vendredi 12 août 2016

Les premiers turcs en Tunisie

Dans le vocable tunisien : " Arabe ne signifie pas une nation mais bien les populations rurales, nomades, indisciplinées, pauvres qui menacent constamment les villes." ! C'est dire ce que la mémoire collective des tunisiens a retenu de l'invasion des Béni Hilal. Et qu'en est-il de l'occupation turque ? Si les arabes ont fait de la razzia leur spécialité, les turcs étaient des corsaires.
Or depuis le 14 janvier 2011, la Tunisie subit une nouvelle invasion arabe par les pétromonarques avec la complicité de Ghannouchi et ses Frères musulmans qui considèrent la Tunisie comme un butin de guerre pour la razzier.
Les tunisiens sont-ils condamnés à être gouvernés par des voleurs ?
Leila Temime Blili rappelle l'histoire des turcs en Tunisie et leur rapport aux tunisiens qu'ils ont dominés durant quelques siècles. Sa façon à elle de rappeler aux tunisiens leur histoire pour les mettre en garde contre la nouvelle invasion par les pétromonarques. Car les peuples qui ne connaissent pas leur histoire, sont condamnés à la revivre.
R.B
Isabelle Enault pour Lepetitjournal.com : Vous venez de publier un ouvrage historique. Est-ce votre premier ouvrage ?

Leïla Temime Blili : Non , j’ai publié il y a quelques années un livre qui s’intitule "Histoire de familles : mariages, répudiations et vie quotidienne à Tunis 1875 -1930".

Isabelle Enault : Vous changez de registre si j’en crois le titre de votre dernier livre : "Sous le Toit de l’Empire. La Régence de Tunis 1535-1566. Genèse d’une province ottomane au Maghreb".

Leïla Temime Blili : Pas totalement car je parle des familles qui sont au pouvoir, et le processus par lequel ces familles se sont retrouvées au sommet de l’Etat.

Isabelle Enault : Quel est ce processus ?

Leïla Temime Blili : Il faut revenir en arrière et parler de la fin du pouvoir hafsîde. Les derniers souverains Hafsîdes sont tombés en 1574 avec l’entrée des Ottomans. Le roi et sa famille furent emmenés en Sicile par les Espagnols qui étaient leurs alliés. 

Leur fin ne fut pas très glorieuse : le Sultan est mort de dépit en Sicile, un de ses fils s’est converti au christianisme sous le nom de Charles d’Autriche, ainsi que l’une de ses filles, donna Maria. Les autres se sont dispersés, à Istanbul et à Tripoli sans compter ceux qui n’ont pas laissé de traces.
Les turcs ottomans prennent la place dans une conjoncture chaotique.

Isabelle Enault : Quel est ce chaos ?

Leïla Temime Blili : La disparition de l’Etat et de ses institutions en premier lieu. Ensuite, les villes sont menacées par les campagnards, appelés bédouins ou Arabes. Il faut savoir que le mot Arabe ne signifie pas une nation mais bien les populations rurales, nomades, indisciplinées, pauvres qui menacent constamment les villes. 
C’est ce territoire complètement éclaté qui va être soumis aux Turcs.

Isabelle Enault : Parlez nous de ces Turcs

Leïla Temime Blili : Disons le tout de suite : les Turcs venus au Maghreb ne constituent pas une "aristocratie", loin s’en faut. 
Le sultan-calife ottoman n’a pas envoyé ses meilleurs soldats dans les régences du Maghreb, ses meilleurs soldats étant les janissaires, mais plutôt des paysans venus du fond de l’Anatolie. En fait, il s’est débarrassé d’une population de paysans pauvres qui sévissaient dans les campagnes de l’Anatolie en bandes et qui menaçaient la sécurité de l’Empire. 
Ce sont ces pauvres diables qui se sont installés dans la Tunisie actuelle et qui ont fait subir aux populations locales les pires exactions.

Isabelle Enault : Comment se fait-il alors que dans l’imaginaire collectif, l’appartenance à une origine turque est considérée comme un signe de distinction ?

Leïla Temime Blili : Avec le temps, la mémoire construit un imaginaire des plus valorisants. Ces Turcs de basse extraction ont fini par accéder au pouvoir et devenir une aristocratie.

Isabelle Enault : Comment est-ce possible ?

Leïla Temime Blili : Au sud de la Méditerranée, l’accès à la notabilité est totalement différent du processus en vigueur en Europe. 
Ces Turcs anatoliens se sont mélangés, chose très importante, à des Chrétiens convertis, les célèbres renégats. Ces derniers ont été faits captifs par des corsaires, se sont convertis à l’islam et sont à leur tour devenus des corsaires. 
Cette activité qui se pratique sous couvert de guerre religieuse, le jihad, était en fait une activité très lucrative qui profite à beaucoup de monde, Chrétiens et Musulmans. 
Grâce aux sommes fabuleuses que la course leur procure, les Turcs musulmans et les Turcs d’origine chrétienne ont pu s’approprier le pouvoir : presque tous les pachas "turcs" sont en fait des renégats.
Isabelle Enault : Donnez-nous quelques exemples

Leïla Temime Blili : Au début du XVII è siècle, les pachas "Turcs" s’appellent Soliman Catania, Ali Génovésé, Mourad coursou, Mustafa Trapaneisi. En fait ce sont les renégats italiens surtout, impliqués dans l’activité corsaire et dans le trafic de marchandises volées, vendues en toute impunité, qui ont gouverné Tunis, Alger et Tripoli.

Isabelle Enault : Mais c’est d’une étonnante actualité !

Leïla Temime Blili : Tout à fait. L’histoire éclaire le présent. Depuis le XVIe siècle, certaines règles se sont installées : n’importe quel aventurier peut prendre le pouvoir s’il arrive à mettre la main sur des sources de richesses, même si elles sont illicites ! Le discours de légitimité se construit après. 
Notre société fonctionne beaucoup avec l’imaginaire et la symbolique; et c’est grave car il y a là un risque de dérives

Isabelle Enault : Dans toute cette pagaille, où est l’Empire ottoman ?

Leïla Temime Blili : Il regarde de loin et se contente d’une reconnaissance symbolique : tous ces hommes gouvernent en son nom et reçoivent l’investiture d’Istanbul. Les choses changeront beaucoup plus tard, au XIXe siècle, mais cela est une autre histoire !

* Professeur d’enseignement supérieur en histoire moderne et contemporaine à la Faculté des lettres des Arts et des Humanités de la Manouba, elle est Chef du département d’histoire


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