dimanche 12 décembre 2021

Lettre ouverte aux falsificateurs de l'Histoire ...

La France tout comme la Tunisie, sont des pays de brassage ethnique depuis la nuit des temps, n'en déplaise à Zemmour et à Le Pen pour la France et à Ghannouchi et ses amis pan-arabistes qui s'obstinent à faire des Tunisiens des arabes parce qu'arabophones, oubliant que la tunisianité des Tunisiens est le produit de 3000 ans d'histoire

Ce qui faisait dire à Bourguiba, que la Tunisie par son histoire et par sa position géographique, a vocation à faire partie du monde occidentale que du monde arabo-musulman et de la lointaine Arabie, comme le veulent les pan-islamistes et les pan-arabistes.

R.B


Il y a un peu moins de 1000 ans, n'en déplaise à Z et autres nationalo-populistes à l'esprit très "imaginatif" et à la mémoire sélective, la France n'existait pas. Il y avait, entre autres, les Plantagenêts et les Capétiens, ces derniers appelant judicieusement leur royaume morcelé et instable "Royaume des Francs" et se nommant "Rois des Francs" (et non de France, car inconnue à leurs yeux) sur leurs pièces de monnaie.
Les Francs étant d'ailleurs une tribu germanique (une région de Bavière porte le nom d'une partie de leurs territoires d'origine), dont le représentant le plus célèbre fut Charlemagne, qui établit le siège de son empire à Aachen (Aix-la-Chapelle, Allemagne) et ne parlait que deux langues : le francique (dialecte germanique proche des dialectes actuels de l'Allemagne centrale), qui était sa langue maternelle, et le latin qu'il apprit plus tardivement pour pouvoir mieux régner administrativement sur les ruines européennes occidentales de l'Empire Romain que ses lointains ancêtres avaient conquis et qu'il réunifia partiellement sous sa tutelle.
La France métropolitaine, telle que nous la connaissons, dans une quasi unité politico-géographique (mais pas culturelle), a au mieux 400 ans. Son unité linguistique, hors langue administrative (issue de la langue d'Oïl, à composante celto-germano-latine), est encore plus récente. Quant à ses frontières actuelles, elles ont moins de 200 ans (rattachement par un traité de Nice et de la Savoie à la France en 1860, le Val d'Aoste restant italien).
De même, le concept d'une Gaule mythiquement unifiée, cher aux mêmes nationalo-populistes, date des débuts de la 3ème. République, donc de la fin du XIXème. siècle. Ce sont les romains qui appelèrent Gaule le territoire composé de tribus celto-germaniques entre Mer du Nord, Alpes et Pyrénées. Lesquelles tribus passaient leur temps à se faire la guerre entre elles au point que les armées romaines conquirent ce vaste territoire, à pied et en moins de 7 ans, au cours de plusieurs campagnes militaires qui mobilisèrent au mieux 15000 légionnaires latins.
L'Empire Romain était d'ailleurs un vaste melting-pot ethnique, linguistique (où le latin n'était qu'une langue administrative) et culturel. Plusieurs empereurs et militaires romains qui en firent la réputation n'étaient pas des latins mais natifs d'Afrique ou d'Asie. Grâce à son ouverture et à sa capacité d'intégration et de promotion de populations d'origines diverses, il dura presque 2000 ans (Byzance inclus). On ne trouve pas trace de racisme dans les écrits latins de cette époque. Bien au contraire. Il suffit de lire, parmi d'autres, les écrits de Tite Live, Tacite, Marc Aurèle (militaire, empereur et philosophe), Flavius Josèphe (militaire et historien), Sénèque et Cicéron pour s'en convaincre. L'Empire Romain n'était pas "étriqué", grâce à l'esprit et à la pensée de tous ceux, de toutes origines, qui contribuèrent à sa réussite. Ce fut sa force plus que ses légions multi-ethniques.
Quant aux Celtes : ils venaient du sud de l'Asie (grosso modo de l'Inde, du Pakistan et de l'Afghanistan actuels) avant de s'établir durablement dans l'est de l'Europe puis de se répandre principalement dans son nord-ouest. Ainsi que la plupart des peuples indo-européens qui colonisèrent l'Europe et dont beaucoup d'entre nous sont les lointains descendants ; lointains descendants seulement car il y eut bien d'autres mixages de populations après eux et il y en aura encore d'autres après nous, n'en déplaise à certains. C'est l'histoire de l'humanité et le futur ne nous appartient pas plus que le passé.
Monsieur Z, lui, porte un nom arabo-berbère et son prénom est d'origine germanique. Et les chiffres qu'il utilise, comme nous tous pour calculer, sont d'origine arabe. D'ailleurs ils sont toujours qualifiés officiellement comme tels.
Il est donc bon de visiter des expositions comme celle consacrée en ce moment au Royaume des Plantagenêts par l'Abbaye Royale de Fontevraud (Anjou). Elles ont le mérite de rappeler les réalités historiques.
Quant au chroniqueur-amuseur public Z, il ferait mieux de retourner sur les bancs de l'école pour (ré)apprendre tout ceci. Et plutôt que se présenter facétieusement aux prochaines élections présidentielles, il serait plus utile qu'il donne des cours d'orthographe et de grammaire à beaucoup de ses supporters énamourés, lesquels ont des lacunes manifestes en la matière, au point qu'à les lire on ne se croirait plus ... en France !
Et pourtant, nous avons tous bénéficié d'une scolarité obligatoire, non ? Comme le dirait J.M. Le Pen, patriarche d'une dynastie nationalo-populiste mais de plus grand renom que Z en la matière : "être français, cela se mérite". Et moi, j'y oppose fermement le verset biblique : "La paille qui est dans l'œil de ton frère, tu la vois. Mais la poutre qui est dans ton œil, tu ne la vois pas." Mais si "être français cela se mérite", commençons donc par une remise à niveau en orthographe et grammaire pour les français qui se proclament "soucheux". À lire leurs commentaires sur les réseaux sociaux, beaucoup d'entre eux en ont un cruel besoin.
Comme l'écrivit Émile Zola, fils d'immigré italien : "La langue est le ciment d'un pays". Et il maniait bien mieux la langue française que certains chroniqueurs-amuseurs publics contemporains.
*****
Zemmour, c'est la Saint-Barthélémy de l'esprit.
Sur France-Inter, Eric Zemmour nous explique que le catholicisme a un droit d'aînesse en France, non seulement sur l'islam, mais aussi sur le judaïsme et le protestantisme. Le vocabulaire ne manque pas d'intérêt. Le christianisme est réduit au catholicisme romain, le mot protestantisme désigne une religion extérieure à l'Eglise, quand la Réforme rappelle sa fondation, à savoir les proclamations de Luther sur la porte de l'église d'Augsbourg et, en France, les thèses formulées par Jean Calvin, chapelain de la cathédrale de Noyon, Picardie, ville où il naquit en 1509. Quant au droit d'aînesse, il a été aboli en France avec tous les privilèges, dans la nuit du 4 août 1789.
Au passage, ce droit d'aînesse rendu aux catholiques, qui ne le demandent pas, contredit Jean-Paul II, qui appelait les juifs "nos frères aînés dans la foi". Pour Zemmour, les religions minoritaires sont seulement tolérées, et il rappelle l'obligation de modestie imposée aux synagogues et aux temples, construits au XIXème siècle et qui selon lui devaient être masqués par un mur. Cette obligation date en fait du moyen-âge, elle n'a jamais figuré dans les lois de la République et les constructions du XIXème siècle n'y étaient pas soumises. Il suffit pour s'en convaincre de regarder la façade de la grande synagogue de Paris, rue des Victoires, et la statue de Gaspard de Coligny, érigée en 1889 devant l'oratoire réformé du Louvre.
Selon Zemmour, les églises sont le visage de la France, quand les temples, les synagogues et les mosquées ne sont que des pièces rapportées.
C'est historiquement faux, les fondements du judaïsme moderne furent écrits ancien français, par Salomon de Troyes, Rachi (1040-1105). Une nation se définit par sa langue, disait Michelet, il est vrai descendant de Huguenots, et les commentaires de Rachi sont écrits en français, un peu avant la Chanson de Roland.
L'établissement des juifs en France précède la fondation de l'église apostolique, et si peu de synagogues forment le paysage français c'est qu'elles ont été détruites.
Celle de Rouen précédait la cathédrale, les juifs assuraient la prospérité de la ville avant l'arrivée des Vikings. Ils furent massacrés par les preux chevaliers en route pour la première Croisade, en 1096. Le magnifique palais épiscopal de Rouen, à n'en pas douter visage de la France, a été bâti sur les ruines de la ville juive et de la synagogue. Les temples, églises réformées, ont eux aussi été détruits massivement, sur ordre de Louis XIV, lors de la révocation de l'édit de Nantes. Il s'en trouvait dans chaque village des Cévennes et du Forez.
Il s'en trouve tout de même d'impressionnants en Alsace, celui de Mulhouse est une ancienne cathédrale, mais pour Zemmour cette région n'est sans doute pas tout à fait française, puisque Pétain l'avait cédée à l'Allemagne en signant l'armistice du 22 juin 1940.
Nul doute que les clochers marquent le paysage français, mais avec Zemmour, on y entend la sonnerie aux juifs de la cathédrale de Strasbourg et le tocsin de Saint-Germain l'Auxerrois au soir de la Saint-Barthélémy. Les Huguenots ne seraient donc pas la France, ni Coligny, ni Sully, ni Henri de Condé, pour ne rien dire du roi de Navarre...
Il est vrai que le pasteur Trocmé du Chambon sur Lignon et les descendants des Camisards des Cévennes n'ont pas obéi au Maréchal, ces mauvais français sauvèrent des milliers de juifs "étrangers" que la police de Vichy ne put livrer aux bourreaux nazis.

Zemmour, décidément, c'est la Saint-Barthélémy de l'esprit.
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L'Algérien, mal dans sa peau, mal dans son pays ...

Pauvres Algériens, toujours otages d'un FLN prisonnier d'un passé qui ne passe pas !
R.B


Kamel Daoud 

Le pays de nos yeux fermés

Fascinante expression : “L’ennemi de derrière les mers.” Leitmotiv de la théorie du complot, rappel de l’histoire, mais aussi topographie de nos imaginaires mauvais marins. Car chez nous (comme chez d’autres), la géographie est un produit dérivé de l’histoire et l’imaginaire collectif y projette ses peurs et ses préjugés. La mer est donc la porte mal fermée de notre histoire, le lieu par lequel sont venus les Ottomans, les Français, les Vandales, les Espagnols et tous ceux qui manquaient de terres ou d’argent.
La mer reste associée à la peur, l’invasion, la nudité des vaincus, l’exposition, le malaise et la mort, la perte de l’identité et des valeurs. La mer, c’est le lieu de bataille des islamistes contre le corps, l’endroit où on perd le corps par la mort, mais aussi le seul moyen de vaincre la mort quand on n’a pas de visa. Lieu de chaloupes, frontière, mur horizontal.
On a été pirates vainqueurs, on n’en garde que le souvenir d’une défaite. La baie d’Alger d’ailleurs n’existe que vue de face, par l’arrivant. Mais la baie d’Alger est un lieu “pied-noir” pour les Algériens, le point de vue de l’immigré, un visage que l’on ne peut voir de face. Ceux qui habitent Alger ne la voient jamais, cette baie, que dans le langage ébloui des étrangers.
Autre lieu de notre géographie mentale, la montagne. Lieu du fantasme de l’authenticité, du “vrai”, point de départ de la généalogie. Quand la mer nous a envahis, il ne nous restait du pays que ses montagnes : lieu de refuge, mais aussi lieu de l’identité. La montagne, c’est la révolte, le maquis, la guerre, la résistance. Une casbah d’arbres, de grottes et de broussailles. On n’y va presque jamais pour escalader, mais pour se défendre. Pas pour respirer, mais parce qu’on est en colère ou attaqué. La montagne, c’est le manteau de la colère.
Et d’autres lieux ? La plaine. C’est la terre des trahisons lentes. Y vivent les vaincus, les déracinés, ceux qui n’ont plus d’armes ni de racines. La plaine, c’est un peu la ville, l’histoire de nos défaites, le lieu où on ne fait plus la guerre, mais les morts. La plaine, c’est un peu le village mais déjà la ville et ses perditions. La plaine, c’est la terre du pouvoir du moment. Toute la plaine va d’ailleurs vers la ville.

Et la ville ? C’est là où personne n’a une véritable adresse. La ville, c’est le lieu des vainqueurs ou du butin. On veut y aller, mais on ne l’aime pas. On s’en réclame, mais pour se réclamer d’un village des origines. On y habite, mais elle n’est jamais à nous. Les villes algériennes, au Nord, sont l’œuvre du vainqueur, sa trace sur nos peaux tannées. Le mauvais tatouage de notre histoire. Alors, on rêvera toujours de construire une nouvelle capitale, on se réclamera des quartiers mais pas de la totalité, et on attend que les centres villes tombent en ruine pour déplacer la ville. La ville est désirée, mais insultée. C’est là que l’on apprend à lire et écrire, c’est-à-dire à trahir. La ville est la liberté et la liberté, c’est la perte de la tribu, des femmes et des terres. La ville, un puits. Une impasse et une angoisse.
Le Sahara est aussi une topographie de nos imaginaires. Du fantasme de celui qui croit retrouver une origine plus vaste que la sienne. Un lieu où l’on respire, dans un pays qui n’a qu’un seul poumon. Mais le Sud est un pays vu de dos, une immobilité saluée comme une authenticité, un folklore que l’on veut figer, le plus grand selfie de l’Algérien du Nord. La réalité et différente car le Sud est invisible.
Même Abdelkader le Malien est un Tlemcénien blanc. Et être Noir algérien, c’est être une dune avec un sourire, un dromadaire avec un imzad, un Mali sans Malien, une route pour le lait en poudre et l’âme en cendres.
La liste peut être longue. On peut citer la route, par exemple : quand elle n’arrive pas chez soi, on la réclame, mais dès qu’elle est là, on la coupe.
C’est une histoire d’amour/haine avec le pouvoir, romain ou autre. La frontière aussi : lieu où les martyrs filtrent le passage des vivants, le plus grand bijou en or de l'Algérie fantasmée, seconde épouse du militaire et du contrebandier.
On peut citer la “villa” : lieu du véritable pouvoir, contraire du palais, lieu des complots des deys d’autrefois et d’aujourd’hui. On peut continuer. C’est comme une archéologie d’amateur, la coupe verticale dans le corps d’un Algérien assis, une enquête sur nos imaginaires. Avis aux amateurs, comme l’auteur de ces lignes.
La villa Abd-el-Tif, par Albert Brado (1894-1964)

vendredi 10 décembre 2021

L'islamisme, la faute originelle de l'islam

L'islamisme a dévoyé l'islam. L’islam originel ayant été enterré, l’islam impérial se dresse désormais, bien décidé à conquérir la terre entière, avec la naissance de l'islamisme qui deviendra partie intégrante de l'islam après la mort de Mohamed. Ce que font les pétromonarques servis par le wahhabisme, une doctrine des plus obscurantistes en islam et par des pétrodollars à ne plus savoir quoi en faire, tant leur avidité de nouveaux riches les pousse à vouloir tout posséder.

Pour réformer l'islam, il faut purger le coran des sourates incitant à la violence qui rejoindront les sourates déjà abrogées. Les musulmans, tout comme l'avaient fait avant eux les chrétiens et les juifs, doivent séparer la religion de la politique et réhabiliter la pensée initiée par le passé par les mutazilites, mais très vite combattue par les hommes du pouvoir !

Cependant, Martine Gozlan a trop vite déboulonné Ibn Rochd-Averroes et jugé Youssef Chahine de réécrire l'histoire dans son film "Destin" qui dénonce l'islamisme, en omettant la dhimmitude cette règle à laquelle étaient soumis les juifs vivant en terre d'islam; et dont le but premier, était de leur conférer un statut de protégés en tant que peuple voulant vivre à part. 

Faut-il rappeler que les juifs sont à l'origine de ce traitement à part par le pouvoir en place, à cause de leur rejet de toute intégration dans les peuples parmi lesquels ils vivaient; et ce, au nom de la pureté de leur race, persuadés que leur peuple est l'élu de Dieu. Ce que dénonce par ailleurs, Spinoza en imputant aux juifs la responsabilité de leurs conditions de vie exécrables parmi les peuples chrétiens d'Europe, telles que leur ghettoïsation et leur persécution ! 

A comparer ce qui est comparable, le sort des juifs était meilleur en terre musulmane qu'en terre chrétienne où humiliation et persécution étaient la règle, d'autant que les pères de l'Eglise les traitent de peuple déicide; jusqu'à leur extermination méthodique par les Nazis. 

Il aura fallu attendre la révolution française et l'arrivée au pouvoir de Napoléon pour mettre fin à ce traitement à part des juifs, en leur imposant la primauté du droit civil sur le droit religieux, pour leur accorder la citoyenneté pleine et entière et mettre un terme aux discriminations qu'ils subissaient en se prétendant le peuple "élu de Dieu". 

R.B 

In the Mosque, de Carl Friedrich Heinrich Werner











L'islam des Lumières a-t-il vraiment vu le jour

Deux femmes s'attaquent aux tabous dans des essais musclés. Marie-Thérèse Urvoy pulvérise la frontière entre islam et islamisme tandis que Hela Ouardi, à travers le meurtre du calife Omar, remonte à la source de la violence dans le Coran. Marie-Thérèse Urvoy revient sur le distinguo entre les “sourates mecquoises” de Mohamed, qui incarnent, dans la solitude du proscrit de La Mecque, l’objectif moral de la prédication, et les “sourates médinoises”, quand il se transforme en chef de guerre, qui témoignent de la volonté de puissance au service d’Allah.
Marie-Thérèse Urvoy n’a pas peur des mots. «L’islam des Lumières est un fantasme» affirme l’islamologue, auteure d’une vingtaine d’ouvrages, dans son dernier essai Islam et islamisme. Frères ennemis ou frères siamois ? (éditions Artège). Doit-on séparer les deux mots, au cœur de toutes les polémiques actuelles, ou les englober dans le même concept ? «Le problème a pour origine une tension interne au Coran entre visée spirituelle et ambition d’emprise sur le monde» rappelle l’auteure au préalable. Elle revient sur la célèbre distinction entre «sourates mecquoises» et «sourates médinoises», les premières étant censées incarner, dans la solitude du proscrit de La Mecque, l’objectif moral de la prédication, et les secondes, quand Mohamed se transforme en chef de guerre, la volonté de puissance au service d’Allah.
Dans un décryptage rigoureux, Marie-Thérèse Urvoy souligne l’absence de chronologie dans le texte coranique, ce qui rend la frontière très floue. Elle souligne la réalité historique dans les terres d’islam : «D’une façon générale, la transformation de la religion en un système juridico-politique militant a été acceptée par pratiquement tous […], la violence initiale a été admise au moins comme un mal nécessaire. L’historien tunisien Mohamed Talbi a même proclamé que si Mohamed n’avait pas exercé cette violence, l’islam aurait disparu.» Nous y voilà : Talbi, auteur, notamment, de Penseur libre en Islam (Albin Michel, 2002) et décédé en 2017, est en effet considéré comme un éclaireur et l’un des représentants les plus éminents de l’école réformiste musulmane. Or Marie-Thérèse Urvoy ne croit pas à cette réforme. Si elle rend hommage au courage de ses promoteurs, «les musulmans du for intérieur» elle constate qu’«ils ne représentent guère qu’eux-mêmes, même largement utilisés comme vitrine par le monde non islamique».
AVERROÈS DÉBOULONNÉ
Elle n’hésite pas à déboulonner le grand Averroès, dont le cinéaste Youssef Chahine aurait complètement réécrit l’histoire dans son film le Destin. Ayant lu de près le penseur musulman, elle nous apprend que, sur la question du meurtre d’un dhimmi (sujet juif ou chrétien, «protégé» par la charia mais légalement discriminé) par un musulman, il met en avant le statut inférieur du dhimmi. Elle cite ensuite, avec sa référence, un texte d’Averroès que Youssef Chahine n’avait visiblement pas lu : «Chacun doit se soumettre aux principes religieux, les suivre et ne pas douter de ceux qui s’y sont ancrés. Car les nier et les discuter rend vaine l’existence humaine, et de ce fait les hérétiques doivent être tués.» Rideau sur les Lumières, Averroès n’est pas Voltaire !
Hela Ouardi, universitaire tunisienne, adopte la démarche inverse. Dans le troisième volume de son triptyque, les Califes maudits elle s’efforce de prouver que la violence en islam trouve sa source dans l’assassinat du second calife, Omar ibn al-Khattâb, en 644, à Médine. Avec Meurtre à la mosquée une reconstitution efficace des aubes de l’islam, elle veut identifier l’épisode qui a traumatisé et modifié le récit islamique. «Ce meurtre va changer le cours de l’histoire écrit Hela Ouardi, car le calife qui succédera à Omar, “le fils du pauvre”, ne sera autre que l’Umayyade Othman ibn Affan. Avec lui, le puissant clan qurayshite des Banu Umayya s’emparera du pouvoir pour ne plus le lâcher pendant un siècle, durant lequel ils fonderont le premier empire de l’islam et provoqueront l’effroyable guerre civile qui divisera irréversiblement les musulmans en sunnites et chiites.» Comme Mohamed Talbi, Hela Ouardi s’inscrit dans le sillage de ceux qui imputent à un détournement sociopolitique la métamorphose d’un message supposé fraternel en guerre sacrée.
LOINTAIN RÊVE
«Le meurtre à la mosquée a scellé la fin d’un certain islam, l’islam originel bâti par Mohamed, un islam utopique qui se nourrissait du fantasme messianique, résume Hela Ouardi. Son meurtre était donc plus qu’un régicide, plus qu’un coup d’État : une véritable contre-révolution qui avait pour objectif la restauration de l’ancien régime […] Tout se passe comme s’il n’y avait jamais eu ni Mohamed ni islam. On assiste à une mutation : l’islam originel ayant été enterré, l’islam impérial se dresse désormais, bien décidé à conquérir la terre entière […] L’effondrement du colossal Omar sur le tapis de prière est l’image emblématique de la tragédie de l’islam condamné à ressasser les drames de sa violente genèse» conclut l’auteure. Sa volonté de retracer la fresque oubliée qui aurait dénaturé l’islam fait de cette intellectuelle une actrice engagée du mouvement de la réforme, comme le fut naguère la brillante Fatima Mernissi, au Maroc. La thèse de ces idéalistes – pureté de Mohamed, déviation de ses successeurs – ne débouche pourtant pas sur un islam laïque.
Un autre islamologue à l’œuvre considérable, Olivier Carré *, choisit, lui, d’explorer les écrits du jihad moderne. Il plonge au cœur des textes de Sayyid Qutb, exécuté par Nasser en 1966, inspirateur numéro un des islamistes. Son discours veut placer le monde sous la loi d’Allah par la lutte armée. Voici ce qu’écrit Qutb dans À l’ombre du Coran (Fi Zilal al Quran) : «La guerre pour Dieu (jihad) est indispensable à l’islam, elle fait partie de sa nature puisque, sans elle, il ne vivrait pas ni ne guiderait l’humanité.» «Qutb prône, nous dit Carré, la “révolte totale contre les législations qui, sur toute la terre, sont purement humaines”. Il entend mener “la chasse aux usurpateurs qui dirigent les hommes par des lois venues d’eux-mêmes”. Cela signifie la destruction du royaume de l’homme au profit du royaume de Dieu.» À l’heure où on juge à Paris ceux pour qui cette encre s’est changée en sang, le rêve de l’islam des Lumières semble lointain.
- Islam et islamisme. Frères ennemis ou frères siamois ?, de Marie-Thérèse Urvoy, éditions Artège, 166 p., 14,90 €.
- Le Coran des islamistes. Lecture critique de Sayyid Qutb, 1906-1966 par Olivier Carré, éditions du Cerf, 382 p., 25 €.

mardi 7 décembre 2021

Il y a prostitution et prostitution ...

" Vous savez que les hommes politiques et les journalistes ne sont pas à vendre.
D’ailleurs, on n’a pas dit combien."
Coluche

Depuis la fumeuse révolution, les Tunisiens ont cru enfin avoir droit à un journalisme libre et indépendant ... ils découvrent que les medias tunisiens sont envahis de faux journalistes, de faux-culs se vendant au plus offrant ! Comme quoi, il reste à ce corps de métier, à faire sa révolution, tout comme celui des juges toujours non indépendants. Car sans ces deux piliers du pouvoir, point de démocratie.
R.B

Taous Ait Mesghat

Entre prostituée et pute

Il venait de la traiter de pute et elle fit semblant de ne pas l'avoir entendu ; elle se baissa pour ramasser ses sous-vêtements bon marché au pied du lit, vêtit la petite nuisette achetée 500 DA à Meissonnier et alluma une Business Royal mentholée pour oublier le goût du pourri qui émanait de lui.
Elle se retourna enfin pour lui parler d'une voix douce mais cruellement teintée de mépris.
"Je t'ai vu à la télé tu sais et j'ai beaucoup, mais vraiment beaucoup rigolé ; tu parlais des valeurs en déperdition dans notre société, de la pureté de la religion et de sa beauté, de la conscience et de l'intégrité, de l'éducation sur les préceptes conservateurs des anciens et de la préservation de l'identité. Il parait que tu es journaliste, tu parles bien mais Dieu ce que j'ai rigolé ; et puis ma petite tête de prostituée s'est demandée si tu ne serais pas de ceux qui prêchent tout le contraire de ce qu'ils sont en réalité et j'ai cherché ton nom sur Google pour lire les articles que tu as publiés...".
Les yeux délavés écarquillés, la bave sèche au coin des lèvres, de ces lèvres qu'on n'embrasse jamais, il avala une gorgée d'Absolut et lui lança avec dédain : " Depuis quand les prostituées comprennent-elles les débats télévisés et les écrits des lettrés ? Tu n'es qu'une analphabète bête comme tes pieds ! "
Sans se départir de son sourire narquois, elle le freina dans sa lancée.
"J'ai quitté l'école très jeune mais je ne suis ni inculte ni stupide, la vie m'a beaucoup enseigné. Tiens d'ailleurs je vais t'apprendre une chose qu'un client intellectuel m'a apprise dans une soirée. Tu sais le genre d'intellectuel qui porte des lunettes, lit beaucoup et tire sur ce bidule qu'il appelle vaporette ; moi elle me rappelle plutôt le phallus qu'il n'a pas et qu'il voudrait compenser, mais ça c'est dû à la déformation professionnelle, il ne faut pas trop le complexer. Je te disais alors que cet intellectuel qui vapote m'a appris que le mot pute venait de putride ou de puer.
Tu vois ces sous-vêtements ? Ils ne valent pas cher mais ils sont neufs et jamais portés.
J'ai un savon spécial pour mon intimité, je me douche plusieurs fois par jour et je ne fais rien sans me protéger. Je me prostitue mais je ne pue pas, je fais mon travail et je n'aime pas la saleté.
Toi par contre, tu écris ce que tu ne penses pas, tu prêches ce que tu ne fais pas, tu es l'avocat du diable pour quelques dinars payés. Tu vends ta plume, ton esprit et ton âme pour un poste, pour un logement, pour un voyage ou même pour un permis de conduire confisqué. Tu mens à tes lecteurs, tu trahis tes confrères qui ne bradent pas leur dignité et ne monnayent pas leur intégrité.
Tu te mets à plat ventre le visage enfoui dans tes faux papiers, tu lèches les bottes et les culs de tes "Sidi" de la même langue qui te sert d'épée, tu fais commerce des principes et de la religion pour servir ton opportunisme de scribouillard de caniveaux des torchons et des médias de la vilité .
Tu vois, je me prostitue mais je n'ai personne à tromper, je ne prétends pas la vertu quand mon pain est de sperme mouillé ; mais toi tu te prostitues et tu trompes le monde entier.
De nous deux prostitué.e.s, je crains fort que la pute c'est toi. Et tu auras beau te laver, rien ne pourra te purifier. Ton nom est à jamais inscrit dans la poubelle de l'histoire des journaleux de triste renommée.
Les petits yeux délavés rouges de colère, la mâchoire crispée il leva son poing pour la frapper.
" Ne t'avise surtout pas à utiliser ta force physique sur une femme pour prouver ta piètre virilité ; tu es nu, sans pantalon ni chaussures et je suis dans mes quartiers. Un seul cri et mes collègues fidèles vont te lyncher; et à la Une d'Ecchorouk demain, on lira [Scandale du journaliste nu chez des prostituées]... Et qu'est ce que je vais encore rigoler...".
Il sortit de la chambre abattu, la queue entre les jambes comme un chien maltraité et elle lui jeta ses vêtements dans les escaliers. Il rhabilla sa fierté, ravala sa bave, essuya une larme qui perlait de son œil délavé quand le téléphone a sonné : " Ahlan Sidi ! Oui bien sûr à votre service Sidi ! La campagne sera grandiose Sidi ! An'am Sidi ! ".
Et le sourire des vauriens hypocrites sur son visage s'est redessiné en élaborant dans sa tête les textes mensongers dans la langue du prophète qui feront l'éloge de l'élu de la mascarade législative imposée.

PS : Toute ressemblance avec des personnages réels est … VOULUE; et ils sont NOMBREUX.
Mention spéciale pour deux chaines de caniveaux qui se nomment "Le Lever du soleil" et "Le Jour"; et qui sont profondes ténèbres.

dimanche 5 décembre 2021

l'islam est-il réformable ? Oui, pour cela il faut séparer la religion de la politique et réhabiliter la pensée ...









Razika Adnani *

Il n’y a pas de frontières entre l’islam et l’islamisme

Dans cet entretien très instructif, riche en informations et qui lève le voile sur toutes les questions sensibles liées à l’islam, sa pratique, sa pétrification par les uns et sa manipulation politique par les autres, Razika Adnani, islamologue et philosophe audacieusement engagée pour la réhabilitation de la raison, insiste sur la nécessaire réinvention de l’islam en l’adoptant aux nouvelles connaissances et exigences du monde moderne. Pour elle, la réforme de l’islam ne doit pas reposer seulement sur la réinterprétation du texte coranique ; elle doit surtout interroger les fondements de celui-ci, y compris en abroger les versets qui sont en contradiction avec l’esprit de « justice » et de « liberté » que l’on attribue à l’Islam. 

1 - La pensée est, dans l’absolu, un exercice de l’esprit.  Quand on parle de « pensée musulmane », qu’est-ce que cela veut dire exactement ?

Razika Adnani : La pensée est une faculté psychique de représentation et de réflexion, donc qui produit des idées. Le terme « pensée » est également utilisé pour indiquer l’ensemble des idées que la pensée a produites et la manière d’y procéder. C’est dans ce sens qu’on utilise le terme « pensée » quand on parle par exemple de « la pensée de Descartes ». L’expression pensée musulmane désigne tout ce que la pensée des musulmans a produit lorsqu’elle a pris l’islam comme objet d’étude, de recherche et de réflexion : c’est l’ensemble des idées, des théories, des concepts, des commentaires, du droit, de la théologie et des différentes méthodes élaborées dans le domaine juridique et exégétique ainsi que dans la science du hadith. La pensée musulmane révèle donc comment l’islam a été pensé par ses adeptes.  À elle revient donc la manière de le comprendre et de le pratiquer. Elle est donc une partie intégrante de l’islam. L’islam tel que les musulmans le conçoivent et le pratiquent. 

2 - Dans votre livre Islam : Quel problème ? Les défis de la réformes, vous parlez de « la défaite des mutazilites et du blocage de la raison ». Comment se manifestent cette défaite et ce blocage de la raison aujourd’hui ?

Razika Adnani :  Les mutazilites sont les partisans d’une école théologique rationaliste qui a été très active entre les VIIIet Xe siècles. Ils ont pris part à des discussions très animées sur la question de la pensée comme source de connaissance face à la révélation. Contrairement à leurs adversaires : les littéralistes, les salafistes, les soufis et encore les chiites imamites, les mutazilites ont pris position en faveur de la pensée. Ils ont affirmé que la connaissance était certes révélée, mais qu’elle devait également être construite par l’intelligence humaine. Cependant, pour eux, il ne suffisait pas de penser, il fallait aussi penser d’une manière juste. Ainsi, ils ont aussi pris position en faveur de la raison en tant que règles de rationalité permettant à la pensée d’éviter les erreurs de raisonnement. 

La disparition totale des mutazilites vers la fin du XIIe siècle et la victoire de leurs opposants, pour qui la connaissance est révélée et transmise, signe la défaite de la pensée et de la raison ou de la pensée rationnelle dans la pensée musulmane et dans la pensée des musulmans. La pensée créatrice et rationnelle a été accusée d’être une menace pour l’islam, d’y être étrangère étant donné qu’elle était une méthode pour la philosophie importée des Grecs. Une défaite qui s’est propagée très vite aux autres domaines : la philosophie, la science, l’art. 

Cette défaite se manifeste dans les théories, les concepts et les principes dominant la pensée musulmane depuis la fin du XIIe siècle qui ne sont pas en faveur de la pensée et de l’intelligence tels que le littéralisme, la théorie du Coran incréé, le salafisme, le dévoilement et la théorie des saints dans le soufisme. Quant aux principes, deux se sont particulièrement distingués : celui qui dit que « la religion est une question de cœur et non de raison »; et l’autre qui dit que « toute innovation est un égarement ». 

Cette défaite de la pensée créatrice et rationnelle se manifeste aussi par le sentiment de peur de l’intelligence et la façon de s’interdire de réfléchir et de raisonner constatée chez les musulmans dès lors qu’il s’agit de l’islam. Ils briment leur esprit critique de crainte de remettre en question le savoir des anciens ou même de sortir de la religion. 

Elle se manifeste par les innombrables contradictions caractérisant la pensée musulmane et le discours religieux auxquelles la raison ne réagit pas. Quand vous dites par exemple que vous êtes à la maison et en même temps vous dites que vous êtes au bureau, c’est la raison, cette faculté cognitive de rationalité que nous portons en nous, qui vous signale que dans votre propos il y a une incohérence ou une erreur de raisonnement. Quand elle ne le fait pas, c’est qu’elle est bloquée. 

Parmi les contradictions du discours religieux, la plus grave est celle qui concerne le premier principe fondateur de la religion musulmane, le principe de l’unicité. Ainsi, les musulmans affirment qu’il n’y a qu’un seul Dieu, l’être parfait, qui ne partage ses attributs avec aucune de ses créatures et, en même temps ils qualifient ou accusent d’être mécréante toute personne qui ose critiquer le discours religieux établi. Si l’on n’est mécréant que lorsqu’on contredit Dieu, cela revient à dire qu’ils considèrent que le discours religieux ou de certains religieux équivaut à la parole et au savoir de Dieu. Autrement dit, selon eux, il y a des êtres humains qui détiennent le savoir divin absolu, ce qui va à l’encontre du principe de l’unicité comme je viens de le dire.

Les musulmans affirment également que l’islam est une religion de justice et en même temps refusent, au nom de l’islam, de reconnaître aux femmes les mêmes droits que les hommes, ce qui est injuste.  

3 - Il y a eu beaucoup de tentatives de réforme de l’Islam, notamment depuis la Nahdha, mais elles se sont toutes soldées par un échec. Pourquoi ? Quels sont les éléments forts et les points faibles de ces tentatives ?

Razika Adnani : La première réforme que l’islam a connue remonte à la période de Médine lorsque les versets coraniques ont pris une dimension sociale et politique alors qu’ils avaient, à la Mecque, un caractère quasi spirituel. Le message coranique a donc changé pour s’adapter aux nouvelles circonstances des musulmans à Médine; et changer, c’est réformer. 

La réforme de la Nahdha appartient à l’époque contemporaine, mais entre les deux il y en a eu d’autres. La Nahdha est un mouvement de renouveau littéraire, culturel, social et politique qui avait comme objectif de permettre aux sociétés arabes d’entrer dans l’ère de la modernité et c’est en son sein qu’est né le mouvement de réforme de l’islam de cette époque-là. Cependant, si beaucoup de ces réformistes exprimaient le désir de permettre à l’islam d’être plus compatible avec la modernité, dans la réalité cette réforme de l’islam non seulement n’a pas pu se faire, mais a également été une des causes de l’échec de la Nahdha

L’échec du réformisme musulman de l’époque de la Nahdha s’explique par le fait que ceux qui l’ont portée n’ont pas pu se libérer de tous les obstacles épistémologiques et psychologiques qui empêchaient leur pensée d’accomplir sa fonction : la réflexion et la créativité. 

Ainsi, ils appelaient par exemple à l’ijtihad, qui est un travail intellectuel, mais rappelaient constamment les limites que la pensée et la raison devaient respecter, donc les zones qui devaient rester à l’écart de cet ijtihad. Sous l’emprise de l’ancienne théologie, ils ont exclu les versets et les questions qui posaient problème, donc celles qui avaient besoin de réforme. Les plus réformistes se sont contentés de la réinterprétation de certains textes à la recherche d’autres lois plus adaptées à la société nouvelle. Or, la réinterprétation à elle seule ne peut engendrer la réforme dont l’islam a besoin. 

Très peu, comme Amine El Khûli (1895-1966), Khalafallah (1916-1991) et Taha Hussein (1889-1973) ont été au-delà en voulant questionner le statut du texte et en faire un sujet de réflexion.  Ils avaient l’objectif de fonder un nouveau rapport au texte et une nouvelle théologie. C’est ce travail qu’on peut qualifier de réforme, mais la pensée de ces réformistes intellectuels n’a pas pu s’imposer, car ils étaient très peu nombreux et la riposte des conservateurs à leur égard a été très rude.

Je ne terminerai pas mon propos sur ce sujet sans évoquer Tahar Haddad qui a appelé à l’abrogation des versets dont les recommandations sont discriminatoires à l’égard des femmes.  Il ne s’est pas non plus contenté de la réinterprétation. 

4 - Qu’est-ce que la réforme de l’Islam selon vous ? Qu’est-ce qui doit fondamentalement changer dans notre vision de l’Islam pour le libérer, comme dirait Arkoun, des clôtures dogmatiques » qui empêchent son essor ?

Razika Adnani : Vous avez parfaitement raison de poser cette question, car le terme réforme est très lié au mouvement islahiste pour qui la réforme se limite à corriger ce qui a été abimé en islam afin de lui redonner son éclat l’antan. C’est pour remédier à cette difficulté terminologique que je précise qu’il s’agit d’une réforme qui est orientée vers l’avenir. 

Pour qu’elle soit une « véritable réforme » elle doit être une rupture radicale avec une manière héritée du passé de comprendre, de concevoir et de pratiquer l’islam pour construire, à partir des mêmes textes, un nouvel islam adapté aux droits humains et aux exigences de l’époque actuelle pour plus de paix, d’égalité et de dignité humaine. 

Ce qui doit donc fondamentalement changer, c’est la conception de la réforme elle-même, autrement dit son sens et son objectif. C’est une réforme qui doit créer du nouveau en islam pour permettre aux musulmans de se libérer « des clôtures dogmatiques » qui empêchent leur essor. Je dis bien « leur », car l’élément principal de cette réforme doit être l’être humain et précisément le musulman. Comment adapter sa vie, son comportement à l’époque actuelle et lui permettre d’adhérer à la modernité ? La modernité qui n’est autre que l’âge mature de l’humanité. 

5 - Aujourd’hui, le visage le plus visible de l’Islam est l’islamisme. Ce visage est particulièrement hideux dans la mesure où il est négation de la raison mais aussi de tout ce qui est beau ici-bas : les arts, la littérature, la beauté, la création, l’innovation, la liberté, etc.  Comment arrive-t-il toujours à mobiliser ? L’islamisme a-t-il encore de beaux jours devant lui ?

Razika Adnani : L’islamisme est un terme qui désignait au départ la religion musulmane tout comme le christianisme et le judaïsme désignaient respectivement les religions chrétienne et juive. À partir des années 1970, il a été utilisé pour désigner l’islam politique. En ce sens l’islamisme remonte à 622, lorsque le prophète est parti vivre à Médine, car c’est à ce moment-là que l’islam est devenu une religion qui ne se dissocie pas de la dimension juridique et politique. 

L’histoire de l’islam montre que le profane et le sacré ont toujours été imbriqués et que la politique a toujours été pratiquée au nom de l’islam. Les « docteurs » de l’islam n’ont cessé de reprocher aux califes et aux émirs de ne pas suivre une politique conforme aux recommandations de l’islam. C’était un islam au service de la politique. La seule exception est constatée chez les premiers soufis qui revendiquaient un islam spirituel. Aujourd’hui, nous avons quelques exceptions comme la Turquie, qui est devenue laïque à partir de 1928, malgré les intentions islamistes d’Erdogan, l’Albanie à partir de 1998 et l’Indonésie qui ne déclare pas dans sa constitution de 1945 l’islam comme religion de l’État.

L’islamisme a connu un regain à partir de 1928 avec la création de la Confrérie des frères musulmans en réaction au projet de modernisation des sociétés musulmanes. Pour ses adeptes, prendre le pouvoir était le moyen le plus efficace pour instaurer un État islamique

Quant à votre question : pourquoi l’islamisme mobilise-t-il encore beaucoup de musulmans ? Cela peut s’expliquer par plusieurs raisons. La première concerne le wahhabisme qui dispose de pouvoirs financier et psychologique considérables, en plus du fait qu’il a adopté les moyens d’action des Frères musulmans comme celui d’agir sur le plan international alors qu’il était au départ cloîtré en Arabie. Aujourd’hui, les Saoudiens et les Qataris mettent beaucoup d’argent dans le domaine de la communication. 

Le pouvoir du wahhabisme se traduit également sur le plan politique étant donné que tous les pays musulmans sont membres d’organismes dirigés et orientés par l’Arabie Saoudite comme l’Organisation de coopération islamique,  l’Organisation islamique pour l’éducation, les sciences et la culture,  et  la Ligue islamique mondiale.

L’islamisme a-t-il encore de beaux jours devant lui ? Il faut savoir que presque tous les États musulmans déclarent dans leur constitution que l’islam est la religion de l’État, autrement dit, ils utilisent la religion musulmane comme un moyen pour faire de la politique. En ce sens, ce sont des États islamiques, même si au Maghreb seul le Maroc le précise dans son préambule. Cependant, l’avenir dépend des populations de ces pays. En Algérie, un grand nombre d’hommes et de femmes veulent une Algérie démocratique et nouvelle. Conscients que cela n’est possible qu’avec la modernisation de la politique, ils veulent séparer la politique de la religion. Il y a donc un désir et une demande de changement dans le domaine de la religion et de la politique qui se font sentir.  

6 - Certains penseurs et intellectuels présentent souvent le soufisme comme une alternative à l’islamisme. Or, selon vous, l’islamisme et le soufisme sont les deux facettes d’une pensée radicalement antirationnelle. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Razika Adnani : Il est certain que le soufisme porte en lui des éléments positifs qui font que beaucoup de personnes y compris des non musulmans sont fascinés par cette doctrine. Ils voient en elle une solution à l’islamisme qui a provoqué la crise de l’islam et entrainé le monde dans une violence barbare notamment entre 1990 et 2015.  

Parmi ces éléments, il y a le caractère spirituel du soufisme et son discours sur la tolérance et l’amour. Il s’oppose ainsi à l’islam politique qui s’intéresse davantage à l’organisation sociale et qui prône le rejet de l’autre et la violence comme moyen pour arriver au pouvoir.

Cependant, l’islam politique est fondé principalement sur la nécessité de l’application de la charia. Si c’est là que se situe le problème, il faut savoir que le soufisme ne rejette pas ce corpus législatif. Les maîtres soufis rappellent l’intérêt que leur doctrine donne aux recommandations de l’islam et cela depuis le compromis entre les soufis et les juristes qui a eu lieu aux environs du XIIe siècle. Certains comme Ruzbehan et al-Ghazali étaient des maîtres dans la jurisprudence. Le Cheikh Khaled Bentounes, le père spirituel de la confrérie soufie al Alawiya, écrit à ce sujet : « L’islam, comme toute religion, a un aspect extérieur, fait de lois, de doctrines, de préceptes, etc.  Mais, les soufis ne se suffisent pas de cela. »

La cause première, comme je l’ai dit tout à l’heure, de la crise de l’islam et de la situation de l’être en islam réside dans la représentation négative de la pensée créatrice et réactionnelle qui a conduit à l’inertie de la pensée et l’apathie de la raison ; ils sont les plus grands maux qui peuvent accabler une société. Or, la théorie épistémologique du soufisme ne valorise ni la pensée humaine ni l’esprit rationnel. La preuve en est qu’entre le XIIe siècle et le XIXe siècle, la période de l’épanouissement du soufisme, le monde musulman a sombré dans la superstition et l’esprit magique. Lorsque les musulmans se sont réveillés à la fin du XIXe siècle de leur long sommeil, ils étaient abasourdis par leur retard. Voilà pourquoi, malgré les éléments positifs du soufisme, il ne peut pas être la solution dont l’islam et les musulmans ont aujourd’hui besoin. Assurément, la valeur d’une théorie ou d’une idée se mesure par ses effets sur la réalité des personnes qui croient en elle et sur leurs comportements. 

7 - On parle aussi de « l’islam algérien » comme d’une voie de sortie de l’islamisme. Or, celui-ci est, selon ce que vous écrivez dans vos livres, majoritairement malékite, n’est ni algérien ni rationnel. Qu’est-ce que le malékisme et quels en sont les limites ?

Razika Adnani : Le malékisme a été fondé à Médine par Malek ibn Anas, ce n’est donc pas, par principe, une théorie algérienne même si cela fait des siècles qu’il a été adopté par les populations maghrébines. Ce n’est pas la raison pour laquelle je rejette l’idée qu’il puisse être une solution pour la crise de l’islam, mais pour d‘autres raisons.  Tout d’abord, le malékisme est une théorie juridique qui ne sépare pas la religion de la politique. En ce sens, le malékisme est un islamisme. Comment un islamisme peut-il être une solution contre l’islamisme ? 

Ensuite, le malékisme revendique la supériorité des musulmans arabes sur les autres musulmans étant donné qu’il a déclaré Médine comme modèle de société pour tous les musulmans et ses habitants ceux qui comprenaient le mieux le message coranique, car non seulement ils maîtrisaient la langue arabe, mais ils avaient également des liens de sang avec le prophète. Cette théorie adoptée par les Maghrébins explique en grande partie pourquoi les populations de cette région du monde ont rejeté leurs origines et ont prétendu être arabes. Ce rejet de soi a eu des conséquences dramatiques sur ces populations. 

Enfin, le malékisme est né au VIIe siècle, croire qu’il puisse être une voie de sortie pour les problèmes du XXIe siècle, c’est encore une fois croire que toute solution ne peut venir que du passé, ce qui est le sens même du salafisme. D’autant plus que le malékisme est le premier à avoir jeté les bases du salafisme et du conservatisme, et l’islamisme (contemporain) est un conservatisme.

Les Algériens pensent que le malékisme est la solution à leur problème avec la religion, car ils restent très imprégnés du salafisme et de la valorisation du passé. Ils cherchent toujours les solutions à leurs problèmes dans le passé. Les adeptes de la  Badissia  et la  Novembaria sont dans la même position. Aucune solution n’est possible si elle n’émane pas d’une pensée capable de procéder à une rupture épistémologique et psychologique avec le passé pour penser pragmatiquement la réalité et l’avenir.

8 - La réforme de l’islam est un projet global qui concerne tout le monde, y compris les non-musulmans ou elle peut se faire dans une partie du monde avant de se généraliser ? 

Razika Adnani : Lorsque la nécessité de réformer l’islam s’est faite sentir à nouveau à la fin du XXe siècle et au début de ce XXIe siècle, après les atroces violences qui ont été commises au nom de cette religion, deux idées de réforme se sont imposées. 

La première, portée par des religieux tels que Tariq Ramadan, Tareq Oubrou et Youssef al-Qaradaoui, concernait uniquement les musulmans d’Occident en tant que minorité qui ont besoin d’une jurisprudence qui leur permette de vivre et pratiquer leur religion sur une terre qui n’est pas musulmane. 

Cette jurisprudence des minorités fikh-al-aqaliyattes qu’ils présentaient comme la réforme de l’islam, ne va pas, en réalité, au-delà des questions secondaires relatives aux modalités de la pratique de charia. Elle ne concerne ni la charia ni l’islam en tant que religion. Ces religieux ne croient pas à la réforme de l’islam en tant que religion. Leur réforme est liée à une circonstance bien précise qui est celle des musulmans d’Occident en tant que minorité. Autrement dit, là où ils sont majoritaires, les musulmans n’ont pas besoin de réforme. 

La deuxième idée de réforme est née en France, son objectif était de créer un islam propre à la France ou « un islam de France » qui serait républicain et moderne. C’est une réforme de circonstance qui ne concerne ni l’islam en tant que religion ni tous les musulmans. 

Son erreur est de croire pouvoir créer un islam spécifique à la France qui serait républicain et moderne alors que dans les autres pays il resterait traditionnel et archaïque. C’est une arrogance qui exprime une ignorance quant à l’islam et son histoire. La « véritable réforme » de l’islam est celle qui l’interroge en tant que religion et surtout qui l’interroge en profondeur. 

9 - Quels sont les chantiers prioritaires à mettre en place pour relever avec efficacité et efficience les défis de la réforme de l’islam ?

Razika Adnani : Pour cela il faut qu’il y ait, et cela concerne ceux qui ont besoin de religion, une prise de conscience quant à la nécessité de faire cette réforme de l’islam. Qu’ils réalisent que l’évolution fait partie de la nature de l’existence et que la religion ne peut pas échapper à cette logique. Il faut que les musulmans comprennent qu’ils ne peuvent plus continuer à concevoir et pratiquer l’islam tel qu’il a été pensé et compris par les premiers musulmans, autrement dit avec des moyens culturels, psychologiques et sociologiques qui sont révolus. 

Il faut tout d’abord qu’elle soit une réforme qui n’interroge pas uniquement les textes, mais aussi la théologie. Qui ne se limite pas à la réinterprétation, mais concerne aussi le rapport aux textes. Qui ne limite pas le champ de l’action de la pensée, mais au contraire la libère des obstacles qui l’ont jusque-là empêchée d’accomplir sa fonction convenablement. Cette réforme doit donc commencer par réhabiliter la pensée et rendre à la raison sa noblesse. Il faut revaloriser l’intelligence et l’humain en tant qu’être penseur afin que les musulmans n’aient plus peur de réfléchir et de raisonner.

Il faut que cette réforme libère l’islam de l’emprise de la politique qui l’instrumentalise et en finisse avec l’intrusion de la religion dans la politique. Séparer l’islam de la dimension politique pour bien distinguer ce qui revient à la religion de ce qui revient à la politique. Afin que la politique soit pensée et jugée en tant que politique et afin que la religion soit une religion qui s’occupe de la relation de l’individu avec Dieu et non une organisation sociale et juridique.

Il faut tout d’abord qu’elle soit une réforme qui n’interroge pas uniquement les textes, mais aussi la théologie. Qui ne se limite pas à la réinterprétation, mais concerne aussi le rapport aux textes. Qui ne limite pas le champ de l’action de la pensée, mais au contraire la libère des obstacles qui l’ont jusque-là empêchée d’accomplir sa fonction convenablement. Cette réforme doit donc commencer par réhabiliter la pensée et rendre à la raison sa noblesse. Il faut revaloriser l’intelligence et l’humain en tant qu’être penseur afin que les musulmans n’aient plus peur de réfléchir et de raisonner.

Il faut que cette réforme libère l’islam de l’emprise de la politique qui l’instrumentalise et en finisse avec l’intrusion de la religion dans la politique. Séparer l’islam de la dimension politique pour bien distinguer ce qui revient à la religion de ce qui revient à la politique. Afin que la politique soit pensée et jugée en tant que politique et afin que la religion soit une religion qui s’occupe de la relation de l’individu avec Dieu et non une organisation sociale. 

Il faut réinterpréter les versets qui ont une portée universelle et les mettre en avant et notamment les versets qui aborde la liberté de conscience tel que le verset 256 de la sourate 2, la Vache : « Nulle contrainte en matière de religion ». La non reconnaissance de cette liberté comme un droit pour tout individu est un problème majeur dans les sociétés musulmanes et dans notre société algérienne. Il faut libérer ces versets de l’ interprétation des anciens qui ont décidé que cette liberté de conscience ne concernait pas les musulmans, ceux qui ont embrassé la religion musulmane ou qui sont nés de parents musulmans, mais uniquement les non musulmans qui sont libres d’adhérer à l’islam ou de ne pas y adhérer. Je peux citer également le verset 105 de la sourate 5, la Table Servie : « Ô les croyants ! Vous êtes responsables de vous-mêmes! Celui qui s’égare ne vous nuira point si vous, vous avez pris la bonne voie ». Je trouve ce verset intéressant, car il recommande clairement à chaque musulman de s’occuper, avant tout, de ses propres affaires. Ainsi, il peut être un appui qui donne au principe des libertés individuelles une légitimité aux yeux de ceux qui ont besoin d’être rassurés sur leur religion. Le verset 70 de la sourate 17, le Voyage Nocturne : « Certes, nous avons honoré les fils d’Adam. » est un autre exemple intéressant.  Il peut être sans doute un appui pour aller vers davantage d’humanisme et d’égalité entre tous les êtres humains, y compris entre les femmes et les hommes. 

* Ecrivain, philosophe et islamologue. Elle est membre du Conseil d’Orientation de la Fondation de l’Islam de France, membre du conseil scientifique du Centre Civique d’Étude du Fait Religieux (CCEFR), membre du groupe d’analyse de JFC Conseil et Présidente Fondatrice des Journées Internationales de Philosophie d’Alger.