mercredi 19 mai 2021

Abir Moussi : « La Tunisie est un pays mendiant qui vit sous perfusion ».

 


 






Hella LAHBIB 

Abir Moussi est une femme de caractère, le verbe haut et la voix qui porte, elle n’a peur de rien, même pas du ridicule. Elle peut endosser le costume de leader dans une manifestation en voiture, toit ouvert, saluant, non pas les foules en période de confinement, mais la caméra. Comme elle peut surgir dans l’hémicycle en tenue de cosmonaute «contre d’éventuelles agressions» ! Elle se dit menacée. Une partie de plus en plus importante des Tunisiens la soutiennent et la défendent même quand «elle en fait trop» ! Elle s’envole dans les sondages et reste campée sur ses positions sans compromis sur ses principes. Pour La Presse, Abir Moussi, la femme terrible de la politique, dévoile son programme, ses motivations et qui elle est.


Vous êtes la favorite des sondages d’opinion aux élections législatives. Une tendance qui se confirme depuis des mois. Que vous inspirent ces chiffres ?

 

Les sondages représentent une source parmi d’autres pour l’évaluation de notre travail. Ce qui ne nous empêche pas d’étudier de près les analyses faites à lumière de ces sondages et mesurer leur degré de conformité avec les données dont nous disposons. J’ajouterais que les derniers sondages confirment une tendance positive en effet. Les Tunisiens semblent comprendre et approuver notre ligne politique. Nous n’avons pas trahi nos engagements électoraux. Le contact direct et permanent avec les Tunisiens a commencé à porter ses fruits.

 

Pour ce qui est de la présidentielle, en revanche, vous êtes toujours très loin derrière Kaïs Saïed…

 

D’abord, le patriarcat est encore prédominant en politique. Certaines parties seraient en train de l’alimenter. Si on laissait les chiffres de côté, les analyses déroulées sur les tribunes médiatiques attestent la volonté de maintenir la prédominance masculine à l’élection présidentielle. Paradoxalement, ce blocage n’est pas perceptible sur le terrain y compris dans les régions intérieures du Nord au Sud du pays. Les Tunisiens sont prêts à voir une femme à la tête du pays. Les électeurs supportant la candidature d’une femme ne changeraient pas d’avis parce qu’elle est femme. Ce préjugé se nourrit d’un problème personnel avec Abir Moussi. Si une autre candidate se présentait, les acteurs politiques et autres observateurs changeraient d’avis peut-être.

 

Le paysage actuel est marqué par le chaos, les luttes intestines, la crise sanitaire, économique, le discrédit qui frappe collectivement la classe dirigeante. Où se situe Abir Moussi ?

 

Dans l’opposition. Si le système politique était démocratique, la configuration classique avec une majorité qui gouverne et une opposition qui joue son rôle de contre-pouvoir, aurait été la règle. Or, l’ensemble du régime est miné par les différents consensus opportunistes sans cesse convoqués. La formation qui obtient la majorité par les urnes refuse de gouverner seule. Des coalitions se font et se défont au gré des conjonctures. Des manœuvres en vue de diluer les responsabilités. Résultat, personne n’est comptable de ses actions devant les électeurs et les Tunisiens d’une manière générale. Pour ma part, je me positionne dans une opposition effective et active.

 

L’opposition parlementaire n’est-elle pas représentée par plusieurs blocs à l’hémicycle ?

 

Je suis dans l’opposition totale. Je m’oppose à la gestion du pays, au fonctionnement de l’Assemblée, aux consensus falsifiés, aux choix économiques et à la politique sociale. C’est une opposition de principe qui n’obéira jamais aux conjonctures pour s’adapter. Contrairement à ce que l’on constate aujourd’hui. Cela ne se traduit pas évidemment par un rejet systématique des textes de loi. Le projet relatif au crédit Covax a été approuvé par notre bloc. A l’opposé, quelle que soit l’initiative que nous présentons, celle-ci est invariablement rejetée parce que proposée par le PDL.

 

Comment qualifieriez-vous le régime politique actuel ?

 

Nous sommes en train de vivre sous la dictature des islamistes. L’ambiance à l’Assemblée n’est qu’un avant-goût de ce qui adviendrait de la Tunisie, si ceux-là prenaient totalement le pouvoir. Domination des milices et violence systémique envers tous ceux qui s’opposent à eux, seront les règles. Les femmes sont les premières victimes. Je le sais, parce que je le subis. Ils veulent m’imposer silence de force. Femmes, nous sommes harcelées, méprisées, ramenées à notre apparence physique. Ils ont des méthodes vicieuses pour s’opposer aux femmes politiques. Ils cultivent un mépris viscéral à l’endroit des femmes qui ont de la personnalité et qui s’imposent. Je suis régulièrement victime de violence physique et verbale dans l’enceinte même d’une institution souveraine, l’Assemblée.

 

On vous reproche de paralyser les travaux parlementaires…

 

Je paralyse les projets destructeurs qu’ils sont en train de faire passer. Si les forces progressistes réagissaient à chaque fois que les islamistes fomentaient des projets allant à l’encontre de l’intérêt du pays, je n’agirais pas ainsi. Par leur passivité, ils participent à maintenir les islamistes au pouvoir et à tromper les Tunisiens. Je me suis retrouvée à lutter seule. Ne disposant que de 16 sièges, juridiquement, je n’ai pas de voix suffisantes pour empêcher un vote. Donc, je passe à l’action. Les forces dites démocrates, même si elles critiquent, refusent en réalité de s’opposer frontalement aux islamistes. Je n’ai d’autres options que de protester comme je le fais.

 

Si vous étiez à la tête du pays, quelles seraient les réformes les plus urgentes à entreprendre ?

 

Imposer le respect de la loi. Mettre en place des canaux de communication directe avec les Tunisiens. Expliquer les choix faits, les objectifs posés, comment les atteindre et quand.  A la lumière des analyses proposées par les experts et moyennant une volonté politique inébranlable, nous prendrons les décisions. Nous donnerons carte blanche à la mise en œuvre des réformes économiques, à la lutte contre le terrorisme. Et, pour finir, il faudra instaurer le principe de redevabilité. Les responsables doivent rendre des comptes aux Tunisiens. Ne pas lancer des promesses en l’air, comme d’annoncer l’ouverture des cliniques aux malades du Covid, sans avoir au préalable négocié avec les parties concernées. Résultat, les Tunisiens ont appris à leurs dépens que c’est un scandaleux mensonge. Nous devons réhabiliter également les stratégies de planification par le truchement de plans de développement à court, moyen et long termes. Ceci est vrai pour chaque secteur d’activité. Un autre volet sera notre cheval de bataille : la diplomatie économique, décisive pour un pays comme la Tunisie. Pourquoi n’avons-nous pas pu ramener suffisamment de vaccins ? Dans les trois institutions qui gouvernent, les vrais négociateurs ne sont pas légion. Il fallait faire du lobbying et activer les réseaux des amis de la Tunisie partout dans le monde. Faute de quoi, nous le constatons, la Tunisie est très en retard en matière de campagne vaccinale. Un exemple parmi d’autres.

 

Le parti Ennahdha et son président font l’objet d’un rejet réel d’une partie de la population, du moins c’est ce que révèlent les sondages de manière constante. N’y a-t-il pas de leur part des tentatives de mettre le pays sur les rails, comme de se rattraper ?

 

Rached Ghannouchi est soutenu par les opportunistes. Nous l’avons percé à jour, dévoilé son incapacité à diriger même une séance plénière. Mais nous n’avons pas été soutenus, par pur calcul politique. Même ceux qui se prétendent contre lui et souhaitent le déloger du perchoir, ont refusé d’adhérer à notre initiative (motion de défiance, ndlr). Quoi qu’ils déclarent sur les tribunes médiatiques, Ghannouchi représente une solide couverture et un soutien de taille. Or, les islamistes et leurs alliés déclarés ou cachés sont en train d’imposer aux Tunisiens quelque chose qu’ils rejettent désormais. Aujourd’hui, les Tunisiens ne veulent plus des islamistes à la tête du pays et le font savoir. Les islamistes en sont conscients et tentent de se trouver une issue. Le seul moyen qu’ils ont trouvé, c’est de se débarrasser de moi. Je suis, avec le Parti destourien libre, un obstacle sérieux qui les gêne pour mettre en place leurs projets destructeurs.

 

Vous accaparez le temps de parole en laissant rarement les députés de votre bloc intervenir. Sur cette base, on a fait ressortir un trait de caractère qui peut augurer de dérives dangereuses plus tard…

 

Notre présence à l’Assemblée ne fait pas office d’un faire-valoir politique. Nous sommes présents à l’hémicycle pour dévoiler notre programme et faire parvenir les messages essentiels aux Tunisiens. De ce fait, la tribune parlementaire est très importante pour nous. Les Tunisiens ne peuvent réellement saisir l’essence et la portée de notre projet qu’à travers l’Assemblée. Nous avons pu exposer quelques grandes lignes de notre programme économique. Nous avons signé un partenariat avec le centre d’étude Hédi-Nouira. Nous sommes passés à une deuxième étape plus concrète, avec les experts qui vont traduire ce programme en plans d’action. Pour ce qui est des interventions parlementaires, nous disposons d’un temps de parole limité. Nous faisons une intervention cadre dans les séances à fort enjeu politique. Le leader s’exprime au nom du parti, moi-même, en l’occurrence. Le temps restant est dispatché à égalité entre les députés qui souhaitent intervenir. Sinon, en temps normal, les élus du bloc prennent la parole dans la limite du temps imparti. Je tiens à dire que le fonctionnement du bloc parlementaire autant que celui du parti politique est démocratique. Nous sommes disciplinés et solidaires au service d’une cause. Toutes les tentatives de déstabilisation et de noyautage demeurent vaines. 

 

Vous vous revendiquez de Bourguiba qui était un réformateur moderniste, mais non un démocrate. Etes-vous une démocrate convaincue, attachée aux valeurs citoyennes et à l’Etat de droit ?

 

L’Etat de 56 avait ses priorités. Je ne peux juger Bourguiba avec le regard d’aujourd’hui. Il fallait construire un Etat national. C’était son projet, il n’avait pas, il est vrai, accordé la priorité aux droits politiques. Les Tunisiens ont changé depuis. Le peuple d’aujourd’hui n’est pas celui de 1956 ni même celui de 2010. Mais Bourguiba avait une qualité que moi, Abir Moussi, prends comme référence ; le fait de se sacrifier soi-même pour servir la patrie. Il avait le courage et le dévouement et avait travaillé dur pour faire de la Tunisie en quelques années seulement après l’indépendance une nation respectée. Il était lui-même célébré en tant que grand leader, pour ses nombreuses qualités et pour l’Etat qu’il a édifié. C’est ce qui m’inspire. Le jour où on aura le pouvoir, la Tunisie ne sera plus ce butin qu’on partage, comme c’est le cas depuis 2011. Ne seront nommés aux postes de commandement que ceux qui brillent par leur charisme, leurs compétences, disposent d’un carnet d’adresses bien fourni, savent négocier et défendre les intérêts de la Tunisie et des Tunisiens.

 

Qu’est-ce qui manque aux responsables actuels ? La compétence ? Ou bien ils n’ont pas suffisamment de marge de manœuvre pour agir ?

 

D’abord, la volonté politique leur fait défaut. Ensuite, les responsables sont nommés sur le principe de la loyauté, non sur la base de la compétence. Ne sont nommés aux postes clés que les gens dociles. Les islamistes ont mis le pays à genoux par ces nominations et par d’autres stratagèmes, ensuite ont fait appel aux donateurs qui dictent désormais leurs règles. La souveraineté du pays est négociée sur la place publique.

 

Que proposez-vous pour sortir de la crise actuelle ? Des élections anticipées?

 

Nous ne sommes pas en train de pousser vers l’organisation d’élections anticipées. Mais si elles se tenaient, nous serons prêts. Les Tunisiens semblent avoir compris que l’ensemble du système est biaisé. De la constitution au code électoral, aux lois des partis, tout est fait pour paralyser le pays et ses institutions. Les tentatives de réformes ne sont ni sérieuses ni profondes. Et je garde toujours espoir dans les forces progressistes pour s’affranchir du carcan dominant. Je considère qu’il ne peut y avoir le moindre projet de réforme sans une rupture totale avec les islamistes. C’est le premier pas vers la reconstruction.

 

Mais pour remédier à cette situation, plusieurs options se présentent : êtes-vous favorable aux amendements du code électoral ?

 

La plus importante réforme à mes yeux, est l’amendement de la loi des partis. Plusieurs clauses de cette loi organique devraient être revues pour réduire sinon mettre un frein à plusieurs dérives qui brouillent les cartes et déstabilisent l’échiquier politique. Nous devons réhabiliter le concept de l’identité politique. Un parlementaire indépendant peut s’avérer affilié en cachette à une formation politique. Un autre élu peut migrer d’un bloc à l’autre selon les intérêts, ou parce qu’il a fait l’objet de chantage ou a été soudoyé. On ne sait plus dans ce paysage fluctuant et agité, quels sont les positionnements des uns et des autres.

 

Et vous-même, vous considérez-vous comme la représentante des progressistes ?

 

Je ne prétends représenter personne. Je suis progressiste. Mon parti l’est également. Les acquis sociétaux modernistes dont peut se prévaloir la Tunisie aujourd’hui, sont l’œuvre des destouriens qui sont progressistes par définition.

 

Si vous êtes progressiste, pourquoi vous prête-t-on le rejet du texte de loi qui consacre l’égalité successorale ?

 

Les questions sociétales doivent être traitées dans la transparence et discutées à grande échelle. Il faut engager un grand débat.

 

Les grandes évolutions des sociétés se font généralement par le fait d’un homme ou d’une femme. Si Bourguiba avait écouté son entourage, il n’aurait jamais aboli la polygamie, ni promulgué le Code du statut personnel…

 

Le peuple de 2021 n’est pas celui de 1956. Bourguiba avait instauré les bases pour favoriser l’émergence d’un modèle de société moderniste. Aujourd’hui, nous récoltons les fruits de ses choix. Cette question sociétale importante qu’est l’égalité successorale n’a pas fait l’objet de consultations. Nous n’avons jamais été consultés ni impliqués nous-mêmes. Ce texte de loi se limite au simple effet d’annonce. Et voilà pourquoi : si on laisse au père la possibilité de choisir entre le régime A; partager à égalité l’héritage entre les filles et les garçons et le régime B ; les héritiers mâles ont deux parts quand les filles reçoivent une seule, nous aurons créé de fait une discrimination entre les femmes héritières elles-mêmes. Celles nées dans des milieux modernes et progressistes bénéficieraient de l’égalité avec leurs frères. Pour les autres, c’est le statu quo. De plus, celles-ci n’apprennent du choix fait pas leur père qu’après son décès. On ne peut appeler cela une loi ! Une loi par définition doit instaurer l’égalité entre les citoyens. Ce projet de loi porte les germes de l’inégalité. C’est un travail bâclé, concocté dans la précipitation pour des raisons politico-électoralistes. Il tend à mettre en place deux justices ; une séculaire et une autre qui prend pour référence le texte religieux. Sans le vouloir, je dois dire, hélas, certains modernistes offrent des cadeaux aux islamistes. A cause de cela,  j’ai été victime d’une cabale à l’élection présidentielle 2019, pour avoir été présentée comme l’ennemie des femmes. Malgré tout, j’ai obtenu 135 mille voix. C’est une première en Tunisie qu’une femme récolte près de 5% du scrutin présidentiel. J’étais dans le top 10. Un succès passé sous silence.

 

Vous vous revendiquez comme héritière de Bourguiba en faisant l’impasse du long mandat de Ben Ali qui a duré plus de deux décennies. Quelle est votre démarche historico-politique ?

 

L’histoire est un tout, on ne peut la fractionner. On prend possession d’un héritage avec les actifs et les passifs, les dettes. Le Parti destourien libre est l’héritier du mouvement destourien. Nous adhérons à la phase Thaâlabi, depuis 1920, tout comme à l’époque Ben Ali avec ses avantages et ses méfaits et bien entendu à celle de Bourguiba. Ce qu’il faudra retenir, en revanche, c’est la longévité du parti du Destour sous ses différentes dénominations. Un siècle dominé par le mouvement destourien. Un siècle ponctué de tournants historiques décisifs dont l’indépendance et l’édification de l’Etat national.

 

N’avez-vous pas occupé des postes dans l’appareil d’Etat du système Ben Ali ?

 

Pendant une année j’avais été secrétaire générale adjointe chargée de la femme au sein du parti (Rassemblent constitutionnel démocratique, ndlr). Ai-je été ministre de l’Intérieur et participé ou ordonné l’oppression des opposants ? Ai-je été ministre du Commerce et profité de commissions occultes ? Ai-je été conseillère de Ben Ali ? Je n’avais aucun poids dans l’exécutif. Au sein du parti (Ettajamô) où j’ai passé dix ans, je n’avais aucune responsabilité, outre l’année chargée de la femme. On organisait des séminaires, des visites de terrain et discussions de sujets divers dans le cadre de comités de réflexion. Donc, notre Parti destourien libre est l’héritier du mouvement destourien depuis 1920 jusqu’à nos jours. Notre rôle aujourd’hui est d’évaluer ses réalisations et de limiter l’impact des erreurs commises par le passé, en construisant avec le concours des experts un modèle de développement viable.

 

Pour engager des réformes, il faut un Etat fort et une discipline citoyenne. Dans la crise sanitaire, le gouvernement a décrété des couvre-feux qui n’ont même pas été respectés. L’exécutif a été désavoué par le Président de la République lui-même, sans parler de la désobéissance civile. Comment comptez-vous faire ? 

 

Nous faisons les frais d’une mauvaise compréhension de la démocratie. La démocratie n’est pas synonyme d’anarchie. Enfreindre la loi, s’opposer à l’Etat ne sont pas les attributs de la démocratie, au contraire. Or, lorsque j’appelle au respect des institutions et à l’application de la loi, je suis taxée de dictateur. Nous avons une classe politique qui ne maîtrise pas la vulgarisation des concepts ni la communication politique. Cela aboutit au désordre actuel que les responsables veulent vendre comme une saine manifestation de la démocratie.

 

Lorsqu’il s’est rendu au mausolée de Bourguiba début avril, le Président Kaïs Saïed s’est positionné, lui aussi, comme un continuateur de l’œuvre de Bourguiba et de l’Etat social. Il a un peu envahi votre propre positionnement. Est-ce un concurrent pour vous ?

 

Bourguiba n’est pas un fonds de commerce. C’est l’essence même de notre action. Notre lien avec Bourguiba est organique. Celui qui se réclame de Bourguiba, libre à lui, encore faut-il respecter les fondamentaux du bourguibisme. Mon grand-père était destourien. Mon père est destourien. Nous sommes encartés destouriens de génération en génération. Nous sommes les héritiers naturels du Destour. Ce n’est pas une affaire de positionnement, c’est notre identité profonde. De plus, les Tunisiens ne jugent plus les acteurs politiques sur leur positionnement politique mais sur les actes. « Que faire pour contrer l’islam politique ? » Une question que les Tunisiens se posent et posent aux dirigeants politiques et qui fait office désormais de marqueur politique. Les Tunisiens attendent des actions concrètes.

 

Le Président de la République est contre l’islam politique. La lutte qui l’oppose au président de l’Assemblée n’est-elle pas profonde et frontale ?

 

Le président a été élu y compris avec les voix des islamistes. Rached Ghannouchi a ouvertement appelé ses partisans à voter Kaïs Saïed. C’est la raison pour laquelle nous avons refusé de le rencontrer après son investiture. La dispute entre les deux hommes est personnelle et sur les attributions. Pourquoi le président n’ouvre-t-il pas les dossiers au lieu de lancer des accusations à tour de bras et d’aller se recueillir au mont chaâmbi ensuite ? Les Tunisiens n’acceptent plus de voir leurs fils rentrer dans des boîtes. Ça c’est une réalité qui touche la population. Or, nous ne voyons pas d’actions concrètes ni contre les nébuleuses terroristes ni contre les intérêts des islamistes. Pourtant, il y a à faire. Pendant ce temps, le Président écrit patiemment ses courriers avec une plume à l’ère de l’intelligence artificielle. Les islamistes sont financés par les réseaux associatifs qu’ils ont mis en place. C’est par cet argent qu’ils financent leurs élections et soudoient les gens. Il faut assécher leurs sources de financement. En tant que président du Conseil de sécurité, le président de la République aurait pu lancer plusieurs initiatives législatives pour assécher cette manne. Ghannouchi devient intraitable lorsqu’on s’attaque à l’Union de Qaradawi (l’Union internationale des savants musulmans présidée par le théologien et prédicateur Youssef el Qaradawi, ndlr), le principal pourvoyeur de fonds. Sans parler des associations aux financements occultes (Marhama et Ighatha) qui officient en toute impunité. Ce n’est que la partie émergée de l’iceberg.

 

Avez-vous des appuis à l’étranger qui vous soutiennent financièrement ?

 

D’abord nous passons au peigne fin les identités des donateurs, y compris tunisiens. Sinon le rapport de la Cour des comptes publié récemment, est en notre faveur. Nous n’avons jamais reçu de financements étrangers. C’est écrit noir sur blanc. De plus, nous ne voulons être redevables à personne, à aucune partie. Celui qui donne de l’argent dictera ses règles plus tard. Quand on tend la main aux étrangers, c’est un assujettissement de la souveraineté nationale. Le jour où je serai à la tête du pays, je veux avoir la tête haute pour défendre les intérêts de la Tunisie. Je prends en compte les relations que la Tunisie entretient avec ses partenaires historiques et amis. Mais en Tunisie, ce sont les Tunisiens qui décident. La Tunisie est libre et souveraine.

 

Quelle est votre position à l’égard de l’UGTT ? 

 

Historiquement, la centrale syndicale est partenaire du parti destourien dans la lutte pour l’indépendance et la construction de l’Etat. Farhat Hached était destourien. Nous souhaitons que l’UGTT reste fidèle à son image et à son rôle initial. Une organisation syndicale, nationale et historique. On ne voudrait pas la voir tenter d’allonger la vie d’un régime moribond qui a montré ses limites et ses travers. L’ UGTT ne doit pas être un instrument entre les mains d’aucune partie et encore moins des islamistes. Le dialogue national prôné par l’UGTT, nous l’avons donc perçu comme une tentative de recyclage d’un système qui a signé son arrêt de mort. Comment engage-t-on un dialogue national avec ceux qui ont détruit sciemment l’économie nationale et les entreprises publiques ?

 

Les Tunisiens sont fatigués et déçus, où comptez-vous tirer votre force, votre légitimité pour entreprendre un nouveau grand projet pour le pays ?

 

Du peuple. Je n’ai jamais perdu confiance dans les Tunisiens. Malgré les coups reçus, malgré toutes les déceptions, les Tunisiens restent attachés à leur pays et se lèvent comme un seul homme quand la Tunisie est en danger. Mon rôle en tant que dirigeante politique est de raviver la flamme patriotique, la fierté d’appartenir à une nation. Les Tunisiens sont mes alliés et mon vis-à-vis et la seule partie à qui je dois rendre des comptes.

 

Qui est Abir Moussi ?

 

Je suis un produit pur de l’Etat national. Je suis issue de la classe moyenne. Mon père était fonctionnaire de la Sûreté nationale, ma mère était enseignante. Je suis épouse et mère de deux filles. J’ai bénéficié de l’enseignement public. Je suis reconnaissante à la Tunisie. A ce propos, je voudrais ouvrir une parenthèse, lorsque j’ai défendu au Tribunal la dissolution du RCD, le 2 mars 2011, je l’ai fait par reconnaissance à la Tunisie. Je refusais de voir l’héritier du parti du Destour qui a libéré la Tunisie et édifié l’Etat national faire l’objet d’un procès partial. Je suis avocate. Alors que dans certains pays, les femmes n’ont pas le droit d’exercer ce métier. J’ai donc décidé de tout affronter. Mes filles étaient en bas âge et j’étais seule. Je l’ai fait et ne regrette rien aujourd’hui.  Maintenant, je ne compte pas faire un copier-coller du passé. Je veux voir une Tunisie prospère, souveraine et respectée. Cette fierté nationale perdue, je veux qu’on la retrouve. En ce moment, sur les papiers la Tunisie est indépendante. Dans les faits, c’est un pays mendiant qui vit sous perfusion. Un Etat noyauté, instrumentalisé. Je n’accepte pas ce qui nous arrive.

  

mercredi 28 avril 2021

Ces enfants de Ghannouchi qui font honte aux Tunisiens

A qui la faute si le terrorisme se déploie en Tunisie comme en France ? Si les Tunisiens ont leur part de responsabilité d'avoir élu les Frères musulmans et leurs affidés, leur accordant le pouvoir; l'Europe tout comme la France, ont aussi leur part de responsabilité, d'avoir soutenu Ghannouchi qui a fait de la Tunisie le premier pays exportateur de terroristes dans le monde. Et le pire, est que les Français, ou du moins leurs responsables, continuent à traiter ces terroristes, de loups solitaires, de dérangés, de fous, d'irresponsables ... alors qu'ils savent ce qu'ils font depuis leur endoctrinement au wahhabisme importé en Tunisie par Ghannouchi et ses Frères musulmans ! Ce que l'UE et la France particulièrement qui soutiennent les Frères musulmans, n'ont toujours pas compris; est que leur islamisme prétendument modéré, est aussi producteur de terroristes ... qui ne sont, qu'à une encablure des portes de l'Europe !!

R.B 

LES MAINS SALES
Tunisie antre du terrorisme ? Tunisie ventre de l'islamisme politique ? On a beau se dire que le terrorisme islamiste ravage tous les pays musulmans et qu'il étend ses tentacules hideuses partout, on peut s'interdire l'amalgame et dire qu'une vermine ne peut caractériser un pays, on peut encore évacuer la gêne ressentie en disant qu'un pays ne peut être tenu responsable des agissements criminels de certains de ses immigrés délinquants, il faut quand même tenter une réponse. Car la Tunisie est autant un cas particulier qu'un exemple instructif.

Voilà un petit pays qui était donné, malgré les soubresauts et les orages qui ont jalonné son histoire récente, pendant un demi siècle et jusqu'en 2010, pour le pays arabo-musulman le plus tolérant en matière religieuse, le plus évolué en matière d'enseignement, le pays des droits de la femme, du progrès économique et social après 30 ans de despotisme bourguibien éclairé, suivis de 23 années de despotisme moins éclairé et plus corrompu. Et ce, malgré le déficit démocratique qui était toléré comme un mal acceptable par toutes les grandes démocraties qui ne lui ont jamais vraiment marchandé leur soutien. Ces mêmes démocraties qui, au nom de leurs principes, donnaient refuge et asile aux islamistes d'opposition, croyant mieux les connaître et mieux les contrôler.

On ne compte plus les Tunisiens auteurs d'actes terroristes commis en France, parmi les plus ignominieux, si tant est qu'on peut encore graduer l'ignominie. Alors que s'est-il passé pour qu'une supposée révolution annonçant, nous disait-on, parole d'Obama, un printemps démocratique, mue, année après année, en la plus détestable des démocraties, fabricant les plus ignobles des terroristes, semant barbarie et désolation tant chez elle que chez ses voisins qui l'ont tant aidée et soutenue, et ruinant son pays ?

Au-delà de toutes les savantes analyses des chemins longs et tortueux des révolutions, au-delà de toutes les considérations socio-économiques et des études de la nature et de la philosophie des religions, la première réponse est aussi évidente que la lumière du jour : la démocratie tunisienne, même si on essaie de croire qu'elle n'est pas née islamiste, fabrique depuis des années des terroristes islamistes en nombre. Certes, l'ignoble assassin de la policière de Rambouillet vit en France depuis 12 ans et n'a peut être été radicalisé qu'en France, il n'empêche qu'il s'est allaité à la même idéologie fondamentaliste, salafiste, frériste que celle qui, en 10 ans et à divers degrés, a imbibé toutes les structures de l'Etat tunisien, qui s'est diffusée insidieusement dans toutes les catégories de la population, qui s'exprime haut et fort dans toutes les institutions de la démocratie et qui a investi tous les médias. Si bien que la Tunisie prend aujourd'hui, et à contre temps, la place peu enviable de dernier carré de l'islamisme politique, désormais aux abois partout.

Alors pourquoi et à qui la faute ? Le plus logique et le plus simple est bien sûr de l'imputer au peuple qui élit ses représentants et ses gouvernants. Sauf que l'idéologie islamiste est l'imposture même et la caricature de la démocratie, celle-ci n'étant jamais pour les islamistes une fin en soi mais juste le moyen d'accès aux commandes.

L'islamisme est une idéologie sur laquelle et dans laquelle ne se construit aucune démocratie ! Pour avoir cru, naïvement ou cupidement le contraire, les "démocrates" tunisiens qui ont mis la main dans la main des islamistes au nom d'une fallacieuse théorie de "l'inclusion" sensée adoucir et domestiquer leur extrémisme; leur ont, de fait, servi de marche pieds. Comme les Occidentaux qui ont cru les adouber pour s'en prémunir. Tous en ont pour leurs frais. Tous ont les mains sales. Si la démocratie est aussi une idéologie, l'islamisme politique est son antithèse autant que sa négation. Au moins conviendra-t-on définitivement de l'impossible cohabitation. L'erreur est si difficile à assumer car les vies innocentes, prises par la traîtrise des barbares, en France comme en Tunisie, ne pardonneront jamais .

mardi 27 avril 2021

La Tunisie : une démocratie en panne, à la recherche d'un leader charismatique

Le système politique choisi par Ghannouchi et ses Frères musulmans, est à l’origine de l’échec de la transition démocratique en Tunisie paralysant tous les pouvoirs. Dans son analyse, le Pr Hatem M'rad semble indulgent avec Béji Caïd Essebsi, qui a grandement contribué à pérenniser les frères musulmans au pouvoir depuis sa trahison, en s’alliant à Ghannouchi et en banalisant le « consensus », source de tous les problèmes des Tunisiens.

R.B 

Hatem M’Rad

Les islamistes ne peuvent produire un système institutionnel éclairé, ni être des réformateurs

Si les juristes occupent le devant de la scène, les politistes sont restés discrets. Pourtant, la crise institutionnelle qui perdure est également politique. D’abord politique, mais chacun utilise les armes dont il dispose, dont le droit. L’entretien avec Hatem M’Rad, politiste de renom, s’imposait. Il est professeur à la faculté des Sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis, président-fondateur de l’Association tunisienne d’études politiques et directeur-fondateur de la Revue tunisienne de science politique. Il est l’auteur, entre autres, de «Libéralisme et liberté dans le monde arabo-musulman» (Les Cygnes, Paris, 2011), «La gouvernance : entre le citoyen et le politique» (L’Harmattan, 2015), «Libéralisme et antilibéralisme dans la pensée politique» (Editions du Cygne, 2016). Professeur invité dans plusieurs universités et instituts d’études politiques européens, il démêle aujourd’hui les fils de la crise tunisienne. Après les juristes, voici donc les politistes. 


Le blocage actuel est-il dû au système politique ou bien à la personnalité des gouvernants ?

Je dirais plutôt que le blocage est le fait du système politique. Je pense vraiment que le système politique tunisien a créé un système de guerre poussant les acteurs politiques et les institutions à s’entretuer les uns les autres. Il ne favorise pas la collaboration, ni les compromis fondamentaux. Il contraint les majorités politiques à la faiblesse, les rendant dépendantes de tout, des lobbies, des groupes privés, des petits partis éphémères, du chantage, etc. Les gouvernants construisent à partir d’un système politique déjà instauré. La personnalité des gouvernants intervient plutôt dans les grands moments historiques. La Révolution n’a pas fait ressortir des leaders de la Révolution. On les a cherchés de loin, du passé. Il y a un malaise du côté des leaders. Béji unissait malgré sa collaboration avec les islamistes, Kaïs Saïed désunit malgré sa forte opposition aux islamistes et Ghannouchi et Marzouki sont rejetés à la base. La personnalité d’Essebsi, malgré la sagesse politique et le charisme du personnage, n’a rien pu faire contre le système, qui s’est avéré plus fort que lui. Kaïs Saïed se débat à son tour contre le système politique, de manière frontale cette fois-ci. C’est le système qui est bloqué, c’est-à-dire le régime politique de 2014. Il est à refaire, parce que loin de stabiliser le pays, il l’agite, le bouleverse et le situe historiquement dans une sorte de transition interminable avec des conflits et oppositions sans fin. C’est l’expérience qui le démontre.

A chaque fois que les juristes sont sollicités, ils analysent l’aspect constitutionnel de la situation, mais affirment, presque tous, que la solution est d’ordre politique, qu’en pensez-vous ?

Faut-il alors réformer les juristes, comme le demandait le juriste-philosophe Carl Schmitt ? Mais pour réformer les juristes, il faut encore réformer le droit. La formation du droit est aussi en cause. Elle est de moins en moins théorique et savante, comme elle l’était surtout au XIXe et au début du XXe siècle en Europe, et de plus en plus technique et positive, pour coller au marché du travail. Dans les programmes LMD du droit, toutes les disciplines théoriques, propres à la culture philosophique, politique ou juridique, sont en train de disparaître progressivement pour laisser la place à une formation qui se veut sèchement professionnelle et technique. Alors, il ne faut pas s’étonner que les juristes n’aient plus, comme autrefois, cette vision philosophique et politique et retombent dans un juridisme improductif. Il n’y a plus de philosophes qui sortent du droit comme par le passé. Dès qu’on abandonne l’idée d’une culture ouverte sur les sciences sociales, on tombe dans le juridisme qui a fortement impacté la transition tunisienne. Le juriste cale sur les questions politiques dont les réponses ne se trouvent dans aucun code, aucune constitution. Le droit doit pourtant servir une fin politique. On ne fait pas le droit pour le droit. Le droit ne se justifie pas par lui-même, mais par les fins qu’il est censé servir. Il doit éliminer les conflits, établir la paix sociale et la stabilité politique. Ce sont-là des fins éminemment politiques, constituant l’essence même du politique. Les juristes sont donc censés en tenir compte. La vision d’un constitutionnaliste authentique, ou elle est politico-juridique ou elle ne l’est pas. A l’époque de Rousseau, on appelait le droit constitutionnel droit politique. C’est tout dire. 

Depuis dix ans que le pays vit au rythme des crises. Le fait que la révolution tunisienne n’ait pas été guidée par un leader, ni mue par une idéologie quelconque portait-elle en elle les germes de son échec ?

Oui, effectivement, les leaders sont nécessaires dans les transitions démocratiques, surtout entre la phase révolutionnaire et l’établissement du régime politique. La plupart des leaders qui ont émergé dans les transitions ont été utiles durant cette phase-là. Juan Carlos en Espagne, Mandela et De Klerk en Afrique du Sud, Rawlings au Ghana. Essebsi aurait pu, mais n’a pu à ce moment, en dépit de son rôle fédérateur. Il ne pouvait décider ou être décisif. Les cartes politiques n’étaient pas entre ses mains.  Lors du dialogue national, il subissait les contraintes de la majorité islamiste à l’ANC. C’est ce qui fait que Ghannouchi était politiquement prédominant. Kaïs Saïed est, lui, un contre-leader, non un leader. Il réagit, il ne peut vraiment agir politiquement. Il n’a pas de parti majoritaire au Parlement comme Essebsi qui lui permet de prendre des initiatives politiques. Les leaders politiques sont pourtant nécessaires parce que la politique suppose la décision. Si la délibération est le propre d’une assemblée ou d’un groupe, la décision souveraine est le fait d’un seul homme. La politique ne peut se réduire à une sécheresse institutionnelle formelle et abstraite. Ce n’est pas un hasard si les philosophes appellent la science politique «la science du commandement» ou «la science du gouvernement». Le commandement est assuré en dernier lieu par un homme. C’est cela la réalité politique qui se venge lorsqu’on la néglige.

Des observateurs et acteurs politiques attribuent le blocage actuel à une mauvaise gouvernance des islamistes qui ont conduit le pays à sa perte, sur tous les plans, êtes-vous de cet avis ?

Oui, absolument. Des hommes peu éclairés en matière institutionnelle, qui ont vécu toute leur activité politique dans la clandestinité et dans la violence ne peuvent produire un système institutionnel éclairé, ni être des réformateurs au sens authentique du terme, formés pour la tâche. Ils ont déconstruit au moment où il fallait construire. L’ANC des islamistes, avec le recul, a été une sorte de mélodrame euphorique. Les islamistes croyaient que l’euphorie politique qui leur a permis de renouer avec la politique, après leur exclusion sous la dictature, allait leur donner la force et la légitimité qu’ils espéraient. Ils ont fini par décevoir. Ils voulaient gouverner contre les autres, pas avec les autres, malgré les apparences des coalitions éphémères. Ils sont les premiers responsables du blocage du système. Quand on construit des institutions et un régime politique, on devrait être conscient, non pas de l’hégémonie de son camp, ou motivés par d’arrière-pensées tactiques, mais de l’équilibre général du système, de sa fonctionnalité et de sa stabilité. Les islamistes n’en ont pas tenu compte. Ils en paient aujourd’hui le prix.

D’abord, une Constitution minée, ensuite un blocage des institutions. Des manœuvres amèrement regrettées aujourd’hui. C’est à cela que vous faites référence ?

Oui, la Cour constitutionnelle est ce qui confirme ce que je viens de dire. C’est là que les islamistes se sont encore aperçus que les équilibres généraux du système sont nécessaires. La Cour constitutionnelle fait partie de ces équilibres généraux. Elle contrôle les abus de la majorité politique et règle les questions de droit. Mais les islamistes ne voulaient aucun obstacle sur leur chemin. Ils ne voient dans la Cour constitutionnelle que le risque d’interprétation favorable au mode de vie sociétal civil, aux libertés et droits de l’homme. Ils se satisfont alors de la démarche du «match nul». De même, le régime politique ne doit pas retomber sur eux, le jour où ils seraient dans l’opposition, ni la Cour constitutionnelle ne doit entraver l’islamisation sociétale de la Tunisie à travers les mosquées, associations, la qatarisation et turquisation de la société, etc. Ils se sont rendus compte aujourd’hui que, malgré tout, ils ont grand besoin du droit pour avancer ou même pour contrer un adversaire, en l’occurrence Saïed.

Le Président Saïed est-il en train d’utiliser les propres armes du parti Ennahdha pour le contrer ?

Saïed est un opposant au pouvoir, aussi paradoxal que cela puisse être, avec toutes les dérives du paradoxe. Il polarise au lieu d’agréger, il réagit au lieu d’agir. Il parle un peu trop dans le désordre au lieu de chercher à être mesuré et efficace, comme doivent l’être les gouvernants. Son intégrité n’est pas mise en doute, c’est sa force et son argument de popularité, et il en est conscient. Au fond, il ne peut pas utiliser, comme le suggère votre question, les mêmes armes qu’Ennahdha. Il n’a pas la roublardise des islamistes. Son honnêteté même le pousse à la maladresse, en rejetant tout ce qui vient d’eux et du gouvernement allié. S’il n’a pas le choix de son action, comme les islamistes au Parlement ou comme le gouvernement, il ne lui reste plus que cette force de blocage ou d’opposition, qui, visiblement, gêne les islamistes et le gouvernement. Le comble, c’est que personne ne décide, ni les majorités, ni les minorités, ni les dirigeants. On sort de la sphère politique pour entrer dans une sorte de jeu à somme nulle. Un homme politique ne peut pas se contenter de produire une politique belliqueuse, parce que sa mission principale en tant que responsable politique est justement de mettre un terme au conflit. Il ne peut pas considérer indéfiniment les autres concurrents comme des ennemis. Le Président incarne l’unité nationale, la souveraineté concrète, non la désunion nationale. On n’éteint pas l’incendie avec des allumettes.

Certaines attitudes au sommet de l’Etat ont gêné des Tunisiens. Quelles sont les caractéristiques d’un homme, d’une femme d’Etat ?

Malheureusement, les sages se font rares en politique, en Tunisie, comme dans le monde. Le dernier en date en Tunisie est peut-être feu Essebsi. Les vécus politiques sont chez nous ou inexistants ou chaotiques. La formation politique de même. N’est-il pas aberrant que dix ans après une révolution et un processus démocratique, aucun gouvernement n’a mis en place une école de science politique alors que des pays africains autoritaires en ont ? On a bien vu que l’ENA n’a jamais en Tunisie formé des hommes politiques, mais seulement des administrateurs. Elle ne forme pas ce que le sociologue Pareto appelait «l’élite gouvernementale», mais seulement l’élite administrative. Dans l’action, on a besoin surtout de ce que j’appellerais des «sages audacieux», lucides et décisifs à la fois. «Sage» seulement ne suffit pas en politique. Il faudrait pour débloquer la situation des sages audacieux, imaginatifs, qui savent que plier, c’est juste reculer pour mieux avancer. L’audace réside aussi dans le recul. L’entêtement est contre-productif et puéril. On ne fait pas la politique tout seul, les sages le savent, on la fait avec des concurrents et des partenaires, pris ici comme des adversaires. Bourguiba a reculé pour l’autonomie interne pour mieux avancer dans l’autonomie externe et l’indépendance. Il a négocié avec les ennemis d’une nation étrangère. De Gaulle et le chancelier Adenauer ont su surmonter leurs rancœurs nationales post-guerrières pour oser se tendre la main et repartir sur de bonnes bases. L’essentiel pour eux, c’étaient les garanties de la paix après la guerre. Ce ne sont pas des majorités qui prennent de telles décisions, mais des hommes, des leaders de l’Exécutif. Mais je reste persuadé que, s’il existe des méthodes et des formations pour préparer les hommes politiques en général, il n’existe pas de méthodes précises et éprouvées pour sélectionner les leaders. Ils se sont révélés par eux-mêmes dans l’histoire politique, dans des circonstances exceptionnelles, surtout s’ils ont du tempérament politique, un sens de l’autorité, un charisme et du volontarisme. Les «animaux politiques» ne courent pas les rues. Pourquoi je dis que les leaders sont révélés par l’histoire lorsqu’ils y ont réussi ? Parce que pour les leaders ordinaires choisis ou élus à la suite d’une élection, on ne peut jamais prédire à l’avance leur réussite ou leur échec. On ne peut savoir s’ils commettraient des erreurs fatales ou provoqueraient des blocages. Ils peuvent se tromper comme tout homme, ils peuvent s’avérer faibles face à des situations historiques qui les dépassent. Quand bien même élus à 80% des suffrages.

Plusieurs acteurs politiques, ayant toujours gardé leur distance par rapport au président du Parlement Rached Ghannouchi et à son parti, critiquent aujourd’hui ouvertement le Président Kaïs Saïed. D’après eux, il est en train d’installer son hégémonie au détriment des valeurs démocratiques et de l’Etat de droit. Est-ce le cas d’après-vous ?

Ne soyons pas abusifs dans nos propos. Personne ne peut jouer au «dictateur» dans un système politique de type parlementaire et très fragmenté. Le Président Saïed semble juste faire une lecture erronée du système politique qu’il est appelé à servir. Même s’il est conscient des limites constitutionnelles du rôle du Président. Il veut jouer au présidentiel et non au dictateur, dans le parlementaire. Le parlementaire dans sa lecture est incarné par le couple Ennahdha-Mechichi et le présidentiel par lui-même, sans doute au nom du peuple légitime qui l’a élu de manière directe. C’est vrai que sa volonté de bloquer encore davantage le système politique et ses lectures constitutionnelles personnelles et unilatérales contre tous ont poussé les acteurs et les observateurs à le considérer comme un «dictateur» et comme un homme arrogant, épris de certitudes tranchées souvent illusoires. Or, le président de «tous les Tunisiens», et non de ses propres électeurs, gagne à avoir le sens de la mesure et de la modération pour devenir un acteur politique utile, à même de contribuer aux solutions pratiques des problèmes des Tunisiens. Les déclarations émotives, belliqueuses et radicales destinées aux islamistes ne servent à rien dans un système où la balance penche constitutionnellement, pour l’instant, vers le Parlement. Autrement, le système restera bloqué jusqu’à la fin des échéances électorales de 2024. Ce sera un drame national. Ils ne s’en rendent pas compte !

La démocratie tunisienne est-elle dans l’impasse ?

Je dirais oui et non. J’ai eu l’occasion d’en parler dans mon dernier livre Janus ou la démocratie à deux têtes (2020, Editions Nirvana). Je défends l’idée que la toute jeune démocratie tunisienne a deux visages. Un visage positif dans la durée et dans la profondeur. Ce visage-là de la démocratie est continu, imperturbable, se consolide progressivement d’élection en élection, étend la sphère des libertés. Si l’élection est le cœur de la démocratie, celle-ci est alors de plus en plus régulière, plurielle, contrôlée, transparente, disputée et incontestable. Mais il y a un autre visage négatif de la démocratie. Il est présent dans le quotidien, dans l’instant. Ce visage semble défigurer les bienfaits de l’autre visage. Les deux faces évoluent dans deux sphères différentes, contradictoires, qui ne se rencontrent vraisemblablement pas pour une raison simple. L’une, positive, évolue dans le prolongement de l’histoire récente, peu visible par les populations dans la durée, qui ne se rendent pas toujours compte de son existence ou de sa durée bienfaisante, et qui la renient même à la première occasion. L’autre, négative, est franchement visible et perceptible, située dans le présent, dans les insultes des députés, dans les médias, dans les réseaux sociaux. Elle est tapageuse, déformante, spectaculaire, nuisible et dérangeante. Lequel des deux visages est le plus vrai ? Sans doute les deux. Ils ne se rencontrent pas, et pourtant ils coexistent et se confondent dans une seule démocratie en mal de repères. C’est ce qui ressort de l’ensemble de la transition même. La bonne graine de la démocratie n’arrive pas encore à dissoudre ou faire oublier la mauvaise. Mais la mauvaise, plus tapageuse, risque à la longue de nous faire oublier la bonne graine démocratique. Alors impasse ? Oui et non.

Les Tunisiens sont-ils plutôt à l’aise avec un régime présidentiel ?

Oui, c’est certain. Personnellement, je vois les choses autrement. L’essentiel est qu’il y ait un régime politique où une seule autorité politique exécutive puisse décider en dernier lieu. Cela peut être le chef de gouvernement seul, sous le contrôle du Parlement, dans un régime parlementaire. Comme cela peut être le président de la République seul, sous un régime présidentiel, équilibré et après les débats démocratiques. L’Angleterre, l’Espagne, l’Allemagne et d’autres, qui appliquent un régime parlementaire correctement entendu, qui ne dispersent pas les autorités de manière incohérente, n’ont pas de problème de pouvoir et d’autorité. Dans ces pays, c’est Boris Johnson, Angela Merkel et Pedro Sanchez qui décident. Le modèle parlementaire italien, incorrectement appliqué, est détestable. Il est pénalisé par l’instabilité, tout comme le modèle tunisien. Mais j’avoue qu’après la mauvaise expérience parlementaire de la transition, les vœux de l’élite et de la société civile vont de plus en plus vers un système présidentiel. L’Allemagne a vécu la même situation sous la démocratie parlementaire de la République de Weimar, avant Hitler en 1933. Les élites conservatrices ont détesté le parlementarisme, ses lobbies, groupes privés, instabilités et marchandages, parce qu’il ne permettait pas à l’autorité exécutive de décider et à la grandeur allemande d’émerger. Le système était comme celui de la Tunisie aujourd’hui, avec deux légitimités concurrentes ; un président élu par le peuple (Friedrich Ebert, puis Hindenburg) et un parlement élu. Malheureusement, l’incertitude du système et l’humiliation de la défaite de la Première Guerre mondiale ont conduit à une lassitude générale fortement tranchée par la dictature de Hitler. Donc prenons garde.

Le système présidentiel peut-il être la solution face à l’effritement du pouvoir ?

Oui, ce régime présidentiel peut être une des solutions possibles. Mais il faut être réaliste. Tant qu’Ennahdha est à la tête d’une majorité parlementaire, elle n’acceptera pas de gaieté de cœur un système présidentiel qu’elle ressentira comme un système fait contre le parti. Même si l’opinion des dirigeants d’Ennahdha commence à évoquer la possibilité d’un régime présidentiel à cause de toutes les difficultés actuelles. En tout cas, le régime présidentiel a le mérite d’imposer des solutions nettes par le responsable de l’Exécutif, le président. Mais il y a le revers de la médaille dans un tel choix. Si on part du constat que les leaders politiques lucides et d’expérience se font rares en Tunisie, et qu’il y a surtout des agités ou des bavards omniprésents médiatiquement, sans réflexion sérieuse, mettre un président avec des pouvoirs étendus à la tête d’un régime présidentiel devient une gageure. Alors que dans un régime parlementaire ordonné, les motions de censure contre le gouvernement et les dissolutions entre les mains du chef du gouvernement peuvent corriger le système. Donc là aussi il faut rester prudent. Il n’y a pas de solution miracle. Fonder un ordre institutionnel et choisir un régime n’est pas une partie de plaisir, ni un jeu médiatique. Il faudrait respecter les modèles, les expériences et la véritable nature des régimes dans les choix à faire tout en étant lucide.

Le recours à un référendum peut-il concourir à sortir la Tunisie de la de crise ?

Pourquoi le référendum devrait-il nous sortir de la crise ? Ne risque-t-il pas de créer une autre guerre en désignant d’autres vainqueurs, d’autres vaincus et d’autres rebelles ? Pour être réaliste, et en l’absence d’une autorité tranchante, c’est dans la normalité qu’on devrait trouver l’issue à la crise. Rien ne vaut le dialogue et la négociation. Ce qui pourrait vraiment nous sortir de la crise, c’est le changement de régime politique. Il faudrait pour cela moins un référendum qu’un accord entre l’ensemble des partis et des décisions politiques courageuses. Il faudrait d’abord en discuter et accorder ses violons. Il n’y a visiblement plus de leaders qui peuvent pousser aux décisions courageuses, il faudrait se rabattre sur un accord politique général. C’est d’ailleurs la chose la plus politiquement et pratiquement faisable. Les «ennemis» doivent se parler franchement, comme après une guerre.

Le risque d’un retour à un régime autoritaire est-il à craindre ?

En politique, il ne faut rien exclure, parce que rien n’est prévisible. Il n’y a que des probabilités, pas de certitude. Qui pouvait prédire que la moitié du territoire français allait être occupée par les nazis ? L’idiotie de Trump était-elle prévisible aux Etats-Unis ? L’instauration de la République tunisienne en 1957 imposée par un coup de force bourguibien était-elle prévisible ? Qui pouvait prévoir la Révolution tunisienne en 2011 et sa contagion arabe ? Pour répondre à votre question, je dirai que le seul retour à un régime autoritaire qui me paraît probable est celui qui serait fait ou soutenu par l’armée à la suite d’un coup d’Etat militaire. Or, l’ancien régime et les circonstances de la Révolution tunisienne ont montré que l’armée tunisienne avait et a une bonne tradition de neutralité, fondée par le régime civil bourguibien. Et c’est une très bonne chose qu’on a tendance à oublier, qui explique un des aspects positifs de la démocratie tunisienne. A contrario, on peut penser que l’armée tunisienne défendra le régime démocratique contre toute tentative autoritaire effectuée par des représentants de l’ancien régime ou du nouveau régime (islamistes ou populistes). Je peux certes vous dire que le retour en arrière est difficile, que la démocratie et l’esprit de la Révolution sauront se défendre. Mais des exemples historiques vont dans le sens contraire ; l’Allemagne en 1933, la France autoritaire bonapartiste et la Restauration, devant lesquels le nouvel esprit de la Révolution a été impuissant. Sans oublier la Birmanie aujourd’hui. Il est vrai qu’on est en 2021, à l’ère du numérique, d’internet, où les réseaux sociaux sont trop bavards et agités qui peuvent avoir quelques utilités contre les abus ou un éventuel retour à l’autoritarisme. Mais rien n’est certain !

En l’état actuel des choses, une confrontation violente entre le Président Saïed et le reste des institutions, le Parlement et le gouvernement, est-elle inévitable ?

Rien n’est inévitable. Saïed est une personnalité polarisante, obstinée. Ce ne sont pas là les qualités qu’on demande à un responsable politique. Lorsqu’il y avait des conflits avec les autres institutions, et même si les solutions étaient difficiles à trouver, Essebsi invitait les parties en conflit, négociait avec elles et essayait de trouver des solutions.  Même son humour et sa personnalité charismatique y sont mis à contribution. En politique, il est inutile de discuter avec ses amis, ce sont les discussions avec les adversaires qui comptent. En plus, Essebsi savait, même s’il n’avait pas beaucoup de pouvoirs, qu’il était le représentant de l’unité nationale. Il ne sélectionnait pas ses interlocuteurs et recevait tout le monde. Saïed est de marbre. Il se comporte non pas comme un responsable politique en charge de l’intérêt général, comme le voulait Max Weber, mais comme un individu libre qui a des convictions personnelles figées. Comme un homme ordinaire orgueilleux, sensible, blessé par l’action et les déclarations de ses adversaires, qui ne veut pas être détourné de ses convictions personnelles, quelle que soit la situation, guerre, tremblement de terre, crise ou état normal. Ce n’est pas lui qui doit s’adapter aux circonstances, ce sont les circonstances qui doivent s’adapter à sa rigidité. Or, un homme politique intelligent ne répond pas au blocage par le blocage, mais par une ouverture. Même s’il est forcé et contraint. Pas d’états d’âme pour un chef d’Etat. Il devrait s’asseoir avec les islamistes et le Chef de gouvernement autour d’une table et leur dire : «Voilà mes préférences et mes choix et quels sont les vôtres ? Essayons de trouver une issue raisonnable, selon nos rapports de force et nos légitimités respectives, pour sauver la Tunisie. S’il y a des difficultés, faisons un échéancier et réglons les problèmes par étapes, selon les priorités du pays et selon les possibilités politiques, constitutionnelles et économiques». Ce serait plus raisonnable.

Cette situation de pourrissement peut-elle conduire à davantage de paralysie des institutions et, à terme, à des élections anticipées ? Eventuellement, le changement du régime politique ?

En fait, l’obstination de Saïed s’explique par l’insuffisance politique des islamistes et par le fait qu’il se sente électoralement et symboliquement plus légitime que la majorité islamiste. Carl Schmitt disait à peu près que l’élection législative crée le pluralisme, la division des partis et l’irresponsabilité d’un corps anonyme (le parlement), alors que l’élection présidentielle crée l’unité et la responsabilité personnelle du chef. C’est sans doute cela qui peut aussi révolter Saïed. Elu par tous, il ne peut décider pour tous. Mais l’erreur de ses adversaires n’est pas une raison pour qu’il les suive sur ce terrain, jusqu’à commettre les mêmes erreurs qui mènent au blocage. C’est la politique par l’absurde. On est dans un régime parlementaire où l’autorité est du côté de la paire parlement-gouvernement, et dans lequel le président est surtout détenteur d’une magistrature morale. La magistrature morale veut dire qu’il est censé être au-dessus de tout le monde, des partis de la majorité, de l’opposition, de la société civile, des groupes économiques. La magistrature morale, c’est de préserver l’unité nationale. Je suis sûr que si Saïed faisait un geste d’ouverture vers toutes les parties en conflit, un geste annonciateur d’une négociation confiante, admettant ses prédispositions à la négociation sérieuse, il serait peut-être l’initiateur d’une solution politique. Et il aura montré à tous qu’il ne se contente pas de réagir mais d’agir aussi. Qu’il est le Chef de l’Etat.

* Professeur de science politique.