahdhaouis depuis qu'ils dominent le pouvoir en Tunisie ?
R.B

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Kamel Daoud

La Tunisie est la possibilité d'une île
Les Tunisiens sont sévères avec leur révolution : elle va mal, fait mal, est mal faite. Le pays est en difficulté, n'a pas beaucoup d'argent et les petits Ben Ali repoussent doucement à l'ombre des indécisions. Aux yeux de l'Algérien passant, cela fait un peu sourire car le désenchantement chez nous dure depuis 53 ans presque. Là où en Tunisie, la désillusion est si jeune (trois ans) qu'elle en ressemble à un caprice. Que leur dire ? Tout : qu'ils ne savent pas ce que vaut, au change du symbole, leur révolution encore vive dans le désastre de ladite «arabité», c'est le seul pays qui prouve encore qu'il y a de l'espoir. On ne leur répètera jamais assez car les Tunisiens ont peu conscience de leur reflet dans nos déserts. Il faut encore et encore leur répéter qu'ils doivent réussir car cela implique pour nous la possibilité d'une île. Sinon, nos dictateurs auront raison. Déjà qu'en Algérie, l'exemple libyen et syrien ou égyptien assure la survie miraculeuse d'un régime qui est allongé comme Moubarak, fou comme Kadhafi, violent comme Bachar, rusé comme Ali Salah.

La Tunisie devine peu son poids, habituée qu'elle est à l'angle discret de sa géographie et à la modestie de ses ambitions régionales. « Un petit pays qui a donc de petits problèmes », résume un ami dans les rues lumineuses de son pays. Faux, car ce pays a aussi inventé la grande solution. On le ressent dans la rue et les esprits. Discussion avec un jeune homme brillant qui, entre vie de commerce et de loisirs, réinvente la solidarité dans la Tunisie profonde : initiatives envers les lycées, les femmes, les villages oubliés, etc. Etonnement en soi et presque de la jalousie à entendre ces gens parler de leurs initiatives en toute liberté : « Ici, les ministères ont peu d'argent et de moyens : quand quelqu'un lance une initiative, ils sont preneurs». Cela vous plonge dans la songerie du pays derrière le dos, le vôtre. Là, on ne peut pas bouger sans agrément, autorisation, bureaucratie. Tout est à l'ombre de la méfiance policière. Je ne peux pas aller dans les écoles algériennes, parler de littérature sans le cachet humide de Bouteflika lui-même. Si on lance des initiatives d'internats subventionnés, de lycées autonomes en énergie, recyclage ou alimentation, on a besoin de deux conteneurs d'autorisations au bout d'un siècle de procédures. On ne peut rien faire pour son pays ligoté, que gémir, médire puis grimacer et regarder les radios des mille collines (Echourouk et Ennahar) réinventer le FIS sous vos yeux et fabriquer une guerre civile à venir.

Ce qui frappe en Tunisie est ce concept lumineux, libre, vif et essentiel : la possibilité d'entreprendre, de faire quelque chose. Le militantisme n'a pas ce sens de concurrence vers le Pouvoir, mais d'engagements solidaires envers les siens. C'est-à-dire que l'on peut faire quelque chose, qu'on le fait, sans méfiance, ni doute, ni la rouille majeure du soupçon, ni inquisitions. Les raisons : Ben Ali a fui, il n'y a pas de pétrole « don de Dieu » qui transforme le peule en malédiction de la démographie, il n'y a pas d'armée qui pèse, pas d'anciens moujahidine, de famille révolutionnaire qui butinent le butin de guerre. C'est un pays qui subit les islamistes, le terrorisme et la crise mais qui attend encore quelque chose de lui-même, essaye, tente et ne sombre pas. Beaucoup de Tunisiens savent intuitivement, même s'ils tentent de l'oublier dans le bavardage, que leur Tunisie dépend d'eux, de chacun et qu'ils n'ont que ce pays sous l'aisselle dans le voyage du monde.

La révolution est dure, coûteuse, mais l'initiative est donc possible, l'entreprise, l'acte. La Tunisie est la possibilité d'une île, l'Algérie est un continent perdu. On en est frappé. Bien sûr les grimaces chez nous sont des essaims quand on parle de l'espoir dans ce pays voisin. C'est qu'on n'aime pas voir les autres réussir. Et on est solidaire dans les échecs. C'est notre métaphysique : il est douleur pour le pays qui a brillé par une guerre de Libération, de voir que d'autres se souviennent ou vivent mieux la liberté.

Passons. L'attentat du musée est encore dans les discussions ici. Mais la Tunisie n'est pas un musée figé. C'est un vif pays qui habite le présent.





8 commentaires:

  1. Kamel Daoud et Camus: même combat

    http://www.huffingtonpost.fr/naima-charai/kamel-daoud-et-camus-meme-combat_b_9401490.html

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  2. Le succès de la Tunisie dépend auusi du soutien de l'Algérie, qui bénéficiera à son tour de la réussite tunisienne. Les destins des deux pays sont intimement liés.

    Merci Kamel daoud pour ce magnifique texte!

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  3. Beaucoup de tunisiens aimeraient partager votre optimisme en regardant leur pays sombrer dans l'indifférence et leur "révolution" en surcharge de désespoirs et d'escroqueries. Votre article rallume quant même dans nos cœurs un petit coin de tiédeur. Merci.

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  4. Un point de vue très intéressant. ..Le grand élan d espoir en Tunisie après le départ de Ben Ali a été asphyxié et continue à l être par une classe politique opportuniste et médiocre.

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  5. Malgré l'opportunisme et la médiocrité de la classe politique post-révolutionnaire, la société civile tunisienne a atteint un tel degré de conscience et de maturité que c'est par elle et sous sa pression que se maintiendra l'espoir et se réaliseront, je l'espère, graduellement les objectifs (liberté et dignité) pour lesquels s'est déclenchée cette révolution, malgré les obstacles, les difficultés sinon les dangers . J'y crois encore comme beaucoup de tunisiens.

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  6. Texte magnifique, plein d'espoir pour la Tunisie.Merci K.Daoud pour cette confiance dans la société tunisienne. Peu d'intellectuels s'y penche; même en Europe et en France on ne les entend que quand il y a des plateaux télé pour parader ou des scènes de visibilité publique. Actuellement notre pays est en phase de construction, de souffrances et d'accouchement. Ca n'intéresse personne ... jusqu'au prochain "Evènement" médiatisable, là on les reverra ...

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  7. LE POINT COMMUN ENTRE Ahmed Abdel SAMAD et Kamel DAOUD ?

    Les deux sont des ex-frères musulmans qui ont su conserver intact leur esprit critique !

    Il est rare qu'on puisse sortir de la confrérie sans laisser des plumes, voir sa peau : les deux, font l'objet d'une fatwa de mise à mort.

    D'avoir bien connu de l'intérieur la secte, ils savent de quoi ils parlent quand ils mettent en garde contre cette confrérie et le wahhabisme qu'elle diffuse partout où elle s'installe !
    Il suffit de voir dans quel état se trouvent l'Egypte et l'Algérie, leurs pays respectifs d'origine.

    http://latroisiemerepubliquetunisienne.blogspot.fr/2013/07/lislam-na-rien-apporte-lhumanite-cest.html

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