mardi 30 octobre 2018

LES PROCHAINES ELECTIONS NATIONALES : FACE AU PIRE, QUE FAIRE ?

Article paru dans : Kapitalis

Les élections nationales se profilent à l’horizon et les Tunisiens vont être confrontés à un très difficile dilemme. Il semble, en effet, que pratiquement tous les futurs candidats et leurs partis, soucieux de l’emporter, vont encore faire une alliance avec les islamistes. 

C’est le cas, semble-t-il, de Machrou Tounes. Ennahdha a par la voix du président du Conseil de la Choura, indiqué clairement qu’il y avait un accord avec Machrou Tounes. Accord dont Mohsen Marzouk dans son communiqué, nie l’existence. Mais tout en niant, il indique qu’il sera prêt à gouverner avec tous les partis ; ce qui veut dire que la porte reste ouverte aux obscurantistes aussi. Ce que par ailleurs, le fondateur de ce parti ne s'en cachait pas lors d'un entretien accordé à Meriem Belkadhi sur la chaîne Al Hiwar Ettounsi, quand il présentait son nouveau parti. Une ambiguïté qui augure de nouvelles trahisons que les tunisiens ne supporteront plus !

Autrement, quelle différence entre Machrou Tounes et Nidaa Tounes, le CPR ou Ettakatol dont les chefs eux aussi avaient juré tous leurs dieux qu’ils ne s’allieraient jamais aux Frères musulmans ?

Les Tunisiens doivent-ils se résoudre à demeurer sous la botte des obscurantistes, gouvernés par le « fameux consensus» et à subir l’échec complet de la politique des compromis, menée par les gouvernements successifs dominés par les Frères musulmans pour ne pas fâcher Ghannouchi qui menace de recourir au terrorisme chaque fois qu'il se trouve dans une impasse politique ?

Pourtant les ravages de cette alliance et de ce « consensus », sont depuis longtemps dénoncés; et ce, sur tous les plans : économique, social et sociétal. Les dommages se sont même aggravés avec le départ en très grand nombre des jeunes diplômés, des médecins, des ingénieurs et autres techniciens qualifiés qui n’ont plus les moyens de travailler utilement au pays et qui n’ont plus confiance en l’avenir depuis que la Tunisie est tombée entre les mains des Frères musulmans par la faute d'une classe politique progressiste laxiste terrorisée à l'idée que les Frères musulmans recourent au terrorisme, au point de les croire incontournables et indispensables à la vie politique tunisienne.

Les solutions existent. Il faut juste une volonté et un courage politique pour effectuer les réformes nécessaires qui s'imposent pour sortir le pays du marasme où il se trouve. En premier lieu, il faut en finir avec les partis qui instrumentalisent honteusement la religion en les interdisant tout simplement. Car il n’y aura pas d’avenir pour ce pays tant que les obscurantistes continueront d’instrumentaliser la religion et conserveront le moindre pouvoir.

Comme les politiques, pour de basses raisons d’intérêt personnel, vont continuer à faire les yeux doux aux obscurantistes, aucune confiance ne peut leur être accordée. Leur conduite passée, absolument lamentable, ne permet pas d’espérer une évolution et un ressaisissement salutaire. En réalité certains sont tombés dans l’idée qu’a diffusée Ennahdha selon laquelle : sans un accord avec elle, ce serait la violence et le chaos !

Par manque de courage politique, beaucoup ont déjà cédé au terrorisme de ce parti. Ils se plient devant la violence politique et la menace des islamistes. Ils agissent avec lâcheté, bradant leurs valeurs si valeurs ils avaient; ce dont beaucoup de tunisiens doutent désormais.

Dès lors, que devra-t-on faire ?

Certains vont argumenter sur le moindre mal; et donc appelleraient pour un vote pour des partis prêts à s'allier à Ennahdha, dont on nous dira qu’ils feront le contrepoids aux obscurantistes. Ce qui est une grave erreur car on a clairement vu dans le passé récent qu’ils ne faisaient strictement aucun contrepoids réel ! Ils permettaient seulement aux obscurantistes de se maintenir et de gagner du temps pour diffuser leur venin dans la société. Ce fut le cas pour Tartour et son CPR, ce fut le cas pour Mustapha Ben Jaafar et son Ettakatol ; et c'est le cas de Béji Caïd Essebsi et son Nidaa Tounes; qui, tous furent utilisés par Ghannouchi pour redorer le blason d'un parti honni par une majorité de tunisiens dont ils ne savent plus à quel saint se vouer pour s'en débarrasser pour tout le mal qu'il a fait au pays, mais qui finiront par être jetés aux oubliettes de l'histoire.

Il serait plus efficace de boycotter complètement et fermement tous les partis qui ont fait dans le passé où qui proposent de faire dans l’avenir une alliance avec les islamistes; quelque soient les raisons qu'ils invoqueront pour justifier cette alliance contre nature.

Tout parti qui ne condamne pas fermement les islamistes et qui n'annonce pas clairement le rejet des Frères musulmans avec une volonté claire d’en finir avec cette lèpre qui gangrène la société tunisienne, il faudra, hélas, s’en passer et choisir plutôt de s'abstenir; en faisant de cette abstention massive un message politique fort pour le pays et pour le monde.

A ceux qui vont s’écrier que c’est la porte largement ouverte à l’islamisme, je répondrai qu’il vaut mieux un islamisme à visage découvert au pouvoir pour répondre de sa politique, qu’un islamisme qui se cache derrière ses alliés et dont il tire les ficelles sans en assumer les responsabilités. Ainsi, lors des élections suivantes, les tunisiens les jugeront sur pièce et les sanctionneront en leur accordant leur confiance ou en les dégageant.   
Car quand les peuples perdent confiance en la démocratie, ils tombent souvent dans le populisme des extrémistes. Et la défiance remplaçant la confiance, certains franchissent le pas et votent pour les extrémistes, fussent-ils fascistes ! Si les tunisiens doivent passer par cette douloureuse expérience, hé bien qu'ils le fassent. Encore faut-il que les partis progressistes cessent de servir d'alibi aux Frères musulmans et les laissent assumer seuls leur politique dont les résultats pourraient servir d’électrochoc aux tunisiens pour les dégager lors des scrutins suivants.

Par ailleurs, à l’heure où l’islamisme et les Frères musulmans sont en très nette perte de vitesse, le monde ne laissera pas les obscurantistes faire ce qu’ils voudraient dans le pays. Il n’y a donc, contrairement à ce que l’on vous dira, aucun risque réel.

Rachid Barnat

samedi 27 octobre 2018

La sexualité des hommes, finira-t-elle par échapper aux barbus monothéistes ?

Tous ces barbus sont obsédés par la sexualités des hommes. Pour  la contrôler, tout est bon jusqu'à l'invocation du châtiment voulu par Dieu par la variole, la vaccination étant un défi contre le ciel. Benoît XVI, lui aussi, dira que le sida est un châtiment divin. 
"Tu enfanteras dans la douleur", rappelle la Bible aux femmes qui doivent expier le péché originel d’Ève, d'avoir tenté (dépucelé) Adam de croquer dans la pomme ! Ce qui explique le mépris et la haine des barbus monothéistes pour les femmes.
Le pape François plus ouvert, nous dit-on, compare l'avortement à un acte de tueur à gage pour dissuader les femmes de s'approprier leur corps !
Tous ces barbus deviennent fous ! Ne pouvant plus tenir les hommes par le ventre (nourriture casher, maigre, halal ... ) ni par le bas-ventre, les plus extrémistes d'entre eux, veulent les rendre à l'obscurantisme où ils étaient, plus propice pour les dominer par la religion.
Leurs prêches frisent souvent l'obscurantisme, s'ils n'y versaient pas totalement ! Ce que font les Frères musulmans en multipliant les écoles coraniques et en détruisant l'enseignement public mis en place par Bourguiba.
R.B
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Agnès GIARD

Prélèvement spermatique, tampax et dogme catholique

Depuis le XIXe siècle, des prêtres catholiques, en conformité avec les ordonnances du Saint Siège, essayent d’étouffer le vent de liberté sexuelle qui se lève sur l’Occident. Certaines pratiques médicales posent problème : que faire du toucher vaginal ? Et du prélèvement de sperme ?

En 1956, Roger Vadim filme Brigitte Bardot nue dans Et Dieu… créa la femme. La même année, dans un ouvrage approuvé par le Vatican, écrit à destination des étudiants en médecine (1), le jésuite Jules Paquin réaffirme strictement « ce qui est permis et défendu » en matière de santé et d’hygiène. Les règles sont catégoriques. « Rien ne pourra jamais légitimer l’onanisme ». L’insémination artificielle est donc rigoureusement interdite. L’avortement thérapeutique (pour sauver la vie de la mère) est également interdit : c’est dommage pour la mère, « mais tuer directement l’enfant pour arriver à cette fin n’est pas licite ».
Que faire si, se douchant, une femme ressent du plaisir ?
Refusant toute concession à l’esprit du temps, l’ouvrage de Jules Paquin, «exprime une méfiance maladive à l’égard de tout ce qui pourrait procurer un plaisir d’ordre sexuel en dehors de la procréation, surtout pour les femmes», résume l’historien Georges Minois qui – dans Le prêtre et le médecin – donne quelques aperçus du conformisme maniaque de l’église. Ainsi : « si la douche [vaginale] produit une légère excitation sexuelle », il faut l’interrompre. Et concernant les hommes ? Jules Paquin interdit que l’examen de sperme soit effectué sur du sperme obtenu par masturbation. Certes, cela permettrait utilement de diagnostiquer une blennorragie, dit-il. Mais pourquoi pas obtenir le sperme en prélevant du matériel testiculaire avec un scalpel ? Le jésuite prône la biopsie des testicules. Bien sûr, cela est douloureux. Mais du moins le sperme obtenu ne l’aura pas été par « excitation vénérienne ». Il ne faut pas que les médecins encouragent leurs patients à se masturber pour fournir un « spécimen ».
Faut-il interdire l’intromission de corps étrangers ?
Vient la problématique question des tampax : « On peut se demander si les tampons, puisqu’ils sont des corps étrangers, ne sont pas susceptibles de provoquer une certaine excitation [...]. Si le cas se vérifie, il faudrait interdire l’usage des tampons ». Les infirmières elles-mêmes ne devraient pas être amenées à donner des « soins délicats » aux personnes de l’autre sexe : la préparation d’un champ opératoire pour une chirurgie abdominale, par exemple, devrait être effectuée par des infirmiers hommes si le patient est un homme. L’insertion d’un cathéter dans l’urètre, de même, ne devrait pas être confiée à de jeunes infirmières, afin de préserver leur « délicatesse » autant que de possibles « réactions » malencontreuses du malade.
« La variole est un châtiment voulu par Dieu »
Il peut paraître étrange qu’en 1956, ce type d’ouvrage soit en usage dans des facultés de médecine. Bien qu’il concerne seulement le Québec (en Europe, à la même époque, semble-t-il les prêtres sont moins conservateurs), il reflète une réalité : celle des documents cadre et du discours pontifical, radicalement opposé à toutes les formes de changement que traversent la société en matière de sexualité et de soins corporels. Dans un livre qui retrace le long combat que se livrent les prêtres et les médecins (combat mêlé de complicités, de collaborations et d’arrangements divers), publié en 2015 aux éditions du CNRS, l’historien Georges Minois en donne des exemples étonnants. C’est au XIXe siècle, dit-il, que l’opposition entre prêtres et médecins se radicalise. Lorsque le vaccin contre la variole est inventé (en 1789), par exemple : d’abord, presque partout en Europe, des prêtres encouragent les paroissiens à se faire vacciner, certains allant jusqu’à conduire leurs ouailles en procession jusqu’à l’hôpital. Mais dans les années 1820 la hiérarchie catholique durcit sa position. Léon XII, « peut-être le plus borné de ces papes réactionnaires », aurait ainsi déclaré : « La variole est un châtiment voulu par Dieu, la vaccination est un défi contre le ciel. »
Accouchement sans douleur : scandale
Quand James Young Simpson, professeur d’obstétrique à Édimbourg, procède au premier accouchement sous anesthésie en 1847, on lui objecte la parole de dieu à Eve : « Tu enfanteras dans la douleur ». Simpson, malin, répond que lorsque dieu a enlevé une cote à Adam pour créer Eve, il l’a endormi : « premier exemple d’anesthésie pré-opératoire ! ». Certains protestent : oui, mais c’était avant la chute. L’usage des analgésiques fait aussi débat. Faut-il soulager la douleur ? « Le clergé est massivement opposé à leur usage, pour deux raisons : la valeur rédemptrice de la souffrance (il ne faut pas enlever au malade “le sens et le bénéfice de la douleur”), et pour que l’Extrême-onction soit valide, il faut que le mourant soit pleinement conscient. » Les positions extrêmes du clergé catholique provoquent, par réaction, le rejet des valeurs religieuses. L’anticléricalisme augmente. Les églises se vident. A quoi bon se confesser si c’est pour s’entendre dire que le plaisir est coupable ? Que les méthodes contraceptives vous condamnent à l’enfer ? En France, la pratique du coït interrompu se répand à travers toutes les couches de la population. Des manuels sur le bonheur conjugal vantent les mérites des préliminaires…
Au sommet, l’église refuse de transiger
Arc-bouté sur ses positions, le clergé tente d’endiguer cette révolution sociale à coups de discours dogmatiques. Officiellement, on ne transige pas. Et même si, sur le terrain, les curés font des compromis, il se crée chez les fidèles une forme de détachement qui les conduit –progressivement– à ne plus respecter les interdits. Le divorce se popularise, autant que la masturbation. Dans une encyclique de 1930 (Casti connubii, « chaste union ») le pape Pie XI lance en vain des anathèmes contre l’émancipation des femmes et contre les impuretés de la chair. Ses successeurs ne font que répéter les mêmes imprécations. « Confrontée [aux] avancées de la médecine, l’église s’est contentée jusqu’à la fin du XXe siècle de réitérer ses normes et ses interdits, aggravant par cet immobilisme le décalage avec l’évolution des mœurs et des mentalités », résume Georges Minois. « Les successeurs de Pie XII sont sur la même ligne de défense, celle d’une défiance maladive, c’est le cas de le dire, à l’égard de la médecine. Avec Paul VI (1963-1978), c’est même franchement le mépris. Concernant les questions de procréation, l’encyclique Humanae vitae, du 25 juillet 1968, est un refus catégorique de toute méthode contraceptive artificielle. Nous sommes deux mois après mai 1968. »
Une catholique échangiste : est-ce transgressif ?
Qu’en est-il de l’église au XXIe siècle ? Georges Minois note avec pessimisme que le fossé continue de se creuser entre la société et les autorités religieuses. L’église vitupère toujours contre les avancées médicales, tout en concédant (mais avec dix trains de retard) que le plaisir sexuel des conjoints est peut-être acceptable. Que les analgésiques sont une bonne chose. Que la péridurale, c’est OK. Pour le reste, histoire de ne pas trop perdre de fidèle, on laisse le soin aux confesseurs d’être indulgents. Il ne faudrait quand même pas perdre la clientèle. Résultat : la notion même de transgression religieuse n’existe pratiquement plus. Ainsi que le formule Diane Gervais (dans un article formidable sur le « permi-défendu ») : « la transgression ne constitue une notion opératoire que dans la mesure où le système de représentation qu’elle vise reste fonctionnel, c’est-à-dire dans la mesure où il est accepté et partagé socialement. Si le consensus s’effondre quant à certaines valeurs et que s’introduit un nouveau système de représentation, celui-ci vient légitimer les nouvelles conduites et attitudes, qui ne peuvent alors être vues comme transgressives. » Traduction : l’église menace dans le vide, maintenant, comme un épouvantail qui servirait de perchoir aux oiseaux.
Consultez-vous votre médecin ou votre confesseur ?
Aujourd’hui, même les croyant-e-s divorcent, se masturbent et prennent la pilule. Officiellement, c’est faute grave. Mais qui en a cure ? « Qui se soucie encore de ces enseignements moraux, même parmi les catholiques ?, ironise Georges Minois. Le cas de la morale sexuelle est le plus flagrant : quand il s’agit de contraception, les fidèles consultent-ils les encycliques pontificales sur le sujet ou plutôt les prescriptions de leur médecin ?» Ils vont consulter leur médecin. C’est d’ailleurs comme si les églises s’étaient vidées au fur et à mesure que les salles d’attente se remplissaient : on se confesse au docteur, désormais. « Cela veut-il dire que la médecine soit devenue une religion de substitution ? », demande Georges Minois. Sa réponse est noire. Oui. « L’homme du XXIe siècle croit à la médecine, qui lui fait entrevoir un prolongement indéfini de la vie humaine. C’est bien là la raison d’être de toute religion : conjurer la peur de la mort, la peur du néant ». Mais la médecine, bien évidemment, ne saurait leurrer personne. Elle a beau nous promettre des prolongations…
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A LIRE : Le prêtre et le médecin. Des saints guérisseurs à la bioéthique, de Georges Minois, éditions CNRS, 2015.
NOTE (1) Morale et Médecine, de Jules Paquin, Montréal, éditions L’Immaculée-Conception, 1956. Cet ouvrage restera «longtemps en usage à la faculté de médecine de l’Université de Montréal», ainsi que le précise la chercheuse Diane Gervais.

La déclaration d'amour aux animaux, de Zola

ou le puissant plaidoyer de Zola pour les animaux ! Le degré de civilisation d'une société, se juge aussi à l'aune de l'amour et du respect qu'elle accorde aux animaux. Marguerite Yourcenar disait : « Si nous n’avions pas accepté, depuis des générations, de voir étouffer les animaux dans des wagons à bestiaux; personne, pas même les soldats chargés de les convoyer, n’aurait supporté les wagons plombés des années 1940-1945. » 
Emile Zola tout comme Marguerite Yourcenar, a compris que l'amour et le respect des animaux, contribuent à faire progresser les hommes vers plus d'humanité. 
R.B



Emile Zola

L’amour des bêtes
  
   Pourquoi la rencontre d'un chien perdu, dans une de nos rues tumultueuses, me donne-t-elle une secousse au cœur ?
   Pourquoi la vue de cette bête, allant et venant, flairant le monde, effarée, visiblement désespérée de ne pas retrouver son maître, me cause-t-elle une pitié si pleine d'angoisse, qu'une telle rencontre me gâte absolument une promenade ?
Pourquoi, jusqu'au soir, jusqu'au lendemain, le souvenir de ce chien perdu me hante-t-il d'une sorte de désespérance, me revient-il sans cesse en un élancement de fraternelle compassion, dans le souci de savoir ce qu'il fait, où il est, si on l'a recueilli, s'il mange, s'il n'est pas à grelotter au coin de quelque borne ?
Pourquoi ai-je ainsi, au fond de ma mémoire, de grandes tristesses qui s'y réveillent parfois, des chiens sans maîtres, rencontrés il y a dix ans, il y a vingt ans, et qui sont restés en moi comme la souffrance même du pauvre être qui ne peut parler et que son travail, dans nos villes, ne peut nourrir ?
Pourquoi la souffrance d'une bête me bouleverse-t-elle ainsi ? Pourquoi ne puis-je supporter l'idée qu'une bête souffre, au point de me relever la nuit, l'hiver, pour m'assurer que mon chat a bien sa tasse d'eau ? Pourquoi toutes les bêtes de la création sont-elles mes petites parentes, pourquoi leur idée seule m'emplit-elle de miséricorde, de tolérance et de tendresse ?
Pourquoi les bêtes sont-elles toutes de ma famille, comme les hommes, autant que les hommes ?
*
*    *
  Souvent, je me suis posé la question, et je crois bien que ni la physiologie, ni la psychologie n'y ont encore répondu d'une façon satisfaisante.
D'abord, il faudrait classifier. Nous sommes légion, nous autres qui aimons les bêtes. Mais on doit compter aussi ceux qui les exècrent et ceux qui se désintéressent. De là, trois classes : les amis des bêtes, les ennemis, les indifférents. Une enquête serait nécessaire pour établir la proportion. Puis, il resterait à expliquer pourquoi on les aime, pourquoi on les hait, pourquoi on les néglige. Peut-être arriverait-on à trouver quelque loi générale. Je suis surpris que personne encore n'ait tenté ce travail, car je m'imagine que le problème est lié à toutes sortes de questions graves, remuant en nous le fond même de notre humanité.
On a dit que les bêtes remplaçaient les enfants chez les vieilles filles à qui la dévotion ne suffit pas. Et cela n'est pas vrai, l'amour des bêtes persiste, ne cède pas devant l'amour maternel, quand celui-ci s'est éveillé chez la femme. Vingt fois, j'ai vérifié le cas, des mères passionnées pour leurs enfants, et qui gardaient aux bêtes l'affection de leur jeunesse, aussi vive, aussi active. Cette affection est toute spéciale, elle n'est pas entamée par les autres sentiments, et elle-même ne les entame pas. Rien ne saurait prouver d'une façon plus décisive qu'elle existe en soi, bien à part, qu'elle est distincte, qu'on peut l'avoir ou ne pas l'avoir, mais qu'elle est une manifestation totale de l'universel amour, et non une modification, une perversion d'un des modes particuliers d'aimer.
On aime Dieu, et c'est l'amour divin. On aime ses enfants, on aime ses parents, et c'est l'amour maternel, c'est l'amour filial. On aime la femme, et c'est l'amour, le souverain, l'éternel. On aime les bêtes, enfin, et c'est l'amour encore, un autre amour qui a ses conditions, ses nécessités, ses douleurs et ses joies. Ceux qui ne l'éprouvent pas en plaisantent, s'en fâchent, le déclarent absurde, tout comme ceux qui n'aiment pas certaines femmes ne peuvent admettre que d'autres les aiment. Il est, ainsi que tous les grands sentiments, ridicule et délicieux, plein de démence et de douceur, capable d'extravagances véritables, aussi bien que des plus sages, des plus solides volontés.
Qui donc l’étudiera ? Qui donc dira jusqu'où vont ses racines dans notre être ? Pour moi, lorsque je m'interroge, je crois bien que ma charité pour les bêtes est faite, comme je le disais, de ce qu'elles ne peuvent parler, expliquer leurs besoins, indiquer leurs maux. Une créature qui souffre et qui n'a aucun moyen de nous faire entendre comment et pourquoi elle souffre, n'est-ce pas affreux, n'est-ce pas angoissant ? De là, cette continuelle veille où je suis près d'une bête, m'inquiétant de ce dont elle peut manquer, m'exagérant certainement la douleur dont elle peut être atteinte. C'est la nourrice près de l'enfant, qu'il faut qu'elle comprenne et soulage.
Mais cette charité n'est que de la pitié, et comment expliquer l'amour ? La question reste entière, pourquoi la bête en santé, la bête qui n'a pas besoin de moi, demeure-t-elle à ce point mon amie, ma sœur, une compagne que je recherche, que j'aime ? Pourquoi cette affection chez moi, et pourquoi chez d'autres l'indifférence et même la haine ?
*
*    *
    Ces temps derniers, comme j'achevais d'écrire le roman qui a Rome pour cadre, j'ai reçu de cette ville une longue lettre qui m'a infiniment touché.
Je ne crois pas devoir en nommer le signataire. Il s'agit d'un officier supérieur de l'armée italienne, d'un héros de l'indépendance, fort âgé, je crois, et qui a pris depuis longtemps sa retraite. Si je me permets de donner quelque publicité à l'objet de sa lettre, c'est que je pense obéir à ses intentions et lui faire même un grand plaisir.
Il m'écrivait donc pour me supplier de prendre, dans mon roman, la défense des bêtes. Et le mieux est de citer : « Avez-vous remarqué les horribles atrocités qu'on exerce impunément à Rome contre les animaux, soit en public, soit en privé ? De toute manière, le fait existe ouvertement, révoltant et détestable. Rien n'a valu pour y porter remède. Je crois que vous seulement pourriez faire ce miracle, par votre puissante parole, par l'attention universelle dont vous disposez, par l'universelle réprobation qui, à votre parole indignée, ne manquerait pas d'éclater. Sur ce thème, que j'ai étudié toute ma vie, je pourrais vous fournir des faits innombrables. »
Est-il rien de plus touchant que cet appel d'un vieux soldat en faveur des pauvres bêtes qui souffrent ? Il se trompe singulièrement sur mon pouvoir, et je m'excuse d'avoir reproduit la phrase de sa lettre où il donne à ma parole une importance si exagérée. Mais, en vérité, n'est-ce point charmant et attendrissant, ce défenseur des bêtes, qui toute sa vie les a protégées, qui s'avoue vaincu, et qui va chercher un simple romancier d'une nation voisine, pour l'intéresser à la cause et lui demander le plaidoyer dont il espère enfin, sinon le salut, du moins un soulagement ? J'avoue que l'ami des chiens perdus, en moi, a sympathisé tout de suite avec le vieux brave, qui est sûrement un brave homme.
Mon roman était terminé, et je n'ai pu y glisser la moindre page en faveur des bêtes. Je me hâte d'ailleurs d'ajouter que je n'ai vu, à Rome, aucune scène m'autorisant à les défendre. Je ne mets pas en doute la parole de mon correspondant, je déclare simplement que pas une des atrocités dont il a parlé n'a frappé mes yeux. Il est à croire que les choses sont à Rome comme elles sont à Paris, bien que, d'après mes observations, il m'a toujours semblé que l'amour des bêtes décroissait, à mesure qu'on descendait vers les pays du soleil. Et, à ce propos, je citerai encore ce passage de la lettre : « A Milan, et en général chez les Italiens d'origine celtique, un coup de canne donné à un chien, et qui ne manquerait pas de soulever l'indignation publique, serait passible de l'amende établie par le Code ; tandis que, dans le Sud, les cruautés les plus raffinées, les plus révoltantes, tombent difficilement sous l'action du juge, parce qu'elles ne rencontrent chez les passants que la plus olympique indifférence. » La remarque est certainement juste, et c'est là un document pour le travail qu'on fera un jour.
Nous avons eu, à Paris, de vieilles dames qui guettaient les savants vivisecteurs, et qui tombaient sur eux à coups d'ombrelles. Elles paraissaient fort ridicules. Mais s'imagine-t-on la révolte qui devait soulever ces pauvres âmes, à la pensée qu'on prenait des chiens vivants, pour les découper en petits morceaux ? Songez donc qu'elles les aiment, ces misérables chiens, et que c'est un peu comme si l'on coupait dans leur propre chair. Le héros qui m'a écrit, qui s'est battu sans peur ni reproche, sans craindre de tuer ni d'être tué, appartient certainement à la grande famille de ces âmes fraternelles que l'idée de la souffrance exaspère, même chez les bêtes, surtout chez les bêtes, qui ne peuvent ni parler, ni lutter. Je lui envoie publiquement ma poignée de main la plus attendrie et la plus respectueuse.
*
*    *
    J'ai eu un petit chien, un griffon de la plus petite espèce, qui se nommait Fanfan. Un jour, à l'Exposition canine, au Cours-la-Reine, je l'avais vu dans une cage en compagnie d'un gros chat. Et il me regardait avec des yeux si pleins de tendresse, que j'avais dit au marchand de le sortir un peu de cette cage. Puis, par terre, il s'était mis à marcher comme un petit chien à roulettes. Alors, enthousiasmé, je l'avais acheté.
C'était un petit chien fou. Un matin, je l'avais depuis huit jours à peine, lorsqu'il se mit à tourner sur lui-même, en rond, sans fin. Quand il tombait de fatigue, l'air ivre, il se relevait péniblement, il se remettait à tourner. Quand, saisi de pitié, je le prenais dans mes bras, ses pattes gardaient le piétinement de sa continuelle ronde ; et, si je le posais par terre, il recommençait, tournait encore, tournait toujours. Le vétérinaire, appelé, me parla d'une lésion au cerveau. Puis, offrit de l'empoisonner. Je refusai. Toutes les bêtes meurent chez moi de leur belle mort, et elles dorment toutes tranquilles, dans un coin du jardin.
Fanfan parut se guérir de cette première crise. Pendant deux années, il entra dans ma vie, à un point que je ne pourrais dire. Il ne me quittait pas, se blottissait contre moi, au fond de mon fauteuil, le matin, durant mes quatre heures de travail ; et il était devenu ainsi de toutes mes angoisses et de toutes mes joies de producteur, levant son petit nez aux minutes de repos, me regardant de ses petits yeux clairs. Puis, il était de chacune de mes promenades, s'en allait devant moi de son allure de petit chien à roulettes qui faisait rire les passants, dormait au retour sous ma chaise, passait les nuits au pied de mon lit, sur un coussin. Un lien si fort s'était noué entre nous, que, pour la plus courte des séparations, je lui manquais autant qu'il me manquait.
Et, brusquement, Fanfan redevint un petit chien fou. Il eut deux ou trois crises, à des intervalles éloignés. Ensuite, les crises se rapprochèrent, se confondirent, et notre vie fut affreuse. Quand sa folie circulante le prenait, il tournait, il tournait sans fin. Je ne pouvais plus le garder contre moi, dans mon fauteuil. Un démon le possédait, je l'entendais tourner, pendant des heures, autour de ma table. Mais c'était la nuit surtout que je souffrais de l'écouter, emporté ainsi en cette ronde involontaire, têtue et sauvage, un petit bruit de petites pattes continu sur le tapis. Que de fois je me suis levé pour le prendre dans mes bras, pour le garder ainsi une heure, deux heures, espérant que l'accès se calmerait, et, dès que je le remettais sur le tapis, il recommençait à tourner. On riait de moi, on me disait que j'étais fou moi-même de garder ce petit chien fou dans ma chambre. Je ne pouvais faire autrement, mon cœur se fendait à l'idée que je ne serais plus là pour le prendre, pour le calmer, et qu'il ne me regarderait plus de ses petits yeux clairs, ses yeux éperdus de douleur, qui me remerciaient.
Ce fut ainsi, dans mes bras, qu'un matin Fanfan mourut, en me regardant. Il n'eut qu'une légère secousse, et ce fut fini, je sentis simplement son petit corps convulsé qui devenait d'une souplesse de chiffon. Des larmes me jaillirent des yeux, c'était un arrachement en moi. Une bête, rien qu'une petite bête, et souffrir ainsi de sa perte, être hanté de son souvenir à un tel point que je voulais écrire ma peine, certain de laisser des pages où l'on aurait senti mon cœur. Aujourd'hui, tout cela est loin, d'autres douleurs sont venues, je sens que les choses que j'en dis sont glacées. Mais, alors, il me semblait que j'avais tant à dire, que j'aurais dit des choses vraies, profondes, définitives, sur cet amour des bêtes, si obscur et si puissant, dont je vois bien qu'on sourit à mon entour, et qui m'angoisse pourtant jusqu'à troubler ma vie.
Oui, pourquoi m'être attaché si profondément au petit chien fou ? Pourquoi avoir fraternisé avec lui comme on fraternise avec un être humain ? Pourquoi l'avoir pleuré comme on pleure une créature chère ? N'est-ce donc que l'insatiable tendresse que je sens en moi pour tout ce qui vit et tout ce qui souffre, une fraternité de souffrance, une charité qui me pousse vers les plus humbles et les plus déshérités ?
*
*    *
   Et voilà que j'ai fait un rêve, à l'appel que j'ai reçu de Rome, cette lettre suppliante d'un vieux soldat, qui me demande de venir au secours des bêtes.
Les bêtes n'ont pas encore de patrie. Il n'y a pas encore des chiens allemands, des chiens italiens et des chiens français. Il n'y a partout que des chiens qui souffrent quand on leur allonge des coups de canne. Alors, est-ce qu'on ne pourrait pas, de nation à nation, commencer par tomber d'accord sur l'amour qu'on doit aux bêtes ? De cet amour universel des bêtes, par-dessus les frontières, peut-être en arriverait-on à l'universel amour des hommes. Les chiens du monde entier devenus frères, caressés en tous lieux avec la même tendresse, traités selon le même code de justice, réalisant le peuple unique des libertaires, en dehors de l'idée guerroyante et fratricide de patrie, n'est-ce pas là le rêve d'un acheminement vers la cité du bonheur futur ? Des chiens internationaux que tous les peuples pourraient aimer et protéger, en qui tous les peuples pourraient communier, ah ! grand Dieu ! le bel exemple, et comme il serait désirable que l'humanité se mît dès aujourd'hui à cette école, dans l'espoir de l'entendre se dire plus tard que de telles lois ne sont pas faites uniquement pour les chiens !
Et cela, simplement, au nom de la souffrance, pour tuer la souffrance, l'abominable souffrance dont vit la nature et que l'humanité devrait s'efforcer de réduire le plus possible, d'une lutte continue, la seule lutte à laquelle il serait sage de s'entêter. Des lois qui empêcheraient les hommes d'être battus, qui leur assureraient le pain quotidien, qui les uniraient dans les vastes liens d'une société universelle de protection contre eux-mêmes, de façon que la paix régnât enfin sur la terre. Et, comme pour les pauvres bêtes errantes, se mettre d'accord, tout modestement, à l'unique fin de ne pas recevoir des coups de canne et de moins souffrir.


Le Figaro, 24 mars 1896,
Repris dans Nouvelle campagne [1896],

Paris, Bibliothèque-Charpenthier, 1897, p. 85-97.





mercredi 3 octobre 2018

Il y a féminisme et féminisme




Beaucoup de causes n’ont pu avancer que par un militantisme souvent excessif pour l’obtention d’un minimum de reconnaissance de droits aux minorités persécutées. C’est le cas de la lutte contre la ségrégation raciale anti noire, de celle du racisme anti « beur », de celle des homosexuels …
Si cela était justifiée pour le féminisme pour accorder aux femmes le droit de vote, le droit de disposer de leur corps avec la contraception, l’avortement, la procréation assistée … qu’en est-il du harcèlement sexuel et du viol ? Les féministes ne tombent-elles pas dans le dogmatisme ? C’est ce que dénonce Peggy Saste qui craint qu'on finisse par criminaliser des comportements bénins et de banaliser de véritables crimes.
R.B
peggy sastre
#MeToo a été accaparé par un féminisme aux allures de religion

Un an après, l'essayiste et journaliste scientifique déplore la dogmatisation du mouvement, lui préférant un féminisme libéral et modéré.

Le 5 octobre 2017, une enquête du New York Times dévoilait des accusations de harcèlement sexuel s'étalant sur trois décennies à l'encontre du nabab hollywoodien Harvey Weinstein. L'actrice Alyssa Milano lançait alors le hashtag #MeToo, suivi en France de #BalanceTonPorc par la journaliste Sandra Muller, libérant les paroles. Un an après, quel est l'impact de ce mouvement social de fond ?

Essayiste, journaliste scientifique et docteur en philosophie, Peggy Sastre est la co-auteure de la fameuse « tribune Deneuve » qui, en janvier, déplorait que la légitime prise de conscience de violences sexuelles ne soit transformée « en campagne de délations » et en nouveau « puritanisme ». Les 13 et 14 septembre dernier, sa présence à l'université d'été du féminisme était fortement contestée par certaines militantes féministes. Pour Le Point, elle revient sur cette année particulière et défend sa vision d'un féminisme modéré et libéral.
Thomas Mahler - Le Point : En octobre 2017, Harvey Weinstein était accusé d'agressions sexuelles, ce qui a marqué le début de la campagne #MeToo. Un an après, comment jugez-vous ce mouvement qui, selon The Economist, est peut-être l'avancée la plus puissante pour l'égalité depuis l'introduction du vote des femmes ?
Peggy Sastre : Cela va sans doute vous surprendre, mais je suis un peu moins enthousiaste. Il me paraît assez prématuré, après un an, de juger non pas de l'ampleur, mais de la puissance du mouvement. Si révolution il y a, comme on peut l'entendre, on le saura dans dix, trente ou cinquante ans. Ce genre d'hyperbole relève d'une logique journalistique – on crée un événement pour vendre du papier ou des clics – et non pas historique et encore moins anthropologique. De la même manière, je suis bien incapable de juger le mouvement dans son intégralité, je ne peux me focaliser que sur les éléments qui me paraissent les plus préoccupants. Le premier, et sans doute le moins analysé, c'est que l'affaire Weinstein ne met pas l'accent sur l'égalité entre hommes et femmes. Au contraire, son écho médiatique dominant s'est focalisé sur un antagonisme comportemental non seulement entre hommes et femmes, mais parmi les femmes entre elles. Dès le début, je me suis demandé pourquoi on n'entendait pas parler de toutes les femmes qui avaient su jouer et profiter du système Weinstein. Car non seulement cela aurait apporté des éléments factuels attestant de la réalité de ce fameux système, mais en plus, on aurait mis en lumière des femmes assez fortes pour retourner à leur avantage une stratégie a priori conçue pour les opprimer. C'est assez significatif de ce passage d'une culture de la dignité à une culture de la victimisation que peuvent analyser des chercheurs comme Bradley Campbell et Jason Manning.
Thomas Mahler : C'est-à-dire ?
Peggy Sastre : La première avait évidemment énormément de défauts – on ne peut pas être Cary Grant tous les jours – mais la seconde me semble bien pire. Je ne vois pas quels peuvent être les apports « civilisationnels » d'une essentialisation des femmes en pauvres petites marionnettes du bon vouloir des hommes, tellement privées d'agentivité qu'elles ne savent toujours pas, quinze ou trente ans plus tard, si elles ont réellement « consenti » à un contact sexuel. Une illustration de ce renversement est très criante chez Monica Lewinsky. Au moment de l'affaire Clinton, elle s'était dit parfaitement consentante et amoureuse, au moment de #MeToo, elle a fait le tour des télés, un Kleenex à portée de main, pour dénoncer l'atroce abus de pouvoir dont elle a été victime et sans lequel elle ne se serait jamais mis de cigare dans le vagin. Lors des universités d'été du féminisme, Irène Théry a justifié les attaques contre moi et les autres rédactrices et signataires de « la fameuse tribune Deneuve » en disant, en substance, « vous nous avez envoyé votre force individuelle à la figure ». Ça m'a complètement décontenancée. Je n'arrive pas à comprendre comment cela peut être considéré comme négatif. Mon cerveau ne percute pas.
L'autre travers de #MeToo, qui me semble heureusement un peu plus remarqué, c'est l'accaparement de la libération de la parole par un féminisme aux allures de religion, avec ses dogmes, sa liturgie et sa chasse aux hérétiques. Une idéologie devenue totalitaire, parce qu'infectée par l'un des pires fléaux de notre époque : l'identitarisme, qui est une façon de voir le monde sans autre réalité commune (et encore moins objective) que la polarisation existentielle entre oppresseurs et opprimés. C'est le féminisme d'une Laurence Rossignol, qui regrette qu'on ne puisse pas légiférer sur la vie privée des gens ou qui répète que la justice n'a pas été « faite » pour les femmes en général, et pour les victimes de violences sexuelles en particulier, mais par les hommes et pour protéger l'immunité des prédateurs. Une analyse qui semble en appeler à un règlement extra-judiciaire non seulement des violences sexuelles, mais des violences sexuelles dont sont victimes les femmes, qui leur seraient « spécifiques » en raison même de leur sexe. C'est un tribalisme, une balkanisation de la vie civile que je trouve proprement terrifiante. Nos démocraties libérales se sont construites pour défendre les individus (minorité ultime) contre la tyrannie de la majorité. Elles ont peut-être si bien fonctionné qu'on assiste aujourd'hui à une sorte de tyrannie des minorités sur la majorité, bien obligée de se faire silencieuse. Mais je ne parle pas de minorités démographiques, mais de minorités psychologiques. Il me semble qu'une attention démesurée est accordée aux individus les moins adaptés à la vie intellectuelle d'une démocratie libérale – le respect du pluralisme, le respect, voire la recherche de la contradiction, etc. Ceux qui crient le plus fort, qui entendent dissoudre le débat par l'anathème, qui pensent que la marche du monde est un jeu à somme nulle où il n'y a de victoire que dans l'annihilation de l'adversaire. Et qui, à ce titre, estiment que tous les moyens sont permis.
Thomas Mahler : #MeToo n'a-t-il pas eu le mérite de faire prendre conscience de l'ampleur des harcèlements ou des agressions sexuelles ?
Peggy Sastre : Je crois que c'est malheureusement l'inverse. Avec #MeToo, on a vu aussi énormément d'enquêtes très mal ficelées qui ont grossi artificiellement la prévalence des violences sexuelles. Je pense notamment au sondage Odoxa du 19 octobre 2017 qui statuait que « plus d'une femme sur deux (53 %) en France a déjà été victime de harcèlement sexuel ou d'agression sexuelle ». En regardant plus précisément leurs résultats, on s'apercevait qu'ils mettaient dans le même panier des « propos déplacés » et des « attouchements sexuels ». Idem pour l'enquête « Femmes et déplacements » à Bordeaux, qui conclue que « 87,5 % des femmes ont subi du harcèlement sexuel ou sexiste au cours des 12 derniers mois ». Un des sociologues à avoir mené cette enquête, Arnaud Alessandrin, commentait sur le site du secrétariat à l'Égalité femmes-hommes : « Il y a une dimension massive du harcèlement et des violences sexistes. Le panel est large et couvre des agressions allant du regard au viol. » Un regard serait une agression ? Ce ne sont que deux exemples parmi des dizaines et le phénomène ne se limite pas à la France. Dans un récent sondage de la Fondation Thomson Reuters, mené auprès « d'un panel de 538 experts en questions de genre », on apprend que les États-Unis sont le dixième pays le plus dangereux pour les femmes au monde et le troisième pays où les femmes ont le plus de risque de subir des violences sexuelles. Vraiment ? Plus dangereux que l'Iran qui punit de 74 coups de fouet une femme qui ne porte pas le foulard islamique ? Plus dangereux que la Sierra Leone, où 94 % des femmes ont subi des mutilations génitales ? Plus dangereux que la Birmanie, où des milliers de musulmanes Rohingya, adultes et mineures, ont été violées par des soldats et des miliciens en 2017 ? C'est étrange et cela le devient encore plus quand on se renseigne sur la « méthodologie » de ce sondage : les experts n'avaient pas répondu en fonction de faits objectifs, mais selon leur « perception » du phénomène. Qu'on laisse ce genre de données façonner le débat public sur les violences sexuelles est plus qu'affligeant. Non seulement parce que cela donne une image faussée de la réalité, et qu'on ne peut traiter aucune maladie si on n'a pas le bon diagnostic, mais aussi parce cela criminalise des comportements bénins et banalise de véritables crimes. Enfin, cela risque d'inciter les femmes à un sentiment d'insécurité dommageable pour les libertés individuelles. Je viens par exemple de voir passer sur Twitter un « thread » où des centaines de femmes se disent, avec le plus grand sérieux, que ce serait une bonne idée d'imposer un couvre-feu aux hommes à partir de 21 heures...
Thomas Mahler : En janvier, votre tribune collective dans Le Monde , qu'on a inopportunément résumée comme étant une défense du « droit d'importuner », a, en France, représenté la première grande critique de #MeToo et #BalanceTonPorc. Dix mois après, ne regrettez-vous rien sur ce texte qui a provoqué une polémique monstre ?
Peggy Sastre : Au niveau du texte, absolument rien. Cela demeure une tribune à cinq mains la plus parfaite possible, vu que les rédactrices ont certes des points communs, mais aussi énormément de divergences. Je reste, par contre, proprement consternée par ce qui est arrivé à Brigitte Lahaie, notamment par notre faute après ce communiqué de « désolidarisation » imbécile que nous avons envoyé sous la pression d'une minorité très hurlante de nos signataires. Peut-être qu'on aurait dû davantage bétonner ce genre de « service après-vente », mais le fait est que la tribune a été écrite par des écrivains, pas par des communicants ou des politiques.
Thomas Mahler : Asia Argento, figure de #MeToo, s'est vue à son tour accusée d'agression sexuelle par l'acteur Jimmy Bennett, tandis que Judith Butler, grande théoricienne des gender studies, a, elle, défendu Avital Ronell, philosophe féministe reconnue coupable par la New York University de harcèlement sexuel sur l'un de ses élèves. Que vous inspirent ces deux affaires ? 
Peggy Sastre : J'ai développé sur Slate ce que cela m'inspirait. Pour ne pas se retrouver aussi vite le bec dans l'eau, il aurait fallu que #MeToo (ou, plutôt, celles qui ont été présentées comme ses « égéries », que ce soit ou pas de leur fait) se focalise sur la défense de l'État de droit et de la civilisation relativement pacifiée qu'il nous aura permis de construire et de fréquenter. Pas sur le piétinement de ses principes les plus élémentaires sous couvert d'une « juste cause ». J'insiste : la question des violences sexuelles n'est pas un problème de relations hommes-femmes, c'est un problème civilisationnel qui se doit d'être avant tout traité par le système pénal, soit l'un des moteurs les plus puissants de l'auto-domestication humaine.
Thomas Mahler : Votre présence, ainsi que celles de Raphaël Enthoven et Élisabeth Lévy, à la première université d'été du féminisme a provoqué des remous chez les militantes. « Le féminisme n'est ni une secte ni une marque déposée », a pourtant clarifié Marlène Schiappa... 
Peggy Sastre : N'ayant aucune pratique ni culture politique ou militante, je ne sais pas si les féministes ont un sectarisme particulièrement prononcé ou pas, mais c'est un travers que je ne peux que constater. Et à mon avis, c'est parce que la majorité (si ce n'est la totalité) des combats pour l'égalité en droit entre hommes et femmes ont été gagnés en France que le féminisme y périclite en une ribambelle de sous-chapelles ayant chacune sa propre définition du féminisme – et où on diabolise les autres, comme de juste accusées de promouvoir un « faux féminisme ». Ce qui est un peu dommage lorsqu'on prétend servir une cause un tant soit peu universelle. Après, j'ai quand même des yeux et des oreilles et je crois que cette dégénérescence tribaliste touche beaucoup de mouvements qui sont atteints du syndrome de saint George à la retraite, pour reprendre la formule de Kenneth Minogue. On ne s'aperçoit pas que tous les dragons sont morts (ou partis autre part) et on continue à donner des coups d'épée dans le vent, car on ne sait pas faire autre chose. Ce qui est un facteur fâcheux de radicalité.
Thomas Mahler : On vous a qualifiée de « chroniqueuse pamphlétaire à la Éric Zemmour » . Or, vous défendez un « féminisme darwinien » et vous vous réclamez de Steven Pinker, chantre du progrès. Pouvez-vous expliquer votre vision du féminisme ?
Peggy Sastre : Je reste assez traditionnelle dans mon féminisme, que je définis comme une défense de l'égalité en droits des hommes et des femmes et que je justifie comme l'un des principaux éléments de la pacification sociale – en effet, comme ce que détaille et démontre Pinker. Ces derniers mois, j'ai quand même passé pas mal de temps à faire mon propre « examen de conscience », provoqué par tous ceux qui ont l'air d'être tellement persuadés de mon « antiféminisme », et je suis arrivée à cette conclusion provisoire : oui, je suis féministe, mais ce n'est pas mon idéologie dominante. Je suis avant tout pacifiste. Je n'aime pas le conflit, je n'aime pas la castagne, je ne crois absolument pas en la vertu purificatrice des bains de sang. Mon rationalisme et mon féminisme sont les moyens de cette fin : on sait aujourd'hui (c'est mesurable, testable, reproductible) que les sociétés les plus paisibles sont celles où l'égalité entre les membres de la société est acquise, notamment par un droit qui la garantit. Enfin, je revendique un féminisme politiquement modéré, voire dépolitisé. Les deux grandes valeurs sur lesquelles je l'édifie (et qui, d'ailleurs, me « guident » en général) sont la liberté et la vérité. Des valeurs qui, je crois, ne sont le monopole ni d'un camp ni d'un autre. Ou alors, c'est vraiment que la démocratie libérale est super mal barrée...