dimanche 11 décembre 2011

Le syndrome de l'hypocrisie sexuelle arabe


" Dans le monde arabe, l'hypocrisie sexuelle est un mode de vie ", explique Joumana Haddad, journaliste et poétesse libanaise.
« Disons-le d’entrée de jeu : le sexe est un pêché. Le sexe est mal. Le sexe est interdit. Le sexe est immoral. Et certains rajouteront même : le sexe est dégoûtant.
Voilà comment la grande majorité des gens est élevée dans le monde arabe – dans notre soi-disant vingtième-et-unième siècle. Et quand je dis vaste majorité je ne fais aucune généralisation abusive.
Le sexe n’est pas seulement un pêché, mais c’est le pêché originel. Par conséquent, c’est le plus important et le pire de tous - du moins à en croire la littérature promue par les trois religions monothéistes.
Peu importe que le sexe soit la raison de l’existence du genre humain – nous devons encore le considérer comme le pêché fondateur. Nous devons continuer à croire que Dieu aurait sûrement inventé une autre manière pour permettre aux hommes et aux femmes de procréer… s’il n’y avait pas eu cette malicieuse Ève! Car qui est le principal responsable de cette épouvantable erreur ? La femme, bien sûr. 
Donc le sexe est mal, interdit, dégoûtant. Et c’est bien pire, bien plus interdit, bien plus immoral et bien plus dégoûtant quand cela concerne les femmes et, dans notre cas, les femmes arabes.
Ce qui nous amène au sujet de mon intervention : l’hypocrisie sexuelle et la politique du « deux poids deux mesures » dans le monde arabe. Inutile de préciser qu’une courte intervention est largement insuffisante pour traiter de toutes les causes et symptômes du syndrome de l’hypocrisie sexuelle arabe.
Mon premier point concerne la pratique des crimes d’honneur. 
Laissez-moi vous présenter Maha. Maha était une jordanienne de 24 ans qui s’est rendue coupable de tomber enceinte après avoir été violée par son voisin. Elle a donc été tuée par son frère pour avoir sali l’honneur de la famille. Elle a été poignardée à plusieurs reprises au visage, dans le cou et le dos. Et a été suspendue à un croc de boucher.
Le voisin coupable s’est contenté de nier les faits. Et la cour jordanienne a condamné le frère à 6 mois de prison.
Pour justifier la légèreté de la peine, la cour affirma que l’acte était dû à l’état de rage dans lequel se trouvait le frère – ce qui l’aurait conduit à agir de manière irrationnelle.  
La cour considéra aussi que le « comportement honteux » de la femme s’éloignait des traditions de la société jordanienne et portait atteinte à l’honneur et à la réputation de sa famille.  
De fait, la loi jordanienne condamne les hommes à des peines « allégées » s’ils tuent une femme de leur famille qui les a déshonorés. Par deux fois, le gouvernement a essayé d’annuler cette disposition. Mais elle a été maintenue par la chambre basse du Parlement. 
Donc, pour faire court, si une femme ose avoir des relations sexuelles hors mariage - qu’elle l’ait voulu ou non, comme dans le cas de Maha - elle doit mourir. Mais si un homme tue sa sœur, il est condamné à 6 mois de prison.
Le problème ne concerne-t-il que la Jordanie ? On le souhaiterait.
Le Fonds pour la population des Nations-Unies estime que 5000 filles par an sont victimes de crimes d’honneur perpétrés par des membres de leur propre famille. Mais de nombreux groupes de femmes au Moyen-Orient pensent que le nombre des victimes est en réalité quatre fois supérieur.
De toute évidence, les crimes d’honneur s’appliquent aux femmes, mais pas aux hommes. Avez-vous jamais entendu parler d’une femme arabe qui aurait tranché la gorge de son frère parce qu’il avait eu une relation sexuelle hors mariage ? Brisons-là. Certaines questions n’appellent pas de réponse.
Mon deuxième point concerne la célébration de la virginité. 
De nombreuses femmes arabes doivent demeurer vierges jusqu’au mariage. Dans un monde normal, cela passerait pour une blague de mauvais goût mais ce n’est pas le cas.
Pas dans un monde arabe où un intérêt énorme est porté à la chasteté des femmes et à leur comportement moralement irréprochable.
Pas dans un monde arabe où les hommes sont supposés accumuler les expériences sexuelles (plus il y en a, mieux c’est, forcément) mais où les femmes doivent attendre patiemment le "vainqueur" (ultimate blessed conquerer) à qui elles donneront leur vagin immaculé.  
Pas dans un monde arabe où la notion d’honneur est intimement liée à ce qu’il y a entre les jambes d’une femme. Et où les corps des femmes sont considérés comme étant une propriété de l’homme.
Pas dans un monde arabe où les femmes sont considérées comme étant des êtres humains surnaturels qui naissent et grandissent sans besoins sexuels, pulsions ou fantasmes.
Pas dans un monde arabe où tellement de gens se sont entichés des concepts de vertu et de pureté.
Où tout cela nous conduit-il ? Entre autres choses, à la reconstruction chirurgicale de l’hymen (une pratique qui est largement appréciée au Liban et dans d’autres pays) ou à l’utilisation d’hymens artificiels – comme ceux qui sont fabriqués en chine et qui ont presque causé un incident diplomatique entre l’Egypte et la Chine.
Les hymens en plastique à 30 dollars qui permettent aux femmes de « réparer » leur pureté ont provoqué l’ire de nombreux religieux égyptiens qui ont demandé l’interdiction du produit. En le considérant comme une mutilation des valeurs et des traditions arabes.
Mais d’après moi, le plus douloureux, c’est la façon dont les femmes acceptent cette humiliation et tolèrent les compromis en ce qui concerne leurs droits. De nombreuses jeunes mariées sont même emmenées par leur propre mère chez le gynécologue afin de re-fabriquer leur hymen. 
Je le répète : si nous vivions dans un monde normal, cela passerait pour une blague de mauvais goût. Mais vous ne me verrez pas rire de sitôt. 
Mon troisième point concerne la discrimination envers les femmes écrivains qui traitent de la sexualité.
De fait, la plupart des hommes arabes peuvent écrire assez librement sur le sexe tandis que les femmes sont toujours accusées d’être «scandaleuses ». 
Pour comprendre cela, il faut mentionner l’opération de démolition castratrice qui a été menée sans discontinuer contre la langue arabe.
Voyez-vous, la langue arabe se flatte d’être riche en allégories, symboles et synonymes. Donc pourquoi prendre le risque de dire « seins » quand on peut broder infiniment sur les « collines » ou les « montagnes » – selon la taille du soutien-gorge ?
Pourquoi heurter la sensibilité du lecteur en mentionnant le pénis, quand on peut dire « colonne », « pipe » ou toutes autres métaphores phalliques ? Pourquoi utiliser le mot « clitoris » quand on peut utiliser son imagination pour le nommer « fleur de paradis » ou « lèvres du paradis » ?
Ne vous méprenez pas sur la nature de mes sarcasmes. J’adore les images. Mais une métaphore doit être un choix. Pas une imposition.
Tous ces doubles discours, toutes ces limites que de nombreux écrivains arabes ont dû affronter et affrontent toujours s’appliquent beaucoup plus tyranniquement aux femmes qu’aux hommes. Et dans de nombreux cas, elles ne s’appliquent pas du tout aux hommes.
Car dans notre cher monde arabe les hommes ont le droit de parler inconditionnellement de leurs organes génitaux. Et ils sont également autorisés à parler de ceux de la femme – en cadeau bonus.
Tandis que la femme - à quelques exceptions prés - doit se contenter d’être la réceptrice des mots de l’homme. Le sujet passif du texte de l’homme. Car elle n’est pas née pour s’exprimer – mais plutôt pour « être exprimée ». C’est pour cette raison que de nombreux critiques réservent le mot « audacieuse » aux femmes écrivains.
Si une femme commet une transgression, elle est « audacieuse ». Si un homme commet une transgression, c’est banal car cela signifie qu’il traite de tous les aspects de la vie dans ses textes.
Si une femme parle de sexe, entre autres choses, elle sera inévitablement décrite comme une « audacieuse » auteure érotique. 
Si un homme écrit sur le même sujet, ce sera simplement un sujet parmi d’autres. Donc quand allons- nous, dans le monde arabe, arrêter de parler du corps et du sexe en utilisant des métaphores tortueuses ou de terribles clichés ?
Quand allons-nous défier la lâche censure – et la lâche auto-censure - qui impose une réécriture tragi-comique des mots et une dissociation hypocrite et pathétique entre ce que nous pensons et ce que nous disons ?
Les femmes doivent prendre leurs responsabilités.
Mesdames et messieurs, il est temps que les femmes cessent de se plaindre et se décident à faire quelque chose en prenant leurs responsabilités. 
Et quelle est la responsabilité de la femme arabe, dans cette discussion ? Quelle est sa responsabilité au regard de l’hypocrisie sexuelle dont elle est la victime et au regard des obstacles mis à son libre-arbitre ?
A mon avis, sa responsabilité consiste à refuser de se faire laver le cerveau par un tas de personnes qui veulent la tenir à distance et utilisent le sexe comme un moyen de la contrôler. 
Sa responsabilité consiste à réaliser qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond avec tous les diktats de ces religions qui sont principalement représentées par des dieux et des figures masculines : popes, cheikhs, ayatollahs, prêtres, prophètes…
Sa responsabilité consiste à croire en son droit à mener une vie sexuelle normale. Une vie sexuelle qui n’e soit pas freinée par l’ignorance, l’éducation patriarcale, les tabous sexistes ou les interdictions stupides.
Sa responsabilité consiste à éduquer ses filles et ses fils de façon à permettre aux générations futures d’avoir un plus grand respect et une plus grande compréhension pour le corps et la sexualité – au lieu de tous les complexes absurdes qui sont les nôtres aujourd’hui. 
Concernant les gens qui lui diraient qu’en tant que femme arabe, elle doit chercher le salut chaque fois qu’elle a une relation sexuelle hors mariage ou sans but reproductif, elle devrait les laisser à leurs convictions ridicules. Après tout, c’est leur seule consolation dans la vie !
Quant à ceux qui l’accuseraient d’être contaminée par l’Occident si elle réclame son droit au libre-arbitre, elle devrait simplement leur demander de relire la déclaration des droits de l’homme, adoptée par la plupart - si ce n’est par tous - les pays arabes. La liberté n’est pas un monopole occidental.
Pour conclure, je dirais qu’être arabe aujourd’hui signifie, pour beaucoup mais heureusement pas pour tous, que vous devez être un hypocrite. Cela signifie que vous ne pouvez pas vivre, penser et dire ce que vous voulez vraiment vivre, penser et dire - honnêtement, spontanément et sans arrières pensées.
Nous sommes une grande nation arabe schizophrène, dont la grande majorité est rassemblée derrière la bannière de l’ignorance, de l’arriération et du mensonge.  
Je pourrais continuer sans fin sur ce sujet. Je pourrais vous parler des manifestantes égyptiennes qui ont récemment été obligées de passer des tests de virginité. Ou de la championne de boxe libanaise sur qui son père a tiré il y a deux jours à Berlin parce qu’elle avait quitté la maison pour vivre avec son compagnon.
Ou de cette étudiante saoudienne qui a été étranglée par son grand frère qui avait découvert qu’elle tchattait avec un homme sur Facebook. Ou des 8000 femmes qui sont victimes chaque jour de mutilations sexuelles, et sont ainsi privées de leur droit au plaisir sexuel. Ou de la duplicité avec laquelle ont traite les droits des homosexuels arabes.
Mais ne remuons pas le couteau dans une plaie déjà bien ouverte. Et bien saignante.
Mesdames et messieurs, le sexe n’est pas mal. Ce qui est mal c’est notre attitude misogyne du « deux poids deux mesures ». Le sexe n’est pas dégoûtant. Ce qui est dégoûtant ce sont nos valeurs sexistes. Le sexe n’est pas immoral. Ce qui est immoral, c’est notre épouvantable hypocrisie.
Donc nous devons y faire face. Et essayer de nous en sortir.
Merci. »
Joumana Haddad est une journaliste, poétesse et écrivaine libanaise. En 2009, elle a créé le magazine Jasad, premier magazine du monde arabe consacré au corps et à l’érotisme. Elle est également l’auteur de « J’ai tué Shéhérazade. Confessions d’une femme arabe en colère », un manifeste féministe paru en 2010, en anglais. Je retranscris ci-dessous intégralement le texte d’une conférence en anglais qu’elle a donnée, mercredi 6 avril, à l’Université américaine de Beyrouth sur le thème : « L’hypocrisie sexuelle comme mode de vie dans le monde arabe ».

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