jeudi 19 septembre 2019

RAF RAF, BEAU RAF RAF, QU'ONT-ILS FAIT DE TOI ?

Voilà un exemple de la façon dont on défigure et détruit les plus beaux sites, d'une Tunisie qui a pourtant axé son économie sur le tourisme !
L’image contient peut-être : océan, ciel, plein air, nature et eau


Raf Raf dont j’ai connu la plage en 1969, était encore semi-sauvage. Les collines qui enserrent sa plage étaient constituées de forêts et de quelques vergers où sont cultivés figuiers, oliviers, figuiers de barbarie et surtout la vigne aux raisins muscat au goût unique. 

Cet été-là, il n’y avait sur la plage que deux huttes faites de palmes et de bambous ; et rien d’autres aussi loin que porte le regard de la plage vers ses collines environnantes. Huttes louées à deux familles venues passer leurs vacances en bord de mer ; servant la nuit aux femmes pour dormir, les hommes dormant à la belle étoile. 

Une mer de rêve, turquoise et limpide, un sable blanc immaculé, un ciel bleu. Au bout de la plage, une source d’eau claire glacée qui sourd de la colline et vient se jeter dans la mer et qui nous servait pour boire et nous laver. Au fond de ce tableau idyllique, comme point de mire, le fameux « bateau retourné », ce rocher si caractéristique de Raf Raf, encré dans sa rade, appelé aussi île Pilau !

Je suis revenu à Raf Raf en 1982 retrouver ce coin de paradis et j’ai découvert que le tourisme de masse commençait à le défigurerUn village de maisons poussées de façon anarchique, a remplacé les beaux vergers. La plage de sable a pour ainsi dire disparu et par endroit la mer vient lécher les fondations des maisons de bord de mer. La belle source n’est plus, probablement tarie ou détournée pour l’usage d’une des maisons construites en flanc de colline …
Bref j’ai pris mes cliques et mes claques et je suis rentré dépité à Hammamet … un autre village victime lui aussi de son succès !

Ma nièce et son mari ayant acheté depuis peu une maison à Raf Raf, insistaient pour que je leur rende visite. Pour m’appâter, ma nièce me dit qu’elle est située à une cinquantaine de mètres d’une plage au sable blanc et fin ! Ce qui m’a intrigué car en 1982 j’avais bien vu qu’il n’y avait plus de plage. Cette plage l’ayant connue en 1969 avec ma nièce, cela m’a fait plaisir de la redécouvrir avec elle.

Je m’y suis rendu avec des amis auxquels je parlais souvent de Raf Raf comme d'un paradis sur terre, pour voir ce qu’il est devenu.

Ce retour 50 ans après, sur un lieu magique de ma jeunesse, m’a fait à la fois du bien mais aussi beaucoup mal. A mon grand étonnement, je retrouve une plage de sable fin blanc telle que je l’avais connue en 1969. La mer était calme, limpide turquoise à souhait, le ciel d’un bleu azur magnifique, la température de l’eau et de l’air idéale. Une plage quasi déserte. L'invite est trop grande et le souvenir de belles baignades ravivé ... bref, je n’ai pu résister : je me suis jeté à l’eau, moi qui d’habitude faisais les difficiles pour me baigner. Une baignade qui m’a replongé dans mes souvenirs de jeunesse quand j’étais tel Robinson Crusoé sur son île déserte ! 

Si la plage était quasi déserte, c'est que pour les familles qui venaient habituellement à Raf Raf, les vacances sont finies. Elles ont la rentrée scolaire des enfants à assurer, d'autant que c'était la veille des élections présidentielles. Autrement, ma nièce me dit que la plage est régulièrement noire de monde et les parasols se touchent à perte de vue pour dire combien la densité des vacanciers est forte ... pour un si petit village !

Pour couronner le tout, nous avons déjeuné de bars grillés en bord de mer sur le sable fin, avec tabouna chaude, salade mechwia et légumes frits; le tout arrosé de Boga-Cidre, boisson de mon enfance bizertine ! Et cerise sur le gâteau, pour dessert que mieux que le raisin muscat de Raf Raf et ses figues noires mielleuses ! La nuit venue, j'ai dormi sur la terrasse dans une pièce avec vue sur le "bateau retourné". Une nuit de pleine lune, étoilée à souhait et la mer avait des reflets d'argent, mettant en valeur le rocher de la rade de Raf Raf ! 


Moments magiques !
Le mystère de la plage disparue, me sera élucidé par ma nièce. Si l’érosion des courants marins a fini par emporter la plage; il y a deux ans, me dit-elle, un programme germano-tunisien a permis de ré-ensabler la plage pour lui redonner son aspect d’antan : il faut dire que les allemands ont si bien travaillé, qu’on a du mal à croire qu’elle avait un moment disparu ! Certains même disent que les bâtisseurs indélicats, s'en sont servis pour édifier leurs maisons; ce qui est probable dans un pays où l'anarchie s'est généralisée.

Mais très vite la vision apocalyptique des maisons environnantes, me ramène à la triste réalité que subit Raf Raf. Vues de la plage, les constructions anarchiques se sont multipliées me dit-on, depuis la « révolution » de 14.01.2011, où la course à qui aura vue sur mer, touche presque toutes les maisons où les étages se rajoutent aux étages … jusqu'à parfois huit étages sur un littoral où la règle de l'urbanisme, n'autorise pas plus d'un étage ! 
Comme si cela ne suffisait pas, les constructions de maisons ont pris d'assaut les collines qui servaient d'écrin vert à cette plage au sable blanc avec sa mer turquoise !

Si l’anarchie touche toutes les maisons qui ignorent souvent ce qu’est un plan d’architecture ; le style ou plus exactement le mauvais goût, le dispute à la pollution visuelle !

Si les industriels du tourisme, hôteliers compris, ont entamé la destruction des sites touristiques avec une "politique" sur le court terme, empiétant et enlaidissant souvent jusqu’au domaine public que sont les plages (installation de gargotes, plantation de palmiers, voire de bananiers sur la plage !) ; les particuliers ne sont pas en reste en matière de constructions anarchiques et du mauvais goût. 

Si des règles d’urbanisme régissent le littoral en ce qui concerne les hôtels ; il semble qu’en matière de construction pour les particuliers, elles sont moins respectées, voir contournées par la corruption de fonctionnaires peu regardant qui délivrent les permis de construire en dépit des règles, laissant faire n’importe quoi !

Dans les années 80, un architecte avait lancé un style inspiré de l’Inde qu’il aurait visitée et qui l’aurait impressionnée au point de vouloir partager son goût "exotique" avec les tunisiens. Ses innovations architecturales se caractérisent par une profusion d’arcades et de coupoles stylisées empruntée à l'art hindou, souvent d’aucune utilité, sinon « décorative », mais qui jurent avec la couleur locale plutôt « arabo-mauresque ».

En effet, on a commencé à voir fleurir ce style naît dans Kélibia dont l’architecte est originaire, qui s’est très vite répandu dans tout le Cap Bon ! 

Dar Chaabane, ville voisine, et ses tailleurs de pierre renommés, vont apporter leur touche à cette curiosité architecturale, par la multiplication des colonnades et des balustrades torsadées. Et depuis quelque temps une sorte de rose bonbon affreux, vient égayer l’ocre monotone de la pierre de Dar Chabane ! 

Cette mode est reprise un peu partout en Tunisie, jusqu’au quartier Erriadh, îlot de houchs typiques de Jerba, rendu célèbre par Dar Dhiafa, un hôtel de charme; et plus récemment, par Jerbahood avec le street-art de centaine d'artistes venus du monde entier.

Bref, depuis la « révolution », le mauvais gout semble s’être démocratisé et généralisé !
Le drame, est qu’on est en train de défigurer la Tunisie dans l’indifférence générale et plus particulièrement de celle de l’Etat, censé avoir une politique urbanistique pour le littoral et les beaux sites de la Tunisie. Si les goûts et les couleurs personnels ne se discutent pas, il n’est pas normal qu’ils soient imposés à la collectivité. D’où le rôle de l’Etat qui doit avoir une politique globale d’urbanisme des villes et villages classés ! Rôle dévolu aux fonctionnaires de l'Etat (artistes, architectes, ingénieurs ...) pour veiller à ce qu'un minimum de règles soient respectées pour donner cohésion à un ensembles urbanistique d’un quartier, d'un village, d'une ville ... sinon c'est la porte ouverte à l'anarchie et à la pollution visuelle !

Ainsi, après Hammamet, Jerba et Sidi Bou Saïd, phares du tourisme de la Tunisie ; d’autres sites sont à leur tour abandonnés à l’anarchie la plus totale, comme Raf Raf, la Corniche de Bizerte, Sidi Salem de Bizerte … et bien d'autres sites ailleurs !

A cela s’ajoute que souvent les constructions ne sont jamais finies. On voit ici et là, des ébauches de colonnes hérissées de fils de fer, trahissant un nouvel étage en perspective ! Et chaque année, une nouvelle verrue se greffe mal sur l’ancien bâti, rajoutant de la laideur à la laideur.

Le plus drôle si ce n'est pas triste, le soucis premier des particuliers, semble être la "décoration"; multipliant la "pierre Dar Chabane" (véritable ou reconstituée) en façade et sur le toit de leur maison en chantier perpétuel ... alors qu'il doit y avoir d'autres priorités pour l'aménagement intérieur de leur maison ! 
Mais mettre le paquet et surcharger la " déco' ", semble devenu l'expression de la "réussite socio-professionnelle" de certains ... même si cela leur coûte de l'argent ! 
Ils ne se rendent même plus compte qu'ils paient pour enlaidir leurs maisons ! 

Si le monde entier connaît et admire Paris et Sidi Bou Saïd, ce n'est pas par hasard ! Les deux sont le produit d’une volonté politique réfléchie. Paris on le doit à la volonté de Napoléon III et à son ministre le Baron Haussmann qui l’avait mise en œuvre ; et Sidi Bou, on le doit au Baron d'Erlanger qui a demandé et obtenu des autorités tunisiennes que le village soit classé, rendant obligatoire le bleu et le blanc, devenus sa caractéristique; charge à ses habitants * d’entretenir la façade de leur maison et de peindre leurs murs en blanc et leurs portes et fenêtres en bleu !

Et dire que certains sites tunisiens sont proposés au classement au patrimoine mondial de l’humanité ! Si le dossier de Jerba est toujours en stand-by, il y a bien une raison : l’UNESCO ne peut accorder un classement à une île qu’on est en train de défigurer, d'autant que cette institution est débordée par le cas de Sidi Bou Saïd classé en 1960, et où les règles sont régulièrement transgressés ... souvent par les autorités tunisiennes elles-mêmes !
  
Même le quartier Erriadh où des amoureux de Jerba ont su convertir des houchs à l’abandon, en hôtel de charme, est victime à son tour de son succès ; gagné lui aussi par la mode lancée au Cap Bon dans les années 80 ; puisque de vieux houchs sont transformés en villas, souvent à deux niveaux, avec profusion de « décorations chaabanesques » ostentatoires et de mauvais goût, dénaturant un quartier où la sobriété des extérieurs est la règle !

Rachid Barnat

* Si le décret du 28 août 1915 assurant la protection du village, impose le bleu et le blanc assez bien accepté par les nombreux habitants occidentaux d'alors; la famille Lassram quant à elle, s'y est opposée arguant auprès du Bey qu'il est inadmissible qu'un étranger lui impose d’abandonner les couleurs traditionnelles, qu'étaient le vert et l'ocre jaune. 
D'où la dérogation municipale pour Dar Lassram, toujours en vigueur.  

4 commentaires:

  1. Peut être est-il bon de retrouver ses amis de jeunesse mais surtout ne pas retourner dans les lieux connus autrefois dans leur bel état de nature.

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  2. LES CONSTRUCTIONS ANARCHIQUES POURSUIVENT L'OEUVRE DE DEFIGURATION DES BEAUX SITES TUNISIENS ...

    Jean Pierre Ryf :

    Déjà que la Tunisie entière, Jerba comprise, se couvre d'urbanisme anarchique où se multiplient les couleurs criardes au lieu du blanc qui donnait sa note au pays, de maisons avec coupoles, balcons et tours façon hindous ! Des constructions de "m'as-tu vu", de nouveaux riches; hideuses et gâchant la vue ! Une pollution visuelle qui ne semble pas déranger les autorités du pays.

    De nouveaux matériaux, comme le marbre pour les portes donnant aux maisons l'allure d'un mausolée ou caveaux; voilà que l'on va détruire au lieu de restaurer les vieux et magnifiques immeubles du centre de Tunis qui faisait que Tunis, était Tunis !

    Alors certes, rénover les vieux immeubles, les moderniser coûte cher et la spéculation n'y trouve pas son compte mais c'est une conception à courte vue. Que sera Tunis sans ces immeubles qui lui donnent sa marque : une ville de plus, banal comme on en trouve partout et qui n'attirera plus.

    Tunis prendrait-il exemple sur Alger qui laisse s'abîmer des immeubles haussmanniens, qui faisaient son charme; en laissant s'abîmer des immeubles italianisant qui faisaient son charme ?
    Ne font-ils partie intégrante du patrimoine de ces pays, produits de leur histoire ?

    Dommage !

    https://immobilier.lefigaro.fr/article/les-immeubles-a-l-europeenne-du-centre-de-tunis-menaces-de-disparition_93eb48ca-0bf1-11ec-ab99-eaedc6e0ba3c/

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  3. POUR CEUX QUI APPRECIENT LES JARDINS ...

    Juan Pablo Molyneux :

    "Le jardin, c’est une partie de l’architecture.
    Quand on est dans une maison, il est important d’avoir de belles perspectives sur l’extérieur.
    J’ai toujours cette idée en tête lorsque je décore une pièce. "

    Malheureusement, on voit en Tunisie beaucoup de propriétaires bétonner à tout va leur terrain jusqu'à carreler l'espace prévu pour le jardin dans un soucis de rentabilité au m² bâtit, d'économiser l'eau et de "propreté"; puisque le jardin est synonyme pour certains de "salissures par les feuilles mortes" ... donc de superflu !

    Et le plus curieux, beaucoup refusant la verdure sur leur terrain, s'approprient le trottoir public devant chez eux pour y planter toutes sortes d'arbres et d'arbuste "décoratifs" mais surtout pour dissuader les stationnements sauvages quand des conducteurs peu scrupuleux garent leur voiture n'importe comment, voire sur le trottoir !

    Dommage !

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  4. Jean Pierre Ryf :

    Je viens de passer un mois très agréable en Tunisie, un peu à Tunis beaucoup à Hammamet et Nabeul; et j’ai fêté 40 ans de séjours réguliers dans ce pays. Je dois dire que ce pays et ses habitants ont toujours du charme et que la vie peut s’y dérouler dans le calme et l’amitié.

    A l'heure où les Tunisiens réfléchissent à leur avenir, je suggère de lire ce texte pour rester dans la réflexion et dans la réalité plutôt que dans les rêves utopiques et dangereux!

    Je rajouterai une idée qui m'est souvent venu en parcourant ce pays. On voit se développer des constructions anarchiques et avec, surtout une esthétique affreuse (sans unité, des couleurs vives qui heurtent, avec des ajouts inutiles et laids: tourelles, balcons tarabiscotés, esthétique issu de l'Inde.

    Où est passé la simplicité, les lignes claires et nettes, le blanc et le bleu traditionnel ? Or tout cela pourrait être imposé facilement et n'aurait rien de couteux, tout en respectant la beauté traditionnelle de ce pays.

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