Abir MOUSSI EMPÊCHEUR DE TOURNER EN ROND ?
Abir MOUSSI EXCLUANTE ?
Table des matières : http://latroisiemerepubliquetunisienne.blogspot.fr/2014/04/tables-des-matieres-de-mon-blog.html ...... Ce nouveau blog est ma contribution à la réussite de la révolution tunisienne. PS : J'utilise la rubrique "commentaires" pour "actualiser" l'article, par des commentaires piochés dans FB, ou par des liens vers d'autres articles pour un autre éclairage ...
Abir MOUSSI EMPÊCHEUR DE TOURNER EN ROND ?
Abir MOUSSI EXCLUANTE ?
Kamel Daoud
Lettre ouverte à l’exilé inapte au bonheur
Je te rencontre souvent en
Occident. Lors d’une séance de signature dans une librairie, lors d’une
conférence dans une université ou lors d’une rencontre publique. Tu n’es jamais
assis aux premiers rangs, mais souvent au milieu, ou à la dernière rangée : expression
de ce corps que tu veux suspendre entre deux mondes, vivre en Occident, et
revivre ton pays d’origine. Confession de ce choix qui n’a jamais été fait par
toi : vivre pleinement, entièrement dans le pays de l’Arrivée. Alors tu te veux
vigilant et invisible, méfiant et inquiet, choisissant la marge mais souffrant
de vivre en marge, insatisfait comme si s’intégrer était trahir. Tu te veux en
Algérie, en Tunisie, au Maroc, mais aussi à la fois en France, en Allemagne, en
Italie.
« Je suis déçu par vous » tu m’avais dit en levant la main dans
cette librairie ancienne. Cette fois à Toulouse. « Je vous appréciais plus
quand j’étais à Oran, durant vos premières années » as-tu résumé ton dépit. En
première réaction, parce qu’Algérien comme toi, j’étais tenté d’être cru. Te
dire que c’est toi qui as changé de pays et de vie et tu veux que je reste figé
dans ta mémoire, à meubler ta nostalgie ou justifier tes rancunes et tes
blessures. Mais j’ai préféré te regarder puis te répondre lentement : Tu es en
souffrance et tu ne le sais même pas. C’est toi qui es décevant : partir si
loin et rester au fond du même puits.
Car tu es souvent sur ma route
: algérien, marocain, tunisien, « arabe » générique, étudiant, intellectuel,
universitaire, exilé lettré ou alphabétisé. Venu en France mais détestant la
France, vivant l’Occident entier comme une sorte de France universelle mais refusée. Mal assis entre deux chaises, ou trois. Inquiet et agressif,
confondant la ruse et l’intelligence. J’avais envie de te dire que c’est un comble
: tu m’accuses de « servir le discours de l’extrême-droite » et tu conclus, peu à
peu, que je dois ne plus écrire, me taire sur nos radicaux, les gens qui
croient que porter une barbe fait de vous un Allah, ou qui possèdent la vérité,
saccagent, assassinent ou veulent faire reculer le pays dans ses cavernes et
les femmes vers le statut de la monture animale. Est-ce tout ce que tu as
appris de ton exil ? Interdire la parole comme solution à ta faiblesse ? Tu
veux à la fois profiter de la liberté dans le pays de ton arrivée et
m’interdire à moi de parler de ma réalité dans mon pays ? Toute la démocratie
de l’Occident qui t’a accueilli ne te sert qu’à plaider pour la censure en
Algérie ? Je dois me taire sur les drames, les échecs de mon pays, juste pour
ne pas égratigner ton image narcissique en Occident ? Je ne dois pas dénoncer
une femme qui passe ses examens de médecine en burqa en Algérie et qui peut
tricher, pendant que toi tu profites des meilleurs médecins et des meilleurs
hôpitaux en Europe ? C’est injuste. Tu me reproches de te rappeler les luttes
que tu as désertées et tu m’accuses alors d’inventer ces luttes et ces causes.
Cela te repose.
En vérité, par ton exil, tu n’as rien tranché. Tu
veux vivre des libertés mais les interdire aux autres. Vivre en France ou au
Danemark, mais les détester. Manger les récoltes et insulter les racines. Je te
rencontre souvent maintenant : aigri, malheureux, agressif, hésitant jusqu’au
jugement dernier, inapte au bonheur, paranoïaque presque. C’est cela qui m’a le
plus frappé : on vient dans un pays, on veut que sa terre accueille, et on
refuse de l’accueillir en soi. Pire encore : tu te plains mais, de retour au
pays, c’est à l’aéroport que commence ta grimace moqueuse sur l’état de notre
pays. Incapables de faire quelque chose « là-bas » pour rejoindre le monde et
incapables de faire quelque chose chez nous pour nous aider. Tu es parti parce
que tu n’y crois plus à un salut chez nous et tu restes là-bas en répétant que
tu ne crois pas en l’Occident. Que veux-tu ?
Violence de ma part ? Non, juste un agacement. Les amateurs de la jérémiade qui en face de moi, sirotent une bière dans le Marais à Paris, consommant l’heure belle à insulter les français, m’agacent. M’incommodent dans le raffinement de leur lâcheté. « Nos plages algériennes sont magnifiques ! » me cria une auditrice à l’institut du monde arabe un jour. « J’y ai nagé il y a trente ans » me précisa-t-elle sans rire.
Souvent tu m’accuses de
« porter atteinte à l’image du pays ». Il ne s’agit alors que de ta nostalgie dégradée
en ressentiment. Car ce pays tu l’as quitté. Ce n’est que ton narcissisme qui
est blessé par mes écrits ou ceux d’autres, parfois. Car, incapables de
construire un partage, tu t’es replié sur ce délire pour en faire un bouclier.
Sous une autre forme, tu m’as écrit un jour « critiquez ce pays, mais en arabe,
car ainsi les autres ne pourront pas lire ». Une autre fois tu t’es indigné :
« que vont penser les Français de nous à partir de ce que vous dites ? ». J’en ai
conclu que ce que pensent les Danois ou les Français est plus important pour toi
que l’état de ton pays ou de ton âme. Et c’est moi que tu accuses de
néo-colonisation ?
Te revoilà aujourd’hui me
reprochant de parler de la burqa, dans mon pays, sous prétexte que c’est un
refus d’intégration en France. Tu confonds alors tes urgences avec les miennes.
Tu veux encore que mon silence serve de parade à ton impuissance à défendre tes
idées dans un autre pays. Tu n’arrives pas à t’affirmer alors tu m’infirmes.
Que c’est injuste ! Tu confonds tes douleurs avec nos catastrophes. Tu nous
demandes de nous taire sur notre pays pour ménager tes échecs à toi, ailleurs !
J’avais envie de te dire : luttes pour les libertés dans le pays de ton choix
et laisses-nous lutter pour les libertés dans notre pays. Partir est un droit,
mais respecter notre réalité à nous est un devoir pour toi.
Je te retrouve
souvent. Te voilà un journaliste qui a quitté le pays depuis 25 ans. Cela ne
t’empêche jamais de t’hérisser quand on te parle de sortir du post colonial. Tu
le vis comme une trahison à ta quotidienneté parisienne, ta rente. On est
agréables quand nous gémissons dans le casting de ta pensée mais nous sommes
rejetés quand on ne répond pas à ton fantasme victimaire. C’est pourtant le
pays où tu peux insulter Macron dans un tweet alors qu’ici, le pays que tu as
quitté, tu ne peux même parler d’un wali. Bien sûr c’est ta liberté. Mais
respectes la mienne et ne parles pas à ma place sous prétexte d’un droit
d’ainesse dans la généalogie des décolonisés. Le gémissement et la pleurnicherie
ne sont pas une identité, seulement une lâcheté raffinée.
Et je refuse qu’on m’impose la censure
communautaire.
Tu as mille visages et une seule figure.
Là, un autre soir, tu
étais avec moi dans le taxi. Juste après une conférence. Tu n’étais pas d’accord
avec moi mais, parce que tu es un indécis, né dans l’ombre, tu n’as pas pris la
parole en public. Comme beaucoup d’entre nous, tu préfères le « off ». Car tu
es conscient que ta vision secrète du monde ne correspond pas à ce que tu
exposes aux Occidentaux. Alors tu parles avec « Eux » une langue en public, et à
moi, au nom de l’intimité indigène, tu uses d’une autre. Tu craches sur le pays
où tu es universitaire, tu sublimes la Tunisie que tu as quittée en courant et
tu m’accuses d’entretenir le racisme alors que tu as le culte de la race, la
tienne. Un comble. Tu m’as expliqué, doctement, avec cette suffisance de gens
qui possèdent la Vérité et qui pratiquent la dissimulation confessionnelle, que
la France ne te donne pas à toi la parole dans les médias. De quoi pleurer.
Je t’ai ri au nez car
s’il y a un pays où on ne vous donne pas le droit à la parole, c’est le pays
que tu as quitté, pas celui où tu es. Je t’ai dit « vous attendez qu’on vous
coure après pour cueillir votre avis ? Vous croyez que le monde est un conte ?
Il n’est ni juste ni injuste le monde : il dépend de vos actes pas de votre
fantasme infantile de la justice. Vous croyez qu’on est venu me chercher dans
mon village pour me donner le droit d’être chroniqueur en Algérie et d’être
libre de parole dans le reste du monde ? C’est une faveur ? ». De quoi rire
longtemps de ta vision comique de la Justice. La parole libre cela se
conquiert, on ne l’attend pas dans une gare. La France est injuste ? Elle l’est
moins que le pays que tu as laissé derrière ton dos. « Vous croyez que c’est un pays parfait la France, non il ne l’est pas » tu m’as rétorqué. Risible argument
encore une fois « ce pays n’est pas parfait ? Que faites-vous pour y participer
au bonheur, le vôtre et celui des autres ? Gémir ? Mentir ? Avez-vous souffert
plus que la communauté noire aux États-Unis ? Non. Cette communauté travaille,
essaye de sortir de son ghetto et de l’horrible injustice qui lui a été faite,
et ne passe pas son temps à cultiver la jérémiade. Aidez le pays qui vous
accueil ».
Je me souviens de cet
écrivain haïtien rencontré au sud de la France. Après un festival, on a pris la
même voiture pour rejoindre l’aéroport de Marseille. Sur la route, l’écrivain
m’expliqua que je ne devais pas parler ainsi « même si tu as raison » car les
français récupèrent ma parole. J’étais scandalisé : voilà un homme qui se fait
inviter par ce pays, accueillir, s’offrir la parole et l’estrade, le sel et le
pain, qui leur sert un discours policé insincère, tout en cultivant la rancune
en « off ». Insupportable. J’ai du respect pour le révolté franc et ouvert, pas
pour cette caste.
Je te rencontre
souvent et c’est le même visage : un peu ricanant, souriant jaune, calme mais
faussement, jouant le jeu de la « civilisation » mais impossible à convaincre,
incapable de rire, d’exploser de joie, profiter d’un autre passeport. Non.
Juste une douleur qui est sincère et justifiée mais toujours convertie en
aigreur et pas en raison de conquête. Une sorte d’alpinisme de l’Himalaya du
refus et du déni. Pourquoi avoir quitté son pays pour en refuser un autre ?
Pourquoi ne pas rentrer ? Pourquoi tu votes islamiste en Tunisie, en Algérie,
au Maroc, alors que tu vis en Europe et nous imposes ton fantasme de califat
identitaire ? Des gens prennent les chaloupes de la mort pour traverser la
méditerranée pour jouir de ce que tu as déjà.
C’est à Lausanne, dans le Théâtre de Vidy que j’ai
rencontré le visage le plus heureux : un exilé algérien partageur de joies et
de rires. Il m’impressionna. Technicien, il est arrivé dans ce pays et il a
accueilli ce pays en lui ; il était heureux, fier de sa chance, conscient. Il
me parla du bonheur et aussi du malheur de certains des nôtres qui, même vingt
ans après leur arrivée, refusent le pays, veulent jouir de son confort mais
rejettent sa culture, transportent dans leur têtes les cafés gris, les
tristesses en ombrelle et les rancunes inguérissables. Un pied en Europe, un
autre ailleurs. Ni vivants, ni morts ni aimant la vie. Je t’ai aimé exilé
heureux ! Contrairement à d’autres. Écrivain installé en France et passe son
temps à cracher sur le pays qui a publié ses livres et où il scolarise ses
enfants et achète ses biens, un journaliste qui ne tolère pas la contradiction
quant à sa vocation de décolonisateur imaginaire, un iranien réfugié à Londres
mais qui fait la leçon aux résistances à l’islamisme en Algérie…etc.
Ce que je te demande ?
Il ne faut pas confondre la bataille pour égorger un mouton dans une baignoire
à Paris et notre combat pour ne pas nous faire égorger dans notre pays.
Voilà, je voulais te le dire.
Par amitié. Aimes tes racines et profites des récoltes mais ne viens pas nous
faire la leçon sur l’islam, la burqa, la liberté, l’identité et l’histoire. Et
quand tu reviens chez nous, racontes-nous tes histoires de réussite, pas tes
histoires d’échecs. Nous avons suffisamment de champs amers chez nous.
Coupe avec ton inaptitude au bonheur. Dépasse ton exil et arrête de promener tes déceptions pour obtenir des excuses.
A l'occasion du 8éme anniversaire de l'assassinat de Chokri Belaid, la gauche et plus particulièrement les communistes de "Jabha chaabiya" (Front populaire), sont interpellés sur les réseaux sociaux :
Le concordat, cette épine dans le pied de la laïcité, devenue la brèche par laquelle les Frères musulmans veulent la détruire. L'abroger, cela couperait l'herbe sous les pieds des islamistes et autres nostalgiques de la domination de leur religion.
R.B
"Je veux l'État chez lui et l'Église chez elle".
Victor Hugo
Le PS, le
Concordat et la laïcité : une polémique révélatrice
Détour par l'Histoire
pour comprendre ce qu'est le Concordat, avec Henri Pena-Ruiz, auteur du
"Dictionnaire amoureux de la laïcité" (Plon).
Olivier
Faure vient de proposer l'abrogation du Concordat d'Alsace-Moselle. Aussitôt
certains élus socialistes des départements concordataires ont protesté. Qui a
raison ? Faisons le point pour construire une réponse éclairée. Un peu d’histoire
est nécessaire à titre de préalable. La réflexion en découlera, à la lumière de
la devise républicaine, pour fonder un jugement.
En 1871 l'Alsace-Moselle est annexée par l'Allemagne à la suite de la défaite de Napoléon III à Sedan, le 2 septembre 1870. L'annexion prendra fin en 1918. Du coup l'Alsace-Moselle ne peut bénéficier de l'émancipation laïque à deux étapes qui se déroule en France pendant cette période. D'abord l'émancipation laïque de l'école, avec les lois votées entre 1881 et 1886. Ensuite l'émancipation laïque de l'État, actée par la loi du 9 décembre 1905, qui stipule la séparation de l'État et des Églises. Une libération mutuelle, qui congédie à la fois l'immixtion de l'État dans les Églises et la mise en tutelle de l'État par l'Église. En revanche, sous administration allemande, l'Alsace-Moselle va bénéficier de la politique sociale de Bismarck. Revenue à la France en 1918, l'Alsace-Moselle comprend donc trois composantes juridiques distinctes, qui la différencient du reste de la République. Citons dans l'ordre le concordat du 15 juillet 1801, la loi Falloux du 15 mars 1850, et les lois sociales de Bismarck adoptées entre 1883 et 1889.
Pour mémoire, le concordat est conclu le 15 juillet 1801, à Paris, entre les représentants de Bonaparte, premier consul, et ceux du pape Pie VII. Ce concordat n'a pas été un geste de pacification, comme l'affirme à tort une historiographie partisane, mais une véritable régression que seuls peuvent approuver les adversaires de la laïcité. Il a un double effet. D'une part, il restaure dans la sphère publique des privilèges pour trois religions (catholique, reformée, juive) et constitue de ce fait une démolition de l’œuvre de laïcisation entreprise par la Convention. Rappelons que dans le sillage du décret du 3 Ventôse An III (21 février 1795), le décret du 7 Vendémiaire An IV (29 septembre 1795) stipulait ceci : "La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son comité de législation, (considère) qu'aux termes de la Constitution, nul ne peut être empêché d'exercer, en se conformant aux lois, le culte qu'il a choisi ; que nul ne peut être forcé de contribuer aux dépenses d'aucun culte, et que la République n'en salarie aucun". En signant le concordat de 1801, Pie VII reconnaît la République française, et en échange, le clergé va être rémunéré par l’État, qui procède à la nomination des évêques. Le concordat octroie au pouvoir politique un droit de regard sur les religions, notamment à travers cette nomination. En 1806 Bonaparte devenu l'empereur Napoléon assortit le concordat d’un "catéchisme impérial" qui présente comme un devoir sacré la soumission à l’empereur.
La tradition de l'Ancien Régime réapparaît donc, avec la sacralisation religieuse de l'empereur. En fait comme en droit le concordat est un calcul machiavélique, un donnant-donnant gallican. Il conjugue une reconnaissance publique des cultes, assortie de beaucoup d'argent, en échange d'une allégeance vérifiée au niveau des nominations d'évêques. Bonaparte déclarait au Conseil d'État, le 1er Août 1800 : « C'est en me faisant catholique que j'ai gagné la guerre de Vendée, en me faisant musulman que je me suis établi en Égypte, en me faisant ultramontain que j'ai gagné les esprits en Italie. Si je gouvernais le peuple juif, je rétablirais le temple de Salomon. » Le catholicisme, selon lui, permet de "cohésionner la société", car il prêche la soumission à l'autorité temporelle, ainsi conduite à favoriser la soumission spirituelle des consciences. Il n'est pas trop glorieux pour les hommes d'Église de se laisser acheter par des privilèges temporels et de l'argent, à rebours de la spiritualité désintéressée qu'ils prétendent incarner. Napoléon lui-même n'avait pas grande estime pour ces responsables religieux si avides de biens terrestres. Citons-le : "Je suis entouré de prêtres qui me répètent sans cesse que leur règne n'est pas de ce monde, et ils se saisissent de tout ce qu'ils peuvent. Le pape est le chef de cette religion du ciel, et il ne s'occupe que de la terre.” (Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène, chap. IX, 8 juin 1814).
En France le Concordat a été appliqué jusqu’à la séparation des Églises et de l’État, en 1905. Celle-ci affranchit l'État de la tutelle religieuse, mais simultanément elle libère l'Église de toute intrusion gallicane de l'État. En Alsace-Moselle le concordat persiste encore aujourd'hui, malgré une tentative avortée d'abrogation par Edouard Herriot en juin 1924. L'Eglise a réussi alors à conserver ses privilèges en menant une campagne apocalyptique et pleine de mauvaise foi. Depuis elle cultive la mystification d'un droit local unique dont toutes les composantes seraient solidaires, et elle fait ainsi croire que les droits sociaux hérités de Bismarck seraient supprimés si le concordat l'était, ce qui est une pure affabulation destinée à faire peur. En Alsace-Moselle, trois religions (catholique, protestante, juive) ont le privilège d’être salariées, subventionnées, et enseignées dans les écoles publiques, ce qui consacre une inégalité et une discrimination à l'égard des citoyens dont les options spirituelles ne sont pas religieuses. Rappelons que ce sont les contribuables de toute la France, et pas seulement ceux des trois départements concordataires, qui paient les salaires des prêtres, des pasteurs et des rabbins, pour un montant de plus de 60 millions d'euros.
Les citoyens et les citoyennes d'Alsace-Moselle accepteraient-ils de prendre en charge seuls un tel fardeau ? On peut en douter. Aujourd'hui le concordat détourne l'argent public, en principe dévolu à l'intérêt général, vers des intérêts particuliers. Et ce en un moment où les services publics sont en déshérence. Anti-laïque, le système concordataire porte atteinte aux principes de liberté et d'égalité, mais aussi au principe d'indivisibilité de la république et du champ d'application de ses lois. Rappelons que longtemps le délit de blasphème a été consacré par l'article 166 du Code pénal local applicable dans les trois départements concordataires, permettant par exemple une plainte de responsables musulmans, en 2013, contre Charlie-Hebdo. Il a fallu attendre le 27 janvier 2017 pour que ce délit soit abrogé par l'article 172 de la loi n° 2017-86 relative à l'égalité et à la citoyenneté. Un bon début pour une abrogation plus générale...
Deuxième atteinte à l'égalité, la Loi Falloux du 15 mars 1850 fait figurer l'instruction morale et religieuse dans les matières enseignées (titre 2, chap. 3, art. 23) dans toutes les écoles primaires, publiques ou privées. Par ailleurs les ministres du culte font partie des autorités préposées à l’enseignement primaire, et « l’entrée de l’école leur est toujours ouverte » (titre 2, chap. 4, art. 44). Formulant son programme politique, le Comte de Falloux avait écrit : « Dieu dans l'éducation. Le pape à la tête de l'Église. L'Église à la tête de la civilisation". Combattant cette loi dans son discours du 15 janvier 1850, Victor Hugo s'écrie : "Je veux l'État chez lui et l'Église chez elle". Une formulation parfaite du principe de séparation laïque. La loi Falloux sera presque entièrement abrogée par les lois laïques de Jules Ferry, entre 1881 et 1886. Mais en Alsace-Moselle l'évolution sera inverse.
La loi Falloux y sera reconduite voire aggravée. En effet le 16 novembre 1887, une Ordonnance Impériale allemande décrète : "Dans toutes les écoles, l'enseignement et l'éducation doivent tendre à développer la religion, la moralité et le respect des pouvoirs établis". Après le retour à la France, et en lien avec l'esprit concordataire régnant, l'obligation de suivre les cours de religion n'a été atténuée que par le système d'une demande de dérogation adressée par les familles athées ou agnostiques, ou tout simplement désireuses d'une neutralité propre à protéger tous les élèves du prosélytisme. Imposer une demande de dérogation au cours de religion c'est bafouer à la fois la liberté de conscience et l'égalité. On impose en effet aux familles de déclarer leur conviction spirituelle, alors que la liberté est aussi de pouvoir la garder pour soi, dans la sphère privée. De plus on donne à entendre que la religion est la norme, et l'absence de religion une dérogation à la norme. Bref on hiérarchise les options spirituelles au lieu de les traiter à égalité, sans privilège ni discrimination.
Voyons enfin le troisième volet, social, du corpus juridique propre à l'Alsace-Moselle, qui peut en être fière. Les acquis sociaux issus de la politique de Bismarck entre 1883 et 1889 y restent particulièrement avantageux notamment sur le plan de l'assurance maladie et du droit du travail. Les citoyens et les citoyennes d'Alsace-Moselle y sont donc légitimement attachés. Voici par exemple certains des avantages qu'ils présentent au regard du régime général de la Sécurité Sociale dans l'ensemble du pays. Alors que le remboursement des soins ambulatoires y varie entre 65 et 75 %, en Alsace-Moselle, en cas d’hospitalisation, la prise en charge est de 100 % et la couverture base de la sécurité sociale est de 90%. Ce régime donne lieu à une cotisation sociale supplémentaire des salariés alsaciens et mosellans. Celle-ci est proportionnelle aux revenus et n’augmente pas avec l’âge ni avec le nombre de bénéficiaires que comporte le foyer. Les chômeurs bénéficient de l'assurance maladie au même titre que les salariés, et les syndicats ouvriers en gèrent eux-mêmes le fonctionnement.
Quant au droit du travail il est lui aussi plus avantageux pour les salariés. Le droit social local permet au salarié absent pour une raison indépendante de sa volonté de continuer de toucher son salaire, sans délai de carence et sans condition d’ancienneté. L’interdiction du travail salarié le dimanche et les jours fériés est stipulé dans l'article 105b du Code professionnel local (CPL), avec certaines dérogations applicables (art 105c ). Par ailleurs en cas de démission le salarié alsacien-mosellan bénéficie toujours du délai le plus court. En revanche, s'il se fait licencier il jouit du délai le plus long. Aucun rapport juridique entre ce droit social et le concordat. Les camarades de la CGT n'ont rien à craindre en cas d'abrogation du concordat !
Nous disposons maintenant des éléments de réflexion pour prendre position dans le débat entre Olivier Faure et certains élus socialistes d'Alsace-Moselle. Les deux opinions s'opposent comme l'intérêt général à l'intérêt particulier, l'universalisme au différentialisme. Remettre en question le concordat, ce n'est pas du tout gommer l'exemplarité du droit social, qu'il serait bon d'appliquer à toute la République, puisque cela constituerait un vrai progrès. En revanche mettre un terme aux privilèges des cultes d'Alsace-Moselle ce n'est pas autre chose qu'appliquer les principes républicains de liberté, d'égalité, et de primat de l'intérêt général. Il est d'ailleurs significatif et même très paradoxal que dans leur argumentaire les partisans socialistes du maintien du concordat n'évoquent à aucun moment de tels principes. Ils s'en tiennent au respect d'une tradition, sans s'interroger sur le bien-fondé de celle-ci. En quoi l'existence d'une tradition peut-elle valoir argument ? Les privilèges, sous l'Ancien Régime, étaient une tradition. La Révolution les a abolis, à juste titre. Pourquoi perpétuer un concordat d'un autre âge, dont on a vu qu'il relevait chez Napoléon d'une ruse théologico-politique pour asseoir sa domination ? La domination patriarcale de la femme fut aussi une tradition, comme la notion machiste de chef de famille. La censure de l'art et de la science par l'Église catholique, au moyen de l'Index des livres interdits (Index librorum prohibitorum) fut également une tradition, de sinistre mémoire, supprimée seulement par le Concile de Vatican II, en 1962. Bref la tradition ne fait pas droit et elle doit être soumise à la critique rationnelle nourrie par des principes émancipateurs. Nulle hostilité à la religion dans une telle démarche. Celle-ci s'en prend seulement aux postures cléricales qui la dévoient en conquête de privilèges bien terrestres.
En une époque où les services publics sont en déshérence, un tel privilège financier accordé à des intérêts particuliers a quelque chose de révoltant. C'est la bagatelle de plus de 60 millions d'euros qui est ainsi dépensée. Pourquoi ne pas subventionner aussi, dans un souci d'égalité, les tenants d'autres options spirituelles que sont les francs-maçons, les tenants de l'humanisme rationaliste ou les libres-penseurs ? En supprimant la reconnaissance publique des cultes et leur financement, désormais à la charge des fidèles, le deuxième article de la Loi de 1905 a ajouté l'égalité de traitement de toutes les convictions spirituelles à la liberté de conscience. La liberté dite religieuse est une espèce particulière de cette liberté et la liberté athée une autre espèce particulière. Certains imams réclament aujourd'hui le bénéfice des privilèges concordataires. Ils ne veulent pas voir que dans une république soucieuse de promouvoir l'égalité de traitement de toutes les convictions spirituelles, humanisme athée compris, il ne s'agit pas de créer un privilégié de plus, mais de supprimer tous les privilèges. On évitera ainsi de communautariser l'argent public afin de le réattribuer aux services publics qui profitent à tous, par exemple au système public de santé. Les privilèges concordataires, quant à eux, ne profitent qu'aux croyants, qui ne représentent au mieux que la moitié de la population. N'est-il pas consternant de devoir rappeler cela à des socialistes qui sont à contre-emploi lorsqu'ils défendent des privilèges ?
· Laïcité et progrès social
Pour
que tout le monde soit content, je propose au parti socialiste de se
réconcilier avec lui-même en militant à la fois pour l'application de la Loi de
1905 à l'Alsace-Moselle, et pour l'application à toute la France des lois
sociales d'Alsace-Moselle. En 2015, invité à faire une conférence sur la
laïcité à l'Université de Strasbourg, devant un millier d'étudiants, j'avais
déjà plaidé pour cette solution à double détente. Abolir des privilèges et
promouvoir le progrès social: coup double! Pourquoi le PS ne reprendrait-il pas
à son compte un si beau programme, fidèle à Jean Jaurès? Chiche! Merci à
Olivier Faure d'avoir ouvert la perspective, enfin !